Temple

23 juillet 2010

Temple223a. Philippe Quéau. 2010

Temple223a. Philippe Quéau. 2010


Temple223, instant a.

Temple. Philippe Quéau. 2010

Temple223. Philippe Quéau. 2010


Temple223, instant b.

Je présente ici deux instants séparés de l’enlacement (provisoirement immobilisé) de deux processus métamorphiques. On reconnaît l’un au centre, et en arrière-plan, à ses dérives filaires et multipliables (et aux potentialités fulgurantes ici invisibles) et l’autre au premier plan, mélangeant formes et couleurs en mouvements lents mais sûrs et doux.
Ce genre de travail a vocation à être présenté sur grand écran à plasma, en séquences d’environ 3 minutes.

Le lait du lac

19 juillet 2010

Un soir, au bord de la lune, le lait est monté
trop vite.

Le lait du lac. Philippe Quéau. 2010

Le lait du lac. Philippe Quéau. 2010

La poussière du désert

19 juillet 2010

Le désert révèle parfois, sans vraiment le vouloir,
le secret de la poussière.

Les dessous du désert. Philippe Quéau. 2010

Les dessous du désert. Philippe Quéau. 2010

Loupe

19 juillet 2010

Cette petite application Java m’a permis de mieux comprendre le secret de la beauté miroitante d’une Amazone, jadis belle.
La loupe de l’Amazone

Il est nécessaire de télécharger Java avant de pouvoir accéder à l’application, par exemple ici.

Mare

14 juillet 2010

Vers et nouilles, dans leur « Mare Nostrum »

Visage ou vers?

13 juillet 2010
Visage ou vers? Philippe Quéau. 2010

Visage ou vers? Philippe Quéau. 2010

Visage aux vers

13 juillet 2010
Visage aux vers. Philippe Quéau. 2010

Visage aux vers. Philippe Quéau. 2010

Jeune femme en juillet

13 juillet 2010
Jeune femme en juillet. Philippe Quéau. 2010

Jeune femme en juillet. Philippe Quéau. 2010

Etoile

12 juillet 2010
Etoile. Philippe Quéau. 2010

Etoile. Philippe Quéau. 2010

Vol

12 juillet 2010

PhQuéau-Vol-100630-13

Vol. Philippe Quéau. 2010

L’augmentation de l’histoire

29 juin 2010

historypin

History Pin [historypin.com] veut mettre les images d’archives au service de tous les usagers. Le site utilise Google Maps et Street View pour permettre de visualiser interactivement l’état des lieux, en y incluant de vieilles photos ainsi que des informations historiques. Tout le monde peut d’ailleurs ajouter ses propres images anciennes pour les insérer sur les vues contemporaines. Le passé ainsi géolocalisé apparaît désormais à la demande sur le moindre téléphone portable. Bientôt les lunettes d’augmentation permettront cette remontée dans le temps, en s’affranchissant du ridicule écran des Smart phones, et en nous propulsant dans l’histoire en 3D.

Aigrette

28 juin 2010

PhQuéau-Aigrette-100628-303

Aigrette. Philippe Quéau. 2010

Plumes

28 juin 2010

PhQuéau-100629-67

Plumes.
Philippe Quéau. 2010

Miel

27 juin 2010

PhQuéau-Miel-100628-163

Miel. Philippe Quéau. 2010

L’écriture des cendres

27 juin 2010
L'écriture des cendres

L'écriture des cendres. Philippe Quéau. 2010

Cheveux

27 juin 2010

Premiers essais de « Metaxa » (Art métamorphique)

PQuéau-100627-4feu
Cheveux. Philippe Quéau. 2010

La fin annoncée du modèle Google

24 juin 2010

vallee-daoste-turnerTapez sur Google n’importe quoi, par exemple « google » et vous obtenez, disons, 2 100 000 000 résultats (sic). Fort bien. L’humain normalement constitué lira les deux ou trois premières pages, et basta.
La science des algorithmes est fort ancienne. Et elle dit toujours la même chose. L’algorithme est conçu pour s’appliquer de façon répétitive, dans toutes les situations. L’algorithme qui a fait la fortune de MM. Brin et Page, s’appelle « Page Rank ». Allusion probable au nom de son inventeur, cette appellation dénote aussi une mise en ordre des « pages » web suivant une certaine hiérarchie, un certain « rang ». On nous dit que ce « rang » est calculé sur la base des liens faits par d’autres sites ou d’autres pages. Bref, il s’agit de mesurer l’intérêt d’une page par les liens qui pointent vers elle, et plus les usagers du web semblent intéressés par une page donnée, plus elle sera mise en avant par Google.
Cela pourrait être une métaphore assez « démocratique ». Quand le grand nombre apprécie, c’est en soi un bon signe, semble nous dire Page Rank.

Mais il y a un hic. La moralité du vote par le nombre de « liens » pré-existants, c’est que l’absolument neuf, le nouveau, l’innovant, l’inouï, l’improbable, l’impensable, l’inaudible, la mutation unique et invisible, passent sous le radar de Page Rank. Les éventuelles perles précieuses ne sont pas retenues par le tamis grossier. Et la page n° 1 762 945 543, qui pourtant recélait une analyse fort originale sur Google, sera laissée dans les profondeurs du classement, diminuant mécaniquement ses chances d’être lue, et donc de susciter des liens vers elle, la condamnant donc à plus d’obscurité encore dans la geôle googolienne.

En résumé, cet algorithme vole au secours du succès. Il est en cela une métaphore exemplaire du système. J’aimerais ici plaider pour une autre approche, et proposer un début de solution.

Etant curieux de nature, j’aimerais vraiment visiter les 2 100 000 000 sites qui contiennent le mot « google », pour me faire une meilleure image de ce qui se trame dans les entrailles du monstre.
Mais c’est matériellement impossible, semble-t-il. J’ai sous les yeux un écran qui craint, ou alors une bête tablette, ou même un iPhone atone, et cela n’aide pas trop, question visualisation de la complexité. Alors, que faire?
Alors il me prend de rêver. Voici ce que je vois : je rêve d’une plongée dans un cosmos 3D, plein de commotions visuelles, un paysage immense s’ouvre sous mes yeux dessillés. Des plaines, des vallées, des collines, et au loin une première barrière de montagnes, et derrière, d’autres vallées, d’autres plaines, des savanes peut-être, puis des forêts, des marécages, l’océan enfin, où miroitent des îles, et au-delà, d’autres côtes, et d’autres plaines, des steppes, et plus loin encore des montagnes mystérieuses, dans un brouillard lourd et dense.
Bref un paysage, d’envergure.
Mais ce paysage ne serait qu’une métaphore spatiale des 2 100 000 000 éléments cognitifs résumant eux-mêmes d’autres paysages de nuances, fractales et elles-mêmes navigables.

L’esprit pourrait alors voler au-dessus des plaines et des océans, des monts et des vaux, aidé peut-être par un son « cognitif » comme celui employé par les chercheurs du CERN pour visualiser les énergies associées au boson de Higgs. Voir (et écouter) à ce sujet: http://news.bbc.co.uk/2/hi/science_and_environment/10385675.stm ) (Merci à S. Porada pour le lien).

Autrement dit, l’avenir de notre rapport à la complexité passera par notre capacité à inventer des « isomorphismes » (des analogies structurelles) entre des masses immenses de données informationnelles ou cognitives, et des espaces de visualisation et de sonorisation, pouvant consister en de véritables « paysages de concepts ».

Ces paysages pourraient naturellement s’animer en temps réel, faisant apparaître à l’œil ou à l’ouïe les modifications les plus subtiles, ou les plus rapides, ou les plus surprenantes. Ainsi, les moyens sensoriels puissants de nos corps, jadis formés pour la chasse ou la cueillette dans les forêts primaires, pourraient venir au secours de notre intellect submergé par les flots montants de ses sollicitations.

C’est pourquoi le modèle Google, tel qu’incarné par Page Rank n’a pas d’avenir. Sa vision hiérarchique du monde va devoir s’effacer à court ou moyen terme, devant une vision beaucoup plus large, miroitante, des mondes conceptuels que toute recherche un peu approfondie nécessite. L’esprit en maraude, butinant son miel d’idées nouvelles, ne pourra plus se contenter de l’élagage commercial, dont Google se fait indûment gloire.

Pourquoi je n’achèterai pas un iPad

11 juin 2010

ceci-n-est-pas-une pipe

Quelques extraits d’un article de Cory Doctorow intitulé: « Pourquoi je n’achèterai pas un iPad (et pense que vous ne devriez pas non plus) » et publié sur Framablog.

Je me rappelle les premiers jours du Web – et les derniers jours du CD-ROM – quand tout le monde s’accordait à dire que le Web et les PC étaient trop « geek », trop compliqués et trop imprévisibles pour « ma mère » (c’est incroyable le nombre de technophiles qui mettent leur mère plus bas que terre). Si on m’avait donné une action d’AOL à chaque fois qu’on m’a dit que le Web allait mourir parce qu’AOL était simplissime et que le Web était un vrai dépotoir, je serais un gros actionnaire.

Et mes parts ne vaudraient pas grand-chose.(…)

Considérons ensuite l’appareil lui-même : à l’évidence, on s’est creusé la tête pour le concevoir, mais on ressent aussi un grand mépris pour l’utilisateur. Je suis intimement convaincu de la pertinence du Manifeste du constructeur (NdT : Maker Manifesto) : « Si vous ne pouvez pas l’ouvrir, alors ce n’est pas à vous ». Il faut préférer les vis à la colle. Le Apple ][+ d’origine était fourni avec le plan schématique des circuits imprimés, et a donné naissance à une génération de hackers qui bidouillaient leur matériel informatique ou leurs logiciels et ont bousculé le monde dans le bon sens.(…)

Si la presse parle autant de l’iPad, c’est selon moi parce qu’Apple assure le spectacle, et parce dans le monde merveilleux de la presse, chacun cherche une figure paternelle qui lui promettra le retour de son lectorat payant. Toutefois, ce n’est pas seulement parce que les gens peuvent avoir accès gratuitement aux journaux qu’ils ne paient plus. C’est aussi parce que des contenus alternatifs, gratuits et de qualité équivalente, se multiplient. L’ouverture des plateformes a permis une explosion de la quantité de contenus, certains un peu amateurs, d’autres de qualité professionnelle, la plupart mieux ciblés que ne le proposaient les anciens médias. Rupert Murdoch peut menacer tant qu’il le veut de retirer son contenu de Google, je lui dis : Vas-y Rupert, fonce ! Ta fraction de fraction de morceau de pourcentage du Web nous manquera tellement peu qu’on ne le remarquera même pas, et nous n’aurons aucun problème à trouver du contenu pour combler le vide.(…)

Les gadgets, ça va ça vient. L’iPad que vous achetez aujourd’hui va devenir de l’e-pollution dans un an ou deux (moins, si vous décidez de ne pas payer pour qu’on vous change la batterie). Le vrai problème n’est pas dans les fonctionnalités de ce bout de plastique que vous déballez aujourd’hui, mais dans l’infrastructure technique et sociale qui l’accompagne.

