METAXU - Le blog de Philippe Quéau

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samedi 30 juillet 2016

Il faut se faire circoncire les oreilles

Le Livre des morts et les autres textes des Pyramides en Égypte, les Védas et les Upanishads en Inde, le Zend Avesta en Iran, le Tao Te King en Chine, la Torah, les Évangiles, l'Apocalypse, peuvent-ils être considérés comme de vastes mystifications, s'étalant dans les siècles et à travers les continents ?

Pour certains esprits rationalistes, matérialistes, ces textes peuvent être étiquetés en bloc comme autant de rêveries ésotériques, compilées par des faussaires pour égarer le commun.

Ils seraient l'expression de pratiques tribales ou claniques, et surtout d'une volonté de prise de pouvoir temporel et spirituel, favorisée par la mise en scène de « secrets » artificiellement composés, et durablement installés dans l'esprit des peuples.

Ces témoignages anciens, on peut les voir comme un « tout », issu de l'esprit humain, et non comme une succession de tentatives diverses, hétérogènes.

L'histoire a retenu l'échec des unes après quelques millénaires de suprématie locale, et le succès des autres, apparemment plus pérennes, mieux placées dans la marche universelle.

Mais la somme totale de ces témoignages apparaît aux yeux du philosophe comme nimbée d'une pulsion commune, d'une énergie sombre, d'un génie propre.

Il est aisé de succomber au scepticisme aujourd'hui, avec le recul du temps, la disparition des miracles, la froideur des foules, l'exacerbation des passions viles.

Mais nous n'emprunterons pas ici cette voie, trop encombrée, et menant a priori à une impasse.

Il vaut mieux cheminer méditativement, entre les fleurs de la pensée humaine, en humant leur parfum supérieur, et la montée continue de la sève.

Le mot « ésotérisme » est devenu malsonnant. Qui s'y intéresse est considéré comme un marginal dans la société rationnelle.

Ce mot a pourtant plusieurs sens assez divergents, et même contradictoires, éclairants par cela même.

Par exemple, la Kabbale juive, qui se veut tentative de révélation du sens « ésotérique » du Testament de Moïse, est en réalité doublement ésotérique.

Elle est ésotérique, en tant qu'elle s'oppose à l'exotérisme. Dans ce sens l'ésotérisme est une mesure de protection. Clairement, il y a des textes qui ne doivent pas être divulgués à la foule.

La foule indifférente en déformerait profondément le sens, ou projetterait à leur encontre la boue du mépris, des lazzis moqueurs, ou les crachats de la haine.

Elle est ésotérique aussi, en tant qu'elle cultive systématiquement le secret. Le texte ésotérique est réputé contenir des sens secrets, que seule l'initiation, préparée dans de strictes conditions, peut révéler à des impétrants triés sur le volet, après de longues épreuves. L'ésotérisme n'est pas là prudence ou protection, mais méthode consciente, caractérisée.

Mais je voudrais évoquer ici un autre ésotérisme encore.

R. Schwaller de Lubicz dans ses Propos sur ésotérisme et symbole le définit ainsi : « L'enseignement ésotérique n'est donc qu'une « Évocation » et ne peut être que cela. L'Initiation ne réside pas dans le texte, quel qu'il soit, mais dans la culture de l'Intelligence du Cœur. Alors rien n'est plus « occulte », ni « secret », parce que l'intention des « illuminés », des « Prophètes » et des « Envoyés du Ciel » n'est jamais de cacher, au contraire. »

Dans cet autre sens l'ésotérisme n'a rien de commun avec une volonté de secret. Il s'agit au contraire de dévoiler, de révéler, de publier ce que de libres esprits peuvent, par un effort commun, sincère, découvrir au sujet de la nature de l'Esprit.

L'Esprit ne peut se découvrir que par l'Esprit. Cela a l'air d'une tautologie, d'une évidence. Cela ne l'est pas. La matière est radicalement incapable de « comprendre » l'esprit. L'esprit est sans doute mieux armé pour « comprendre » la matière. Et si la matière peut se fondre ou se confondre avec la matière, seul l'esprit peut mesurer l'infinie profondeur et comprendre l'incompréhensible hauteur de l'Esprit, non directement, mais par analogie avec son propre fonctionnement.

L'esprit est, au minimum, une métaphore de l'Esprit, alors que la matière n'est jamais une métaphore de la Matière. La matière, tout au plus, n'en est qu'une image, d'ailleurs invisible à elle-même, noyée dans l'ombre, dans sa propre immanence.

La Kabbale juive, qui s'est développée dans le moyen âge européen, a d'évidents liens de filiation avec l'ancienne « kabbale » égyptienne, laquelle entretient aussi des liens avec la « kabbale » brahmanique. Je m'empresse de concéder que la nature de la mission juive traduit sa spécificité dans la Kabbale. Néanmoins, les liens de filiation avec des kabbales plus anciennes apparaissent comme des sujets précieux de réflexion pour le comparatiste.

Les diverses « kabbales » du monde, développées sous des climats divers, à des époques sans rapports entre elles, sont ésotériques selon les trois sens proposés. Le plus intéressant de ces sens est le dernier. Il exprime en acte l'Intelligence sincère, l'Intelligence du cœur, l'intuition des causes, la sur-conscience, la métamorphose, l'ex-stase, la vision radiale du noyau mythique, l’intelligence des commencements et la perception des fins.

Il faudrait d'autres métaphores pour exprimer ce qui doit être exprimé ici.

L’Égypte pharaonique n'est plus. Mais le Livre des Morts parle encore à quelques vivants, dont je témoigne. Pourquoi ? La fin de l'Égypte ancienne n'était que la fin d'un cycle, et non la fin d'un monde.

On a fait sortir Osiris et Isis de leurs tombes pour les faire entrer dans des vitrines muséales.

Mais Osiris, Isis, leur fils Horus, produisent toujours d'étranges effluves, de subtiles émanations, qui pour le poète, le voyageur et le métaphysicien.

Il y a toujours eu un temps dans le monde pour la naissance d'un Enfant-Dieu, d'un Enfant de l'Esprit. L'Esprit ne cesse d'enfanter. La chute du Verbe dans la matière est une métaphore transparente.

D'où vient la pensée qui m'assaille et me féconde ? De l'imbroglio neuronal ? Du chaos synaptique ?

Le roulement profond des mondes n'est pas terminé, d'autres Égyptes enfanteront encore, de nouvelles Jérusalem aussi, et viendront à l'avenir d'autres pays et d'autres villes, faites non de mots, et de pierres, mais d'esprit.

L'Esprit n'a pas dit son dernier mot, son Verbe est sans fin.

Dans cette attente, mieux vaut ouvrir grand les oreilles, et se les faire circoncire, comme on dit.

Des divinités prostituées et un Dieu mis à nu

Sous Marc-Aurèle, vers l'an 150, apparaît dans le monde méditerranéen la figure de Numénius, originaire de Syrie, et néo-pythagoricien. C'était un philosophe, un poète, un maître en métaphores. On a conservé de lui quelques « fragments ». J'utiliserai ici leur édition par le père jésuite E. des Places en 1973.

« Un pilote qui vogue en pleine mer, juché au-dessus du gouvernail, dirige à la barre le navire, mais ses yeux comme son esprit sont tendus droit vers l'éther, sur les hauteurs, et sa route vient d'en haut à travers le ciel, alors qu'il navigue sur mer. De même aussi le démiurge, qui a noué des liens d'harmonie autour de la matière, de peur qu'elle ne rompe ses amarres, et ne s'en aille à la dérive, reste lui-même dressé sur elle, comme sur un navire en mer; il en règle l'harmonie en la gouvernant par les Idées, regarde au lieu du ciel, le Dieu d'en haut qui attire ses yeux; et s'il reçoit de la contemplation son jugement, il tient son élan du désir. » (Fragment 18)

Il faut savoir que Numénius distingue le Dieu Premier du Démiurge, comme le cultivateur et le planteur. « Celui qui est sème la semence de toute âme dans l'ensemble des êtres qui participent de lui ; le législateur, lui, plante, distribue, transplante en chacun de nous les semences qui ont été semées d'abord par le Premier Dieu. » (Fragment 18)

Pourquoi un tel dédoublement de l'entité divine ?

En réalité Numénius propose un double dédoublement...

« Quatre noms correspondent à quatre entités: a) le Premier Dieu, Bien en soi ; b) son imitateur, le Démiurge, qui est bon ; c) l'essence, qui se dédouble en essence du Premier et essence du Second ; d) la copie de celle-ci, le bel Univers, embelli par sa participation au Beau. » (Fragment 16)

Comme on voit, les dualismes complémentaires (non antagonistes) abondent dans ce dense et court fragment: le Bien et le Bon, l'être et l'essence, le Premier et le Second, l'original et la copie, le Beau et l'Univers.

Le Divin ne veut pas rester seul, puisque l'Univers existe. Comment penser les liens probables entre le Divin, qui est « en soi », au-delà de toute pensée, et tout ce qui arrive dans le monde ? Comment penser la participation de l'existence aux essences : le Bien, le Bon, le Beau ?

Quels sont les liens logiques entre le Premier Dieu et le Démiurge?

« Numénius fait correspondre le Premier Dieu à « ce qui est le vivant » et il dit que ce premier intellige en utilisant additionnellement le second ; il fait correspondre le second Dieu à l'Esprit et dit que ce second crée en utilisant à son tour le troisième ; il fait correspondre le 3ème dieu à l'Esprit qui use de l'intelligence discursive (τόν διανούμενον) ». (Fragment 22)

On voit une possible analogie avec la théorie de la Trinité chrétienne : le Premier Dieu est analogue à Dieu le Père. Le démiurge qui est l'Esprit créateur est analogue au Fils. Le 3ème Dieu, l'Esprit (noos) qui use de l'intelligence discursive (logos) est analogue au Saint Esprit.

Numénius était poète. Il avait lu Homère, et en tirait de curieuses analogies. « Les deux portes d'Homère sont devenues chez les théologiens le Cancer et le Capricorne ; pour Platon c'étaient deux bouches : le Cancer est celle par où descendent les âmes ; le Capricorne, celle par où elles remontent. » (Fragment 31)

« L'Ulysse de l'Odyssée représentait pour Homère l'homme qui passe par les générations successives et ainsi reprend place parmi ceux qui vivent loin de tout remous, sans expérience de la mer : « Jusqu'à ce que tu sois arrivé chez des gens qui ne connaissent pas la mer et ne mangent pas d'aliment mêlé de sel marin.(Od. 11,122) » (Fragment 33)

Comme Platon, dans le Cratyle, Numénius explore les mots, leurs sens cachés, et par cela révélateurs. « On appelle Apollon « Delphien » parce qu'il montre en pleine lumière ce qui est obscur (« il fait voir l'invisible »), ou, selon l'opinion de Numénius, comme étant seul et unique. En effet, la vieille langue grecque dit « delphos » pour « un ».i Par suite, dit-il encore, le frère se dit « adelphos », du fait que désormais il est « non un ». » (Fragment 54)ii

Si l'Apollon Delphien était vu par tous les Grecs comme étant l'Apollon Un, cela éclaire infirme quelque peu la réputation de polythéisme généralement attachée à la religion grecque. Sous le miroitement des apparences luit la même et unique lumière.

Numénius, peut-être de par son origine syrienne, a été un pont entre l'Orient iranien et l'Occident grec. Il connaissait la religion des Perses, et Zoroastre. « Les Perses, dans leurs cérémonies d'initiation, représentent les mystères de la descente des âmes et leur sortie d'ici-bas, après avoir donné à leur lieu d'exil le nom de caverne. La caverne offrait à Zoroastre une image du monde, dont Mithra est le démiurge. » (Fragment 60).

Mais il ne faut pas trop en dire. Il y a des risques. « Numénius, lui qui parmi les philosophes témoignait trop de curiosité pour les mystères (occultorum curiori) apprit par des songes, quand il eut divulgué en les interprétant les cérémonies d'Eleusis, le ressentiment de la divinité : il crut voir les déesses d'Eleusis elles-mêmes, vêtues en courtisanes, exposées devant un lupanar public. Comme il s'en étonnait et demandait les raisons d'une honte si peu convenable à des divinités, elles lui répondirent en colère, que c'était lui qui les avait arraché de force au sanctuaire de leur pudeur et les avait prostituées à tout venant. »iii

Bravons la colère des dieux.

Dans le monde d'aujourd'hui, indifférent et fanatique, il est urgent de montrer la nudité de toutes les divinités. Il faut exposer publiquement leurs mystères, non pour provoquer ceux qui font religion de les garder obscurs, mais bien parce que ces mystères s'approfondissent d'autant plus qu'ils sont mis en lumière.

i Macrobe. Saturn. I, 17.65

iiE. des Places a commenté ce passage un peu ésotérique et ramassé: « Cette étymologie suppose un ἀ- privatif. La seule valable unit un ἀ- copulatif avec psilose par dissimulation d'aspirés et un terme qui désigne le sein de la mère (δελφύς, matrice) ; le mot signifie donc « issu du même sein ». Cf. Chantraine. Mais l'étymologie de Numénius est celle de l'époque. »

iii Fragment 55 -Tiré de Macrobe, Comm. In Somn. Scipionis I,2,19

La religion du futur sera mondiale, un jour, c'est une évidence.

Pourquoi la religion mazdéenne des adorateurs de Mithra, apparue en Perse plusieurs siècles avant J.-C., a-t-elle échoué à devenir la principale religion de Rome sous les Césars ?

