La nature, la conscience, la liberté sont en chinois basées sur l’idée du « soi ». Mais ce « soi » miroite de nuances diverses.
La nature 自然, zìrán, c’est un « soi » 自 qui est « ainsi » 然, ce dernier caractère pouvant signifier aussi « correct », « droit ». Donc la nature est « ainsi » et non pas autrement. Elle est « droite » et non pas fausse. Elle présente l’immanence de son essence comme « telle ». Elle est toute dans ce « tel quel ».
La conscience 自觉, zìjué, c’est un « soi » 自 qui « s’éveille » 觉. L’image semble banale. Le sommeil prend fin, et alors la conscience commence. Je me réveille — je sens, je suis conscient. Mais cette image peut se répliquer, et se compliquer. D’autres réveils attendent peut-être le « soi ». Ce qui est sûr c’est que seul ce « soi » peut passer d’un éveil à l’autre ; seul le « soi » peut passer d’un « ainsi » à un autre « ainsi », de ce « tel » à un tout autre « tel ».
La liberté 自由 zìyóu est un « soi » 自 qui est « cause » 由. Cause de quoi ? Eh bien, « cause de soi », naturellement ! En partie du moins. La liberté n’est pas cause de la partie du « soi » qui est « ainsi ». Cela c’est la part de la « nature ». La liberté est cause de ce qui, en « soi », peut s’éveiller à une autre conscience de « soi ».
Je tire de ces constats la leçon suivante. Là où l’Occident voit des antinomies, par exemple entre la nature et la liberté, ou entre la nature et la conscience, la pensée chinoise voit surtout l’occasion de déceler un fil conducteur, le fil du soi.
Le fil de soi
21 avril 2013仁 Humanité et noyau
16 avril 2013Rén, 仁, est composé du caractère « homme » et du caractère « deux ». Le dictionnaire Ricci de caractères chinois indique que le premier sens de Rén, employé en philosophie chinoise, est: « Humanité, vertu d’humanité; sens de l’humanité. Disposition d’esprit qui ouvre à la bienveillance envers autrui, libérale, universelle et désintéressée; participation de l’homme à la vertu du Ciel ». D’autres sens dérivés mais proches sont : « Vertu parfaite ». « Montrer de la bienveillance ». « Doux ».
Mon attention a été attirée par l’un des sens possibles parmi les neuf relevés par le dictionnaire, à savoir: « Amande d’un noyau; graine; pépin; noyau d’une cellule ».
Ainsi Rén connote à la fois l’humanité (dans le sens de la vertu morale) mais aussi le noyau même de la vie, la partie centrale de la cellule. J’aime ce saut métaphorique improbable, reliant l’idée singulière du principe vivant à l’intérieur de chaque cellule, et l’idée universelle de la bienveillance bouddhique. Et j’aime que cette singularité et cette universalité soient traduites par une forme duelle [homme + deux], qui d’ailleurs associe deux « deux » idéographiques: l’idéogramme de l’homme, qui se présente comme un « deux » (les deux jambes, dressées droites, verticales, qui portent l’homme et le signifient) et l’idéogramme du « deux » mathématique, vu comme empilement de deux traits horizontaux.
Outil
28 mars 2013Je lis dans le Fayan de Yang Xiong ceci: « En quoi consiste la ressemblance entre l’homme de bien et le jade? – Ses lignes sont pures, et sa texture est tiède; doux mais solide, anguleux mais poli, indescriptible dans sa profondeur. » (ch 12, 4)
Pourquoi le jade? Parce que: « l’homme de bien ne devient pas un outil ».
Classiques
15 février 2013Je passe cette frontière aéroportuaire après avoir enregistré une valise pour la soute de l’avion. Au contrôle de police un fonctionnaire me demande de le suivre, et me fait descendre sur le tarmac. Là, trois autres fonctionnaires m’attendent autour de ma petite valise rouge posée un peu à part. « Cette valise est bien à vous? Pouvez-vous l’ouvrir s’il vous plaît? » Ce que je fais. Parmi quelques vêtements, six volumes de la collection de la Pléiade, des classiques. Un douanier en prend un, le Platon, et le feuillette soigneusement. « Vous êtes professeur? » demande-t-il, semblant un peu dépité.
Au scanner de l’aéroport, sans doute, ces livres assez denses et compacts devaient avoir l’apparence de « briques » de quelque substance prohibée.
Une éthique des transformations mondiales
8 janvier 20131. Le « changement global » est un phénomène complexe, systémique, multiple, fragmenté, et opacifié. Il y a en réalité plusieurs changements globaux qui opèrent simultanément, et qui affectent des domaines divers, plus ou moins corrélés, interdépendants. L’augmentation rapide de la population, le changement climatique (principalement dû aux gaz à effet de serre et à la diffusion de CO² dans l’atmosphère), le pic dans l’usage des énergies fossiles, l’acidification des océans, la pénurie d’eau douce et de terres arables, la diminution de la biodiversité, sont autant de dimensions du changement, et de menaces pour le développement durable. L’extrême complexité systémique des changements (d’où la non linéarité prévisible des réactions du système) se double de la difficulté à inférer à partir de temps longs de gestation, des temps rapides d’accélération, avec des points critiques, des points « catastrophiques » ou des points de « basculement » (« tipping points »). (Ex : le permafrost, en dégelant, pourra dégager des quantités gigantesques de méthane). Le changement global c’est aussi la dispersion et la fragmentation des causes, des opérateurs, des décideurs, des intérêts ; l’hétérogénéité des approches, des niveaux de discours, des niveaux de pouvoir, l’opacité des décisions effectivement prises, des jeux de langage, l’hypocrisie, les illusions, les chimères, les manipulations. Mais une analyse plus pénétrante fait aussi apparaître des lignes de force communes (convergence, complexité, interdépendance, propriété vs. intérêt général, et des questions conceptuelles entièrement neuves et radicales sur la vie ou la nature, le monde et l’humanité).
2. En conséquence, une nouvelle « grande transformation » des sociétés semble inéluctable à l’échelle mondiale, et à relatif court terme. Cette « grande transformation » doit être pensée, discutée, aménagée, régulée, et approuvée démocratiquement. Elle apparaît même à certains comme un « impératif éthique », impliquant par exemple l’élaboration d’un « contrat social mondial », prenant en compte l’exigence de transformations à l’échelle planétaire. Il s’agit d’assurer au mieux le passage vers une société mondiale « post-fossile ».
3. Dans le même temps apparaissent de nouveaux domaines et objets techniques, au sein d’ambitieux programmes génériques de recherche (comme les nanotechnologies, les biotechnologies, la biologie de synthèse, ou la géoingénierie) qui peuvent (ou semblent pouvoir) apporter des solutions à hauteur des défis globaux. D’où des raisons pour un nouvel optimisme. Mais on assiste aussi au déferlement de promesses hasardeuses (« hype »), d’exagérations médiatiques et d’initiatives guidées par la perspective de profits rapides et de nouvelles appropriations globales des « commons ».
Les solutions techniques que l’on fait miroiter peuvent être ciblées, spécifiques (par exemple le piégeage du CO² afin d’atténuer l’effet de serre, la désalinisation pour lutter contre l’appauvrissement des ressources en eau douce, le traitement des eaux usées…).
Mais elles peuvent être aussi présentées comme des utopies générales, avec une crédibilité appuyée par des soutiens politiques conséquents de la part de grands opérateurs nationaux ou régionaux. Ainsi les nanotechnologies ou la biologie de synthèse portent de nombreux espoirs. Elles permettent de viser rien de moins qu’une « transformation de la civilisation ».
Cependant, les techno-sciences sont devenues elles aussi une source de risques. Elles pourraient même faire davantage partie du problème que de la solution, constituant selon certains la principale menace à la survie de l’humanité .
L’influence politique et sociale des techno-sciences augmente d’autant plus qu’elles « convergent »: convergence des nano-, bio-, info-technologies, et des technologies cognitives (NBIC), convergence des bits, des atomes, des neurones et des gènes (BANG).
4. Devant cette complexité systémique et programmatique, des formes embryonnaires de gouvernance se mettent en place (GIEC-IPCC, UNFCCC, OCDE, EGE-EU), mais semblent s’affaiblir dans le contexte de « crise » économique globale, qui vient compliquer la donne. Ainsi l’échec relatif de la réunion de Doha en décembre dernier (COP18 CMP18- 2012) montre la difficulté de renforcer l’esprit du protocole de Kyoto, 20 ans après l’adoption de la CCNUCC (UNFCCC). On observe la cacophonie des parties prenantes et leur confusion quant aux niveaux d’intervention requis : économiques et politiques, « éthiques, juridiques, sociaux (ELSI) » et « environnementaux, sanitaires et sécuritaires (EHS) ».
D’un côté, de grands acteurs politiques et économiques sont absents de programmes comme le protocole de Kyoto et nient la crédibilité des organes des Nations unies. De l’autre, des pays font preuve de volontarisme et demandent une révision de la Charte des Nations unies pour prendre en compte le défi mondial du développement durable.
5. Il est temps de promouvoir une philosophie et une éthique des « transformations mondiales ». Les approches éthiques sectorielles (éthique des sciences et des technologies, bioéthique, nano-éthique, éthique de l’eau douce, éthique du changement climatique) ne suffisent pas à appréhender la complexité plus globale et plus systémique des enjeux. Il faut envisager d’aborder le problème avec toutes les dimensions politiques, sociales, économiques (présentes dans une « éthique des transformations mondiales »). Il faut les compléter par une meilleure analyse de la nature éthique et philosophique des « sociétés de la connaissance ». Il faudrait développer même une « épistémologie politique » (une analyse politique des avantages et inconvénients de la convergence épistémique et de l’émergence possible de « singularités » – ou de catastrophes – du point de vue de leur régulation, et des retombées sur les sociétés).
L’économie politique date du 19ème siècle. Le moment semble venu d’étudier l’impact politique des nouveaux régimes épistémiques, de faire une analyse épistémologique et éthique de leur convergence ou de leur divergence possible avec les régimes classiques des sciences naturelles, humaines et sociales, telles que développées aux siècles précédents.
L’approche éthique doit de plus affronter des défis nombreux, propres à la mondialisation des questions.
Au-delà de valeurs éthiques de base (dignité, liberté, égalité, solidarité, justice, droits humains), il faut harmoniser les éthiques développées dans des contextes culturels ou nationaux divers. Une réflexion sur les défis éthiques de la mondialisation doit traiter aussi le problème des zones « sans éthique ». Sans même parler d’États faillis, ou de zones de non-droit, il faut se préoccuper de l’existence de zones de « dumping » éthique, social ou fiscal.
La réflexion sur une éthique de la transformation mondiale doit aller au-delà des questions d’harmonisation. Elle ne peut échapper à la question de la finalité que l’humanité peut donner à son propre développement, comme en témoignent les diverses formes qu’une telle éthique pourrait prendre: anthropocentrique, bio-centrique, ou éco-centrique.
Cette réflexion doit aborder le problème philosophique de la condition humaine face à son développement irréfléchi, « impensé », et peut-être même « impensable ». H. Arendt avait prédit que toutes nos « connaissances » et notre « know how » pourraient faire de nous des « créatures privées de pensée ».
“If it should turn out to be true that knowledge (in the modern sense of know-how) and thought have parted company for good, then we would indeed become the helpless slaves, not so much of our machines as of our know-how, thoughtless creatures at the mercy of every gadget which is technically possible, no matter how murderous it is.” (H. Arendt, The Human Condition, 1958, p. 3)
Ainsi les nano-biotechnologies imposent presque subrepticement un nouveau « régime épistémique », avec des questions cruciales sur la nature et l’artificiel, la vie et la non-vie, « l’augmentation » de la nature humaine ( »l’homme v.2.0″), qui doivent sans doute recevoir une attention beaucoup plus large que celle des comités d’éthique ad hoc.
Et surtout, il faudrait compléter la réflexion éthique sur les nouveaux régimes cognitifs par une philosophie politique de la mondialisation.
La planétarisation des enjeux de gouvernance implique une refondation du politique, de la démocratie, à travers un dialogue science-politique-société complètement renouvelé et renforcé. La menace sur la survie même de l’humanité implique que toutes les valeurs éthiques elles-mêmes sont directement menacées. Tout comme la vérité est la première victime en cas de guerre, l’éthique serait la première victime d’une panique planétaire, si les prédictions (paraissant aujourd’hui encore lointaines, abstraites, improbables) se révélaient crédibles, tangibles, imminentes. Si la figure de « l’homme, loup pour l’homme » se mondialisait, quel Léviathan ou quel Prince mondial pourrait imposer son « ordre »? Quelles oligarchies s’imposeraient-elles dans le chaos? Le « principe de précaution » ne devrait-il pas s’appliquer dès maintenant à prévenir par l’information, l’éducation, la participation du public l’apparition d’une panique planétaire (sociale, économique ou boursière) avec les premiers prodromes de la catastrophe?
6. Que faire ? Les forces et les dynamiques à l’œuvre sont puissantes. Mais on peut accompagner, en l’anticipant autant que possible, l’aggravation prévisible des menaces globales. Un suivi permanent, interdisciplinaire, de ces menaces doit associer les ressources des sciences de la nature et des sciences humaines, et faire participer tous les niveaux des sociétés développées et en développement (particulièrement les jeunes et les femmes). Un immense effort permanent de réflexion et d’analyse doit être consacré à la marche des nano- et des biotechnologies, et affronter toutes les dimensions du changement social, économique, scientifique et technique. Un compte rendu, « en temps réel », et une diffusion mondiale des acquis ou des échecs, serait une première dans l’histoire de l’humanité. Ce processus pourrait s’accompagner d’une approche éthique des « sociétés de la connaissance » en tant qu’elles jouent un rôle dans les processus de transformation mondiale (culture de la participation citoyenne, transparence démocratique, éducation à la pensée systémique et à la pensée critique, accès ouvert aux savoirs collectifs et au domaine public de la connaissance et des données).
7. Une chose est sûre : la question de la responsabilité des techno- sciences est devenue beaucoup trop grave pour qu’on laisse le soin d’en débattre aux seuls scientifiques. Quant à la responsabilité des politiques à entreprendre, il n’est pas interdit de faire l’hypothèse que l’on ne peut pas la laisser aux seuls politiques (trop souvent liés au court-termisme de leur mandat).
D’un point de vue tactique, on peut identifier des secteurs stratégiques d’intervention et de « positionnement éminent ». Par exemple :
Les « Global Commons » (la res communis mondiale). Le patrimoine mondial de l’humanité en tant que “domaine public” (régi par les autorités étatiques) ou en tant que “domaine mondial” régi par des formes de gouvernance mondiale. Le patrimoine intergénérationnel.
Les « Global Commons » peuvent avoir diverses formes (l’espace extra-atmosphérique, la couche d’ozone, la « zone » maritime de haute mer et les richesses minières des océans, le spectre électromagnétique, mais aussi de nouvelles frontières comme les “Nano Commons”). L’un des plus grands défis posés aux politiques publiques du 21ème siècle est de définir les principes éthique d’une lutte contre la “Tragedy of the Commons”.
Ceci inclut une réflexion approfondie sur les nouveaux paradigmes de la propriété intellectuelle (notamment dans le domaine des nanotechnologies et de la biologie de synthèse), ainsi que sur le principe d’une nouvelle fiscalité des « commons », que l’on pourrait appliquer aux fins d’une redistribution équitable. Le principe d’une telle fiscalité mondiale a déjà reçu un commencement de mise en œuvre avec l’idée de taxer les opérations financières (Taxe Tobin) ou de taxer les voyages aériens.
Mais à l’ère de la dématérialisation de l’économie, l’idée d’une taxe numérique ou d’une taxe sur les données personnelles pourrait faire son chemin. Il s’agit d’adapter les fiscalités nationales, régionales ou mondiales à l’« économie de la multitude ». Il s’agit aussi de rendre opératoires les liens entre les territoires réels et les espaces virtuels, ces derniers ne devant pas être voués à devenir autant de zones supplémentaires de dumping social et fiscal.
