METAXU - Le blog de Philippe Quéau

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dimanche 20 novembre 2016

Le futur de l’humanité a sa racine dans son passé.

Le Rig Véda est la source la plus ancienne à laquelle nous pouvons encore puiser pour tenter de comprendre ce que fut un état naissant de l’humanité, – et pour deviner ce qu’elle contient de permanence dans ses rêves. La religion et la société, alors, étaient dans un état d’enfance qui n’excluait pas une véritable sagesse, plus originaire que tout ce que l’antiquité a pu concevoir par la suite, et dont Salomon même ne fut qu’un héritier lointain.

Restée longtemps non écrite, transmise oralement pendant des millénaires par de purs penseurs et des ascètes sans failles, la mémoire du Véda témoigne d’un moment de l’humanité bien plus ancien que le temps d’Abraham. Lorsque ce prophète des monothéismes partit d’Ur en Chaldée, vers 1200 av. J.-C., pour son voyage vers le sud, de nombreux siècles avaient déjà passé sur les vallées de l’Oxus ou le bassin de l’Indus, et avaient sédimenté la mémoire profonde du Véda. Des prêtres védiques célébraient plus de mille ans avant Abraham, l’idée d’une divinité unique et universelle. Et Melchisedech lui-même, la plus ancienne figure prophétique de la Bible, est un perdreau de l’année, si on le compare à la suite obscure des temps qui l’ont précédé, et qui ont permis sa venue.

Il faut se pénétrer de ces idées, si l’on veut en finir avec le drame de l’exception et de l’histoire, et comprendre ce que l’Humanité dans son entièreté porte en elle, depuis l’origine.

L’Homme a toujours été possédé par une intuition du Divin, et il faut saisir cette intuition en s’ouvrant à ce qui reste de son origine. La Bible est un document assez récent, et son prix ne doit pas faire oublier sa jeunesse relative. Son âge remonte tout au plus à mille ans avant notre ère. Par contraste, le Véda affiche un ou même deux millénaires d’ancienneté supplémentaires.

C’est la raison pour laquelle je crois important de s’appuyer, aujourd’hui encore, sur ce qui reste du Véda, pour essayer de comprendre l’unité de l’aventure humaine. Et pour en pressentir les possibles évolutions – tant le passé est l’une des formes en puissance de l’avenir.

Pour illustrer ce point, je voudrais proposer une rapide revue de quelques images célébrées par le Véda, pour en montrer l’universalité et la profondeur.

Le beurre fondu

En ces temps anciens, le beurre fondu (ghṛita) représentait à lui seul une sorte de miracle cosmique. Il incarnait l’alliance cosmique du soleil, de la nature et de la vie : le soleil, source de toute vie dans la nature, fait pousser l’herbe, laquelle nourrit la vache, qui en en exsude son suc intime, le lait, lequel devient beurre par l’action de l’homme (le barattage), et vient enfin couler librement comme sôma sur l’autel du sacrifice pour se mêler au feu sacré, et nourrir la flamme, engendrer la lumière, et répandre l’odeur capable de remonter aux cieux, concluant le cycle. Cérémonie simple et profonde, prenant son origine dans la nuit des temps, et possédant déjà la vision de l’universelle cohésion entre le divin, le cosmos et l’humain.

« De l’océan, la vague de miel a surgi, avec le sôma, elle a revêtu, la forme de l’ambroisie. Voilà le nom secret du Beurre, langue des Dieux, nombril de l’immortel. (…) Disposé en trois parts, les Dieux ont découvert dans la vache le Beurre que les Paṇi avaient caché. Indra engendra une de ces parts, le Soleil la seconde, la troisième on l’a extraite du sage, et préparée par le rite. (…) Elles jaillissent de l’océan de l’Esprit, ces coulées de Beurre cent fois encloses, invisibles à l’ennemi. Je les considère, la verge d’or est en leur milieu. (…) Elles sautent devant Agni, belles et souriantes comme des jeunes femmes au rendez-vous ; les coulées de Beurre caressent les bûches flambantes, le Feu les agrée, satisfait. »i

Si l’on trouve au Beurre des connotations par trop domestiques pour pouvoir supporter la présence du sacré, que l’on pense que les Prêtres, les Prophètes et les Rois d’Israël, par exemple, n’ont pas craint de se faire oindre d’une huile sacrée, d’un beurre et d’un chrême, concentration maximale de sens, où converge magiquement le produit du Cosmos, le travail des hommes, et la puissance vivifiante du Dieu.

