L’étranger

27 janvier 2012

L’étranger, dans la plupart des langues, se définit comme celui qui est « hors du pays », comme en témoigne en français le préfixe é- venant du ex- latin, « hors de ». En chinois, un bon équivalent en est le caractère 外, wài, qui signifie « en dehors de, étranger, externe », et permet des expressions comme 外語, wàiyǔ, langue étrangère, 外國, wàiguó, pays étranger, 外交, wàijiāo, diplomatie, affaires étrangères, ou 外資, wàizī, investissement étranger. Le caractère 洋, yáng, qui signifie « océan », s’emploie aussi pour dénommer l’étranger. C’est une évidente métonymie correspondant à l’ « outremer » français ou à « overseas » en anglais.

En sanskrit, c’est la particule privative वि, vi- , « loin de, en dehors de, privé de, séparé de, situé à l’extérieur de » qui joue ce rôle, comme dans videshi, « étranger, exotique ». Mais il y a aussi le préfixe पर, para, qui possède toute une gamme de nuances : « loin, distant, opposé, antérieur dans le temps, éloigné dans l’espace, dernier, extrême, suprême, absolu, autre, différent, étranger, ennemi », ce qui donne notamment परदेश, paradeśa, « pays étranger ». Il y a enfin le mot यवन, yavana, qui s’appliquait spécifiquement aux Grecs, aux Ioniens ou aux Bactriens, et qui plus récemment s’est étendu aux Européens, aux Perses et aux musulmans.

En arabe, j’ai trouvé trois racines qui dénotent la notion d’étranger, et qui sont toutes liées à des concepts exprimant l’idée de sortir, de s’en aller, de s’éloigner, ou une situation « à la marge ». La notion d’étranger peut se rendre par le mot خارِجي, khariji, qui vient de la racine خَرَجَ, kharaja, sortir ; par le mot أَجْنَبي, ajnabi, qui vient de la racine جَنْب, jan’b, « côté, flanc, versant ; à part » ; et enfin le mot غَريب, gharib, qui vient de غَرَبَ, gharaba, « s’en aller, émigrer, partir », et qui signifie : « étranger, bizarre, drôle, curieux, exotique, extraordinaire ». La même racine est à l’origine du mot مَغْرِب maghrib, « couchant, lieu où le soleil se couche, occident, Maghreb ».

En hébreu, j’ai relevé six racines associées à la notion d’étranger. L’une exprime l’idée de la distance et de l’éloignement (רָחַק, rahaq).
Les autres évoquent tout un spectre de nuances : celle du « bégaiement » (racine לָעִג , la’ig, comme dans le verset d’Isaïe 28,11 qui dit que l’étranger « parle mal »), celle de la « prolifération » (racine גּוֹי , goy, et au pluriel goyim, mot qui peut se traduire par la « multiplicité des peuples » mais aussi par des « essaims d’insectes », cf. Soph. 2,14 ou Joël 1,6), celles de la « bâtardise » et de la « prostitution » (racine זוּר, zûr, donnant « prostituée » dans Prov. 2,16, et « bâtard, issu d’un adultère », dans Dt. 23,3). Il y a enfin l’idée de la « dissimulation » et même du « malheur » (racine נָכַר , nakhar, sous la forme Niph. « se déguiser, se dissimuler », et sous la forme Hithp. « feindre d’être un autre que ce qu’on est »). La même racine donne נֵכָר, « étranger », ainsi que le substantif נֶכֶר, « malheur », comme dans Job 31,3. L’adjectif נָכְרִי signifie « étranger », mais est fréquemment employé au féminin נָכְרִיָת, avec un sens péjoratif de « femme de mauvaises mœurs ».

Cependant, un mot possède un sens plutôt positif, du moins dans le contexte de son utilisation biblique. C’est גֵּר, guer, qui est employé dans des expressions comme « Vous avez été des étrangers dans le pays d’Égypte » (Dt. 10,19), « Nous sommes des étrangers devant toi » (1 Chr. 29,15), « J’ai été un étranger chez Laban » (Gen. 32,5), ou « L’étranger qui demeure parmi vous » (Lev. 17,12). Ce mot vient de la racine גּוּר gûr, « demeurer, séjourner comme étranger » mais qui signifie aussi « avoir peur, craindre » ou encore « s’assembler, se réunir pour un complot ».

Dans toute cette recherche, c’est le seul mot que j’aie trouvé qui donne à penser que l’étranger, c’est peut-être soi-même.

Erection et connaissance

25 janvier 2012

On trouve dans l’histoire des mots de curieuses confluences, qui révèlent peut-être des constantes de l’esprit humain, à travers les bassins linguistiques et les aires de civilisation.

Par exemple, en français, les mots : médecin, méditer, médiation, modérer, modeste, mode, possèdent la même racine indo-européenne MED-. C’est une racine riche de sens, dont témoignent d’ailleurs le latin (meditor, medicus, modus) et le grec (μἠδομαι, méditer, penser, imaginer ou μῆδος pensée, dessein). Au pluriel, ce dernier mot révèle une ambiguïté latente : μήδεα signifie « les pensées » mais aussi « les parties génitales de l’homme ».

On retrouve une métonymie comparable en arabe. Le verbe ذَكَرَ d’akara a pour sens premier « toucher, frapper ou blesser quelqu’un au membre viril », et a pour sens dérivés « rappeler, raconter, se souvenir », ou même « faire ses prières ». On retrouve cette ambivalence dans les substantifs qui en dérivent. Par exemple, ذِكْرً d’ikr signifie « réminiscence, souvenir, souvenance », mais aussi « invocation, prière », ou « lecture du Coran ». Avec des voyelles différentes,ذَكَرً d’akar signifie « mâle », et son pluriel ذُكُورً d’oukour est le « membre viril ». Même chose en hébreu: le verbe זָכַר zakar signifie « penser, se souvenir » mais aussi « être né mâle », et le substantif זָכָר désigne « ce qui est de sexe masculin » et זֵכָר : « souvenir, mémoire, nom ». C’est aussi la racine du nom du prophète Zacharie ( « celui dont Dieu se souvient »).

Je trouve fort curieux que des langues aussi différentes que le grec d’une part, et l’arabe et l’hébreu d’autre part, fassent glisser ainsi les sens de façon relativement analogue, créant des liens directs entre le sexe et le mental ou le sacré.

Je retrouve les mêmes glissements en sanskrit. Pour revenir à la racine MED, celle-ci se dédouble dans cette langue en MED – मेद् , et MEDH – मेध्.
MED- est associée à l’idée de force, de vigueur, d’énergie. Elle a donné des mots comme medas, « graisse, moelle, lymphe », medin, « vigueur, énergie », medini, « fertilité, terre, sol », medah, « mouton à queue grasse », ou encore medaka « liqueur spiritueuse ».
Quant à MEDH- , elle a donné des mots comme : मेध medha : « jus, sauce, moelle, sève ; essence ; victime sacrificielle ; sacrifice, oblation » ; मेधा medhā : « vigueur intellectuelle, intelligence ; prudence, sagesse » ; मेधस् medhas : « sacrifice » ; et placé en suffixe : « compréhension de » ; मेध्य medhya : « plein de sève, vigoureux ; fort, puissant ; propre au sacrifice ; pur ; intelligent, sage ».

On voit dans toutes ces acceptions une même sorte de pensée métonymique à l’œuvre. La graisse et le sacrifice, la sève et la puissance, la force physique et l’énergie mentale, l’intelligence et la sagesse dessinent des orbes sémantiques où l’énergie vitale (la sève, la graisse, la semence) est, par son abondance, propice au sacrifice, et s’élève d’ailleurs pour signifier les fonctions supérieures de l’homme.

Si l’on creuse encore, et qu’on cherche à approfondir le rapport entre la graisse, le sexe et le mental, on trouve d’étonnantes pistes. En fait MED- est une forme forte de MID- , « devenir gras » ou de MITH- « comprendre » et « tuer ».
Comment ces deux derniers verbes peuvent-ils avoir la même racine ? MITH- मिथ् a pour premier sens « unir, accoupler » et comme sens dérivés « rencontrer, alterner », et aussi « provoquer une altercation ». L’idée de rencontre est double : on peut se rencontrer comme ami ou comme ennemi, comme couple ou comme antagonistes, d’où les deux sens dérivés celui de « comprendre » et celui de « tuer ».
On peut creuser encore plus dans les origines enfouies, avec la racine MI- मि, « fixer dans la terre, fonder, construire, planter des piliers ». D’où les sens dérivés : « mesurer, juger, observer » et « percevoir, connaître, comprendre ». Ainsi le mot mit signifie: « pilier, colonne », et plus généralement « tout objet érigé ». Il est proche de mita « mesuré, métré ; connu ».

Ériger c’est connaître. Et toute connaissance est une érection.

Seulement une trace…

24 janvier 2012

Естъ женщины, сырой земле родные,
И кажый шаг их – гулкое рыданье,
Сопровождать умерших и впервые
Приветствовать воскресших – их призваные.
(…)
Севодня – ангел, завтра – червь могильный,
А послезавтра – только очертанье…

Il est des femmes proches de la terre humide,
Et chacun de leurs pas – un sanglot grondant.
Accompagner les morts, et être les premières
A accueillir les ressuscités – c’est leur destinée.
(…)
Aujourd’hui – un ange, demain – le ver du sépulcre,
Après-demain – seulement une trace…

Ossip Mandelstam (Les cahiers de Voronej)

Ces vers ont été écrits en mai 1937, juste avant la fin de son exil forcé à Voronej et son retour à Moscou. Mandelstam n’eut qu’un court répit. Il fut arrêté à nouveau l’année suivante par le NKVD, et envoyé dans le camp de transit n°3/10, près de Vladivostok, où il mourut en quelques jours, en décembre 1938.

Il m’est difficile de traduire гулкое рыданье: « sanglot grondant » n’est qu’une approximation prémonitoire. L’adjectif гулкое, « retentissant, assourdissant, grondant », vient de гул ( »goul »), qui évoque un bruit éclatant.
C’est aussi la première syllabe de « Goulag ». Mais cela n’a rien à voir.

Il n’y a d’ailleurs plus rien à voir, que des traces.

L’arme du pauvre

18 janvier 2012

La chute de la maison Kodak illustre parfaitement l’incompréhension crasse des arrogants maîtres de l’ancienne économie. Que cette entreprise de l’image, mondialement connue, confortablement installée sur un matelas cossu de brevets (portant surtout sur la chimie de l’image), ait pu misérablement échouer à prendre à temps le virage du numérique est très révélateur de la fossilisation d’esprits étroits, gangrenés par leur Weltanshaaung. Kodak avait déjà raté le chantier de la photocopie et celui de la photo instantanée. Mais rater le numérique n’était pas une erreur de parcours, c’était l’aveu d’une confondante incapacité à saisir les nouveaux paradigmes.

Le même sort menace bien d’autres dinosaures vacillants, du style Murdoch ou même des industries entières du genre Hollywood. Le débat qui fait rage ces derniers jours aux États-Unis à propos des projets de lois anti-pirates SOPA et PIPA signale à l’évidence que la nouvelle économie (Google, Facebook et consorts) a décidé de ne plus se laisser faire par les lobbies des vieux monopoles. Alors que les deux chambres s’apprêtaient tranquillement à adopter l’une le SOPA l’autre le PIPA avec une majorité bi-partisane (tant les lobbies ratissent large), les rouleaux compresseurs des foules numériques se sont mis à montrer leur puissance. Même Wikipédia s’est mis de la partie en affichant hier l’écran noir de la grève en ligne, et Google a barré d’un bandeau noir son site de recherche. Résultat: les courageux élus ont compris que le vent tournait, et que les lobbies du passé avaient sans doute moins de chance de les faire réélire que les lobbies neufs.

Qu’est-ce que ces géants ivres, trébuchant au bord du gouffre, n’ont pas compris? Ils n’ont rien compris au nouveau paradigme. Ce n’est plus le « réel » qui fait loi. L’économie « réelle » aimait vous vendre du dur et du mou, des places de cinéma et des galettes de vinyle, des roues en caoutchouc et des bagnoles en acier. L’économie « virtuelle » va vous vendre du code et des programmes, elle va surtout vous donner de surcroît (et gratuitement) accès au paradigme, au paradis des paradigmes: c’est vous la vraie richesse, c’est vous la vraie noblesse, c’est vous l’avenir du monde. Les anciennes féodalités du capitalisme séculaire voient leurs châteaux si forts s’effondrer. Des hordes inattendues font irruption dans la cour des grands fiefs. Ces hordes, ces barbares au sang neuf, c’est nous, c’est vous. Nos armes? Notre temps, nos cerveaux, notre courage, nos tripes.

L’art des metaxu

1 janvier 2012

Entre beauté et laideur, entre savoir et ignorance, entre matière et formes, entre mortels et immortels, Platon avait déterminé l’existence de myriades d’êtres « intermédiaires », faisant et défaisant sans cesse le monde par leurs médiations ou leurs transformations. Cette ancienne thèse prend aujourd’hui une actualité nouvelle du fait de la révolution numérique, qui lui donne un champ concret d’expérimentation et des outils de manipulation symbolique. Sur ces bases, l’art « intermédiaire » peut se lancer à la découverte de formes en métamorphose, et de forces immuablement mues. L’art intermédiaire des metaxu entrecroise inextricablement des images (sensibles) et des modèles (intelligibles). Par ses itérations, il révèle progressivement leur essence profonde : le paradigme caché, voulu par le créateur.
Les images de metaxu présentées ici se veulent des expressions caractéristiques de cet « art intermédiaire ». Elles doivent être vues et comprises comme quelques moments privilégiés, prélevés dans la vie intermédiaire de leur genèse. Ces prélèvements ne sont pas arbitraires. Ils ont été sélectionnés comme des « instants », des « moments » uniques. Seul leur « paradigme » reste intangible, à travers la multiplicité des formes visibles qu’il engendre, et des figures intelligibles qui l’incarnent provisoirement.

Les textes qui accompagnent ces images, sont tirés de mon ouvrage Metaxu : Théorie de l’art intermédiaire , (Ed. ChampVallon-INA, 1989), et ont été adaptés à cette présentation en vis-à-vis. Ils visent à éclairer dans ces images ce qui ne s’y laisse pas entièrement donner à voir. Ils visent aussi à commenter des images qui sont déjà des sortes de commentaires de leur propre émergence, ou des imitations de leurs multiplicités potentielles.

L’IMITATION DES DIEUX
Rêver c’est imiter les dieux, disait Ovide. Car le Sommeil est le père de mille enfants.
Parmi ceux-ci, Morphée peut prendre toutes les apparences de la figure humaine; Icélos peut se changer en bête sauvage, en oiseau ou en serpent, et Phantasos sait imiter la terre, les rochers, les eaux, les arbres. Le Sommeil engendre tous les fantasmes, et reprend le déjà vu, pour le métamorphoser à notre manière.
Il y a bien sûr des grincheux, comme Schopenhauer, qui vitupèrent l’imitation :
« Imitatores servum pecus ! ». Les imitateurs, peuple serf.
Mais la servitude est parfois nécessaire, en vue d’une plus haute libération. En Amérique tropicale, les fleurs de la passion (du genre passiflora ) en font une question de survie. Elles imitent de faux œufs du papillon heliconius , avec leur couleur jaune et leur disposition aléatoire. Elles font ainsi croire à ces papillons qu’une ponte d’œufs a déjà eu lieu, et les incitent à aller pondre ailleurs leurs œufs parasites, aux promesses de larves dévoreuses. Dans ce cas il n’est pas question d’innover. Imiter c’est vivre. Innover c’est mourir. D’ailleurs on peut aussi estimer qu’il a fallu à ces fleurs beaucoup innover pour pouvoir imiter, simuler et survivre.