Si vous voulez vivre dans un univers créatif où celui qui a une bonne idée peut en faire un programme que vous pourrez installer sur votre appareil, l’iPad n’est pas fait pour vous.

Si vous voulez vivre dans un monde équitable où vous pouvez conserver (ou donner) ce que vous achetez, l’iPad n’est pas fait pour vous.

Si vous voulez écrire du code pour une plateforme où la seule chose qui conditionne votre succès est la satisfactions de vos utilisateurs, l’iPad n’est pas fait pour vous.

Le loup court « encor ».

8 juin 2010

Loup

Un récent article du New York Times, « La fin du web ouvert », que l’on peut lire en français sur Framablog, suscite l’intérêt des commentateurs.
L’article compare la migration d’un nombre croissant d’usagers du web vers des applications fermées et sécurisées, telles que celles fournies par Apple sur son Iphone ou son Ipad à la grande migration des populations aisées aux Etats-Unis quittant les centres villes pour se réfugier dans des banlieues prospères, homogènes, propres et sûres.

Les métaphores valent ce qu’elles valent. Je ne suis pas sûr du tout que la planification urbaine à la sauce américaine soit une réussite totale.
Mais tant qu’à utiliser les métaphores, on pourrait aussi relire La Fontaine, maître du genre. Sa fable Le Loup et le Chien, vaut la peine d’être citée tant la langue en est belle, et tant la leçon qu’elle porte peut s’appliquer intégralement à ceux qui vantent les bienfaits de modèles fermés et sécurisés.

Je ne résiste pas au plaisir de reproduire ici cette fable qui fait l’éloge d’un modèle refusant de « donner la chasse aux gens » et qui prône la liberté de courir librement, « dans les bois » :

Le Loup et le Chien

Un loup n’avait que les os et la peau,
Tant les chiens faisaient bonne garde.
Ce loup rencontre un dogue aussi puissant que beau,
Gras, poli , qui s’était fourvoyé par mégarde.
L’attaquer, le mettre en quartiers ,
Sire loup l’eût fait volontiers;
Mais il fallait livrer bataille,
Et le mâtin était de taille
A se défendre hardiment.
Le loup donc, l’aborde humblement,
Entre en propos, et lui fait compliment
Sur son embonpoint, qu’il admire.
«Il ne tiendra qu’à vous, beau sire,
D’être aussi gras que moi, lui répartit le chien.
Quittez les bois, vous ferez bien:
Vos pareils y sont misérables,
Cancres, hères, et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car quoi? rien d’assuré; point de franche lippée ;
Tout à la pointe de l’épée.
Suivez moi, vous aurez un bien meilleur destin.»
Le loup reprit: «Que me faudra-t-il faire?
-Presque rien, dit le chien: donner la chasse aux gens
Portants bâtons et mendiants;
Flatter ceux du logis, à son maître complaire:
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons:
Os de poulets, os de pigeons,
Sans parler de mainte caresse.»
Le loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse
Chemin faisant, il vit le cou du chien pelé.
« Qu’est-ce là? lui dit-il. – Rien. – Quoi? rien? -Peu de chose.
Mais encor? – Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
- Attaché? dit le loup: vous ne courez donc pas
Où vous voulez? – Pas toujours; mais qu’importe? -
Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. »
Cela dit, maître loup s’enfuit, et court encor.

Eloge de la barge rousse

27 mai 2010

bar-tailed-godwitLa barge rousse (Limosa lapponica) est un oiseau capable de voler d’une seule traite et sans escale pendant 12 000 km. L’envergure de ses ailes n’est que d’environ 70cm. Et jusqu’alors, il était difficile de leur faire embarquer des émetteurs permettant de suivre leur transhumance au long cours. Même des systèmes GPS miniaturisés restaient intolérablement trop lourds pour des oiseaux qui n’hésitent pas à relier l’Arctique à l’Antarctique.
bar_tailed_godwit_migration
Mais des chercheurs ont mis au point un nouveau système de repérage, appelé « géolocateur », ultra-miniaturisé et pesant le poids de deux grains de riz. Les géolocateurs ne communiquent pas avec les satellites, comme les GPS, ce qui permet cette miniaturisation extrême. Ils se contentent d’enregistrer en permanence le niveau de la lumière ambiante. Lorsque les ornithologues capturent des oiseaux migrateurs porteurs de ces géolocateurs, ils peuvent traiter les données enregistrées et reconstituer précisément leurs trajets, en reliant ces données aux levers et aux couchers du soleil. En fait, de nombreux autres oiseaux migrateurs sont capables d’exploits comparables.
Arctic TernD’après leurs géolocateurs, on a montré que les sternes arctiques (Sterna paradisaea) pouvaient faire en une année plus de 80 000 km. Ayant une vie d’environ 30 ans, ils effectuent des migrations d’une distance totale de 2,4 millions de km, soit trois fois l’aller-retour terre-lune.
Comment font-ils ? C’est un vrai mystère biologique. Avant leur départ pour de si longs voyages, ces oiseaux se gavent. Leur foie et leurs intestins se dilatent pour permettre une absorption gargantuesque de nourriture, qu’ils convertissent en muscles et graisses. Lorsqu’ils sont prêts à partir, leurs corps est composé de graisses à plus de 55%. Après leur départ, le foie et les intestins ne leur servent plus à grand chose, puisqu’ils n’y a plus rien à manger pendant leurs longs vols transcontinentaux, et ils représentent au contraire un poids mort. Alors ils les « mangent », si l’on peut ainsi dire, en vol. Ils transforment en muscles les protéines de ces organes provisoirement inutiles, et qui peuvent diminuer de plus de 25%.
En vol, ils se servent de tous les vents favorables et ils franchissent jour après jour, nuit après nuit, des milliers de kilomètres, guidés infailliblement par une sorte de GPS interne, qui reste encore un mystère.

On se prend à rêver à ces oiseaux au long cours, dont deux grains de riz nous permettent de suivre la trace à travers les océans et les hémisphères. Ils offrent une prenante métaphore de plus hauts mystères, qui nous attendent. Demain, des capteurs pesant une demi graine de sésame, ou d’autres, de la taille d’un quart de poil, équiperont les abeilles ou les moustiques. On implantera ensuite des nano-capteurs sur des microbes ou des virus, pour suivre leurs courbes folles et leurs invasions barbares.
Puis on tentera de faire de même sur les cellules de l’homme, sur ses leucocytes par exemple, pour suivre le ballet des cancers. On s’efforcera bien sûr de repérer ensuite le cheminement de la pensée même, en captant sa trajectoire à travers des milliards de neurones.
Il est évident que la médecine, la philosophie et la poésie en seront alors profondément transformées, transcendées, affectées – mais pas nécessairement dans cet ordre.

Voir: « If nature gave frequent flier miles… », Carl Zimmer, International Herald Tribune, 27 mai 2010

Le grain de sable et la dune

13 mai 2010

Merzouga

La futurologie est une science parfaitement inexacte, mais fort idéologique. Qu’on en juge par ces propos du célèbre (et richissime) James Martin, qui depuis son île privée des Bermudes délivre ses oracles coupants.
Dans 30 ans, dit-il, 80% des emplois actuels pourront être occupés par des machines, qui feront le travail mieux et moins cher que les humains.
S’ensuivra un chômage massif et une montée drastique des inégalités. En effet, les emplois qui resteront seront très complexes, demanderont une formation extrêmement qualifiée et seront outrageusement bien payés. Le fossé entre riches et pauvres s’accroîtra considérablement. Dans les prochaines décennies, des machines « plus intelligentes » que l’homme seront construites, et des ordinateurs d’une « puissance incroyable » et d’une « bande passante infinie » (sic) changeront complètement la manière dont les entreprises fonctionnent. D’ailleurs, celles-ci deviendront « indépendantes des États », et « plus riches et plus puissantes » que ces derniers.

Il y a dans ces prédictions une sorte de logique froide qui peut séduire par son apparente objectivité. Après tout, les idées de James Martin ne font qu’extrapoler des tendances actuelles, dont tout un chacun peut se rendre compte. Mais le temps ne se déroule pas selon des lignes droites. Le temps humain est fort courbe, plein de points de suspension, d’interrogation et d’exclamation.

Je crois beaucoup aux grains de sable, pouvant bloquer des empires, les rendant aussi fugaces que des dunes en transit. Prenez par exemple les nano-armes, qui sont déjà à l’étude. Un microgramme d’antimatière représente une puissance équivalente à 44 kg de TNT, ce qui permettrait de miniaturiser des bombes thermonucléaires. Ces armes de destruction massive seront, de l’avis des experts, de plus en plus faciles à construire, à acheminer, tout en étant fort difficiles à surveiller ou à contrecarrer. (Cf. Jürgen Altmann. Military Nanotechnolgies. Potential Applications and Preventive Arms Control. 2006).

Imaginez un monde où le moindre groupe de mécontents puisse se radicaliser au point d’utiliser ce genre d’armes. Cela n’aurait-il pas un impact radical, absolu, sur la manière de faire de la politique, d’envisager les rapports internationaux? Si les inégalités augmentent selon les proportions prédites par James Martin, alors il faut bien en déduire que les frustrations, les colères et les désirs de vengeance croîtront encore plus vite. Le fait nouveau, c’est que les nano-armes permettront à ces revendications de justice et d’égalité de se faire entendre de façon foudroyante.