Elle était bien partie pour le devenir. Les armées romaines avaient contribué à disséminer le culte de Mithra dans toute l'Europe. On a établi que Mithra était célébré en Allemagne au 2ème siècle ap. J.-C. Les soldats de la 15ème Légion, l'Apollinaris, célébrait les mystères de Mithra à Carnuntum sur le Danube au commencement du règne de Vespasien.

On trouve les restes de temples consacrés à Mithra, les mithraea, en Afrique du Nord, à Rome (dans la crypte de la basilique Saint-Clément du Latran), en Roumanie, en France (à Angers ou à Nuits-Saint-Georges par exemple), ou en Angleterre, à Londres et le long du mur d'Hadrien. Le christianisme l'emporta pourtant, mais pas avant le 4ème siècle, lorsqu'il devint la religion officielle de l'Empire sous Théodose.

Les origines du culte de Mithra remontent aux temps les plus anciens. L'épopée de Gilgamesh (2500 avant J.-C.) fait référence au sacrifice du Taureau Primordial, que le culte de Mithra met aussi en scène avec le Tauroctonus Mithra (Mithra, égorgeur de taureau). Une scène conservée au British Museum montre que sortent de la gorge tranchée du Taureau, non des flots de sang, mais trois épis de blé. Dans le même temps, une écrevisse se saisit des testicules du Taureau. Métaphores aujourd'hui un peu obscures, mais c'est le propre des symboles que de réclamer la lumière de l'initation.

Le Mithra chaldéo-iranien possède aussi des liens évidents avec le Dieu Mitra de la religion védique, le dieu de la Lumière et de la Vérité.

Pourquoi cette ancienne religion, aux racines profondes, s'est-elle éteinte à Rome ?

Le mithraïsme a atteint son apogée au 3ème siècle ap. J.-C., mais les invasions barbares en l'an 275 provoquèrent la perte de la Dacie, entre les Carpates, le Danube et le Pont, et les temples du mazdéisme furent détruits, ce qui n'était pas très bon pour la célébration du Soleil Invincible (Sol Invictus) qu'Aurélien venait d'ajouter (en l'an 273) aux rites mithraïques. Le Soleil ne cesse de briller, mais désormais, il rappelait à tous qu'il avait permis la vistoire des Barbares. Lorsque Constantin se convertit au christianisme (en 312), le soleil avait si mauvaise presse que plus personne n'osait regarder le soleil levant ou couchant. Même les marins, rapporte-t-on, répugnaient à regarder les étoiles.

Une autre explication, si l'on en croit Franz Cumont (The mysteries of Mithra, 1903), est que les prêtres de Mithra, les Mages, formaient une caste très exclusive, fort jalouse de ses secrets héréditaires, et préoccupée de les tenir soigneusement cachés, loin des yeux des profanes. La connaissance secrète des arcanes de leur religion leur donnait une conscience élevée de leur supériorité morale. Ils se considéraient comme les représentants de la nation élue, destinée à assurer la victoire finale de la religion du Dieu invincible.

La révélation complète des croyances sacrées était réservée à quelques privilégiés triés sur le volet. Le menu fretin était admis à franchir quelques degrés d'initiation, mais n'allait jamais bien loin dans la pénétration des secrets ultimes.

Évidemment tout cela pouvait impressionner les gens simples. L'occulte vit sur le prestige du mystère, mais se dissout au soleil de la place publique. En contrepartie, lorsque le mystère ne fascine plus, tout tombe vite en déshérence.

Des idées qui ont fasciné des peuples pendant des millénaires peuvent s'effondrer en quelques années, – mais il peut subsister des gestes, des symboles, véritablement immémoriaux.

Dans le culte mazdéen, l'officiant consacrait le pain et le jus de l'Haoma (cette boisson enivrante analogue au Soma védique), et les consommait pendant le sacrifice. Le culte mithraïque faisait de même, en remplaçant le Haoma par du vin. Cela fait penser naturellement aux gestes suivis lors du rituel du shabbat juif et de la communion chrétienne.

En fait les analogies symboliques entre le mithraïsme et la religion qui devait le supplanter, le christianisme, abondent. Qu'on en juge :

Le culte de Mithra est un monothéisme. L'initiation comporte un « baptême » par immersion. Les fidèles sont appelés des « Frères ». Il y a une « communion » au pain et au vin. Le dimanche (Sunday), le jour du Soleil, est le jour sacré. On célèbre la « naissance » du Soleil le 25 décembre. Les règles morales prônent l'abstinence, l'ascétisme, la continence. Il y a un Ciel (peuplé d'âmes béatifiées) et un Enfer (avec ses démons). Le Bien s'oppose au Mal. La source initiale de la religion vient d'une révélation primordiale, et préservée d'âge en âge. On évoque un Déluge primordial. L'âme est immortelle. Il y aura un jugement dernier, après la résurrection des morts, suivie d'une conflagration finale de l'Univers.

Mithra est le « Médiateur », l'intermédiaire entre le Père céleste (le Dieu Ahura Mazda de la Perse avestique) et les hommes. Mithra est un Soleil de Justice, comme le Christ est Lumière du monde.

Comparaison n'est pas raison. Cependant, tout ceci dessine une piste de recherche prometteuse. Les grandes religions qui dominent, aujourd'hui encore, l'espace mondial sont des compositions artificielles, nourries d'images, d'idées et de symboles plusieurs fois millénaires, et sans cesse ré-importés, concassés, réemployés, revisités. Il n'y a pas de religion pure. Elles sont toutes métissées, traversées de réminiscences, trans-pollinisées par des couches de cultures et des importations multi-directionnelles.

Ce constat devrait inciter à l'humilité, à la distance, à la critique, et à la largeur d'esprit.

A voir de nos jour les extraordinaires crispations, les frilosités identitaires, les incroyables fanatismes, les stupéfiants aveuglements, que les tenants les plus vociférants des religions A, B, C, ou D, ne cessent de projeter à la face du monde, on se sent fort loin de tout cela : l'humilité, la distance, la critique, et la largeur d'esprit.

On a d'autant plus envie de prendre de la hauteur, du recul.

On est pris du désir de plonger dans les profondeurs des âmes antiques, dans les abîmes des temps, pour sentir battre les pulsations lentes du sang vital, du sang riche, du sang immémorial, à travers les veines humaines.

La religion du futur sera mondiale, un jour, c'est une évidence. Elle sera humble, distante, proche, critique, large et profonde.

La liberté abyssale et la volonté sombre

Jacob Boehme est un cas spécial. Visionnaire, mystique, « théosophe », inventeur de mythes grandioses sur l'origine du monde, il eut une énorme influence en Allemagne, en particulier sur la formation de la métaphysique idéaliste allemande. Fichte, Hegel, Schopenhauer, Schelling s'en sont inspirés. On l'a surnommé Philosophus Teutonicus.

Il avait un sentiment aigu de l'existence du mal dans le monde. Il pensait par oppositions, antithèses, antinomies. Chaque chose se constitue, et ne peut se révéler, que par une autre qui lui résiste: la lumière par les ténèbres, le bien par le mal, l'esprit par la matière. Dieu est Amour et il est aussi Colère, Courroux.

C'était là un tour d'esprit qui fait immédiatement penser à une influence gnostique.

Mais Boehme n'était pas gnostique; il ne divinisa pas le Mal, opposé à un Dieu Bon. Le Mal fait pourtant partie de la volonté de Dieu, mais il n'est pas Dieu.

« Le Mal n'est possible que parce qu'il existe en Dieu quelque chose qui n'est pas Dieu, parce qu'il existe en Dieu une volonté sombre », résume Nicolas Berdiaev, l'un des philosophes contemporains qui s'est penché sur les idées de Boehme.

La « volonté sombre », Boehme situe son origine dans l'Ungrund, c'est-à-dire le « sans-fond », l'abîme, l'abysse.

Avant de plonger un regard vers cet Ungrund, ajoutons que Boehme fut un penseur de la liberté.

Cela vaut d'être noté, parce que c'est parfaitement contradictoire avec son imprégnation de la culture luthérienne, particulièrement virulente en ce début de 17ème siècle.

Luther avait écrit contre Érasme le célèbre Du serf-arbitreet prônait l'absolue prédétermination de toutes choses et de toutes âmes par Dieu.

Boehme rejeta entièrement l'idée luthérienne de prédestination. Il était même prêt à renoncer à l'idée de l'omniscience et de l'omnipotence de Dieu à seule fin de permettre la liberté de l'homme. Il fut en conséquence quelque peu persécuté par les luthériens de son époque pour ses idées.

Dans l'introduction à sa traduction de l’œuvre majeure de Jacob Boehme, Mysterium Magnum, Nicolas Berdiaev cite un poème d'Angelus Silesius qui résume l'homme:

Le poisson vit dans l'eau, la plante dans la terre,

L'oiseau dans le ciel, le soleil au firmament,

La salamandre devait prendre naissance dans le feu,

Et Jacob Boehme trouve dans le Cœur de Dieu son élément.

Le « Cœur de Dieu » est une métaphore, tout comme l'Abîme, l'Abysse, le Sans-Fond, l'Ungrund. C'est le mystère profond, sombre et insondable, indéfini et indéterminé, c'est cet état qui précède l'apparition même de l'être ; c'est ce qui est avant le temps, avant l'avènement du monde – et avant le mal. C'est là que réside la source libre, sans origine, sans raison et sans pourquoi, mais pas sans souffrance, de la liberté.

Il faut suivre la plongée de Boehme dans l'Abysse comme une tentative de comprendre la création du monde à partir de la libre volonté de la Divinité.

Cette volonté est « libre », et elle est « sombre », – parce que « libre ».

Boehme : « L'Intelligence éternelle de la divinité est une libre volonté qui n'est pas née du Quelque Chose ou par Quelque Chose, elle est son propre siège et réside purement et simplement en elle-même, sans pouvoir être saisie par rien. »

Le « chaos » originel est la source de la liberté, la racine de la nature, la volonté de l'Indéterminé. L'être se fonde d'abord dans la liberté.

Lucrèce avait déjà dit quelque chose de ce genre. Le clinamenfait office d'absolu Indéterminé.

Mais Boehme est le premier à voir la Liberté comme une substance primordiale, une substance divine. Et il est le premier à la voir (poétiquement) à l’œuvre dans les Ténèbres, à la voir à l’œuvre dans le Néant dont elle est tissée. « Car dans les ténèbres apparaît l'éclair et dans la liberté apparaît la lumière avec la majesté ».

Le Mysterium Magnum de Boehme explicite ces idées :

« L'entendement dira : Si l'homme possède une volonté libre, Dieu n'est pas omnipotent sur lui, en sorte qu'il puisse faire de lui ce qu'il lui plaît. La libre volonté ne connaît pas de commencement non plus que de motif, elle n'est saisie en rien ou formée par rien : Elle est sa propre origine issue du Verbe de la force divine, de l'amour et de la colère de Dieu ; elle se forme dans sa propre volonté elle-même un principe qui lui serve de siège, elle s'engendre dans le premier principe pour devenir feu et lumière ; sa véritable origine se place dans le néant, là où le Néant, sous forme de Δ/ , ou si l'on veut développer cette figure, d'A.o.vi, s'introduit en une envie de contemplation ; et l'envie se transforme en volonté et la volonté en désir et le désir en essence. »

Ce texte est dense et difficile. Encore un petit effort.

« Or, l'intelligence éternelle, en tant que Dieu, est le juge de l'essence ; si l'envie (qui se détourne de lui) s'est introduite en une mauvaise essence, elle juge l'essence et la condamne à rentrer en son principe ; dans quelque énergie ou propriété ou dans quelque être que l'envie se soit introduite à partir du Δ/ effacé en un principe, dans ceux-ci la volonté libre éternelle et générale le confirme, laquelle est l'immotivation, et la cause de tout motif.

L'indéterminé juge ce qui s'introduit dans un motif et sépare le bon qui s'est introduit dans un bon être en Bon, c'est-à-dire l'amour divin, et le Mauvais (qui s'est introduit en un être mauvais et s'est institué et formé à partir d'un principe central en mauvais esprit et mauvaise volonté) dans sa colère et son courroux. »ii

Dans la traduction anglaise, l'avant-dernière phrase (« La volonté libre éternelle et générale le confirme, laquelle est l'immotivation, et la cause de tout motif ») est rendue ainsi:

« The universall Eternall free-will which is the Abysse, and Cause of all Bysse, doth confirm and settle it. The Abyssal judgeth That which doth introduce it selfe into Bysse. »

Dans l'original allemand (édition de l'année 1623):

« Der allgemeine Ewige freye Wille, welcher ist der ungrunde und unsache alles grundes. Das ungründliche ureheiler das jenige das sich in grunde einführet. »

L'Un-Grund se traduit en anglais par un mot tiré du grec, « A-Bysse », avec l'a privatif accolé à la « Bysse », du grec buthos, profond.

L'Un-Grund, le Sans-Fond est la Cause libre, éternelle, de toute « Bysse » possible, de tout « fond » ultérieur, de toute profondeur, de toute origine, de toute raison, de tout motif.

Le Sans-Fond est la libre Cause de toutes les causes.

Dans cette liberté sans-fond, absolue, sommeille la « volonté sombre », celle qui est aussi la cause du Mal.

Mais pourquoi une « volonté sombre » réside-t-elle au sein du Néant primordial, dans les profondeurs abyssales ?

Pour répondre de façon lapidaire, la volonté sombre est la condition de la liberté.