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On pourra lire la suite de cet article illustré de plusieurs images metaxu ici:
http://plasticites-sciences-arts.org/PLASTIR/Queau%20P25.pdf

L’I-Pad et la religion

10 décembre 2011

Les temps changent, on le sait. Le monde se transforme rapidement. Des sociétés hier bloquées se fissurent sous nos yeux, et se polarisent autrement. Des questions que l’on croyait réglées, closes par consensus ou conformisme, s’y rouvrent inopinément. Parmi elles, il y a la question de la religion dans l’espace public. Ignorée ici ou là, elle agite ailleurs, aujourd’hui, des régions entières. Cette résurgence du fait religieux dans l’espace politique effraie certains. D’autres s’en réjouissent.
L’esprit laïc « à la française », défendu par une certaine vision de la démocratie est, notons-le, une invention relativement récente. En France cela a pris des siècles avant qu’une loi proclame la séparation des Eglises et de l’Etat, en décembre 1905, mais non sans avoir frôlé la guerre civile, tant gauche et droite étaient divisés.
D’où vient cette loi ? En 1903, le gouvernement d’Emile Combes expulsait encore les Chartreux de leurs couvents. Les religieux étaient tirés manu militari de leurs retraites et contraints d’émigrer en Espagne, au Royaume-Uni ou en Belgique. Clemenceau recommandait l’interdiction pure et simple des congrégations religieuses. Le Pape Pie X avait lancé une campagne anti-française auprès des chancelleries européennes. En 1904, le gouvernement français rompit ses relations diplomatiques avec le Vatican.
Le gouvernement de Combes tomba peu après, avec « l’affaire des fiches » : le ministre de la guerre avait utilisé des réseaux de francs-maçons pour espionner les officiers et ficher leurs opinions religieuses. C’est le nouveau gouvernement de Maurice Rouvier qui nomma la commission Buisson-Briand pour préparer et faire adopter la loi de séparation. Son rapporteur, Aristide Briand, joua un rôle essentiel pour concilier les profondes divisions de la société française à ce sujet.
Un siècle plus tard, la question semble prête à ressurgir, et à faire éclater les passions, avec un angle insoupçonné. La question des signes religieux distinctifs, l’occupation de la voie publique par des fidèles en prière, lesquels manquent par ailleurs de lieux adaptés, ont provoqué des postures politiques diverses.
Mais ce qui me paraît le plus intéressant, c’est que ces épiphénomènes révèlent une profonde évolution de la société contemporaine autour de l’idée du divin, et sur la manière dont les représentations sociétales du sentiment religieux sont en train d’évoluer.
Que des révolutions qui semblaient inspirées par des mots d’ordre modernistes voient la victoire de partis islamistes est un aspect supplémentaire de cette problématique.
La portée mondiale de ces questions ne peut nous échapper, même si elles prennent ailleurs d’autres formes. Je pense ici à la question tibétaine en Chine. Ou au rôle de « Dieu » dans la politique américaine.
Il est révélateur que le puritanisme (au sens théologico-politique) de la société états-unienne se voit lentement mais sûrement modifié par une nouvelle attitude mentale, affectée par une sorte de modernité sceptique. C’est un signe précurseur.
Je lisais ce matin dans le New York Times ceci : « Nous sommes plus polarisés religieusement que jamais. Dans mon monde sécularisé, urbain et policé, on parle rarement de Dieu, si ce n’est en se moquant, et par dérision. Dieu ? C’est pour les « suckers », et les Républicains. »
Et Eric Weiner, auteur d’un livre intitulé “Man Seeks God: My Flirtations with the Divine”, de continuer ainsi: “Nous avons besoin d’un Steve Jobs de la religion. Quelqu’un qui puisse inventer, non une nouvelle religion, mais plutôt une nouvelle manière d’être religieux. Comme les créations de M. Jobs, cette nouvelle attitude serait directe, désencombrée et absolument intuitive. Plus important, elle serait fortement interactive. J’imagine un espace religieux qui célébrerait le doute, encouragerait l’expérimentation et permettrait de prononcer le mot Dieu sans honte. Un « operating system » religieux pour les agnostiques parmi nous. Et pour nous tous. »
On avait vu les veillées de prière des fans d’Apple prendre une forme particulièrement fervente à la mort de Steve Jobs. Le voici proclamé maintenant grand innovateur en matière de relation avec le divin. Effleurons de nos doigts la surface réactive des textes, et le sacré s’y découvrira sous une forme « interactive », « intuitive », « expérimentale ».
Nous sommes condamnés par nos métaphores. Elles nous enferment dans leurs logiques immanentes. Les objets qui nous entourent et qui ne sont plus seulement des objets, mais des « operating systems », nous tiennent lieu d’idéologies, à nous qui n’avons plus guère de « grands récits » à quoi nous raccrocher.
Nul doute que cette révolution-là, métaphorique et métonymique, qui s’opère et s’accélère depuis la chute du Mur de Berlin, et la « fin de l’histoire », a aussi favorisé les révolutions du « printemps arabe ». Mais c’est là un effet indirect. Le cœur de l’affaire est ailleurs.
L’I-Pad est tout à la fois la nouvelle idole et la nouvelle icône des temps modernes. Mais, à la différence des icônes « non faite de mains d’hommes » (acheiropoïètes), sa durée de vie sera sans doute fort limitée. Peu importe : restera l’idée, quant à elle éternelle, que les plus hautes des questions, les plus profonds des mystères, peuvent s’effleurer négligemment d’un doigt, et se révéler instantanément à nos yeux, avec une fluidité ludique.
L’I-Pad est aussi la nouvelle hostie, qui permet aux « agnostiques » du monde entier de communier unanimement dans le culte ultime. Le culte de la convergence universelle dans la simplicité infinie d’un Dieu immanent.
Ce Dieu a sans doute un nom. Mais on ne peut le nommer. Il est trop infiniment simple.
Il remplace avantageusement, dans la conscience assoupie des peuples, et pour le moment, celui qui avait jadis interdit à Adam de manger des pommes.

Duqu

2 décembre 2011

Ce qui s’est passé le 12 novembre 2011 à 45 km de Téhéran reste un mystère, du moins pour les simples mortels. Une énorme explosion a eu lieu dans la base Alghadir des Gardes Révolutionnaires (IRGC), d’une superficie de plus de 50 km², et a entièrement ravagé le site. Des photos satellite témoignent de la violence de l’explosion, que certains observateurs ont comparé à celle d’une explosion nucléaire — sans retombées radioactives.
Parmi les victimes officielles, plus d’une trentaine, on compte le responsable principal du programme iranien de missiles. Cette base était censée en effet produire des missiles balistiques Sejil-2 devant être dotés de têtes nucléaires.
Nul doute que de telles ambitions pouvaient gêner certains intérêts.
Et le 12 novembre, devait avoir lieu une séance d’essais concernant ce programme.
Toute l’équipe d’experts présente sur les lieux a péri. Aucun élément matériel d’aucune sorte n’est disponible, tout ayant été volatilisé dans un rayon de 500 m. Donc tout ce qu’on peut lire à ce sujet ne peut qu’être basé sur des rumeurs, des désinformations, ou,au contraire, des messages un peu trop clairs.

Ce qui m’intéresse dans cette affaire c’est que parmi plusieurs hypothèses avancées pour expliquer une aussi énorme explosion, on ait pu suggérer que le virus Stuxnet, dont on a déjà parlé ici, en était la cause. L’explosion aurait en effet été déclenché au moment même de la présentation des dernières avancées du programme par son principal architecte. Il paraîtrait même qu’un autre mystérieux virus, répondant au doux nom de « Duqu » serait mêlé à l’affaire.

La cyber-guerre serait-elle donc montée en gamme de plusieurs tons? C’est fort probable.
Mais il est aussi très possible qu’une combinaison de diverses techniques ait été employée. Comme plusieurs explosions ont eu lieu, pourquoi ne pas imaginer que des missiles furtifs, bien réels ceux-là, et pas du tout infectés, aient été programmés pour atteindre leur cible à l’heure H.

Je suis frappé de voir le peu d’analyses géostratégiques des implications logiques de telles hypothèses dans les médias, si elles s’avéraient fondées. Tout se passe comme si la troisième guerre mondiale avait un petit peu commencé à montrer le bout de son nez, ou du moins de ses nouvelles techniques, et que le ban et l’arrière-ban des médias s’en tapait.

L’euro-débandade

1 décembre 2011

Un grand quotidien de l’après-midi vient de commettre, ce 1er décembre 2011, un article, intitulé « Le grand égarement dans l’austérité » qui me paraît illustrer parfaitement l’incapacité actuelle des observateurs et des analystes, dans les médias officiels, à prendre toute la mesure de la crise.
L’article commence sur un ton martial, alarmiste : « la zone euro » et, plus généralement, « le monde occidental » seraient dans « une impasse ». En témoignent par exemple les taux de chômage record observés en Espagne, dont une « grande partie de la population » est obligée de « recourir à la soupe populaire », ainsi placée dans « une situation tragique », qui « rappelle le 19ème siècle ».
Les coupables sont sommairement désignés, ce sont « les dirigeants allemands qui résistent pour des raisons institutionnelles, mais aussi idéologiques contestables ». Car, continue l’article, comme le souligne Martin Wolf, dans Le Monde Economie du 15 novembre, « c’est la brutale austérité des années 1930-1932 qui amena Adolf Hitler au pouvoir, et non l’hyperinflation ». »

Bigre. L’allusion est plutôt directe, et sans concessions. L’affaire semble sérieuse. La situation est d’une criante gravité. La peste brune va-t-elle bientôt menacer nos riants horizons ? Le grand quotidien de l’après-midi va-t-il se lancer quelque appel du 18juin, ou nous promettre du sang, de la sueur et des larmes ?

Pas tout à fait !. Après de tels roulements de tambours, un peu de fifre: trois « types d’action » sont proposés. D’abord faire racheter la dette de la zone euro par les institutions européennes, en émettant des eurobonds.
Ensuite, « remettre à leur place les agences de notation », et « supprimer le droit accordé de façon irresponsable à ces agences de noter les Etats. » Enfin, imposer « les plus riches », et, à nouveau, utiliser la planche à eurobonds pour « financer le développement des infrastructures dont a tellement besoin l’Europe ».

Voilà ce que la soi-disant fine fleur de l’intelligentsia médiatique parisienne est capable de pondre par les temps qui courent. Imprimer beaucoup de papier avec eurobonds marqué dessus. Censurer Moody’s et Standard and Poors. Imposer les grandes fortunes. Et construire plein de nouvelles « infrastructures ».
C’est aussi simple que cela.

C’est avec ces « types d’action » qu’on va apprendre aux Chinois à moins envahir l’Europe de produits en tous genres, qu’on va vendre plein de centrales nucléaires, de TGV et de Rafales en Asie, en Amérique et en Afrique, qu’on va arrêter pour de bon de noyer des villes séculaires dans les vapeurs polluantes de moteurs à explosion inventés au 19ème siècle, qu’on va redonner aux enfants du peuple le goût de l’effort, la confiance en l’avenir, la volonté de bâtir le liant social, et la capacité à déployer librement toute leur créativité dans le respect du bien public, de l’intérêt général, et du regard sur l’autre.

Médiocre média, petit Paris, pensées étriquées, paroles vaines, vision étroite, calculs mesquins, souffle court, imagination agonisante, rabâchages spasmodiques…

Que dire ? Par où commencer ? Je serai bref. La situation est en effet gravissime, et d’une manière ou d’une autre va encore s’aggraver si c’est ce genre d’élites de papier journal, qui continuent de nous gouverner. Il est temps de changer de paradigme. Le plus vite possible. Radicalement.

Pour le coup, il me semble que c’est la rive Sud de la Méditerranée qui a mieux perçu, plus tôt que le Nord en tout cas, l’imminence de la rupture, la fin d’une époque, l’absolue nécessité de chercher d’autres voies, en dehors des mensonges, des hypocrisies, des doubles discours, des trucages, des détournements, des blanchiments, des évasions, des fraudes, et surtout en dehors de cette grande glaciation des idées et des rêves à laquelle on semble condamné.

Mais non ! Place à l’esprit, et à la matière (grise). Place à la nouvelle jeunesse. Place à la sagesse ancienne.

Souffle

29 novembre 2011

Heidegger a fortement adhéré à l’idéologie nazie. C’est maintenant une chose à peu près reconnue, en France, alors que cela était l’évidence même, depuis 1935, aux observateurs de la scène allemande. Selon ses analyses de l’époque, l’Europe était en danger de mort, prise en étau entre les deux grands empires qu’étaient alors l’Amérique et l’URSS. Il les considérait comme des puissances « démoniques » comparables, en dernière analyse, puisqu’elles montraient « la même frénésie sinistre de la technique déchaînée, et de l’organisation sans racines de l’homme normalisé ». Il appelait cela le « mal radical », et appelait en conséquence le peuple allemand à adhérer au nazisme qui incarnait, selon lui, le sursaut de l’être contre le déclin de l’Occident. Jorge Semprun cite dans son livre « Une tombe au creux des nuages » un passage fort révélateur des éditions des Œuvres complètes de Heidegger parues en 1961: « L’Europe veut encore se cramponner à la démocratie et ne veut pas apprendre à voir que cette dernière équivaudrait à sa mort historique. Car la démocratie n’est, comme Nietzsche l’a clairement vu, qu’une variété vulgaire du nihilisme. »

La crise économique actuelle de l’Europe, qui semble s’aggraver, et échapper à tout contrôle, montre deux choses.

D’abord, les processus démocratiques et la « volonté » des peuples ne pèsent plus beaucoup devant l’exigence des marchés. Si les peuples veulent vivre trop longtemps au-dessus de leurs moyens, ils doivent inévitablement renoncer à leur capacité à influer sur le cours des décisions politiques et économiques qui leur sont alors imposées du dehors; et ils doivent ensuite, sous la même pression des bailleurs de fonds, finir par renoncer « démocratiquement » à nombre des avantages qu’ils croyaient avoir acquis.
Heidegger était nazi, on l’a dit. Mais son diagnostic d’alors d’une normalisation de l’homme « sans racines » et du déploiement frénétique de la technique reste patent. C’est seulement sur le point crucial de l’interprétation à donner à ces observations qu’il faut se séparer « radicalement » de lui.
Néanmoins, l’analyse que Heidegger fit dans l’Allemagne de 1935, pourrait très bien, comme dans un cauchemar récurrent, redevenir d’actualité. Les prémisses sont là. La dictature des marchés et des financiers n’est en rien comparable à la dictature nazie, évidemment. Mais, comme toute dictature, elle porte en elle la négation de la démocratie, et pourrait accélérer son rejet effectif.

La seconde remarque que je voudrais faire est que, derrière la crise économique actuelle, qui ébranle l’Occident, et peut-être même risque de se propager au reste du monde, et aux « pays émergents », se profile, à nouveau, une très profonde crise morale. L’Occident a perdu beaucoup de ses repères, et traverse une très profonde crise d’identité. Il ne sait plus trop ce qu’il veut être et dans quelle direction aller. Voyez la platitude des mesures politiques proposées par les partis engagés dans les prochaines élections en France. Que du mou, que du petit; pas de vision. Pas de souffle.

Cendres

27 novembre 2011

La langue chinoise possède une expression: 神游 , shényóu, « le voyage de l’esprit », qui peut s’appliquer à ceux qui savent rester tranquillement chez eux, tout en voyageant par l’esprit aux quatre coins du monde.