La chevelure

La chevelure est l’une des métaphores les plus anciennes que le cerveau humain ait jamais conçue. C’est aussi une métonymie. Les cheveux, les poils, se trouvent sur la tête, au sommet de l’homme, au-dessus de ses pensées mêmes, liens aussi avec la sphère divine (c’est pourquoi les Juifs se couvrent de la kippa). Mais le poil vient également couvrir le bas du ventre, et annonce la transformation en profondeur du corps, pour la vie, l’amour et la génération. Enfin, la terre féconde elle-même se couvre d’une sorte de chevelure quand la moisson s’annonce. Là encore, le génie ancien allie dans une seule image, le Divin, l’Homme et la Nature.

Un hymne du Véda allie ces images dans une seule formule : « Fais pousser l’herbe sur ces trois surfaces, ô Indra, la tête de père, et le champ que voilà, et mon ventre ! Ce Champ là-bas qui est le nôtre, et mon corps que voici, et la tête de Père, rends tout cela poilu ! »ii

Mais le cheveu possède d’autres connotations encore, qui vont plus loin que la simple circulation métonymique. Le cheveu, dans le Véda, sert aussi d’image pour décrire l’action du Dieu même. Il est l’une des métaphores qui permet de le qualifier indirectement, comme, bien plus tard, d’autres religions monothéistes le feront, choisissant sa puissance, sa miséricorde, ou sa clémence.

« Le Chevelu porte le Feu, le Chevelu porte le Sôma, le Chevelu porte les mondes. Le chevelu porte tout ce qu’on voit du ciel. Le Chevelu s’appelle Lumière. »iii

La parole.

La parole (vāc) est l’essence même du Véda. Si l’Évangile de Jean s’est rendu célèbre par cette phrase initiale : « Au commencement était le Verbe », il vaut mieux ne pas oublier que la Parole était déjà considérée par le Véda, plus de trois mille ans auparavant, comme possédant une vie propre, d’essence divine. La Parole est même une Personne. N’est-ce pas là une préfiguration, avec deux mille ans d’avance, de tel ou tel Psaume de David, où la Sagesse est considérée comme une figure féminine associée au Dieu unique ?

« Plus d’un qui voit n’a pas vu la Parole. Plus d’un qui entend ne l’entend pas. A celui-ci, Elle a ouvert son corps comme à son mari une femme aimante aux riches atours. »iv

La Pensée

Dans le Véda, la Pensée (manas) est l’une des métaphores les plus profondes du Divin. Bien d’autres religions surent célébrer plus tard la Pensée divine, et cherchèrent à en définir quelques attributs. Mais lire dans le Véda cette intuition originaire, dans toute sa force émergente, conforte l’idée que sa propre pensée, sa propre faculté de penser, a toujours été pour l’homme la source d’un puissant étonnement, et l’a mis sur la piste de son origine, et de sa liberté première.

« Celle en qui reposent prières, mélodies et formules, comme les rais au moyeu du char, celle en qui est tissée toute la réflexion des créatures, la Pensée : puisse ce qu’Elle conçoit m’être propice ! »v

L’Infini

L’idée d’un Dieu infini, caché, sur qui tout repose, a été conçu par l’Homme bien avant Abraham ou Moïse. Le Véda atteste que cette idée était déjà célébrée des millénaires avant ces célèbres figures.

« Manifeste, il est caché. Antique est son nom. Vaste son concept. Tout cet univers est fondé sur lui. Sur lui repose ce qui se meut et respire. (…) L’Infini est étendu en directions multiples, l’Infini et le fini ont des frontières communes. Le Gardien de la Voûte céleste les parcourt en les séparant, lui qui sait ce qui est passé et ce qui est à venir. (…) Sans désir, sage, immortel, né de soi-même, se rassasiant de sève vitale,, ne souffrant d’aucun manque – il ne craint pas la mort celui qui a reconnu l’Ātman sage, sans vieillesse, toujours jeune. »vi

L’Amour

Pour conclure cette rapide revue comparative, je voudrais évoquer la figure de l’Amour dans le contexte sacré. La Bible, avec le célèbre Cantique des cantiques, nous a habitués à l’idée que la célébration de l’amour, avec des mots humains et des images crues, pouvait être aussi une métaphore de l’amour entre l’âme et Dieu. Mais cette idée même se trouve aussi dans le Véda, et nous oblige à considérer pourquoi, depuis tant de millénaires, une idée aussi improbable que la célébration de l’amour puisse être une fête sacrée ait surgi dans la profondeur de l’âme humaine.