La liberté s'origine du choc chaotique de la volonté sombre et de l'éclair divin.

La liberté, tissée de néant, se constitue comme origine, comme substance abyssale.

Elle s'érige et s'élève contre la volonté sombre, comme le feu jaillit du silex.

iBoehme use de cette abréviation pour signifier le monogramme de « Jéhovah »

ii J. Boehme, Mysterium Magnum, ch. 53. Trad. N. Berdiaev

Toujours ouvrir les yeux, toujours délier les langues

Le Dieu Râ, Dieu unique et suprême, a une fille : Mâït (nom parfois transcrit en Maât). C'est « l’œil » du Dieu. Le rayon solaire en est la pauvre métaphore, pour ceux qui pensent avec les yeux. Pour ceux qui voient avec le cœur, Mâït est le Rayonnement divin, elle est la Vérité, elle est la Lumière divine.

Le papyrus de Berlin consacre à Mâït quelques pages qui représentent une véritable théophanie de la Vérité, qui donne vie à la Création, en compagnie du Dieu.

La prière est une louange qui s'adresse au Dieu Râ :

« Mâït est venue, pour qu'elle soit avec toi. Mâït est en toute place qui est tienne, pour que tu te poses sur elle ; voici qu'apparaissent vers toi les cercles du ciel ; leurs deux bras t'adorent chaque jour. C'est toi qui as donné les souffles à tout nez pour vivifier ce qui fut créé des deux bras ; c'est toi ce Dieu qui crée des deux bras ; excepté toi, nul autre n'était avec toi. Salut à toi !

Munis-toi de Mâït, Auteur de ce qui existe, Créateur de ce qui est.

C'est toi le Dieu bon, l'aimé ; ton repas c'est quand les dieux te font l'offrande.

Tu montes avec Mâït, tu vis de Mâït, tu joins tes membres à Mâït, tu donnes que Mâït se pose sur ta tête, qu'elle fasse son siège sur ton front. Ta fille Mâït, tu rajeunis à sa vue, tu vis du parfum de sa rosée (…)

Ton œil droit est Mâït, ton œil gauche est Mâït, tes chairs et tes membres sont Mâït, les souffles de ton ventre et de ton cœur sont Mâït.

Tu marches sur les deux régions en portant Mâït ; ta tête est ointe de Mâït, tu marches les deux mains sous Mâït, ta bandelette asnit est Mâït, le vêtement de tes membres est Mâït, ce que tu manges est Mâït, ta boisson est Mâït, tes pains sont Mâït, ta bière est Mâït, les résines que tu respires sont Mâït, les souffles pour ton nez sont Mâït. Toum vient à toi portant Mâït. Toi, par exception, tu vois Mâït. (…)

Toi, qui es l'unique, toi qui es le Ciel d'en-haut, ô Ammon-Râ, Mâït s'unit à ton disque solaire, toi qui es haut et grand, le maître des dieux assemblés. Mâït vient à toi combattre tes ennemis : elle fait la grande couronne sur ta tête. (…)

Mâït est avec toi quand tu éclaires les corps des cercles infernaux et que tu montes dans une demeure cachée. »i

Dans ce texte, Mâït doit se lire « Vérité » et « Lumière ».

Mâït s'écrit avec le hiéroglyphe mâ, figuré par une règle ou une mesure de longueur, évoquant l'idée de « justesse », et aussi avec le hiéroglyphe , représentant la plume, associée à l'idée de « lumière ».

« L’œil » du Dieu est une métaphore de la Vérité. La puissance de son regard est une façon d'évoquer la puissance de la Vérité.

La « voix » du Dieu est aussi une métaphore. C'est le moyen de la création.

Le monde est créé par sa Parole, et il est vu par son Œil.

Le Verbe divin crée l'univers, et la Vision divine le révèle.

Création et révélation sont deux émanations distinctes mais conjointes, comme l'Être et l'Intelligence.

Deux mille ans plus tard, la Bible juive usera d'une formule analogue, associant parole et vision. « Dieu dit : « Que la lumière soit » et la lumière fut. Dieu vit que la lumière était bonne. » (Gen, 1, 3-4).

Dieu dit et Dieu voit. Il s'agit de deux opérations distinctes et simultanées. Comment comprendre qu'un Dieu si Un puissent se dédoubler, ne serait-ce que sous forme d'émanations (la Parole, le Regard)?

Selon le Rituel égyptien, le Dieu Râ « a créé les hommes avec les pleurs de son œil et il a prononcé les mots qui appartiennent aux dieux ». Autrement dit, les hommes sont issus de « l’œil divin », et les « dieux » se manifestent en tant que « parole divine ».

Les créatures, les vies, sont des « larmes » émanées du Dieu unique.

Le propre des métaphores est de dériver, de dévider la logique immanente du langage.

La sagesse des paroles divines émane de la Bouche de Dieu. Ce que les larmes sont à l’œil, la salive l'est à l'organe de la parole.

Le Rituel d'une religion apparue il y a plus de cinq millénaires a sciemment usé de métaphores comme celles de l’Œil, de la Larme et de la Parole, pour évoquer la Vérité, la Vie et la Sagesse.

Trois mille ans plus tard, – il y a de cela deux mille ans, un certain Rabbin à qui on avait amené un sourd, « lui mit les doigts dans les oreilles et avec sa salive lui toucha la langue. Puis levant les yeux au ciel, il poussa un gémissement et lui dit : « Ephphata !» c'est-à-dire « Ouvre-toi ! ». Et ses oreilles s'ouvrirent et aussitôt le lien de sa langue se dénoua et il parlait correctement. »ii

Les millénaires passent. Les larmes et la salive restent.

Toujours, les siècles. Toujours, il faut ouvrir les yeux, délier les langues.

i Ch. 42, « L'offrande Mâït ». Cité d'après les papyrus de Berlin in Rituel du culte divin journalier en Égypte. A. Moret, 1902

ii Mc, 7, 34-35

vendredi 29 juillet 2016

Le parfum du Dieu caché


Dans la période archaïque de l’Égypte ancienne, on ne momifiait pas les corps. On dépeçait les chairs, on mettait le cadavre en morceaux, on disloquait le squelette. Un fois le squelette désarticulé on en rassemblait les fragments pour le reconstituer, et lui donner la position d'un embryon – comme l'attestent les cadavres retrouvés dans les nécropoles archaïques.

Une inscription datant de Pépi 1er, qui régna de -2289 à -2255 av. J.-C., dit ceci : « Mout te donne ta tête, elle te fait cadeau de tes os, elle assemble tes chairs, elle t'apporte ton cœur dans ton ventre. (…) L’œil d'Horus a mis en ordre les os du Dieu et rassemblé ses chairs. On offre au Dieu sa tête, ses os, on établit sa tête sur ses os par-devant Seb. »

Il s'agit de la reconstitution du corps du Dieu Osiris, démembré par son meurtrier, Seth. C'est le fils d'Osiris, Horus, le Dieu épervier, qui procède à cette reconstitution. Pendant ce temps, l'âme d'Osiris est réfugiée dans l’œil d'Horus.

Le rituel d'Abydos, dans son 12ème tableau, donne plus de détails encore. « Horus est venu plein de ses humeurs pour embrasser son père Osiris ; il l'a trouvé à sa place, au pays des gazelles, et Osiris s'est empli de l’œil qu'il a enfanté. Ah ! Ammon-Râ, je suis venu vers toi ; sois stable ; emplis-toi de fard sorti de l’œil d'Horus, emplis-toi de lui : il ordonne tes os, il réunit tes membres, il assemble tes chairs, il laisse aller toutes tes humeurs mauvaises à terre. Tu as pris son parfum, il est doux son parfum pour toi, comme Râ quand il sort de l'horizon (…) Ammon-Râ, le parfum de l’œil d'Horus est pour toi, aussi les dieux suivants d'Osiris sont-ils gracieux pour toi. Tu as pris la couronne, tu es muni des formes d'Osiris, tu es lumineux là-bas plus que les lumineux, d'après l'ordre d'Horus lui-même, le seigneur des générations – Ô cette huile d'Horus, ô cette huile de Seth ! Horus a offert son œil qu'il a enlevé à ses adversaires, Seth ne s'est point caché en lui, Horus s'en emplit, muni de ses formes divines ; l’œil d'Horus unit son parfum à toi. »

Thoth est parti à la recherche de l’œil d'Horus. Il le trouve, et le lui rapporte. Horus, remis en possession de son œil, peut le présenter à son père Osiris, et lui rendre son âme, restée cachée dans l’œil d'Horus.

Horus embrasse le Dieu Osiris et le couronne roi du Ciel.

Qu'est-ce que cela signifie ?

A la mort du Dieu Osiris, comme à la mort de tout autre dieu et de tout homme, l'âme s'enfuit et prend résidence dans l’œil solaire, l’œil d'Horus. Après les cérémonies et la momification, vient le moment de rendre l'âme au corps. Pour cela, il faut retrouver l'âme qui est dans l’œil envolé et la rendre à Horus.

La plupart du temps c'est Thoth qui est chargé de cette tâche. C'est au moment où Horus et Thoth embrassent le Dieu, que son âme lui est rendue.

Rien de tout cela n'est mécanique, automatique. On a affaire à des corps démembrés et en voie de décomposition avancée, ne l'oublions pas. Nous sommes aux limites du supportable. C'est dans cette puanteur, pourtant, que le divin se révèle. « Le Dieu vient, muni de ses membres qu'il avait cachés dans l’œil de son corps. Les résines du Dieu sortent de lui pour parfumer les humeurs sorties de ses chairs divines, les sécrétions tombées à terre. Tous les dieux lui ont donné ceci, que tu te livres parmi eux comme un maître de la crainte. »

L'odeur de ce corps, qui n'est plus en putréfaction, parce qu'il a été momifié, atteste de la divinité du processus, du miracle qui se déroule, de par le respect des rites.

Il faut revenir aux phénomènes les plus terre-à-terre du processus de la mort. Voici un cadavre ; s'en exhalent des humeurs, et en suintent des jus, des « résines ». Le génie égyptien voit là à l’œuvre une présence divine.

« Le parfum de la résine et la résine elle-même sont des dieux qui, confondus avec la divinité, résidaient aussi dans l’œil d'Horus. »

Dans la langue arabe, le mot « œil » est le même que le mot « source ». Dans la culture du désert, l'humeur vitrée que contient le globe oculaire est assimilée à une eau pure, une eau qui permet de voir. L'eau de l’œil est la source de la vision.

Ce qui importe aux anciens Égyptiens va bien au-delà de l'eau, de l’œil et de la vision. La « résine » exhalée par le mort, son parfum, l'onctuosité de ce « jus », de cette humeur, et son odeur, sont eux-mêmes des « dieux ». On en déduit que c'est l'action même de la transcendance divine qui est approchée par ces métaphores.

Le souffle, la respiration, l'odeur, la sécrétion, le parfum n'ont rien de visible. Nous sommes dans l'invisible, dans l'impalpable. L’œil ne voit pas le souffle, il voit pas l'invisible. Il ne voit pas ce qui est caché et encore moins ce qu'il cache.

« L’œil d'Horus te cachait dans ses larmes ».

Cette image transcende les époques, les âges, les civilisations, les religions.

« L’œil d'Horus te cachait dans ses larmes, et son parfum vient vers toi, Ammon-Râ, seigneur de Karnak, il s'élève vers toi parmi les Dieux. Parfum divin, deux fois bon, élève-toi comme un Dieu. »

La vision la plus sublime n'est qu'un bref avant-goût. Elle n'est pas la fin du voyage. Le goût des larmes cachent encore le Dieu. Bien plus loin, au-delà des images, au-delà de la saveur amère ou douce, s'élève en silence le parfum du Dieu. Et ce parfum de l'âme est encore un Dieu, qui annonce le Dieu caché, Ammon.

La connaissance des esprits de l'Occident et de l'Orient


N. n'est personne en particulier. N. est tout le monde. C'est le paysan du Nil, le bâtisseur de pyramides, la fille du Pharaon ou le soldat de son armée. Ou Pharaon lui-même.

Tous doivent en passer par là. Par la porte de la mort.

Le défunt N. vient de mourir. Il est mis en présence du Dieu. Il prend la parole et s'adresse à Lui.

« Hommage à toi qui est venu, Dieu Atoum, créateur et ordonnateur des dieux. Hommage à toi, Roi des dieux, qui fais resplendir ta [tuau (?)] avec ta beauté.

Hommage à toi qui viens dans tes splendeurs, autour de ton disque. »

A ce moment, la prière des officiants qui accompagnent la cérémonie s'élève:

« Ô Soleil, Seigneur de la lumière, surgi de l'Orient, brille sur le visage du défunt N. !

Que l'âme du défunt N. soit à tes côtés dans ta barque en traversant le Ciel (…)

Ton parfum n'est pas connu. Et incomparable est ta splendeur. »

Ces extraits du « Grand papyrus égyptien de la Bibliothèque Vaticane »i, donnent une idée de la manière dont les morts sont introduits devant le Dieu, pour plaider leur cause et être admis à la transformation divine.

Le rituel funéraire des anciens Égyptiens était d'une grande sophistication. On a gardé les traces des prières accompagnant chaque phase de la «manifestation au jour », c'est-à-dire la « transformation lumineuse de l'âme ».

Emmanuel de Rougé a traduit en 1864 un Rituel Funéraire égyptien qui comprend plus de cent chapitres, chacun correspondant à une prière spécifique adaptée à une action particulière en faveur de l'âme du défunt, et formant une subtile gradation.