有些人可以四海爲家地無拘無束,也有些人可以靜坐家中而神游四海。
« Il y a des personnes qui sont chez elles partout dans le monde, et d’autres qui, tout en restant à la maison, peuvent s’envoler par l’esprit aux quatre coins de l’univers. »

Dans son Histoire de la pensée chinoise, Anne Cheng rapporte que, selon Zhuangzi, la puissance spirituelle de « l’homme vrai » permet en effet à celui-ci un « voyage de l’esprit », un envol mystique, une extase qui laisse le corps « comme motte de terre » ou « bois mort », et le cœur comme « cendre éteinte« .

Ces expériences ont été faites par toute la terre, depuis des temps anciens, et ont été bien documentées¸ notamment par nombre d’ethnologues et d’anthropologues, dont Mircea Eliade, qui en fit une étude fouillée.
Le chamanisme a pratiqué la transe pendant des millénaires. Les chamans sibériens sont capables, à volonté, d’expériences extatiques, et les sacrifices brâhmaniques de l’Inde ancienne permettaient l’ascension du muni, son « envol dans les airs ». L’Atharva Veda (X1, 5, 6) décrit le disciple emporté par la force magique de l’ascèse (tapas) : « En un clin d’œil, il va de la mer orientale à la mer septentrionale ». Le bouddhisme et le yoga tantrique connaissent de similaires extases.

A ce point, d’un simple coup d’aile, volons brièvement vers un autre horizon.
Dans un poème de Paul Celan, Todesfuge, « Fugue de mort », on trouve ce vers:
Dein aschenes Haar Sulamith wir schaufeln ein Grab in den Lüften da liegt man nicht eng

« Tes cheveux cendre Sulamith nous creusons dans le ciel une tombe où l’on n’est pas serré »

Ce mot de cendre se retrouve souvent chez lui. Dans son poème Chymique, par exemple :

Alle die Namen, alle die mit-
Verbrannten
Namen. Soviel
Zu segnende Asche.

« Tous ces noms, tous ces
noms avec
elle brûlés. Tant
de cendre à bénir. »

Ou encore :

Ich bin allein, ich stell die Aschenblume
Ins Glas voll reifer Schwärze.

« Je suis seul. Je mets la fleur de cendre
Dans le verre rempli de noirceur murie. »

Les cendres laissent monter la vie dans les nuages;
elles laissent descendre la vie dans la terre.

Des cendres, il en est de plusieurs sortes. En hébreu, il y en a trois.
Il y a les cendres אֵפֶר
comme dans Gen. 8.27 : « Je ne suis que poussière et que cendre. »
Il y a les cendres דֶשֶׁן
comme dans Jer. 31.40 : « La vallée des cadavres et de la cendre ».
Et il y a les cendres פִּיחַ
Ce mot פִּיחַ vient de la racine-verbe פּוּחַ , « souffler, dire ».
Ces cendres sont faciles à « souffler », comme de fines poussières.
On peut y insuffler le « souffle ».

Dans son recueil de poèmes Atemwende, « Renverse du souffle », Celan emploie une curieuse expression: « vraie d’image de cendres » (aschenbildwahr).

Der halbe Tod,
grossgesäugt mit unserm Leben,
lag aschenbildwahr um uns her –

« La moitié de mort,
allaitée avec notre vie,
était là tout autour de nous vraie d’image de cendres – »

Et le poème immédiatement suivant est significativement intitulé « Gloire de cendres » (Aschenglorie).
Le souffle renversé, retourné, revenu, peut rendre leur « gloire » aux cendres ou à leur image.

Les cendres ne sont pas éteintes. Les cœurs peuvent l’être, quand l’esprit est en voyage.

Libres vaches à lait

10 novembre 2011

Comment faire fortune rapidement et légalement? Il suffit de faire passer à l’Assemblée nationale une loi qui vous permette de faire fortune rapidement.
Un bon exemple est la proposition de loi « relative à l’exploitation numérique des livres indisponibles du XXe siècle » qui, après avoir été présentée au Sénat en octobre, vient de faire son entrée à l’Assemblée nationale (avec quelques petits relais de complaisance, bien sûr).
Il s’agit simplement de donner à des sociétés privées, agréées par le ministère de la culture, comme la SACEM ou tout autre société de « droits d’auteur », le droit de publier commercialement les livres qui se trouveraient épuisés ou indisponibles. Cette astucieuse méthode, si elle était approuvée par les organes législatifs censés représenter « l’intérêt général » permettrait donc à des groupes d’intérêt privés de faire main basse sans coup férir sur des pans entiers de la littérature. Les auteurs eux-mêmes n’auraient droit qu’à six mois pour se manifester et s’opposer à cette expropriation intellectuelle de leurs propres productions.

Cette proposition de loi tend à créer les conditions pour privatiser des dizaines de milliers de publications qui étaient est sur le point de « tomber » (ou plutôt de « monter ») dans le « domaine public ». Elle donne une bonne image de la rapacité de l’époque. Les autorités « publiques » semblent toujours prêtes à priver davantage le « public » de jouir librement de son propre « domaine », sous la pression des « intérêts spéciaux ».

Une autre solution, de bon sens, serait possible immédiatement. Le législateur devrait disposer que toutes les œuvres « montées dans le domaine public » ainsi que les œuvres indisponibles, épuisées et non ré-éditées seront désormais mises en libre accès sur une serveur du genre Wikicommons, et chacun pourra librement y avoir un libre accès numérique, et éventuellement se les faire auto-éditer individuellement, par les nombreuses méthodes possibles. .

Pas besoin de mettre la Sacem dans le circuit pour cela.
Remettons les vaches à lait « libérées » dans les prairies communales du cyberespace. Et que leur traite soit entièrement libre et gratuite.

Ordres de grandeur et taxes mondiales

3 novembre 2011

Selon le dernier Rapport annuel du Crédit Suisse sur la richesse mondiale, celle-ci est passée de 203 000 milliards de dollars en janvier 20010 à 231 000 milliards de dollars en juin 2011, soit une augmentation de 14%. A noter que la région Asie Pacifqiue s’adjuge désormais 54% de cette richesse planétaire. Le rythme de croissance de la richesse mondiale est évalué à 8,4% par an, ce qui la projette en 2016 à 345 000 milliards de dollars.
On voit que l’humanité entière s’enrichit chaque année d’environ 20 000 milliards de dollars.
Le G20, actuellement réuni à Cannes, contrôle plus de 85% de cette richesse planétaire. Il a donc de sérieux moyens d’agir. S’il le veut.
Arrêtons avec la scie de l’impuissance du politique.
Les quelques dettes de la Grèce portent sur seulement 350 milliards de dollars. Même si l’on y ajoute les dettes soi-disant colossales de l’Italie (de 1800 milliards de dollars) cela représente environ 10% de l’accroissement annuel de la richesse mondiale, et seulement 0,8% de la richesse totale, planétaire. Certes c’est beaucoup, mais bon.
Les banques se sont fait prier pour renoncer volontairement à un petit 100 milliards de dollars de prêts à la Grèce. C’est un geste appréciable, mais, franchement, il y a moyen de faire mieux.
Après tout, on sait où se trouve l’argent. De plus on peut taxer cet argent assez aisément, si le G20 le décide, et s’il met ses décisions en application.
La totalité des encours des produits dérivés de la planète était évaluée à 1 million de milliards de dollars en février 2009. Le total de la dette grecque plus la dette italienne représente donc moins de 0,2% de la totalité des produits dérivés.
Et l’on nous dit qu’une crise va bientôt frapper le monde? De qui se moque-t-on?
Il suffirait de taxer de 0,2% l’ensemble des transactions financières sur les produits dérivés pour effacer instantanément et définitivement la dette grecque et italienne, et repartir sur un bon pied.
Si l’on prolongeait ce système de taxation globale pendant 5 ans, ce sont les dettes de toute la zone euro qui seraient effacées.
Ou bien on pourrait aussi affecter ces sommes aux Nations unies et transcender le développement des pays les plus pauvres.
Utopie? Folie irresponsable?
Ben voyons.

Vers l’abîme

31 octobre 2011

Ne pas imposer les riches, tel est le court credo libéral. Il est préférable de faire rendre gorge aux pauvres et aux classes moyennes, collées à leur glèbe, à leur tourbe, à leur sol.
Pendant ce temps, les masses financières énormes que les riches et les maffias ont fait s’évaporer aux paradis, pèsent plusieurs fois la totalité des banques centrales. Ces masses colossales circulent désormais partout, instantanément, en dehors de toute régulation, et sont devenues une menace vitale pour l’ordre du monde. De hauts resposables des autorités financières ont pu déclarer récemment que jusqu’à 75% des actifs financiers en circulation échappaient à toute visibilité, à tout contrôle, et naturellement à toute taxation. En 2005, la valeur des produits financiers dits « dérivés » était de 630 000 milliards de dollars, soit 14 fois le PIB mondial.
(Source: Saskia Sassen, « Quand la complexité produit de la brutalité », publié dans le livre de Martine Aubry « Pour changer de civilisation ». Ed. Odile Jacob 2011. Page 52).

Comparez un instant ces 630 000 milliards de dollars aux 440 milliards d’euros que l’Europe a péniblement trouvés pour enrayer la crise systémique de la dette publique européenne!

Prenez la planète Terre, additionnez toutes les productions de richesse, et vous obtenez son PIB. Voilà la richesse « réelle » qui est au pot, sur la table du poker mondial. Mais les enchères virtuelles sur les produits dérivés atteignent 14 fois cette mise. Et peut-être davantage, parce que personne ne sait ce qu’il se passe dans les « dark pools ».
Que croyez-vous qu’il va arriver? Que la bulle éclate? Que la banque saute?

Bien sûr que non. Pas encore. Pas maintenant. Il reste encore un acte à jouer. Les joueurs les plus engagés dans ce casino virtuel qui a 14 fois la taille du monde, ont des poches extraordinairement profondes, bien plus profondes que celle des Etats, par ailleurs endettés jusqu’au cou, jusqu’au clou.
L’argent du monde est au trois quarts opaque, sombre et invisible. Ceux qui le contrôlent peuvent absorber d’immenses pertes.
Quand ils gagnent, ils prêtent aux Etats, à leurs conditions. En France, le service des intérêts de la dette équivaut au budget de l’éducation nationale (sans même parvenir à rembourser le principal de cette dette, qui au contraire augmente).
Quand ils perdent, ils se paient plus tard, au centuple, sur la bête. Le degré de criminalisation de la finance maffieuse et opaque va augmenter en proportion. Nous irons de plus en plus vite vers l’abîme.
Peuples des mondes, il est vraiment temps de se réveiller.

L’art des espaces publics

30 octobre 2011

Je venais de commencer un hareng Bismarck, spécialité de la brasserie L., lorsque je tombai sur un article du Monde, intitulé « Où n’y a-t-il pas d’art contemporain? ». Son auteur, Ch. Donner, y considère que la FIAC, cet épicentre parisien de l’art contemporain, évoque « la flaque, les fientes, les flics et la niaque ».
Il ne faut pas trop faire confiance a priori à quelqu’un qui manie l’allitération et des rimes trop riches. C’est en effet un signe de facilité émolliente, une sorte de concession à l’automatisme de la langue.
Mais il faut aussi savoir surmonter, de temps en temps, ce genre de préventions. En l’occurrence, parmi des considérations assez convenues sur la décadence de l’art, je notai cette remarque presque acide, inspirée par le King Kong de Richard Orlinski, récemment installé devant un arrêt de bus près du Jardin des Plantes. « Si la popularisation d’une œuvre tirée à trois ou quatre exemplaires doit augmenter sa valeur, l’art contemporain va continuer d’envahir l’espace public. Logiquement. »

Ce « logiquement » est de toute beauté. Il résume froidement l’état du monde de l’art en particulier, et pourrait bien être généralisé. J’appréciai la litote. Mais, en finissant mon hareng, je me rappelai illico cette scène du film « L’exercice de l’État », où l’on voit une jambe arrachée, sur un tronçon d’autoroute inachevé, et un ministre en sang, symbolisant l’inanité du politique. Ce dernier est chargé par son parti, le PR, de « privatiser les gares », malgré ses convictions de principe, qui résistent mal à un hochet présidentiel.
Ah! les gares! Bastion de la résistance. Emblème de la République déconcentrée et circulante. Gare aux gares, donc!. Le film, réalisé par Schoeller, et produit par un de mes anciens condisciples, devenu familier avec les Palmes d’or, donne une lecture assez sardonique de la manière dont les actuels serviteurs de l’État pillent le public, et servent le privé.

D’un côté donc, la recette libérale nous est serinée. Privatisons les profits. Socialisons les pertes. De l’autre, les desperados de l’art, ceux qui ont la « niaque », rêvent d’envahir l’espace public, pour se faire « logiquement » reconnaître.
Au fond, il s’agit du même phénomène. D’un côté on privatise les biens et les espaces publics, de l’autre on se les approprie en douce. Impunément.

Prenez le Champ de Mars, à titre d’exemple. C’est un lieu public par excellence, où souffle l’histoire. Depuis quelques années. une œuvre laide y est posée comme un édicule, censé incarner une célébration de la « Paix ». Une paix théorique, générique, universelle, et rhétorique. L’édicule en question est composé de parois de verre, constellées du mot « paix » écrit en plusieurs langues. Quelqu’un a commis la chose, a pris son pinceau, et s’est exercé à écrire le mot « paix », y compris en chinois, en arabe et en hindi. Mais la calligraphie chinoise ou arabe est un art fin. Il saute clairement aux yeux que les idéogrammes maladroits de l’artiste sont d’un niveau de débutant sous-doué.

Que les honneurs de l’espace public soient ainsi accordés à tel ou tel artiste de 3ème ordre, apparemment indéfiniment, et sans contrepartie, du fait de quelque prince urbain, me sidère. La flaque et les fientes de l’art de square maculent les allées du pouvoir local.

Les riches et les puissants n’ont en général que faire de l’espace public, sauf pour en exclure toute subversion à leur endroit. Ils préfèrent leurs espaces privés, naturellement. Les artistes, en revanche, ont compris qu’ils en avaient grand besoin. Leurs succès dépendent presque nécessairement, « logiquement », de leur niveau d’exposition publique.
Mais cette logique sert seulement leur cote, et non l’intérêt général.

Mais qui garantit l’intérêt général en la matière? L’élu politique local, même s’il est ignare es art.

Nous autres citoyens, saisis jusqu’alors de mutité obligatoire, devrions prendre exemple sur l’acharnement centripète de ces habiles artistes, capables de propulser leurs travaux au centre de l’espace public, et d’occuper ainsi cet espace pour longtemps.

La question de la présence de l’ « art » dans un espace public, « privatisé » pour l’occasion, est hautement symptomatique. Elle traduit surtout, actuellement, la faiblesse structurelle du politique, sa révérence constante devant la puissance de l’argent et sa soumission aux intérêts spéciaux. Elle montre aussi la nudité impuissante du citoyen face à des forces qui façonnent son monde, modèlent son univers, sans qu’il soit consulté.

L’art peut et doit naturellement s’insérer dans le tissu urbain. Mais il s’agit là d’un acte éminemment médiatique, à fort impact psychique. Il devrait par conséquent être reconnu comme un « acte public », et comme tel, soumis à évaluation, appréciation et jugement. Et surtout, les oeuvres ainsi exposées devraient tourner, être remplacées régulièrement, sans être autorisées à s’incruster indéfiniment dans l’espace commun.

Proposition concrète: une affiche de métro sur deux devrait être considérée comme « espace d’art public », et ouverte aux expositions temporaires de tous les citoyens artistes.
Les municipalités devraient allouer toute l’année des m² dans les squares et les avenues, pour toutes sortes d’expositions temporaires. Pour tout panneau de publicité Decaux, des superficies équivalentes devaient être offertes à l’art non marchand. Pour toute pissotière, pour tout abribus, des lieux d’aisance et d’abri pour l’art devraient être rendus disponibles.

