Les TIC, d’ailleurs.

8 février 2010

Pollock 4Je lis dans Novövision la définition que Tim O’Reilly donne du Web 2.0: « Le Web 2.0, c’est l’idée d’un nouveau modèle d’affaires pour exploiter économiquement l’intelligence collective des internautes qui s’exprime dans les réseaux. »

Je suis d’accord d’associer l’idée d’ « exploitation économique » au concept de Web 2.0. Mais, en revanche, je voudrais revenir sur ce poncif de « l’intelligence collective » censée émerger spontanément des réseaux. Je ne suis pas aveugle: je vois bien que des formes de sociabilité sont rendues possibles, que des « réseaux sociaux » se constituent. Mais cela ne prouve pas que se crée forcément de l’ »intelligence ». D’abord, qu’est-ce que l’intelligence? Il y en a de plusieurs sortes, comme chacun sait. Il y a des intelligences âpres et d’autres aiguës. D’autres encore fines ou fortes. D’autres précises, d’autres profondes. Tout cela n’a rien à voir avec les réseaux. Le bébé au berceau, et Einstein ne manquent ni l’un ni l’autre d’intelligence. Ils n’ont guère besoin du Web 2.0 pour l’appliquer à leurs projets respectifs.

Je voudrais faire la même remarque à propos du concept de « connaissance » employé sans recul ni esprit critique dans des expressions en forme de cliché comme « les sociétés de connaissance ». Que nous vivions une évolution technologique majeure, je n’en doute pas. Mais que l’on puisse qualifier ipso facto notre société de s’être métamorphosée magiquement en « société de connaissance » me paraît être dangereusement exagéré, en tout cas trompeur sur la réalité de ce qui se passe sous nos yeux. Sans vouloir jouer les trouble-fêtes, je pense que nous risquons de croire naïvement à des slogans vides, ou fort approximatifs.
La « connaissance » n’a rien de technique. Il s’agit d’un phénomène mental, hautement organisé, nécessairement créateur, dans lequel la technique peut servir d’outil, mais certes pas de pourvoyeur.
Quant à l’ »intelligence », c’est encore plus compliqué que la « connaissance ». Amasser des connaissances ne rend pas plus « intelligent ». L’intelligence n’existe pas seule, elle doit avoir un lien avec une vision, un projet. L’intelligence doit avoir une dimension extra-sociétale, touchant aux temps longs, aux espaces larges, et aux visions hybrides, et en fin de compte elle doit affronter du mieux possible la nature même de l’altérité, sous toutes ses formes. De tout cela, les TIC sont loin.

C’est pourquoi les expressions d’ « intelligence collective » ou de « société de connaissance » me paraissent insuffisantes et impropres. Elles se contentent de faux-semblants et d’apparences. Elles limitent la portée du concept de connaissance au sociétal (et encore, il faudrait voir cela de près!), et j’irai juqu’à dire que l’idée d’intelligence collective émascule même l’intelligence, tant elle la réduit à un mécanisme déterministe, auto-organisateur, bien dans la veine de l’idéologie « moderne ».
Car si l’intelligence a forcément une dimension collective, l’inverse n’est certes pas vrai.

Pour conclure, le Web 2.0 ne me paraît pas très « intelligent » en soi, même si grâce aux réseaux sociaux je me trouve parfois en mesure de rencontrer par leur médiation des esprits fort intelligents, et d’autres très sages. Mais je me rappelle aussi qu’avant le Web 2.0, j’avais déjà eu la chance d’en croiser dans la vraie vie (assez rarement il est vrai). La « société de connaissance » me paraît donc largement survendue. Il y a encore beaucoup à faire!
Ceci ne veut pas dire que les TIC ne vont pas nous servir, et de multiples manières. Les lecteurs de ce blog connaissent mon attachement à suivre leurs méandres, et à supputer leurs possibles. Mais, désolé de le rabâcher, les TIC en soit ne suffisent pas. Il faut en plus du souffle, de la chair, de l’âme, de l’esprit, comme toujours. Et tout cela viendra, je n’en doute pas, d’ailleurs.

Internet, révolution culturelle

5 février 2010

seth_kandinskyLe titre du dernier numéro de Manière de voir a la forme d’un slogan, l’accent d’une prophétie. Mona Chollet, dans sa présentation, cible le sujet: Internet est en train de provoquer un « changement de société », permettant un irrésistible « contournement des médiateurs », secouant les monopoles en place et affectant la vie privée. Le premier chapitre décrit l’impact de ce « grand bouleversement » sur les industries de la presse, des disques et du livre. Robert Darnton montre que les industries culturelles vont «tomber du ciel des Lumières dans le marigot du capitalisme global» et que le Web devient un «outil de privatisation du savoir public». Le secteur du livre est entré dans le «tourbillon numérique» : selon Cédric Biagini et Guillaume Carnino, la lecture devient «segmentée, fragmentée et discontinue», et on assiste à «une liquidation de la faculté cognitive remplacée par l’habileté informationnelle». Mais, pour Eric Klinenberg, il s’agirait en fait d’une «révolution en trompe-l’œil» : la Toile ne serait qu’une «morgue à dépêches, sujets de seconde main et articles recyclés». Au travail, Internet rendrait les salariés «esclaves de l’urgence», objets d’une surveillance quasi policière, décrite par Martine Bulard. On constate, comme l’écrit Armand Mattelart, l’émergence d’un prolétariat du «capitalisme de la connaissance».

Toutefois, il y a aussi du positif : L’« invention d’une culture», la «libération de la parole», le développement des réseaux sociaux et du travail coopératif. Pour Manuel Castells, la naissance de «médias de masse individuels» permet d’envisager la «reconstruction de nouvelles formes politiques» au moment où «la démocratie formelle est fondamentalement en crise». Mais, selon Miyase Christensen, Big Brother n’est jamais loin, et Facebook est à cet égard un «laboratoire idéal pour tester les limites de la tolérance à la surveillance».

Philippe Rivière analyse l’émergence du Parti pirate en Suède comme un phénomène nouveau en politique, témoignant de la «politisation croissante des questions de propriété intellectuelle». Il ne s’agit plus là d’un débat gauche-droite : une partie de la droite combat la «big-brotherisation de l’Etat», et le chef du Parti pirate se présente comme «ultra-kapitalist» tout en défendant l’idée d’un « communisme numérique ». Philippe Aigrain estime d’ailleurs qu’est venu le «temps des biens communs». Face au « durcissement des droits de la propriété intellectuelle », il y aurait place pour un autre modèle, basé sur la «production sociétale par les pairs». Pour le contrôle de l’« or noir du XXIe siècle », la bataille fait rage entre «le capitalisme de la propriété informationnelle et le communisme» (dixit Bill Gates). La question est lancée : peut-on envisager un «rééquilibrage entre biens communs et propriété» ? Le Parlement européen l’a en effet tenté, en refusant en 2005 la brevetabilité des logiciels.

Le numéro se termine par une analyse des rapports de forces entre les « géants » des services en ligne et les « marchands de tuyaux ». Hervé Le Crosnier décrit le lieu du combat, l’« informatique en nuages ». Mais les arcanes de la Toile réservent d’autres surprises. Il s’agit de contrôler l’architecture du réseau de bout en bout pour identifier en permanence tous ses utilisateurs, suivre leurs usages et engranger leurs données personnelles. C’est l’enjeu d’une « industrie de l’influence » dont les champions se disputent âprement le contrôle de la « société de l’information ». Pour Dan Schiller, « désormais, c’est sous l’égide du capital et de lui seul que les pratiques culturelles se définissent à une échelle mondiale ».

C’est dire combien la gouvernance mondiale a encore du mal à se saisir du phénomène, à en conceptualiser la vraie nature et à en identifier les enjeux pour la préservation de l’« intérêt général mondial », vu la rapidité des évolutions, la brutalité instable des rapports de forces, l’imprévisibilité intrinsèque de la technoculture. Au moment où la « société de la connaissance » se mondialise et provoque courts-circuits et étincelles, il paraît nécessaire de prendre un peu de recul, et d’évaluer à l’aune de temporalités plus longues la validité actuelle des concepts mêmes d’«information» et de «connaissance».

http://www.monde-diplomatique.fr/2010/02/QUEAU/18804

Don’t be naïve

4 février 2010

antoni_tapies_pm-14303-large_on_usti_designer_studio_webzineGoogle vient de prendre langue avec la NSA, cette « agence nationale de sécurité » mondialement connue pour être capable d’espionner, partout et tout le temps, tous les types de communication électronique, à l’exception, pour le moment, de la télépathie. Il s’agit évidemment de consulter (et plus si affinité) les « geeks » les plus performants du monde, dit-on, pour qu’ils aident Google à trouver des parades aux « attaques ultra-sophistiquées », qui ont récemment affecté ce géant du Web, ainsi que quelques autres compagnies-clé, curieusement beaucoup plus discrètes à cet égard, comme Cisco ou Adobe.
Wired s’en émeut, et affirme que ce « deal » pourrait « tuer » Google. Et de rappeler que la NSA espionne sans vergogne tous les citoyens états-uniens, y compris certains membres du Congrès, sans mandat, ainsi bien sûr que le « reste » du monde. Et de citer la presse russe qui titre que désormais Google et la NSA « espionneront ensemble ». Pour ceux qui lisent le russe, voici le lien vers l’article de VebPlaneta.
Je faisais part sur ce blog, le 22 juin 2009, que le Wall Street Journal venait alors de révéler que plusieurs compagnies européennes aurait commercialisé des technologies fort puissantes d’ « inspection profonde » des paquets de données Internet ( »Deep packet inspection ») utilisées par des pays aux pratiques démocratiques controversées. Je soulignais surtout une petite incise (non développée!) dans l’article du WSJ mentionnant que ces techniques permettent non seulement de rassembler toutes les informations dont les « services » sont avides, mais aussi de les « altérer » à fins de désinformation ( »to gather information about individuals, as well as alter it for disinformation purposes »).
J’en concluais qu’il faudra désormais s’habituer à l’idée que non seulement nos flux de données privées seront constamment surveillés « en profondeur », mais qu’ils pourront être aussi éventuellement modifiés, truqués, pour tout usage utile à ceux qui maitrisent le monde.

Tout le monde sait que Google lit systématiquement et compile intégralement les e-mails des comptes Gmail et analyse en permanence et mémorise les mots-clés que nous utilisons sur son moteur de recherche. Bien entendu tous les autres usages de la galaxie Google, comme Google Voice ou Google Earth sont également empilables dans la base de données personnelles pratiquement ineffaçables qui est constituée pour chaque client de cette compagnie. Nul doute, donc, que l’accord de Google avec la NSA va être interprété par les « geeks » du monde entier comme une sorte de provocation.
Pour les usagers lambda, évidemment, il ne sera pas très facile de rester de simples spectateurs. Non que nous ayons des choses à cacher, bien sûr. Qui en a, quand on est honnête ?
Bref, désormais Google et ses applications vont devenir une sorte de nid d’espions planétaire. Est-ce bien raisonnable de rester dans ces parages?
Heureusement que, comme dit fort judicieusement Wired, on peut toujours se rabattre sur Bing et Yahoo Mail.
Hum. Bon sang, mais c’est bien sûr!
goya.colossus

Don’t be evil

4 février 2010

steve_jobs_630xSteve Jobs, sans doute furieux que son iPad n’arrive pas à la cheville de mon ComJet rêvé, — et peut-être lassé des lazzis qui prolifèrent sur la Toile, s’est livré à une violente diatribe contre certains de ses concurrents selon Wired. Le slogan fameux de Google, « Don’t be evil », ne serait que de la crotte de taureau ( »bullshit »). Est-ce l’attitude de Google envers les Chinois qui serait visée? Mais non! Google vient surtout de lancer son téléphone mobile Nexus One, qui peut concurrencer durement l’iPod. Google vient aussi de proposer une version de Google Voice compatible avec les mobiles, offrant donc la gratuité ou des tarifs de communication ultra-compétitifs. Notamment, les utilisateurs de l’iPod peuvent désormais avoir un accès direct par leur navigateur Safari à Google Voice, ce qui revient à contourner la « fermeture » habituelle des applications de l’iPod. Rappelons qu’Apple avait retiré en juillet 2009 toutes les applications de Google Voice de son App Store, ce qui avait lancé à l’époque une forte controverse.
Quant à Adobe, Jobs considère qu’il sont « paresseux ». Flash serait complètement bogué, et de plus « propriétaire », donc fermé, et l’avenir appartiendrait à HTML5. Pour le coup, Jobs a raison! Mais HTML5 risque de scier la branche sur laquelle Apple est assise, car ce nouveau standard hérite évidement de la conception ouverte du Web, et non de la conception fermée des applications propriétaires.
Ajoutons qu’ATT, qui commercialise l’iPhone, vient d’annoncer hier que leur réseau mobile 3G permettrait très prochainement l’accès à Skype! Skype a affirmé que cela permettrait une communication (gratuite) d’une qualité audio équivalente à la qualité CD !
Conséquence: les tarifs absurdement élevés qu’un quarteron d’opérateurs de téléphones cellulaires continuent d’imposer dans un pays comme la France vont devoir affronter la concurrence libre, gratuite et ouverte, d’un nouvel opérateur virtuel et mobile, Skype, présent désormais partout, sur WiFi ou sur les réseaux 3G.
Bon appétit, les amis!