Un autre aspect d’une réflexion éthique et stratégique sur le concept de fiscalité mondiale pourrait être de s’attaquer à l’identification et l’analyse des subsides et aides financières (financées par l’argent public) consacrées aux producteurs et consommateurs d’énergie fossile. Les montants en cause se comptent par plusieurs centaines de milliards de dollars des USA. Une alliance des « agents de changements » dans la société civile, dans les acteurs de l’économie « verte » et dans les communautés scientifiques , pourrait gagner à être soutenue politiquement dans des instances comme l’UNESCO, afin de tenter d’éliminer cette barrière fiscale qui entrave le progrès des « grandes transformations nécessaires », tout en encourageant des pratiques manifestement à contre courant total des nécessités du développement durable.
Ces idées nouvelles devraient pouvoir être discutées de façon approfondie, avec une participation du « public » à l’échelle mondiale, à travers toutes les formes de représentation possibles. Ce grand débat pourrait se faire sous le couvert de réfléchir à la possibilité d’un « Contrat social mondial ». Cette idée de nouveau contrat social pourrait se faire en référence à une sorte de nouvelle ère des « Lumières », l’ère des Lumières mondiales.
La fin des Temps modernes, à nouveau.
13 novembre 2012Quand on essaye de comprendre ce qu’est la « modernité », on peut commencer par proposer une réponse historique. Les « Temps modernes » seraient alors, par exemple, cette période qui va de la fin du 15ème siècle à nos jours. Pourquoi cette date? L’immense réveil scientifique et philosophique qui a saisi l’Occident s’est intensifié à peu près à partir de la chute de Constantinople (elle a apporté la mémoire grecque au monde latin et elle a fermé les routes terrestres de l’Europe vers l’Asie), l’invention de l’Amérique, et la circumnavigation (évènements liés entre eux) ont alors donné au même Occident plusieurs longueurs d’avance sur le « reste » du monde.
Mais je pense que c’est la Réforme, au début du 16ème siècle, qui caractérise au plus haut point l’essence de la modernité philosophique. Luther a emblématiquement défini l’esprit moderne en affirmant avec force dans ses sola le nouvel esprit du temps: nominalisme, individualisme, déterminisme.
Cinq cents ans plus tard, il faut reconnaître l’incapacité des idées fondatrices de Luther et Calvin à jouer un rôle de guide pour affronter les défis de l’humanité, tels qu’ils se dessinent à l’aube du 21ème siècle.
Le nominalisme, avec son goût pour les faits et les singularités, a atteint ses limites ultimes avec les philosophies anglo-saxonnes du langage. Comment donner une définition du « bien commun » avec le nominalisme? Impossible.
L’individualisme outrancier d’une philosophie de « l’élection » réservée à une infime minorité, et refusée à l’immense masse des déchus de la Terre, n’est pas non plus un atout pour la bonne gestion d’une planète rétrécie, surpeuplée.
Le déterminisme (prôné par Luther sous la forme du « serf-arbitre » et par Calvin sous les espèces de la prédétermination de toutes choses par Dieu) a passionné une Europe dite des Lumières. Hobbes, Spinoza, Diderot, Voltaire, Marx, Freud, Einstein ont tous été partisans de cette théorie bizarre qui fait de l’homme un simple rouage dans un monde qui n’est lui-même qu’une grossière mécanique. Si l’homme est déterminé, à quoi peut bien servir de « vouloir » sauver la planète, au moment où l’ « anthropocène » modifie le climat, et arraisonne la Terre aux folles ambitions humaines?
Il nous faut donc entièrement renoncer aux idées « modernes » telles qu’incarnées par la Réforme. Pour les remplacer par leur exact contraire? Non, pas tout-à-fait, mais presque. Il faudra d’abord les confronter au nouvel esprit du temps, qui sera fait de métissages et de metaxu (ces « intermédiaires » platoniciens dont j’ai souvent parlé.)
Le nominalisme est bien incapable de comprendre l’idée même de metaxu, et la puissance vitale, inventive de l’inter-médiation, appliquée à la nature, au langage et à la société.
L’individualisme est le plus sûr moyen d’aller à la mort dans une planète de 10 milliards d’habitants entassés et énervés.
Le déterminisme est exactement la philosophie du tyran total. Donc il vaut mieux se préoccuper de son contraire, et encourager la réflexion sur la liberté.
Nous avons sous les yeux le générique de fin des « Temps modernes ». Il faut en tirer toutes les conclusions, sur le plan philosophique d’abord, puis sur les plans politiques, sociétaux, économiques, religieux.
Le crocodile vagit, le faucon réclame et le chameau blatère
7 novembre 2012C’est comme juste avant un accident, on voit le grand choc arriver au ralenti, on est conscient des détails, on comprend tout, mais on est trop lent, trop mou, trop déjà ailleurs, il n’y a plus qu’à attendre, et s’en remettre au flot sûr du temps.
Bigre! De quoi s’agit-il cette fois?
Eh, bien, de DRM. On lit ici ceci:
« Microsoft a obtenu un brevet sur un nouveau système de DRM, qui permettrait aux ayants droit de limiter le nombre de spectateurs ayant le droit de regarder un programme loué sur les services de vidéo à la demande. Pour y parvenir, Microsoft propose d’utiliser la caméra du Kinect pour espionner les spectateurs chez eux. »
Au fond rien de bien nouveau, il s’agit seulement de la cristallisation d’idées rampantes, de la mise en orbite de toute une idéologie, de la progression pas à pas d’une assez terrifiante vision du monde, qui s’avance sûrement et arrogamment vers sa propre mise en scène finale.
Oui, ils vont finir par arriver à leurs fins! Contrôle facial à distance, biométrie à domicile, étiquetage des pratiques, touillage en temps réel des cookies dans les disques durs, inspection approfondie des paquets d’information, et tout cette industrie sécuritaire pour chasser les « forces du Mal »? Non, seulement pour « rendre leur juste dû aux créateurs ».
Les « créateurs », ces saints-sébastiens bardés de flèches, perdant leur noble sang enrichi par les muses, sous les traits perfides des pirates. Ne les voyez-vous pas en train de mourir doucement attachés à leurs pyramides de droits putatifs?
Mais heureusement les guildes veillent. Les sociétés de droits d’auteur se mobilisent. Une formidable armada est en marche. Des puissances techniques et juridiques se mobilisent puissamment de par le monde, et elles n’attendent plus que le signal. Elles n’ont pas encore donné leur mesure. Mais on va voir ce qu’on va voir.
Et nous, on est toujours dans notre mol ralenti, juste avant le choc. Nous sommes dans ces micro-secondes qui nous séparent du pare-brise étoilé. Le choc va avoir lieu, mais nous flottons encore.
C’est le moment ou jamais de prendre de la hauteur. On serait dans un jet, je dirais qu’il faut déclencher le siège éjectable, pour voir les choses autrement.
Mais nous sommes dans une société-monde. Comment s’éjecter et prendre de la hauteur?
Essayons un peu de philosophie politique.
Le genre de totalitarisme cyber-policier qui nous pend au nez va sûrement prendre une forme terrifiante. Par contre-coup il est facile de prévoir quelques réactions possibles:
- l’acceptation passive et résignée par le bon peuple d’un nouvel ordre féodal (taille, corvée, gabelle, péage et fouage à tous les étages de la « société de l’information »)
- la révolte, la révolution même, et toutes les autres formes d’opposition frontale, et globale, et alors on comptera les forces, et c’est ce rapport de forces mondial qui déterminera in fine le « juste », le « droit », le « bon ».
- le chaos, la confusion, le désordre s’abattant sur des sociétés éclatées, déboussolées, schizophrènes, et dominées en réalité par de très petits groupes d’intérêt, ou si vous préférez par des « maffias ». A la re-féodalisation du monde par ces intérêts très oligarchiques répondront alors des myriades de jacqueries, incarnant chacune des visions partielles de l’Injustice faite en bloc au peuple mondial. Ces mini- ou micro-résistances seront autant de grains de sable dans les rouages implacables du Système. Mais ils ne toucheront pas son centre, son principe même.
Normal. Il n’y a pas de « principe » nous disent la plupart des philosophes « modernes ». Voyez Hobbes. Voyez Bentham. Voyez Marx même. Et bien sûr voyez toute la troupe des pragmatistes, des nominalistes et des constructivistes du 20ème siècle. Il n’y a pas de principe, il n’y a que des loups contre d’autres loups.
Et il y a l’immense troupeau de moutons, d’ânes, de chèvres, de brebis et de chameaux mêlés.
Si tout ce monde se mettait à bêler, à mugir, à bramer, à braire, à grogner, à couiner, à rugir et à blatérer?
A l’ombre d’outre-tombe
5 novembre 2012Dans ses Mémoires d’outre-tombe Chateaubriand raconte qu’en 1787 et en 1788, on ne voyait pas l’ensemble des faits qui annonçaient la révolution à venir: « Chaque évènement paraissait un accident isolé ». Il en tire une forte conclusion : « A toutes les périodes historiques, il existe un esprit-principe. En ne regardant qu’un point, on n’aperçoit pas les rayons convergeant au centre de tous les autres points; on ne remonte pas jusqu’à l’agent caché qui donne la vie et le mouvement général ».
Il me semble que ces remarques s’appliquent assez bien à notre époque. On collectionne les indices, on accumule les données, mais il est bien difficile de prédire vers quoi les symptômes pointent. Cela vient de leur abondance même, et de leurs degrés variés de pertinence ou d’impertinence. Même si on a l’idée que quelque chose de sérieux se prépare, comme beaucoup s’y attendent, il est fort hasardeux, à ce stade, de prédire comment cela va tourner. Bien sûr, dans 40 ou 50 ans, il sera aisé de comprendre rétrospectivement le paysage complexe des informations dans lesquelles on baigne, et de voir comment tout était déjà là, en germe; et on daubera sans doute alors sur notre incapacité générationnelle à ne pas avoir vu à temps ce qui se préparait, et à ne pas avoir réagi pour amortir le choc et assurer la transition entre deux mondes.
Chateaubriand note aussi, dans ses Mémoires, publiés soixante ans après cette période pré-révolutionnaire, que « l’idée des États-Généraux était dans toutes les têtes, seulement on ne voyait pas où cela allait. Il était question, pour la foule, de combler un déficit que le moindre banquier aujourd’hui se chargerait de faire disparaître. »
Cela rappelle quelques problèmes contemporains! Il y a 230 ans, les déficits publics étaient déjà fort importants, et de plus l’argent semblait assez mal utilisé. Pour l’année 1786, les recette publiques s’élevaient à 413 millions de livres, la dépense étant de 593 millions de livres. Le déficit était donc de 180 millions, soit 44% du budget annuel. Chateaubriand relève que cette immense somme couvrait « les dettes des princes, les acquisitions de châteaux et les déprédations de la cour ».
Autres temps, autres mœurs, dira-t-on. Eh bien, non. Il me semble que rien n’a changé, au fond. Les nobles ne payaient alors aucun impôt. Le fouage, cette taxe féodale imposée au peuple et aux « roturiers » sur chaque foyer, les nobles en étaient complètement exempts.
Aujourd’hui, l’évasion fiscale, qu’elle soit légale, par l’utilisation des paradis fiscaux et de divers montages juridiques qui font aussi la fortune des cabinets spécialisés, ou qu’elle soit illégale, doit assez facilement monter à plus de 44% du budget national.
Compte tenu de ces analogies, on pourrait facilement prédire qu’un évènement considérable va bientôt se produire. Mais tout le monde n’a pas le sang chaud des Bretons, qui firent des États-Généraux de Bretagne l’un des chaudrons brûlants et prémonitoires de la révolution annoncée.
On ne peut qu’observer une certaine passivité, apparente du moins, sur la surface de la terre, à l’exception d’échauffourées locales ou régionales, ici ou là.
Or la crise a bien une envergure mondiale.
Et ses causes profondes sont aussi mondiales: l’évasion fiscale à grande échelle, la sous-évaluation structurelle du yuan, le dumping fiscal et social qu’autorise et encourage l’idéologie ultra-libérale, confortée par toute une armada de traités. Ajoutons à cela la fin évidente d’un modèle de développement, basé sur le gaspillage, l’illusion et l’inefficacité globales.
Les solutions ne pourront être que d’ampleur mondiale.
Or ceci n’adviendra pas sans une « révolution » (le mot n’est pas trop fort) des mœurs et des habitudes politiques, économiques et sociales.
Elle aura bien lieu, cependant. Mais quand?
Je n’en sais rien. Mais ceux qui ont l’oreille fine perçoivent les craquements. Ceux qui ont le regard exercé remarquent l’affolement lent et mesuré des petits marquis.
Il paraît qu’on a condamné à six ans de prison ferme quelques sismologues italiens pour n’avoir pas su alerter à temps les populations du tremblement de terre de l’Aquila.
Quand le séisme social et politique démolira pour toujours les vestiges de l’ancien ordre, la priorité ne sera pas alors de mettre à l’ombre tous ceux qui auront délibérément mis la tête sous le boisseau ou qui auront, par leurs articles, leurs interventions médiatiques ou leurs creuses rodomontades politiques, contribué à nous endormir, nous autres les roturiers, les benêts, les sans-grades, les déplumés et les pigeons de toutes plumes.
Tous alors, ou la plupart d’entre nous, nous serons « mis à l’ombre » pour un certain nombre d’années fermes.
Les dents de la mer
1 novembre 2012Un poète hindou a proposé cette curieuse métaphore: « L’Himalaya est le rire de Shiva. »
Cette image à l’évidence porte plusieurs mondes; elle a aussi sa profondeur védique. Mais pour ma part, elle évoque irrésistiblement un fragment de vers, du Prométhée d’Eschyle: « Le sourire innombrable de la vague marine ».
La montagne, un rire. La mer, un sourire.
Symétrie à la fois duelle et quelque peu moniste.
De là on pourrait dériver vers une interprétation panthéiste des apparences ou bien vers une lecture de l’immanence propre aux mots.
Justement les mots comptent, comme toujours. Pour apprécier la saveur eschylienne, il est bon de savoir que la langue grecque rassemble sous l’autorité de la même racine (GAL) un ensemble de mots, dont: agallô, orner, aglaos, brillant, sigaloeis, luisant, galéné, temps calme, gala, lait, galaô, briller, rire, gelasma, rire, glènos, objet brillant, glènè, prunelle de l’oeil, glaux, chouette, glaukos, brillant, glaukidzô, être d’un gris bleu.
Cette rafale de mots proches, à la sémantique contagieuse, est aussi une illustration de l’impossible traduction.
Mais elle donne un soubassement à l’image eschyllienne. Briller, en grec, comme la mer brille au soleil des Cyclades, c’est rire, comme le lait ou la prunelle, et c’est aussi le regard glauque des abîmes gris bleu.
Quant au sanscrit, j’ai trouvé 14 verbes différents pour dire « rire » et autant pour « sourire ». Peut-être que chaque dieu a sa propre façon de découvrir les dents.
L’âge Intermédiaire
29 octobre 2012Dans son inénarrable chef d’œuvre, Le Roland furieux (Orlando furioso), l’Arioste livre une description piquante et, c’est le cas de le dire, controuvée, du cheval magique du nécromancien: « Le destrier n’est pas un être imaginaire, mais bien naturel, car une jument l’engendra d’un griffon. De son père il avait la plume et les ailes, les pieds de devant, la tête et les griffes. Dans tous les autres membres, il était semblable à sa mère, et il s’appelait hippogriffe. (…) Ce n’était donc pas un être fictif, produit, comme le reste, par enchantement, mais un animal naturel et véritable. Toutes les autres choses provenant du magicien étaient une illusion; il aurait fait paraître jaune ce qui était rouge. Mais il n’en fut pas de même avec la dame, qui, grâce à l’anneau, ne pouvait être abusée. »
Je voudrais revenir ici sur cette idée que l’hippogriffe n’est pas un être fictif, mais bien naturel, idée qui me paraît, à moi autant qu’à l’Arioste, bien nécessaire en temps de trouble.
Justement, un certain Souriau (Etienne), philosophe français de l’entre deux guerres, s’est livré à son tour au curieux mais bien nécessaire exercice de la définition des différents « modes d’existence ». Il était en bonne compagnie. Platon (avec notamment ses metaxu) et Aristote (avec ses catégories), avaient en leur temps tenté de faire de même. Souriau en trouva cinq ou six: les phénomènes, les êtres réïques (comme les choses), les êtres psychiques, les êtres de fiction, les êtres virtuels. Il en ajoutait enfin un dernier, englobant tout le reste, le sur-monde, ou la sur-existence.