La réoccupation signifiante et symbolique de l’espace public au nom de l’intérêt général est l’un des enjeux de la démocratie moderne, à haut degré de médiatisation. Faute de signifiants et de symboles reflétant l’état du monde et des consciences, la démocratie perdra progressivement sa mémoire, se retrouvera sans perspective, et se verra privée de toute représentation claire d’elle-même.

Pollutions

28 octobre 2011

Les mots ont de ces pouvoirs. Ils font des bonds, sortent de leur langue d’origine, envahissent le monde.
Prenez le mot « jasmin » par exemple. Il est exclu depuis plusieurs mois de tous les sites webs et de tous les blogs d’une grande puissance orientale. Pourquoi cette fleur inspire-t-elle tant d’effrois?
Ce n’est pas la fleur qui est en cause. Mais le mot. Oui, le mot.

Les mots mordent. Ils portent la fureur, ou la paix. Entre autres.
On vient d’apprendre, par la bouche d’un chef de parti, qu’ils peuvent aussi « polluer ».
Plus précisément, le français « polluerait » l’arabe, apprend-on.

Petit rappel étymologique: en français, le mot « pollution », qui vient du latin, est d’abord un mot à connotation religieuse. Il signifie « profanation’, « souillure », dans le contexte du sacré. Ce sens est aujourd’hui un peu vieilli. Mais on voit bien que l’actualité pourrait lui donner une nouvelle vie!
Plus amusant, on emploie aussi ce mot en medecine, pour signifier l’émission involontaire de sperme (surtout chez les adolescents).
Parler de « pollution » d’une langue par une autre aurait là une forme d’ironie, bien involontaire, certes, mais au fond fécondante.
Et il a aussi le sens moderne, celui de la diffusion dans l’environnement de produits toxiques, contaminants.
En français, le mot peut donc errer entre l’atteinte au sacré et au religieux, la projection spermatique et incontinente ou la contamination du milieu naturel. C’est un large spectre sémantique.
En arabe, le mot pollution se dit talwyth, ou talawth.
La racine de ce mot, lawth, a plusieurs sens: démence, hallucination, éclaboussure, saleté, tache. Le verbe qui en est tiré, lawwath, signifie contaminer, éclabousser, encrasser, infecter, maculer, salir, souiller.

Voilà donc ce que l’irruption de quelques mots français risque d’infliger à la langue arabe, selon ce chef nimbé par la victoire de son parti, et à la tête d’une très importante fraction politique dans son pays printanier, quoique bien avancé dans l’automne.

De cette racine, on tire aussi un adjectif, multâth, confus d’esprit, désordonné, embrouillé.

C’est là le génie de la langue. Elle révèle, par sa capacité aux lapsus, la vraie nature de ce qu’elle cache.

Poussière de bits

13 octobre 2011

C’est bientôt la Toussaint. Emmenez donc votre Smartphone, avec vos chrysanthèmes. On peut désormais scanner les codes barre posés sur les tombes, et être ainsi reliés au site web « éternel » des défunts. Toute une vie passée est désormais encapsulée sur ces sites mémoriels, avec photos, films, et tout ce qu’on peut imaginer pour perpétuer la mémoire des morts.
Le détail peut se lire ici:
http://funeralinnovations.com/remembrance
Quand on lit l’argumentaire de cette firme en pointe dans le business de la peine, une affirmation me frappe: « Behind the scenes, an algorithm is used to ensure the online memorial is displayed forever, even if the associated funeral home is no longer in business. »
On dirait du Philippe K. Dick. Un « algorithme » serait donc capable d’assurer que ce mémorial en ligne sera présent sur la Toile, « forever », « pour toujours », même si la maison de pompes funèbres qui vous a vendu le truc n’est plus en activité.
Wow! Ceci est triplement ébouriffant. D’abord accorder une telle puissance d’éternité à un « algorithme » me paraît diantrement platonicien. Pourquoi pas? Mais venant du sein profond du grand Kapitali$me, il y a là quelque chose d’émouvant. Ensuite, il y a là une vraie confiance, quasi fidéiste, en l’éternité prédite de la Toile elle-même. Enfin, ce qui me plaît le plus, c’est cette franchise candeur à admettre que même les firmes de pompes funèbres peuvent trépasser.
Mais les vers, direz-vous? Non pas les vers annélides. Les vers et autres virus informatiques. Et si l’algorithme se faisait déchiqueter par ces formes abstraites de quasi-vies?
Eh! bien! les cendres virtuelles du mort pourraient continuer à vivre, mais peut-être sous la forme éclatée d’une sorte de poussière de bits. Il y en a qui jettent les urnes à la mer. Les bits des morts peuvent bien flotter dans l’océan du web. Parmi les réseaux mondiaux erreraient alors, comme des âmes en peine, des milliards de bits déconnectés de leur caveau premier.
Mauvais pour le business, peut-être. Mais platoniquement parlant, j’y vois une certaine beauté sidérale.

Le grain et les démocrates

10 octobre 2011

Le Comité européen du risque systémique (CERS) a été créé en décembre 2010, par décision de la Commission européenne, et suite à une réunion du G20 à Londres en 2009, qui devait à l’époque tenter de résoudre les conséquences « systémiques » de la faillite de la banque Lehman Brothers… Ce Comité, présidé par Jean-Claude Trichet, est censé renforcer la surveillance « macroprudentielle » du système financier européen et en particulier éviter que ne se reproduise une crise financière comme celle de 2008.
En sa qualité de président du CERS, M. Trichet vient d’annoncer ce matin, mardi 11 octobre 2011, à la commission des Affaires économiques et financières du Parlement européen, que « la crise a atteint une dimension systémique (…) le mois dernier, les tensions sur la dette souveraine se sont déplacées des petites économies vers les économies les plus importantes de l’Union européenne ».

On peut en induire que, jusqu’à ce jour, parole de Trichet, le « système » n’était pas (encore) en crise, n’est-ce pas? C’est assez bien vu, il faut le dire, de la part d’un président chargé de surveiller les « risques » du « système ».

Commençons par observer que ce type de formule ( « la crise a atteint une dimension systémique ») possède une merveilleuse capacité à être retournée, comme certaines vestes. On pourrait légitimement dire, par exemple, comme dans une certaine tirade sur la marquise et ses beaux yeux qui font mourir d’amour: « le système a atteint une dimension critique ». Ou bien, « le système a critiqué la dimension atteinte ». Ou encore, « la dimension de la crise atteint le système », ou, « l’atteinte du système dimensionne la crise », etc.
Les mots crise, système, dimension semblent autant de pions interchangeables dans les jeux de langage du moment.

Mais il est vrai, néanmoins, on l’a bien compris, que le système semble assez atteint. Prenons le cas de la Slovaquie. Aucun accord n’a été trouvé au sein de la coalition au pouvoir en Slovaquie sur le Fonds européen de stabilité financière (FESF). Pourtant ça urge. La Slovaquie est un petit pays de 5 millions d’habitants, « au centre de l’Europe ». Sur son drapeau,on observe une sorte de croix de Lorraine fièrement plantée sur un monticule. La coalition au pouvoir y est suspendue au bon vouloir d’un petit parti, assez mal nommé « Liberté et Solidarité » (SaS), de tendance « populiste » très prononcée, et qui a obtenu 300.000 voix aux dernières élections de 2010, soit 12% des suffrages. Ce parti était d’ailleurs inconnu au bataillon auparavant. Mais ces quelques voix suffisent à bloquer l’accord de la Slovaquie, qui en tant que membre de la zone Euro, peut réduire à néant les ambitions des 16 autres pays concernés pour renforcer le FESF, et donc espérer sortir de la « crise », et donc sauver le monde, etc.

Quels sont donc les arguments de SaS pour faire vaciller l’Europe et le monde? La Slovaquie est l’un des pays les plus pauvres d’Europe, disent-ils, et il n’y a aucune raison de payer pour les erreurs des autres. L’Europe demande en effet à la Slovaquie 7,7 milliards d’Euros. La Slovaquie a cependant largement bénéficié de son adhésion à l’Europe, et à l’euro. Son PIB était de 120 milliards de $ en 2009, soit au niveau du Maroc, qui comporte 7 fois plus d’habitants. Mais, bon, on ne va entrer dans des comptes d’épicier.

Ce qui est intéressant, ici, à nouveau, c’est la possibilité du grain de sable. Au début de l’été, pour un sujet d’importance comparable, une histoire de pouvoir et d’égos sur-dimensionnés (la « dimension », encore!) a fait chuter vers l’abîme les bourses mondiales, suite à la décision de la majorité républicaine de bloquer l’augmentation de la dette américaine, elle-même considérablement « dimensionnée ».
La Slovaquie est tout-à-fait en mesure de créer une onde sismique,ou devrais-je dire « systémique », qui pourrait se faire sentir jusqu’au Japon. Nous saurons cela bientôt.

Retenons la leçon de l’excellent Trichet. Nous avons atteint la « dimension systémique », vous dis-je! Jugez-en, moins de 0,06 % de suffrages démocratiquement exprimés, rapportés à la population de l’Union européenne, suffisent à mettre celle-ci et ses 500 millions d’habitants, dans une situation périlleuse.

Il faut à l’évidence changer de système, et de fond en comble.

Sinon c’est le système qui va nous changer, plutôt pour nous mettre au fond que dans les combles. En 2007, l’action de la banque Lehman Brothers valait 85,80 $, à son cours le plus haut. En septembre 2008, elle ne valait plus que 13 cents.
Cette surprenante évolution « systémique » a pris par surprise les grandes intelligences qui nous gouvernent, nous petit peuple. Depuis, trois ans se sont écoulés, comme par enchantement. Mais le bon Dr Trichet vient de trancher, enfin: ce matin, « la crise a atteint une dimension systémique ».

Je me demande si je ne vais pas me porter candidat à quelque chose de démocratique, prochainement, comme le parti du « Grain de sable »… Qui veut voter pour moi?

La femme, plus vraie et plus réelle

10 octobre 2011

« La femme, plus vraie et plus réelle ». Je lis cette citation de Lacan (apparemment emblématique) dans une pub pour un colloque de femmes psy, parue dans un moyen quotidien du matin. On voit aussi dans cette pub quelques photos de femmes, dont une certaine « Carla », mise en pole position. Preuve par l’image d’un bel exemple de « vérité » et de « réalité », d’ailleurs.

Cela fait longtemps que je m’intéresse au « virtuel », et donc à ses antonymes — dont le « réel ». Aussi cet aphorisme lacanien m’a-t-il illico sauté dans les pupilles. Que les femmes soient plus « réelles » que les hommes impliquerait-il, par induction, que les hommes sont plus « virtuels » que les femmes?
C’est sans doute le cas. En tout cas l’étymologie en témoigne. On sait que « virtuel » vient du mot latin « virtus », la vertu, lequel vient lui-même de « vir », l’homme – (par opposition à la femme).

Il y aurait là, peut-être, une intéressante piste à développer. D’un côté les hormones féminines contiendraient une sorte de sérum de « vérité », une garantie de « réalité ». De l’autre, on voudrait croire que les hommes, par effet de testostérone sans doute, seraient indubitablement englués dans les « virtualités » (celles par exemple de leurs rêves de pouvoir, d’argent, de sexe ou de succès).

Les unes seraient les garantes de la « vraie vie », celle qui ne se paye pas de mots, mais qui paie comptant, en actions. Les autres seraient sans cesse à la poursuite de chimères. D’un côté les lanternes, de l’autre les vessies.

Il y a là, sans doute, un peu de vrai. Un Lacan ne pourrait pas s’être entièrement trompé, et on peut estimer que les Latins savaient reconnaître la force des mots.
Et puis, il y a l’immense référent des contes, des légendes, ou des religions. Telle religion, on le sait, ne se transmet que par les mères, qui seules sont bien placées pour connaître la « réalité » de la procréation de leur descendance, au contraire des pères, bien obligés de se contenter de leur opinion virtuelle sur le sujet (jusqu’à l’invention du test ADN).

Mais ce n’est pas cette opposition simpliste entre réel et virtuel dont je voudrais traiter dans ce billet. Je voudrais seulement effleurer le sujet plus prometteur de leur « compénétration ».

En effet, je pense qu’il y a une « réalité de la « virtualité ». Et une « virtualité » de la « réalité ». Les rêves et les chimères, les idées et les utopies contiennent une part de réalité potentielle, elles annoncent même, parfois, comme prophéties « auto-réalisatrices » ce qui demandait humblement à sortir du néant. Inversement, la vie « réelle », la vie « vraie », n’est pas elle-même complètement dénuée de virtualité. La « réalité » est fort fugace, et si elle paraît si solidement établie dans sa solipsiste stabilité, c’est parce qu’elle est en fait à la merci du moindre souffle (au cœur), de la moindre faille (du système), de la moindre fracture (du col). Tout peut arriver, en réalité. Donc toute réalité est infiniment « grosse » de toute virtualité.
Les femmes ont peut-être le monopole de la « réalité », mais reconnaissons que les mères ont le pouvoir d’enfanter des filles, — et des garçons, et par extension toutes les virtualités de leurs potentialités.

La moyenne c’est fini.

7 octobre 2011

Sur le site freelancer.com, on peut trouver des spécialistes vendant leur force de travail dans tous les domaines où l’on peut travailler en ligne. Le site donne à tous ceux qui sont porteurs de « projets » la possibilité de les soumettre aux enchères, puis de sélectionner la meilleure offre (à la baisse, évidemment). Et les propositions affluent, les moins offrant se faisant concurrence. Résultat: on peut se faire faire un site web avec tous les gadgets pour 200$, trouver un « nègre » pour écrire des articles de qualité ou même des livres entier en excellent anglais pour 2$ les mille mots, on peut faire réaliser une publicité en 3D pour 300$, ou un rendu d’architecte en 3D de haute qualité pour 30$.
Le site a une audience internationale, et donc tout le monde peut offrir ses services, que l’on soit dans un hameau au fond du Kerala ou dans une isba au milieu des plaines d’Ukraine. Vive la mondialisation et la virtualisation. Vive la concurrence à fond la caisse, sans frontières, sans TVA, et sans charges sociales…
Toutes les barrières entre le « in » et le « out » sont effacées. Qu’elles paraissent désormais loin ces fragiles et coûteuses protections sociales mises en place par quelques pays privilégiés pendant trois décennies de « croissance ». Maintenant, tout le monde est à égalité dans la foire mondiale aux performances. Et tout le monde fait monter la pression. Thomas Friedman, journaliste du New York Times, s’enthousiasme à ce sujet. « Dans le monde hyperconnecté, il y a seulement le « bon », le « mieux » et le « meilleur ». Les managers et les entrepreneurs ont maintenant un plus grand accès que jamais aux « meilleurs », aux robots (sic) et aux logiciels n’importe où. » Et de conclure: « Même être bon, cela ne suffit plus désormais. Et quant à être dans la moyenne c’est définitivement dépassé. » ( »In the hyperconnected world, there is only « good », « better » and « best », and managers and entrepreneurs everywhere now have greater access than ever to the better and best people, robots and software everywhere ». « Even good might not cut it anymore, and average is definitely over. » (New York Times, 3 octobre 2011).