En bas et en haut

2 février 2010

Nous ne voyons encore que la peau des choses. La nature, qui réserve ses secrets les mieux gardés aux poètes, laisse quelques miettes aux mathématiciens et aux photographes. Quant au promeneur solitaire, doté d’un ComJet (cc) suffisamment puissant (voir l’article du 27 janvier 2010 sur ce blog), il pourra voir se dessiner des mondes intérieurs sur les feuilles extérieures.pl_arts_found5_f

Le ComJet est un concept en pleine évolution. Il faudra bientôt le connecter à un graveur nanométrique. Fini les DVD, et autres blu-ray. On les rangera près des 78 tours de Grand Papa. Désormais, la gravure s’attaque à la molécule, à l’ADN même. Pour aller farfouiller à ces échelles-là, il faudra évidemment un navigateur ultra-nanifié. Avec un GPS nanométrique, et un joystick d’enfer. Les drones et autres missiles télécommandés depuis l’Utah sembleront alors des jouets d’enfants. Il faudra apprendre à piloter des nano-senseurs, capables d’explorer la thyroïde des moutons morts, ou l’arborescence étoilée des yeux de mouche.
Tout cela viendra vite. Le monde occidental semble tétanisé par l’Orient rouge. Mais la lumière vient-elle du levant ou du couchant? Ni l’un ni l’autre, dirai-je. Ces géographies christophe-colombesques nous ont déjà bien égarés, depuis 1492. L’Inde n’était alors pas là où elle devait l’être. Elle ne sera pas non plus là où on croit qu’elle sera. Il est temps de chercher la lumière ailleurs que dans les directions cardinales.
La mutation des choses et le devenir des usages vont s’accélérer, et pourtant l’Europe semble immobile. La « baronet » Ashton a préféré passer le week-end à Londres, une bien belle ville il est vrai, plutôt que d’aller voir si on avait besoin d’elle en Haïti. Cette Europe riche et tétanisée, vieillissante et pleine de trous de mémoire, n’a certes pas dit son dernier mot. Il lui reste quelques bonnes cartes. Lesquelles? De la mémoire (longue), de l’esprit (critique), de l’ironie (facile), et une vraie revanche à prendre sur l’histoire. Sa géographie un peu étriquée peut s’additionner de quelques kilomètres carrés si on prolonge le TGV jusqu’à Vladivostok. Cela aussi se fera plus vite qu’on ne croit, tant le temps est compté. Et il y a aussi de la lumière du côté des aurores boréales. Quant au Sud, l’Afrique n’en manque pas, de lumières.
Bref, nous n’avons encore rien vu. L’humanité se réserve de curieuses surprises. On aurait intérêt à faire fissa fleurir les Think Tanks, les jardins à penser, les portiques à créer, les lycées à inventer, les académies à transcender. Plutôt que de payer des bonus aux banquiers avec l’argent public.
Une petite planète que la notre, et tout autour, et au dedans, un monde encore inimaginé, avec beaucoup d’espace « en bas » mais aussi vers le « haut ».

Les petits dieux

2 février 2010

kandinsky-21Epicure est un philosophe fort méconnu. On l’associe immédiatement à l’ « épicurisme ». Que cela est étroit!
Epicure est avant tout le philosophe de la liberté. Très peu nombreux, invraisemblablement peu nombreux sont les philosophes qui ont défendu l’idée pleine et entière de la liberté humaine. L’écrasante majorité des modernes glosent indéfiniment sur le déterminisme.
Epicure a aussi rêvé du « clinamen ». C’est ainsi, dans la chute des atomes, que naît selon lui la liberté des mondes, sans dieux et sans destin. Michaux, à sa façon ramassée, dira: « Les atomes, petits dieux. » Grand Dieu, non! Les atomes sont de grands dieux, des océans mêmes, mais fort décevants: ils ne disent rien d’intelligible. Ils ne se taisent pas non plus. Ils se contentent de rayonner, comme des roitelets absolus, mais très faiblement, sur les confins de l’univers.

Mer cyber.

2 février 2010

HartungUn vieux sage disait: « Un temps fait les récifs. Un temps fait les balises ». Michaux qui rapporte ce mot le commente ainsi, l’air renfrogné : « Un temps la lèpre, et toi, croisade pétaradante, que nous rapporteras-tu? »

Les marins voient la terre du point de vue de la mer. Et Michaux voyait plutôt la mer en lui.
Non qu’il sût s’y prendre avec cette liquidité immense. « Si un contemplatif se jette à l’eau, il n’essaiera pas de nager, il essaiera d’abord de comprendre l’eau. Et il se noiera. »

Disons, pour voir, que le Temps serait un océan. Gorgé de latitudes et de longitudes. Redondant d’eaux mêlées. Disons aussi que nulle terre, nul havre, ne semblerait visible à l’œil vêtu. Les récifs acérés pulluleraient dans ce Temps. Les phares seraient absents. Les balises dérivantes. Que faire de toute cette mer?

On voit là que le marin ne nous suffit plus. Il faut plutôt le nyctalope.

Le monopole de la mémoire

2 février 2010

Adolf von HarnackA. Von Harnack est l’un des plus importants théologiens allemands du XIXème siècle. Son oeuvre majeure, Histoire des dogmes, était librement disponible sur la Toile, il y a peu de temps encore, notamment sous la forme d’une belle version en PDF, numérisée par Google. Véritable monument d’analyse des divers dogmes du christianisme, ainsi que de ses hérésies, ce livre a fait l’objet de nombreuses éditions papier depuis sa publication vers 1890.
J’ai pu intégralement télécharger cette oeuvre en 2007. Mais aujourd’hui, si l’on fait une recherche sur son nom, Google n’affiche plus aucun des liens actifs qui donnaient jadis accès à son œuvre, et Google Books n’affiche aucun des liens où l’on pourrait encore la télécharger.
Certes, une recherche plus poussée — effectuée avec d’autres moteurs que Google — donne encore deux ou trois sites « résistants » qui continuent d’offrir l’accès à toute l’oeuvre de Harnack. Rappelons que cette œuvre était indubitablement tombée dans le domaine public: Harnack est décédé en 1930, et nous sommes en 2010, soit plus de 70 ans après la mort de l’auteur.
Pourquoi cette situation? Je fais l’hypothèse que cela doit avoir un lien avec les récentes rééditions commerciales de son oeuvre en 2008. Il y a aussi sans doute un lien avec les difficiles négociations qui accompagnent le projet de Google de créer sous sa bannière une bibliothèque mondiale.

Quelle leçon tirer de cela? J’en tire la même leçon que celle qu’ont apprise à leurs dépens (et aux nôtres) les contemporains de l’incendie de la Bibliothèque d’Alexandrie.
En style populaire, cela pourrait être: « Il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier ».
En style plus noble, cela donne: « Civilisations! Ne mettez jamais tous vos livres dans le même lieu! Que se multiplient les bibliothèques numériques, les greniers du savoir, les celliers de la pensée. Que se télécharge universellement la mémoire de l’humanité sur des milliards de disques durs! Civilisations! Ne laissez aucune entité, aussi « désintéressée » soit-elle, s’arroger le monopole de la mémoire ».

Propriété intellectuelle et évasion fiscale

28 janvier 2010

GVEL_east_gaussave_111km_moll_small1Il y a un angle fort peu traité (publiquement) en matière de propriété intellectuelle, c’est celui de son rapport avec l’évasion et la fraude fiscales. Voici quelques faits éloquents à ce sujet. Selon l’OCDE plus de 60% du commerce international se fait entre des filiales d’un même groupe basées dans des pays différents. Il est donc extrêmement facile et tentant de manipuler les « prix de transferts » d’actifs vendus par des filiales de pays à fiscalité « normale » vers des filiales du même groupe enregistrées dans des pays à fiscalité très faible, voire inexistante. Les actifs ainsi cédés échappent du même coup à tout impôt.
Parmi les actifs utilisés à cette fin (l’évasion fiscale à grande échelle), ce sont les biens immatériels qui sont les plus faciles à manipuler, et notamment les brevets, les « savoirs-faire », les logiciels « propriétaires », et toutes les formes d’acquis immatériels pour lesquels n’existent aucun prix de marché — et pour cause, quand ils sont développés par les entreprises précisément pour servir de véhicule à la fraude et à l’évasion fiscales. Selon Le Monde daté du 28 janvier 2010, le Congrès des Etats-Unis a chiffré à 100 milliars de dollars annuels la perte fiscale due à l’évasion de ces « actifs » vers les paradis fiscaux, évasion dont une très grande part est liée à la manipulation des « prix de transferts ».
Cette « criminalité extraordinairement complexe à détecter et à poursuivre » (selon Mme Eva Joly, eurodéputée écologiste) ne cesse de prendre de l’ampleur. On estime ainsi qu’en France les grandes entreprises ne paient qu’environ 10% d’impôts sur leurs bénéfices, en moyenne, alors que les PME, qui ne bénéficient pas des mêmes relais paradisiaques, en paient 30%. On voit donc à quel point la manipulation, l’évasion et la fraude sont généralisées, en toute impunité apparente, pour ceux qui savent exploiter à grande échelle les failles systémiques des Etats.
Il y aurait bien sûr des débuts de solutions, si la volonté politique était là. Par exemple, on pourrait durcir considérablement les règles de la vente d’actifs relevant de la « propriété immatérielle » entre filiales, sous leurs différentes formes.
Plus profondément, on pourrait s’attaquer au dossier encore plus stratégique de la définition même de la notion de « propriété intellectuelle », et s’attacher à analyser la perversion dont cette notion ne cesse de faire l’objet. Au moment où les parlementaires de divers pays, censés défendre « l’intérêt général », ne cessent d’octroyer, au dépens de ce qu’on pourrait appeler le « domaine public des informations et des savoirs », de nouveaux droits de propriété sur des entités qui semblaient hors d’atteinte de toute privatisation (comme les données brutes, les faits, les idées, les algorithmes, les méthodes de « business », etc.), il serait utile de poser la question de l’impact exact de la propriété intellectuelle sur la facilitation de l’évasion et la fraude fiscales.
De même que la criminalisation de la consommation d’alcool pendant la prohibition n’a fait que renforcer les mafias, de même l’extension continue de l’appropriation intellectuelle a comme effet collatéral de renforcer la fraude fiscale à l’échelle mondiale.
Le public, dont l’intérêt est bien mal défendu, se contente pour l’instant de rester sous-informé, manipulé et infantilisé.