Voici quelques-unes de ces étapes du voyage de l'âme dans la mort:

« Prendre la forme de l'épervier divin » (Ch. 78), « Prendre la forme du Dieu » (Ch. 80), « Ouvrir le lieu où est Thoth et devenir un esprit lumineux dans Ker-Neter » (Ch. 96), « S'asseoir parmi les grands dieux » (Ch. 104), « Recevoir le bonheur dans la demeure de Ptah » (Ch. 106), « Avancer dans la manifestation de la porte des dieux de l'Occident, parmi les serviteurs de Râ, connaître les esprits de l'Occident » (Ch. 107), « Connaître les esprits de l'Orient » (Ch. 109).

Ker-Neter est le séjour des morts, Atoum est le Soleil de la Nuit, Râ le soleil du Jour.

De la masse des études des égyptologues, on peut retenir quelques idées directrices:

  1. Chaque âme est admise devant le Dieu suprême, et peut plaider sa cause.

  2. Le défunt N. a vocation à être admis à « traverser le Ciel » en compagnie du Dieu Atoum lui-même.

  3. Le défunt N. a vocation à entreprendre alors un long voyage spirituel comportant plus d'une centaines d'étapes distinctes et successives.

  4. Atteindre le « bonheur de la demeure de Ptah » n'est que l'une de ces nombreuses étapes, et elle n'est pas la plus élevée. Les étapes finales comprennent la connaissance des esprits de l'Occident, puis celle des esprits de l'Orient.

La religion de l’Égypte ancienne est une religion généreuse, ouverte à tous, et promettant après la mort un grand voyage de l'âme, décrit avec un grand luxe de détails.

Par contraste, les religions subséquentes, apparues plus de deux mille ou trois mille années après, comme le judaïsme, le christianisme et l'islam, pour ne citer que des religions qui se targuent d'occuper le haut du pavé, ont peu à nous dire sur ce qui nous attend après la mort. Bien sûr des poètes comme Homère, Virgile ou Dante ont pu vouloir suppléer à la demande latente.

La modernité n'a que faire de ces aspirations anciennes, de ces descriptions imagées. Les « djihadistes » se font exploser ou assassinent des innocents pour avoir le droit de coucher avec soixante-dix vierges, après leur mort. Pour eux, la mort n'est qu'une répétition de la vie, en plus quantitatif encore.

Il y a cinquante-cinq siècles, les défunts ne rêvaient pas aux vierges, mais à « connaître les esprits de l'Occident et de l'Orient ».

i Il grande papiro egizio della Biblioteca Vaticana, édité par Orazio Marucchi, Rome 1888

Le Dieu caché et la prolifération du désespoir


L'idée d'un Dieu caché est profondément inscrite dans le judaïsme. Le Saint des Saints est entièrement vide. Aucune image n'est admise pour le représenter, ce Dieu transcendant.

« Mais tu es un Dieu qui te caches, Dieu d'Israël, sauveur ! » Is. 45,15

« Pourquoi caches-tu Ta Face ? » Ps. 44,24

Cette idée n'était pas spécifique au judaïsme, à l'époque où elle fut adoptée en son sein. La très ancienne civilisation égyptienne avait depuis longtemps une conception comparable et originale du Dieu suprême : le Dieu Râ se cache dans sa propre apparence. Le disque solaire n'est pas le Dieu, mais un voile mystérieux qui le cache.

Ceci est vrai de tous les autres Dieux du panthéon égyptien, qui ne sont en réalité que des apparences du Dieu unique. « Les formes extérieures dont les Égyptiens revêtaient la divinité étaient uniquement des voiles conventionnels, derrière lesquels se cachaient les splendeurs du Dieu unique. », analyse F. Chabas, dans sa présentation du Papyrus magique Harris (1860).

Le terme Ammon signifie le « caché » (occultatus) dans la langue des hiéroglyphes. Ce mot dérive de amen, « cacher ». Une adresse au Dieu Ammon-Râ résume le mystère : « Tu es caché dans le grand Ammon ». Le Dieu Râ est caché dans le caché, il est caché dans le mystère de sa brillante apparence.

Râ n'est pas un Dieu-soleil, comme on a voulu l'interpréter fautivement. Le disque solaire n'est que son symbole. Le Dieu réside derrière l'abstraction que forme ce « disque », épuré.

Il faut lire la prière d'adoration d'Ammon-fa-Harmachis du Papyrus Harris (IV 1-5) pour se convaincre de la conception abstraite, grandiose et transcendante que les Égyptiens se faisaient du Dieu Ammon-Râ. Cette conception est éloignée de l’idolâtrie qu'on a voulu par la suite attacher à une foi attestée en Haute Égypte, plus de deux millénaires avant le départ d'Abraham de la ville d'Ur en Chaldée...

Voici les invocations de cette prière d'adoration :

« Salut à toi, l'Unique qui s'est formé.

Vaste est sa largeur, il n'a pas de bornes.

Chef divin jouissant de la faculté de s'enfanter lui-même.

Uraeus ! grandes flamboyantes !

Vertu suprême, mystérieuse de formes.

Âme mystérieuse, qui a fait sa terrible puissance.

Roi de la Haute et de la Basse Égypte, Ammon Râ, Vie saine et forte, créé de lui-même.

Double horizon, Épervier de l'Orient, brillant, illuminant, éclatant.

Esprit, plus esprit que les dieux.

Tu es caché dans le grand Ammon.

Tu te roules dans tes transformations en disque solaire.

Dieu Tot-nen, plus vaste que les dieux, vieillard rajeuni, voyageur des siècles.

Ammon permanent en toutes choses.

Ce Dieu a commencé les mondes par ses plans. »

Le nom Uraeus, que l'on trouve dans ce texte comme épithète du Dieu Râ, est une transposition latinisée de l'original égyptien Aarar, qui désigne l'aspic sacré, le serpent royal Uraeus, et dont un second sens est « flammes ».

Ces invocations témoignent d'une très haute conception du mystère divin, plus de deux mille ans avant le judaïsme. Il importe d'insister sur ce point. Le Dieu mystérieux, caché, secret, qui peut se l'approprier ?

Des hommes d'antique religion, nourris des profondeurs du temps, ont passé pendant des millénaires à méditer sur le mystère, à se confronter à la permanence des secrets, à inventer de plausibles métaphores à propos d'un Dieu indicible, ineffable.

Cette foi première prépara l'efflorescence du « monothéisme », au sens strict, à une époque plus tardive.

Les prières des temps anciens, d'où sont-elles venues ? Qui les a conçues ?

Qui a formulé ces mots dont le Papyrus Harris nous transmet la mémoire:

« Ammon qui se cache dans sa pupille !

Âme qui brille dans son œil, ses transformations saintes on ne les connaît pas.

Brillantes sont ses formes. Son éclat est un voile de lumière.

Mystère des mystères ! Son mystère n'est pas connu.

Salut à Toi au sein de Nut !

Vraiment tu as enfanté les dieux.

Les souffles de la vérité sont dans ton sanctuaire mystérieux. »i

Ce qui touche dans ces courtes phrases, c'est leur simplicité « biblique », si j'ose dire. Mots simples, humbles, pour traiter de hauts mystères.

Des prémonitions, des images fusent. L'« éclat » du Dieu n'est qu'« un voile de lumière ». On pense irrésistiblement à d'autres visions, celle du buisson ardent, ou celle des shamans.

Moïse, élevé à la cour des Pharaons, a peut-être pu emprunter telle ou telle métaphore à la culture dont il venait. Mais ce n'est pas cela qui importe. Personne n'a le monopole des hauts mystères. Ce qui importe, c'est que des hommes ont effectivement vu cette lumière, et que cela a transformé leur vie.

L'humanité a accumulé pendant des millénaires une très riche expérience des limites, elle a frôlé le sacré, elle a perçu l'existence du mystère. Quelques hommes et femmes ont même pu, par moments, lever un coin du voile, en apercevoir comme à travers un songe la brillance insoutenable d'une lumière intraduisible.

Il faut considérer à la fois l'ancienneté de la tradition, la profondeur des implications, la vivacité de l'expérience, pour ceux qui la firent. Ce fait anthropologique général, universel, massif, pluri-millénaire, ancré dans l'âme humaine au fin fond du cortex, comment concevoir qu'il ne relie pas les hommes de foi entre eux ? Comment justifier le spectacle des haines religieuses, la désolation de la violence absurde et la prolifération du désespoir ?

iPapyrus Harris, Ch. V

Parfum, douceur, goût

On a souvent écrit que la civilisation de l’Égypte ancienne était centrée sur la mort. Moins connu est son profond penchant pour l'amour. Le Papyrus de Turin contient un recueil de poèmes amoureux, de facture originale. Trois arbres prennent successivement la parole pour chanter l'amour des amants.

C'est le vieux sycomore qui commence. « Mes graines sont l'image de ses dents, mon port est comme ses seins. Je demeure en tout temps, quand la sœur s'ébattait [sous mes rameaux] avec son frère, ivres de vins et de liqueurs, ruisselant d'huile fine, parfumée. Tous passent – sauf moi, dans le verger (...) »

Ensuite le figuier « ouvre la bouche et son feuillage vient dire : « Je viens vers une maîtresse – qui certes est une reine comme moi – et n'est pas une esclave. Moi donc je suis le serviteur, prisonnier de la bien-aimée ; elle m'a fait mettre dans son parc ; elle ne m'a pas donné d'eau, mais le jour où je bois, mon ventre ne s'emplit pas d'une vulgaire eau d'outre. (...) ».

Enfin « le petit sycomore, qu'elle a planté de sa main, ouvre la bouche pour parler. Ses accents sont doux comme une liqueur miellée – d'un miel excellent ; ses touffes sont gracieuses, fleuries, chargées de baies et de graines – plus rouges que la cornaline ; ses feuilles sont bariolées comme de l'agate. Son bois est de la couleur du jaspe vert. Ses graines sont comme les tamaris. Son ombre est fraîche et éventée de brise (…). Allons passer chaque jour dans le bonheur, matin après matin, assise à mon ombre (…) Si elle lève son voile sous moi – la sœur pendant sa promenade, moi j'ai le sein fermé et ne dis point ce que je vois – non plus que ce qu'ils disent. » (Trad. G. Maspéro. Études égyptiennes, tome I, 1886).

Le Papyrus Harris n° 500 a préservé un chant d'amour poétique, passionné, puissant, précis, percutant :

« Ton amour pénètre en mon sein de même que le vin se répand dans l'eau, de même que le parfum s'amalgame à la gomme, de même que le lait se mêle au miel ; tu te presses d'accourir pour voir ta sœur comme la cavale qui aperçoit l'étalon, comme l'épervier (…). Le ventre de ma sœur est un champ de boutons de lotus, sa mamelle est une boule de parfums, son front est une plaque de bois de cyprès (…) Je n'ai point pitié de ton amour. Ma baie de loup, qui engendre ton ivresse, je ne la jetterai point pour qu'on l'écrase à la Veillée de l'Inondation, en Syrie avec des bâtons de cyprès,, en Éthiopie avec des branches de palmier, dans les hauteurs avec des branches de tamaris, dans les plaines avec des tiges de soucher. Je n'écouterai pas les conseils de ceux qui veulent que je rejette ce qui fait l'objet de mon désir (...) »

« Que ma sœur soit pendant la nuit comme la source vive dont les myrtes sont semblables à Phtah, les nymphéas semblables à Sokhit, les lotus bleus semblables à Aditi, les [lotus roses] semblables à Nofritoum (…) La villa de ma sœur a son bassin juste devant la porte de la maison : l'huis s'ouvre, et ma sœur sort en colère. Que je devienne portier afin qu'elle me donne des ordres et que j'entende sa voix (…). »

A titre de comparaison, et pour mettre en quelque sorte en regard le génie d'Israël avec le génie de l’Égypte ancienne, il peut être éclairant de mettre en regard quelques extraits du Cantique des Cantiques. Ce célèbre texte incorporé dans la Bible a été écrit vers le 5ème ou le 4ème siècle avant J.-C., soit sept ou huit siècles après les poèmes d'amour égyptiens que l'on vient de citer.

Quelques versets du Cantique offrent des correspondances subliminales avec les poèmes égyptiens.

« L'arôme de tes parfums est exquis ; ton nom est une huile qui s'épanche. » Ct 1,3

« Mon bien-aimé est un sachet de myrrhe, qui repose entre mes seins. » Ct 1,13

« Que tu es beau, mon bien-aimé, combien délicieux ! Les poutres de notre maison sont de cèdre, nos lambris de cyprès. » Ct 1,16-17

« Qu'est-ce là qui monte du désert, comme une colonne de fumée, vapeur de myrrhe et d'encens et de tous parfums exotiques ? » Ct 3, 6

« Tes dents, un troupeau de brebis à tondre qui remontent du bain. Chacune a sa jumelle et nulle n'en est privée. » Ct 4,2

« Tes lèvres, ô fiancée, distillent le miel vierge. Le miel et le lait sont sous ta langue ; et le parfum de tes vêtements est comme le parfum du Liban. Elle est un jardin bien clos, ma sœur, ô fiancée ; un jardin bien clos, une source scellée.» Ct 4,11-12

« J'entre dans mon jardin, ma sœur, ô fiancée, je récolte ma myrrhe et mon baume, je mange mon miel et mon rayon, je bois mon vin et mon lait. » Ct 5,1

« Dans ton élan tu ressembles au palmier, tes seins en sont les grappes. J'ai dit : je monterai au palmier, j'en saisirai les régimes. Tes seins, qu'ils soient des grappes de raisins, le parfum de ton souffle, celui des pommes. » Ct 7,8-9

Le lecteur est frappé par la fréquence de mots similaires, dans le texte égyptien et dans le texte hébreu : Sœur, sein, source, jardin, parfum, myrrhe, cyprès, palmier, dents, vin, lait, miel, huile, brise.