J’en conclus que la prospective technologique, façon James Martin, n’est rien qu’une forme de propagande, si elle ne s’accompagne pas d’une prospective philosophique, politique et culturelle.

Performance et équité scolaire

12 mai 2010

Filliou

La Cour des comptes vient de publier un rapport intitulé « L’éducation nationale face à l’objectif de la réussite de tous les élèves ».
On y relève que les pays les plus performants sont aussi ceux où l’on constate le plus faible écart de résultats entre les élèves les plus favorisés et les plus défavorisés. Les tests internationaux PISA de l’OCDE montrent que la performance scolaire va de pair avec une plus grande égalité des chances.
Or, sur 30 pays de l’OCDE, la France se distingue par le fait qu’elle est celui où l’écart de résultats entre les élèves de statut favorisé et les élèves de statut défavorisé est le plus important. Cet écart est le double de celui qu’on observe en Finlande, au Canada ou au Japon. Conclusion du rapport: « La France se trouve dans la situation la plus défavorable de l’OCDE du point de vue de l’équité scolaire ».
De plus cette situation s’aggrave: entre l’enquête PISA 2000 et l’enquête 2006, l’écart ainsi relevé en France s’est en fait accentué. Le rapport indique: « Le caractère inéquitable du système scolaire français tend à s’aggraver ».

On doit certes réclamer plus d’équité aux politiques publiques en matière d’éducation. En l’occurrence il ne s’agit pas seulement de mettre en pratique la fameuse devise républicaine, mais aussi de bon sens. Puisqu’il est établi qu’il y a un rapport entre performance scolaire et égalité des chances, tout renforcement de cette égalité des chances profiterait non seulement aux plus défavorisés, mais à tous.
Ceci me paraît une bonne application du « principe de différence » de John Rawls, qui dit que le « bien commun » peut se définir comme le bien des plus défavorisés.

La piqûre de l’ennui

12 mai 2010

74

La puissance des modèles mathématiques, jusqu’où peut-elle aller dans la simulation de la vie? S’il s’agit de modéliser des bancs de poisson ou des vols d’hirondelles, on dispose déjà de simulations convaincantes. Les vaches aussi semblent obéir à des modèles assez simples, par exemple basés sur le couplage d’oscillateurs, selon un article du blog Arxiv. Certes, l’on dira que simuler des vaches dans leur étable, leur façon de se coucher ou de se relever synchroniquement, semble élémentaire.
Mais le point important c’est que des comportements très élaborés peuvent se laisser simuler par des jeux de règles fort simples. Les « animats » (des « animaux matériels » construits à partir de règles formelles, selon des procédures relevant de l’intelligence artificielle) sont étudiés depuis une vingtaine d’années.
Ces « animats » sont capables de conduites adaptatives, et peuvent mimer des comportements complexes, tenant compte des modifications de leur environnement, et notamment de l’attitude et des actions des autres « animats ».

Pourrait-on adapter ce type de modèle à l’homme? Sans doute. Les études sur la psychologie des foules, ou les théories d’un René Girard sur le caractère mimétique du désir en témoignent. Plus généralement l’amoncellement sans grâce des théories déterministes appliquées à l’homme, de Spinoza à Freud, de Hobbes à Schopenhauer, de Diderot à Planck, prouve assez que la conception récurrente et martelée de l’homme-machine n’a jamais cessé depuis l’aube des temps modernes, et que cette conception est toujours vivante, et qu’elle est même immanente à la modernité.

Admettons. Admettons un instant que l’homme, comme la vache ou la sardine, soit effectivement modélisable, et qu’un futur animat doté de multiples feed-backs cognitifs et sensoriels pourra servir d’assez bonne approximation de l’homo sapiens. Que se passera-t-il alors? Ainsi caricaturé, singé par ses propres machines, le même homo sapiens n’aura bientôt plus d’autre désir que de se réinventer, que de se transcender lui-même, sous peine de mourir de honte ou d’ennui.
Pour cette raison, les animats représentent l’une des voies les plus profondes, les plus fécondes, de l’art.

Après la 3D de papa

10 mai 2010

Bacon crouch

Le projet v-Gov a pour ambition d’utiliser les ressources des mondes virtuels pour faciliter la collaboration inter-ministérielle et la décision gouvernementale. On peut rapprocher ce type d’initiatives de la mode des « jeux sérieux » ( »serious games ») dont l’ambition est de mettre la simulation et le virtuel au service de la vraie vie.

Le problème, c’est que les initiatives actuelles sont encore dominées par des conceptions héritées de l’industrie de la simulation militaire ou de l’industrie des jeux. Il faudrait s’affranchir de cet héritage assez lourd, pour gagner en invention, en souplesse et en innovation. Il faudrait aussi s’affranchir du 3D qui n’est qu’une métaphore assez pauvre comparé aux nD des mondes de la pensée, de la création et de l’invention. Bref, tout est encore à inventer, et le virtuel est encore par trop esclave d’une pensée-image qui date des années 80 (certes alors éblouissantes pour qui découvrait les premières possibiltés du 3D).

La pensée assistée ( »augmentée ») par le nD virtuel va à l’évidence être un moteur d’invention formidable pour les années 10, 20 et 30 de ce siècle. Mais il faut bien vite cesser de croire que le 3D de papa (le style Avatar de Cameron) ou de tonton Lasseter (le désormais éculé style Pixar) nous seront de quelque utilité.

Il y a bien autre chose à inventer, et vite…. Pour prendre une métaphore picturale, il reste à inventer pour le virtuel ce que furent l’impressionnisme ou le cubisme pour la peinture. Mais pour ce faire il faudrait un peu plus de courage visuel et d’énergie inventive que ce dont sont capables les geeks hollywoodiens.

Spéculation théologique

8 mai 2010

caravaggio 1603 isaac m

Le jeudi 6 mai, vers 14h45 heure locale, la bourse de New York s’est effondrée de 1000 points (environ 9%) pendant quelques instants. Les régulateurs boursiers ne sont toujours pas capables d’expliquer pourquoi. Les commentaires de la presse spécialisée ne sont guère éclairants. On a pu lire qu’un trader aurait confondu quelque part million et billion, ou que la faute était aux algorithmes « haute fréquence » qui effectuent des ordres plusieurs milliers de fois par seconde, à l’aide de superordinateurs.
Bref,un scénario à la Virilio, enfin la preuve que le Grand Accident, l’Accident de l’Occident, était bien tapi virtuellement dans le « système ».

C’est une vue qui mérite intérêt, mais comme ce krach éclair fut cependant surmonté en un peu plus d’une minute, je préfère m’appesantir ici sur des accidents structurels de durée un peu plus longue,et pour cette raison peut-être bien plus significatifs.

Par exemple, cela fait un peu moins de deux ans que la faillite de Lehman Brothers a secoué la planète finances, et a mis au créneau quelques politiques courageux qui ont déclaré « plus jamais ça! », promettant un contrôle rigoureux des banques et des spéculateurs.
Deux ans après (on est loin de la milliseconde!), c’est plutôt le contraire qui se passe. Goldman Sachs (surnommé à Wall Street Goldman Sacks, ou même Sucks) se moque ouvertement du monde, en mettant sur le marché une incroyable collection d’actifs entièrement pourris, mais labellisés AAA par les fameuses « agences de notation ». Et ce sont les mêmes marchés et les mêmes agences qui font danser la Grèce, et maintenant les décideurs européens au son de leurs trompes.
Angela Merkel a parlé du « combat des politiques et du marché ». L’issue d’un combat est par nature incertaine. Qui contrôle vraiment qui, les politiques ou les spéculateurs?
Aujourd’hui nous sommes le 9 mai, qui est la journée de l’Europe. Les tractations des décideurs doivent bientôt se conclure, et demain, 10 mai, à la réouverture des marchés, on verra bien qui a la main la plus forte.

N’étant pas prophète, je ne peux prédire le sort de Ninive. Mais il est fort probable que les politiques ne soient en fait pas capables de l’emporter sur les marchés. La raison? Ils n’ont guère de crédibilité. Et dans « crédibilité » il faut lire « crédit », ce qui est essentiel en matière de spéculation.
Dans le cas de la Grèce, les décideurs politiques à l’origine de la crise sont d’ailleurs aussi corrompus que les banquiers qui les ont aidés à truquer les statistiques, à organiser à grande échelle une fraude fiscale massive, et à tirer des avantages personnels insignes, dont ils font payer maintenant la note par les petits revenus.

Plus généralement, et pour sortir du cas spécifiquement grec, ce sont bien des « politiques » qui ont favorisé et laissé proliférer hors de tout contrôle la sphère spéculative au nom de principes eux-mêmes « politiques ». Le « système » est bien une co-création des « politiques » et du marché.
Georges Washington parlait des vertus de la « main invisible » régissant le marché — et pour lui cette main invisible était (littéralement) celle de Dieu. M. Blankfein, Président de Goldman Sachs, a lui aussi déclaré « faire le métier de Dieu ». C’est dire le niveau stratosphérique de ces concepteurs de mondes.

Devant ces théologiens politico-économiques, que pouvons-nous faire? Changer de théologie.

Le sursaut

24 avril 2010

imprisoned in second life

Quand les camionnettes de Google se promènent dans les rues pour prendre des images des façades, elles enregistrent aussi les caractéristiques des réseaux wifi qu’elles peuvent détecter sur place ainsi que les identifiants MAC des matériels qui s’y raccordent. Ces identifiants sont uniques, et signent donc de façon précise la présence de tel ou tel matériel derrière telle ou telle porte ou fenêtre.
Cette affaire fait grand bruit en Allemagne, où le Commissaire Fédéral de la Protection des Données Peter Shaar (l’équivalent du président de la CNIL) s’est dit « horrifié ».

Google n’est pas la seule firme à entreprendre ce genre de relevé systématique. On peut en effet tirer de grands avantages d’une connaissance précise des réseaux wifi dans une ville, par exemple pour améliorer fortement la précision de la triangulation et du repérage GPS.