Je me retrouve assez bien dans ces six modes. Le tout est de savoir s’en servir. Si pour l’Arioste l’hippogriffe est un être naturel, c’est parce que le contexte du poème l’exige, et que l’ironie de l’Arioste est elle-même un être réel et même réïque — puisque nous en parlons encore 500 ans après.
Quel rapport avec notre temps, demandera le lecteur? Eh bien, il est assez facile de voir que nous vivons dans un monde où les catégories se mettent à s’effondrer, les divisions vibrent et se fissurent, les frontières s’évanouissent, les apparences se durcissent, les choses s’amollissent, les fictions prennent vie, les virtualités se réveillent de leur immanence perpétuelle, les démons sont lâchés, et les « intermédiaires » prolifèrent comme des poux dans les cheveux des écoles.
De tout cela, il faut faire provision. Il faut désormais s’alphabétiser au vaste nuancier des goûts et des couleurs de l’être. Cela devient très à la mode. Le fameux anthropologue Bruno Latour, s’est à son tour lancé sur la piste. Latour est par ailleurs bien connu pour n’aimer ni les révolutions épistémiques ni les « sauts » de paradigmes scientifiques. Il abhorre Bachelard, par exemple, et son idéalisme désuet. Latour est un « pragmatiste », de la dure école anglo-saxonne. Pour lui, la science se fait avec des pots de colle, des conversations de couloir, des subventions, des satellites, des becs Bunsen et des post-its sur le frigo. Nulle étincelle géniale, nul génie visiteur de cerveaux surchauffés. Non, non. D’innombrables heures passées à accumuler des tonnes de données, et autant d’heures de réunions à rebâtir sans fin des consensus à la Pénélope.
Latour est de plain pied avec la grande tradition nominaliste, qui gouverne la modernité depuis que la « via moderna » a été définitivement adoptée par les scientifiques et les hommes d’action, quelque temps autour du 16ème siècle.
En ce qui me concerne, je ne suis pas nominaliste. Et il me reste encore un peu d’utopie (intellectuelle). Je crois à l’existence des idées, selon des « modes » particuliers il est vrai. En tout cas je crois suffisamment aux idées pour voir clairement à quel point le nominalisme est absolument incompatible avec l’hypothèse de l’existence des êtres de fiction et des êtres virtuels.
Mais je reconnais aussi le fait que Guillaume d’Occam ou Abélard aient pu, contre le « réalisme » des philosophes classiques, multiplier les singularités et abolir les universaux, chaque être devenant en quelque sorte seul porteur de son étant, et qu’ils aient ainsi pu révolutionner le Moyen Age et faire advenir la Modernité (qui dure par conséquent depuis presque mille ans). Je reconnais donc volontiers l’importance historique du nominalisme.
Mais toute chose a sa fin. Même un empire de mille ans peut mourir. Le nominalisme est aussi fini que le capitalisme ou la schizophrénie, dirai-je, de façon certainement elliptique, sibylline et un peu prophétique. Nous autres platoniciens, nous en avons assez de cette modernité utilitariste, multiplicatrice, divisée et cynique. Il est temps de considérer que les êtres virtuels, les êtres de fiction, les êtres phénoménaux, et les êtres sur-existants, ont quelque chose à voir avec l’âge qui vient, et que j’appellerai, non post-moderne, ou a-moderne, mais, plus modestement l’âge Intermédiaire.
Pourquoi « intermédiaire »? Parce qu’il sera l’occasion d’un progrès dans la connaissance des « êtres ».
L’Enfer et le Purgatoire
2 octobre 2012Dante, par sa poésie sublime, raffinée et hautement allusive, a été et sera l’objet d’innombrables commentaires savants, érudits et bavards. Heureusement, la technique de l’hypertexte appliquée à des bases de données contenant les ouvrages les plus riches de ses nombreux commentateurs, a été mise à profit, pour nous donner, à nous aussi, simples pécores des prairies du savoir, accès à ces délicieux fourrages.
Le projet Dartmouth Dante, qui a été commencé dans les années 80, a mis en ligne le texte intégral de près de 80 auteurs dantophiles de premier rang. On y trouve celui de Graziolo Bambaglioli (1324), celui de Torquato Tasso (1555) ou celui de John Ruskin (1903).
On y apprend des choses sensationnelles, par exemple l’extraordinaire démission du Pape Célestin V, passé par le plus grand mystère du statut de moine un peu simplet à celui de pontife maximal, et qui, trouvant la charge un peu lourde pour ses frêles capacités, décida de la quitter, aidé en cela par les objurgations de quelques anges ( « Célestin, démissionne! Célestin, démissionne! » ). Ces anges avaient été, dit-on, cachés derrière les murs de la chambre du pape par un rusé cardinal, qui devait d’ailleurs succéder à Célestin sous le nom de Boniface VIII.
Le Dr. Schnapp, dantologue chevronné, et qui participa à l’établissement de ce projet, en tire la leçon suivante: « Un travail de recherche, qui demandait des semaines d’efforts à des érudits, et des déplacements à plusieurs bibliothèques, peut maintenant être réalisé en cinq secondes depuis un ordinateur portable. Alors, quoi? Les questions les plus juteuses (the really meaty questions) ne sont plus à ce niveau. »
Il faut en effet en conclure que les évolutions techniques ont transformé (radicalement?) la nature même de la recherche académique et de l’érudition scientifique.
Le Dr. Schnapp a à ce sujet cette formule: « Les archives ne sont plus un monceau de choses; elles sont devenues un lieu, où l’on peut faire des choses. » ( »An archive is no longer a bunch of things; it’s a place where we can do things. »)
Il est à prévoir, en poussant l’analogie un peu plus loin, que le moindre collégien, pourra avoir (ou a déjà) accès à tout moment à des bases de données sur à peu près n’importe quel sujet.
Considérant cette inévitable évolution, en quoi cela doit-il changer la formation que l’on prodigue dans le primaire, au collège et au lycée aujourd’hui? Si l’on décidait, par exemple, que les candidats peuvent avoir accès librement à la Toile, lors des épreuves du baccalauréat, en quoi la nature de ces épreuves devrait-elle changer? Qu’attendrait-on alors d’original des candidats? Comment pourrait-on jauger leur apprentissage des compétences nécessaires au 21ème siècle? Comment définir d’ailleurs ces compétences? La simple mémoire des faits, ou des textes, ou même la capacité à les relier entre eux, étant en quelque sorte déléguée à quelques algorithmes et à d’innombrables serveurs accessibles en temps réel, où se réfugierait donc la valeur ajoutée humaine? Dans la capacité de synthèse? Dans l’art de hiérarchiser les niveaux de compréhension? Dans la possibilité de faire surgir des points de vue inédits? De faire émerger des angles jamais vus? De faire preuve d’un esprit critique et roboratif, s’appliquant non seulement à des monceaux de données aux innombrables passerelles, et aux infinies interprétations, mais aux méthodes mêmes qui nous permettent de les visualiser, de naviguer plus ou moins fluidement parmi elles et d’agir plus ou moins efficacement grâce à elles?
De la réponse à ces questions, dépend, me semble-t-il la nécessaire évolution de l’enseignement et de l’éducation prodiguée aux nouvelles générations.
On y va, et vite
17 septembre 2012Pour ceux qui cherchent du nouveau, l’iPhone 5 fait à l’évidence bailler d’ennui. L’objet est peut-être un peu plus plat que la version 4, et peut-être un peu plus rapide. Mais bof. Une boîte noire de plus, toujours plus fermée, toujours plus « propriétaire ».
Les pseudo innovations du marché du smartphone invitent à la réflexion. Et si l’on rêvait aux objets nomades de 2022 ?
Miniaturisés? Oui sans doute, sauf pour les interfaces visuelles, parce qu’il faut bien voir. Autant puissance de traitement et mémoires logeront dans des puces qui se porteront dans la montre ou sur un pin’s, autant les interfaces auditives et visuelles devront tenir compte des lois de la physiologie.
Ces puces plus ou moins invisibles seront branchées à haut débit sur des réseaux ubiquitaires, et l’on se baladera avec des écrans à géométrie variable dans la poche . Je verrai bien des écrans éventails. Comme une belle de Cadix qui sort son outil et le déplie avec grâce, on pourra loger son imagerie portative sur un écran-éventail à haute résolution, pour le déployer selon les circonstances en dimensions variées.
Bien entendu, il y aura d’autres gadgets. L’interaction par le geste sera naturelle. On fera des ronds dans l’air, et cela permettra de dessiner des courbes, des formes, ou d’écrire des mots sur le fond de l’air. Le ciel en un mot sera notre écran, en tout cas vu du point de vue de chaque personne, et l’espace qui l’entoure sera comme un atelier virtuel.
Dans le genre gourou des années 1990, Sergueï Brin a fait très fort, en nous ressortant il y a quelques temps le coup des lunettes de réalité virtuelle. On s’étonne d’ailleurs que Google ait réussi à se faire une pub d’enfer avec cet objet qui a au moins 20 ans d’âge. Il est vrai que ces lunettes sont restées encore sous-employées (sans doute pour de bonnes raisons). Mais il y a du travail. Comment fusionner sans suture et sans couture la virtualité à la réalité? Pour que la réalité augmentée décolle vraiment, il faut qu’elle colle à la rétine, sans vibrations, sans saccades. Il faut arriver à une qualité parfaite de la fusion de l’image dans la réalité, surtout en terme de temps de réponse. Il faut que la réalité dite « augmentée » se comporte aussi cohérente, tangible, que si elle était réelle. Mais dans 10 ans, oui, c’est faisable, pourquoi pas? Il faut seulement un facteur 10 ou 100 dans l’augmentation des puissances de calcul. Et du progrès sur l’anti-aliasing…
Reste qu’en matière de prévision, on se trompe régulièrement.
Il est très possible que la question des matériels nomades change complètement de sens, si le contexte social change lui-même. Aujourd’hui le concept de vélos libres d’accès paraît évident. Pourquoi n’aurait-on pas, un peu partout, dans les rues, les bars, ou les métros, des feuilles écrans prêtes à l’emploi, qu’elles soient placardées sur les murs, ou empilées sur des présentoirs?
Le problème fondamental de 2022 ne sera peut-être pas d’abord d’innover, mais plutôt de brider — si c’est encore possible — les intolérables atteintes à la liberté d’expression, et à la vie privée, que nous aura infligé une technologie fascisante, soutenue par des lois scélérates, votées par des gouvernements croupions, au service d’intérêts extrêmement particuliers.
Ar C’heo
14 septembre 2012En 1362, pendant le règne d’Édouard III, le Parlement anglais adopta une loi qui faisait de l’anglais la langue officielle pour les plaidoiries devant les cours de justice. C’était le français, en effet, qui était jusqu’alors en usage. Mais cette loi n’eut aucun effet. Les avocats et autres juristes se plaignirent de ne pouvoir utiliser correctement cette langue, et continuèrent de plaider en français.
Cependant, la transition était amorcée. Chaucer, en publiant son œuvre en anglais donna ses lettres de noblesse à cette langue.
Ce n’est qu’à partir du 15ème siècle que l’anglais devint réellement d’usage reconnu en Angleterre dans les documents officiels et la littérature. Il faudra cependant attendre 1476 pour la première imprimerie de textes en anglais.
L’intrication géographique, historique, politique et culturelle des îles britanniques avec la France a laissé des traces profondes.
La langue en témoigne particulièrement. Pour prendre un exemple plus personnel, le nom Quéau vient du breton Keo, qui peut aussi s’orthographier C’heo, et qui est aussi un toponyme signifiant « grotte » ou « creux ». Il a pour équivalent Kew en anglais, qui signifie aussi « grotte ». En Cornouailles, on trouve un village appelé St Kew. Mais on trouve plusieurs villages bretons dénommés St Quay (comme St Quay Portrieux). St Quay et St Kew font référence au même évangélisateur aux alentours du 5ème ou du 6ème siècle. Il y a même une sainte galloise, nommée Cywa, qui est la forme féminine en gallois du mot anglais Kew, mais équivaut aussi au latin Civa. Notons que ces formes sont très proches de l’espagnol Cueva, « grotte », ou de l’anglais moderne Cave, grotte.
Dans les temps anciens, les grottes servaient d’habitat troglodyte. De nombreuses « cuevas » peuvent être d’ailleurs trouvées en Andalousie, par exemple près de Grenade, et au Portugal. Des personnes en danger, ou en fuite, des pourchassés, des exilés ont pu chercher à se réfugier dans les profondeurs des « cuevas ». Ces cavités accueillantes se trouvent en de nombreux points de la côte portugaise et bretonne.
Aujourd’hui, les plus profondes sont de réputés « trous à homard ».
La passion du mépris et la démocratie
30 août 2012Stendhal, dans « Le rouge et le noir », raconte apparemment l’histoire de l’ascension sociale d’un pauvre séminariste, puis de sa chute éclair, par le moyen des femmes. Mais il y a un autre argument.
Dans ces pages à l’écriture soignée, je suis frappé par l’extrême abondance du mot « mépris », que l’on retrouve dans la bouche de presque tous les personnages. Il me semble que ce livre soit avant tout une étude de toutes les formes de mépris, les plus acérées, les plus cruelles, les plus insidieuses, les plus mortelles.
Le thème fondamental du mépris, et de son « horreur », est clairement affiché par la prise de parole décisive de Julien Sorel devant le jury qui le condamnera à mort :
« Messieurs les jurés,
L’horreur du mépris, que je croyais pouvoir braver au moment de la mort, me fait prendre la parole. Messieurs, je n’ai point l’honneur d’appartenir à votre classe, vous voyez en moi un paysan qui s’est révolté contré la bassesse de sa fortune. Je ne vous demande aucune grâce continua Julien ».
Sorel est sans cesse blessé par le regard réel ou imaginé des autres. Il se sent même blessé par l’exemple passé de nobles personnages des temps jadis. En témoigne la comparaison faite entre lui, « petit bourgeois », et un glorieux personnage du 16ème siècle :
« Je ne vous cacherai pas que le jeune comte de La Mole doit vous mépriser d’abord, parce que vous n’êtes qu’un petit bourgeois. Son aïeul à lui était de la Cour, et eut l’honneur d’avoir la tête tranchée en place de Grève le 26 avril 1574, pour une intrigue politique. »
Notons que ces mots ne tombent pas dans l’oreille d’un sourd, puisque Julien aura finalement, lui aussi, l’honneur d’avoir la tête tranchée à la fin du roman – mais pour une intrigue amoureuse – impliquant la noble descendante du comte de La Mole.
Que Julien soit entièrement actionné par son « horreur du mépris », ne l’empêche pas, bien au contraire, de mépriser quant à lui la terre entière. Tout est lié. Julien se prend pour une âme d’élite, un être d’élection. Il est seul au monde, ou plutôt se sent tel. Et pour cette raison même, il attire les regards et les cœurs des femmes passionnées.
« Mon petit Julien, au contraire, n’aime à agir que seul. Jamais, dans cet être privilégié, la moindre idée de chercher de l’appui et du secours dans les autres! il méprise les autres et c’est pour cela que je ne le méprise pas. »
La passion du mépris, la plongée délibérée dans cette jungle sociale où il faut mépriser ou être méprisé, ou les deux à la fois, conduit parfois Stendhal à peindre des situations où l’hystérie frôle la comédie, ou le vaudeville, tout en étant porteuses d’une tragédie se nouant fatalement.
« —Ainsi, s’écria-t-elle hors d’elle-même, non seulement vous êtes bien avec elle, mais encore vous la méprisez. Vous, un homme de rien, mépriser Mme la maréchale de Fervaques! Ah! pardon, mon ami, ajouta-t-elle en se jetant à ses genoux, méprise-moi si tu veux, mais aime-moi, je ne puis plus vivre privée de ton amour. »
L’orgueil de Julien s’enflera jusqu’à sa fin inéluctable. L’idée qu’il a de lui-même est si haute, si inaltérable, si invincible, qu’il n’a plus d’autre choix que de se soustraire par la mort aux souffrances inextinguibles du mépris des autres, et, pire encore, du mépris de soi.