On dira peut-être : ces mots appartiennent au vocabulaire universel de l'amour !

Ces mots appartiennent d'abord à une aire culturelle et géographique qui s'étend du Nil au Tigre. Ils font partie d'une époque plusieurs fois millénaire où l'amour était d'abord un parfum, une douceur, un goût.




Jésus, un Osiris juif ?

Osiris est un Dieu, mort assassiné par son frère Seth, lequel le découpe ensuite en morceaux, qu'il répartit dans toute l’Égypte. Le papyrus Jumilhac dit que la tête était à Abydos, les mâchoires en Haute Égypte, les intestins à Pithom, les poumons à Béhemet du Delta, le phallus à Mendès, les deux jambes à Iakémet, les doigts dans les 13ème et 14ème nomes, un bras dans le 20ème nome et le cœur à Athribis du Delta.

Plutarque, qui raconte plus tardivement l'histoire d'Osiris donne une répartition complètement différente. Mais ce n'est pas un problème. Osiris, Dieu mort et ressuscité, est au cœur de la croyance des Égyptiens anciens en la résurrection des morts et en la vie éternelle.

Il s'agit d'un paradigme fondateur, dont on ne peut s'empêcher d'apprécier l'analogie avec la figure de Jésus Christ, Dieu crucifié et ressuscité.

Des papyrus précieux racontent la saga du Dieu Osiris, ses nombreuses péripéties. Meurtres, ruses, trahisons, transformations magiques abondent. Les lire aujourd'hui, dans une époque à la fois désenchantée et avide de passions religieuses dévoyées, peut se concevoir comme une sorte de plongée plusieurs millénaires en arrière, une plongée dans l'aube d'un sentiment naissant, qu'il serait vain de ne pas reconnaître comme profondément religieux, dans toutes les acceptions de ce terme ambigu.

Le papyrus Jumilhac, conservé à Paris, raconte un épisode intéressant, celui de la vengeance du fils d'Osiris, Anubis, qui s'est lancé à la poursuite de Seth, l'assassin de son père. Seth, se sachant menacé, prend la forme d'Anubis lui-même, pour tenter de brouiller les pistes, puis il est amené à prendre bien d'autres formes encore.

« Alors Imakhouemânkh marcha à la tête des dieux qui veillent sur Osiris ; il trouva Demib et lui coupa la tête, si bien qu'il fut oint de son [sang]. [Seth] vint à sa recherche, après s'être transformé en Anubis (…) Puis Isis dépeça Seth enfonçant ses dents dans son dos, et Thot prononça ses charmes contre lui. Rê dit alors : « Qu'on attribue ce siège au « Fatigué » ; comme il s'est régénéré ! Comme il est beau ! Et que Seth soit placé sous lui en qualité de siège. C'est juste, à cause du mal qu'il a fait à tous les membres d'Osiris. » (…) Mais Seth s'enfuit dans le désert et fit sa transformation en panthère de ce nome. Anubis, cependant, s'empara de lui, et Thot lut ses formules magiques contre lui, de nouveau. Aussi tomba-t-il à terre devant eux. Anubis le lia par les bras et les jambes et Seth fut consumé dans la flamme, de la tête aux pieds, dans tout son corps, à l'Est de la salle auguste. L'odeur de sa graisse ayant atteint le ciel, elle se répandit dans ce lieu magnifique, et Rê et les dieux la tinrent pour agréable. Puis Anubis fendit la peau de Seth, l'arracha et mit sa fourrure sur lui (...)

Seth fit sa transformation en Anubis afin que les portiers ne pussent pas le reconnaître (…) Anubis le poursuivit avec les dieux de sa suite, et le rejoignit. Mais Seth prenant l'aspect d'un taureau rendit sa forme méconnaissable. Anubis cependant le lia par les bras et les jambes, et lui coupa le phallus et les testicules (…)

Après quoi Anubis entra dans la Ouâbet pour vérifier l'état de son père, Osiris, et il le trouva sain et sauf, les chairs fermes et fraîches. Il se transforma en faucon, ouvrit ses ailes derrière son père Osiris, et derrière le vase qui contenait les humeurs de ce Dieu (…) il étendit les ailes en qualité de faucon pour voler grâce à elles, à la recherche de son propre œil, et il le rapporta intact à son maître. »

Seth se transforme sans cesse, en Anubis, puis en panthère, enfin en taureau. Mais Anubis l'emporte toujours, avec l'aide de Thot. Et alors Seth est à nouveau transformé par les dieux, en « siège » d'Osiris ou en « fourrure » d'Anubis. Mais c'est la transformation finale qui est agréable au Dieu suprême, Rê, lorsque Seth fut consumé en flammes, et en odeur de graisse, car alors il se répand dans le Ciel magnifique.

Il est intéressant de comparer la transformation finale de Seth en flammes et en odeur à celle d'Anubis qui prend la forme du faucon. Ce faucon, Horus, est l'une des divinités les plus anciennes, les plus archaïques du panthéon égyptien. Il représente, dans le cadre osirien, le fils posthume d'Osiris et d'Isis, qui vole au-dessus de son père mort, à la recherche de son œil, et contribue à lui rendre la vie.

Le papyrus Jumilhac évoque la légende d'Horus en son chapitre XXI, et le compare à une vigne. « Quant au vignoble, c'est le cadre qui entoure les deux yeux pour les protéger ; quant au raisin, c'est la pupille de l’œil d'Horus ; quant au vin qu'on en fait, ce sont les larmes d'Horus. » i

Pas de comparaison sans quelque raison, mais la métaphore du vin représentant les larmes du fils du Dieu Osiris, assimilé à une « vigne » font penser au vin, symbolisant le sang du Christ, lui aussi fils sacrifié du Dieu vivant.

iXIV,14,15, Trad. Jacques Vandier.

A propos d'un rabbin juif, grec, exotique et indo-européen

Le judaïsme a beaucoup pythagorisé à Alexandrie, plusieurs siècles avant l'ère chrétienne. Philon et Josèphe sont d'excellents exemples de juifs hellénisants, appartenant à la haute classe de cette ville, et sensibles à des idées venues d'ailleurs. Le pharisaïsme et l'essénisme qui fleurissaient à l'époque, peuvent être interprétés comme des filiations effectives du judaïsme pythagoricien et alexandrin.

Les Pharisiens, les « séparés », faisaient « bande à part », ils voulaient se distinguer des juifs traditionnels, et même innover quant à la Loi. Josèphe dit que les Pharisiens « imposèrent au peuple des règles qui ne sont pas inscrites dans la Loi de Moïse ».

La mort, la résurrection occupaient beaucoup les esprits, alors.

Les Pharisiens croyaient à la résurrection des morts, tout comme un certain Rabbi Joshua ben Youssef (Jésus), qui par ailleurs ne les aimait guère – les trouvant « hypocrites », et les traitant de « sépulcres blanchis ». Les Sadducéens, fidèles à la lettre de la Loi, étaient des « Vieux-Croyants » et ils niaient quant à eux la résurrection.

Cette idée de la résurrection n'était effectivement pas juive, originairement. Elle était répandue dans l'hellénisme, le pythagorisme, avec la palingénésie et la métempsycose. Tout cela prenait sa source dans un Orient plus lointain. L'Iran. L'Inde. Le vaste monde avait bien d'autres vues que la Palestine sur ces sujets difficiles.

La croyance pharisienne en la résurrection était indubitablement « une innovation décisive, qui faisait du judaïsme pharisien et talmudique une religion tout autre que celle de la Loi et des Prophètes », selon Isidore Lévyi.

Le judaïsme pharisien a adapté et modifié le concept de résurrection, de palingénésie. Il le conçoit non comme un habitus des âmes migrantes, mais comme un fait singulier, unique, qui se produit une fois pour toutes, et pour tous, le jour de l'Apocalypse.

Quant aux Esséniens, autre secte du judaïsme de ces temps difficiles, ce sont des Hassa'im, des « silencieux ». Josèphe les décrit ainsi : « Nul cri, nul tumulte ne souille jamais la maison ; chacun reçoit la parole à son tour. Aux gens du dehors, le silence observé à l'intérieur donne l'impression d'un mystère effrayant. »ii.

Ce sont des fanatiques, constate Josèphe. « Ils jurent de ne rien dévoiler aux étrangers de ce qui concerne les membres de la secte, même si on devait les torturer jusqu'à la mort. »

C'était déjà, rappelons-le, le serment de Pythagore : « Plutôt mourir que parler », comme rapporté par Diogène Laërce (VIII, 39). Et cela rappelle aussi le silence obstiné de Jésus devant Pilate.

Flavius Josèphe résume ainsi la croyance de la secte des Esséniens: « L'âme est éternelle. Délivrée de sa chaîne charnelle, l'âme, comme affranchie d'une longue servitude, prend avec joie son essor vers les hauteurs. » iii

D'autres sectes encore les concurrençaient dans cette époque troublée : les Çadoqites, les Nazaréens, les Dosithéens, les disciples de Johanan Ben Zakai, ceux de Hillel...

Dans ce monde ouvert à l'influence des cultures hétérodoxes, le parallèle entre la naissance de Jésus et celle de Pythagore saute aux yeux...

Il y a plus. Pythagore à Crotone refuse la filiation d'Apollon, de même Jésus à Capernaum ne veut pas être connu comme fils de Dieu. Autre similitude : ils savent parler aux femmes. Jésus a eu pour adeptes inconditionnels plusieurs femmes, dont trois sont nommées par leur nom : Marie de Magdala, Marie mère de Jacques, Salomé. Ce fait est en soi « extrêmement remarquable », si l'on tient compte du contexte et de l'époque. Seul Pythagore a obtenu un succès semblable.

Le pharisaïsme, né à Alexandrie au milieu d'un maelstrom de cultures, de religions, de mouvements politiques, économiques, migratoires, s'est efforcé de concilier Moïse et Pythagore. L'époque aspirait à des formes de syncrétisme, à des conjonctions d'idées.

Si le judaïsme fut influencé par le pythagorisme, comment ne pas voir que le christianisme aussi subit son aura ? Bien avant Jésus, Pythagore avait été connu comme étant l'Homme-Dieu de Samos, tout en étant le fils de Mnésarque et de Parthénis. Il incarnait sur terre la manifestation d'Apollon. Par lui, brilla à Crotone, le « flambeau sauveur du bonheur et de la sagesse. »

I. Lévy interprète ainsi « le fait énigmatique du triomphe du christianisme » : « De la religion qui sous les Césars est sortie de Palestine, l'essentiel n'avait été introduit à Jérusalem qu'un siècle plus tôt. L’Évangile dissimule sous un vêtement oriental le système de croyances qui, nous le savons par les écrits de Virgile, de Plutarque et bien d'autres, par la carrière d'Apollonius de Tyane et d'Alexandre d'Abonoutikhos, captivait sur les rives grecques et latines de la Méditerranée les esprits les plus divers. Il a séduit le monde antique parce qu'il lui apportait, empreint du plus pénétrant charme exotique, un produit de la pensée grecque, héritière d'un passé indo-européen. » (Op.cit.)

Tout cela sonne curieusement au XXIème siècle, habitué aux plus étranges extrapolations, et sensible aux plus improbables réinterprétations, jamais dépourvues de putatives provocations.

Voilà un Jésus, rabbin décrié, et condamné comme « roi des Juifs », qui réapparaît maintenant comme un produit « oriental », « exotique », un héritier de la « pensée grecque » et d'un « passé indo-européen ».

Selon I. Lévy, « l'essentiel » de la religion sortie de Palestine, le christianisme donc, est tout ce que l'on veut, sauf juif.

Dans le monde juif d'après la destruction du Temple par les Romains en 70 ap. J.-C., il n'était sans doute pas souhaitable de laisser se développer les germes d'hérésie. Il fallait rassembler les esprits, après la catastrophe politique, symbolique et morale. Jésus était pourtant juif, tout autant que les pharisiens, les sadducéens ou les esséniens qui occupaient le terrain de la pensée juive de cette époque. Plus juif qu'indo-européen, pourrions-nous dire. Il n'est certes pas indifférent, aujourd'hui, de ne vouloir voir en lui qu'un produit « oriental », « exotique », « grec» et «indo-européen», plutôt que comme le surgeon du tronc de Jessé que les judéo-chrétiens célébraient alors.

A moins que l'on dise, et cela pourrait mieux correspondre à une intuition profonde, qu'il était à la fois juif, grec, exotique et indo-européen, – transcendant les frontières, les classes, les sectes, les siècles.


i in La Légende de Pythagore de Grèce en Palestine, 1927

ii Bellum II, VIII, 5, §132

iii Bell. II, VIII, §155-157

« Tu mourras de mort ! »

Dans la Genèse, deux mots différents, עֲשֶׂה, « faire » et יָצָר « façonner » sont employés, à des moments distincts, pour indiquer deux manières dont Dieu « forme » l'homme.

« Dieu dit: "Faisons l'homme à notre image, à notre ressemblance » (Gen. 1,26). Le mot hébreu pour « faisons » est נַעֲשֶׂה du verbe עֲשֶׂה, 'asah, faire, agir, travailler.