IPad vs. Comjet

27 janvier 2010

SampleJe ne comprends vraiment pas tout ce buzz sur le nouveau produit d’Apple, l’IPad. Dix ans de recherche pour en arriver à cette bête tablette mono-tâche? Steve Jobs a fait sans doute un flop, cette fois-ci!
Voilà ce que j’aurais aimé découvrir par exemple: un « objet », que j’appellerais plutôt un « comjet » (marque déposée ici même en Creative Commons), ultraléger, doté d’un processeur d’au moins un pétaflops (NB: la convergence BANG le permettra bientôt), doté d’un écran pliable (comme un mouchoir de poche), de très haute définition (au moins 5000×5000 pixels), avec une batterie assurant une autonomie d’une semaine, un GPS précis au centimètre près, et bien sûr non seulement un écran tactile, mais une interface gestuelle nD (plus sur ce sujet une autre fois), et un système d’exploitation entièrement libre et ouvert (licence GPL) permettant entre autres la navigation nD dans les espaces de connaissances.
Ce type de système n’existe pas encore, mais j’ai quelques idées là-dessus, que je suis prêt à partager avec n’importe quel développeur génial, sous licence GPL naturellement. Par exemple, au lieu d’afficher 7 millions de résultats pour une recherche sur un mot clé, c’est plutôt un « paysage de liens » qui s’afficherait, et au-dessus duquel on pourrait voler, avec ses montagnes et ses plaines conceptuelles, ses mers et ses ruisseaux cognitifs, ses nuages et ses oiseaux métaphoriques, suivant les configurations désirées, elles-mêmes ajustables en temps réel.
Bref, l’IPad ne fait pas le poids. Et tout ce buzz pour ça? Décidément, le 21ème siècle a du mal à démarrer. Il semble figé sur les starting blocks. Rien ne bouge vraiment encore. Surprenez-moi, quoi!

Le léopard et le souriceau

25 janvier 2010

Léopard musaraigneJean-Luc Marion, qui vient d’être élu à l’Académie française, est présenté dans la presse comme « philosophe et catholique ». On peut s’interroger sur la valeur sémantique exacte de cette conjonction de coordination. Ce « et » oscille peut-être entre deux extrêmes, celui de l’association pacifique entre deux états, celui de la raison et celui de la foi, ou au contraire la mise en évidence de leur opposition radicale.
Marion est par ailleurs considéré comme « heideggerien ». Tout en étant parfaitement conscient des problèmes associés à l’engagement nazi de Martin Heidegger, il continue de le révérer en tant que philosophe. Il a ainsi déclaré à propos de l’auteur de Etre et temps: « Le plus grand philosophe du XXème siècle était un nazi! » (cf. Le Monde daté du 22 janvier 2010). Cette formule frise à l’évidence (peut-être un peu trop) la provocation délibérée. Mais elle a surtout le mérite d’exprimer nettement une question cruciale. Peut-on être à la fois « philosophe » et « nazi »? Si l’on prend Marion à la lettre, il faut penser que c’est ce qu’il croit. Le nazisme de Heidegger ne serait qu’une sorte d’erreur de parcours. L’important serait que le philosophe allemand ait en quelque sorte découvert une nouvelle manière de penser et de philosopher. Marion se désole évidemment de l’engagement nazi de Heidegger, mais il y voit surtout un symptôme du « nihilisme moderne », où « le vrai ne recouvre plus le bien ni le beau comme dans l’Antiquité et jusqu’à Leibniz ». Il ajoute que « nombre de philosophes du XXème siècle ont fait preuve d’un aveuglement assez stupéfiant sur la politique, en sorte que le cas d’Heidegger est seulement le plus visible ».
Oui, beaucoup de philosophes se sont trompés en matière politique, et pas seulement au XXème siècle. Que le nazisme, le fascisme ou le stalinisme aient pu séduire des « philosophes », il faut bien le reconnaître et méditer sur ce fait. Mais peut-on se contenter d’imputer la cause de ce dévoiement à la « modernité » et à son « nihilisme »?
D’ailleurs, qu’est-ce que la « modernité »? Quand commence-t-elle exactement? Les historiens des idées la font remonter à la Réforme et à la Renaissance. Mais alors le « nihilisme » associé par Marion à la modernité remonterait-il lui aussi au XVIème siècle? Si oui, qu’est-ce que la naissance de la modernité a alors fait disparaître? L’alliance sacrée entre le bien, le beau et le vrai, dont la fin équivaudrait au commencement de l’âge moderne? Sinon, quand la décomposition de la modernité en nihilisme a-t-elle effectivement commencé? Au moment où Nietzsche a jeté son cri: « Dieu est mort »? Ou bien plus tôt quand cette même expression avait déjà été utilisée (dans un sens différent, il est vrai) par un philosophe aussi bien-pensant que Hegel dans sa Phénoménologie de l’esprit?
Je crois que la modernité philosophique et son « nihilisme » remontent au moins jusqu’à Hobbes, qui a décidé que la passion fondamentale de l’homme moderne était la « peur de la mort ». C’est à ce moment précis que l’homme moderne a vu sa liberté enchaînée pour quelques gains en « sécurité ». L’homme moderne tel que conçu par Hobbes s’est alors livré tout entier à un monstre nommé Léviathan, par peur d’une menace plus monstrueuse selon lui: la Mort.
Par contraste radical, ceux qui font le choix de la mort volontaire infligée à eux-mêmes et aux autres, peuvent être dits absolument, radicalement anti-modernes (mais pas forcément anti-nihilistes).
Après Hobbes, d’autres penseurs « modernes » vinrent, qui radicalisèrent son nominalisme, son déterminisme, son cynisme. La soumission moderne aux Léviathans du XXème siècle (qui eurent par exemple pour noms Hitler ou Staline) pourrait bien n’être en ce sens qu’une conséquence déterminée du travail de sape des philosophes qui se sont succédés depuis Hobbes, et dont il serait fastidieux d’énumérer ici les noms. L’ouvrage dont je viens de terminer le manuscrit, et qui a pour titre La grande dissociation – Essai sur une maladie moderne est consacré à ce sujet. Je peux l’envoyer sous forme de fichier Word à quiconque serait intéressé.

La guerre de Troie aura lieu

20 janvier 2010

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L’affaire de l’attaque de Google et d’autres compagnies par des chevaux de Troie destinés, disent les gazettes, à « voler la propriété intellectuelle » de ces firmes est instructive à plus d’un titre. Dans la déferlante des articles de la grande presse à ce sujet, on trouve des formules assez savoureuses. Par exemple, je lis dans l’un d’eux ces propos rapportés d’un certain James Gosler, travaillant actuellement à la NSA, et qui a déclaré dans une conférence au Pentagone: « Our conventional military dominance drives our adversaries to cheat, lie and steal ».
Sic.
Lol.
Parmi les analyses fort bien renseignées des journalistes, on note que les coupables pourraient bien être « des Chinois ». D’ailleurs, un spécialiste, Joe Stewart, vient justement, selon le New York Times, de découvrir la preuve de l’origine chinoise de l’intrusion. En effet le programme utilisé pour la pénétration, surnommé Hydraq, contiendrait selon Stewart un algorithme publié il y a quelque temps sur un site chinois.
Effectivement, cela m’a l’air confondant.
Mais ce n’est pas tout. D’autres personnes encore mieux informées, comme le « Chief Technology Officer » d’une célèbre compagnie d’antivirus (je ne cite pas de nom ici) a déclaré: « Un des plus grands soucis du gouvernement des Etats-Unis est que les attaquants manipulent le code source [de compagnies comme Google, Adobe ou Cisco] et le replacent ensuite dans des produits distribués sur le marché. »
Bref, il ne s’agirait alors pas de « voler la propriété intellectuelle », mais l’intrusion se voudrait en réalité invisible, et viserait à infecter toute une série de produits, permettant des pénétrations à grande échelle. Un article du NY Times du 19/01/10 va même jusqu’à dire « qu’un pays comme la Chine pourrait vendre des routeurs contrefaits contenant des logiciels subtilement modifiés qui permettrait à des hackers de pénétrer dans les systèmes à volonté ».
Ceci est à l’évidence parfaitement plausible. D’autant qu’une bonne part des matériels de ce type (comme les routeurs) est fabriqué précisément dans « des pays comme la Chine ».
Mais le sel de l’histoire n’est pas là.
On sait qu’une loi fédérale des Etats-Unis oblige la compagnie Cisco à créer des portes de derrière (trap-doors) dans ses produits, permettant ainsi à des investigateurs dûment mandatés de pénétrer les réseaux et les ordinateurs connectés à ces routeurs.
Entre parenthèses, cela veut dire que si des agences gouvernementales ou des firmes chinoises (ou françaises) utilisent ce type de routeurs, cela implique qu’elles sont « pénétrables » par des investigateurs « d’outre-mer » ! Mais cela, c’est normal, c’est le jeu.
En revanche, on comprend ainsi fort bien qu’un pays qui a de très nombreux points d’entrée à sa libre disposition à tous les niveaux du réseau mondial, et qui dispose de nombreuses « portes de derrière », tant au niveau matériel que logiciel, voit d’un fort mauvais oeil qu’un « challenger » se mette lui aussi à installer des petites chatières en douce, au bas de ses « portes de derrière », dans tous les routeurs du monde. Personne n’aime se faire mettre une porte dans le dos, encore moins une chatière.

J’imagine tout à fait que les « services » concernés goûtent fort peu l’ironie de la chose. Cependant, loin de moi l’idée de me moquer des défenseurs du monde libre. Mon propos vise en réalité à introduire une autre idée: ce sont les logiciels fermés et « propriétaires » qui génèrent, par le secret même dont ils s’entourent, la possibilité d’une intrusion.
Une manière d’éradiquer assez simplement ce genre de pénétration serait d’utiliser pour les routeurs et autres points névralgiques du réseau des codes sources entièrement ouverts et développés collectivement. Il en existe d’ailleurs plusieurs composantes, fonctionnant fort bien. Par définition, ils ne peuvent pas contenir de « portes de derrière », étant soumis à l’analyse de tous. Évidemment, cette solution simple pèche par la naïveté, je sais. Si elle était appliquée, elle empêcherait en particulier les « services » de tel pays, actuellement bien placé pour le contrôle mondial de la Toile, de continuer à opérer tranquillement. Donc, cela n’arrivera pas de sitôt.
Et même si, dans un monde idéal, les routeurs (et toute la chaine de la Toile), était réputée basée sur des logiciels « ouverts », cela n’empêcherait en rien les hackers de s’attaquer à ces derniers. Mais alors, au lieu de se dérouler dans l’ombre, les demi-vérités et les grosses désinformations, le combat se ferait à la lumière crue du « domaine public », dont la philosophe Hannah Arendt estimait qu’il était l’essence même de la démocratie et de la véritable « politique ».

Les mots peuvent mordre

16 janvier 2010

medusa Richard Stallman, comme tous les bons juristes, a le génie du mot précis. Comme jadis Bentham ou Orwell, il sait que les mots sont la clé du pouvoir. Il a ainsi décidé d’employer désormais le mot « privateur » à la place du mot « propriétaire ». Un logiciel « propriétaire » est donc appelé un logiciel « privateur ». Privateur de quoi? Des libertés de décortiquer, de modifier, de partager, de réutiliser tout ou partie des lignes de code. On connaît fort bien la philosophie juridique impeccable qui entoure et protège le concept de GNU.
Si l’on suit le raisonnement de Stallman, il ne faudrait plus parler de « droits de propriété intellectuelle » mais de « droits de privation intellectuelle ».
Hobbes, le fameux philosophe de l’ordre de Léviathan, mettait le « propre » du côté du « saint ». Le « commun » était associé au « diabolique ». Hobbes et Stallman ne se battent certes pas dans le même camp.
Si Hobbes avait voix au chapitre, il parlerait sans doute de la « sanctuarisation » des logiciels propriétaires, et il n’hésiterait pas à « diaboliser » les militants de la Free Software Foundation.
D’une manière générale, les débats en cours sur des notions comme celles de « propriété intellectuelle » s’appuient sur des bases assez récentes. Je doute que Platon ou Aristote, qui avaient des écoles, auraient approuvé les dérives actuelles dans l’usage du concept de « propriété » dans le domaine de l’intellect. Aristote ne dit-il pas que seul l’universel (c’est-à-dire le contraire du spécifique) est « raisonnable »? C’est le genre de déclaration qui pourrait le faire traiter de « communiste ».
Soyons précis. Je propose de ne pas employer ce mot là dans ce contexte. A « privateur » il vaut mieux associer l’antonyme d’ « augmentateur », ou mieux encore celui de « créateur ».