« —Et que me restera-t-il, répondit froidement Julien, si je me méprise moi-même? »
« Le rouge et le noir », publié au début du 19ème siècle, est un roman emblématique d’un changement d’époque. La révolution française puis les aventures napoléoniennes viennent de faire éclater les anciens systèmes de représentation. Mais surtout, elles ont permis aux passions politiques et sociales, jadis confinées et réservées aux classes privilégiées, qui seules en avaient jusqu’alors l’usage effectif, de se libérer. Désormais, toutes les classes sociales peuvent être appelées en principe à jouir des passions du pouvoir, et du pouvoir des passions. Tout le monde peut, par la parole et par les actes, se livrer notamment à la passion du mépris.
Cette passion du mépris dominera tout le 19ème siècle. On la retrouve significativement, quelques décennies plus tard, dans les romans de Tolstoï, et de tant d’autres auteurs européens, dont la liste pourrait s’étirer.
Mépriser, c’est » tenir pour rien « . Il fut longtemps possible à une classe de seigneurs, de nobles et de privilégiés de « mépriser », c’est-à-dire de « tenir pour rien » un peuple de manants ou de serfs. Les romans du 19ème siècle assument une sorte de transition entre l’âge du mépris et l’âge de la démocratie, qui en théorie, serait l’âge d’où le mépris social, le mépris de classe, est exclu.
La passion égalitaire, la passion démocratique, a sans doute été en effet une tentative d’éradiquer les germes de mépris dans des sociétés fortement clivées par les différences de fortune et de statut. Il se pourrait bien que cette tentative ait aujourd’hui partiellement échoué. La résurgence palpable de nouvelles formes de mépris ne serait-elle pas d’ailleurs, l’un des meilleurs indicateurs de l’échec possible de la démocratie, ou du moins de son déclin programmé ? Le déclin de la démocratie s’avérerait alors d’autant plus probable, si son contraire, la passion du mépris, sous toutes ses formes, venait à renouer avec le siècle actuel. Or, ne constatons-nous pas précisément que le mépris regagne sans cesse du terrain, dans les milieux politiques les plus divers, dans les médias, dans les cercles économiques et intellectuels.
D’ailleurs, dans le « prologue » d’un livre récent, « Histoire universelle de Marseille. De l’an mil à l’an deux mille », par Alessi Dell’Umbria, je lis ces mots significatifs, et révélateurs:
« On trouvera peu de villes, en Europe occidentale, qui aient subi un tel rejet de la part de leurs élites et qui soient peuplées à ce point de gens qui ont fait, d’une manière ou d’une autre, l’expérience du mépris. »
J’ai pour ma part le sentiment que cette « expérience du mépris » est loin d’être cantonnée à une ville singulière, mais qu’elle prolifère effectivement sous toutes les latitudes et dans nombres de villes, du Nord et du Sud.
Ne serait-ce pas là un signal annonciateur d’une résurgence d’une société du mépris, et partant, d’une re-féodalisation du monde ?
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A titre d’information, j’ai sélectionné quelques-unes des nombreuses occurrences du mot « mépris » dans « Le rouge et le noir », et je les ai regroupées par thèmes, sans indication de pagination pour ne pas alourdir ce billet.
Le mépris de la faiblesse
Objet des mépris de tous à la maison, il haïssait ses frères et son père.
Méprisé de tout le monde, comme un être faible.
Je l’aurais méprisée comme une femmelette, si, par faiblesse, elle avait manqué sa scène avec M. de Rênal!
Mais elle a l’air de tellement mépriser le manque d’énergie de ce frère!
Ma mort augmentera le mépris qu’elle a pour moi! s’écria-t-il. Quel souvenir je laisserai!
Que de fois les cœurs secs ne m’ont-ils pas méprisé pour ce défaut! Ils croyaient que je demandais grâce: voilà ce qu’il ne faut pas souffrir.
Le mépris des égaux
Ses avances furent accueillies par un mépris qui alla jusqu’à la dérision.
Voyez ce bourgeois, voyez ce dédaigneux, disaient-ils, qui fait semblant de mépriser la meilleure pitance, des saucisses avec de la choucroute! fi, le vilain!
—Mlle Mathilde méprise son frère, parce que, comme vous le voyez, il ne songe nullement à toute cette histoire ancienne.
Mes cousines, que je méprise si complètement.
Quelle phrase eût-on pu leur donner à répéter pour amortir le coup de l’affreux mépris des salons?
Oubliant l’effet horrible sur la société la tache ineffaçable et toute pleine de mépris, car elle outrageait sa caste, Mathilde allait écrire à un être d’une bien autre nature.
Je ne pense pas non plus que l’on puisse les accuser de trop mépriser une brillante fortune, des chevaux, de belles terres et tout ce qui assure une position agréable dans le monde.
Une idée la calma: ce que je méprise peut encore faire un homme de grand mérite aux yeux de la maréchale.
Je me voyais obligé de passer toute ma vie en société intime avec ce qu’il y a sous le ciel de plus méprisable et de plus dégoûtant.
Jusque-là il s’était senti pénétré d’un mépris sans mélange pour tous les hommes qui assistaient au jugement. L’éloquence plate de l’avocat général augmenta ce sentiment de dégoût.
Le mépris de classe
Le mépris que cette belle dame a probablement pour un pauvre ouvrier.
Le « mépris sincère » de Julien pour ses frères « ouvriers grossiers ».
Celui-là ne me méprise pas encore, pensa Julien.
« Tu veux retourner chez ton M. Rênal qui te méprise comme la boue de ses souliers! »
En général on rendait justice à son mépris pour le défaut de naissance.
« Sois doux, poli, point méprisant avec ces grossiers personnages »
« Le jeune comte de La Mole doit vous mépriser d’abord, parce que vous n’êtes qu’un petit bourgeois »
Ces nobles personnages ne dissimulaient pas le mépris sincère pour tout ce qui n’était pas issu de gens montant dans les carrosses du roi.
[Altamira :] Vous et moi, à ce dîner, nous serons les seuls purs de sang, mais je serai méprisé et presque haï, comme un monstre sanguinaire et jacobin, et vous, méprisé simplement comme homme du peuple intrus dans la bonne compagnie.
Je ne méprisais pas assez l’animal! se dit-il. Voilà sans doute la plus grande excuse que puisse faire une âme aussi basse.
Mme de Fervaques faisait profession, deux ou trois fois la semaine, du mépris le plus complet pour les écrivains qui, au moyen de ces plats ouvrages, cherchent à corrompre une jeunesse qui n’est, hélas! que trop disposée aux erreurs des sens.
Tout le monde y avait l’air d’assurer sa contenance contre le mépris.
Julien avait compris que se laisser offenser impunément une seule fois par cette fille si hautaine, c’était tout perdre. Si je dois me brouiller, ne vaut-il pas mieux que ce soit de prime abord, en défendant les justes droits de mon orgueil, qu’en repoussant les marques de mépris dont serait bientôt suivi le moindre abandon de ce que je dois à ma dignité personnelle?
Le mépris caché
—Il me semble, dit Julien en rougissant beaucoup, que je ne devrais pas même répondre à un homme qui me méprise. —Vous n’avez pas idée de ce mépris-là; il ne se montrera que par des compliments exagérés.
Et sa physionomie trahissait ce mépris, qui n’en est que plus piquant, parce qu’on voit que la politesse s’impose le devoir de le cacher.
Le mépris mis en scène
En un instant, Mlle de La Mole arriva au point d’accabler Julien des marques de mépris les plus excessives.
Julien la regarda froidement avec des yeux où se peignait le plus souverain mépris.
Je vais en être traité avec le dernier mépris, et rien ne m’amusera davantage.
Dans le temps qu’il se croyait méprisé de Mathilde, Julien était devenu l’un des hommes les mieux mis de Paris.
Après avoir été comme suffoqué dans les premiers temps par le sentiment du mépris, Julien finit par éprouver de la pitié.
Le mépris et la haine
Il méprisait profondément les gens avec qui il vivait, et en était haï.
C’est à coups de mépris public qu’un mari tue sa femme au XIXe siècle;
Il fut sage, et se borna à répéter à son homme de minute en minute: Monsieur votre adresse? je vous méprise.
Tout le reste le hait, personne ne le méprise, que les dévotes amies de ma mère.
La haine qui succède au mépris est ordinairement furieuse…
Le mépris et l’amour
Cette femme ne peut plus me mépriser: dans ce cas, je me dois à moi-même d’être son amant!
Belle occasion de lui rendre tous les mépris qu’elle a eus pour moi.
Il crut voir du mépris dans sa courte réponse.
Son amour était encore de l’ambition: c’était de la joie de posséder, lui pauvre être si malheureux et si méprisé.
Mathilde, sûre d’être aimée, le méprisa parfaitement. Elle se promenait avec lui au moment de ce propos maladroit; elle le quitta, et son dernier regard exprimait le plus affreux mépris. Rentrée au salon, de toute la soirée elle ne le regarda plus. Le lendemain ce mépris occupait tout son cœur (…)La sensation de Mathilde alla bientôt jusqu’au dégoût; rien ne saurait exprimer l’excès du mépris qu’elle éprouvait en le rencontrant sous ses yeux. Julien n’avait rien compris à tout ce qui s’était passé dans le cœur de Mathilde, mais sa vanité clairvoyante discerna le mépris.
A peine Julien avait-il été hors de la vue du marquis qu’il avait oublié et la note secrète et la mission, pour ne songer qu’aux mépris de Mathilde.
Je ne dois pas même me permettre de presser contre mon cœur ce corps souple et charmant, ou elle me méprise et me maltraite. Quel affreux caractère! Et en maudissant le caractère de Mathilde, il l’en aimait cent fois plus; (…) Elle ne put se résoudre à le regarder; elle tremblait de rencontrer l’expression du mépris.
—Et une veuve qui méprise les grandes passions, répliqua froidement Mathilde.
Il méprisait ces femmes et tous les sentiments tendres.
Quelquefois elle se flattait de mépriser ce jeune homme si triste; mais, malgré elle, sa conversation la captivait.
La reconnaissance suffirait pour m’attacher à la maréchale; elle m’a montré de l’indulgence, elle m’a consolé quand on me méprisait…
Le mépris de soi
Il se méprisait horriblement.
Son pessimisme lui fit croire qu’il jouissait du mépris de Mme Derville.
Julien était las de se mépriser. Par orgueil, il dit franchement sa pensée.
Grand Dieu! vais-je me rendre méprisable? Il me méprisera lui-même. Mais il part, il s’éloigne.
Mais, si je refuse, je me méprise moi-même dans la suite!
Me mépriserait-elle? Il serait digne d’elle de se reprocher ce qu’elle a fait pour moi, à cause seulement de la bassesse de ma naissance.
Avec quelle bonne foi ardente il se méprisait lui-même!
Loin de songer le moins du monde à se défendre en cet instant, son imagination mobile en vint à se mépriser soi-même. En s’entendant accabler de marques de mépris si cruelles, et calculées avec tant d’esprit pour détruire toute bonne opinion qu’il pouvait avoir de soi, il lui semblait que Mathilde avait raison, et qu’elle n’en disait pas assez.
Plus sa raison était choquée des ridicules du prince, plus il se méprisait de ne pas les admirer.
Du reste, une chose surnage: il est impatient du mépris, je le tiens par là. Il n’a pas la religion de la haute naissance, il est vrai, il ne nous respecte pas d’instinct… C’est un tort, mais enfin, l’âme d’un séminariste devrait n’être impatiente que du manque de jouissance et d’argent. Lui, bien différent, ne peut supporter le mépris à aucun prix.
—Et que me restera-t-il, répondit froidement Julien, si je me méprise moi-même?
Le mépris des clercs
Je vous félicite de votre vocation, si c’est à elle seule que vous devez le mépris d’une fortune plus que suffisante.
Un mépris profond pour tout ce dont on voudrait lui parler, et qui ne serait pas l’intérêt du ciel.
Il ne les méprisa plus (les phrases religieuses); il comprit qu’il fallait les avoir sans cesse devant les yeux.
Ma mort n’a rien de honteux que l’instrument: cela seul, il est vrai, suffit richement pour ma honte aux yeux des bourgeois de Verrières, mais sous le rapport intellectuel, quoi de plus méprisable!
Où est la vérité? Dans la religion… Oui, ajouta-t-il avec le sourire amer du plus extrême mépris dans la bouche des Maslon, des Frilair, des Castanède…
Le mépris de l’ignorance
—Danton n’était-il pas un boucher? lui dit-elle. —Oui, aux yeux de certaines personnes, lui répondit Julien, avec l’expression du mépris le plus mal déguisé.
Ses yeux exprimaient le feu de la conscience et le mépris des vains jugements des hommes;
—Quel beau bal! dit-il au comte, rien n’y manque. —Il y manque la pensée, répondit Altamira. Et sa physionomie trahissait ce mépris.
Origines du désir
27 juillet 2012D’où vient le mot désir?
Étymologiquement, ce mot vient du latin desidero, « cesser de voir, constater l’absence de », d’où le sens dérivé « chercher, désirer ». C’est un mot qui appartenait à la langue des augures. Tout comme « sidérer » et « considérer », la racine en est le latin sidus, « étoiles formant une figure, constellation », par opposition à stella, « étoile isolée ».
Fidèle à la méthode comparative, je suis allé voir comment le mot désir pouvait se traduire en hébreu biblique et en sanscrit, pour tenter de sentir le paysage sémantique qui lui est associé dans ces deux langues. Eh! bien il est fort riche: une vingtaine d’équivalents en hébreu, et plus de 500 équivalents en sanscrit.
En hébreu, on observe l’existence d’un groupe de racines assez proches, אָהַב « désirer, aimer, chérir », אָבַה « vouloir, consentir », אָוָה « vouloir, désirer ». et הָוָה « vivre, aspirer à, désirer ». On peut aussi rapprocher de ce groupe, me semble-t-il, חִבָּה « amour » et חָבַב « aimer », ainsi que יָאַב, « désirer, aimer » et תָּאַב « désirer fortement ». Notons en passant l’étrange proximité de יָאַב avec son antonyme direct אָיַב « haïr » par interversion des deux premières lettres. Notons aussi l’ambivalence absolue de הַוָּה « désir, passion » mais aussi « malheur, mort, calamité ».
Et puis se déploie tout un spectre de nuances. Désirer peut se traduire par חָפֵץ « vouloir », et par חָמַד « convoiter ». Le verbe בָּחַר « choisir, élire » peut signifier « aimer, désirer ». La nuance du lien associée au verbe חָשַׁק « attacher, lier, s’attacher à » rend aussi le désir. De façon plus lâche, la racine רָעַה « paître, faire paître » est au coeur des mots רֵעַ « ami, amant, prochain, autre », רעוּת « amie, compagne, autre, désir » et aussi רַעְיוֹן « pensée vaine, songe, vision, désir ».
Pour être complet, on peut évoquer le mot תְּשׁוּקָה tshouqah, « désir, amour », dont la racine שׁוּק évoque, sans doute de façon assez crue, les idées de « faire regorger, ou dégorger, arroser, aimer ».
Quand j’aurai un peu de temps, je ferai sur ce blog une analyse spectrale des 500 façons d’exprimer le désir en sanscrit. Voici très rapidement et en vrac, quelques unes des nuances de sens qui lui sont associées par le biais de centaines de racines différentes ayant toutes pour acception « désirer »: aimer, vouloir, chérir, goûter, sentir, briller, plaire, entreprendre, tenter, adhérer à, attacher, atteindre, obtenir, prendre possession, jouer, sucer, lécher, concéder, observer, diriger son attention vers, être perplexe, dévier de sa route, agir librement, lumière, soif, couleur rouge, inflammation, arrogance, fierté, intention de blesser, lustre, beauté, raison, objet, cause, membre viril, plaisir, attente, souhait, espoir, vœu, prière, jus, sperme, goût, langue, délice, chair, proie, cru, nu, fin, perplexité, confusion, avarice, impatience.
Mais bon, pas tout en une fois.
Il faut savoir se faire désirer.