« Comme la liane tient l’arbre embrassé de part en part, ainsi embrasse-moi, sois mon amante, et ne t’écarte pas de moi ! Comme l’aigle pour s’élancer frappe au sol de ses deux ailes, ainsi je frappe à ton âme, sois mon amante et ne t’écarte point de moi ! Comme le soleil un même jour entoure le ciel et la terre, ainsi j’entoure ton âme. Sois mon amante et ne t’écarte pas de moi ! Désire mon corps, mes pieds, désire mes cuisses ; que tes yeux, tes cheveux, amoureuse, se consument de passion pour moi ! »vii

Ce qui ressort de tout ceci, c’est qu’une anthropologie des profondeurs est possible. Son principal avantage est de permettre de relativiser des affirmations bien plus tardives, et surtout de confirmer la fécondité d’une recherche sur l’essence même de l’intuition humaine.

Cette recherche est l’une des bases du Rêve, dont la modernité écrasée, blessée, souffre tant de l’Absence.

iṚgVéda IV,58. Trad. Louis Renou. Hymnes et prières du Véda. 1938

iiṚgVéda VIII,91. Trad. Louis Renou. Ibid.

iiiṚgVéda X,136. Trad. Louis Renou. Ibid.

ivṚgVéda X,71. Trad. Louis Renou. Ibid.

vIbid.

viA.V. X,8. Ibid.

viiA.V. VI,8-9. Ibid.

vendredi 18 novembre 2016

A la recherche du mythe moderne

Vers la fin du 19ème siècle, alors que l’Europe croyait dominer le monde, par ses techniques, ses empires et ses colonies, le poète Mallarmé se désolait déjà de la crise de l’esprit. Il constatait, bon observateur, que « l’humanité n’a pas créé de mythes nouveaux », et que, pour le domaine qui le concernait le plus, « l’art dramatique de notre Temps, vaste, sublime, presque religieux, est à trouver. »i

Mallarmé se disait à la recherche du « mythe pur », de « la Figure que Nul n’est ». Il croyait possible de trouver un tel mythe, en convoquant à son aide « les délicatesses et les magnificences immortelles, innées, qui sont à l’insu de tous dans le concours d’une muette assistance. »ii

Il prenait pour modèle théorique de ce mythe nouveau la profondeur obscure du mythe d’Orphée et Eurydice.

Mallarmé voyait en Orphée la puissance créatrice, l’énergie solaire, et « l’idée du matin avec sa beauté de courte durée ». Il rappelait que le nom d’Orphée vient du sanskrit Ribhu, le soleil, nom que les Védas utilisent souvent pour qualifier le divin, sous ses diverses formes. Eurydice, dont le nom est proche de celui d’Europe, ou d’Euryphassa, signifie, selon Mallarmé, « le vaste jaillissement de l’aurore dans le ciel ». Le serpent qui mord Eurydice et la fait mourir n’est rien d’autre que le serpent des ténèbres qui met un terme au crépuscule.


La descente d’Orphée aux Enfers est donc une image du passage du jour à la nuit. « Le pèlerinage d’Orphée représente le voyage que, pendant les heures de la nuit, le Soleil passait pour accomplir, afin de ramener, au matin, l’Aurore, dont il cause la disparition par sa splendeur éblouissante. »iii

Dans cette interprétation, le mythe d’Orphée renvoie sans doute, originairement, au voyage de Rê dans la barque sacrée, célébré par l’Égypte ancienne.

Mais il faut aussi reconnaître que le mythe d’Orphée dit autre chose, de moins météorologique que la dissolution de l’aurore par le rayon du matin.

Orphée n’est-il pas le poète par excellence, en charge du mystère même ? Mallarmé le sait bien, qui ne voyait pas de plus haute tâche que la poésie. « La Poésie est l’expression, par le langage humain ramené à son rythme essentiel, du sens mystérieux des aspects de l’existence : elle doue ainsi d’authenticité notre séjour et constitue la seule tâche spirituelle. »iv

Mallarmé avait l’âme religieuse. Il avait un grand rêve, celui de retrouver l’origine du Rêve. En témoigne ce texte publié après sa mort dans un article nécrologique: « Le Théâtre est la confrontation du Rêve à la foule et la divulgation du Livre, qui y puisa son origine et s’y restitue. Je crois qu’il demeurera la grande Fête humaine ; et ce qui agonise est sa contrefaçon et son mensonge. »v

Pour ma part, incorrigible optimiste, je crois encore à la grande Fête humaine, mais elle risque d’attendre. Avant ses feux et ses lumières, combien de sombres périodes l’humanité devra-t-elle endurer encore ?