Dieu et le copyright

8 janvier 2010

Plato-Raphael

A Kuala Lumpur, trois églises chrétiennes viennent d’être attaquées avec des bombes incendiaires, alors qu’une controverse se durcit en Malaisie sur l’utilisation du mot « Allah » comme traduction du mot « Dieu » par les chrétiens. Le gouvernement avait interdit l’usage de « Allah » par les catholiques malais. Mais la Haute Cour de Malaisie, annulant cette interdiction, vient d’autoriser un quotidien malais d’obédience catholique d’utiliser ce mot dans ses éditions en langue malaise pour transcrire le nom du Dieu chrétien.
Voir http://www.nytimes.com/2010/01/09/world/asia/09malaysia.html?ref=global-home

Allah est un nom propre, mais vient aussi d’une contraction de l’expression arabe « Al lah », c’est-à-dire « la divinité ». Ce mot est d’ailleurs couramment utilisé en Egypte ou en Syrie pour dénommer le Dieu des chrétiens dans les versions arabes de la Bible.

YHVH, Theos, Deus, Dieu, God, Allah, sont autant de noms divers, mais que l’on peut choisir d’égaler comme équivalents possibles, légitimes. Les monothéismes pourraient d’ailleurs convenir que ces mots variés renvoient nécessairement vers la même entité divine, qu’ils proclament « unique ». Encore faudrait-il avoir avoir atteint une idée universelle de l’universel.

Mais nous sommes plutôt entrés dans l’ère de l’individu et du « propre », dans le temps des marques et de l’appropriation des signes. Les idées abstraites valent aujourd’hui beaucoup moins que les mots concrets qui les portent. Les idées ne sont que des chimères disent depuis 1000 ans les nominalistes. La preuve, c’est que même aujourd’hui, on ne peut les breveter (pour combien de temps encore?). En revanche on peut déposer un mot ou un nom, et se l’approprier purement et simplement. Orange par exemple, ou Apple. Google vend aussi des mots-clé à l’encan. Le succès grandissant de la « propriété intellectuelle » et des multiples formes d’appropriation témoigne assez de la privatisation croissante de pans entiers de ce qui jadis relevait des « biens communs » de l’humanité. Aujourd’hui, le « commun » et l’ « universel » n’ont plus vraiment bonne presse. Ils renvoient au « communisme ». Un radicalisme de la lettre s’est joint à un nominalisme conservateur pour assécher les fluides circulations de sens, et pour construire des murs, avec des mots, ou autour des mots.
Quant aux idées, elles restent libres, pour quelque temps encore.

Du vert à l’ouvert

7 décembre 2009

mai 2006 033« Au cours des révolutions de 1789, 1917 et 1949, des forces sociales puissantes agissaient pour transformer les modalités de la culture. Désormais, c’est sous l’égide du capital, et de lui seul, que les pratiques culturelles se définissent, à une échelle mondiale », nous annonce sans mollir Dan Schiller dans le Monde diplomatique daté de décembre 2009.
Je trouve cette affirmation hautement improbable. La « culture » n’est pas un océan mondialisé, quadrillé, asservi. Elle est plutôt constituée de mille archipels, ou d’un milliard de galaxies. Que le capital prétende mondialiser les pratiques culturelles à travers TIC et consommations unifiées paraît une évidence, quoique fort arrogante. Mais que l’on puisse croire aussi facilement qu’il va réussir cette mise en coupe des rêves me paraît relever d’un défaitisme inapproprié.

Internet est un média puissant, n’en doutons pas. Mais la culture n’est pas un média, et elle n’est pas dans le média non plus, n’en déplaise aux McLuhaniens de tout poil. Je ne peux accepter ce matérialisme médiologique, fort à la mode. Je crois que dans tout contenu, il y a une partie qui n’est pas « contenue » dans le « contenant », mais qui le déborde plutôt de toutes parts. La forme n’est pas immanente à la matière, quoique les structuralistes (fort démodés d’ailleurs) aient pu dire.
Prenons la montée des eaux, le changement climatique, le réchauffement de l’atmosphère: ce sont là des effets indubitables d’un certain type de développement technique et industriel. Permettez-moi, à titre de métaphore, de comparer les TIC à une montée des eaux, et les monopoles « propriétaires » à un piégeage global du C02.
De même qu’une autre croissance est possible, dans un autre environnement plus « vert », de même mille autres « cultures » sont possibles, en deçà, à côté ou au-delà des TIC, dans un environnement plus « ouvert ».

Nous n’avons encore rien vu, et nos yeux myopes clignotent dans la lumière blafarde d’une aube ouverte, à venir.

Eloge du décalage

4 décembre 2009

Tapies
Dans son livre « Anthropologie existentiale », Albert Piette défend l’idée que la différence entre le singe et l’homme tient dans la capacité de ce dernier à s’intéresser à des choses sans importance, à se laisser distraire par des détails, à suspendre le cours de sa pensée lucide, à se laisser gagner par un « flou cognitif » dans ses activités quotidiennes.
Généralisant cette intuition, Piette formule alors cette question provocante: « Et si la réussite de l’Homme moderne était d’avoir injecté un « pas vraiment » dans ses actes et ses pensées? » (1)

Cette piste est intéressante, car elle justifie l’idée que nous vivons en permanence sur divers plans de conscience (et plus encore d’inconscience), qui peuvent se superposer comme mille feuilles, ou « mille plateaux ». Que nous soyons un peu arbres, et même un peu fractals, dans nos pensées, n’est pas très difficile à concevoir, tant nous pouvons devenir herbe ou graminées dans nos sommeils.
Mais que nous acceptions plus nettement cet humus en nos consciences, cet amas de couches noo-logiques, chargées de souvenirs simiesques, rupestres ou premiers, offre de fort stimulantes perspectives. En effet, c’est notre modernité même qui pourrait alors vaciller dans le doute. Nos consciences modernes, bien trop linéaires et numérisées, pourraient alors s’effaroucher si elles étaient plus directement confrontées au vide béant de nos assurances.
Pilate se demandait déjà: « Qu’est-ce que la vérité? »
Cette célèbre question reçut alors une absence éclatante de réponse, mais qui résonne encore, n’en déplaise à Edgar Morin.

L’homo sapiens sapiens, n’est pas très bien équipé pour la vérité. Il préfère le « pas vraiment ». Je est un autre.

(1) Cf Libération du 3/12/2009

Objets, espaces, identités

1 décembre 2009

Visible archive
Je partage l’avis de Stiegler (voir ici) sur l’importance des hyperobjets et plus généralement sur le fait que l’internet des objets va constituer un nouveau « milieu ». Mais si l’on prend un peu de recul, le développement du « virtuel » (réalités virtuelles, réalités mixtes, réalités augmentées) avait déjà montré une première généralisation (il y a déjà 20 ans) du concept d’objets dans notre société.
Il y a une autre généralisation, c’est celle de l’espace lui-même, et pas seulement en tant que « réalité augmentée », mais plutôt comme quasi-espace:fibreux, fractal, strié, étiqueté, googolisable.
La théorie des trous de ver et des super-cordes peut nous mettre sur de bonnes pistes, à cet égard.

En gros une théorie des néo-objets ne suffit pas. Il faudrait faire aussi une théorie du nouvel espace (géoréférencé) et aussi une théorie de l’identité (multipliée, numérisée, mémorisée, traquée, liquéfiée).

Post-problèmes

1 décembre 2009

crucify1Edgar Morin est « le » grand penseur qu’aiment citer les gazettes. Par exemple, Libération (du 27/11/09) vient de lui ouvrir ses colonnes pour traiter d’un thème ô combien profond: « Que reste-t-il de l’universel européen? »
Le célèbre penseur en profite pour nous asséner quelques vérités bien senties: « L’Europe moderne est post-chrétienne. Ni la démocratie, ni la science, ni la technique ne sont chrétiennes. »
Il est vrai que Jésus ne comprenait rien au principe d’Heisenberg, et que les connections wifi passaient assez mal du côté du Golgotha. Quant à faire voter les apôtres pour choisir un pape, il n’en fut pas question. Horreur! Jésus a choisi Pierre comme ça, de façon complètement anti-démocratique.

Le célèbre penseur continue ainsi: « Le christianisme est la préhistoire de l’Europe moderne. Celle-ci procède de la Renaissance qui, avec la revitalisation du message grec, a reproblématisé le monde, la vie, l’homme, Dieu. »
Les équations sont simples: christianisme = préhistoire, modernité = Renaissance.

Je pense que le célèbre penseur n’a rien compris au film.

D’abord le christianisme (évangélique) n’est pas mort ni même agonisant, et encore moins pré-historicisé. Je ne fais pas ici référence au christianisme pompeux ou papal, mais au christianisme dont le génie s’est exprimé par exemple dans les simples idées, percutantes, que l’on trouve dans le sermon sur la montagne.
Ensuite la « modernité » ne procède pas seulement de la Renaissance. Rappelons que c’est le Moyen-Age qui a inventé la « voie moderne » (correspondant à la démarche, toujours « moderne » d’ailleurs, du nominalisme). rappelons-aussi que la Réforme et la Contre-Réforme ont joué un rôle extraordinairement important dans la construction idéologique de la modernité.
Rappelons enfin que la Renaissance ne doit pas tout aux Grecs. Ce fut d’ailleurs là tout l’enjeu de la célèbre bataille dite des « anciens et des modernes », précisément.

Le catastrophisme grandiloquent de Morin ( »le futur est perdu, l’aujourd’hui est angoissé », « le peuple de gauche est mort ») et ses jugements grossièrement simplificateurs m’atterrent. Que l’on donne tant d’audience à un penseur aussi mal équipé pour penser la « complexité » contemporaine m’atterre encore davantage. L’homme est peut-être sympathique, mais il se révèle néanmoins incapable de saisir l’essence de ce qui se passe aujourd’hui, et encore plus de prophétiser l’avenir.

Si j’avais eu à intervenir sur le sujet, voici quelques angles:
1. Ce n’est pas l’Europe moderne qui est post-chrétienne, mais le christianisme qui se révèle en fait post-moderne, et post-européen.
2. La laïcité à la française est un modèle qui n’a guère de chance de se voir mondialisé en tant que tel.
3. Le message grec ne sauvera pas le monde.
4. Le monde, la vie, l’homme, Dieu, n’ont pas à être « reproblématisés »: ils n’ont jamais cessé d’être un problème. Et le problème n’est pas un problème: il encourage au contraire toutes les galaxies étoilées.

Chine et chimie

24 novembre 2009

Une des conséquences de la convergence BANG est que la chimie est devenue la « science centrale ». On estime que plus d’un tiers de toutes les nouvelles inventions brevetées dans les dernières années comportent des substances chimiques. Dans la dernière décennie, les dépôts de brevets en chimie ont vu une croissance fulgurante: 500% pour l’USPTO et pour l’OMPI, mais 1400% pour l’Office chinois des brevets.
La Chine est d’ailleurs devenue depuis peu le leader mondial en termes de brevets déposés dans le secteur clé de la chimie, et tout particulièrement dans le secteur pharmaceutique.
Que l’Empire du milieu s’efforce de dominer une science centrale ne doit pas surprendre. La chimie est devenue un lieu stratégique pour comprendre la manière dont le monde bascule vers un nouveau modèle.

Smart Léviathan

20 novembre 2009

leviathan

Les « smart grid » sont censées permettre une gestion optimale de la consommation d’électricité, de mieux faire jouer la concurrence entre diverses sources d’énergie, de permettre une meilleure gestion globale de la facture énergétique.
Mais un rapport de la fondation The Future of Privacy Forum (voir http://www.futureofprivacy.org/) pointe déjà un risque certain d’atteintes à la vie privée. Le contrôle fin de la consommation électrique d’un foyer permettra facilement d’accumuler des données fort indiscrètes, comme les horaires de présence au domicile, la présence d’un système d’alarme et de son éventuelle activation, l’heure exacte du petit-déjeuner ou d’une prise de douche, le relevé précis des usages d’un téléviseur ou d’un ordinateur, le nombre et les divers types de gadgets utilisés, leur identification par leur « signature » énergétique, l’usage éventuel de tel ou tel de ces gadgets à des heures inhabituelles, etc…

Certes, on est loin du projet em>LifeLog tel que planifié par certaines agences de renseignement, et qui irait bien plus profondément dans l’enregistrement et l’analyse de tous nos faits et gestes. Mais on ne peut que souligner, comme lors du billet précédent sur la mise en place effective d’un système de surveillance des déplacements automobiles à des fins de taxation, le lien fait entre préoccupations environnementales, lutte contre le gaspillage énergétique et invasion croissante de la vie privée. On pourrait en déduire que pour obtenir un consensus social (plus ou moins mou) il est bon de partir en fanfare à l’attaque de grandes causes hyper-médiatisées, et présentées sous un jour d’inflexible inévitabilité.