L’idée
17 juillet 2012Dans son Journal, à la date du 3 mars 1877, la femme de Tolstoï se confie ainsi: « Hier, Léon Nikolaïévitch s’est approché de sa table et, me montrant son manuscrit, il m’a dit : « Ah ! terminer ce roman (celui d’Anna Karénine) au plus vite et commencer autre chose ! Mon idée est maintenant si claire ! Pour qu’une œuvre soit bonne, il faut aimer en elle l’idée essentielle. Ainsi, dans Anna Karénine, j’aime l’idée de la famille ; dans Guerre et Paix, j’ai aimé l’idée de la nation telle qu’elle est née de la guerre de 1812. Dès aujourd’hui, je vois nettement que dans mon œuvre prochaine, j’aimerai l’idée du peuple russe en tant que force usurpatrice. Selon Léon Nikolaïévitch, cette force s’exprime par la constante transplantation des Russes sur de nouveaux territoires en Sibérie méridionale, dans les nouvelles provinces du sud-est de la Russie, sur le fleuve Blanc, à Tachkent, etc. »
Voilà qui annonce clairement la couleur. La famille, la nation, la force d’usurpation. Tout un programme. Mais, notons-le bien, il ne s’agit là que d’idées. Il faut une seule idée, essentielle, pour écrire un bon roman, dit Tolstoï. Il faut une seule idée, aussi, pour bâtir un empire. Foin des nuances et des subtilités. Ce qui compte, c’est la victoire absolue, sans partage, de cette idée – et peu importe sa valeur.
« Tin tin… »
14 juillet 2012Dans le Chant dixième du Paradis, Dante explique qu’il est entré dans le Soleil.
« Le ministre suprême de l’univers, qui marque le monde de la vertu du ciel et qui de sa lumière nous mesure le temps, (…) j’étais en lui. » (v.28-34)
Il n’y était pas seul, mais en forte compagnie.
« Les esprits qui étaient dans le Soleil où j’entrai, combien devaient-ils être lumineux par eux-mêmes, pour être visibles non par leur couleur, mais par leur éclat! J’aurais beau appeler à mon aide l’esprit, l’art, l’habitude, je ne réussirais pas à le faire imaginer, mais on peut le croire, et on doit désirer le voir. » (v.40-45)
Il devait cette singulière expérience à Béatrice qui l’avait conduit jusque là, et qui lui enjoignit alors de remercier le « Soleil des anges » pour lui avoir fait ainsi « la grâce de l’avoir fait monter à ce soleil sensible. » (v.51)
Dante s’empresse d’obéir, mais tout l’amour qu’il portait à Béatrice s’en trouva du coup « éclipsé ».
« Jamais cœur d’un mortel ne fut si disposé à la dévotion ni si prompt à se donner à Dieu de tout son gré, que je ne le devins à ces paroles; et tout mon amour se porta si ardemment en Lui que Béatrice s’éclipsa dans l’oubli. » (v.55-60):
« e sì tutto ‘l mio amore in lui si mise, che Beatrice eclissò ne l’oblio. »
Béatrice, loin d’en être fâchée, s’en réjouit. « Cela ne lui déplut point, mais elle en sourit avec une telle splendeur de ses yeux souriants que mon esprit absorbé en une seule chose se divisa de nouveau. » (v.61-63)
Quel rebondissement! Uni à la brillance suprême, Dante trouve encore la force de diviser à nouveau son âme, pour jouir des « yeux souriants » de Béatrice.
L’un des « feux » qui l’accompagnaient au sein du Soleil se révéla être Thomas d’Aquin, qui prit la parole pour lui décrire cette échelle « que personne ne descend sans la remonter », et que Dante était invité à grimper, à l’aide du « rayon de la grâce, où s’allume le véritable amour et qui ensuite croît avec l’amour » (v.83-84). Thomas lui donna ensuite le nom des autres « ardents soleils » qui l’accompagnaient: Albert le Grand, Gratien Camaldule, Pierre Lombard, Salomon, Denys l’Aréopagite, Boèce, Isidore de Séville, Bède le Vénérable, Richard de Saint-Victor, « qui dans la contemplation fut plus qu’un homme », et enfin Siger de Brabant, « qui démontra des vérités qui le firent haïr ».
Cette « roue glorieuse » de Docteurs et Théologiens, qui se mouvait telle une horloge dans la lumière, se mit alors à sonner d’une note si douce ( »tin tin sonando con sì dolce nota » v.143) que l’esprit de Dante sut qu’on ne peut jamais connaître une telle douceur « que là où la joie devient éternelle. » (v.148)
Il me paraît fascinant, que dans le Soleil, cette haute assemblée des plus grands sages, dont Salomon himself, produise non un brouhaha de concepts de haut vol, ou un concert d’éblouissantes prouesses intellectuelles, mais un simple et doux « tin tin ».
Cela me rappelle une autre image. Thomas d’Aquin, sur son lit de mort, tomba en extase. Son secrétaire, Réginald de Piperno, assis à son chevet, l’entendit soupirer: « Comparé à tout ce que j’ai vu, tout ce que j’ai écrit me semble de la paille ».
Luxe
14 juillet 2012D’où vient le mot luxe? Selon Ernout et Meillet, le mot latin luxus serait le substantif correspondant à l’adjectif luxus « luxé, mis de travers ». Le sens originaire devait être « le fait de pousser de travers », et par suite, « le fait de pousser avec excès ». Ce terme s’est appliqué d’abord à la végétation (par exemple dans Virgile la « luxuria foliorum » évoque la luxuriance du feuillage).
Il s’est ensuite appliqué aux animaux: luxurians equus, un cheval « faisant des écarts ». Il s’est enfin appliqué aux hommes: être luxuriant, ou plutôt luxurieux, c’est se livrer aux excès.
Curieusement, chez Partridge, étymologue britannique, on trouve une autre interprétation. Selon lui, l’origine de ce mot serait le latin lucere, « briller ». D’où le sens originel de « flashy living » pour luxus .
La science étymologique est loin d’être parfaite, semble-t-il. Le luxe est-il une luxation, un travers? Ou bien une lumière, une brillance?
Certes la lumière (lux) n’est pas toujours bonne conseillère. Le Diable, Lucifer, est le « porteur de lumière ». Il semble cependant assez logique de l’associer à l’idée du luxe. Mais c’est surtout un cliché.
Je préfère l’interprétation d’Ernout et Meillet. Dans leur vision, le luxe est un « travers ». Il est « courbe ». Il s’oppose donc à ce qui est « droit ». C’est une interprétation plus janséniste, mais moins naïve.
Une façon de réconcilier les deux, serait de postuler que la lumière est courbe. Mais cela va contre le principe fameux, édicté par Einstein. Tant pis, j’aime bien l’idée d’une lumière courbe, et en quelque sorte « luxée ». Cela me semble métaphysiquement plus intéressant.
Directions de pensée
2 juillet 2012L’absolu n’a plus bonne presse en philosophie, et le relatif est à la mode. De fait, les relativistes ont beau jeu de montrer que l’âme et l’esprit, la raison ou la morale, s’interprètent différemment selon les époques, les longitudes et les latitudes.
Il est d’ailleurs difficile de trouver un point fixe pour la pensée humaine. Depuis Copernic, nous manquons de base ferme.
Même le soleil ne semble pas briller de la même façon pour tous les hommes. Les points cardinaux n’orientent pas le monde selon une structure universelle. Le sud lui-même semble un concept fort relatif.
On pourrait s’attendre que le Nord et le Sud, l’Est ou l’Ouest soient partagés par les habitants d’une planète appartenant au système solaire. Il n’en est rien. Ils sont difficilement traduisibles, et leur sens est assez variable. Il suffit de se pencher sur leurs appellations dans diverses langues du Nord, du Sud, de l’Est ou de l’Ouest pour en acquérir la conviction.
En général, l’étymologie de ces quatre mots renvoie logiquement aux phénomènes solaires. Mais les nuances diffèrent considérablement.
Le français ouest, l’anglais west, l’allemand westar ou le norrois vestr viennent du latin vesper lié au grec ἓσπερος (hesperos), « le soir, le couchant », ce qui ne surprendra pas.
Sud vient de l’anglais suth, apparenté à seethe, « bouillir, mijoter », là aussi par allusion à la force du soleil. L’anglais south vient de sunth, « la direction du soleil ».
Mais si l’on se déplace vers le Sud, précisément, les langues n’y mettent plus le soleil au même endroit. Elles le voient à l’Est. Quand on pense au soleil, on le regarde d’abord en train de se lever, et regarder le soleil c’est regarder vers l’Orient. Du moins c’est ce dont l’arabe, l’hébreu ou le sanscrit témoignent.
En sanscrit, il y a 15 façons de dire l’est . L’une d’entre elle est praci, dont le premier sens est « tourné vers l’avant ». L’un des mots pour sud est daksina, dont le premier sens est « à droite ». Nord se dit uttara, qui signifie « élevé, supérieur », mais aussi « à gauche ». Ouest se dit apac, qui veut aussi dire « en arrière ». Il est clair, donc, que pour « s’orienter », on regarde vers l’est, et qu’alors le sud vient à droite, le nord à gauche et l’ouest en arrière.
De même en hébreu, l’est se dit קָדִים qadima, « ce qui est devant » et sud se dit תֵּימָן, timan, littéralement « ce qui est à droite ».
En arabe, nord se dit شَمال , chamal, mot qui veut aussi dire « côté gauche », et sud se dit جَنوب janoub qui vient du mot جَنْب, « côté, flanc, versant ».
De quel côté est donc le sud ? Dans les langues du Nord, il est en face, mais à il est droite dans les langues du Sud.
Si l’on affine la démarche on trouve que les points cardinaux connotent des valeurs franchement différentes selon les langues.
En Chine, le sud relève du grand yang, le nord du grand yin, l’ouest du jeune yin et l’est du jeune yang. Ces quatre points cardinaux sont aussi respectivement associés à l’été, à l’automne, à l’hiver et au printemps, ainsi qu’au feu, au métal, à l’eau et au bois, et se prêtent par conséquent à une logique cyclique et à une logique d’engendrement bois, feu, terre, métal, eau.
En Inde védique, chaque direction de l’espace est « régie » par une divinité Dikpara. Le sud est « gardé » par Yama, qui est le dieu de la mort et le gardien des enfers. Le nord relève de Kubera le dieu de la richesse et de la prospérité, l’est par Indra, le roi des dieux, et l’ouest par Varuna, qui est le Ciel personnifié. Il y a aussi des gardiens pour les directions intermédiaires, ainsi le nord-ouest est représenté par Vayu, dieu du Vent, et de la parole, le sud-est par Agni, principe divin mâle, et Feu mystique. Le nord-est est gardé par Siva et le sud-ouest par Nirriti निऋति « Calamité », la force universelle de destruction.
Pour conclure ce rapide survol, je dirais qu’il faut certes encourager le dialogue entre point cardinaux. Mais il faut varier les angles. Si l’on en croit la structure de pensée védique il faut éviter le sud-ouest. Le plus prometteur semble de privilégier le dialogue du nord-ouest avec le sud-est.
La rivière et la colline
22 juin 2012Swinburne, vers la fin de son célèbre et décadent poème « Le Jardin de Proserpine », a eu ce vers las et mémorable:
« Even the weariest river winds somewhere safe to sea. »
(Même la rivière la plus lasse finit par couler en sûreté dans la mer.)
J’avais ce vers (découvert jadis à l’école) depuis très longtemps dans la tête — avec quelques uns de ses voisins, quand, en lisant Yang Xiong (53 av. J.-C., 18 apr. J.-C.), il m’est l’autre jour revenu en force.
Voici ce qu’écrit le fameux maître de la dynastie des Han au paragraphe 19 du chapitre 1 de son Fayan :
« Les cent fleuves étudient la mer et rejoignent la mer, mais les collines étudient les montagnes sans parvenir à les rejoindre, c’est pourquoi il est mauvais de se donner des limites. »
Le mot clé ici, c’est « limite », qui se dit en chinois: huà, 畫. Mais ce caractère veut d’abord dire « dessin, peinture ».
L’ambivalence de l’idéogramme instille le doute: est-ce le dessin qui est une limite? Ou la limite qui est un dessin?
Dans Les Entretiens de Confucius (VI,12), on trouve le même mot huà, 畫, dans un échange entre le maître et l’un de ses disciples: « Ran Qiu dit au maître: « Certes, j’aime votre enseignement, mais la force me manque. » Le maître répond: « Celui à qui la force manque tombe au milieu du chemin. Quant à toi, tu te donnes des limites. » »
J’aimerais proposer le commentaire suivant: il vaut mieux viser loin que haut. Ce n’est pas une question de pente. Plutôt une question de temps. L’essentiel c’est la grandeur de la cible, et non la hauteur de la cime.
Mais il y a encore un autre angle. Yang Xiong, célèbre phare des lettres chinoises, ne manque pas d’user à l’égard de ses propres maîtres d’une certaine ironie. Voici à titre d’exemple ce qu’il dit de Confucius: « L’art de Confucius embrasse beaucoup sans s’imposer, se veut grand mais manque le petit; en faire usage est comparable à lancer un bœuf à la poursuite d’une souris. » (Fayan, 12,8
L’art véritable se reconnaît à sa science des proportions. La rivière ou même le ru sont proportionnés à l’océan. Mais la colline ne l’est pas à la montagne. Pourquoi?
Parce que la rivière, contrairement à la colline, allie intimement sa forme à sa substance.
CQFD.
Juste pour le plaisir, voici le poème de Swinburne:
The Garden of Proserpine
Here, where the world is quiet;
Here, where all trouble seems
Dead winds’ and spent waves’ riot
In doubtful dreams of dreams;
I watch the green field growing
For reaping folk and sowing,
For harvest-time and mowing,
A sleepy world of streams.
I am tired of tears and laughter,
And men that laugh and weep,
Of what may came hereafter
For men that sow to reap:
I am weary of days and hours,
Blown buds of barren flowers,
Desires and dreams and powers
And everything but sleep.
Here life has death for neighbour,
And far from eye or ear
Wan waves and wet winds labour,
Weak ships and spirits steer;
They drive adrift, and whither
They wot not who make thither;
But no such winds blow hither,
And no such things grow here.
No growth of moor or coppice,
No heather-flower or vine
But bloomless buds of poppies,
Green grapes of Proserpine.
Pale beds of blowing rushes
Where no leaf blooms or blushes
Save this whereout she crushes
For dead men deadly wine.
Pale, without name or number,
In fruitless fields of corn,
They bow themselves and slumber
All night till light is born;
And like a soul belated,
In hell and heaven unmated,
By cloud and mist abated
Comes out of darkness, morn.
Though one were strong as seven,
He too with death shall dwell,
Nor wake with wings in heaven,
Nor weep for pains in hell;
Though one were fair as roses,
His beauty clouds and closes;
And well though love reposes,
In the end, it is not well.
Pale, beyond porch and portal,
Crowned with calm leaves, she stands
Who gathers all things mortal
With cold immortal hands;
Her languid lips are sweeter
Than love’s who fears to greet her
To men that mix and meet her
From many times and lands.
She waits for each and other,
She waits for all men born;
Forgets the earth her mother,
The life of fruits and corn;
And spring and seed and swallow
Take wing for her and follow
Where summer song rings hollow
And flowers are put to scorn.
There go the loves that wither,
The old loves with wearier wings;
And all dead years draw thither,
And all disastrous things;
Dead dreams of days forsaken,
Blind buds that snows have shaken,
Wild leaves that winds have taken,
Red strays of ruined springs.
We are not sure of sorrow,
And joy was never sure;
Today will die tomorrow;
Time stoops to no man’s lure;
And love, grown faint and fretful,
With lips but half regretful
Sighs, and with eyes forgetful
Weeps that no loves endure.
From too much love of living,
From hope and fear set free,
We thank with brief thanksgiving
Whatever gods may be
That no man lives for ever;
That dead men rise up never;
That even the weariest river
Winds somewhere safe to sea.
Then star nor sun shall waken,
Nor any change of light;
Nor sound of waters shaken,
Nor any sound or sight;
Nor wintry nor vernal,
Nor days, nor things diurnal;
Only the sleep eternal
In an eternal night.
Jade
21 juin 2012Le jade (yù, 玉 ) occupe une place spéciale dans le monde chinois. Sur le plan graphique, il évoque le caractère 王 wang, qui veut dire « empereur », auquel on aurait ajouté d’un coup de pinceau un petit bijou. C’est dire sa centralité dans l’imaginaire.