Ce qui frappe dans la formule de Mallarmé, c’est qu’elle établit à sa manière cryptique, me semble-t-il, et cela bien avant les révélations iconoclastes de Freud, un lien caché entre l’Égypte et Israël, entre Akhenaton et Moïse.

Elle m’incite, je l’avoue, à voir en Moïse, un homme du grand Théâtre mondial, un homme qui s’est admirablement et courageusement confronté à la foule, pour imposer son Rêve (faire vivre le Dieu unique d’Akhenaton) et imposer son Livre.

Elle m’incite à réfléchir à nouveau sur l’absence flagrante de mythe moderne.

Certes, quelques religions, dont les monothéismes, et même le bouddhisme, tiennent le haut du pavé, du point de vue de l’agit-prop international, mais ce serait sans doute leur faire injure de les considérer comme des « mythes ». N’ayant pas de goût pour le martyre vain, je n’irai chercher aucune piste dans cette direction, refusant par avance de me confronter aux zélotes et autres gardiens des antres sacrées.

Si le mythe d’Orphée préfigure à sa manière la descente aux Enfers christique, si Akhenaton est la figure tutélaire du Dieu mosaïque, alors nous avons là une sorte de preuve par induction de la puissance énorme des idées à travers les âges.

Reste la question qui m’habite : De quel mythe la modernité tout entière, la modernité mondialisée, étranglée dans une planète exiguë et surpeuplée, violente et ô combien inégalitaire, a-t-elle désormais besoin ?

Le fond de l’affaire est que les religions modernes (qui ont perdu presque tout lien avec le sens originaire des religions anciennes) font partie du problème bien plus que de la solution.

Les peuples anciens savaient, – bien avant que Moïse ait décider d’exporter dans le Sinaï la contre-religion qu’Akhenaton avait tenté sans succès d’imposer en Égypte, que les Dieux ont des noms multiples, mais que le mystère est unique.

Le mythe mondial, demain, devra en finir avec la haine, l’exclusion, la différence. Il devra en finir avec ce que Jan Assmann appelle la « Distinction mosaïque »vi. Le mythe mondial, demain, doit s’appuyer sur un nouveau Rêve, non la construction d’une nouvelle tour de Babel, mais un Rêve, bien plus infini que la hauteur d’une ziggourat de terre rouge.














iS. Mallarmé. Œuvres complètes. 1956, p. 717

iiS. Mallarmé. Œuvres complètes. 1956, p. 545, cité par Lloyd James Austin, Mallarmé et le mythe d’Orphée, 1969

iiiS. Mallarmé. Œuvres complètes. 1956, p. 1240, cit. ibid.

ivS. Mallarmé. Propos sur la poésie. 1953, p. 134

vRevue Encyclopédique. Article de C. Mauclair. 5 novembre 1898. p. 963, cité par L.J. Austin, op.cit.

viJan Assmann. Moïse l’Égyptien.

mercredi 16 novembre 2016

Constance du mystère


Le fameux penseur hindou du 17ème siècle, Śaṃkara, propose quatre concepts essentiels, sat, cit, ātman, et brahman, – assez facilement traduisibles en français par les mots être, pensée, soiet absolu.

Il vaut la peine de creuser un peu sous la surface des mots.

Pour Śaṃkara, satc’est « ce qui est ici et maintenant ». Satsembleplus proche de l’étant que de l’être, de l’existence, ou de l’essence.L’étant est pour ainsi dire la véritable forme de l’être. Mais que peut-on dire de ce qui n’est pas ici ou maintenant, de ce qui fut ou de ce qui sera, de ce qui pourrait ou de ce qui devrait être ? On peut dire sat, aussi, mais par un effort d’abstraction, en pensant ces modalités de l’être comme devant être vues elles-mêmes comme des étants.

Pour sa part,citsignifie pensée, mais aussi et surtoutconscience. L’idée objective est saisie par la pensée,lesentiment subjectif demandela conscience. Citréunit les deux acceptions, mais c’est la conscience qui mène le jeu.

Quant à ātman, ce mot est originairement lié à la vie, à la force vitale, à l’énergie, au vent, à l’air, au souffle. Ce n’est que tardivement qu’ilvient à désigner la personne. Dans les Upaniṣad, le sens du mot varie : corps, personne, soi, ou Soi. Cette ambiguïté complique l’interprétation. Le Soi est-il sans corps ? Le Soi est-il une personne ? Difficultés liées au langage.