Parler de totalitarisme numérique est sans doute inapproprié, à ce stade, tant semblent relativement innocentes et putatives les atteintes à l’intimité de la vie privée que l’on vient de relever plus haut. Je crains cependant qu’il ne faille s’en préoccuper de manière beaucoup plus radicale. L’addition et la multiplication de ces incursions dans nos vies finiront par livrer bientôt notre nudité numérique à l’oeil inquisiteur et enregistreur du grand CyberLéviathan. Celui-ci se met rapidement en place, en ce moment même, avec la complicité passive de tous, et avec l’implication active de quelques oligopoles qui ont compris les futurs usages politiques, économiques, idéologiques, que l’on pourra faire des multiples données personnelles ainsi laissées à l’encan, dans l’assourdissant silence des législateurs, surtout préoccupés de privilégier la protection de la propriété privée (intellectuelle), et indifférents à la protection de la propriété privée (des données personnelles).

GPS et pulsion scopique

17 novembre 2009

Le ministre des transports d’un pays d’Europe du Nord vient d’annoncer le lancement d’un projet de surveillance permanente des automobilistes, visant à contrôler le kilométrage parcouru chaque jour, leurs émissions de CO2 et leur consommation — cette dernière étant estimée en fonction des embouteillages constatés en temps réel. A cette fin, chaque véhicule sera équipé d’un boitier de type GPS connecté à un centre national chargé d’effectuer en permanence le calcul des taxes frappant les automobilistes. Ces taxes, éventuellement alourdies pour les véhicules les moins « propres », s’élèveront au début de l’opération à 3 euros par 100 km mais atteindront 6,7 euros en 2018 (cf. Le Monde du 17/11/2009).

La question qui se pose à l’évidence est le pourquoi de l’usage d’une technologie GPS, extrêmement indiscrète, pour calculer la taxation des déplacements automobiles. On pourrait fort aisément, et sans s’embarrasser de GPS connectés en permanence, asseoir cette taxation sur la simple consommation de carburant (plus on consomme, plus on est taxé), doublée d’une taxe sur les types de véhicules, comme on le fait dans de nombreux pays. Solution sans doute trop simple, ou trop peu innovante…
Les promoteurs du projet assurent certes que « la facture détaillera les kilomètres parcourus et leur coût, pas les endroits où vous êtes allés ». Mais qu’est-il besoin d’un marteau-pilon (du point de vue de la protection de la vie privée) pour écraser un oeuf ou même un boeuf (à savoir la problématique de la taxation en vue de la préservation de l’environnement)?
Ou alors, s’agit-il d’autre chose? N’est-ce pas précisément la mise en place d’un marteau-pilon informationnel qui est désirée, pour cet usage-là, mais aussi pour bien d’autres encore, à venir? Pourrait-on en induire que se testent tranquillement, ici ou là, et sous couvert de thèmes consensuels (environnement) des formes d’enregistrement de type LifeLog, discutées déjà sur ce blog, et qui nous mèneraient vers des régimes à la Big Brother?
Je penche pour cette dernière hypothèse. Il me semble que l’on utilise l’effet technologique, une fois de plus, à des fins médiatiques et tacticiennes, sous couvert d’un combat pro-environnemental, en soi justifié. Mais sous l’effet de mode, se révèle assez clairement une autre stratégie de l’info totale, d’une accumulation d’informations, tout le temps, partout, et à propos de tous.
La pulsion scopique qui semble à l’oeuvre depuis quelques années n’a pas fini de s’attacher aux détails les plus menus de nos vies. Il faut se préparer, non au « droit à l’oubli », dont une NKM pense qu’il serait enfin dans l’agenda intergouvernemental, mais plutôt au « devoir de nudité » devant des millions de capteurs avides et des myriades de mémoires ineffaçables.

Le mythe et l’hologramme

7 novembre 2009

Kandinsky

On a pu écrire, avec quelque raison, que Claude Lévi-Strauss était relativiste. Mais ce relativisme, fondé sur une observation aiguë de la diversité des sociétés humaines, conduisait, par une sorte de paradoxe, à constater des analogies (structurales) inattendues, comme par exemple entre les découvertes scientifiques et la pensée mythique.
Mais il y a un autre relativisme encore, qui peut nous toucher davantage, c’est celui qu’il observait sur lui-même, entre ses différents moi. Il déclara ainsi le 25 janvier 1999, lors d’une cérémonie organisée pour son 90ème anniversaire: « Dans ce grand âge que je ne pensais pas atteindre, et qui constitue une des plus curieuses surprises de mon existence, j’ai le sentiment d’être comme un hologramme brisé. Cet hologramme ne possède plus son unité entière, et cependant, comme dans tout hologramme, chaque partie restante conserve une image et une représentation complète du tout. Ainsi y a-t-il aujourd’hui pour moi un moi réel, qui n’est plus que le quart ou la moitié d’un homme, et un moi virtuel, qui conserve encore une vive idée du tout. Le moi virtuel dresse un projet de livre, commence à en organiser les chapitres, et dit au moi réel: « Cest à toi de continuer. » Et le moi réel, qui ne peut plus, dit au moi virtuel: « C’est ton affaire. C’est toi seul qui vois la totalité. » Ma vie se déroule à présent dans ce dialogue très étrange. » (Cf. Le Monde, 5/11/2009)

La métaphore plutôt technique de l’hologramme relie l’idée de partie à celle de totalité. La partie y représente le tout, comme le microcosme mime le macrocosme, et comme le mythe saisit et parle la structure
Elle se double d’ailleurs d’une autre métaphore, celle du « virtuel ». Une opposition entre moi virtuel et moi réel, met en scène ce dernier, dont on observe qu’il est amené à « se fondre jusqu’à la dissolution ultime », tandis que que le moi virtuel peut encore vivre, et même vivement, dans l’idée du tout.

Quelle surprise de trouver chez Lévi-Strauss une métaphore aussi platonicienne que cette idée de virtuel! Le moi virtuel qui se représente le « tout », et qui se présente comme un « tout », n’est-il pas en effet lui-même un fragment holographique d’un hologramme plus général, plus universel? Le « tout » représenté peut être réduit à un projet de livre, comme ici. Mais il pourrait être la vie entière d’un ethnologue, ou l’addition virtuelle de plusieurs sociétés, sauvages ou domestiquées, ou encore l’humanité tout entière, ou même un ordre plus vaste encore, qui inclurait l’avenir et le passé, l’intelligible et le sensible, et aussi ce qui les dépasse.

L’idée d’ « hologramme brisé » a paru convenir à un homme âgé faisant retour sur ce qu’il appelait son « extrême vieillesse ». Mais elle convient aussi, me semble-t-il à notre société humaine tout entière, schizophrène et éclatée, striée et fracturée. Malgré ces coupures et ces béances sans sutures, des myriades d’éclats divers nous renvoient, tels des fragments holographiques à un « tout » non reconstituable, et sans doute mythique, un tout dont témoigne obstinément le mythe de l’hologramme lui-même.

On pourrait considérer que toute métaphore est déjà un mythe en puissance, ou en genèse. Car lorsque les métaphores se mettent à copuler, d’étranges figures apparaissent, qui nous révèlent moins ce que nous croyions avoir à dire à travers elles, que la vérité inconsciente de notre désir.

Du livre numérique aux réalités flexibles

27 octobre 2009


Dans un article du Monde, daté du 27 octobre, Roger Chartier, professeur au Collège de France, et président du Conseil scientifique de la BNF, porte un certain nombre de coups très critiques sur les projets de Google dans le domaine du livre numérique.
D’abord il s’attaque à ce qu’il juge l’essentiel. Selon lui, l’obsession « googlienne » pour la numérisation va se traduire inévitablement par une perte fondamentale. La « matérialité » des anciens supports va voler en éclat. Cela se traduira par une « amnésie des passés qui font que les sociétés sont ce qu’elles sont ». Désormais nous n’aurons plus accès qu’à des fragments, à des données éparses, sans unité originelle. La notion de « revue » ou d’ouvrage va « devenir incertaine », la cohérence « visible » des oeuvres va s’effacer du fait de la numérisation.
Bref la nouvelle textualité numérique, fragmentaire, va permettre à Google de révéler son vrai visage: celui d’un manipulateur de « données », voulant les commercialiser directement, ou bien exploiter les flux commerciaux qui se constituent autour de l’accès à des données accumulées de manière monopolistique.
Deuxièmement, Chartier souligne que Google piétine le « copyright ». Plus de cinq millions d’ouvrages « orphelins » (protégés par le copyright, mais dont les auteurs ou éditeurs ont « disparu ») seraient ainsi tombés de facto dans le giron de Google. Un effet d’aubaine incalculable!
Troisièmement, en homme à qui on ne la fait pas, Chartier indique que rien n’assure que dans le futur, Google ne changera pas sa politique de gratuité et n’imposera pas des « droits d’accès considérables », et cela « en dépit de l’idéologie du bien public et de la gratuité » affichée actuellement.
Quatrièmement, Chartier note que « l’appropriation privée d’un patrimoine public, mis à disposition d’une entreprise commerciale, peut apparaître comme choquante ». Il souligne aussi que Google impose aux bibliothèques des « conditions tout à fait inacceptables, telles que l’interdiction d’exploiter les fichiers numérisés durant plusieurs décennies ou celle de les fusionner avec ceux d’autres bibliothèques. »
Cinquièmement, il reconnaît malgré tout que la « grande conversion numérique » peut apporter des « formes d’écriture originales », libérées « de la morphologie du codex et du régime juridique du copyright ». Cette nouvelle écriture, « ouverte et malléable, infinie et mouvante », va « bousculer les catégories qui depuis le XVIIIème siècle, sont le fondement de la propriété littéraire ».

Malgré la sympathie que je peux avoir pour certaines des positions de R. Chartier, je voudrais ici proposer des angles de vue un peu divergents.

Sur la matérialité textuelle: certes l’on va perdre avec la généralisation des écrans et du numérique un certain rapport ancien et familier entre livre, œil et main. Mais on peut rétorquer à cela que bientôt des feuilles-écran, souples et instantanément re-programmables, pourront simuler les anciennes matérialités, et en apporter de nouvelles. D’autre part, il faut éviter en ces matières la logique binaire ou-ou. On peut imaginer un monde et-et. Supports anciens voisineront sans doute encore longtemps avec supports nouveaux. Enfin, notons que les supports nouveaux ne sont pas virtualisés et dématérialisés: ils introduisent en réalité des fonctions et des matériaux nouveaux. C’est un monde neuf à explorer.
Sur le copyright: ce débat est fort important, mais il n’a rien à voir avec Google. Le domaine public était effectivement en déshérence bien avant les initiatives de Google (les pouvoirs publics portent une lourde responsabilité en la matière). Il suffit de voir le retard accumulé par les initiatives publiques de numérisation pour s’en persuader. Google ne fait que révéler au grand jour les contradictions et les hypocrisies des politiques publiques en la matière.
Sur le changement prévisible de politique tarifaire de Google, après la consolidation de son monopole: c’est possible, mais loin d’être certain. Je crois que cette crainte n’est pas vraiment fondée. Si Google s’avisait de faire cela, il y aurait immédiatement des jacqueries numériques à grande échelle, menaçant son modèle économique. Une contre-offensive rapide et mondiale de modèles alternatifs de type Wiki viendrait aussitôt remettre les choses au point. En réalité la stratégie de Google est bien plus subtile. Il s’agit de se rendre relativement indispensable, et presque invisible, disponible partout et toujours, pour permettre de tisser une toile informationnelle totale, et complètement transparente. Installer des péages dans cette toile universelle gênerait le flux. Ce serait une idée boutiquière et médiévale.
Sur la question des contrats entre Google et les bibliothèques publiques: un contrat est un contrat. Et les contrats cela se négocie. La puissance publique, si elle avait une stratégie, pourrait naturellement changer le rapport de force en sa faveur. mais où sont les stratèges? Où sont les penseurs du bien public à l’ère numérique? Où sont, par exemple, les éléments de politique ou même les guides de négociation que les pouvoirs publics (et leurs juristes) pourraient mettre à disposition des bibliothécaires publics?
Enfin, sur le dernier point, je ne peux que partager l’espoir de voir ces nouvelles formes d’écriture et de lecture que recèle le numérique se développer considérablement, et même selon des modes impensables encore aujourd’hui.
Certes les questions juridiques devront alors être revues. Peut-être même entièrement repensées. Un grand juriste, Jean Charbonnier, écrivit jadis un traité sur le « flexible droit ».
Plus que jamais, dans les temps qui se préparent, pris entre convergence BANG et réalités augmentées, le droit devra se faire souple. Le droit devra se résigner à l’obéissance à des formes de réalité qui vont transcender les catégories actuelles, et il devra tenir compte des philosophies qui seront entées sur ces réalités inédites.