La première vague de la mondialisation avait déjà fait comprendre aux travailleurs de base et aux cols bleus qu’ils allaient en baver, avec les délocalisations, les fermetures d’usine, la désindustrialisation dans les pays dits « développés », au profit des pays dits « émergents », ou « en développement ». La seconde phase de la mondialisation, qui est en cours, et dont on reconnaît qu’elle est en montée rapide, si l’on se fie aux symptômes de la crise de la zone euro et aux difficultés patentes de l’économie américaine, cette seconde phase va désormais s’attaquer aux cols blancs et aux services. Désormais les secteurs tertiaires de pays « développés » sont en voie d’être éviscérés, par la magie des réseaux et du virtuel. La Grande Krise ne fait donc que commencer, et il est sûr que cela va saigner (y compris au sens propre, malheureusement, si l’on a un tout petit peu de conscience historique).
Vu le niveau des débats politiques actuels dans un pays comme la France (par exemple la gauche en est encore à se « diviser » sur la question d’Hadopi, c’est dire!), on voit qu’on est fort loin en Europe d’avoir entamé la révolution intérieure, économique, politique, sociétale, philosophique, mentale, qui serait nécessaire pour affronter les Panzer divisions des court-circuits instantanés et mondialisés dans tous les domaines de l’immatériel, et les Erynnies de la virtualisation. D’ailleurs, la situation n’est guère plus brillante dans les économies en « émergence », où tous les coups sont permis, et où la richesse insolente de quelques uns ne se construit que sur l’humiliation et l’exploitation de la majorité des autres.
La seule solution, pour enrayer ce déclin de l’humain, serait de le mettre au plus haut dans l’échelle des valeurs. Mais c’est exactement l’inverse qui se produit.
En effet, ce qui me frappe le plus dans cette formule, « Average is over », « La moyenne, c’est fini », ce n’est pas seulement qu’elle annonce dans sa brutale franchise la fin programmée de la classe moyenne, ou, si vous voulez, la prolétarisation en marche de la vaste majorité de la population mondiale,y compris au cœur des pays qu’on appelle encore « développés ».
Ce qui me frappe surtout c’est que cette formule semble prophétiser bien plus radicalement l’obsolescence de l’humain. L’homme simplement « humain », l’homme « sans qualités », n’est plus qu’une figure risible, qui ne vaut plus un liard. Désormais le monde n’existera que pour ceux que certains ont décidé d’appeler les « meilleurs », « the best and brightest ». Même les seulement « bons » seront désormais à la peine.

On a commencé à comprendre ce système d’élimination de la « moyenne », qui s’est mis en place depuis, disons la chute du mur de Berlin, en observant d’un côté la dérive sans retour des classes les plus pauvres vers le fond, et la paupérisation rampante de la classe moyenne, et de l’autre la sinistre arrogance avec laquelle les « riches » deviennent « ultra-riches », et la morgue avec laquelle ils traitent la valetaille mondiale (c’est-à-dire 98% des « humains », réduits au rôle de pions insignifiants, contemplant dans une apparente impuissance l’accélération vers l’abîme du grand véhicule mondial). Notons au passage que la fin annoncée de la « moyenne » est naturellement aussi celle de la démocratie. La voie mondiale est ouverte à la tyrannie tentaculaire des oligarques.

Un certain Jésus avait déjà donné son opinion sur la marche éternelle du monde, et sur la manière dont les écarts s’accroissent, sur la façon dont s’exacerbent les différences. « Je vous le dis : à tout homme qui a, l’on donnera ; mais à qui n’a pas on enlèvera même ce qu’il a.  » (Luc, 19-26)
Cet aphorisme, souvent cité, et encore plus souvent mal compris, est sans conteste l’un des plus violents de l’Évangile. Mais il n’est rien comparé au verset immédiatement suivant, que l’on ne cite en revanche jamais (!): « Quant à mes ennemis, ceux qui n’ont pas voulu que je règne sur eux, amenez-les ici, et égorgez-les en ma présence.  » (Luc, 19-27).

Bolingbroke et le domaine public

5 octobre 2011

En juin 2010, la Cour d’appel pour le 10ème circuit des États-Unis décida qu’il était conforme à la constitution américaine de remettre sous le joug du « copyright » des œuvres appartenant au domaine public.
Mais cette décision est à nouveau soumise au jugement de la Cour suprême par quelques acharnés, décidés à défendre jusqu’au bout l’intégrité du « domaine public ».
Les détails sur cette affaire peuvent être lus ici: Supreme Court weighs legality of putting public domain works back under copyright

Ce cas m’intéresse particulièrement. Comment des législateurs, qui sont supposés défendre l’intérêt général, n’est-ce pas?, peuvent-ils en toute bonne conscience, et en toute impunité, décider de priver le peuple et même l’humanité entière de parties substantielles du « domaine public »? Il y a là un mystère comparable à celui que représente pour moi l’observation que des populations défavorisées, ou même franchement pauvres et dénués de toute protection sociale, continuent de voter pour des partis prônant sans relâche de très fortes réductions d’impôts pour les riches. Bizarre, bizarre.

Dans sa tragédie Richard II, Shakespeare nous présente un roi qui finit fort mal, pour avoir voulu s’approprier les richesses de l’un de ses vassaux. Le peuple trouva la méthode parfaitement injuste, jasa, finit par se révolter et vint à l’aide de Bolingbroke, pour renverser le roi manquant de scrupule et mettre ce dernier à sa place.

Mais la tragédie moderne, c’est que les rois qui nous gouvernent, à coups d’Uruguay Round et d’ACTA (qui vient d’être signé par une pléiade de pays), semblent couler des jours heureux. Où sont les « Bolingbrokes » de la société mondiale des « connaissances »?

Le cri de la glotte

29 septembre 2011

Rares sont les esprits capables de naviguer librement dans les eaux mêlées, limoneuses, du vaste monde. Les pléthores de clochers, de tribus, de provinces, de drapeaux sont autant de rétives idiosyncrasies. Ils permettent à ceux qui se les rendent propres ce miracle astronomique de donner à voir, à toute heure, midi à sa porte — mais jamais minuit, notez le bien. Ici, on vous parlera de la grande nation, là de la patrie à vocation salvifique. Tel prosélyte de telle religion affichera l’incroyable candeur de posséder la voie élective même, dessinée par le doigt des puissances supérieures. Tel autre se promènera avec fatuité autour du nombril de sa conscience individualiste.
Mais peu nombreux sont ceux qui rassemblent, qui englobent, qui aiment et qui animent, qui glissent et s’envolent, et qui s’élèvent à ces sortes de strates, ces couches sans épaisseurs d’où l’on peut voir plus loin, plus clair, sans les filtres ressassés, encrassés, gluants.

La crise actuelle du monde, vue par le petit bout de ces nombreuses lorgnettes, paraît dangereuse mais relativement transitoire. L’économie? Bah! Sept milliards d’humains, bientôt neuf, ne pourront que relancer la machine à produire. Produire? Quoi? Les idées ne manquent pas. Une nouvelle civilisation mondiale est en train d’émerger, qui devra digérer les futurs chocs énergétiques (le pétrole, le nucléaire), et les profondes déceptions politiques, les abyssales abîmes de mutité intellectuelle, de sociétés tétanisées par leur manque de punch. Combien de temps encore les cocus de la votation, les drogués de l’image, les insondables vrais-faux naïfs supporteront-ils l’entourloupe élitaire et systémique, qu’elle soit en toc ou en zinc?

Les temps nouveaux sont déjà là. D’autres gagnants sont en train de planter les racines de leurs succès futurs. Les anciens gagnants sont en train de s’acheminer inexorablement vers le passé qui enterre et qui comble. Quant aux perdants, en gros, ce sont toujours les mêmes. Tout cela est bien normal. Ce qui l’est moins, ce sont les médias et les « politiques » qui couinent et qui trépignent comme des cochons qu’on égorgent. Ils feraient mieux de reprendre leur souffle, et de clamer — s’ils prétendent encore représenter les peuples — d’une voix de stentor: « Le passé est passé. Vive l’avenir ».
Mais non. Leur horizon de vie n’est que de quelques secondes, ou quelques mois.

Œuvres en ligne

25 septembre 2011

Je vous invite à visiter sur ce blog dans les trois pages « Art des Metaxa » accessibles sur la colonne de droite quelques œuvres numériques que j’ai réalisées cette année.

Croix de feu. Philippe Quéau. 2011

Croix de feu. Philippe Quéau. 2011

Guerre des classes et guerre des sexes

25 septembre 2011

Le président Obama vient d’être accusé par les Républicains de commencer une « guerre des classes » parce qu’il voudrait augmenter les impôts des plus riches, impôts qui, on le sait depuis que Warren Buffet a vendu la mèche, sont devenus presque insignifiants.
La guerre des classes n’a en fait jamais cessé. Simplement, cela faisait quelques années qu’elle semblait avoir été totalement gagnée par ces « classes » qui possèdent tout, l’argent, les partis et les médias. Apparemment, et malgré la chape de plomb tombée sur les esprits, une sorte de sursaut s’empare de quelques héros, ici et là, pour reprendre un peu du terrain perdu.

Mais il n’y a pas que la guerre des classes qui n’en finit jamais. Il y a aussi celle des sexes. Quand une princesse témoigne devant la police que son ex-mari, un roturier semble-t-il, impliqué dans certaines affaires de financement politique, rapportait à la maison des quantités de sacs pleins de billets, on voit que la guerre des classes s’efface devant une autre guerre, plus profonde encore, plus radicale peut-être, entre deux sortes de gens, ceux qui font partie des êtres pour l’être et ceux qui sont des êtres pour l’avoir. Dans certains cas, cette révélation peut se faire assez sublimement, au grand soleil des médias mondiaux, dans la grande lumière du « perp show ».
La manière dont peut se révéler inopinément l’état de vulgarité morale d’un certain type de « classe dirigeante » annonce bien d’autres surprises. Les « élites » sont absolument nues, désormais, comme jadis furent les rois.
Nous n’avons pas encore pris la mesure de cette donnée de base. Cette « nudité » se voit aussi assez bien dans l’écroulement misérable de la « zone euro » par l’effet combiné de l’incompétence ahurissante des uns, de la fraude et de la corruption à grande échelle des autres, avec la complicité veule de ceux qui feignent d’être les organisateurs de la désorganisation du monde.

Dans ces quelques improbables cas, on voit soudain ces guerres interminables, celle des classes et celle des sexes, désigner comme par mégarde une autre guerre encore, celle de l’esprit du temps, qui tente désespérément de s’échapper des sépulcres blanchis et des gosiers pourrissants d’un monde agonisant.

Narco-monde

21 septembre 2011

Les corps d’un jeune homme et d’une jeune femme, affreusement torturés, ont été retrouvés suspendus à un pont, à Nuevo Laredo au Mexique, avec un message: « Ceci arrivera à ceux qui publient des drôles de choses sur Internet ». Les deux jeunes avaient publié des blogs et utilisé des médias sociaux pour évoquer les crimes des cartels de la drogue.
http://edition.cnn.com/2011/WORLD/americas/09/14/mexico.violence/index.html

http://www.ifex.org/mexico/2011/09/21/social_media_users_targeted/
Les grands médias classiques avaient déjà reçu leurs parts de menaces, et des dizaines de journalistes avaient payé au prix du sang leur courage. Désormais, il paraît que tout le monde est visé. La narco-terreur est sortie de ses circuits spécialisés, et a décidé que rien de ce qui circulait sur la Toile ne lui était plus étranger.
On savait que la narco-économie avait depuis longtemps infiltré toutes les filières de blanchiment possibles, et qu’une partie massive de l’économie mondiale était désormais contrôlée par les parrains de la drogue, du trafic d’êtres humains et du crime organisé en général. Le mal est si profondément ancré dans le système que la partie de la gent politique théoriquement en mesure d’agir, semble soit tétanisée et impuissante, soit activement passive avec un vernis de belles paroles, ou alors, cela s’est vu, (si! si!) franchement corrompue. Ce serait une erreur de croire que ces symptômes révélateurs d’un nouvel ordre du monde se limitent à quelques pays exotiques, ici ou là. Comme la mondialisation nous l’a appris, tout est connecté, tout est lié. Dès que certains types de tumeurs ont pris des formes mortifères, elles se métastasent par toute la planète, et préparent la prochaine mutation tératogène, du monde.

Les nouveaux maîtres du narco-monde ciblent Internet après la presse et la télévision, et se mettent à éviscérer quelques malheureux idéalistes, qui ont eu le tort de partager leur engagement et leurs informations à coup de tweets et de pages web. Cela représente un degré très significatif de leur volonté de contrôle de l’information, et des esprits. Apparemment ils ont mieux compris le film que les tyrans récemment tombés. Après avoir plus ou moins fait sentir la violence de leur loi de mort sur des journalistes professionnels, ce sont désormais tous ceux qui mettent des mots sur la Toile qui doivent se sentir visés par la narco-terreur qui se met progressivement en place.

La métastase est en route. Où est le Dr House mondial, qui saura diagnostiquer le remède?

Du virtuel

7 septembre 2011

Michel Serres, à qui l’on demandait (Libération du 3-4 septembre 2011) ce qu’il répondrait à « ceux qui s’inquiètent de voir évoluer les jeunes dans l’univers virtuel des nouvelles technologies » déclara sans ambages: « Le virtuel est vieux comme le monde ! Ulysse et Don Quichotte étaient virtuels. Madame Bovary faisait l’amour virtuellement, et beaucoup mieux peut-être que la majorité de ses contemporains. Les nouvelles technologies ont accéléré le virtuel, mais ne l’ont en aucun cas créé. La vraie nouveauté c’est l’accès universel aux personnes avec Facebook, aux lieux avec le GPS et Google Earth, aux savoirs avec Wikipedia. Rendez-vous compte que la planète, l’humanité, la culture sont à la portée de chacun, quel progrès immense ! Nous habitons un nouvel espace… La Nouvelle-Zélande est ici, dans mon iPhone ! J’en suis encore toujours tout ébloui ! ».

Quand Michel Serres, ce philosophe pour lequel j’ai, par ailleurs, toujours eu une réelle sympathie, cet admirateur de Leibniz et ce prosélyte d’une «philosophie de la communication», prétend que l’ultime réalité du virtuel c’est Facebook ou Google Earth, et quand il s’exclame, « ébloui », que : « La Nouvelle-Zélande est ici, dans mon iPhone ! », il y a manifestement un sérieux problème.

La confusion est à son comble. Si les académiciens, gardiens du langage, se mettent ainsi à tout mélanger, c’est vraiment affligeant.
Quand les éminences supposées du concept courbent l’échine devant les milliards, c’est que la décadence que nous vivons est désormais purulente.

Le virtuel ce n’est pas le GPS. Le GPS est une invention destinée à guider les Cruise missiles avec une précision de quelques centimètres. Que les militaires aient accepté de dégrader le signal pour refiler le service aux civils indique bien le rapport de force. Mais que les philosophes blanchis sous le harnais confondent les possibilités bien réelles d’une technique militaire, les imaginations libres d’Homère et de Cervantès, ou les amours bovariennes, montrent à quel point le monde a perdu la boule.

Le virtuel, c’est quoi? En deux mots: c’est une représentation efficace. C’est-à-dire c’est une représentation capable de transformer le réel.
Et cette définition du virtuel s’applique à tous les domaines. Il ne s’agit pas seulement de représentations numériques. Il y a aussi la modélisation virtuelle des molécules, ou des gènes, et peut-être même la simulation des neurones et des activités cognitives.

La convergence BANG est un signe de la coalescence en cours des nanotechnologies avec les info-technologies, les neuro-technologies et les technologies génétiques.

Le problème philosophique fondamental devient alors celui de l’éclaircissement de la relation entre la réalité d’une part, et divers niveaux de virtualisation d’autre part: les représentations, les « modèles », et les « paradigmes ».

(A suivre).

Liminaire

17 août 2011
Liminaire. Philippe Quéau. 2011

Liminaire. Philippe Quéau. 2011

Protégé : Profils

17 août 2011

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Figures de l’ennemi

27 juillet 2011

La manière dont un peuple se représente l’ « ennemi » est très révélatrice de l’inconscient collectif. Et la langue, parfois, excelle à saisir cet inconscient, tel qu’il se stratifie au long des âges.