Mais la question qui se pose dépasse largement l’aspect technique.

Non seulement Google connaît déjà toutes nos requêtes de recherches, le contenu de nos g-mails, mais il pourra donc connaître la localisation précise des matériels avec lesquels nous effectuons ces recherches.

Ainsi, Google est en voie de quadriller à la fois le monde virtuel et le monde réel, et d’opérer bien entendu toutes sortes de passerelles entre ces deux niveaux de représentation. On peut sans problème combiner le profilage personnel des individus (LifeLogging) avec le suivi géolocalisé de leurs activités via Street View, Google Maps et Google Earth. Il y a des pays qui ont déjà complètement banni l’accès de leurs habitants à Google Earth parce que les images fournies sont tellement précises qu’elles permettent de venir inspecter la taille des piscines des palais et des villas des beaux quartiers, et de compter le nombre des voitures de luxe dans leurs parkings. Les riches et les puissants n’aiment pas l’œil googolien qui les observe, et qui pourrait, sait-on jamais?, alimenter la grogne sociale…

Maintenant, un peu de prévision à très court terme. Ajoutez à tout ceci le repérage systématique des adresses des puces RFID et celui des nombreuses adresses IP que nous promet la prochaine vague de l’ « Internet des objets ». De même qu’il y a des caméras de vidéo-surveillance à chaque coin de rue, il est facile de prévoir la mise en place obligatoire d’antennes de surveillance qui collecteront systématiquement les identifiants des matériels mobiles ou fixes, et leurs adresses IP.

Tout ceci nous mène à l’évidence vers une société totalitaire, n’est-ce pas?
Il serait temps de réagir fortement, n’est-il pas vrai?
Mais qu’observe-t-on? D’une part une certaine passivité du public, « qui n’a rien à cacher ».
D’autre part une complicité active des pouvoirs divers, pour cause de convergence avec l’idéologie de la politique du tout sécuritaire.
Conclusion: les choses vont continuer comme cela jusqu’au bord du gouffre. Là, il y aura peut-être un sursaut.

Branle

22 avril 2010

transparences...

L’Electronic Frontier Foundation vient de publier un article décrivant en détail les rêves de l’industrie du spectacle en matière de renforcement de la propriété intellectuelle. Citant des documents fournis à l’IPEC (Intellectual Property Enforcement Coordinator) par la Motion Picture Association of America (MPAA), la Recording Industry Association of America (RIAA), et d’autres associations professionnelles, cet article révèle de façon fort crue l’agenda stratégique de ces organisations.

En voici quelques extraits.
D’abord, il faut installer des logiciels anti-contre-façon sur toutes les plate-formes (ordinateurs, téléphones, …) des utilisateurs. Ces logiciels reprendraient les mêmes fonctionnalités que celles des logiciels anti-virus, qui peuvent analyser bits par bits l’intégralité des disques durs, mais pour les appliquer à la chasse aux images ou aux musiques « piratées ».
Deuxièmement, il faut installer des dispositifs de filtrage anti-piratage (il en existe de nombreux) au niveau des Fournisseurs d’accès Internet ( »Deep packet inspection », filtrage des protocoles, analyse de la consommation de bande passante).
Troisièmement, il faut que tout passage aux frontières nationales permette la fouille des ordinateurs portables, des téléphones cellulaires et autres IPod par les services des douanes. Toute présence d’un fichier non dûment authentifié par les ayants-droit entraînerait la confiscation de l’appareil, et bien entendu des conséquences pénales lourdes. Les formulaires de déclaration destinés aux douanes pour entrer dans tel ou tel pays devront comporter une série de questions sur la présence ou non de fichiers illégaux sur les matériels électroniques importés.
Quatrièmement, il faudra également focaliser une action diplomatique appropriée sur les pays qui ont une politique de répression de la contre-façon jugée trop laxiste, ou ceux qui acceptent de favoriser des exceptions au droit d’auteur (usage loyal, « fair use »). Plusieurs exemples sont même donnés: le Chili a actuellement une loi sur la propriété intellectuelle qui permet certaines exceptions de type fair use. Le Canada ne permet pas aux douaniers de saisir des matériels sans un acte juridique ad hoc. Israël a refusé d’adopter des mesures de type DMCA Act, qui criminalisent le contournement des protections électroniques. Il s’agirait de mettre au pas ces dissidences.
Enfin, lors de chaque sortie de nouveaux « blockbusters », qui attisent, on le sait, les convoitises des « pirates », il s’agira de pouvoir mobiliser à grande échelle la puissance publique et notamment toutes les agences fédérales concernées pour les mettre à contribution à la chasse à la contre-façon et protéger les intérêts des ayants-droit.

Il est facile de voir que tout ceci n’est encore qu’un début. La prochaine étape peut être laissée aux auteurs de science-fiction. Par exemple, on pourrait obliger légalement chaque « consommateur » à porter un mouchard électronique qui contrôlerait tous les usages de quelque appareil que ce soit, et rapporterait en temps réel à Léviathan toute activité électronique, pour en vérifier la conformité avec les standards du moment. Pure fiction? Bien sûr que non! Le mouvement s’est mis en branle.

Cendres et gemmes

21 avril 2010

Cendres ou neige?

Google vient de créer un site qui pousse un peu plus loin que d’habitude, bien qu’encore fort modestement, le principe que les gardiens ont besoin d’être eux-mêmes « gardés », ou à tout le moins « regardés ».
En effet, sur http://www.google.com/governmentrequests/, on peut observer l’activité offensive des États et comparer le nombre et la nature de leurs requêtes interventionnistes vis-à-vis de Google et de ses utilisateurs.
Ces demandes des États concernent notamment l’interdiction de blogs, le bannissement de certains mots clés dans les recherches via Google, ou encore la suppression de l’accès à des vidéos présentées par YouTube.

Certains pays sont très actifs, et d’autres beaucoup moins. D’autres encore se sont totalement abstenus de la moindre intervention (ils ont peut-être d’autres façons de faire).
And the winner is… Brazil! Suivi de l’Allemagne, puis de l’Inde et des États-Unis. Ensuite viennent la Corée du Sud, le Royaume Uni et l’Italie.

L’outil est certes encore un peu sommaire, mais l’idée elle-même mérite qu’on s’y arrête. Elle montre fort bien comment la Toile et les applications qu’elle rend possibles, pourraient davantage être mises à contribution pour exposer les pratiques officielles ou officieuses, dévoiler les tendances à l’œuvre des politiques, et en finir avec un voile d’ignorance et d’hypocrisie. Des progrès immenses restent certes à faire, mais enfin on peut rêver que la « chose publique » sera, par ce type de méthode, de plus en plus mise en évidence, et exposée en fait et en droit aux yeux du public mondial, pour sa considération et ses éventuelles réactions.
Dans un billet précédent (cf. Le WebCamGate), j’évoquais l’irrésistible marche de nos sociétés vers une « transparence » de plus en plus absolue, facilitée par la technologie, et implémentée de façon immanente dans les réseaux et les routeurs, appuyée par des « trap doors » de toutes sortes, et généralement par d’innombrables outils de dévastation de la vie privée (des WebCam piratables aux RFID).

Cette transparence totale, vers laquelle il semble que nous nous dirigions à marche forcée, s’accroît sans cesse tous les jours, sans réaction notable des foules, trop contentes de bénéficier de certains avantages secondaires pour se préoccuper de questions philosophiques telles que la question de l’identité, ou celle de la privatisation de l’intérêt public.

Mais il est piquant de voir à travers l’exemple de www.google.com/governmentrequests, combien la « transparence » imposée au plus grand nombre pourrait en fait se retourner brutalement contre le « système », si l’on prend cette expression dans une acception extrêmement englobante, couvrant un consensus plus ou moins général, que l’on peut qualifier, pour simplifier, de « société de l’information ».

La dynamique qui s’est enclenchée avec la mondialisation en réseau, offre plusieurs logiques en compétition active pour prendre le dessus. Il y a la logique capitalistique, ou la sécuritaire par exemple, mais aussi la collaborative, l’ouverte et la libre. De l’écosystème complexe qui contient toutes ces tendances contradictoires, que sortira-t-il? Quelque chose d’aussi imprévisible, à mon avis, que le nuage de cendres volcaniques qui a paralysé le ciel européen ces derniers jours.

Ce qui fut le plus surprenant, en effet, ce n’est pas qu’un volcan ait pu se manifester à sa manière, mais c’est à quel point une société de plus en plus obsédée par la sécurité, et notamment dans le domaine du transport aérien, a pu montrer un tel état d’impréparation et même d’ignorance absolue.

Pour continuer la métaphore, la Toile est un volcan qui commence à peine à se réveiller. Nul ne sait si de ses cendres ou de ses laves futures, c’est la fin d’un monde qu’il faut attendre, comme jadis Pompéi succomba, ou bien au contraire de riches territoires à la terre grasse, noire et prolifique, et parsemées de diamants, d’améthystes et autres gemmes.