Enfin, brahmanest traduit par « absolu », mais il a beaucoup d’autressens possibles. On le désigne dans les Upaniṣad comme souffle, parole, mental, réalité, immortalité, éternité etaussi comme la cible, « ce qui est à percer ».i Ilsignifie parole sacrée, mais ilévolue pour désignerle silence absolu. « Laissez-là les mots : voilà le pont de l’immortalité. »ii

En fin de compte, brahmanen vient à désignerl’absolu, l’absolu de la parole, oul’absolu sans paroles, le silence absolu.

On a proposé cette analogie : ātman représente l’essence de la personne, brahman s’identifie àl’essence de l’univers entier.

Le mot a eu un certain succès dans la sphère d’influence indo-européenne. Sa racine est ḅrhat, « grandeur ». Le mot latin flamen(« flamine ») en dérive, tout comme brazman(« prêtre » en vieux perse).

Mais l’acception de brahman comme « prêtre » ne rend pas du tout compte du mystère de sa signification principale.

Le mystère du poète, le mystère de la parole sacrée est appelé brahman. Le mystère dusilence absolu est aussi brahman.Enfin le mystère absolu, le mystère de l’absoluest brahman.

Le brahmanest ce dont naissent tous les êtres, tous les dieux, et le premier d’entre eux lui-même. Le brahmanest ce dont tout naît, « depuis Brahmā jusqu’à la touffe d’herbes »iii.

L’absolu, le brahman de Śaṃkara, est à la fois grandeur, parole, silence, sacré, énigme, mystère, divin.

Il faut le souligner. Les Véda n’offrent pas de vérité unique, exclusive, absolue. Il n’y a pas de vérité, car une vérité absolue ne pourrait rendre compte du mystère absolu. Dans les Véda, l’absolu reste absolument mystère.

Cette leçon est compatible avec d’autres idées du Dieu caché, ceux de l’Égypte ancienne, celle du Dieu d’Israël, ou celle du Dieu de la kénose chrétienne.

Constance anthropologique du mystère absolu.

iMuU II,2,2

iiMuU II,2,5

iiiTubh III, 1,1

Secrets oubliés

Toute langue a son génie, leurs mots ont leurs secrets. Nous les parlons sans les connaître. Nous frôlons leurs abîmes, survolons leurs cimes, sans le savoir, en les ignorant. Ainsi sommes-nous à nous-mêmes des énigmes.

Trois exemples tirés d’une langue ancienne éclaireront ce point, aux implications considérables.

Le verbe hébreu נָהַר (nahar) signifie « luire, briller de joie », comme dans Is 60,5. Le mot נָהָר (nahar) qui en dérive signifie « torrent, fleuve ». Au féminin, ce mot devient נָהָרָה (nahara) et signifie « lumière ». Et dans une vocalisation différente, attestée en chaldéen, נָהִירוּ (nahiru) signifie « sagesse ».

La langue grecque aime aussi allier le sens de la lumière, l’idée de la joie et l’apparence de l’eau ou de la mer, comme dans cette expression de Eschyle dans le Prométhée enchaîné : ποντίων τε κυμάτων άνήριθμον γέλασμα, «le sourire innombrable des vagues marines». Mais dans la gradation des sens associés à נָהַר, on monte jusqu’à la sagesse. Le génie de la langue se révèle dans ces envolées.

Ainsi l’adjectif עָמֵק (‘ameq) signifie « profond, impénétrable », comme dans Is 33,19 qui évoque un « langage inintelligible », ou bien dans Ps 64,7 ou Jb 12,22 qui l’attribuent au « cœur ». Avec la vocalisation עֵמָק (‘emaq) le mot signifie « vallée », ce qui reste cohérent. En revanche, une seule lettre suffit à modifier (profondément) le sens de עמּה qui signifie alors « près de, vis-à-vis, contre », comme si la proximité n’était pas incompatible avec l’impénétrabilité.

Le troisième exemple fait ressortir les capacités intrinsèques d’un mot à témoigner du rêve de toute la langue, et de ceux qui la parlent. Ainsi le verbe עָלַם (‘alam) signifie « cacher, être ignoré ». Comme substantif, le même mot עָלַם signifie « éternité ». L’éternité se cache-t-elle ? Ou est-elle ignorée ? Le plus beau peut-être, est que, liant ces deux sens en une synthèse supérieure, le mot עֶלֶם (‘elem) signifie « enfant ».