Quanta de réalité

30 septembre 2009

Entre la réalité et la virtualité, on trouve tout un continuum de situations intermédiaires, comme la réalité augmentée, la réalité virtualisée ou la virtualité augmentée. Toutes ces catégories peuvent être regroupées sous le concept de "réalités mixtes". L’idée générale est d’insister sur la continuité du spectre des possibles, et l’enchaînement progressif des divers mélanges de réalité et de virtualité disponibles pour telle application ou tel environnement.
Il sera sans doute de plus en plus difficile à l’avenir, de reconnaître au premier coup d’oeil la part exacte revenant à la réalité et la part revenant à la virtualité, tant les connections entre ces deux pôles a priori opposés, quoique complémentaires, seront serrées, rétroactives, redondantes et même structurantes.
Toute une phénoménologie des réalités mixtes devra être élaboré, et une éducation à la maîtrise des ces mondes intermédiaires devra être proposée.
Mais ici, je voudrais prendre brièvement parti pour un autre point de vue, celui, non de la continuité, mais de la "quantification" des niveaux de réalité. Oui, il s’agit bien là d’une analogie avec l’opposition célèbre introduite par la mécanique quantique entre divers ordres d’observation des phénomènes. La réalité, même noyée dans un nuage de virtualité garde toujours une irréductible présence, un incassable noyau qu’aucune énergie extérieure ne peut briser ou simuler.
De cette idée, que la nature même de la réalité n’est pas soluble dans la simulation, qu’il y a des "quarks" de réalité que la virtualité ne peut "augmenter", on peut passer à une autre idée, complémentaire, qui est celle que la réalité est essentiellement discontinue, sporadique, stroboscopique, et non continue.
De même que  l’éclair de la conscience nourrit et illumine tout à la fois tout un pan de l’expérience passée, ou prévoit une expérience à venir, de même la réalité se donne parfois tout entière dans l’intuition d’un seul moment, parfaitement bref, et pourtant en une certaine manière infini.

Torture et philosophie

27 septembre 2009

L’époque est à la confusion. On trouve des exemples de chaos mental un peu partout, que ce soit dans la grande politique ou dans la petite, dans les affaires globales et dans les conflits régionaux, dans la définition du "développement", et dans celle de la "crise", dans la hiérarchie des valeurs et dans celle des bonus. Mais le plus triste, c’est que même des philosophes, plus ou moins en cour, participent à l’agitation moléculaire et à l’obscurcissement neuronal.
Considérons ainsi cette phrase, tirée de "Bienvenue dans le désert du réel", de S. Zizek: "Les snuff movies, qui nous infligent le "réel de la chose", représentent peut-être la vérité dernière de la réalité virtuelle. Car c’est une connexion intime qui unit la virtualisation de la réalité et la possibilité d’une souffrance corporelle infinie: la biogénétique et la réalité virtuelle, combinées, n’inaugurent-elles pas de nouvelles formes "améliorées" de torture?"

La confusion est ici à son comble, mélangeant le soi-disant "réel de la chose" et la soi-disant "vérité dernière de la réalité virtuelle", reliés par un prudent "peut-être". La seule question qui pèse est évitée: les snuff movies sont-ils truqués ou bien réels? Qu’importe au philosophe –ou même au policier! Ce qui compte c’est l’apparence de la chose, et l’image crédible d’une confusion diffusable de la réalité et de la virtualité. La souffrance des victimes est-elle réelle, indicible, inimaginable, ou simulée, mise en scène, truquée? Qu’importe! Ce qui compte c’est de mettre en valeur la confusion des plans, le tremblé authentiquement faux de la caméra, la douleur certifiée numériquement des effets spéciaux, la vraie-fausse vérité que tout est indécidable, que tout est potentiellement possible (même la "souffrance infinie"), que rien n’est jamais hors de portée de l’âme humaine capable du pire (de l’extrêmement pire), que toute paranoïa est donc justifiée, et que le monde clair est éteint, et que la nuit la plus profonde est déjà là.

Mélanger, pour un philosophe, les catégories de la réalité et les catégories de la virtualité, est une faute majeure. C’est aussi une consciente lacération de la conscience (la conscience commune, le bien commun de la conscience); dans le meilleur des cas, cela reste une démission de l’analyse, et dans le pire, cela traduit une inféodation servile à l’esprit des temps, et à ceux qui en profitent.

La vraie torture n’a pas vraiment besoin de la biogénétique ni de la réalité virtuelle, l’histoire récente nous le prouve abondamment. Nous faire croire, que demain, des tortures encore plus raffinées, ou comme dit le philosophe, "améliorées", seront possibles, est une imposture facile et dérisoire. Facile, parce qu’au nom de la "combinaison" des technologies, on nous fera désormais avaler à peu près n’importe quoi, avec quelque vraisemblance de raison, tant leur puissance peut en effet être déchaînée. Dérisoire, parce qu’il ne s’agit là que d’un effet rhétorique. La douleur, la torture, l’injustice, l’hypocrisie, ne sont pas réductibles à des "combinaisons" aussi sophistiquées soient-elles: ce sont d’abord des faits, que l’on peut analyser, et que l’on peut résoudre, ou, à défaut, contre lesquels on peut résister.

4G

23 septembre 2009

Je lis sur un blog que la fibre optique serait déjà dépassée. Creuser des tranchées coûteuses et tirer des fibres jusque dans les halls d’immeuble serait aujourd’hui obsolète. Tout cela nous rappellerait le calamiteux Plan Câble. Ce qu’il faudrait faire en France (et ailleurs), c’est accélérer le développement du Très Haut Débit Mobile, avec des technologies comme WiMax, ou le 4G (aussi connu sous l’acronyme LTE pour Long Term Evolution).

Mais en fait, fibre et mobile sont complémentaires. Non pas techniquement, mais économiquement, pour préserver un certain espace de compétition (tarifaire). Ce qui compte surtout à mon avis ce ne sont pas les Mégabits/sec en soi, c’est leur coût pour l’usager, dans une économie qui reste (pour le moment) de type oligopolistique.
En revanche, j’ai une question: 100 Mbits/s, c’est très bien, surtout si c’est pour un tarif acceptable, mais à quels contenus s’appliqueront ces débits?

Je ne dis pas que l’on ne trouvera pas un jour le moyen d’embouteiller ces nouvelles inforoutes avec du contenu inutile et redondant (comme on peut en juger par le gaspillage de bande passante sur certains satellites de télédiffusion), mais ce qui m’intéresserait plutôt c’est de voir se développer une réflexion créative sur un usage effectif, productif, permettant une véritable valeur ajoutée des centaines de Mb/s que l’on nous promet en accès mobile. Or là, l’ingénieur ou l’industriel s’arrêtent, pris de court. Le politique sourit prudemment. L’éducateur soupire. Le sociologue enquête. Tout cela ne fournit guère de réponse.

Il nous faudrait convoquer des Etats généraux du Contenu (en ligne et hors ligne, en temps réel et en temps différé, libre et payant, etc…), pour créer une synergie entre la réflexion actuelle sur les projets d’infostructure (comme le 4G et le LTE) et l’innovation véritable, qui reste à concevoir, dans le domaine des contenus spécifiques aux très hauts débits.

Qu’on ne vienne pas me dire que cela servira à télécharger en temps réel TF12, M20 ou FR30.

J’ai quelques idées là-dessus, mais ceci n’est qu’un billet.

Rides et idées

22 septembre 2009

La cosmologie affirme que les plus infimes fluctuations quantiques, produites aux premiers instants de l’univers, se sont trouvées fossilisées sous forme de "rides quantiques", et ce sont ces rides qui ont fini par produire les nébuleuses et les galaxies que l’on observe aujourd’hui.
Le lien est ainsi formellement fait entre le monde infinitésimal des particules quantiques et la structure à grande échelle du monde astronomique et cosmologique.
Il y a longtemps que la pensée classique avait fait un rapprochement entre le microcosme et le macrocosme. Là où le Moyen-Age voyait une analogie entre l’un et l’autre, la cosmologie nous montre plutôt une sorte de photographie. La structure actuelle de l’univers, qui s’étale sur nos rétines, est une sorte de colossal visage dont les traits grandioses ne s’expliquent que par les humbles hasards de particules complètement minuscules.
Toutes ces grandeurs inimaginables se ramènent en fait à des origines radicalement infimes.

Il serait aisé d’en tirer une leçon plus large. Mais ce qui est vrai des galaxies entières, enracinées jadis dans quelque quark mal arrimé, ou dues à quelque gluon mal collé, ne s’applique pas forcément à d’autres ordres de considération. Ce n’est pas parce que la galaxie naît du quark, que nos idées mêmes naissent du vide.

Encre de Chine

17 septembre 2009

Parmi les surprises que réserve le vide (interstellaire) il y a non seulement le fait que le vide n’est pas vide (car il contient de la matière noire et donc de l’énergie), mais il y a surtout la colossale énigme suivante: lorsque l’espace vide est en expansion, la densité de ce "vide", au lieu de diminuer, comme on pourrait s’y attendre logiquement, reste en fait constante. Tout se passe comme si de la matière noire (et donc de l’énergie) surgissait en permanence au sein même du vide, pour compenser constamment et exactement, par un accroissement interne, la perte de densité que l’expansion de l’espace implique nécessairement.
Autrement dit, non seulement le vide n’est pas vide, mais il recèle une source permanente de matière et d’énergie.
On peut doubler puis quadrupler ou multiplier par un million la taille de l’univers, mais la densité du vide, non nulle, reste constante. C’est bien pour cela que l’on parle de "constante cosmologique", d’ailleurs.

Question: d’où vient cette matière noire? Y a-t-il une porte de derrière par laquelle s’introduit subrepticement la matière noire dans le vide? Ou bien est-ce une sorte de génération spontanée, due aux propriétés quantiques du vide? Cette dernière piste a une portée très poétique. Imaginez que le vide soit un pinceau chargé d’encre de Chine. Un Créateur, d’un geste auguste et fractal, trace en permanence les idéogrammes quantiques dont est finement tissée la matière noire. Son pinceau, souple et dense, ne s’assèche jamais: il est à lui même son propre encrier.

Un pari nul

15 septembre 2009


L’univers n’obéit pas à des lois simples et élégantes dans le genre "attraction universelle" , et façon Newton. En réalité, on découvre plutôt un empilement hétéroclite de hasards complètement improbables, permettant la coïncidence absolument inattendue de phénomènes de très haute précision.
Du fait d’une constante cosmologique absolument, complètement, radicalement improbable, l’univers se dilate exactement à la bonne vitesse: un milliardième de milliardième de … (répéter cent fois)… plus rapide et toute la matière primordiale se serait dispersée sans avoir pu former des galaxies ou des étoiles; un milliardième de milliardième (répéter cent fois)… plus lente, et il serait effondré sur lui-même comme un soufflé raté.
Le Big Bang a aussi créé exactement la bonne densité moyenne de matière au départ. Là aussi un poil en trop ou en moins, et tout aurait été fichu. De plus, dès le départ, les constantes physiques qui ont alors été "créées" ont permis l’émergence de lois physiques du monde microscopique (elles-mêmes parfaitement arbitraires, et dues à une série de hasards d’une invraisemblable précision) qui ont précisément permis la constitution du carbone, de l’oxygène et d’autres éléments indispensables à la vie dans le four à cuisson des étoiles de première génération, ce qui a utilement permis de les disperser aux confins de l’univers lorsque les premières supernovae ont explosé. Belle conception panspermatique, à l’aide de supernovae servant de chibres intergalactiques, inondant la matrice cosmique.