Le jade incarne la quintessence de l’ordre naturel lǐ, 理. Les veines naturelles du jade sont censées représenter par excellence cet ordre supérieur de la nature, immanent, secret, pérenne, qui viendrait inopinément affleurer dans le visible. D’où d’ailleurs le jeu de mots entre les deux homophones lǐ, 理 (ordre naturel), et lǐ, 禮 (esprit rituel). L’esprit rituel, auquel Confucius attache tant d’importance, n’est pas une grille arbitraire apposée sur l’univers, mais la nervure même du monde, qu’il s’agit de donner à voir, dans l’accomplissement des rites.
« En quoi consiste la ressemblance entre l’homme de bien et le jade? » demande Yang Xiong dans ses Maîtres mots. réponse: « Ses lignes sont pures, et sa texture est tiède; doux mais solide, anguleux mais poli, indescriptible dans sa profondeur. »
Mais cela n’empêche pas les esprits forts de tourner cette matière verte en dérision. Dans le Jin Ping Mei, ce grand roman épique et salace, on compare les deux coulées de morve qui sortent des narines d’un enrhumé à deux « colonnes de jade ».
Vastitudes
20 juin 2012En mécanique quantique, toute mesure effectuée sur une particule donne lieu à un « collapse » ou un « effondrement » de sa fonction d’onde. Autrement dit, la fonction d’onde, qui obéissait jusqu’alors à l’équation de Schrödinger, et suivait donc une évolution censée être déterminée, « s’effondre » soudain (pour donner le résultat de la mesure). Ce faisant, elle change aussi de référentiel, ou d’espace-temps si vous préférez. On peut aussi dire qu’elle change de « monde ». Les métaphores ont fleuri nombreuses pour qualifier ce moment clé, ainsi que les interprétations qu’on pouvait lui donner. Parmi elles, il y a celle du « multivers ». Il n’y aurait pas un monde commun, socle rassurant et unitaire de toutes nos expériences physiques, mais un « multivers », composé de « beaucoup de mondes », se ramifiant sans cesse en beaucoup d’autres mondes encore. Le temps quantique serait ainsi fait d’une succession d’instantanés ( »snapshots ») qui n’auraient absolument aucun lien entre eux, mais constitueraient la trame ou la texture d’un monde spécifique, particulier, celui de tel observateur à tel moment donné, lequel n’aurait a priori rien à voir avec la trame des autres mondes vus par d’autres observateurs.
D’où de fortes remarques comme: « Other times are just special cases of other universes. » (D. Deutsch, The Fabric of Reality, London, 1997).
« Les autres temps sont justes des cas spéciaux des autres univers ».
Le monde serait assimilable à un hologramme spatio-temporel infiniment mobile, métamorphique, ou plutôt à un hologramme d’hologrammes d’hologrammes etc., et chaque particule élémentaire de ces monde d’hologrammes enchevêtrés aurait à tout instant une influence sur les bifurcations temporelles entre chaines causales régies par les lois de la physique, et donc entre les mondes que chaque bifurcation donnerait à voir. Chaque « collapse » fonctionnerait comme une micro-catastrophe nous faisant naviguer de mondes en mondes, de possibles en possibles. Notre monde commun ne serait plus que l’instanciation provisoire de ces chaines infinies de coupures, de ruptures. Le bel ordonnancement dessiné par les équations serait en permanence réduit en confettis spatio-temporels faits de bifurcations hasardeuses…
Comment se fait-il qu’au niveau macroscopique, nous ayons le sentiment d’une sorte de permanence, de stabilité? C’est simple: cela ressemble au sentiment des voyageurs de train qui voient le paysage défiler, ou encore à l’évidence millénaire selon laquelle c’est le soleil qui doit tourner autour de la terre et non l’inverse.
Mais le sentiment de la permanence du « moi », direz-vous, pourquoi ne s’effondre-t-il jamais, à l’instar des particules? Eh! Peut-être bien qu’il s’effondre en permanence le « moi »! Mais si le rythme de l’effondrement est trop rapide, comment s’en rendre compte. La lumière électrique dans laquelle nous passons de paisibles soirées a une fréquence de 50 Hz. Nous ne percevons pas cette oscillation de la réalité. La conscience que nous avons du moi pourrait bien être tout aussi faussement paisible.
C’est seulement dans les cas extrêmes (coma, mort, NDE) que le moi « quantique » serait enfin amené aux bords de l’abîme, et pourrait librement contempler la vastitude et la latitude des possibles.
Parole
19 juin 2012Donc nous en aurions fini avec la « modernité ». Celle-ci, héritée d’une vision du monde indiscutablement euro-centrée, apparue dès la fin du 15ème siècle ou au début du 16ème siècle, puis, avec les conquêtes coloniales et impériales, fondée sur et justifiée par l’hégémonie économique, militaire, idéologique de l’Occident, serait désormais inaudible dans un monde mondialisé, multipolaire, décentré, débloqué, fait de BRICS et de broc.
Le 19ème siècle avait été européen, le 20ème américain, le 21ème serait soit sino-indien, soit mondialisé, dépolarisé, consensuel et libérateur.
L’Inde et la Chine, l’Amérique latine, l’Afrique seraient enfin affranchies de toute obédience due à l’Occident, lui-même en pleine crise, et vogueraient radieusement vers un nouvel Âge, ni moderne, ni post-moderne, mais « trans-moderne », laissant l’Europe et même l’Amérique loin derrière.
Mais qu’est-ce que cette « trans-modernité »? En gros, c’est la fin de la modernité, de l’eurocentrisme, du capitalisme et des néo-colonialismes sous toutes leurs formes. Une nouvelle éthique émergerait, qui verrait toutes nos valeurs profondément transformées. Les concepts de nature, de travail, de culture, de propriété, seraient fondamentalement ébranlés, et susciteraient autant de chantiers idéologiques nouveaux, autant d’arènes intellectuelles propices à l’innovation scientifique et à l’invention politique. Les anciens slogans (du genre « travaille plus pour gagner plus, pov con ») seraient désormais presque totalement éliminés par de nouveaux sucs corrosifs, capables de digérer en une ou deux générations les idées du vieux monde.
Plus d’idéologie universelle comme celle du « marché », mais un joyeux concert des cultures, enfin égales, enfin assises à la même table. La réforme économique sera totale, la démocratie enfin implantée partout, et les vieux mâles blancs mis au fond de la classe, pendant que de jeunes femmes noires mèneront le monde neuf, dans la joie et l’allégresse.
Quelque chose me dit que cette nouvelle utopie, pourtant, risque de tourner court. Les classes riches des pays intermédiaires, c’est prouvé par A+B, continuent de faire fuir leur capitaux dans un petit pays, certes fondateur de la modernité et de la morale calvinistes, mais aussi réputé pour son secret bancaire. Les mafieux se contentent de voltiger entre les paradis fiscaux, qui ne se sont jamais aussi bien portés, et qui ont désormais les moyens de mettre l’euro à genoux. Les pays à morale néo-confucianiste, par ailleurs, ne font pas vraiment honneur aux leçons de leurs propres sages, et dédaignent dans les faits sinon dans les paroles les enseignements d’un Meng zi ou d’un Xun zi.
Pendant que de nouvelles dominations, de nouveaux empires se préparent dans l’ombre des salles de marché, on verrait émerger les nouvelles têtes pensantes de la trans-modernité dans les campus ensoleillés de promesses des méga-universités mondialisées, distribuant leurs PhDs par Internet. Des centaines de millions de grosses têtes, bien pleines, et peut-être même bien faites, feront bientôt advenir l’utopie libératrice, pour le plus grand bien des milliards de terriens.
Il y a juste deux petits problèmes, l’un matériel , l’autre conceptuel. D’abord, des ressources essentielles (comme l’eau, les terres, et peut-être même l’énergie) sont structurellement insuffisantes pour tout ce beau monde. D’où des conflits potentiels, aisément mondialisables, eux aussi. Il est bien possible que la 3ème guerre mondiale ait bien lieu, autour de l’eau ou des terres à blé.
Ensuite, il faut bien noter le manque flagrant de consensus politique et idéologique, permettant de faire émerger la démocratie mondiale, dont toute l’utopie trans-moderne se prévaut. Si, de plus, il fallait considérer le vaste corpus philosophique et idéologique amassé par l’Occident depuis les « Grecs » jusqu’à la phénoménologie comme entièrement nul et mal venu, comme certains philosophes auto-proclamés du « Sud » le réclament, et s’il fallait désormais attendre un renouveau idéel et conceptuel total, censément produit spontanément par une coalition informelle, et « pluriverselle », de philosophies, de religions, de mythes venant des quatre horizons et des cinq directions, alors on a une image à peu près claire de la cacophonie dans laquelle nous allons être plongés dans le siècle numéro 21, dit, dans la nouvelle novlangue, « de l’ère commune ».
Plus l’empire sera mondial, plus il sera impitoyable, pour les faibles, pour les différents, les dissidents, les poètes et les résistants.
C’est dès maintenant qu’il faut organiser la résistance contre ce qui risque d’être un totalitarisme multiforme, anonyme, radical, et maffieux, sous des dehors ripolinés.
Pour commencer, libérons, partout où c’est encore possible, la parole.
Roseau pensant
2 juin 2012Quant au fragment 104 de Pascal, il dit ceci: « Ce n’est point de l’espace que je dois chercher ma dignité, mais c’est du règlement de ma pensée. Je n’aurais point davantage en possédant des terres. Par l’espace l’univers me comprend et m’engloutit comme un point; par la pensée, je le comprends. »
Dans l’univers virtuel, dans la multiplicité de ses phases, inutile de chercher à « comprendre ». Il n’y a pas de « points » d’où l’on puisse « comprendre » cet espace fibré, fractal, métamorphe. Mais par la pensée, il est possible de s’en abstraire, et de remonter plus haut encore, dans la contemplation de l’idée qui présida à l’élaboration du paradigme de l’œuvre virtuelle, et partant, de l’ensemble des modèles qui en furent issus.
Lieux mobiles
30 mai 2012« Ainsi les tableaux vus de trop loin et de trop près. Et il n’y a qu’un point indivisible qui soit le véritable lieu, les autres sont trop près, trop loin, trop haut ou trop bas. La perspective l’assigne dans l’art de la peinture. Mais dans la vérité et dans la morale qui l’assignera? »
Ce fragment 19 des Pensées de Pascal m’a fait penser à un art futur du virtuel, où les tableaux seraient des mondes, et le « lieu » véritable d’où il faudrait les voir ne serait pas un point indivisible mais plutôt une trajectoire dynamique, dans un plan complexe.
Cette trajectoire (qui serait comme un geste unique, ou un coup de pinceau décisif) pourrait se retourner sur elle-même, sans même se couper, sans jamais s’emmêler.
Transposée à la vérité ou à la morale, cette trajectoire idéale frôlerait, sans jamais y tomber, l’abîme.
Cyber Pearl Harbour
5 avril 2012Une trace dans le sable révèle beaucoup à l’œil exercé du chamelier. Avec un bout d’os, on reconstruit le dinosaure tout entier. De la griffe, on infère le lion. Ex ungue leonem.
Ces derniers jours, l’activité législative du Congrès américain semble prise d’une frénésie exceptionnelle pour proposer des lois renforçant les dispositifs de cyber-sécurité. Voici une revue rapide du phénomène.
1. Le 30 novembre 2011, dépôt à la Chambre des représentants du projet de Cyber Intelligence Sharing and Protection Act (CISPA) sous le numéro H.R. 3523. Il s’agit de faciliter le partage des informations sur les cyber-menaces entre les membres de la « communauté de l’intelligence », à savoir : Office of the Director of National Intelligence, la CIA, la NSA, la Defense Intelligence Agency, la National Geospatial-Intelligence Agency, le National Reconnaissance Office, divers services du Department of Defense, divers services spécialisés de l’Armée, de la Marine, de l’Air Force, des Coast Guards, le FBI, la DEA, le Département d’Etat, le Département du Trésor, le Department of Homeland Security (DHS), etc… Le CISPA permettra à ces services de partager des informations sur les cyber-menaces avec le secteur privé. Ce dernier sera également autorisé par le CISPA de partager toutes informations concernant la cyber-sécurité avec toutes sortes d’entités, « afin de protéger leurs droits et leurs propriétés ».
2. Le 15 décembre 2011, dépôt à la Chambre des représentants du projet du PRECISE Act (Promoting and Enhancing Cybersecurity and Information Sharing Effectiveness) sous le n° H.R. 3674. Cette loi autorise le Ministère de la sécurité intérieure (Homeland Security) à identifier et évaluer les risques en matière de cybersécurité affectant l’infrastructure critique du pays.
3. Le 13 février, dépôt au Sénat du projet du Cybersecurity Information Sharing Act (CISA) sous le numéro S. 2102, qui se propose de faciliter les échanges d’informations sur les cyber-menaces dans le secteur privé, et entre secteur privé et le gouvernement.
4. Le 14 février 2012, dépôt au Sénat du Cybersecurity Act sous le n° S. 2105. Il donnera autorité au DHS pour superviser toutes les politiques de sécurisation de l’information dans toutes les agences fédérales. Le DHS pourra « acquérir, intercepter, mémoriser, utiliser et révéler toutes les communications et tout le trafic adressé à, émanant de ou transitant par toutes les agences fédérales, et déployer toutes les contre-mesures associées à ce trafic ». Cette loi prévoit notamment la création du National Center for Cybersecurity and Communications (NCCC) qui devra déployer un système sécurisant toute l’infrastructure fédérale de l’information. Le NCCC sera amené à donner des technologies et des informations à tous les propriétaires (privés ou publics) d’infrastructures « critiques ».
5. Le 1er mars 2012, dépôt au Sénat du SECURE IT Act (Strenghtening and Enhancing Cybersecurity by Using Research, Education, Information, and Technology Act) sous le n° S. 2151. Cette loi donnera au secteur privé le pouvoir d’employer des contre-mesures et d’utiliser des systèmes de cyber-sécurité pour « identifier, obtenir, ou détenir des informations sur les cyber-menaces dans le but de prévenir, d’investiguer, ou de contrecarrer des menaces contre la sécurité des informations ».
6. Enfin, rappelons que le DHS, très en pointe sur le sujet, avait introduit dès 2002, en collaboration avec la NSA, le système EINSTEIN, pour détecter et signaler les intrusions informatiques. EINSTEIN 1 fonctionna dès 2004 pour automatiser le processus de centralisation des tentatives d’intrusion à l’équipe US-CERT du DHS (United States Computer Emergency Readiness). Puis en 2008, EINSTEIN 2 permit de détecter les intrusions en temps réel. Des capteurs installés dans tous les points d’accès Internet de toutes les agences fédérales peuvent faire une copie de toute l’activité sur le réseau, y compris le contenu des messages transportés. Ces données sont scannées en permanence à la recherche de « signatures » d’activités de virus, de vers, de chevaux de Troie, de « portes de derrière ». En 2010, EINSTEIN 3 permet non seulement de détecter les cyber-menaces, mais les bloque en temps réel, et contre-attaque.
Un point intéressant à noter est que quiconque a la moindre communication, de quelque nature que ce soit, avec n’importe quel agent du gouvernement des États-Unis, voit ipso facto le contenu de ses messages scanné et enregistré, même si ces messages sont adressés sur des messageries privées comme Gmail, Yahoo ou Facebook.
Au vu de ce regain d’activités législatives, il apparaît clairement qu’un point de non-retour vient d’être franchi dans la cyber-guerre larvée en cours. Si un tel arsenal juridique et organisationnel est mis en place, c’est bien pour prévenir un possible Cyber Pearl Harbour.
Si un tel Cyber Pearl Harbour est jugé crédible, c’est que les preuves existent qu’il est parfaitement possible et même plausible. Si ces preuves existent, c’est que des expérimentations et des observations concrètes ont pu être faites.
Conséquence logique: la cyber guerre des armements ne fait que commencer, et les pays négligents, ou tout simplement structurellement marginalisés, ont toute raison de penser que leur infrastructure de l’information, leurs réseaux, et tous leurs routeurs, tous leurs ordinateurs sont déjà infectés par des virus ou des « portes de derrière », qui attendent tranquillement, silencieusement leur heure.
Il est même possible que des virus de provenance différente coexistent sur les systèmes mal protégés (soit 99% du total). La question est alors: lesquels seront activés les premiers, le cas échéant? Ou, plus vraisemblablement, lesquels sont les plus actifs en ce moment même?