En grec, il n’y a qu’un seul mot pour désigner l’ « ennemi » : ἐχθρός, ekthros. Il est à la fois celui qui est « haï », et celui qui « hait ». Étymologiquement, c’est « l’homme du dehors », l’étranger « extérieur » à toutes relations sociales. Il correspond au latin extra.

En sanscrit, l’ennemi se définit d’abord, non comme ce qu’il est, mais comme ce qu’il n’est pas. Sur cinq mots qui signifient « ennemi », trois utilisent l’a privatif : a-mitra, a-ri, a-suhṛd.
अमित्र amitra, littéralement « non-ami », préfixe d’un a privatif le mot mitra, « ami », « allié ». C’est aussi le nom du dieu Mitra, « l’Ami », le dieu des alliances. Amitra est littéralement « celui qui est privé du soutien de Mitra ».
अरि ari , « envieux, hostile, ennemi », se compose de l’a privatif et de la racine रा, “donner, impartir; céder, se rendre”. L’ “ennemi” est ici celui qui ne donne pas, qui ne cède pas, qui ne se rend pas. En le désignant ainsi, c’est au fond une sorte d’hommage implicite qu’on lui rend.
असुहृद् a- suhṛd, accole l’a privatif au mot suhṛd, qui signifie littéralement « qui a bon cœur ». L’ennemi est donc ici « celui qui n’a pas bon cœur ».

Deux autres mots sanscrits évoquent une hostilité plus directe : ripù et śatru.
Ripu, रिपु, « trompeur, faux; traître, adversaire, ennemi », a pour racine rip, रिप् , « tromper », apparentée à la racine lip, लिप् , « enduire, oindre, couvrir, recouvrir, tromper ». L’ennemi emprunte ici la figure de la ruse, il est celui qui se cache, parce qu’il prépare une traitrise.
Quant à śatru, शत्रु , “ennemi, rival”, sa racine est śad, शद् , “faire tomber, jeter, tuer”. C’est le seul cas où la violence pure soit présente.

En chinois, 敵 , désigne l’« ennemi » considéré comme un « adversaire », à qui on « s’oppose » ou qui « résiste ». Étymologiquement, ce caractère est composé de l’idéogramme figurant un pied fermement assuré, une « base », et de celui d’un bâton tenu à la main.
Un autre idéogramme signifiant « ennemi, rival, opposant » se lit chóu: 讎. Son étymologie est assez pittoresque : il présente deux « oiseaux », 隹, séparés par le caractère « parole » 言.
Cette même vocalisation, chóu, peut s’écrire 仇, et signifie alors « ennemi » et « haine ». Étymologiquement, ce caractère se compose de deux idéogrammes désignant l’homme et le chiffre 9, comme si une troupe de 9 hommes était d’emblée potentiellement hostile.

Quand on se tourne vers l’hébreu, on est frappé par l’abondance des mots qui traduisent la notion d’ “ennemi”. On peut aisément en relever une dizaine, qui offrent autant de métaphores différentes.
Le verbe אָיַב ayab, “être hostile”, s’applique aux “ennemis” (אוֹיֵב) de la nation ainsi qu’aux “ennemis” de Dieu. Ces sont d’ailleurs les mêmes: “Je serai l’ennemi de tes ennemis et l’adversaire de tes adversaires” dit Dieu (Ex. 23,22). Dans ce contexte, l’ “adversaire” se dit צָר tsar, et a pour racine צָרַר , tsarar, dont le sens premier est “lier, envelopper”, et le sens second “opprimer, combattre, être hostile”. L’ennemi « lie », « enveloppe » de toutes parts, c’est-à-dire qu’il « garde » le peuple dans la détresse et dans l’affliction.
Le combat contre l’ennemi peut survenir à tout moment. Le verbe פָּגַע , paga’, signifie d’abord « rencontrer, arriver ». Dans un sens second, il signifie « frapper, tuer ». Sur les chemins du hasard, se rencontre l’ « ennemi attaquant », מפגּיע, qui en tire sa racine.
La frappe peut être métaphorique : on peut « frapper une alliance avec les justes » (Is. 64,4).

Qui sont les ennemis ?
L’ennemi, c’est d’abord “celui qui hait”, d’une haine à l’état pur: שָׂנֵא, sané (Gen. 37,4; Dt 22,13; Ps. 5,6). Il y a ceux qui s’appellent עָר , ‘Ar, « Haine ». C’est aussi le nom de la principale ville des Moabites. Les habitants de cette ville, nommée « Haine », sont « pleins de haine », עָר, ‘ar, (racine עִיר , ‘yr). D’une racine proche (עור), on dénomme aussi « ennemis » ceux qui « se lèvent avec colère ».
Les « ennemis » peuvent être ceux qui « accusent » : שָׂטַן , satan (Ps. 109,6). L’ennemi par excellence, « l’esprit accusateur », c’est « Satan »: השׂטן (Job 1,7 ; Job 2,2).
Il y a ceux qui « regardent avec haine » : שׁוּר, shour. La racine en est שָׁרַר, sharar, au double sens : « regarder » et « haïr ».
L’ennemi, c’est aussi l’ « étranger », זָר, zar, qui inspire le « dégoût », זָרָא, zara.

Le combat, la lutte, est permanente. La « nourriture », le « pain », se dit en hébreu לֶחֶם, lêhêm. Le même mot, vocalisé différemment, לָחָם, laham, signifie l’action de combattre. Le verbe לָחַם, laham, a pour premier sens « manger ». Comme deuxième sens, il signifie « lutter, combattre ».
La guerre est un pain quotidien… ou le pain est une guerre quotidienne.

Dans un verset de l’Exode, on trouve une très étonnante accumulation de mots évoquant l’idée d’ « ennemi »: « Si tu rencontres le bœuf de ton ennemi ou son âne égaré, tu le lui ramèneras. » (Ex. 23,4)
כִּי תִפְגַּע שׁוֹר אֹיִבְךָ אוֹ חֲמֹרוֹ תֹּעֶה הָשֵׁב תְּשִׁיבֶנּוּ לוֹ׃
« Si tu rencontres », du verbe ,פָּגַע « rencontrer, arriver », signifie aussi : « frapper, tuer ».
« Le bœuf, le taureau » se dit שׁוֹר, mais ce mot avec une vocalisation légèrement différente : שׁוּר, signifie alors « l’ennemi ».
« Si tu rencontres le bœuf de ton ennemi » est la lecture première ; mais métaphoriquement, cela pourrait se lire : « Si tu rencontres le symbole même de l’ennemi, dans son égarement, ramène-le sur le droit chemin… ».

Protégé : Oiseau né

27 juillet 2011

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Protégé : La boue douce

27 juillet 2011

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Homo नृ אָדָם

24 juillet 2011

Ἄνθρωπος « homme, être humain », est le mot qui s’oppose en grec à à θεός, « dieu ».
Chantraine avoue en ignorer l’étymologie, mais en revanche Frisk en énumère de nombreuses.
Ce qui semble sûr, c’est que la fonction première de ce mot est de qualifier la classe des hommes, par opposition à celle des dieux.
Platon en propose quant à lui une étymologie à la poésie un peu appuyée, qui lui permet de mieux se reconnaître lui-même, sans doute:
« Le sens du mot anthrôpôs, « homme », est que, les autres animaux étant incapables de réfléchir sur rien de ce qu’ils voient, ni d’en raisonner, ni d’en « faire l’étude », anathreïn, [examiner avec attention], l’homme au contraire, en même temps qu’il voit, autrement dit qu’ « il a vu », opôpé, « fait l’étude » aussi, anathreïn, de ce qu’ « il a vu », opôpé, et il en raisonne. De là vient donc que l’homme a été à bon droit nommé « homme », anthrôpôs : « faisant l’étude de ce qu’il a vu », anathrôn-ha-opôpé. » Cratyle 399c,
C’est à cette idée de « voir » que renvoie une autre hypothèse, rattachant anthrôpôs à *ἀνδρ-ὠπος, avec -ὠπος exprimant l’idée de visage ou d’aspect (ὄψ, πρόσωπον), et ἀνδρ étant le génitif de ἀνήρ, qui depuis Homère désigne l’homme par rapport à la femme, mais aussi parfois par rapport aux dieux.
Il faudrait concevoir que les Grecs, dans leur logique solaire, désignent les humains par un terme signifiant « au visage d’homme ». Cela ouvre la voie, non à un pléonasme ou à une tautologie, mais à une boucle indéfinie, où le terme se définit en partie par lui-même, ce qui n’est d’ailleurs pas sans profondeur, ni vérité.
Notons que ἀνήρ , amputé de son a initial, considéré comme une alternance vocalique, se retrouve dans l’italique ner-, dans le nom propre latin Nero (qui est aussi le nom de Néron), mais également dans le sanscrit नृ , nṛ ou nara.
नृ nṛ signifie « homme, mâle; héros ». नर nara [relié à nṛ] signifie « homme, mâle, personne », mais c’est aussi le nom de Nara, « l’Homme primordial », fils de Dharma et Ahiṃsā. Au pluriel, narās signifie « gens, peuple, humanité ».

Alors, qu’est-ce que l’Homme? Une figure héroïque, primordiale, voisinant par son origine avec les dieux? Ou bien un être à la fois voyant et pensant, examinant attentivement ce qu’il a vu, un être au visage concentré, se livrant à l’étude ?
Hypothèses tentantes, mais qui ne font pas le tour du problème. Tournons-nous vers l’hébreu. Le mot אִישׁ ‘ysh, signifie « homme, époux, mâle ». Il ne manque pas d’évoquer, au aleph près, la forme verbale יַשׁ, yash, « il est, il y a », laquelle est fort proche de יֵשׁ, yesh, « la chose, le bien », qui s’oppose à אַיִן, ayn, « un rien, le néant ». Mais il y a un autre mot qui désigne l’Homme, c’est אָדָם, adam, qui fut aussi le nom donné à Adam, le premier homme. Notons, qu’avec une vocalisation un peu différente, אדֹם , édom, signifie « rouge », ce qui est précisément la couleur de la terre, laquelle se dit אֲדָמָה, adamah. La terre, en effet, a servi à façonner l’homme, qui n’est que poussière.
Le mot « homme » en français, se rappelle de cette poudreuse origine, qui lui vient du latin homo, lequel vient lui-même de humus, la terre.

Si le rouge est la couleur de la terre, Arjuna est (comme son nom l’indique, qui a donné « argent » en français) de couleur « argentée », c’est-à-dire « brillante ». Il fut conçu par le dieu Indra avec la mortelle Kunti. Arjuna est l’incarnation sur terre de Nara. Il est associé à son frère jumeau Nārāyaṇa, littéralement « Refuge des hommes ». La création est née de son nombril. Sur un plan plus philosophique, il représente « Dieu en l’homme », car en l’invoquant on peut vénérer Dieu sous une forme humaine.

Богочеловечество

22 juillet 2011

« Bogotchelovetchestvo », ce terme russe se rend en français de différentes façons, soit en puisant dans les racines grecques, et cela donne « théanthropie » ou encore « théandrie », soit en se référant plus simplement aux racines latines, et cela donne « divino-humanité » ou « déi-humanité ».

Ce mot sert à désigner une certaine vision du monde, indéniablement mystique, ou l’humanité tout entière, constituée des vivants, des morts et de tous ceux qui sont encore à naître, est associée continuellement à la création divine, dans un processus qui se poursuit à travers les temps. Une sorte d’épigénèse à l’échelle des temps cosmiques.
L’humanité est responsable de l’univers, et d’ailleurs même dépositaire de l’absence divine, et de son « vide » (ou de sa « kénose », pour parler techniquement). Le mot kénose vient du grec ϰένωσις, lequel vient du verbe ϰενόω, « vider ».
Paul l’emploie dans Philippiens 2, 6-7: « Bien qu’il fût dans la condition de Dieu, il n’a pas retenu avidement son égalité avec Dieu; mais il s’est anéanti lui-même, en prenant la condition d’esclave, en se rendant semblable aux hommes. »

Cet idée de l’anéantissement de Dieu par lui-même, dépasse singulièrement, par sa puissance, l’idée de « mort de Dieu », si pauvrement exploitée par Hegel ou Nietzsche. Mais le résultat revient presque au même: l’humanité est mise en face d’elle-même, et porte la responsabilité.

Les Russes slavophiles du 19ème siècle ont particulièrement « flashé » sur cette idée, et Soloviev, Dostoievski, puis, au 20ème siècle, Boulgakov, Berdiaev, Fedorov, Frank l’ont reprise . Il s’agissait alors de trouver une voie « russe » originale, capable de relever le défi mondial que posait à leurs yeux la décadence radicale de l’Occident, qui se confirmait déjà, avec la montée apparemment irrésistible de son positivisme, son empirisme, son nominalisme, son individualisme et son matérialisme.
C’est aussi l’idée messianique d’une Russie « eurasiatique », placée au centre du monde, étendant ses ramifications dans tout le Continent eurasiatique, et réussissant la synthèse géniale de l’Orient et de l’Occident, sur les plans matériel et spirituel.
C’est aussi l’idée que l’Occident, perché sur un petit promontoire asiatique, comme disait Valéry, ou dispersé dans des îles lointaines ou des continents à la dérive, était bien incapable de jouer ce rôle, désormais imparti à la « 3ème Rome ».
On sait ce qu’il est advenu de ce rêve. Mais les rêves ont ceci de curieux, c’est qu’ils ne meurent jamais, ils renaissent toujours, se réincarnent de mille manières.
Aujourd’hui, ni Babylone, ni Jérusalem, ni Athènes, ni Rome, ni Constantinople, ni Moscou ne peuvent plus à l’évidence prendre fièrement position dans le go-ban mondial, en proclamant « urbi et orbi » que tous les chemins convergent, en une « Ville » unique, lieu prétendument élu.
C’est que le monde ( »orbs ») est devenu la « Ville » ( »urbs »). Et la Toile dessine le plan des quartiers.
Cela ne veut pas dire que l’idée, somme toute géniale, que recèle la Богочеловечество soit morte. C’est simplement qu’il va falloir la traduire en quelques 5000 langues, au moins.

Lonza

16 juillet 2011

Louza (Луза) est le nom d’un petit village russe dans l’oblast de Kirov. C’est aussi le nom d’un village marin, près de Sfax, en Tunisie. En arabe, le mot signifie « amande amère ».
Si l’on retourne le u pour en faire un n, cela donne « lonza ». Dans l’italien médiéval, ce mot signifie un félin, pas très bien identifié, peut-être un guépard ou un léopard. Dante l’emploie au vers 32 du 1er chant de l’Enfer:
« Et voici, presque au commencement de la montée, une lonza légère et très agile, qui était couverte d’un pelage tacheté; et elle ne s’écartait pas de devant mon visage. »
Dante a sans doute vu une lonza, enfermée dans une cage du 13ème siècle, et cet animal l’a fasciné au point qu’il évoque au commencement de son œuvre son « gai pelage ». La lonza lui barre le chemin, mais elle est si belle qu’elle incarne pour lui, au même titre que le soleil et les étoiles, « l’amour divin », et lui donne « raison d’espérer ».
Borgès imagine que Dieu parla en rêve à cette lonza dans sa cage de planches et de fer, pour la consoler de n’avoir pu vivre libre, en croquant ses proies dans quelque savane odoriférante. Dieu lui dit que toute son existence se justifie pour qu’elle puisse donner une image à un homme, un certain Dante, destiné à faire une œuvre. « Tu soufres la captivité, mais tu auras donné un nom au poème. »
L’univers est une grande cage, pleine de fauves et de mots. Le destin, ou plutôt la liberté, nous charge de lier les uns aux autres, ou bien d’en disperser les lettres.