Tout se passe donc comme si l’univers, bien loin d’obéir à la logique inflexible, "naturelle", d’un déterminisme évolutionnaire, avait été en fait expressément taillé à notre mesure particulière. Plus précisément, le fait de voir la vie arriver à l’un des endroits de l’univers tenait à la tremblante existence d’une 120ème décimale, après la longue énumération des zéros de la constante cosmologique.

Aucune nécessité, donc, aucun déterminisme de "lois naturelles" (elles-mêmes parfaitement contingentes) ne saurait exprimer l’accumulation ahurissante de coups de dés abyssaux, et de roulettes à 10 puissance 500 numéros perdants pour un seul gagnant.

Ce type de raisonement nous permet de faire un pari de Pascal en quelque sorte inversé. Celui qui parie contre un Dieu créateur a 10 puissance 500 chances de perdre.

Ceci étant dit, et bien dit, nous ne sommes guère avancés. La science ne fait, par ces résultats incommensurables, que de nous mettre en demeure de penser au-delà de ces grands nombres, qui ont si peu de sens.

Panique vide

8 septembre 2009


Le vide n’est pas vide. Il possède de l’énergie. C’est d’ailleurs pour cela que l’univers s’accroit en permanence et qu’il existe une constante cosmologique non nulle.
Mais comment le vide peut-il posséder de l’énergie, et donc de la matière, puisqu’il est "vide"?
Réponse: c’est l’un des paradoxes de la mécanique quantique. On observe un phénomène d’effervescence quantique, ce que certains physiciens ont appelé (assez perversement) la "panique quantique". Les théoriciens de la physique considèrent en effet le vide comme un espace saturé de particules qui oscillent entre le néant et une forme d’existence quantique. Ces oscillations entre existence et néant se font si rapidement qu’on ne peut pas les détecter.
Le vide ressemble donc à un immense océan d’électrons et de positrons (les anti-particules des électrons) qui en moyenne s’annulent les uns les autres (ce qui produit le "vide"), mais qui, de façon aléatoire et très brève, font sans cesse apparaître des "particules virtuelles" (eh! oui, le virtuel est fourré dans le vide même).
Ces particules résultant de la "panique quantique" ont beau être virtuelles, elles n’en ont pas moins des effets bien réels.
C’est en fin de compte à ces particules virtuelles que l’on fait remonter l’origine de la force gravitationnelle qui règle l’expansion des galaxies, et des univers.

Finalement ce schéma général (le vide pas vraiment vide, la panique quantique, l’effervescence permanente de particules virtuelles qui meuvent l’expansion des galaxies bien réelles) correspond assez bien à l’intuition d’un Epicure. Son clinamen ressemble fort à une effervescence quantique.

Mais si les dernières théories des physiciens théoriciens donnent ainsi raison à Epicure et son hasard créateur, il faut bien comprendre toute la portée de la chose: cela signe l’échec des idées d’un Einstein ou d’un Max Planck concernant le déterminisme rigoureux des lois de l’univers. Dans le même temps c’est un pan entier de l’idéologie occidentale qui s’effondre du même coup dans la poussière (quantique) des étoiles. Fini Spinoza, terminé Hobbes, ras le bol d’Holbach, kaput Kant.

Sur ces bases nouvelles , une philosophie de la liberté et une théologie politique de l’indétermination fondamentale pourront et devront être élaborées. Ce sera le travail du 21ème siècle après les cinq derniers siècles dits "modernes".

Absolument post-moderne

7 septembre 2009

On trouve une phrase assez typique de l’idéologie à la mode chez Slavoj Zizek: "Les actes relevant du mal radical ne seraient-ils pas devenus les seuls candidats à l’Absolu à notre époque post-idéologique résignée à n’admettre aucun Absolu positif?" (in Bienvenue dans le désert du réel)

Notre temps est-il réellement post-idéologique? Si oui, cela même serait encore une idéologie, pourrait-on arguer. L’idéologie post-idéologique est peut-être encore plus idéologique que les idéologies classiques dans la mesure où elle cache mieux son jeu, elle est plus hypocrite, sournoise, elle refuse de se laisser saisir, elle file dans l’évanescence, et se drape dans la dénégation de tous les "récits".

D’ailleurs, l’idéologie post-moderne, l’idéologie dite "post-idéologique", équivaut-elle vraiment à la disparition de tout Absolu positif? La mort, décrite ici et là de quelques "grands récits" politiques et sociaux (marxisme, socialisme, justice sociale, etc…), aurait-elle vraiment sonné le glas de toute forme d’absolu? Est-on si sûr de l’impossibilité de créer bientôt quelque  nouveau "grand récit" adapté à la nouvelle donne? Hegel avait affirmé que l’Histoire avait trouvé sa fin avec Napoléon, et l’idéologue "néocon" Fukuyama a repris cette idée de fin de l’Histoire en mettant le mot "démocratie" à la place du nom de Napoléon. Ne se sont-ils pas manifestement trompés?

A l’évidence, la fin de l’histoire n’a pas eu lieu. Et l’absolu n’a pas disparu. La définition même de l’absolu ne permet pas de le laisser se réduire à une époque, une idéologie, une "positivité" ou une "négativité" qui seraient encore relatives. On ramène là encore l’absolu à nos proportions. Erreur fatale de méthode et de perspective.

Nous ne savons pas penser l’absolu. Le préfixe latin ab- indique une coupure. La racine solus implique une solitude. L’absolu est fort loin de nous, et semble séparé par plusieurs épaisseurs.
C’est précisément la raison pour laquelle la distinction faite entre un absolu positif et un absolu négatif (appelé par exemple "mal radical") ne me semble pas pertinente. L’absolu ne supporte pas ce genre de relativisation adjectivale.

Accoler à  l’absolu un adjectif est une forme typique de l’idolâtrie moderne. Et c’est cette idolâtrie, in fine, qui forme la substance de la nouvelle idéologie post-idéologique.
L’idéologie est donc aujourd’hui toujours à l’oeuvre, peut-être moins fortement que pendant la première moitié du siècle dernier, où les "grands récits" totalitaires ont occupé presque toute la scène. Le totalitarisme n’a pas été éradiqué pour autant. Il prend des formes plus subtiles. Le conformisme est moins sanglant. Mais la novlangue du jour n’en est pas moins pesante.

Non, l’Absolu n’est pas mort. Il s’est tout au plus quelque peu éloigné. Mais pour l’Absolu, le près ou le loin, le long ou le court, n’ont pas le même sens que pour le JT de 20h.

Bulles de champagne cosmique

3 septembre 2009

La théorie de l‘inflation éternelle de l’univers requiert que le monde soit rempli de milliards de milliards de milliards etc… (à répéter plus d’une centaine de fois) d’ "univers-bulles". Ces "univers-bulles", expression due à Alan Guth, auraient jailli de la dilatation continuelle de l’espace, comme autant de bulles de champagne d’une bouteille cosmique baptisée "multivers" ou "mégavers". La "théorie des cordes" fournit un début de conceptualisation à cette extraordinaire (et à peine concevable) variété d’univers coexistant au sein du "multivers", et dont le nombre dépasserait 10 puissance 500 (1 suivi de 500 zéros).
Chacun de ces univers-bulles est doté de ses propres lois de la physique, de sa propre faune de particules, de son propre type d’évolution. Les univers-bulles sont tous différents dans leur structure, leur texture mêmes. Autrement dit, notre propre univers, dont nous déchiffrons à peine les lois physiques et les particules élémentaires (photons, électrons, quarks, gluons, bosons, fermions,…) n’est que l’une des extrêmement rares possibilités développées au sein du "paysage cosmique", comme l’appelle Leonard Susskind.

On peut décrire la spécificité des univers-bulles par des centaines de paramètres dont les valeurs commandent des évolutions radicalement différentes. Pour prendre une métaphore darwinienne, il y a des univers mammouths et des univers vers de terre, des univers libellules et des univers coelacanthes, des univers amibes et des univers "cavalcades de chevaux". Parmi ces myriades, il y a en a quelques uns, très très rares, qui disposent des caractéristiques rendant  possible l’émergence de la vie, et parmi eux, encore plus rares, permettant en théorie l’apparition de l’homo sapiens.

Pour donner un exemple de l’extraordinaire concours de circonstances ayant rendu possible notre univers, considérons un seul des paramètres, parmi de nombreux autres: la constante cosmologique, qui règle très finement la vitesse de dilatation de notre univers. Ses 119 premières décimales sont toutes égales à zéro. Mais la 120 ème ne l’est pas. Personne ne sait pourquoi. Si cette constante était un tout petit peu différente (une décimale de plus ou de moins), notre univers n’aurait pas pu exister sous la forme que nous connaissons: il aurait des lois physiques et des propriétés complètement différentes. Et nous ne serions pas là pour en parler.

Or cette valeur, extrêmement précise et infiniment improbable, est aussi exactement celle qui permet l’existence du "principe anthropique" prédit par Steven Weiberg .

Quel est ce principe? Ce principe pose que seul un univers-bulle possédant très précisément la constante cosmologique décrite ci-dessus est en mesure de permettre l’apparition de l’homo sapiens, et donc de physiciens et de cosmologistes capables de concevoir l’existence même d’une constante cosmologique et de supputer un principe anthropique.

A l’évidence, le principe anthropique n’appartient plus à la science pure et dure. Il est en quelque sorte auto-référent. Mais il se justifie paradoxalement par cette auto-référence. C’est la science contemporaine la plus pure et dure, notons-le bien, qui exige ainsi de tels principes à résonance "métaphysique", pour sortir de sa propre bulle conceptuelle. Le fait frappant est que des physiciens se revendiquant comme athées, agnostiques ou incroyants, en soient réduits à poser l’existence d’un principe qui pourrait impliquer l’existence d’un très grand "horloger" capable d’ajuster avec une précision incroyable, stupéfiante, des centaines de paramètres improbables, simplement pour faire émerger un univers élu pour la vie, parmi des infinités d’autres.

Notons bien que le principe anthropique n’est certes pas en tant que tel une preuve de l’existence de Dieu. En revanche, il est une bonne preuve de l’isomorphisme entre la structure même de notre univers-bulle et la structure de nos "bulles conceptuelles". Autrement dit nous ne pouvons penser que ce que nous sommes. Sacrée prison. Sacrée bulle.

Question subsidiaire: au nez de qui pétille-t-elle?

Le bocal

3 septembre 2009





L’infosphère nous environne désormais de toute part. Un réseau très fin, très dense, très pénétrant, de techniques fort diverses quadrille nos vies, nos sociétés, notre mémoire et notre avenir. Et cela ne fait que commencer. La convergence des nano-, bio-, infotechnologies, appelée aussi convergence BANG (Bits, Atomes, Neurones, Gènes), va donner très prochainement une impulsion supplémentaire, décisive, brutale, à ce mouvement de fond.

La question la plus délicate, du point de vue philosophique, politique ou sociétal, deviendra alors: peut-on encore s’en abstraire ? Est-il possible de cesser d’être fasciné par nos technologies ? Est-il encore possible de prendre vis-à-vis de notre environnement la distance critique nécessaire à leur régulation, à leur encadrement, à leur synchronisation avec nos véritables besoins humains?

 

Tels des poissons rouges dans un bocal, nous n’avons plus guère conscience de la vitrification de nos horizons par une myriade de techniques insidieuses, sournoises, ou arrogantes, impérieuses. Faute de prendre conscience pleinement de la manière dont l’environnement technique pirate nos vies, nous aligne au mur, nous met en batterie tels des poulets d’élevage, alors c’est une humanité 2.0 qui se prépare assurément, qui pourrait reproduire sous une forme aseptisée (en apparence) certains des cauchemars totalitaires que le 20ème siècle avait inaugurés à sa manière.