Mais au deuxième chapitre de la Genèse on lit ceci :

« L'Éternel-Dieu planta un jardin en Éden, vers l'orient, et y plaça l'homme qu'il avait façonné. » (Gen. 2,8) Le mot hébreu pour « façonner » est : יָצָר , yatsara, fabriquer, former, créer.

Qu'indique cette différence de vocabulaire?

Le verbe עֲשֶׂה a d'autres nuances de sens qui le caractérisent plus précisément: apprêter, arranger, soigner, mais aussi établir, instituer, accomplir, pratiquer, observer. Cette gamme de sens évoque une idée générale de réalisation accomplie, avec une nuance de perfection.

Le verbe יָצָר a un second sens à l'intransitif : être étroit, resserré, embarrassé, effrayé, tourmenté. Il évoque donc une idée de contrainte, par exemple celle qui serait imposée par une forme.

Tout se passe comme si le premier verbe (faire) traduisait le point de vue de Dieu lorsqu'il crée l'homme, et comme si le second verbe (façonner) traduisait plutôt le point de vue de l'homme lorsqu'une « forme » lui est appliquée, avec ce qu'elle implique de contraintes, de resserrement et de tourments.

Cela reste une interprétation lexicographique. Mais Philon d'Alexandrie donne une autre explication.

Dieu « place » (וַיָּשֶׂם שָׁם ) dans le jardin d 'Éden un homme « façonné » (Gen. 2,8), mais un peu plus tard, il « établit » (וַיַּנִּח ) dans le même jardin un (autre?) homme pour qu'il en soit l'ouvrier et le gardien (Gen. 2,15).

L'homme qui cultive le jardin et qui le soigne, cet homme-là, interprète Philon, n'est pas l'homme « façonné » mais « l'homme [que Dieu] a fait ». Et Philon ajoute : « [Dieu] reçoit celui-ci mais il chasse l'autre. »i

Philon avait déjà établi une distinction entre l'homme céleste et l'homme terrestre, par le même moyen verbal. « L'homme céleste a été non pas façonné, mais frappé à l'image de Dieu, et l'homme terrestre est un être façonné, mais non pas engendré par l'Artisan. »ii

Si l'on suit Philon, il faut comprendre que Dieu chasse du jardin l'homme façonné, après l'y avoir placé, puis qu'il y établit l'homme fait.

Précisons que dans le texte de la Genèse rien n'indique ce chassé-croisé de l'homme façonné et de l'homme fait, mis à part les quelques nuances de vocabulaire que l'on a signalées.

Alors faut-il adopter la thèse de Philon, que l'homme que Dieu a « façonné » a été simplement « placé » dans le jardin, mais qu'il n'a pas été jugé digne de le cultiver et de le garder ?

Ou bien ne s'agit-il que d'une métaphore ?

Philon précise sa pensée : « L'homme que Dieu a fait diffère, je l'ai dit, de celui qui a été façonné : l'homme façonné est l'intelligence terrestre ; celui qui a été fait, l'intelligence immatérielle. »iii

Il n'y a donc pas deux genres d'hommes, mais plutôt deux sortes d'intelligence dans l'homme.

« Adam, c'est l'intelligence terrestre et corruptible, car l'homme à l'image n'est pas terrestre mais céleste. Il faut chercher pourquoi, donnant à toutes les autres choses leurs noms, il ne s'est pas donné le sien (…) L'intelligence qui est en chacun de nous peut comprendre les autres êtres, mais elle est incapable de se connaître elle-même, comme l’œil voit sans se voir.»iv

L'intelligence pense tous les êtres mais ne se comprend pas elle-même.

D'ailleurs Dieu n'a pas eu la main tellement plus heureuse avec l'intelligence céleste de l'homme « fait », puisque celui-ci devait par la suite désobéir à son ordre de ne pas manger du fruit de « l’arbre de la connaissance du bien et du mal ».

Mais cet arbre était-il réellement dans le jardin ? Philon en doute. Puisque Dieu dit : « Mais de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, tu n'en mangeras pas », c'est que « cet arbre n'était donc pas dans le jardin ».v

Cela s'explique par la nature des choses, argumente-t-il : « Il [l'arbre] y est par la substance, il n'y est pas par la puissance. »

La connaissance n'est pas dans la vie mais, en puissance, dans la mort.

Le jour où on mange du fruit de l'arbre de la connaissance est aussi le jour de la mort, le jour où : «Tu mourras de mort » מוֹת תָּמוּת (Gen. 2,17).

Ici, deux fois le mot « mort », pourquoi ?

« Il y a une double mort, celle de l'homme, et la mort propre à l'âme ; celle de l'homme est la séparation de l'âme et du corps ; celle de l'âme, la perte de la vertu et l'acquisition du vice. (…) Et peut-être cette seconde mort s'oppose-t-elle à la première : celle-ci est une division du composé du corps et de l'âme ; l'autre, au contraire, une rencontre des deux où domine l'inférieur, le corps, et où le supérieur, l'âme, est dominé. »vi

Philon cite à ce propos le fragment 62 d'Héraclite : « Nous vivons de leur mort, nous sommes morts à leur vie. »vii Il estime que Héraclite a eu « raison de suivre en ceci la doctrine de Moïse », et, en bon néoplatonicien, Philon il reprend la célèbre thèse du corps, tombeau de l'âme, développée par Platon.

« C'est-à-dire qu'actuellement, lorsque nous vivons, l'âme est morte et ensevelie dans le corps comme dans un tombeau, mais que, par notre mort, l'âme vit de la vie qui lui est propre, et qu'elle est délivrée du mal et du cadavre qui lui était lié, le corps. »viii

Il y a quand même une chose qui diffère notablement entre la Genèse et les Grecs. La Genèse dit : « Tu mourras de mort ! » Héraclite a une formule moins pléonastique : «  La vie des uns est la mort des autres, la mort des uns, la vie des autres. »

Que croire ? La mort est-elle une double mort, ou bien est-elle mêlée de vie ?

iPhilon d'Alexandrie, Legum Allegoriae, 55

iiIbid., 31

iiiIbid., 88

ivIbid., 90

vIbid., 100

viIbid., 105

vii Philon ne cite qu'une partie du fragment 62. Dans sa forme complète : « Les immortels sont mortels et les mortels, immortels ; la vie des uns est la mort des autres, la mort des uns, la vie des autres. »

viiiIbid., 106

mercredi 27 juillet 2016

Les « djihadistes » veulent aller au Paradis. Les vrais héros humains vont aux Enfers.

Les vrais héros humains, ce sont ceux qui sont descendus aux Enfers, et qui en sont revenus. Pythagore, Hénoch, Moïse, Orphée, Siosiri, Mithrobarzane, Énée.i

Ces visites n'ont pas été d'un grand profit pour nous autres simples mortels. Les explorateurs de la mort sont tenus de garder le silence sur les secrets qu'ils ont été amenés à découvrir dans l'Autre Monde.

Mais on peut quand même en tirer quelques leçons générales.

Les héros en visite dans les abysses du Temps partagent des traits communs. Leur naissance fut miraculeuse, leur intelligence fort vive et précoce, et tous ils descendent aux Enfers, font la découverte de secrets, ont leur apothéose, et puis ils disparaissent.

Il s'agit donc d'un type, d'un paradigme. Pour tous les raconter, ces voyages infernaux, il suffit d'en évoquer un, peut-être le plus poétique, narré par Virgile.

La prêtresse de Phébus et d'Hécate, la Sibylle de Cumes s'écrie : « C'est le moment d'interroger les destins. Le Dieu, voici le Dieu ! ». Énée prend la parole et adresse sa prière. Mais « la prophétesse résiste encore à l'étreinte du Dieu, se débat dans son antre comme une sauvage bacchante, et cherche à secouer hors de sa poitrine le Dieu tout puissant. »

Énée insiste et lui demande de visiter les Enfers. Il veut revoir son père. C'est un privilège. « Moi aussi, je suis de la race du souverain Jupiter. »

La Sibylle répond qu'il est aisé de descendre à l'Averne. C'est revenir sur ses pas, remonter à la lumière d'en haut qui est la dure épreuve. Il y a les boues de l'Achéron, les eaux noires du Cocyte, les flots du Styx, le sombre Tartare, la nuit muette du Phlégéton avec ses torrents de flamme. Il faut franchir ces obstacles deux fois.

Énée et Sibylle s'enfoncent dans les profondeurs de la terre. « Ils allaient comme des ombres par la nuit déserte, à travers l'obscurité et les vastes demeures de Pluton et son royaume de simulacres. »

Après moult péripéties, Énée retrouve son père Anchise. Le contact n'est pas facile. « Trois fois il essaya de lui entourer le cou de ses bras ; trois fois, vainement saisie, l'ombre lui coula entre les mains comme un souffle léger, comme un songe qui s'envole. »

Énée l'interroge, il veut savoir pourquoi il y a tant d'âmes « qui aspirent de nouveau à rentrer dans les liens épais du corps ». Anchise lui expose alors « tous ces beaux secrets ».

« Et d'abord le ciel, la terre, les plaines liquides, le globe lumineux de la lune, l'astre Titanique du soleil, sont pénétrés et vivifiés par un principe spirituel : répandu dans les membres du monde, l'esprit en fait mouvoir la masse entière et transforme en s'y mêlant ce vaste corps. »

C'est de ce principe que naissent tous les hommes, les animaux, les oiseaux, et les monstres de l'Océan. Tous les germes de vie doivent leur vigueur à leur céleste origine. Mais les âmes connaissent les craintes, les désirs, les douleurs, les joies, et restent emprisonnées dans leurs ténèbres et leurs geôles aveugles, même au jour suprême quand la vie les quitte.

Il faut des milliers d'années de souffrance et de châtiments pour que le principe de l'âme retrouve sa pureté, l'étincelle du feu céleste.

Anchise décrit ensuite avec précision le destin des descendants d’Énée et celui de Rome. Tout a été dit.

Sans transition, le retour à la lumière se fait, presque instantanément. Anchise reconduit Énée et Sibylle à la porte « d'ivoire éclatant », que les Mânes n'utilisent que pour envoyer vers le Monde d'en haut « les fantômes illusoires ».

C'est par cette porte qu'Énée passe, « coupant au plus court ».


Quelle est la différence entre Énée et un djihadiste qui égorge un prêtre octogénaire dans son église ?

Énée est revenu sur terre pour fonder Rome. Le « djihadiste » ne reviendra pas nous expliquer comment s'est passé son entretien avec Allah..

i Pour les détails, se rapporter respectivement à la katabase pythagoricienne ; à la vision de Hénoch ; au voyage de Moïse dans la Géhenne, raconté par Philon, Josèphe et l'Apocalypse de Baruch ; à la descente d'Orphée dans la région de l'Achéron ; à celle de Siosiri à l'Amanthès ; à celle de Mithrobarzane dans la Nécyomantie ; et à celle, fameuse grâce au pouvoir d'évocation de Virgile, du troyen Énée conduit par la Sibylle.

La descente de Moïse aux Enfers

Les anges mêmes devinrent jaloux de Moïse, selon Baruch Ben Neriah.

« Ceux qui avoisinent le trône du Très-Haut tremblèrent quand Il prit Moïse près de lui. Il lui enseigna les lettres de la Loi (…), lui montra les mesures du feu, les profondeurs de l'abîme et le poids des vents, le nombre des gouttes de pluie, la fin de la colère, la multitude des grandes souffrances et la vérité du jugement, la racine de la sagesse, les trésors de l'intelligence, la fontaine du savoir, la hauteur de l'air, la grandeur du Paradis, la consommation des temps, le commencement du jour du jugement, le nombre des offrandes, les terres qui ne sont pas encore advenues, et la bouche de la Géhenne, le lieu de la vengeance, la région de la foi et le pays de l'espoir. »i

La Jewish Encyclopaedia (1906) estime que l'auteur de ce texte était un Juif maîtrisant la Haggadah, la mythologie grecque et la sagesse orientale. Le texte trahit également des influences venant de l'Inde. En témoigne l'allusion faite, plus loin dans le texte cité, à l'oiseau Phénix, compagnon du soleil, image fort similaire au rôle de l'oiseau Garuda, compagnon du dieu Vishnou.

La même Jewish Encyclopaedia remarque que l'archange Michel décrit dans les chapitres 11 à 16 de l'Apocalypse de Baruch a un rôle analogue à celui de Jésus, celui de médiateur entre Dieu et les hommes.

Il est fort possible que Baruch a pu être sensible à certains enseignements gnostiques, et qu'il a été soumis à de multiples influences venues « orientales ».

Ces commentaires amènent à une considération plus générale. Aux premiers siècles de notre ère, les temps étaient propices à la recherche et à la fusion d'idées et d'apports venant de cultures et de pays divers.

Le judaïsme n'échappa pas à cette influence profonde.

Qu'on en juge !Les éléments de la vie de Moïse, dont l'Apocalypse de Baruch rend compte, sont attestés par d'autres auteurs juifs, Philon et Josèphe, et avant eux par le Juif alexandrin Artanapas. Soulignons que ces éléments échappent au modèle biblique, et s'inspirent en revanche de la Vie de Pythagore, telle que rapportée par la tradition alexandrine.

