
Puisque mode il y a, cédons-lui, un peu. A mon tour de proposer une pique ou deux contre « le plus influent intellectuel français » de nos jours (ici raccourci en PII) — ainsi dénommé d’après le classement indiscuté d’une gazette états-unienne. Bernard-Henri Lévy est célèbre depuis une certain émission de Pivot dans les flamboyantes années 70, où il a alors ébloui la France par son abattage verbal. Depuis, son aura médiatique n’a cessé d’augmenter dans le firmament. D’où les larges colonnes à lui ouvertes, et les temps d’antenne à lui fournis.
Dans une récente entrevue donnée à Libération, daté du 13-14 février 2010, le PII fait la promo de son dernier livre ( »De la guerre en philosophie »), qu’il résume ainsi: « La philosophie est une arme contre les salauds. Les vrais. »
Qui sont-ils, ces « salauds »? Il y a d’abord, nous dit-il, tous ceux qui « sévissent dans ces guerres réelles ». Sic. Archi-sic. Le PII ne cherche apparemment pas à discriminer, dans cette réponse elliptique, les bons et les méchants guerriers. S’il fallait le prendre au pied de la lettre, tous les fauteurs de guerre, de quelque bord qu’ils soient, seraient-ils alors des « salauds », des « vrais », puisqu’ils sévissent dans les « guerres réelles »?
Hola! N’allons pas trop vite. La fulgurance du PII lui a fait énoncer un peu trop vite ce slogan lapidaire, mais sans doute ne voulait-il pas aller si loin. Entrons dans le détail.
Sachant que les jaloux l’accusent de se prétendre « philosophe » alors qu’il n’a jamais proposé de « vrais » concepts, le PII s’insurge. Si, si, il en a produit plusieurs! Lesquels par exemple? « Eh bien, en voici un: le concept de « volonté de pureté » que j’ai monté, agencé, usiné, finalement assez tôt et qui m’a été d’un grand secours ». Il nous explique que c’est cela qui lui a permis d’élucider ce qu’il appelle « le mystère de ce fils de bonne famille », Omar Sheikh, l’organisateur du kidnapping de Daniel Pearl. Ce serait en effet ce concept du PII, la « volonté de pureté », qui lui a permis de comprendre pourquoi Omar Sheikh, « formé dans les meilleures écoles anglaises, musulman parfaitement intégré, [est devenu] tout à coup le pire des assassins ».
D’ailleurs, Omar Sheikh lui-même, lorsqu’il fut interviewé au fond de sa prison sur les motifs de ses actions, aurait répondu, selon le PII: « Voyez ce philosophe français… C’est en effet à peu près ça… » (sic). Omar Sheikh adoubant le PII! C’est trop! Le PII a dû être un excellent élève, avec de très bonnes notes. Il lui en faut encore, la soixantaine passée. Il va maintenant les recueillir, ces notes appréciatives, des lèvres mêmes du « pire des assassins ».
Mais on est encore loin de l’essentiel. Quel est le vrai débat? Le seul débat qui importe aux yeux du PII « tourne en gros autour de la question de l’universel ». Ah! ça c’est du sérieux, question concept. « Pour le dire vite, il y a un universel paulinien, romain, donc extensif: celui de [Alain] Badiou. Il y a un universel juif, non catholique, intensif, qui fut celui de mon ami Benny Lévy et qui est en gros, le mien. » D’un côté il y a « l’apôtre qui pense le monde sous la modalité du mesurable, de l’évaluable, de l’équivalence généralisée ». De l’autre, on trouve « le prophète qui dit un monde de pures singularités, qui sont chacune, incommensurables à toutes les autres. »
Hum!
Évidemment tout cela est dit « en gros », donc les détails manquent. Ils sont noyés dans cette double antonomase. D’un côté, « l’apôtre », ici figuré par saint Paul, et associé à un universalisme numérique, chiffrable et nivelant (l’équivalence générale). De l’autre, « le prophète », qui ne dit que de « pures singularités ».
Un peu plus haut, la « volonté de pureté » était associée aux « pires assassins ». Ici, les « pures singularités » ne relèvent plus que de « l’universel juif, non catholique » et du « prophète ». Quel prophète? C’est une antonomase, vous dis-je. le « prophète » parle au nom de tous les prophètes, plus Benny Lévy, plus le PII.
On voit que le PII n’a pas perdu la main. On retrouve la figure préférée du manichéisme et du dualisme radical: il y a « eux », et il y a « nous ». Eux contre nous. Une bonne « guerre contre les salauds » en perspective? Voyons la suite.