 

Saurons-nous résister à la fascination et à l’hypnose dans lesquelles nous plongent les délices délétères de l’infosphère, les vertiges du temps réel ou les ivresses des espaces virtuels ? Saurons-nous apprendre à nous déprendre (au moins de temps en temps) de ce qui est en passe de devenir l’oxygène de l’atmosphère postmoderne ?

 

Probablement, trop d’intérêts sont en jeu.  Qui pourrait bien s’efforcer d’inciter le citoyen, l’élève, l’étudiant, le consommateur ou le professionnel à remettre en cause de manière radicale l’air du temps, la dopamine du moment, la cocaïne des mondes ?

A la recherche de la métonymie perdue

31 août 2009

Proust consacre dans "Le temps retrouvé" quelques pages précises, mais fort succinctes, à la description de Paris en période de guerre mondiale. On y apprend essentiellement qu’en 1916 les belles et élégantes parisiennes du Faubourg s’efforçaient d’adopter un style "guerre" , se résumant au port de chapeaux en forme de cylindre.
Il s’agissait sans doute d’évoquer par une métonymie chapelière l’obus ou le képi.

Mais cherche-t-on dans son livre une analyse des nouvelles du front, qu’on n’en trouvera pas l’ombre d’une.
Des considérations sur la tuerie en cours? En aucune manière.
Une réflexion sur la civilisation européenne capable de cette grande boucherie? Vous n’y pensez pas.
Proust disait d’ailleurs qu’ "une oeuvre où il y a des théories est comme un objet sur lequel on laisse le prix".

En revanche, on y trouve de nombreuses pages sur la maison de passe tenue en sous-main par Jupien pour le compte du baron de Charlus, maison dans laquelle le marquis Robert de Saint-Loup, devenu un héros de l’armée, perdit d’ailleurs inopinément sa croix de guerre, à la fin de sa permission. Il retrouvera à temps cette croix, chez son ami Marcel, mais il sera tué le surlendemain, après son retour au front.

Doit-on lire là aussi quelque métonymie?

On peut le penser, mais elle est bien cachée.

La vitesse de la douleur

31 août 2009

Dans "La fugitive", Proust avait écrit dans un style prophétique qu’il ne s’autorisait que rarement: "la force qui fait le plus de fois le tour de la terre en une seconde c’est la douleur."
Cette formule assez elliptique, forgée dans le cadre de sa réflexion sur la mort d’Albertine, avait sans douté été influencée de manière subliminale par les idées d’Einstein qui avaient commencé d’être rendues publiques dès 1905.

Aujourd’hui, les "trous noirs", fort nombreux dans cet univers-ci, comme dans les mondes parallèles du "multivers", infligent une fin prématurée aux lignes d’espace et de temps. Ils avalent toute lumière, toute énergie et toute matière dans le silence. La lumière va très vite, mais elle finit par se faire dévorer.

Quid de la douleur? Qui la dévore? Qui l’avale? Le temps, semble répondre l’auteur de la Recherche.

A la question posée: comment retrouve-t-on le temps? et après de nombreux détours, Proust a fini par répondre brièvement: "par l’art". Mais comment retrouve-t-on ce qui était avant la douleur?

Déconnexion mortelle

27 juillet 2009

Un jeune californien de 20 ans est entré récemment au Centre médical de Travis Air Force Base, près de Sacramanto, pour se faire enlever un calcul dans la vessie. Il en est sorti avec ses deux jambes amputées.
Le chirurgien a en effet coupé accidentellement une artère pendant l’opération, causant une hémorragie si grave qu’il a fallu en conséquence amputer ses jambes.

Ce fait divers peut être commenté de diverses manières. Mais pour certains observateurs du système de santé états-unien, c’est là l’indice qu’il faudrait procéder à la mise en place d’une base de données électroniques des médecins et des chirurgiens, évaluant de façon précise leurs succès et leurs échecs professionnels. Cette base de données librement consultable permettrait aux patients de prendre connaissance par anticipation de l’expérience acquise et de la qualité statistique des soins fournis par tel hôpital ou tel médecin.

Je pense que ce système d’information et de contrôle finira un jour par exister. La logique même de la technoculture qui nous environne rend ceci parfaitement possible, soit sous une forme centralisée et coordonnée par l’Etat, soit sous une forme collaborative (mutualisant l’expérience de millions de patients frustrés ou comblés).
De plus, la nervosité et l’aigreur du corps social dans son ensemble devant les privilèges exorbitants de quelques classes sociales qui bénéficient de la confidentialité pendant que la plupart des citoyens lambda sont requis d’offrir une transparence de plus en plus grande aux investigations de leurs employeurs, de leurs assureurs ou de l’Etat, exigera en contrepartie une obligation de redevabilité des techniciens de la santé et des institutions afférentes.

L’arrivée prochaine et massive dans les hôpitaux de la génération du papy boom, peut-être un peu moins complaisante que les générations précédentes face aux dérives d’un système qui commence à toussoter sera sans doute un autre facteur facilitant ce type de mesure d’évaluation qualitative. On le fait bien pour les restos, et même pour les écoles. Pourquoi pas pour les cliniques et les hôpitaux?

Personnellement je n’y verrais que des avantages, si cela m’évite de perdre les jambes ou la tête.
Mais il y a évidemment à prévoir quelques inconvénients. Le jour où une telle bourse des valeurs médicales sera mise en ligne de façon transparente,  les meilleurs praticiens pourront facturer leurs soins au prix (très) fort.
Les pires praticiens se verront désertés, ou alors ils traiteront les cas des patients les plus pauvres, ou ceux qui auront été déconnectés, pour une raison ou pour une autre, de l’accès à Internet…

http://techinsider.nextgov.com/2009/07/why_we_need_electronic_medical.php

César, je te vois!

23 juillet 2009

En juillet 46, Jules César triomphe à Rome après ses victoires en Gaule. Revêtu de pourpre et badigeonné de rouge à l’image de Jupiter, il remonte la Via Sacra, vers le Capitole. Dans toute cette gloire, ses soldats vétérans l’entourent et l’accompagnent. Ils le raillent et ils rivalisent d’insolences, ils lui crient qu’il a fait ses premières armes dans le lit du roi Nicodème, et qu’il n’y avait pas le dessus.

Ce mélange de divinisation et de dérision, comme il nous étonne encore aujourd’hui!

Que l’on compare donc avec les moeurs du jour…

L’e-silence

21 juillet 2009

Dans les dix prochaines années, l’ "Internet des objets" va devenir une réalité quotidienne. Des centaines voire des milliers d’objets personnels ou de produits de consommation courante (par exemple les yaourts) seront connectés à Internet pour diverses applications . Les technologies employées inclueront les puces RFID, actives ou passives, mais aussi de multiples autres solutions.
Les perspectives sont évidemment prometteuses, mais aussi fort inquiétantes sur le plan des atteintes possibles aux libertés et à la vie privée. La marchandisation de l’espace privé et l’appropriation lucrative des identités vont connaître un boom supplémentaire.

Consciente de ces défis la Commission européenne a lancé une consultation publique, suite à laquelle elle a publié une "communication stratégique" sur l’Internet des objets, comprenant un plan d’action, publié le mois dernier. Parmi les 14 recommandations de ce plan, on trouve l’idée d’un "droit au silence des puces". Le citoyen aura le droit (et donc la possibilité ?) de mettre les puces RFID hors circuit.

L’expression "silence des puces" (silence of the chips dans l’original anglais) renvoie évidemment au titre du fameux film Le silence des agneaux, et fut sans doute choisie sous l’influence d’un humour bureaucratique, parfois dévastateur.

En effet ces puces, loin d’être de doux agneaux dociles gardés par un Etat bienveillant accompagné d’obéissants chiens de berger, font plutôt partie des méchants loups capables de donner un sens nouveau à la célèbre affirmation de Thomas Hobbes dans le Léviathan, selon laquelle "l’homme est un loup pour l’homme".

Quant à mettre ces puces au silence, laissez-moi rire. L’affaire d’Amazon décidant unilatéralement d’effacer à distance des livres électroniques dûment achetés par des utilisateurs de son service de livre électronique Kindle donne à réfléchir. Parmi ces livres, une édition de 1984 d’Orwell,  ce qui ne manquait pas de sel, vu qu’Orwell y décrivait déjà comment Big Brother pouvait faire tomber des pans entiers de publications dans des "trous de mémoire".

N’en doutons pas, on pourra bientôt, à distance, faire périmer les yaourts, ou reprogrammer les i-ceci et les e-cela.

E-mortalité

20 juillet 2009

L’enregistrement intégral et systémisé de toutes les données personnelles d’un individu pendant sa vie entière (images, sons, traces biographiques, écrits, emails, mais aussi idées, relations, weblogs, réseaux sociaux, déplacements GPS, données biométriques, paramètres biologiques et médicaux, données financières, etc…) est parfaitement envisageable, puisque la DARPA en a fait un programme officiel de recherche, LIFELOG (voir ailleurs plusieurs billets à ce sujet sur ce blog).

Non seulement cette tendance est déjà lancée, mais il est parfaitement clair que sous la pression de l’infostructure et des Etats, un plan d’ensemble pour la collecte systémique des données personnelles va inexorablement se mettre en place avec le soutien législatif approprié, sous divers prétextes (du déficit de la sécurité sociale à la lutte contre l’évasion fiscale ou contre la piraterie).

L’un des aspects de cette intéressante perspective est de nous promettre une sorte d’e-mortalité, ou plutôt d’e-immortalité. Ces données accumulées s’entasseront par exabytes et plus personne ne pourra s’aviser d’en réclamer la révision ou l’effacement.

On pourra notamment créer, à partir de ces données de toute nature, des robots symboliques capables de simuler ou de mimer quelqu’un après sa mort. On pourra le faire revivre non seulement en extrayant de la base de données accumulées sur lui ce qu’il ou elle pouvait dire ou faire le 14 juillet 2022 ou le 11 novembre 1999, mais, plus intéressant encore on pourra googliser tout  ce fatras et fournir à la demande ce que le disparu pouvait bien penser de la cérémonie du thé, de la chute du mur de Berlin ou de la liberté nouménale selon Kant.

Bref, au lieu de continuer à se taper des tamagochis infantiles ou des programmes ELIZA de style psy lacanien, on pourra passer d’excitantes soirées à faire dialoguer les morts avec les vivants.

Propriété intellectuelle vs. piratage indentitaire

20 juillet 2009

Les énormes efforts de l’Etat pour venir en aide aux industries culturelles en renforçant continuellement et toujours davantage les droits de propriété intellectuelle ne vont certainement pas cesser par enchantement. La puissance des TIC ne fera que croître encore, et ne pourra qu’inciter la puissance publique à renforcer à l’avenir encore plus l’arsenal législatif, juridique et policier pour lutter contre toutes les formes de "piraterie", et pour éradiquer ces nouvelles formes de "communisme", de partage (ou de "piratage") des oeuvres que d’aucuns estiment nécessaires à la libération de la pensée.

Ce qui me frappe dans ce choix constant fait par les responsables de l’organisation actuelle de la société, c’est son extrême emphase mise sur la protection de la "propriété intellectuelle", qui contraste fortement avec la faiblesse considérable de la protection de la "propriété de l’identité". Je m’explique: les données personnelles sont à l’évidence des propriétés intimes, ontologiques, de la personne humaine. Or, il apparaît que les TIC favorisent, ô combien, la duplication, le partage, l’exploitation commerciale ou policière de ces données "personnelles", avec la forte complicité des Etats, ou au mieux leur indifférence laxiste.

Il me semble que l’on n’a pas assez réfléchi aux conséquences lointaines de cet écart entre le renforcement de la protection de la propriété intellectuelle et. le laxisme envers la propriété de l’identité personnelle.

Je crois cet écart extrêmement significatif, non seulement bien sûr de l’état actuel du capitalisme et de l’Etat, mais aussi et surtout, de la déshérence progressive de la personne dans notre civilisation de masse.