La descente de Moïse aux Enfers est calquée sur la descente de Pythagore dans l'Hadès. Isidore Lévy fait à ce propos le diagnostic suivant : « Ces emprunts du judaïsme d’Égypte aux Romans successifs de Pythagore ne constituent pas un fait superficiel de transmission de contes merveilleux, mais révèlent une influence profonde du système religieux des pythagorisants : le judaïsme alexandrin, le pharisaïsme (dont la première manifestation ne paraît pas antérieure à l'entrée en scène d'Hérode) et l'essénisme, offrent, comparés au mosaïsme biblique, des caractères nouveaux, signes de la conquête du monde juif par les conceptions dont la légende de Pythagore fut l'expression narrative et le véhicule. »ii

Il y a plusieurs exemples de tels « voyages dans l'Autre Monde » et de telles « visions infernales » dans la littérature juive. Mais ils sont manifestement empruntés dans tous leurs détails à la « katabase pythagorisante » dont Lucien et Virgile ont décrit les péripéties.

Isidore Lévy donne ces exemples d'emprunt: Moïse est conduit, comme on vient de voir, à travers l’Éden et l'Enfer, Isaïe est instruit par l'Esprit de Dieu sur les cinq régions de la Géhenne, Élie est mené par l'Ange, l'Anonyme du Darké Teschuba est dirigé par Élie, Josué fils de Lévi est accompagné par les Anges ou par Élie, ce qui reproduit le thème du Visiteur de la Katabase de Pythagore.

On peut étendre l'idée de cette fusion multi-culturelle de thèmes, et considérer les fortes proximités et analogies entre la légende de Pythagore et celle de Zoroastre, desquelles celle de Moïse s'inspire.

Dans la langue du Zend Avesta, qui correspond au texte sacré de l'antique religion de l'Iran ancien, la « Gloire Divine », celle-là même que Moïse a vu de dos, est nommée Hravenô.

James Darmesteter, spécialiste du Zend Avesta, rapporte d'une manière fort technique et détaillée la façon dont les Zoroastriens décrivaient la venue de leur prophète :

« Un rayon de la Gloire Divine, destiné par l'intermédiaire de Zoroastre à éclairer le monde, descend d'auprès d'Ormuzd, dans le sein de la jeune Dughdo, qui par la suite épouse Pourushaspo. Le génie (Frohar) de Zoroastre est enfermé dans un plant de Haoma que les Amshaspand transportent au haut d'un arbre qui s'élève au bord de la rivière Daitya sur la montagne Ismuwidjar. Le Haoma cueilli par Pourushaspo est mélangé par ses soins et par ceux de Dughdo à un lait d'origine miraculeuse, et le liquide est absorbé par Pourushaspo. De l'union de la dépositaire de la Gloire Divine avec le détenteur du Frohar, descendu dans le Haoma, naît le Prophète. Le Frohar contenu dans le Haoma absorbé par Pourushaspo correspond à l'âme entrée dans le schoenante assimilé par Khamoïs (=Mnésarque, père de Pythagore), et le Hravenô correspond au mystérieux élément apollinien »iii.

Dans l'être spirituel de Zoroastre, il y a donc deux éléments distincts, le Hravenô, qui est la partie la plus sublime, et même proprement divine, et le Frohar, principe immanent contenu dans le Haoma.

On en infère que Hravenô et Frohar correspondent respectivement aux concepts grecs de Noos et de Psychè. « l'Intelligence » et à « l'âme ». Les équivalents hébreux seraient naturellement : Néphesh et Ruah.

Que ressort-il de ces comparaisons? Il paraît clair qu'une intuition continue, s'étalant sur plusieurs milliers d'années, et couvrant une aire géographique allant du bassin de l'Indus à la vallée du Nil, semble réunir les religions de l'Inde, de l'Iran, d'Israël et de l’Égypte autour d'une même idée : celle de la double nature de l'être « envoyé » par « Dieu ».

i Baruch Ben Neriah, Apocalypse de Baruch . Ch. 59, 3-11. Texte écrit par peu après la seconde destruction du Temple, en 70 ap. J.-C.

iiLa légende de Pythagore de Grèce en Palestine, 1927

iiiJames Darmesteter, Le Zend Avesta, 1892-1893

lundi 25 juillet 2016

Délire bacchique, dépeçage des corps et métamorphose divine


Les Bacchanales représentent, dans l'antique religion dionysiaque, un phénomène sauvage, extrême. Il s'agit de s'enivrer par le vin, ou d'autres nectars, et de prendre part à l'orgie générale de la nature.

Les buissons de thyrses sont trempés de miel gouttant, les serpents dressent leurs têtes et dardent leur langue gonflée de venin, les mottes sont imprégnées de lait. Métaphores, métaphores !

Dans l'ivresse exacerbée, les Bacchantes se précipitent sur les victimes que l'on dépèce à mains nues, leur arrachent les membres, leur fouaillent les organes internes. Les mains gluantes de sang, on décapite enfin l'infortuné tombé sous les coups de la folie religieuse.

Enfin, il y a la métamorphose. Il y en a plusieurs sortes. Celle d'Harmonie, bien mal nommée, vu son sort funeste, et de Cadmos est particulièrement spectaculaire. Des écailles de serpent recouvrent progressivement le corps.Les pieds d'abord, les jambes, les hanches, le sexe même se métamorphosent en serpents sifflants, hideux. Puis c'est le reste du corps qui à son tour est atteint de cette mutation monstrueuse.

A l'évidence, la religion dionysiaque n'est pas de tout repos. On n'est à l'abri d'aucune terreur, d'aucun choc psychique et corporel. Mais la métamorphose est la phase essentielle, celle qui vient après le vin de l'ivresse et le partage des membres de la victime sacrifiée.

Philostrate l'Ancien donne cette description : « Voici les chœurs des Bacchantes, les pierres ruisselant de vin, les grappes distillant le nectar, les mottes de terre toutes reluisantes de l'éclat du lait, voici le lierre à la tige rampante, les serpents dressant la tête, les thyrses et les arbres d'où le miel s'échappe goutte à goutte.

Voici ce sapin étendu sur le sol, sa chute est l’œuvre de femmes violemment agitées par Dionysos ; en le secouant, les Bacchantes l'ont fait tomber avec Penthée qu'elles prennent pour un lion ; les voilà qui déchirent leur proie, les tantes détachent les mains, la mère traîne son fils par les cheveux (…)

Harmonie et Cadmos sont présents. Déjà les extrémités inférieures, depuis les cuisses, se transforment en serpents, tout disparaît sous les écailles depuis les pieds jusqu'aux hanches ; la métamorphose gagne les parties supérieures. Harmonie et Cadmos sont frappés d'épouvante ; ils s'embrassent mutuellement, comme si, par cette étreinte, ils devaient arrêter leur corps dans sa fuite et sauver du moins ce qui leur reste encore de la forme humaine. »i


L'amateur d'histoire des religions peut être tenté de faire des rapprochements politiquement incorrects, mais tentants, du point de vue de l'anthropologie comparée.

Peut-on voir voir dans les Bacchanales une analogie lointaine ou un lien obscur avec le sacrifice du Christ, la consommation de son sang et de sa chair partagée entre les fidèles ? Peut-être.

Sans doute y a-t-il dans les profondeurs de la mémoire anthropologique quelques lointaines et ineffaçables souvenances des sacrifices anciens. Peut-être le sacrifice du Christ tel que célébré par l’Église est-il une version très évoluée, très intellectualisée, d'un paradigme sacrificiel éminemment plus sauvage, plus barbare, célébré jadis au nom du Dieu Dionysos, en souvenir de sa naissance sanglante et brûlante.

Il est difficile de répondre à ces questions, mais nous pouvons les poser. Il s'agit de s'émerveiller devant la puissance de l'esprit humain capable de concevoir des paradigmes qui renversent toutes les valeurs, non pour les abolir définitivement, mais pour faire voir la nécessité de leur nécessaire métamorphose.

La religion dionysiaque est l'un de ces paradigmes. Il vaut mieux en être conscient. Il est aussi permis de réfléchir à la manière dont le paradigme dionysiaque s'incarne dans l'humanité contemporaine.

iPhilostrate l'Ancien, Les Tableaux, XVII

Le feu des plantes, la chimie du cerveau et la vision de Dieu

La naissance de Dionysos vaut d'être racontée. On en trouve dans les Tableaux de Philostrate l'Ancien une description précise.

« Un nuage de feu, après avoir enveloppé la ville de Thèbes, se déchire sur le palais de Cadmos où Zeus mène joyeuse vie auprès de Sémélé. Sémélé meurt, et Dionysos naît vraiment sous l'action de la flamme.

On aperçoit l'image effacée de Sémélé qui monte vers le ciel, où les Muses fêteront son arrivée par des chants. Quant à Dionysos, il s'élance du sein maternel ainsi déchiré, et brillant comme un astre il fait pâlir l'éclat du feu par le sien propre. La flamme s'entr'ouvre, ébauchant autour de Dionysos la forme d'un antre [qui se revêt de plantes consacrées].

Les hélices, les baies du lierre, des vignes déjà robustes, les tiges dont on fait les thyrses en tapissent les contours, et toute cette végétation sort si volontiers de terre, qu'elle croît en partie au milieu du feu. Et ne nous étonnons point que la terre pose sur les flammes comme une couronne de plantes. »

Philostrate passe sous silence le fait que Sémélé avait voulu voir le visage de Zeus, son amant, et que cela fut la cause de sa mort. Zeus, tenu par une promesse qu'il lui avait faite d'exaucer tous ses désirs, fut contraint de dévoiler devant elle son visage de lumière et de feu lorsqu'elle en fit la demande, sachant que par là il lui donnerait la mort, bien malgré lui.

Mais il ne voulait pas laisser mourir l'enfant qu'elle portait, et qui était aussi le sien. Zeus sortit Dionysos, du ventre de sa mère, et le mit dans la grande lumière, dans un nuage de feu. Or, Dionysos était lui-même déjà un être de feu et de lumière. Philostrate décrit comment le propre feu de Dionysos « fait pâlir » le feu de Zeus lui-même.

Le feu divin de Dionysos ne consume pas les buissons sacrés qui enveloppent son corps à sa naissance.

Une image analogue a été employée dans un contexte assez différent, toujours en lien avec la présence du divin. Moïse voit un buisson en flammes, qui ne se consume pas, tel que le texte de l'Exode le rapporte.

La Bible ne donne guère de détails sur la manière dont le buisson se comporte dans les flammes. Philostrate, quant à lui, est un peu plus précis : une « couronne de plantes » flotte au-dessus du feu. La métaphore de la couronne fait penser à une aura, une auréole, ou encore aux lauriers ceignant la tête du héros. Le héros, en l’occurrence Dionysos, n'est pas un héros, mais un Dieu.

L'idée de « plantes » qui brûlent sans se consumer dans un « feu divin » est plutôt contre-intuitive. On ne peut qu'être frappé par son caractère anthropologiquement prégnant.

Il est possible qu'il s'agisse d'une métaphore cachée. Le feu intérieur de certaines plantes, comme le Cannabis, ou d'autres plantes psychotropes, évoque un feu spirituel, qui brûle mais ne consume pas. Ce feu intérieur, provoqué par des plantescapables d'induire une vision divine, est l'une des plus anciennes voies d'accès à la contemplation des mystères.

Les mythes des civilisations disparues confirment peut-être les expériences rapportées par les shamans d'Asie, d'Afrique, ou d'Amérique.

Reste une question : qu'est-ce qui explique cette puissante affinité entre plantes psychotropes, cerveaux humains et visions divines ?

Qu'est-ce qui dans la chimie du cerveau favorise, ou non, la vision du Dieu ?

Les nouveaux moyens d'investigation du cerveau devraient pouvoir être mis à contribution pour détecter les régions cérébrales activées pendant la vision.

Mais il restera toujours à trancher entre deux hypothèses : le mécanisme psychotrope est-il purement interne au cerveau, entièrement dépendant de processus neurobiologiques, ou bien ces processus mêmes ne sont-ils qu'une clé ouvrant quelque porte mystérieuse de la sensibilité, et donnant au cerveau la possibilité d'accéder à la vision d'un méta-monde, habituellement voilé aux faibles capacités humaines ?

La crainte de l'Occident

L’Égypte ancienne fournit une manne d'idées stimulantes pour qui s'intéresse au fait religieux, dans son universalité.

La mort y est le moment clé, le moment où s'opère la transformation de l'âme du mort en l'âme ba, le principe divin de Rê.

Le Papyrus de Neferoubenef identifie aussi ce principe au « bélier divin de Mendès, ville où se fait l'union mystique des deux âmes de Rê et d'Osiris »i, selon Si Ratié, qui en a fait la traduction.

La religion de l’Égypte ancienne est une religion porteuse d'espoir pour tout un chacun. Il est donné à toute âme humaine la possibilité de réaliser au moment de la mort une mutation divine et royale, sous certaines conditions. L'âme a alors le pouvoir de se transformer en « Horus d'or », cet Horus dont la chair est d'or, et les os d'argent.

L'origine spirituelle de cette croyance remonte la nuit des temps. On a retrouvé des traces archéologiques de culte funéraire en Haute Égypte datant d'avant la première dynastie, aux alentours de 3500 av. J.-C.

Le Papyrus de Neferoubenef fait entendre la voix du fidèle se préparant à cette épreuve décisive.