Sociétés de la désinformation

13 avril 2010

Pollock 4

Dans un contexte démocratique, il peut être convenu que c’est l’Etat qui donne une forme tangible au bien commun. Ses institutions, notamment grâce au système de contrôle et de balance garanti par la représentation démocratique, incarnent la meilleure (ou la moins mauvaise) manière d’atteindre le « bien commun ».
Les élus sont ainsi fondés à revendiquer le droit de « dire » le bien commun, dans leur fonction législatrice.
Contre cette idée même, des critiques radicales n’ont cependant pas manqué. L’Etat « bourgeois », pour les marxistes, ne fait que représenter les intérêts d’une classe aux dépens d’une autre.
Plus récemment, Deleuze et Guattari, offrent une interprétation plus radicale encore. Pour eux, l’Etat, sa police et son armée forment « une gigantesque entreprise d’anti-production » capable d’absorber la plus grande partie de la plus-value produite. Cette anti-production permet « de réaliser le but suprême du capitalisme, qui est de produire le manque dans de grands ensembles, d’introduire le manque là où il y a toujours trop, par l’absorption qu’elle opère de ressources surabondantes. »
Mais surtout, selon Deleuze et Guattari, l’Etat est en mesure d’ajouter au capital et au flux de connaissance « un capital et un flux équivalent de connerie [sic], qui en opèrent aussi l’absorption ou la réalisation, et qui assurent l’intégration des groupes et des individus au système. Non seulement le manque au sein du trop, mais la connerie dans la connaissance et la science ». (Gilles Deleuze et Félix Guattari. L’anti-OEdipe. Capitalisme et schizophrénie. 1972. pp 279-280)
Au lieu d’une société de l’information et de la connaissance, ces deux auteurs verraient donc plutôt se profiler une société de la désinformation et de l’abrutissement du peuple.
Quoi qu’il en soit, il reste que dans un contexte de mondialisation accéléré, la question du rôle de l’Etat change de nature. Faut-il un consensus des Etats nationaux pour faire émerger un bien commun mondial ? Ce consensus est-il possible ? Ou, au contraire, faut-il un Etat mondial pour garantir l’intégrité d’un domaine public mondial ?
Cette idée d’Etat mondial, ce nouveau Léviathan imposant sa loi à l’ensemble des peuples du monde a évidemment de quoi inquiéter. Comment lui échapper alors, en cas de dissidence? Les nouveaux exodes, les nouvelles migrations devraient-elles être interplanétaires?
Deleuze et Guattari, poursuivant leur réflexion pessimiste, estiment que cet Etat-là est en réalité déjà là: si « l’Etat moderne forme une véritable coupure en avant, par rapport à l’Etat despotique », « il n’y a jamais eu et il n’y a qu’un seul Etat, l’Urstaat, la formation despotique asiatique ». Mais où se trouve donc le despote asiatique dans nos sociétés « modernes » ? Eh bien, comme le disait déjà Hobbes, le despote c’est l’argent, qui écrase tout de son « immanence ». Pour Deleuze et Guattari, « la machine moderne immanente, qui consiste à décoder les flux sur le corps plein du capital-argent, a réalisé l’immanence, elle a rendu concret l’abstrait ». Et « l’axiomatique moderne au fond de son immanence reproduit l’Urstaat transcendant, comme sa limite devenue intérieure. »
La modernité serait ainsi devenue profondément immanente, par le « décodage général des flux », et se serait livrée à la transcendance despotique (de l’argent), qui correspond en gros au « complexe politico-militaire-économique ».
En citant ces opinions radicales, je ne voudrais pas donner l’impression que je crois pour ma part que la modernité a effectivement perdu toute forme de transcendance. Car, l’immanence ne s’oppose pas à la transcendance, loin de là. Mais s’il est vrai qu’il y a un usage matérialiste de l’immanence, on peut aussi parfaitement concevoir une manière immanente de transcender la matière. Il faut seulement plus d’esprit encore que n’en affichaient les transcendantalistes notoires.

Bizarre, bizarre

5 avril 2010

lol

Ségolène Royal a déposé en son nom à l’Institut national de la propriété intellectuelle (INPI) une liste de dix termes tels que « université populaire », « fête de la fraternité », « ordre juste », ou encore « l’espoir à gauche », nous rapporte Le Monde daté du 3 avril 2010.
Il paraît que des animateurs d’universités populaires se sont gaussés de la chose, et d’autres se sont indignés.

Je trouve personnellement que l’égérie de « l’ordre juste » a entièrement raison. Il faut savoir protéger ses inventions et ses idées. Il est vrai que parfois on a un peu de mal à distinguer clairement qui a inventé quoi. Prenez « l’ordre juste » par exemple. Cette expression se trouve, mot pour mot, dans les discours fascistes des années 30. Si, si. Mais justement, il n’y a pas de raison de laisser les héritiers de Mussolini s’emparer de cette alliance raffinée de mots.
La « Fête de la fraternité » est une bien belle expression. Imaginez qu’elle se popularise au point d’être sur toutes les langues. Sans protection juridique, n’importe qui pourrait l’utiliser hors du contexte royaliste. Tout cela n’est pas très politique, coco. Il est bien plus sage de réserver l’usage de la « fête » et celui de la « fraternité » aux seuls membres du club des supporteurs de Royal, des fois que d’autres voudraient donner un peu de joie autour d’eux.
L’expression d’ « université populaire » est en revanche un cas à part. Bien sûr, il y a des décades que des militants dispensent un enseignement « populaire » aux non-diplômés, pour la bonne cause. Mais tout cela est hors-sujet. Il est bien connu que l’université est par essence élitiste (il faut son bac pour y entrer, et passer des examens pour y rester). Élitiste, donc anti-populaire. Ceci est la preuve, a contrario, que l’ « université populaire » est bien une véritable trouvaille, une découverte de premier rang. Il est donc légitime de breveter une expression qui se trouve si loin de ce que le sens commun pouvait imaginer.

« L’espoir à gauche ». Bon, là, vous devinerez sans peine que je consens absolument à la revendication privative de Royal sur cet oxymore, extrêmement original, et inemployé depuis de nombreuses années.

Mme Royal nous montre l’exemple, suivons-le.
Je me propose, pour ma part, de déposer une assez longue liste d’expressions génériques, qui continuent de traîner indolemment dans le domaine public.

Dans cette liste figurent en bonne place: « la propriété privée » et « le domaine public », que je désire m’approprier, parce que je trouve que les gens font un usage insuffisamment justifié de ces notions fort respectables.
Je désire aussi m’approprier « la liberté de penser » et « l’égalité dans la différence », juste au cas où. Et enfin, « Bon sang, mais c’est bien sûr! » et « Bizarre, bizarre », qui à titre de joyaux de l’histoire de France ne doivent pas tomber tout cuits dans de mauvaises mains.

Combien d’anges sur une épingle?

2 avril 2010

A Byzance, on débattait du nombre des anges sur une tête d’épingle. De nos jours, on se contente d’empiler des cellules de foetus humain sur les mêmes épingles. Progrès?

Ebbryon humain âgé de 4 jours

Un diamant nickel

2 avril 2010

diamond grain etched by hot spheres of molten nickel
(Image: Waldemar Smirnov, Fraunhofer Institut Angewandte Festkörperphysik, Allemagne)

Ceci est la surface d’un diamant (échelle: 100 nm) gravé par des particules de nickel en fusion (en rouge) à une température de 1000°C.

La prochaine fois que vous serez éblouis par l’éclat d’un diamant, demandez-vous si ce ne serait pas plutôt l’effet du nickel.

Le WebcamGate

31 mars 2010

roberto kusterle5

Blake Robbins, un élève de l’école Harriton, habitant à Penn Valley, près de Philadelphie, vient de déclencher un véritable scandale, déjà nommé le « WebcamGate« , en accusant les responsables de son école d’avoir activé à distance la webcam de son portable pour l’espionner dans sa chambre.
Cette webcam est installée sur son MacBook, qui lui a été attribué par l’école ainsi qu’aux autres élèves.
Tout a commencé en novembre dernier, quand Blake Robbins, âgé de 16 ans, s’est vu reprocher par l’un des responsables de l’école, M. Lindy Matsko, de s’être livré à des « pratiques impropres » à son domicile. Pour étayer cette affirmation, M. Matsko aurait produit des photos prises à distance par l’intermédiaire de la webcam, et qui montrait le jeune Blake en train de manipuler deux « pilules », qui seraient en fait des substances illégales. La famille de Blake a affirmé que ce n’était que des bonbons.
L’affaire a pris un tour très sérieux, avec le dépôt d’une plainte des parents au nom de Blake et des 1800 autres élèves utilisant les mêmes ordinateurs portables dans ce district scolaire. Le FBI a lancé une enquête. L’ Electronic Frontier Foundation s’est aussi lancé dans la bataille, et a témoigné devant le Congrès pour que de nouvelles lois protégeant la vie privée soient adoptées contre la vidéo-surveillance cachée.

Espionner des jeunes élèves dans l’intimité de leurs chambres, par le biais de leurs webcams, offre un énorme potentiel aux gens malintentionnés… Je n’ai pas besoin de vous faire un dessin. Que cette affaire ne soit qu’un cas exceptionnel, ou bien qu’elle révèle un phénomène plus ample, aujourd’hui rampant, mais en voie de généralisation, est une question qui vaut la peine qu’on s’y arrête. Je pense que ce que révèle aujourd’hui le WebcamGate n’est qu’une amorce d’un mouvement global vers la transparence absolue des vies aux regards panoptiques, inquisiteurs des éducateurs, des policiers, des agents de toute obédience, … et aux actions variées des malfaisants de toutes sortes.

L’idée de transparence est très calviniste. Les êtres purs n’ont pas besoin de rideaux aux fenêtres. Mais aujourd’hui Calvin offrirait lui-même une certaine opacité par rapport aux normes contemporaines! La tendance lourde (rendue évidente par l’alliance objective entre le « tout-sécuritaire » et les immenses profits techno-post-industriels de l’appropriation mercantile du domaine personnel) est que rien de nos vies ne doit plus échapper au « système » panoptique, pan-acoustique et pan-gnostique que nous renforçons volontairement année après année.

Généralisons. La société tout entière est en train de devenir l’otage d’une accumulation inouïe de données, et d’images personnelles, favorisée par des techniques d’intrusion de plus en plus violentes, systématiques et radicales, le tout étant favorisé par une sorte d’idéologie crypto-calviniste, selon laquelle seuls ceux qui ont quelque chose à se reprocher ou à cacher peuvent vouloir exiger des lois fortement répressives et dissuasives contre toute atteinte à la vie privée.
Les bonnes âmes, elles, n’ont pas besoin de telles lois. Elles préfèrent même collaborer au système de purification générale.

La mémoire tatouée

29 mars 2010

tattoo_casualty

Le 8 mars prochain, l’artiste irako-américain Wafaa Bilal (وفاء بلال‎) va se faire tatouer environ 4000 points rouges sur le dos, représentant symboliquement les soldats morts pendant l’opération Iraqi Freedom. Il y aura aussi plus de 100.000 points « invisibles » tatoués à l’encre ultra-violette représentant les plus de 100.000 civils tués pendant la guerre.
Le tatouage ne se fera pas au hasard, mais les points seront tatoués sur le dos en respectant la géographie des événements.
On peut voir une vidéo ici.