Cyber Panzer
2 avril 2012Les nombreuses failles de sécurité dans les logiciels de navigation, dans les systèmes d’exploitation, dans les logiciels de traitements de texte, comme Word (Microsoft), Android (Google), iOS (Apple) ou Reader (Adobe) (et de nombreux autres….) font l’objet de constantes mises à jour, et génèrent un important chiffre d’affaires pour les firmes de sécurité informatique et les fabricants d’anti-virus.
Tout cela fait partie du business as usual réservé au bon peuple.
Mais il existe un marché plus occulte, plus ténébreux, qui révèle une tout autre dimension dans la quête perpétuelle des failles « zéro jour » et de leurs solutions. Un article de Forbes, doté d’un titre aguichant ( »Meet The Hackers Who Sell Spies The Tools To Crack Your PC (And Get Paid Six-Figure Fees) ») [Rencontre avec les pirates qui vendent aux espions les outils pour pénétrer votre PC (et se font payer des millions)], révèle certains de ces aspects ombreux. L’article cite la firme française, sise à Montpellier, dénommée VUPEN (pour VUlnérabilté et PENétration), et son responsable Chaouki Bekrar. Lors d’un « hackaton » organisé par HP, VUPEN a réussi à pénétrer les sécurités de Google Chrome en quelques minutes. Mais loin de se présenter pour toucher le chèque de 60.000 $ promis aux heureux hackers, Bekrar a déclaré: « Nous ne partagerions pas avec Google [notre technique de pénétration] même pour un million de dollars ».
Il est en effet bien plus intéressant financièrement, semble-t-il, de vendre ce type de techniques aux « services » ou à des organisations variées, intéressant par exemple la défense nationale. Bekrar affirme qu’il ne travaille qu’avec des « partenaires de l’OTAN ».
Résumons: des failles de sécurité informatique jamais découvertes sont actuellement commercialisées ( »en toute légalité ») auprès de multiples officines aux poches profondes, plus ou moins étatiques, et plus ou moins officielles, qui les utilisent ensuite pour leur propres opérations de pénétration. Il se peut même que ce petit business s’étende à bien d’autres clients, moins regardants encore. Qui pourrait l’assurer ou le nier?
Bien d’autres revendeurs de « failles zéro jour » non détectées existent, comme Netragard, Endgame ou même Northrop Grumman ou Raytheon.
Ce sont les équivalents des marchands d’arme préparant et alimentant les premières cyber-batailles de la Troisième Guerre Mondiale larvée, à laquelle on assiste en ce moment.
Aujourd’hui, se tisse lentement et sûrement un très vaste réseau dormant de failles laissées volontairement ouvertes, permettant d’exploiter des millions d’ordinateurs zombies, eux-mêmes prêts à entrer en action à l’échelle locale, nationale, ou, le cas échéant, mondiale.
Personne n’a vraiment intérêt à ce que cela se sache de façon documentée, précisée, correctement évaluée, mais les faits sont là. Des brigades de « cyber-war » ont été créées dans les plus grands États. D’ailleurs, les aveux sortent spontanément, au plus haut niveau. Des déclarations tonitruantes ont été faites par de très hauts responsables militaires, se vantant de pouvoir « pénétrer » n’importe quoi, n’importe quand, et de multiples façons. Ils prédisent le chaos qui résulterait dans le monde si leurs adversaires avérés pouvaient faire de même, mais ajoutent qu’ils en seraient heureusement empêchés pas des attaques préventives foudroyantes s’ils s’en avisaient.
Pour le moment, un certain équilibre de la cyber-terreur semble persister, à part quelques escarmouches et certains cas volontairement et fortement médiatisés (on se rappelle les récentes mésaventures de Google en Chine).
On l’a dit, De Gaulle prophétisait dans les années 20 et 30 la pénétration fulgurante des divisions de chars « Panzer ». La cyber-pénétration, loin d’être fulgurante, s’inocule au contraire lentement et imbibe progressivement tout le tissu mondial, des PC aux routeurs, des smartphones aux GPS, des logiciels familiaux aux micro-codes insérés dans les radars et les armements embarqués.
Demain, à la stupeur générale, les cyber-divisions prendront d’un seul coup, d’un seul, le contrôle total sur les armées ennemies, et des pays entiers, en bloquant toute leur « grille ».
Il est temps de conceptualiser cette menace.
Vers et virus, le retour en force.
30 mars 2012Une remarque faite en passant par Moshe Yaalon, vice-premier ministre d’Israël, et ministre des affaires stratégiques, lors d’une entrevue à la radio, a mis en émoi le petit monde des « services », ici et là. Il a fait une allusion assez cryptique aux attaques de virus et de vers, qui ont déjà touché l’Iran il y a quelques mois, et qui sembleraient récemment avoir repris de plus belle. Il s’agirait, selon les commentaires de personnes généralement bien informées, d’attaques de virus du style Stuxnet, qui auraient réapparu sous de nouvelles formes mutantes, et viseraient notamment le site nucléaire fortifié de Fordow, près de Qom, où se poursuivent les opérations d’enrichissement de l’uranium.
Le contexte est, on le sait, la menace de plus en plus palpable, au moins au niveau de certains discours publics, de frappe « préventive » imminente contre les sites nucléaires iraniens.
Mais selon certains commentaires, la frappe effective par des bombardements aériens pourrait bien être remplacée, jusqu’à un certain point, par la cyber-guerre actuellement en cours, et qui ferait de plus en plus rage, dans la profondeur des silos et des centres nucléaires.
Pour quelques spécialistes très bien informés, et apparemment confiants dans les résultats déjà obtenus, la preuve a été faite que les virus Stuxnet et Duqu sont capables de faire de dégâts considérables. Ils en déduisent qu’une véritable « révolution » dans la doctrine de la guerre militaire est en cours, et va obliger à une révision générale de tous les concepts tactiques et stratégiques. Ils comparent le saut qualitatif auquel on serait en train d’assister à l’apparition des chasseurs et des bombardiers à réaction dans les années 50.
Charles De Gaulle avait noté dans ses Mémoires de guerre, avec une fierté mêlée d’une certaine amertume, qu’il avait commis entre les deux guerres un livre prémonitoire sur l’importance des chars et des divisions mécanisées, dans la conduite de la guerre éclair. Il avait notamment prévu l’inadaptation de la ligne Maginot devant une percée foudroyante de groupes armés fortement mécanisés et ultra-rapides (selon les références de l’époque). Mais isolé, incompris, De Gaulle dut ronger son frein devant des décideurs engoncés dans leur conservatisme.
Aujourd’hui, de multiples lignes Maginot continuent de rassurer les esprits enfermés dans un passé qui ne veut pas passer. Mais, comme souvent dans l’Histoire du monde, de nouvelles techniques militaires obligent les sociétés à opérer des mutations stratégiques, non pas sur le seul plan militaire (attaque et défense), mais par ricochet, ampliation et dérivation, sur les plans économiques, sociaux et même culturels.
Je suis étonné par le silence assourdissant des médias « dominants » sur le sujet. Incompétence? Myopie? Je ne sais. En revanche, ce que je pressens, c’est que les tout prochains mois verront sans doute la confirmation patente que la Troisième Guerre Mondiale aura déjà commencé, si par exemple aucune attaque aérienne n’a lieu sur certains sites visés, et que l’on aura jugé préférable d’envoyer quelques vers surpuissants à la place des jets et des missiles.
Il sera temps alors d’en tirer les implications globales.
L’ultime tablette
21 mars 2012Nokia vient de déposer un brevet pour une encre spéciale qui, apposée sur le bras ou tout autre partie du corps, pourrait être mise en vibration suite à un appel téléphonique. Ce serait un moyen sûr de ne rater aucun appel, et ceci de façon absolument silencieuse. Les vibrations pourraient être courtes ou prolongées, saccadées ou modulées. Cette encre vibratoire pourrait être déposée sous forme de vernis ou de tatouage.
Il suffit ensuite de magnétiser la partie tatouée pour être prêt à recevoir les vibrations.
Je ne sais le sort que l’histoire réservera à cette invention, mais j’y vois quelque potentialités rigolotes. On pourrait se tatouer les parties particulièrement sensibles du corps, pour les appels décidément privés. On pourrait aussi se tatouer le dos et le ventre pour en faire deux grandes tablettes. Sur le dos on pourrait alors recevoir des images sous forme de vibrations, et sur le ventre on pourrait disposer d’une fenêtre vibrante pour tweeter.
Pour les fanatiques de la vibration intégrale, on pourrait même magnétiser la surface entière de la peau. Le corps tout entier pourrait alors être mis en vibration, avec des accords dignes des plus grands orchestrateurs de l’art total.
Tant qu’à faire on pourrait même aller plus loin et implanter des surfaces vibrantes à l’intérieur du corps, par exemple à l’intérieur du fémur ou du coccyx, pour ceux qui aiment bien que les sensations surgissent du plus profond.
Pourquoi alors ne pas aller plus loin encore, et implanter des nanoparticules vibratiles dans certains neurones du cerveau. Ils se mettraient à nous envoyer des ondes électromagnétiques sur commande, et exciteraient au passage telle ou telle zone.
Le corps, le corps profond, voilà l’ultime tablette, l’ultime IPad.
Au-dessus des nuages.
19 mars 2012Pour échapper à la traque contre ses serveurs et ses proxies, The Pirate Bay a annoncé qu’il envisageait d’utiliser des drones transportant des petits ordinateurs comme le Raspberry Pi (ils ont la taille d’une carte de crédit, coûtent 20 € et pèsent 45g) et des émetteurs radio miniaturisés, permettant un débit de 100 Mbps avec une portée de 50km. Ces drones, organisés en réseau maillé, constitueraient une sorte de « proxy distribué » échappant aux polices opérant sur la terre ferme. Bien sûr on pourrait tenter de les abattre à coup de DCA. Mais là on rentre dans une escalade incontrôlable.
D’abord, on peut concevoir une miniaturisation poussée des drones (il existe déjà des « drones libellules » pesant une dizaine de grammes). Difficile à pourchasser au-dessus de grandes villes. D’autre part, on peut aussi imaginer que ces drones soient mis en service au-dessus de zones maritimes internationales échappant à toute juridiction nationale, ou bien au-dessus de zones transfrontalières, où ils pourraient passer en quelques secondes d’un espace juridique à l’autre. On peut raisonnablement penser que ces proxies aériens échapperaient donc techniquement tant aux poursuites juridiques qu’aux contre-mesures.
Les données échangées sur The Pirate Bay ne seraient pas présentes dans les drones, mais seraient hébergés dans des serveurs cachés par les pirates. Les drones assureraient seulement la fonction cruciale de proxy.
Quelles seront les prochaines étapes? Les pouvoirs publics continueront-ils la bataille qu’ils mènent infatigablement au nom des ayants-droit, et qui est faite au nom de la défense d’un certain ordre économique, lui-même menacé? On peut le supposer. Il est dans la nature du droit de permettre d’aller très loin dans la défense de certains paradigmes, et dans la nature des rapports de force économiques de tout mettre en avant pour protéger certains schèmes profitables. Bien sûr, le droit pourrait tout aussi bien sanctionner de la même légitimité un tout autre paradigme juridique, si la volonté souveraine du peuple finissait par l’exiger, et l’économie en a vu d’autres, des paradigmes…
Cependant, les périodes de transition sont toujours agitées de soubresauts. Ira-t-on jusqu’à interdire totalement les drones miniaturisés pour raison de piratage (ou pour d’autres raisons encore plus graves)? C’est une hypothèse possible, quoique fort dangereuse pour la démocratie, n’est-ce pas? La police et les forces armées auraient tous les droits de venir faire voleter leurs drones au-dessus des populations à contrôler ou à mater, mais le bon peuple ne pourrait plus avoir accès aux nuages?
Minorités
13 mars 2012Un rapport de l’ONU met en garde contre les « conséquences préjudiciables » des religions d’État. En effet, selon ce rapport rendu public la semaine dernière, le seul fait de proclamer l’existence de religions d’État officielles s’accompagne quasi systématiquement de conséquences négatives pour les minorités religieuses. « Le rapporteur spécial fait valoir qu’il semble difficile, sinon impossible, d’en envisager une application qui n’ait pas, dans la pratique, des conséquences préjudiciables pour des minorités religieuses et qui, partant, ne soit pas discriminatoire à l’égard de leurs membres », peut-on lire. (Sources : Nations unies)
L’une des façons d’interpréter cette information est que l’existence de minorités religieuses implique des responsabilités très spécifiques pour tout État désireux de s’accorder avec la philosophie politique des Nations unies. Ces responsabilités, qui relèvent des plus haut principes du droit international et des principes des droits humains, impliquent que les prérogatives des « majorités » doivent être jugulées pour ne pas empiéter sur les droits des minorités, y compris, et peut-être surtout, en matière de religion.
Quand on y réfléchit un tant soit peu, les conséquences de cette affirmation positive des droits des minorités, est absolument révolutionnaire, et pourrait modifier, d’ailleurs, en profondeur, le fonctionnement même des « démocraties ».
Neurones virtuels
12 mars 2012Le neurologue VS Ramachandran affirme que tous les hommes sont effectivement connectés entre eux, non seulement par Internet, mais aussi par leurs neurones mêmes. Voici comment il le démontre: on peut montrer que tel neurone est activé lorsque j’effectue tel geste et que je saisis tel objet. Mais on observe que le même neurone est aussi activé lorsque je me contente d’observer mon voisin faire ce geste et prendre cet objet. Tout se passe comme si ce neurone, mon neurone, adoptait le point de vue de cette autre personne.
Autrement dit, lorsque je regarde le vaste monde, mes neurones sont activés, non pas simplement selon un mode passif, de pure observation, mais selon un mode actif, mimétique, transformationnel. Le cerveau est une extraordinaire machine d’interaction avec le monde, avec les autres cerveaux et avec lui-même, et les neurones sont constamment pris au filet des sensations extérieures, sensations qu’ils s’empressent de répercuter diligemment dans les profondeurs neuronales et cervicales.
Chaque regard est donc l’équivalent d’une pleine poignée de secousses électriques qui transmutent la structure même de notre cerveau, selon des schémas que nous ne comprenons pas.
La plupart de nos comportements les plus complexes ont été acquis par l’exemple, on le sait. Mais de la succession de ces infinies et si simples imitations peuvent s’engendrer mille surprises. Mille étonnantes variations, sous couvert de ressemblance mimétique, ne cessent de parcourir notre esprit, avant de se mettre à prendre leur envol, et générer leur propre charge.
La formidable complexité, la richesse à peine entrevue de notre cerveau est un fait documenté. Il est prouvé que nous n’utilisons que quelques pour cent de la puissance théorique de cet organe sous-employé.
Qui sait pourquoi un tel sous-emploi? Ce potentiel multiplicateur (par un facteur 30 ou 50) de nos capacités actuelles, quand se révèlera-t-il? Dans quelques générations? Sous l’influence de psychotropes surpuissants? Par la stimulation ad hoc et appropriée de zones oubliées du cerveau? Ou en observant des phénomènes (extérieurs ou intérieurs) proprement inimaginables?
Il est possible, par exemple, que de tels phénomènes se déclenchent, sous l’effet de chocs (physiques ou psychiques) très violents, ou bien encore « à l’heure de notre mort ».
La recherche en neurologie est encore dans les limbes. Et tout reste à imaginer.
Le seul fait que j’écrive ces phrases a modifié mes neurones, et aussi les vôtres, si vous avez lu le billet jusque là.
Vache ou mustang, reptile ou carnassier, le cerveau peut recevoir toutes les métaphores. Il reste à les traire ou à les chevaucher, à les hypnotiser ou à les dompter.
Notre cerveau est encore presque entièrement virtuel, même après une longue vie.
Jusqu’où n’irons-nous pas?
La nef des fous
15 février 2012Le gaspillage est immense, l’illogisme à son comble, l’absurdité patente, la faiblesse du politique incommensurable.
Pour alimenter une ampoule électrique consommant 2 joules (=2 watt/seconde), il faut consommer 50 fois plus d’énergie primaire (en gaz, pétrole ou charbon), soit l’équivalent de 100 joules (=100 watt/seconde). Cette énergie est perdue lors de la conversion thermique-électrique et lors de la distribution.
Autre exemple: aux États-Unis, on dépense chaque jour plus d’argent en essence prise à la pompe, que l’on n’investit en un an dans la recherche solaire.
Or, en une seule heure, le soleil prodigue toute l’énergie nécessaire à la planète pour une année.