L’arbre de la vie et de la mort

13 juillet 2011

L’imagerie par résonance magnétique nucléaire (IRM) fonctionne de la manière suivante: on place le corps humain dans un puissant champ magnétique. Tous les atomes d’hydrogène du corps sont alors comme « aimantés » et s’alignent. On les stimule ensuite par des ondes radio, et on peut observer les signaux qu’ils émettent, ce qui, après traitement, donne de superbes images, par exemple du cerveau. Plus le champ magnétique est puissant, plus la résolution spatiale et temporelle est élevée. On peut visualiser les couches du cortex cérébral, explorer l’anatomie et le métabolisme des réseaux de neurones, visualiser le fonctionnement du cerveau et les processus à l’œuvre au niveau moléculaire. Ce type d’imagerie permet par exemple de détecter précocement les lésions de la maladie d’Alzheimer, et les zones dégénérescentes, bien avant que le patient ne souffre de troubles perceptibles.

Ceci pose une question éthique au médecin. Doit-il en parler à son patient, alors même qu’il ne dispose d’aucun moyen curatif? Doit-il faire silence, et laisser le mal progresser inexorablement, pour n’en proposer le diagnostic que lorsque la maladie comme à affecter visiblement la conduite du patient?

Ce type de questions d’éthique va sans doute se généraliser avec les progrès de la visualisation « in vivo » des organes du corps. On pourrait d’ailleurs imaginer que les progrès de l’imagerie permettront d’ici quelques années de constituer des bases de données complètes de chacun de nos corps, et de les visiter interactivement et en « temps réel », comme aujourd’hui on navigue sur la surface de la Terre avec Google Earth.

La nudité absolue du corps humain, livré à l’œil radiographique, changera notre rapport à notre propre corps. On avait des albums de famille. On aura des disques durs pleins à ras bord de la structure de nos organes.

On imagine que dans ce monde d’une transparence poussée jusqu’à la moelle, les couples inspecteront leurs images pour évaluer la qualité des corps et des cerveaux, et, après diagnostic assisté, décideront ou non de procréer.

Autre ligne de réflexion: la question du déterminisme des corps et des maladies, et le rôle de la volonté et du savoir sur soi dans le combat des malades sur eux-mêmes. Faut-il savoir ou non? Chacun peut choisir, bien sûr, d’exiger ou non, la révélation de la mort tapie dans les cellules. Mais y a-t-il une position éthique sur ce sujet? Qu’en dirait Kant? Qu’est-ce que la Loi morale peut nous dire face au désir de goûter aux fruits de l’arbre de la connaissance, non du bien et du mal, mais de la vie et de la mort?

Le vent, le vin, la vie

10 juillet 2011

Les trois mots hébreux נֶּפֶש, néfêsh, « âme », נְשָׁמָה, neshamah « souffle », et רוּחַ, ruah, « esprit », se retrouvent en arabe avec trois racines trilittères similaires, mais vocalisées de façon différente: نفس, nafs, نسم, nassam et روح , rouh.

Néfêsh, l’âme, n’appartient qu’à l’homme, à la différence de neshamah , le souffle, et ruah, l’esprit, qui peuvent s’appliquer à l’homme mais surtout être aussi des attributs divins ( »le souffle de Dieu », « l’esprit de Dieu »). Autrement dit, Dieu n’a pas d’ « âme ».
Un verset biblique illustre bien les rôles respectifs de ce « souffle » et de cet « esprit » de Dieu :
« L’esprit (ruah ) de Dieu m’a créé, et le souffle (neshamah) du Tout-Puissant m’a donné la vie. » (Job 33,4)
L’esprit crée. Le souffle anime. Mais ils peuvent aussi avoir un effet diamétralement opposé : la mort, la destruction.
« Par le souffle (neshamah) de Dieu, ils périssent, par le vent (ruah) de sa colère, ils sont consumés. » (Job 4,9). Il semble que ces mots puissent connoter la force et la puissance destructrice, autant que la douceur du souffle vital et sa fragilité.
En arabe, le premier sens du verbe نَسَمَ, nassama, est « souffler doucement, se répandre légèrement (comme un arôme) ». Les sens seconds sont, par métonymie ou par métaphore, « piétiner, frapper le sol (pour un chameau) », « faire sortir un peu d’eau (d’une source) », ou encore « être gâté, puer ».
Dans sa 2ème forme dérivée, il signifie « ranimer, rendre la vie ; mettre en liberté ». Dans sa 3ème forme, il signifie « aspirer l’air, sentir quelque chose ». Dans sa 5ème forme, le sens devient : « respirer, exhaler, répandre une odeur agréable », ou encore « arriver à acquérir de la science à force de patience et d’études ».
Le substantif نَسَم, nassam, signifie « léger souffle de vent, souffle de la vie ; commencement, principe ; odeur du lait ou de la graisse ; chemin effacé ». Par extension, et métaphore, il signifie aussi « les hommes, le genre humain ».

Quant à روح , rouh, la racine primitive est رَاحَ , dont le sens est « faire quelque chose le soir ».
De ce sens originaire (qui connote la fraîcheur propice aux voyages dans le désert), se tire une grande multiplicité de sens dérivés, par analogie : « aller chez quelqu’un le soir, revenir à l’étable le soir », puis « aller, partir, s’éloigner», et par extension : « périr, être perdu ».
Il peut aussi signifier « sentir une chose, souffler, être exposé au vent » mais aussi « être généreux ». Dans sa 2ème forme dérivée, il signifie « faire rentrer les bestiaux à l’étable, calmer, apaiser, procurer du repos » mais aussi « parfumer, aérer ». Dans sa 4ème forme, il peut vouloir dire « mourir, sentir mauvais, payer». Dans sa 5ème forme, il signifie « éventer quelqu’un avec un éventail, contracter une odeur ».
Les substantifs qui en sont issus varient considérablement : رُوح , rouh, « souffle de la vie, âme », mais aussi : رَاح , « vin, joie, allégresse », رَاحَة, « repos, plaisir, volupté, femme, épouse », رَايحَة, « odeur, pluie du soir, fraîcheur », رَوح, « joie, consentement, souffle léger, pitié, compassion, secours, justice ».

Le vent et la vie, le soir et le souffle, la mort et l’odeur, le départ ou l’étable, le vin et l’épouse, le parfum et la volupté, la joie et la justice, la pitié et la compassion, sont autant de compagnons de l’âme.

Le contrôle des mots

21 juin 2011

On sait que le moteur de recherche de Google documente de façon approfondie le profil particulier de chacun des internautes qui font appel à ses services. Plus on l’utilise, plus ce profil se raffine. « Dis-moi ce que tu cherches, je te dirai qui tu es ». En conséquence, les algorithmes de Google ne donnent plus, depuis longtemps, les mêmes résultats, à des requêtes effectuées par X ou Y. Chaque requête est en effet traitée individuellement, en fonction de la masse d’informations que Google a pu accumuler précédemment sur chacun des utilisateurs. Un article écrit par Sue Halpern, Mind Control and the Internet, dans la New York Review of Books, et cité par InternetActu.Net, analyse le livre de Eli pariser, The Filter Bubble: What Internet is Hiding from you.

L’algorithme de Google utilise 57 paramètres qui définissent approximativement le profil de l’utilisateur, et par conséquent le type d’informations que celui-ci est censé désirer trouver dans ses recherches. Toute requête d’informations ne livre donc pas, quand on utilise Google, une sorte d’image neutre, « scientifique », impartiale, de l’état de la Toile pour ce qui concerne telle ou telle série de mots-clé. Croyant sans doute bien faire, les ingénieurs de Google ont préféré substituer à cette vue « objective » du web une vision ultra-personnalisée.
Donc on ne trouve plus que les informations qui sont censées nous plaire, selon les paramétrages absolument opaques d’un algorithme gardé secret.

Cette manipulation des profils des utilisateurs ne fera désormais que croître. Elle est déjà largement miser en œuvre, et le data mining ne fera qu’augmenter les performances de ce type de pré-mâchage d’information.
Il y a deux aspects à considérer. D’abord le positif. Si je suis intéressé par des domaines spécifiques, le moteur de Google orientera en effet les résultats, souvent foisonnants, vers des sélections pertinentes. Mais il y a un aspect négatif, aux potentialités préoccupantes.
Tout « filtre », aussi bien intentionné soit-il, est un outil fort dangereux, quand on n’en a pas la maîtrise. Bien loin de chercher sur la Toile les réponses « logiques » que l’algorithme est censé découvrir pour moi en fonction de ce qu’il croit savoir sur moi, je pourrais désirer, au contraire, naviguer librement, sans idées préconçues, sur l’océan des occurrences, sur la mer des rencontres inopinées. Bref, je pourrais désirer pratiquer cet art de la « sérendipidité » (du mot anglais serendipity, qui est l’art de trouver ce que l’on ne cherche pas, en cherchant ce que l’on ne trouve pas).

Certes, cette flânerie conceptuelle à l’échelle de la Toile est toujours possible, même avec des moteurs de recherche biaisés, bridés, reconfigurés en permanence en fonction d’impératifs obscurs. Mais elle est évidemment bien plus limitée. Dans la masse des résultats de recherche, on ne lit jamais en moyenne que quelques dizaines de liens, sauf à éplucher systématiquement les pages trouvées, avec beaucoup de temps. Si les filtres mis en place de façon opaque (soi-disant pour mon propre bénéfice) marchent bien, ce sont des pans entiers de la Toile qui me seront désormais interdits d’accès, puisqu’ils seront systématiquement rejetés par les filtres manipulateurs de Google. Il s’agit là d’une censure par défaut, si l’on peut dire, avec de véritables conséquences négatives sur mon droit d’accès à l’information, à toute l’information.

Ceci est inacceptable.

Quelle est la solution? Je n’en vois qu’une.
Il faut boycotter les moteurs de recherche qui effectuent ce genre de filtrage profilé.
Il faut les remplacer par des moteurs de recherche du domaine public ( »FOSS »), entièrement ouverts, libres, accessibles à l’examen, et programmables suivant des règles de paramétrage parfaitement transparentes à l’utilisateur.

Encore une utopie? Bien sûr que non. C’est évidemment ce qui doit arriver, et ce qui arrivera un jour. Le Google d’aujourd’hui cherche à jouer (avec quelque succès, il est vrai) le rôle des mass-médias de hier. Mais pour la santé du écosystème informationnel mondial, il faut sans cesse militer pour toujours plus de diversités.

L’enjeu de moteurs de recherches personnalisables, ou du moins de moteurs de recherche dont les algorithmes soient transparents est fondamental. Dans ces temps de guerre économique, il ne s’agit d’ailleurs pas que de liberté individuelle, il s’agit aussi d’éviter la main dure et glacée, impitoyable, des nouveaux impérialismes de l’information et de la connaissance.

Mais que fait l’Europe?

Le suc des mots

21 juin 2011

Aux amoureux d’étymologie (« la science du vrai sens des mots ») qui se demanderaient d’où vient le mot « philosophe », on peut aisément répondre qu’il se compose de philo-, φιλο- (« qui aime ») et to sophon, τό σοφόν (« la sagesse »).
Mais d’où viennent sophos ou sophia ? Mystère. Nul ne semble le savoir. En tout cas le Dictionnaire étymologique de la langue grecque de Chantraine reste muet à ce sujet.

Mais rêvons un peu. Posons ce mot sur plusieurs langues, pour en sucer le suc.

Les mots français savoir, saveur, ont la même racine indo-européenne *SAP, le « goût ». Ces deux mots ont bien la même origine. Le savant et le sapide se nourrisse de la même moelle… Mais le savant n’est pas le sage. Certains estiment certes que plus on a accumulé de « savoirs », plus on peut approcher de la « sagesse ». D’autres ont une opinion opposée.

Quoi qu’il en soit, il y a là une piste intéressante, celle de la « saveur » et du « goût ». Qu’est-ce que les langues savent de la saveur?

En sanscrit, le goût se dit जिह्वा, jihvā, et la saveur se dit रस, rasa.
Notons au passage que jihvā a donné le latin lingua, l’anglais tongue ou le français langue.
Quant à rasa, il a donné le latin ros et le français raisin.
Le mot rasa a en effet pour premier sens « suc, jus, moelle ».

Dans la fort riche culture védique, on observe de multiples correspondances, un jeu perpétuel de glissements et de métaphores. Par exemple, la saveur est associée à l’eau (Ap), mais aussi au dieu Váruna, qui est le « Ciel qui nous entoure ». Mais elle est aussi associée au démiurge Prajāpati, « le Seigneur des créatures », épithète de la moitié mâle de Brahmā le créateur. Prajāpati est d’ailleurs le « régent » de la faculté de reproduction, et est donc aussi associé au sexe et au vagin (upástha).
La saveur, l’eau, le ciel, le vagin, sont liés à rasa, le suc, le jus, la moelle.

Ceci est intéressant, mais ne nous rapproche pas de la « sagesse », dira-t-on. Patience.

Changeons d’aire. En hébreu, on trouve au moins sept racines différentes pour exprimer l’idée de folie. Certaines font le rapprochement avec l’inspiration des prophètes, d’autres avec l’extravagance de ceux qui « font l’insensé » en se louant eux-mêmes, et d’autres avec « l’impiété ». Mais l’une de ces racines retient notre attention parce qu’elle a un rapport direct avec la « saveur ». Ou plutôt avec son contraire. Le mot תּפֵל , tafél, signifie « ce qui est fade, insipide », mais aussi « ce qui est extravagant ».
On le trouve dans Job, 6, 6 : « Ce qui est fade, le mange-t-on sans sel ? » ou dans les Lamentations 2,14 : « Tes prophètes ont eu pour toi des visions fausses et fades, extravagantes ». Jérémie voit aussi l’ambiguïté entre la « fadeur » et l’« extravagance » ou la « folie » des prophètes de Samarie (Jérémie 23,13).

En hébreu donc, la fadeur est associée à la folie. D’ailleurs, le « goût » se dit en hébreu: טַעַם , ta’am, et ce mot veut aussi dire « sens, raison » et même « décision, ordre ». On en trouve un équivalent en arabe avec le mot طَعْم, ta’m, « goût, saveur ». Mais à ce mot arabe, en revanche, l’acception de « sens » ou de « raison » n’est pas associée.
En revanche, le mot ذَوْق, dhaq, « goût », exprime aussi, dans un contexte plus mystique (soufisme), la faculté de discerner le bien du mal, instinctivement, par l’effet de la grâce.

Concluons. En hébreu, il y a bien une proximité sémantique entre saveur, goût, raison et sagesse d’une part, et entre fadeur, insipidité, extravagance et folie, d’autre part. En arabe, le sens du goût peut s’employer pour dénoter une sagesse ou une intuition transcendantale.
En français, la sympathie entre savoir et saveur se lit directement dans leur racine commune.
En sanscrit, la saveur n’est pas si savante, mais elle est partout, comme l’eau ou le ciel, et surtout elle est associée aux sucs de la vigne, et de la femme.

La pensée est-elle première ou seconde ?

10 juin 2011

Pour Démocrite, l’âme (psychè, ψυχὴ) et l’intellect (noos, νόος) étaient identiques. En revanche, pour Anaxagore, ils avaient une même nature, mais il fallait les distinguer l’une de l’autre. Cet “intellect” (noos) était d’ailleurs “le principe souverain de toutes choses”, possédant les deux fonctions de “connaître” (ginôskein, γινώσκειν) et de “mouvoir” (kinein, κινεῖν). C’est l’ “intellect” (noos) qui imprime le mouvement à l’univers.
Aristote reprit ces idées d’Anaxagore à son compte. “On définit l’âme par deux propriétés distinctives principales : le mouvement, et la pensée et l’intelligence (τῷ νοεῖν και φρονεῖν)” (De l’âme. 427a).
En plaçant la notion de “pensée” au cœur de l’âme, Aristote prenait ses distances avec les Anciens (Empédocle, Homère), qui concevaient la pensée, à l’instar de la sensation, comme un phénomène corporel, associé aux poumons, au cœur ou au diaphragme.