L’entrevue se poursuit et le PII attaque alors « cette fameuse « question du mal » dont disputent les philosophes depuis des siècles: « Peut-on, ou non, liquider le mal? » Ou: « Les sociétés humaines sont-elles curables ou y a t-il, en elles, de l’incurable? » Et vous voyez bien que ce type d’énoncés ne se conçoit pas si l’on n’y entend pas l’écho de ces vieilles querelles théologiques entre pélagiens (l’hérésie qui pariait sur la nullité du mal radical) et augustiniens (la croyance au péché originel et en une part, donc, de l’humanité qu’on ne guérira jamais). Fukuyama, par exemple, est une sorte de pélagien. Il y a du pélagisme diffus chez les écolos d’aujourd’hui. Et, bien sûr, chez les tenants du retour à l’hypothèse communiste… »
Petite note en passant: Le normalien d’Ulm, féru de débats théologiques, introduit ici un nouveau mot. Le « pélagisme ». Qu’est-ce? Une sorte de mal de mer, peut-être, du moins si l’on en croit la possible étymologie grecque (pelagos)? Non, en fait, le PIIF a simplement mis « pélagisme » pour »pélagianisme« …
Eux contre, nous disions-nous. « Eux », ce sont donc les « universalistes pauliniens », les pélagiens, les écolos, et… les communistes. « Nous », ce sont les « universalistes juifs », les prophètes et les augustiniens. Dans quel camp mettrons-nous Marx, par exemple? « Marx est un immense penseur, un écrivain considérable », nous dit le PII, qui s’y connait, « mais on ne fabriquera jamais, à partir de lui, que de l’ordre et de la servitude. » OK. Exit Marx, qui va chez les « eux ». Où est Polanski? « L’affaire Polanski a été un vrai marqueur (…) l’extradition vers les Etats-Unis serait une infamie ». Claro! Polanski fait indubitablement partie des « nous ». Où sont Max Weber ou Barack Obama? Selon le PII, Weber a établi qu’il y avait « une « éthique » du capitalisme intimement liée à des catégories d’origine « religieuse ». Alors on ne va pas commencer à pousser des cris d’orfraie sous prétexte qu’on nous demande de réintroduire de la morale dans cette jungle qu’est devenu le néocapitalisme! C’est le bon et beau geste d’Obama. » Ouf! Weber et Obama font partie des « nous ».
En résumé, voici ce que propose le PII:
1. La « volonté de pureté » est le concept qui permet d’éclairer les motivations des « pires des assassins ».
2. L’universalisme paulinien, « catholique », prône « l’équivalence généralisée », et rejoint ainsi l’hérésie « pélagienne » qui parie sur la « nullité du mal radical ».
3. La théologie augustinienne, par sa croyance au péché originel, prévoit que « l’humanité ne guérira jamais ». Elle vient en appoint à « l’universalisme juif », qui ne reconnaît que les « singularités incommensurables ».
Le PII a clairement choisi son camp, celui des bons contre les méchants. Les méchants il y en aura toujours. Ils sont du côté des « eux ». Les bons, ce sont les « nous ». Quant aux « purs », ils sont du côté des méchants (sauf bien sûr quand ces « purs » sont de « pures singularités », car ils sont alors du côté des bons).
Et les enfants? Où le PIIF les met-il? « L’enfant est plus proche du péché originel », nous dit-il, et d’ailleurs Freud évoquait sa « perversion polymorphe ». L’enfance, donc, va chez les « eux ». Car ils ne sont certes pas « innocents », et en plus ils sont incultes. Le PIIF met au-dessus de tout« le primat de la complexité, de la culture — le fait, en gros, que plus un humain est élaboré, civilisé, mieux c’est. »
Le PII a l’esprit un peu embrouillé. Il abhorre la « volonté de pureté ». Mais à la façon des manichéens, il assure qu’il y a du « mal radical » sur cette terre, contre lequel il faut faire « la guerre ». Il condamne de la plus sévère façon les « pélagiens » et les « catholiques » qui continuent de prétendre que le monde n’est pas radicalement mauvais. Alors qu’il y a tant de « vrais salauds » à épurer.
Le PII, tout à la fois, exècre ceux qui « veulent la pureté », part en guerre contre les « salauds », et se mire dans sa « pure singularité ».
Contradiction? Même pas. La « pure singularité » peut absolument tout se permettre, n’est-ce pas?