(Source: JM Tarascon, Collège de France)
L’œil était dans la bombe et regardait quelqu’un
14 février 2012Un récent article de Newsweek, « Inside the Killing Machine« , a été consacré aux procédures des assassinats ciblés organisés par la CIA.
John A. Rizzo, qui a longtemps servi de conseiller juridique de haut niveau à la CIA pour ces questions, raconte — une fois parti à la retraite — comment il assistait à la mise à mort en direct de « suspects de terrorisme ».
Pendant une journée de travail typique, accompagné de plusieurs collaborateurs, situés dans un bureau quelque part en Virginie, il observait les images de drones, situés à des milliers de kilomètres.

Un homme et sa famille, dans une camionnette, sur une route désertique. Le véhicule s’arrête. L’homme sort sur le bas-côté. Quelques instants plus tard, une explosion remplit l’écran. L’homme est tué. « It was very businesslike » dit Rizzo. « C’était très professionnel ».
Mais au moins, les autres membres de la famille ont été épargnés (dans ce cas). « L’agence était très pointilleuse à ce sujet, continue Rizzo. Ils essayaient de minimiser les dommages collatéraux, et spécialement les femmes et les enfants. »
Rizzo s’amusa à mimer la chose avec son interlocutrice: « Il dit: « Il y a simplement une liste d’hommes à abattre ( « a hit list » ) », puis il pointa un doigt vers mon front et fit semblant d’appuyer sur une gâchette. « Le Predator est l’arme privilégiée, mais cela pourrait aussi être quelqu’un vous logeant une balle dans la tête. »
Selon la New America Foundation, entre 2004 et 2008, Bush autorisa 42 frappes à partir de drones. Ce chiffre a plus que quadruplé avec le président Obama, et s’élève à 180 aux dernières nouvelles.
Les tirs sont parfois mortels pour les personnes proches. Karim Khan dont le fils et le frère ont été tués en 2009 par un drone au Waziristan a intenté un procès contre les États-Unis, accusant la CIA de les avoir tués. Les juristes de cette organisation disent qu’ils opèrent sur des bases légales fort solides. Ce n’est pas l’avis de Gary Solis, auteur de The Law of Armed Conflict, et professeur de droit à l’université de Georgetown. Il dit que les agents de la CIA qui pilotent les drones sont des civils directement engagés dans les hostilités, ce qui en fait des combattants illégaux ( « unlawful combatants »), et donc sujets à de possibles poursuites.
On a beaucoup parlé de tortures à Guantanamo et ailleurs. L’un des effets de cette polémique largement médiatisée est assez troublant. Kenneth Anderson, de l’American University a écrit dans un essai sur le sujet, très lu par les collaborateurs d’Obama: « Depuis que la situation politique et juridique aux États-Unis a mis en question la pratique des interrogatoires musclés, il y a moins de raison de chercher à capturer plutôt qu’à tuer. Et si on a l’intention de tuer, on est incité à le faire depuis une position éloignée, parce que cela enlève la possibilité ennuyeuse de questions de reddition. »
Les assassinats ciblés, décidés par des États souverains, avec toutes les « garanties juridiques » nécessaires, n’ont pas nécessairement besoin de hautes technologies. Ces derniers temps, il semble qu’une guerre de « basse intensité » à base d’assassinats ciblés se déroule. On a rapporté qu’en Iran, ou en Inde, ou ailleurs, un motard passe près d’une voiture, place une bombe magnétique, et boum.
Œil pour œil, vie pour vie. La logique mortifère des raisons d’État n’a aucune raison de s’arrêter d’elle-même. Dans un monde glacé, dépourvu de raison et d’éthique, le déploiement d’une spirale continue de morts est une possibilité à considérer.
Où sont les beaux esprits?
L’étranger
27 janvier 2012L’étranger, dans la plupart des langues, se définit comme celui qui est « hors du pays », comme en témoigne en français le préfixe é- venant du ex- latin, « hors de ». En chinois, un bon équivalent en est le caractère 外, wài, qui signifie « en dehors de, étranger, externe », et permet des expressions comme 外語, wàiyǔ, langue étrangère, 外國, wàiguó, pays étranger, 外交, wàijiāo, diplomatie, affaires étrangères, ou 外資, wàizī, investissement étranger. Le caractère 洋, yáng, qui signifie « océan », s’emploie aussi pour dénommer l’étranger. C’est une évidente métonymie correspondant à l’ « outremer » français ou à « overseas » en anglais.
En sanskrit, c’est la particule privative वि, vi- , « loin de, en dehors de, privé de, séparé de, situé à l’extérieur de » qui joue ce rôle, comme dans videshi, « étranger, exotique ». Mais il y a aussi le préfixe पर, para, qui possède toute une gamme de nuances : « loin, distant, opposé, antérieur dans le temps, éloigné dans l’espace, dernier, extrême, suprême, absolu, autre, différent, étranger, ennemi », ce qui donne notamment परदेश, paradeśa, « pays étranger ». Il y a enfin le mot यवन, yavana, qui s’appliquait spécifiquement aux Grecs, aux Ioniens ou aux Bactriens, et qui plus récemment s’est étendu aux Européens, aux Perses et aux musulmans.
En arabe, j’ai trouvé trois racines qui dénotent la notion d’étranger, et qui sont toutes liées à des concepts exprimant l’idée de sortir, de s’en aller, de s’éloigner, ou une situation « à la marge ». La notion d’étranger peut se rendre par le mot خارِجي, khariji, qui vient de la racine خَرَجَ, kharaja, sortir ; par le mot أَجْنَبي, ajnabi, qui vient de la racine جَنْب, jan’b, « côté, flanc, versant ; à part » ; et enfin le mot غَريب, gharib, qui vient de غَرَبَ, gharaba, « s’en aller, émigrer, partir », et qui signifie : « étranger, bizarre, drôle, curieux, exotique, extraordinaire ». La même racine est à l’origine du mot مَغْرِب maghrib, « couchant, lieu où le soleil se couche, occident, Maghreb ».
En hébreu, j’ai relevé six racines associées à la notion d’étranger. L’une exprime l’idée de la distance et de l’éloignement (רָחַק, rahaq).
Les autres évoquent tout un spectre de nuances : celle du « bégaiement » (racine לָעִג , la’ig, comme dans le verset d’Isaïe 28,11 qui dit que l’étranger « parle mal »), celle de la « prolifération » (racine גּוֹי , goy, et au pluriel goyim, mot qui peut se traduire par la « multiplicité des peuples » mais aussi par des « essaims d’insectes », cf. Soph. 2,14 ou Joël 1,6), celles de la « bâtardise » et de la « prostitution » (racine זוּר, zûr, donnant « prostituée » dans Prov. 2,16, et « bâtard, issu d’un adultère », dans Dt. 23,3). Il y a enfin l’idée de la « dissimulation » et même du « malheur » (racine נָכַר , nakhar, sous la forme Niph. « se déguiser, se dissimuler », et sous la forme Hithp. « feindre d’être un autre que ce qu’on est »). La même racine donne נֵכָר, « étranger », ainsi que le substantif נֶכֶר, « malheur », comme dans Job 31,3. L’adjectif נָכְרִי signifie « étranger », mais est fréquemment employé au féminin נָכְרִיָת, avec un sens péjoratif de « femme de mauvaises mœurs ».
Cependant, un mot possède un sens plutôt positif, du moins dans le contexte de son utilisation biblique. C’est גֵּר, guer, qui est employé dans des expressions comme « Vous avez été des étrangers dans le pays d’Égypte » (Dt. 10,19), « Nous sommes des étrangers devant toi » (1 Chr. 29,15), « J’ai été un étranger chez Laban » (Gen. 32,5), ou « L’étranger qui demeure parmi vous » (Lev. 17,12). Ce mot vient de la racine גּוּר gûr, « demeurer, séjourner comme étranger » mais qui signifie aussi « avoir peur, craindre » ou encore « s’assembler, se réunir pour un complot ».
Dans toute cette recherche, c’est le seul mot que j’aie trouvé qui donne à penser que l’étranger, c’est peut-être soi-même.
Erection et connaissance
25 janvier 2012On trouve dans l’histoire des mots de curieuses confluences, qui révèlent peut-être des constantes de l’esprit humain, à travers les bassins linguistiques et les aires de civilisation.
Par exemple, en français, les mots : médecin, méditer, médiation, modérer, modeste, mode, possèdent la même racine indo-européenne MED-. C’est une racine riche de sens, dont témoignent d’ailleurs le latin (meditor, medicus, modus) et le grec (μἠδομαι, méditer, penser, imaginer ou μῆδος pensée, dessein). Au pluriel, ce dernier mot révèle une ambiguïté latente : μήδεα signifie « les pensées » mais aussi « les parties génitales de l’homme ».
On retrouve une métonymie comparable en arabe. Le verbe ذَكَرَ d’akara a pour sens premier « toucher, frapper ou blesser quelqu’un au membre viril », et a pour sens dérivés « rappeler, raconter, se souvenir », ou même « faire ses prières ». On retrouve cette ambivalence dans les substantifs qui en dérivent. Par exemple, ذِكْرً d’ikr signifie « réminiscence, souvenir, souvenance », mais aussi « invocation, prière », ou « lecture du Coran ». Avec des voyelles différentes,ذَكَرً d’akar signifie « mâle », et son pluriel ذُكُورً d’oukour est le « membre viril ». Même chose en hébreu: le verbe זָכַר zakar signifie « penser, se souvenir » mais aussi « être né mâle », et le substantif זָכָר désigne « ce qui est de sexe masculin » et זֵכָר : « souvenir, mémoire, nom ». C’est aussi la racine du nom du prophète Zacharie ( « celui dont Dieu se souvient »).
Je trouve fort curieux que des langues aussi différentes que le grec d’une part, et l’arabe et l’hébreu d’autre part, fassent glisser ainsi les sens de façon relativement analogue, créant des liens directs entre le sexe et le mental ou le sacré.
Je retrouve les mêmes glissements en sanskrit. Pour revenir à la racine MED, celle-ci se dédouble dans cette langue en MED – मेद् , et MEDH – मेध्.
MED- est associée à l’idée de force, de vigueur, d’énergie. Elle a donné des mots comme medas, « graisse, moelle, lymphe », medin, « vigueur, énergie », medini, « fertilité, terre, sol », medah, « mouton à queue grasse », ou encore medaka « liqueur spiritueuse ».
Quant à MEDH- , elle a donné des mots comme : मेध medha : « jus, sauce, moelle, sève ; essence ; victime sacrificielle ; sacrifice, oblation » ; मेधा medhā : « vigueur intellectuelle, intelligence ; prudence, sagesse » ; मेधस् medhas : « sacrifice » ; et placé en suffixe : « compréhension de » ; मेध्य medhya : « plein de sève, vigoureux ; fort, puissant ; propre au sacrifice ; pur ; intelligent, sage ».
On voit dans toutes ces acceptions une même sorte de pensée métonymique à l’œuvre. La graisse et le sacrifice, la sève et la puissance, la force physique et l’énergie mentale, l’intelligence et la sagesse dessinent des orbes sémantiques où l’énergie vitale (la sève, la graisse, la semence) est, par son abondance, propice au sacrifice, et s’élève d’ailleurs pour signifier les fonctions supérieures de l’homme.
Si l’on creuse encore, et qu’on cherche à approfondir le rapport entre la graisse, le sexe et le mental, on trouve d’étonnantes pistes. En fait MED- est une forme forte de MID- , « devenir gras » ou de MITH- « comprendre » et « tuer ».
Comment ces deux derniers verbes peuvent-ils avoir la même racine ? MITH- मिथ् a pour premier sens « unir, accoupler » et comme sens dérivés « rencontrer, alterner », et aussi « provoquer une altercation ». L’idée de rencontre est double : on peut se rencontrer comme ami ou comme ennemi, comme couple ou comme antagonistes, d’où les deux sens dérivés celui de « comprendre » et celui de « tuer ».
On peut creuser encore plus dans les origines enfouies, avec la racine MI- मि, « fixer dans la terre, fonder, construire, planter des piliers ». D’où les sens dérivés : « mesurer, juger, observer » et « percevoir, connaître, comprendre ». Ainsi le mot mit signifie: « pilier, colonne », et plus généralement « tout objet érigé ». Il est proche de mita « mesuré, métré ; connu ».
Ériger c’est connaître. Et toute connaissance est une érection.
Seulement une trace…
24 janvier 2012Естъ женщины, сырой земле родные,
И кажый шаг их – гулкое рыданье,
Сопровождать умерших и впервые
Приветствовать воскресших – их призваные.
(…)
Севодня – ангел, завтра – червь могильный,
А послезавтра – только очертанье…
Il est des femmes proches de la terre humide,
Et chacun de leurs pas – un sanglot grondant.
Accompagner les morts, et être les premières
A accueillir les ressuscités – c’est leur destinée.
(…)
Aujourd’hui – un ange, demain – le ver du sépulcre,
Après-demain – seulement une trace…
Ossip Mandelstam (Les cahiers de Voronej)
Ces vers ont été écrits en mai 1937, juste avant la fin de son exil forcé à Voronej et son retour à Moscou. Mandelstam n’eut qu’un court répit. Il fut arrêté à nouveau l’année suivante par le NKVD, et envoyé dans le camp de transit n°3/10, près de Vladivostok, où il mourut en quelques jours, en décembre 1938.
Il m’est difficile de traduire гулкое рыданье: « sanglot grondant » n’est qu’une approximation prémonitoire. L’adjectif гулкое, « retentissant, assourdissant, grondant », vient de гул ( »goul »), qui évoque un bruit éclatant.
C’est aussi la première syllabe de « Goulag ». Mais cela n’a rien à voir.
Il n’y a d’ailleurs plus rien à voir, que des traces.
L’arme du pauvre
18 janvier 2012La chute de la maison Kodak illustre parfaitement l’incompréhension crasse des arrogants maîtres de l’ancienne économie. Que cette entreprise de l’image, mondialement connue, confortablement installée sur un matelas cossu de brevets (portant surtout sur la chimie de l’image), ait pu misérablement échouer à prendre à temps le virage du numérique est très révélateur de la fossilisation d’esprits étroits, gangrenés par leur Weltanshaaung. Kodak avait déjà raté le chantier de la photocopie et celui de la photo instantanée. Mais rater le numérique n’était pas une erreur de parcours, c’était l’aveu d’une confondante incapacité à saisir les nouveaux paradigmes.
Le même sort menace bien d’autres dinosaures vacillants, du style Murdoch ou même des industries entières du genre Hollywood. Le débat qui fait rage ces derniers jours aux États-Unis à propos des projets de lois anti-pirates SOPA et PIPA signale à l’évidence que la nouvelle économie (Google, Facebook et consorts) a décidé de ne plus se laisser faire par les lobbies des vieux monopoles. Alors que les deux chambres s’apprêtaient tranquillement à adopter l’une le SOPA l’autre le PIPA avec une majorité bi-partisane (tant les lobbies ratissent large), les rouleaux compresseurs des foules numériques se sont mis à montrer leur puissance. Même Wikipédia s’est mis de la partie en affichant hier l’écran noir de la grève en ligne, et Google a barré d’un bandeau noir son site de recherche. Résultat: les courageux élus ont compris que le vent tournait, et que les lobbies du passé avaient sans doute moins de chance de les faire réélire que les lobbies neufs.
Qu’est-ce que ces géants ivres, trébuchant au bord du gouffre, n’ont pas compris? Ils n’ont rien compris au nouveau paradigme. Ce n’est plus le « réel » qui fait loi. L’économie « réelle » aimait vous vendre du dur et du mou, des places de cinéma et des galettes de vinyle, des roues en caoutchouc et des bagnoles en acier. L’économie « virtuelle » va vous vendre du code et des programmes, elle va surtout vous donner de surcroît (et gratuitement) accès au paradigme, au paradis des paradigmes: c’est vous la vraie richesse, c’est vous la vraie noblesse, c’est vous l’avenir du monde. Les anciennes féodalités du capitalisme séculaire voient leurs châteaux si forts s’effondrer. Des hordes inattendues font irruption dans la cour des grands fiefs. Ces hordes, ces barbares au sang neuf, c’est nous, c’est vous. Nos armes? Notre temps, nos cerveaux, notre courage, nos tripes.