Généralisons cette idée que la peau de l’artiste peut être une métaphore du monde. Le dos serait ainsi l’Asie, le ventre l’Amérique, les jambes l’Afrique, et on mettrait l’Europe sur la gorge par exemple.
Évidemment, pour être complet, il faudrait bien affecter le sexe et les fesses à une partie du monde, sans vexer personne. On pourrait donc convenir, provisoirement, et jusqu’à plus ample informé, de mettre l’Arctique sur l’un et l’Antarctique sur les autres.
Avec un peu de body building, on pourrait reconstruire les frontières internationales, leur donner plus de modelé.
A quoi tout cela pourrait-il bien servir?
Dans la mythologie japonaise, l’archipel du Japon est en réalité la « peau » d’un dragon qui se tient tapi sous la mer, la plupart du temps. Quand il s’ébroue dans son sommeil, la terre tremble et se fissure.
Dans la symbolique chrétienne, le Christ porte sur son corps toute la misère du monde, passée et à venir. Les lacérations, les flagellations, les trous laissés par la couronne d’épines, la trace des clous et celle de la lance au côté droit, sont autant d’indices symboliques de l’histoire entière de l’humanité.

La chandelle

29 mars 2010

Georges_de_La_Tour_007

Un « hacker », licencié par son employeur, un concessionnaire automobile d’Austin, Texas, a décidé de se venger en mettant hors d’état de fonctionner une centaine de véhicules automobiles.
Il a pu faire ceci par Internet, en piratant le site web de son ancien employeur, le concessionnaire Texas Auto Center, et en tirant avantage de leur système Webtech Plus. Ce système permet précisément d’immobiliser à distance des véhicules, par exemple au cas où leurs propriétaires auraient du retard à payer les échéances de leur crédit-auto. Il s’agit d’un petit boitier noir installé à bord du véhicule et relié par réseau cellulaire à un site central, qui peut à tout moment et à distance, couper l’allumage, ou bien mettre en marche ad libitum le klaxon, pour rappeler aux mauvais payeurs, de manière sonore, leurs engagements.
On pourra trouver un résumé de l’affaire ici: http://www.privacydigest.com/2010/03/17/hacker%20disables%20more%20100%20cars%20remotely

Combien de temps aurons-nous à attendre avant que ce type de système ne soit généralisé? Imaginez le potentiel! Une contravention non payée dans la semaine: un petit concert de klaxons nocturne pour vous rappeler à vos devoirs de citoyens. Un retard de paiement sur vos impôts? On vous coupe la batterie.

En fait, se multiplient désormais des faits d’intrusion à distance, analogues dans l’esprit, sinon dans la forme. Une firme a récemment effacé des copies de livres électroniques dûment achetées par des utilisateurs de tablettes de lecture électroniques, sous prétexte que la version vendue ne serait plus conforme à leur politique de vente.

La rigoureuse application de la loi immanente du progrès nous invite à penser dès maintenant aux prochaines étapes. Tout contrevenant de la loi x ou y pourra à l’avenir, si l’on en croit la manière dont les choses évoluent, être déconnecté de son accès au téléphone, ou voir son PC s’éteindre définitivement. On pourra lui bloquer sa pédale de frein, ou lui vider sa batterie.

On peut penser que se profile un cyber-monde où la gestion électronique du peuple, en temps réel, se fera ainsi, off-line ou on-line.

Après tout, on observe que les plus grands États rivalisent aujourd’hui d’ingéniosité en matière de cyber-guerre (chevaux de Troie, virus variés et millions d’ordinateurs vampirisés). Un peu de durcissement dans les relations internationales, et hop! on vous met hors service une centrale électrique ou deux.
Si la tension monte encore, c’est encore plus simple, on éteindra le réseau Internet de pays entiers, d’un seul clic. Si décidément, les choses ne se calment pas, on bloquera tous les moteurs.
De quoi réhabiliter la bicyclette, le livre et la chandelle.

La fête de l’épine

24 mars 2010

311-11

Il y a cette vieille idée que c’est la forêt qui a fait le singe et que la steppe a fait l’homme. La steppe en effet permet le nomadisme et la déterritorialisation, car la main et le pied peuvent enfin s’y libérer, et le larynx devenir plus « souple », et l’oreille plus fine, délivrée des bruits incessants de la forêt.

La métaphore joue encore. Le monde industriel est une forêt (assez puante) d’usines et de gazoducs. La cyber-steppe, propice à la déterritorialisation de notre temps, est liée à la virtualisation généralisée, l’abstraction croissante des rapports au réel, et aussi à la navigation nomadique dans un océan liquide de liens émollients, sans météo crédible.
Que pouvons-nous prédire?
Dans « Mille plateaux », Deleuze et Guattari disent que les lèvres sont « la déterritorialisation de la bouche » et les seins sont « des glandes mammaires déterritorialisées ». Que les lèvres puissent ensuite se re-territorialiser sur les seins, comme dans l’allaitement prolongé, explique la naissance du langage, et comment la bouche peut se remplir de mots, alléchée qu’elle est par la sensibilité des lèvres et la gymnastique quotidienne de la langue nouvellement née.
Où sont les seins et les lèvres du corps virtuel? Dans une secrète glande pinéale encore à découvrir? Dans les prodiges du corps augmenté, et donc progressivement diminué de lui-même? Sans doute.
Mais il nous faut aller plus loin encore.
Les nouvelles steppes, qui nous attendent loin de la forêt des villes anciennes et de leurs simiesques bruitages, seront sans doute moins brûlantes et extérieures, que tempérées et intérieures. Mais non, je ne veux pas parler ici de cavernes. La métaphore, quoique tentante, est trop platonicienne pour plaire au siècle outrecuidant de son immanence.
Alors, seront-ce des marécages ou des bayous? J’en doute, les alligators et les moustiques vous détérritorialiseraient un bras ou un pied le temps d’un demi-clic.
Alors où sont ces steppes?
Alors, je voudrais m’inspirer de Char qui voulait incinérer la multitude « d’épileurs de chenilles, de rétameurs d’échos, de laitiers caressants, de minaudiers fourbus, de visages qui trafiquent du sacré, d’acteurs de fétides métaphores ».
Eluard disait : « Le chien errant n’atteint pas forcément la forêt ». Où ira-t-il alors?
Char répondit, à son heure: « Le poète est retourné pour de longues années dans le néant du père. Ne l’appelez pas, vous tous qui l’aimez. S’il vous semble que l’aile de l’hirondelle n’a plus de miroir sur terre, oubliez ce bonheur. »
C’est assez clair, non?
Il n’y a plus qu’à rêver de retrouver « l’emmêlement somptueux dans le corps de la Voie lactée ». Là, peut-être, la steppe galactique libérera non seulement main, sein, voix, mais toute chair inutile, pour livrer passage à « la moelle épinière du Temps ».

La « position éminente »

23 mars 2010

sat-diamant-131006Pour comprendre la nature de la mondialisation à une époque donnée, il peut n’être pas inutile de se référer aux stratégies militaires d’occupation de l’espace global, elles aussi fort caractéristiques et révélatrices des grandes structurations à l’œuvre.
Pour illustrer ce point, je voudrais parler de la question actuelle des « positions éminentes » pour le contrôle des domaines publics mondiaux.

De tout temps, en matière de stratégie militaire, le contrôle des « positions éminentes » a joué un rôle essentiel. La maitrise des points hauts, ou de l’espace aérien en sont des exemples. De nos jours, il s’agit surtout de s’assurer le contrôle de la « position éminente » suprême : l’espace.
Rappelons qu’il y a environ 1000 satellites actifs actuellement en orbite. La moitié d’entre eux appartiennent aux Etats-Unis, et ceux-ci sont approximativement pour 50% d’usage civil et pour 50% d’usage militaire. Rappelons aussi que le 21 janvier 1967 un Traité international a banni la nucléarisation de l’espace – mais pas l’usage d’armes conventionnelles dans l’espace. C’est cette réalité que la polémique internationale autour du système de défense anti-missile révèle.

Dans le cadre d’une stratégie globale, que l’on a pu qualifier de « pax americana », l’armée américaine a identifié comme d’importance vitale divers domaines publics à l’échelle globale (« global commons ») : la mer, l’air, l’espace et le cyberespace (sea, air, space, cyberspace).
Elle a aussi défini une doctrine stratégique à leur égard, qu’elle a formulée ainsi: « La domination militaire des domaines publics mondiaux est un facteur clé de la position de puissance globale des Etats-Unis » (“The “command of the commons” is the key military enabler of the US global power position”).
Le contrôle des domaines publics mondiaux signifie que les Etats-Unis obtiennent beaucoup plus d’usages et d’avantages de la mer, ou de l’espace que les autres puissances, qu’ils peuvent empêcher leur utilisation par celles-ci, et que ces dernières perdraient tout engagement militaire sur les domaines publics mondiaux si elles cherchaient à en empêcher l’accès aux Etats-Unis. “Command means that the US gets vastly more military use out of the sea, space and air than do others, that it can credibly threaten to deny their use to others, and that others would lose a military contest for the commons if they attempted to deny them to the US.” Barry Posen, The Military Foundations of US Hegemony, International Security, Summer 2003, pp. 5-46 .

On trouve aussi formulée une doctrine plus “politique” des domaines publics mondiaux, traduisant de façon fort intéressante l’admission d’un lien structurel entre les « domaines publics » et le « bien commun » mondial. C’est la doctrine selon laquelle : « La stabilité des domaines publics mondiaux est en soi un bien commun » (“Stability within the global commons is a public good”).
Tout le monde a en effet un intérêt évident à une « stabilité » des domaines publics. La plupart des pays ont un très grand intérêt à cette stabilité, mais il est aussi vrai que d’autres pays, qui n’en tirent que peu d’avantages directs, restent de par leur degré de développement incapables de tirer tout le parti souhaitable des domaines publics mondiaux.
La puissance dominante, qui en tire des avantages tactiques et stratégiques absolument essentiels, estime en conséquence qu’il lui revient le rôle d’assurer la protection ou la garantie de cette stabilité. La question plus générale de savoir si cette stabilité est mieux garantie sous leur égide, plutôt que par un autre mécanisme, par exemple multilatéral, reste ouverte.