« Salut à toi qui est dans la nécropole sainte de Rosetau; je te connais, je connais ton nom. Délivre-moi de ces serpents qui sont dans Rosetau, qui vivent de la chair des humains, qui avalent leur sang, car moi je les connais, je connais leurs noms. Que le premier ordre d'Osiris, Seigneur de l'Univers, mystérieux en ce qu'il fait, soit de me donner le souffle dans cette crainte qui est au milieu de l'Occident ; qu'il ne cesse d'ordonner les directives selon ce qui a existé, lui qui est mystérieux au sein des ténèbres. Que la gloire lui soit donnée dans Rosetau ! Maître de l'obscurité, qui descend et qui ordonne les nourritures dans l'Occident ! On entend sa voix, on ne le voit pas, le grand Dieu qui est dans Busiris ! (…)

Je viens en messager du Seigneur de l'Univers. Horus, son trône lui a été donné. Son père lui donne toutes louanges, ainsi que ceux qui sont dans la barque. Seigneur de crainte dans Nout et dans le Douat ! Je suis Horus. Je suis venu chargé de la sentence. Permets que j'entre, que je dise ce que j'ai vu. »ii

A lire ces antiques paroles, on est frappé de certains échos repris plus tard par des religions subséquentes, comme la juive ou la chrétienne :

« On entend sa voix, on ne le voit pas, le grand Dieu. »

« Je viens en messager du Seigneur de l'Univers. Horus, son trône lui a été donné. Son père lui donne toutes louanges, ainsi que ceux qui sont dans la barque. »

Il y a aussi cette formule plus étrange encore qu'elle n'est prophétique: « Cette crainte qui est au milieu de l'Occident ».

L'Occident a toujours été pour les Sémites, la langue arabe en témoigne, le lieu du danger et de l'exil. Pour les anciens Égyptiens c'était aussi le lieu associé à la mort, et partant, à la résurrection.

La mémoire collective, profonde, incarnée dans les gènes depuis des millénaires, a sans doute cultivé cette crainte, qui existe encore sous forme larvée, inconsciente. Elle coïncide aujourd'hui avec un fait géopolitique majeur.

L'Occident est toujours associé pour le meilleur et pour le pire à l'exil.

Les migrations de populations du Sud et de l'Orient fuyant la guerre, la famine ou la pauvreté, ne sont pas prêt de s'arrêter.

En réaction, l'actualité en témoigne, l'Occident se sent menacé, et entre dans la « crainte ».

Dans ce contexte, pourquoi revisiter l'ancien mythe de l'Horus d'or, et la révélation du grand Dieu qui est dans Busiris ?

Parce que la mémoire plusieurs fois millénaire de «la crainte qui est au milieu de l'Occident » devrait inciter, me semble-t-il, à prendre un peu de distance avec l'actualité immédiate (et avec les effets désespérants et dévastateurs du terrorisme).

L'Occident est vu depuis longtemps comme le « pays de la mort » mais aussi comme le lieu de la résurrection, selon la plus ancienne religion de l'Orient.

Entendons la leçon, s'il y a encore des oreilles pour entendre.

Il faut diminuer la misère du monde, quoi qu'il en coûte, et non l'augmenter.

Le prix à payer pour l'inaction sera terrible.

Plus terrible encore le prix à payer pour la haine, l'isolationnisme, le racisme, l'égoïsme de masse.

Plus terrible encore à l'avenir, sera la crainte éprouvée par l'Occident.


i Si Ratié, Le Papyrus de Naferoubenef, 1968

iiIbid.

Qu'est-ce que l'Europe peut comprendre de la Chine?


Athanasius Kircher, jésuite, savant encyclopédique, orientaliste, a la réputation d'être l'un des plus brillants esprits du 17ème siècle européen.

Parmi beaucoup d'autres sujets, il a traité de la Chine, alors nouvellement à la mode. Les Jésuites étaient particulièrement engagés dans l'exploration intellectuelle de cette civilisation, fort mal connue des Européens. Il est intéressant de revenir sur leur perception de la Chine, et sur leurs erreurs, leurs biais, leurs préjugés. Peut-être cela pourrait-il être une source d'inspiration et de prudence à notre époque dite « mondialisée » ?

Kircher a publié en 1670 à Amsterdam sa « Chine illustrée ». Il y traite entre autre de l'écriture idéographique, encore obscure pour les savants européens, – et même « illisible » selon toute apparence:

« Les premiers Chinois estant descendus des Égyptiens ont suivi leurs façons de faire pour leurs écritures. »

Il observe naïvement « la ressemblance qu'il y a des anciens caractères chinois avec les Hiéroglyphiques ».

Il propose en conséquence une étonnante classification des idéogrammes chinois selon seize « formes », tirées de sa riche imagination, et basées sur les ressemblances supposées des caractères chinois.

Voici quelques extraits décrivant ces « formes » (je recopie fidèlement l'orthographe un peu décalée utilisée par le livre de Kircher).

Forme I : « Vous voyés icy des serpents merveilleusement entrelassés les uns avec les autres, et qui ont diverses figures selon la diversité des clases qu'ils signifient. »

Forme II : « La Iième forme des anciennes lettres se prend des choses de l'agriculture. »

Forme III : « La 3ème forme des lettres est composée de quantités d'oiseaux, qu'on appelle Fum Hoam, et qu'on dit être la plus belle de toutes celles que les yeux peuvent voir : parce qu'elle est faite de plusieurs plumes, & de plusieurs ailes.

Forme IV : « La 4ème forme des caractères anciens (…) est tirée des huitres et des vers. »

Forme V : « La V. forme est composée des racines des herbes. »

Forme VI : « La VI. forme est composée des restes d'oiseaux. »

Forme VII : « La VII. Forme, faites de tortues. »

Forme VIII : « La VIII forme – faites d'oyseaux & de paons. »

Forme IX : « Faite d'herbes, d'aisles & de faisseaux. »

Forme X : « Leur signification est quai ço xi ho ki ven ou bien autrement, ço autheur de certains tables pour n'oublier pas ce qu'il sçavait, a composé ces lettres. »

Forme XI : « Prend la figure des étoiles et des plantes. »

Forme XII : « Lettres des édits anciennement utilisés. »

Forme XII : « Yeu çau chi eyen tao. »

Forme XII : « Lettres du repos, de la joye, de la science, des entretiens, des ténèbres et de la clarté. »

Forme XV : « Composée de poissons. »

Forme XVI : « N'a pas à être lue : c'est pourquoi on n'a pas su comprendre ce que cela voulait dire. »


C'est le cas de le dire, voilà une encyclopédie à la chinoise qui aurait pu ravir l'auteur de « Les mots et les choses. »

Au-delà de l'indéniable poésie de ce catalogue décousu, répétitif et plein de fantaisies, ce qui ressort surtout c'est l'absolue ignorance de l'un des esprits européens les plus brillants pour une culture il est vrai difficile d'accès. Puisse cela servir de leçon !

dimanche 24 juillet 2016

Les descentes aux Enfers d'Orphée, Pythagore, Blair, Cameron, Corbyn

Orphée est descendu aux Enfers et s'est fait initier aux Mystères d'Isis et d'Osiris (qu'on appelle Déméter et Dionysos chez les Grecs, Cérès et Bacchus, chez les Romains). Il institue en Grèce le culte d'Hécate à Égine, et celui d'Isis-Déméter à Sparte. Ses disciples, les Orphiques, étaient de bons vivants, pleins de joie de vivre, à la fois marginaux, individualistes, mystiques.

Par contraste, les Pythagoriciens, qui subirent aussi l'influence de l'orphisme, étaient « communistes et austères », pour reprendre la formule de H. Lizeray (1903). Le communisme pythagoricien, puis platonicien, était leur rêve. Socrate avait dit : « Tout est commun, – entre amis. »

Mais ce communisme de phalanstère était de courte portée. Les amitiés ne peuvent que difficilement s'étendre loin au-delà.

Le « communisme » n'est pas une bonne étiquette pour la religion d'Orphée ou de Pythagore. Ils étaient d'abord des esprits religieux et philosophiques, même s'ils ont d'ailleurs exercé une certaine influence politique.

Orphée avait une tendance « individualiste », et Pythagore un penchant vers le « communisme », pour reprendre une terminologie évidemment simpliste, mais qui a le mérite d'évoquer immédiatement une ligne générale.

Ces figures peuvent-elles être transposées aujourd'hui ? Difficilement, je pense.

Alors quel intérêt de les évoquer?

Il n'est pas dit que des esprits ayant une certaine tournure de pensée, un fort et authentique engagement, ne puissent renverser complètement tous les codes habituels.

Un exemple est celui de Jeremy Corbyn, dont tout le monde, à commencer par Tony Blair (Lying Blair) prédisait l'échec, et qui a remporté les élections internes du Parti Travailliste il y a un an. On lui promet toujours l'échec et une défaite spectaculaire en 2020 contre le parti conservateur. Le premier ministre britannique d'alors, David Cameron, s'en était alors réjoui et avait commencé les hostilités en allant droit au but :  « Le Labour représente maintenant une menace pour notre sécurité nationale, pour la sécurité de notre économie et celle de votre famille ».

Il y a peu, Tony Blair a été humilié par le rapport Chilcot devant ses pairs, et le monde. Cameron a démissionné, après avoir mis son pays dans une situation impossible. Corbyn est menacé par les MPs du Labour, mais les travaillistes de la base continuent de le soutenir en majorité.

Le menteur Blair et l'hypocrite Cameron, pourtant opposés apparemment sur le fond, mais se rejoignant sur la forme, ont été éjectés du système. Corbyn se bat à la marge.

Le degré d'exaspération devant l'incompétence et le manque de courage des politiques est tel, que l'on ne peut écarter aucune surprise. Tout est possible.

Appel à un Exit hors des temps « modernes »


Les Oracles chaldaïques sont attribués à Julien et datent du 2ème siècle ap. J.-C. C’est un texte court, dense, profond. Loin des idées modernes, mais ouvrant, œuvrant. On y trouve des formules, célèbres dans d’autres contextes, comme : « un Esprit issu de l’Esprit » (νοῦ γάρ νόος).

Phrases oraculaires, dont les éclats anciens brillent encore d’un feu incertain, pépites vieilles, usées, précieuses.i

Mille ans après leur parution, Michel Psellus (1018-1098) a écrit les Commentaires des Oracles chaldaïques, et en a fait ressortir les influences assyriennes et chaldéennes. Mille ans après Psellus, Hans Lewy leur a consacré son grand œuvre, Chaldean Oracles and Theurgy. Mysticism magic and platonism in the later Roman Empire (Le Caire, 1956). D’autres savants, tels W. Kroll, E. Bréhier, F. Cumont, E.R. Dodds, H. Jonas se sont penchés sur ces textes, entre la fin du 19ème siècle et le début du siècle dernier. Bien avant eux, une chaîne antique de penseurs, Eusèbe, Origène, Proclus, Porphyre, Jamblique, avait déjà tracé des pistes. Il en ressort qu’il faut remonter à Babylone, et plus avant encore au zoroastrisme, pour tenter de comprendre le sens de ces poèmes magico-mystiques, qui obtinrent chez les néo-platoniciens le statut de révélation sacrée.

Qu’en reste-t-il ? Des idées comme celle du voyage de l’âme à travers les mondes, et des mots comme « anagogie » ou « Aion », qui est un autre nom de l’éternité. Il reste surtout l'hypothèse de « l’hypostase noétique de la Divinité », comme le formule Hans Lewy.

G. Durand a eu cette formule fameuse: « Le symbole est l’épiphanie d’un mystère. »ii Qu’il me soit permis de la paraphraser ainsi : le véritable poème, l’oracle, mystifie le monde, mais ses étincelles éclairent la nuit.

Salomon disait déjà : « Moi, la Sagesse, j’ai habité au Conseil, j’ai appelé à moi la connaissance et la pensée. »iii

Les « modernes », qu'ont-ils à dire au sujet du mystère, de la Sagesse, et de la « fulguration de l'esprit » ?

Il est temps de changer d'époque. Modernité aveugle et sourde, exit ! Exit !


iEn voici une poignée :

« Le silence des pères, dont Dieu se nourrit. » (16).

« Vous qui connaissez, en le pensant, l’abîme paternel, au-delà du cosmos. » (18)

« Tout esprit pense ce Dieu. » (19)

« L’Esprit ne subsiste pas indépendamment de l’Intelligible, et l’Intelligible ne subsiste pas à part de l’Esprit. » (20)

« Artisan, ouvrier du monde en feu. » (33)

« L’orage, s’élançant impétueux, atténue peu à peu, la fleur de son feu en se jetant dans les cavités du monde. » (34)

« Pensées intelligentes, qui butinent en abondance, à la source, la fleur du feu, au plus haut point du temps, sans repos. » (37)

« Le feu du soleil, il le fixa à l’emplacement du cœur. » (58)

« Aux fulgurations intellectuelles du feu intellectuel, tout cède. » (81)

« …être asservis, mais d’une nuque indomptée subissent le servage… » (99)

« N’éteins pas en ton esprit. » (105)

« Le mortel qui se sera approché du Feu tiendra de Dieu la lumière. » (121)

« Ne pas se hâter non plus vers le monde, hostile à la lumière. » (134)

« Tout est éclairé par la foudre. » (147)

« Quand tu auras vu le feu saint, saint, briller sans formes, en bondissant, dans les abîmes du monde entier, écoute la voix du feu. » (148)

« Ne change jamais les noms barbares. » (150)

« Ne te penche pas vers le bas. » (164)

« Et jamais, en oubli, ne coulions, en un flot misérable. » (171)

« Les enclos inaccessibles de la pensée. » (178)

« La fureur de la matière. » (180)

« Le vrai est dans le profond. » (183)

« Temps du temps (χρόνου χρόνος). » (185)

ii G. Durand L’imagination poétique

iii Prov. 8,12

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