Comme « principe souverain », le noos « pense toutes choses », et « il doit être nécessairement « sans mélange », comme dit Anaxagore, pour « dominer », c’est-à-dire pour connaître. » (De l’âme. 429a)
Aristote emploie ici le mot « dominer » (κρατέω , kratéo) comme une métaphore de « connaître ».
En effet kratéo a deux sens : « être fort, puissant, dominer, être le maître », mais aussi « faire prévaloir son avis ».
Il y a là un jeu subtil de mots (et d’idées).
Souverain, le noos doit être « puissant », mais il doit rester « en puissance », et non pas se révéler « en acte ». Il ne doit surtout pas manifester sa forme propre. Car s’il le faisait, il ferait obstacle à l’intellection des formes étrangères, et empêcherait précisément de les « connaître ». Il s’agit donc d’une « domination » et d’une « puissance » qui doivent rester humbles : le noos doit s’effacer, de façon à permettre à la différence, à l’altérité, d’être « connue ».
Aristote précise même que « le noos n’a en propre aucune nature, si ce n’est d’être en puissance. »

Cette idée de « connaître » par une « puissance » qui doit rester « en puissance » me paraît spécifique du génie grec.
Il se trouve que le mot grec kratéo a un équivalent direct en sanscrit : क्रतु, kratu: “projet, intention, compréhension, intelligence, accomplissement, oeuvre”. Kratu, “Intellect”, est aussi le nom de l’un des dix “géniteurs” (prajāpati) issus de la pensée de Brahma. Il personnifie l’intelligence, mais Brahma avait créé neuf autre “géniteurs” aux fonctions fort différentes…
Il est intéressant de noter que la racine de kratu est कृ, kṛ, « faire, accomplir; créer ». C’est d’ailleurs cette racine que l’on retrouve dans le latin creare et le français créer. Dans la vision védique, l’intelligence n’est pas un principe souverain, elle n’en est qu’une modalité, parmi bien d’autres. Pour dire “penser” en sanscrit, on peut dire “manaḥ kṛ”, “créer de la pensée”. Créer est bien le principe originaire. La pensée n’est qu’une émanation secondaire.

Associer la fonction de « connaître » au « principe souverain de toutes choses » me paraît donc assez spécifique de l’aristotélisme.
Dans l’héritage du sanskrit, l’intelligence ne joue qu’un rôle second, dérivé.

Bibliographie
Aristote. De l’âme.
Pierre Chantraine. Dictionnaire étymologique de la langue grecque.
Gérard Huet. Dictionnaire sanskrit-français.

La fin annoncée d’Internet

31 mai 2011

La semaine dernière, le plus grand constructeur d’avions du monde, Lockheed Martin, a fait l’objet de cyber-attaques. L’enjeu a pu être, par exemple, de se procurer des informations sur le projet d’avion F-35, l’un des programmes les plus coûteux du Pentagone. Mais bien d’autres interprétations sont possibles: implanter des chevaux de Troie, préparer des « portes de derrière » (Trap-doors) pour infecter l’avionique ou les systèmes d’arme embarqués, etc.
Une pénétration préalable d’une autre compagnie, EMC Corps, avait, selon certains analystes, permis en amont de préparer ces cyber-attaques en procurant aux cyber-assaillants des clés de génération de codes de sécurité, détenus par la division de sécurité-RSA d’EMC Corps. Ces clés de génération étaient en effet utilisées par les responsables de Lockheed Martin pour protéger leurs réseaux et leurs données.
En avril dernier, la firme Sony a vu ses réseaux internes pénétrés par des cyber-attaquants qui s’en sont pris aux systèmes gérant les 100 millions d’utilisateurs de la Play Station. L’enjeu était les informations bancaires et les cartes de crédit de ces utilisateurs. On a évalué la perte financière affectant Sony et les compagnies de cartes de crédit aux alentours de 2 milliards de dollars.
En 2008, trois compagnies pétrolières américaines, ExxonMobil, ConocoPhillips et Marathon Oil ont également fait l’objet d’attaques sophistiquées destinées à obtenir leurs informations ultra-confidentielles sur leurs explorations de sites, leurs estimations de réserves, etc. Des informations convergentes laissent croire que le responsable de ces attaques est non de simples hackers, mais un grand État, disposant de ressources de cyber-guerre extrêmement sophistiquées, et, par ailleurs ayant un enjeu vital en matière de recherche de nouvelles ressources énergétiques.
Face à la montée des périls stratégiques pouvant affecter l’économie ou la sécurité, des pays comme les Etats-Unis se sont mis sérieusement au travail, tant en matière de cyber-offensive que de cyber-contre-offensive. Situé à Arlington, dans la banlieue de Washington, le système Einstein II est censé surveiller en temps réel toutes les tentatives d’intrusion sur les réseaux sensibles. Mais la cyber-sécurité concerne aussi la NCCIC (National Cybersecurity and Communication Intelligence Centre), le FBI, la NSA et le ministère de la défense. Les autorités craignent en effet un « Pearl Harbor » numérique. Il est concevable, en théorie comme en pratique, de mettre un pays à genoux en quelques instants, grâce à des cyber-attaques bien coordonnées et planifiées. On se rappelle que l’accident de Fukushima et ses conséquences désastreuses fut principalement dû aux coupures d’électricité suite au tsunami, et non un effet direct de ce dernier, excepté pour la mise hors service des générateurs de secours qui furent noyés dans l’eau. On conçoit bien la catastrophe qui s’ensuivrait si le réseau électrique d’un pays était « coupé » en quelques instants. C’est le genre d’idées qui est calmement évoqué par les spécialistes de la question. En 2010, Mike McConnell, ancien Director of National Intelligence, a déclaré au Sénat américain: « Si la nation entrait aujourd’hui en guerre, en cyber-guerre, on perdrait. Nous sommes les plus vulnérables, nous sommes les plus connectés, nous avons le plus à perdre. »
Le virus Stuxnet, qui s’est attaqué aux centrales nucléaires iraniennes, a fait beaucoup parler de lui, y compris sur ce blog. Introduit, apparemment sans s’en douter, par des ingénieurs russes travaillant dans ces centrales, ce virus s’est propagé sur des centaines de milliers d’ordinateurs de par le monde. Sans grand dommage, il est vrai, puisque Stuxnet était ciblé spécifiquement sur les centrifugeuses iraniennes. Mais désormais, Stuxnet est disponible sur Internet, car il a été rapidement analysé par rétro-ingénierie. Il sera donc aisé à des groupes de cyber-attaquants, amateurs ou professionnels, de reprendre les concepts et la structure de Stuxnet pour d’autres cibles. Retour à l’envoyeur? Possible. Mais aussi fabrication de « bombes sales numériques », c’est-à-dire propagation sciemment incontrôlable d’un virus reconnu pour sa très grande technicité, — mais désormais à portée du pékin moyen.
Selon Joël Brenner, ancien chef du contre-espionnage, sous le Director of National Intelligence, a déclaré que nous étions déjà entrés dans une période de cyber-conflits intenses, touchant non seulement le tissu militaire (le Pentagone a annoncé enregistrer plus de 6 millions de tentatives d’intrusions sur ses réseaux par jour), mais aussi le tissu économique, et plus grave sans doute l’ensemble des infrastructures clés des plus grands pays. En fait, loin d’être l’apanage de quelques cerveaux brillants choyés par les services secrets de quelques nations de premier rang, on estime que plus d’une centaine de pays ont constitué des équipes de cyber-guerre. Les coûts sont assez faibles, en tout cas ils n’ont rien à voir avec les budgets de la guerre classique. Quand un seul avion F-35 coûte plus de 100 millions de dollars, et que des aventures militaires comme dans tel ou tel pays reviennent à des centaines de milliards de dollars, on peut former des équipes de cyber-guerre pour une infime fraction de ces budgets babylonesques. Selon un expert de la NSA, un petit pays pourrait avec 50 millions de dollars, et une équipe de 600 cyber-experts, développer en 3 ans une force de cyber-attaque capable de « battre les États-Unis ». Info ou intox? Les deux sans doute. Le point important est que l’origine géographique des cyber-attaques est impossible à prouver. Un expert du problème a même déclaré qu’une éventuelle cyber-guerre lancée contre les États-Unis serait sans doute déclenchée depuis le sol même des États-Unis, en raison de l’extrême facilité pour ce faire, mais surtout pour brouiller définitivement toute piste, et empêcher toute action de représailles.
Il est fort vraisemblable que les principaux leaders en matière de stratégie cyber-guerrière, sont en train de constituer toute une panoplie offensive et défensive. Pour le nucléaire, on pensait en termes d’ogives, de silos, de vecteurs, etc. Pour la cyber-guerre, il s’agit de créer des équipes et des moyens d’intrusion dans les systèmes et les réseaux (à tous les niveaux, depuis les puces et les mémoires chez les fabricants, jusqu’aux routeurs et aux points d’inter-connexion « publics », mais aussi toutes les couches logicielles potentiellement pénétrables), d’affiner les techniques silencieuses d’exfiltration des données, pour siphonner tranquillement, sans éveiller l’attention, un maximum d’informations, et enfin multiplier les portes cachées, les taupes dormantes, blotties secrètement jusqu’aux plus profonds niveaux de pénétrations, pour pouvoir être activées le jour J.

Devant ce constat, que dire? Essentiellement ceci: dans une telle configuration, le « système » est très fortement, explosivement, instable. En effet, il ne s’agit plus d’un équilibre de la terreur, genre guerre froide. Comme on l’a dit, même de petits pays, et a fortiori de puissantes maffias, peuvent développer des capacités puissamment destructrices.
Il est donc statistiquement fort vraisemblable que la moindre « provocation », la moindre « étincelle », elle-même manipulable à volonté, sous n’importe quel masque, puisse déclencher un cycle extrêmement dévastateur de représailles croisées.

Plus le monde sera connecté, numérisé et systémiquement inter-dépendant, plus il sera à la merci de ces étincelles dévastatrices.
La solution? Changer l’architecture même du système. Serait-ce la fin d’Internet? Sous sa forme conceptuelle, non. Mais sous sa forme, matérielle et logicielle, actuelle, c’est inévitable.

Et Pif sur le Gotha.

30 mai 2011

Nous n’avons pas fini de rire. Le Monde, organe respectable de l’après-midi, nous offre dans son édition du 28 mai 2011 un véritable régal, pas moins qu’un « duel de penseurs majeurs » (sic), réunis pour « penser la crise majeure que traverse l’Occident » (re-sic). Les deux stars de la pensée sont le Slovène Slavoj Zizek et l’Allemand Peter Sloterdijk, et nous dit Le Monde, ils nous offrent « un face-à-face éblouissant ».
Mazette!
Je me suis précipité sur les deux pages centrales du quotidien pour y découvrir les « idées-force » promises en une. Je n’ai pas été déçu, dirai-je par antiphrase. En gros, tout tourne autour de la crise du crédit, et de DSK. Si, si!
Pour Sloterdijk, le « noyau dur de la crise » c’est que « personne sur Terre ne sait comment rembourser la dette collective. L’avenir de notre civilisation se heurte à un mur de dettes. »
Voilà qui incite à la réflexion! Un philosophe qui se pique de jouer au FMI. Il est vrai que la place est encore libre.
Sloterdijk, sans doute nostalgique du Mark, pense qu’il faut en effet rembourser cette fameuse dette. Besif. Or on sait bien que cela n’est simplement pas possible. Il y a d’ailleurs plusieurs façons de ne pas rembourser ce type de dette, surtout si elle est colossale, aimerait-on répondre à ce vertueux philosophe, qui aime tant les bons comptes. Il y a le défaut de paiement pur et simple, et après moi le déluge. Il y a l’hyperinflation. Il y a le passage programmé du mistigri aux futures générations, charge à elles de faire le ménage (elles ne peuvent pas refuser l’héritage… ou peut-être que si?). Ou alors si on faisait quelque « bonnes guerres » comme on disait dans le temps? Ou alors on pourrait tenter la décadence, lente ou accélérée (du genre Ninive, Babylone, Rome, etc…) Ou encoreun savant mixte de toutes ces solutions. Ou même un changement complet de paradigme. On aurait aimé entendre le philosophe « éblouissant » du Monde nous apporter quelques éléments de clarté. Il n’apporte qu’un mot, d’ailleurs fort laid, le « créditisme ». Qu’est-ce? Le « créditisme », c’est la « crise finale du crédit ». La preuve c’est que les crédits servent à rembourser d’autres crédits. CQFD. Et donc c’est la fin de la civilisation. Si, si.

On aurait pu attendre des interviewers du Monde de pousser Sloterdijk dans ses retranchements. Mais non. A leur demande expresse, Sloterdijk préféra se lancer, sans se faire prier, dans une analyse de l’affaire DSK. Voilà ce qu’en dit le philosophe « majeur »: « Indéniablement il s’agit d’une affaire planétaire qui dépasse le simple fait divers ». Quoi? « Planétaire »? N’est-ce pas voir trop petit? Pourquoi pas « cosmique »? « Universelle »? En effet, ces mots ne seraient pas déplacés. Sloterdijk affirme d’ailleurs: « cette histoire révèle que le pouvoir exorbitant détenu par un individu peut créer une sorte de religion des puissants que je qualifierais de panthéisme sexuel. »
Et voilà intronisé le nouveau Zarathoustra! DSK, fondateur du « panthéisme sexuel ». Comme fondateur de nouvelle religion, il peut s’attendre à une crucifixion ou même à une résurrection. On verra bien. En attendant, l’image que Sloterdijk nous renvoie de nous-mêmes est affligeante. Et que le Monde puisse encenser sans la moindre distance ce Platon des platitudes, cet Héraclite des dessous, en dit fort long sur l’incroyable misère intellectuelle de notre pays…

Quant à Slavoj Zizek, il s’efforça lui aussi, très significativement, de repérer la naissance d’une nouvelle religion, susceptible de sauver l’Occident: « Je défends, dit-il, une religion sans Dieu, un communisme sans maître ». Il faut organiser à cette fin des « fêtes de la communauté, mais sans hiérarchie ni grégarité ».
Selon Le Monde, rappelons-le, il s’agit là d’une contribution « majeure » et « éblouissante » de « l’un des philosophes les plus lus et traduits en Europe ».
Un « communisme sans maître ». Hum. C’est comme un baiser sans moustache, ou une faucille sans marteau. L’Histoire nous a appris que les « peuples sans maîtres » aspirent trop vite à s’en donner, et que ceux-ci ont alors la main fort lourde. Mais peut-être Zizek a-t-il cependant une vue percutante de cette « religion sans Dieu »? En effet, il l’a. « Je crois, nous dit-il, que la mort du Christ sur la croix signifie la mort de Dieu, et qu’il n’est plus le Grand Autre qui tire les ficelles. »
Dieu est mort parce que Jésus est mort. C’est aussi simple que cela. Et une fois enterré, il n’y a plus de « ficelles ». Il ne reste plus que les promesses d’une nouvelle aube, avec l’alliance proclamée du christianisme et du marxisme, mais sans Dieu ni maître.

A ce moment, comme dans un flash de « petite fumée », le fou-rire me gagna.
C’était un gag. Le Monde avait décidément changé de stratégie éditoriale. C’était désormais Pif le chien, avec deux gadgets pour le prix d’un.