Mais ce qui m’intéresse surtout ici c’est le concept stratégique de « position éminente », dans le contexte plus large des sociétés de la connaissance.
La notion concrète de « position éminente » varie à l’évidence suivant les milieux où l’on opère. La volonté de « domination » (« command ») qui se traduit d’une certaine manière dans l’espace, comment se traduit-elle donc dans le cyberespace ?
Plus généralement, quelles sont les « positions éminentes » dans la société de l’information et de la connaissance?

On peut avancer par exemple les nœuds de concentration mondiale du trafic Internet, les treize « serveurs racine » du DNS (dotés du système « Carnivore » ou de logiciels d’analyse des données « deep packet inspection »).
Mais il y a aussi le contrôle de l’architecture des réseaux et de ses grandes « autoroutes de l’information » (citons le système d’espionnage Echelon pour les satellites et divers autres systèmes d’espionnage pour les fibres sous-marines). L’architecture logicielle générale, les routeurs (avec les trap-doors), la prééminence dans le domaine des virus et autres chevaux de Troie électroniques, font à l’évidence partie des autres « positions éminentes » dont il s’agit de s’assurer le contrôle. Voir à ce sujet http://www.eff.org/issues/nsa-spying.

Naturellement, si j’ose dire, les « domaines publics » de la société de l’information peuvent être « contestés » par d’autres puissances (« contested commons »). L’espace en fait partie. On cite souvent, à cet égard, le récent tir d’un missile chinois sur l’un de ses propres satellites. Cela a pu être interprété comme un « message » adressé au monde sur la question de l’arsenalisation croissante de l’espace.
Les attaques de cyber guerre (cf l’affaire Google) font partie du même scénario de « contestation des communs ».

Un autre exemple de « communs », à la fois contestés et enchevêtrés (couplant des questions de stratégie militaire globale, et des systèmes clé pour les sociétés d’information): le système GPS, qui se voit concurrencé par le système européen Galileo.

On pourrait utilement chercher d’autres aspects stratégiques du concept de « position éminente » dans le cadre des sociétés de l’information. Ainsi, quel statut donner au renforcement continu de la propriété intellectuelle depuis plusieurs décennies ? (Barrages de brevets, frappes juridiques préemptives). Le non-débat public et démocratique sur l’Accord commercial Anti-Contrefaçon (ACAC ou ACTA en anglais) en fait partie.
Font aussi partie de la stratégie du « contrôle des communs », les questions de la captation privative des capitaux cognitifs (Google), sociaux (Facebook), attentionnels (Twitter), humains (marchandisation des données personnelles, observation et de l’exploitation des « intentions » des usagers).

Il faudrait, plus généralement, s’interroger sur le rôle global, stratégique et tactique, des techniques d’appropriation et de domination du domaine public des informations et des connaissances, et les confronter à une réflexion, par ailleurs urgente, sur la nature même de l’intérêt général mondial.

« Terra nullius » et bien commun

21 mars 2010

jeanbaptiste

Au 15ème siècle, la boussole, l’astrolabe et le gouvernail d’étambot ont permis la découverte du Nouveau Monde. Considéré comme terra nullius, il attira les convoitises, et il fallut, moins de deux ans après, établir le traité international de Tordesillas (7 juin 1494) pour assurer son partage entre les deux puissances coloniales d’alors, l’Espagne et le Portugal. Ce traité traça une « ligne globale », incarnée par le méridien nord-sud passant 370 lieues (1770 km) à l’ouest des îles du Cap-Vert. A l’ouest de cette « ligne globale », les terres revenaient à l’Espagne, à l’est, au Portugal. Voilà pourquoi le Brésil est lusophone, et le reste de l’Amérique latine parle espagnol.
Après le tour du monde de Magellan, il fallut à nouveau s’entendre pour prolonger le méridien de l’autre côté de la Terre, afin, cette fois-ci, de se partager l’hémisphère oriental… L’un des enjeux était l’archipel des Moluques et ses épices. Le traité de Saragosse, signé le 22 avril 1529, établit la prolongation de ce méridien « global » à 300 lieues à l’ouest des Moluques, au profit du Portugal.

Ce petit rappel historique pourrait être généralisé ainsi: l’état des technologies définit de nouveaux « espaces » et dessine une nouvelle « géographie », ce qui induit des effets politiques globaux, et une forme de « mondialisation », caractéristique d’une période donnée.

Le partage du monde par des lignes globales s’appliquant sur des terres « nouvelles », réputées n’appartenir à « personne », est une métaphore éclairante de ce qui se passe sous nos yeux, dans un contexte évidemment différent, mais qui ne manque pas d’analogies avec le début des Temps modernes. Cette métaphore nous invite à examiner la relation entre des progrès technologiques spécifiques (comme les TIC, Internet et, demain, la convergence BANG), la découverte d’une nouvelle terra nullius (le cyberespace, et demain le nano-monde ou le nanocosme, ces territoires « d’en bas », où il y a beaucoup de place à prendre) et les constructions politiques qui vont s’en déduire.

Bien évidemment, le facteur technologique n’est pas suffisant à lui seul pour expliquer de tels bouleversements. Il faudrait certainement s’intéresser aussi aux logiques économiques en œuvre et au climat politique et social. On peut à cet égard évoquer la « convergence » des technologies, mais on pourrait aussi souligner la « divergence » d’un capitalisme qualifié de « schizophrénique » , confronté à une crise structurelle. On pourrait aussi évoquer, sur un plan plus idéologique, le lien probable entre le développement de sociétés dominées par des processus de plus en plus « abstraits » (de gestion, de structuration, de modélisation, d’interprétation), et l’apparition récente de l’idée (de l’idéologie ?) des « sociétés de l’information et de la connaissance ».

Pourtant, loin de piétiner, l’évolution des techniques continue à marche forcée et la nouvelle « convergence », dite BANG (Bits-atomes-neurones-gènes), entre les info-technologies, les nanotechnologies, les biotechnologies et les technologies cognitives, commence à s’observer, et vient en quelque sorte prolonger et transcender la convergence numérique (téléphone, télévision, informatique) démarrée dans les années 70. Alors que cette dernière avait culminé avec l’apparition du « cyberespace », célébré comme une nouvelle Amérique virtuelle à coloniser, la convergence BANG inaugure une révolution sociétale et cognitive bien plus large, qui ouvre des défis bien plus radicaux et bien plus profonds. Qu’il suffise d’évoquer les nano-armes, la réingénierie génétique du corps humain et la nano-médecine (la conception d’un Homo sapiens v.2.0), ou la géo-ingénierie planétaire, pour se faire quelque idée de ce qui nous attend.

Ces défis technologiques impliquent naturellement une réflexion sur leurs usages et leurs conséquences, sur l’économie politique des sociétés qui les mobiliseront à l’échelle mondiale, mais aussi une réflexion éthique sur leur devenir, à partir d’une meilleure compréhension de la nature du « bien commun mondial ».

La définition du « bien commun », et a fortiori d’un « bien commun » mondial, est depuis longtemps un difficile problème philosophique et politique. Ce problème, déjà délicat à l’intérieur d’une même sphère culturelle ou d’une même civilisation, se complique encore quand on le pose dans le contexte de la mondialisation.
Des représentations du monde fort diverses entrent alors en compétition pour imposer leurs points de vue hétérogènes. Les tenants des « valeurs asiatiques » par exemple nient l’idée de valeurs universelles, jugées comme n’étant que l’expression de valeurs dites « occidentales ».
Notons aussi qu’en Occident, les plus radicaux des conservateurs nient également l’existence même du « bien commun », qui ne serait qu’une « chimère », ou une abstraction sans signification. Cette position radicale s’inscrit depuis le Moyen Age européen dans la longue tradition des philosophies nominalistes.
Ce nominalisme a ensuite trouvé une traduction politique avec Thomas Hobbes, puis avec une longue théorie de penseurs conservateurs, de J. Bentham et E. Burke à F. Hayek et aujourd’hui les théoriciens « néoconservateurs ».

Face à des échelles de temps et d’appréciation fort diverses, par quel critère de jugement arrivera-t-on à mettre en balance les aspects contradictoires d’une politique de développement, a fortiori à l’échelle mondiale, où les intérêts les plus contradictoires se heurtent frontalement?
Quel concept de référence, acceptable par tous, ou tout au moins par une majorité significative (une majorité « qualifiée ») des humains vivant aujourd’hui sur cette planète, et prenant en compte leurs intérêts du moment mais aussi ceux des générations suivantes, pourra servir à arbitrer entre les divers aspects positifs et négatifs d’une politique mondiale donnée, dans le domaine de l’énergie, de l’environnement, du climat, des réseaux numériques, des biotechnologies ou des nanotechnologies ?

Historiquement on a pu observer la conquête des « terres (prétendument) vierges » (terra nullius), le pillage des communs (terra communis), la privatisation des terres communales. On peut ici évoquer le mouvement des « enclosures » en Grande-Bretagne aux 16ème et 17ème siècle, prolongé ensuite au 19ème siècle pendant la révolution industrielle) pour soutenir un changement de modèle économique et sociétal. Les propriétaires trouvaient plus rentable de consacrer les terres arables aux pâturages afin d’augmenter la production de laine.

Qu’en est-il dans le contexte des sociétés de l’information ? Observe-t-on des phénomènes analogues ?
Peut-on observer un mouvement de « clôture » des communaux dans le domaine de l’information et des connaissances ?
Pour répondre à cette question, relevons d’abord quelques exemples de tels communaux informationnels.

L’ « espace public » de la société de l’information est constitué par :
-le domaine public de l’information, informations gouvernementales, documents, données, logiciels, et en général tous les contenus appartenant au patrimoine commun de l’humanité, pouvant constituer une immense bibliothèque et logithèque publique mondiale, libre d’accès et d’utilisation ;
-les domaines publics mondiaux, les « global public goods », qui peuvent être matériels (comme les fréquences du spectre électromagnétique, ou les orbites satellitaires) ou immatériels (normes, standards, protocoles). Ces biens peuvent être sur-utilisés ou sous-utilisés, et posent des problèmes spécifiques de régulation ;
-les institutions du secteur public intéressées par l’information et la connaissance, comme les écoles et universités, les bibliothèques et archives, les centres de documentation et de recherche. Le rôle économique des institutions relevant du secteur public est considérable. Leur influence de prescripteur, leur capacité de mise en réseau internationale par l’intermédiaire des « puissances publiques » acceptant la mise en commun de leurs efforts, peuvent aider à appuyer des politiques publiques incitatives et contribuer à définir concrètement la notion de « service essentiel mondial » et celle de service « d’utilité publique mondiale », dans le cadre de la société mondiale de l’information.

Dans ces trois domaines, assiste-t-on à un renforcement du caractère public et commun de ces ressources, se traduisant en termes d’accès, de qualité, d’efficacité, ou au contraire à leur privatisation et appropriation, et au désinvestissement de la puissance publique?

Le modèle postindustriel d’une société de l’information et de la connaissance peut sans doute favoriser lui aussi des stratégies d’appropriation des « communs » ou au contraire leur sanctuarisation. Qui en décidera?
Si l’on doit se contenter de tirer les leçons de l’histoire, il faut se préparer à l’idée que seront instaurées de nouvelles « clôtures », mais aussi un nouveau « Nomos de la terre » (selon l’expression fameuse de Carl Schmitt). Où passeront les « nouvelles lignes globales » du nouvel ordre informationnel? Dans les disques durs ? Les territoires ? Les lois ? Les gènes ? Les esprits?

Dans ce nouveau « nomos » global, comment concevoir une régulation (gouvernance d’Internet, anti-trust), une protection des droits de l’homme (libre expression, vie privée) et une garantie d’équité de l’accès aux informations et aux connaissances ?

Plus généralement, lorsque des concepts comme celui de « société de l’information ou de la connaissance » sont proposés, on peut légitimement penser qu’un tel objectif exige une conception plus claire de « l’intérêt général à l’échelle mondiale », ou du « bien commun mondial ». Alors, la question devient: qu’entend exactement par « société de l’information », du point de vue du bien commun mondial ?

Liberté, Egalité, Fraternité

17 mars 2010

trinite

Cette belle devise a encore beaucoup d’avenir. Mais elle a aussi un riche passé, un peu mouvementé d’ailleurs. Voir le livre de Mona Ozouf à ce sujet.
Je rappellerai quelques prises de positions assez révélatrices, par exemple celle d’un certain Dupont (1834) appartenant à la Société des droits de l’homme, qui disait: « Tout homme aspire à la liberté, à l’égalité, mais on ne peut y atteindre sans le secours des autres hommes, sans la fraternité. » Il y a aussi Pierre Leroux qui affirmait que la liberté était le but, l’égalité le principe, et la fraternité le moyen.
Curieusement, il voulut donc proposer de changer l’ordre des mots, en « Liberté, fraternité, égalité ». Mais en reprenant les catégories mêmes de Leroux, on pourrait tout aussi bien proposer « Égalité, fraternité, liberté », mettant ainsi le principe au début, et le but supposé en fin de triptyque.
En 1852, le futur Napoléon III, ordonna en tant que Président de la République d’effacer la devise de tous les documents et bâtiments officiels. Auguste Compte soutint Napoléon III en la matière, et clama que l’égalité était un « symbole de l’anarchie métaphysique ». Il préférait la devise « Ordre et Progrès », que le Brésil reprit d’ailleurs.
Rappelons aussi que Proudhon pensait que la fraternité était un mot vide de sens. En revanche, Charles Maurras appréciait le concept de fraternité, mais il trouvait que la liberté était une chimère, que l’égalité était une insanité (voir son Dictionnaire politique et critique).
Charles Péguy voulait garder la liberté et la fraternité, mais pas l’égalité, qu’il considérait comme devant mener à une homogénéisation abstraite des individus. En revanche, la fraternité évoquait pour lui à la fois la charité chrétienne et la solidarité socialiste.
A l’extrême (droite), Georges Vacher de Lapouge voulait imposer une nouvelle triade: « Déterminisme, Inégalité, Sélection ».
(J’ai utilisé ici des références trouvées sur Wikipédia).

On pourrait s’interroger sur le besoin de se donner une devise à structure ternaire. Y aurait-il un lien inconscient ou non avec, par exemple, la trinité chrétienne? Bien malin qui pourrait le dire. La liberté évoquerait alors celle de Dieu le Père, créateur de toutes choses, l’égalité pointerait vers le Fils de Dieu, qui nous a effectivement appris que les plus misérables sont bien les égaux des plus riches et des plus puissants, et la fraternité évoquerait naturellement l’amour que le Saint Esprit « incarne ».

La fière devise républicaine serait-elle donc au fond un manifeste chrétien?

L’art des chimères

16 mars 2010

Fouquieria splendens EcDans les années 70 les TIC n’étaient que de simples « médias ». Dans les années 80 et 90, les idées d’ « économie de l’information » et de « société de l’information » commencèrent à s’imposer, et des métaphores comme celle des « autoroutes de l’information » semblèrent désormais trop techniques et trop étroites. On chercha ensuite, à partir des années 2000, à introduire des paradigmes plus larges comme celui de « société de la connaissance ».
Le mot « connaissance » ne va pas sans certaines ambiguïtés. Etymologiquement le mot anglais « knowledge » fait référence au pouvoir et à l’utilité. En français, le mot « savoir » a la même origine que sagesse ou sapience. En russe, “знание” vient de la racine indo-européenne , donner naissance à , engendrer. On a ainsi trois différents paradigmes pour la connaissance : le pouvoir, le savoir, la création.
Il est important de garder cela à l’esprit, pour comprendre les diverses manières dont la « connaissance » peut être adaptée à tel ou tel ordre social, à telle ou telle idéologie. La connaissance vue comme « pouvoir » a un impact sur les questions de liberté d’expression ou de contrôle des personnes. La connaissance interprétée comme « sagesse » joue son rôle dans la recherche de la justice sociale ou de la consolidation du tissu social. La connaissance, en tant que « création » est au cœur de l’invention, de la cognition, de la recherche.
Quant on parle de « société de la connaissance », lequel de ces paradigmes prime-t-il?

La réponse ne va pas de soi — contrairement au discours ambiant. Ce qui est sûr, c’est que les TIC, par elles-mêmes, ne sont pas productrices de paradigmes sociaux. Elles proposent un éventail de possibles, mais c’est bien un certain ordre politique, juridique, social, qui in fine donne leur sens (leur paradigme) socialement acceptable ou reconnu aux TIC.

Si l’on en doute, posons-nous quelques questions simples. En quoi les TIC peuvent, par exemple, aider à réparer le système financier international ? Mettre une fin aux paradis fiscaux ? Lutter contre le changement climatique ? Prévenir de nouvelles guerres? Garantir des élections libres? Réduire la pauvreté? Nul doute que les TIC peuvent jouer un certain rôle dans ces questions d’intérêt général, mais ce rôle est-il seulement instrumental, ou peut-il être décisif ?
Ou bien est-ce que la « décision » en ces matières ne peut être avant tout que de nature politique ou cognitive ?

Mais il est vrai que le rôle des TIC dans nos sociétés n’est pas seulement instrumental. Il est aussi mental. Les TIC façonnent une certaine vision du monde. Marshall McLuhan disait que la typographie, à partir de l’invention de Gutenberg, avait « hypnotisé » l’esprit des modernes, et que l’écriture alphabétique (syro-phénicienne) avait amorcé un processus de schizophrénisation chez les Grecs . Il parlait de la « puissance détribalisante de l’écriture phonétique ».
Je le paraphraserai en parlant de la puissance schizoïde des réalités virtuelles ou augmentées, mais aussi de la puissance retribalisante de la « réalité-fusion », et de la convergence BANG généralisée.
Les mondes virtuels représentent une réalité propre, où la simulation et les communautés virtuelles tendent à créer un “deuxième monde”, qui ne visent pas à remplacer le “premier monde”, celui de la réalité réelle, mais plutôt à l’ « augmenter ». Les étiquettes géo-spatialisées (GPS, RFID, Internet of things), le calcul ubiquitaire, l’enregistrement de données personnelles tout au long de la vie (Lifelogging), les scanneurs rétiniens, la nano- ou la télé-présence avec retour de force haptique, les « spimes » (space + time) ou les “blogjects” (blogging objects) en sont quelques facettes.
On peut avancer que l’accumulation, la densification et la systématisation de tels outils contribuent à l’émergence d’une « réalité-fusion », qui se caractérise par un effacement des frontières entre la réalité et la virtualité, produisant une culture de l’ « everyware », c’est-à-dire une culture où, partout et à tout moment, des systèmes ou des procédés viendront « augmenter » notre expérience de la réalité réelle.
Dans ce contexte, il faudra surveiller de près la convergence annoncée des Bits, des Atomes, des Neurones et des Gènes (BANG). Quand l’industrie des semi-conducteurs aura atteint la barrière des 20 nm et sera véritablement bâtie autour des nanotechnologies, un point de non-retour sera atteint.
La prolifération de nano-produits, le développement d’une biologie synthétique, la manipulation à grande échelle des écosystèmes et du climat, la fertilisation des océans par la géo-ingénierie, l’ingénierie génétique extrême modifiant la structure même du corps humain, feront partie du tableau d’ensemble.
On pourra alors peut-être prendre au sérieux la prédiction de futurologues comme Ray Kurzweil, qui affirme que nous allons vers une « singularité ». Notre intelligence transcendera, dit-il, ses « limitations biologiques », et pourra s’incarner sur d’autres supports, permettant de devenir des « trillions » de fois plus puissantes.

Admettons que ces prédictions se réalisent. La question de base restera cependant la même. Ces nouveaux nano-outils, cette ré-ingénierie générale de l’homme et de la terre se mettront au service de quelle finalité ?

Autrement dit, je pense que les fictions ou chimères technologiques du futur ne nous permettront pas, par elles-mêmes, de juger si des idées comme celles de “bien commun mondial” sont des fictions et des chimères philosophiques, comme le pense les nominalistes et les philosophes néo-conservateurs, ou si elles sont susceptibles d’un consensus mondial.