L’enfant cache-t-il son éternité ? L’éternité est-elle un enfant caché ? Faut-il cacher son éternité dans l’enfance ?

Ces surprises simples abondent dans les langues. Ce sont des pépites oubliées. Or obscur, elles témoignent d’un rêve, elles attestent le mystère du sens.

mercredi 9 novembre 2016

Pire que Trump, c'est possible

Trump a gagné contre les sondages. Il a gagné contre les « élites » républicaines et démocrates, il a gagné contre toutes les idées et les prévisions de « l’establishment ».

Il a gagné avec un discours populiste, fascistoïde, rempli de lignes de haine, de mépris et de violence, avec le soutien du Ku Klux Klan.

Il a gagné, grâce à une infime avance en termes de nombres de voix, mais qui s’est traduite par une forte avance en termes de nombre de grands électeurs.

Les observateurs habituels et les médias se sont bien trompés. Je me rappelle d’un article de « The Guardian », paru il y a un an, qui commençait ainsi, alors que Trump commençait sa campagne : « S’il y a une chose sûre, c’est que jamais Donald Trump ne sera président. » La suite de l’article était une longue énumération de tous les défauts bien connus du candidat, démontrant par a+b pourquoi il allait échouer.

Trump a gagné, et pour prendre toute la mesure de l’événement, il faudrait aussi comprendre pourquoi Hillary Clinton, surnommée systématiquement « la crapule » par son adversaire, a perdu, vaincue par des records d’impopularité y compris dans l’électorat démocrate, et par sa réputation de « corruption », et de connivence avec le « système ».

Le plus important c’est ce qui va se passer maintenant.

Trump va chercher à mettre en œuvre son programme.

Il a promis une réduction drastique des impôts et une politique de grands travaux. Contradiction ?

Il a promis d’en finir avec le système du libre-échange et d’augmenter le niveau de vie et de consommation des populations les plus pauvres. Contradiction ?

Il a promis d’en finir avec la corruption du « système » à Washington D.C., tout en devant compter sur le soutien d’un Sénat et d’une Chambre à majorité républicaine, et la bénédiction d’une Cour suprême qui sera bientôt majoritairement d’extrême droite. Contradiction ?

Oui, trois fois oui. Contradiction. Contradiction. Contradiction.

Nous ne sommes plus dans le monde de la raison. Mais, raisonnons quand même.

De deux choses l’une : Ou bien Trump réussit, ou bien il échoue.

S’il réussit, par quelque miracle appartenant à la sphère des imprévisibles, nous devons nous préparer pour plusieurs décennies d’un mouvement mondial de gouvernances dures, autoritaires ou même carrément fascistes. Tout sera alors possible, y compris le chaos géo-politique, un détricotage de la mondialisation commerciale, un risque accru de guerre mondiale.

Mais Trump peut aussi échouer lamentablement. Il y a certaines lois de l’économie et de la politique qui ne seront pas abolies demain matin. Il y a le mur de la réalité que les slogans trumpesques n’aboliront pas.

Quelle sera alors la réaction de l’électorat américain qui a voté pour le programme de Trump ? Quelle sera la réaction des petits blancs pauvres, les oubliés et les déclassés de la « ceinture de rouille », qui seront encore plus appauvris par une politique condamnée à l’échec ?

Dans le meilleur des cas, ils comprendront à quel point ils ont été bernés. Ils voteront dans quatre ans pour un démocrate du genre Bernie Sanders.

Dans le pire des cas, ils voteront pour pire encore que Trump.

samedi 22 octobre 2016

Où sont les « justes » aujourd’hui ?


L’Exode n’a pas été que fuite, déplacement. Il est écrit que « Moïse et l’Arche d’Alliance ne se mirent pas en mouvement »i. Ils restèrent immobiles au milieu du camp. C’était la meilleure chose à faire. Ceux qui s’élancèrent vers le sommet de la montagne furent bientôt « taillés en pièces » par l’Amalécite et le Cananéen. La prudence tactique de Moïse s’imposait. Il n’ya rien de plus à ajouter. Rachi ne porte aucun commentaire sur ce verset, clair, factuel.

Mille ans avant Rachi, Philon avait pourtant trouvé un angle inattendu d’interprétation de ce verset – ou plutôt deux angles. « Soit le sage ne se sépare pas de la vertu, soit la vertu ignore le mouvement, et l’homme de bien le changement. »ii

La méthode de Philon est connue. Toujours, il cherche dans les mots leur sens allégorique, leur tension cachée vers les hauteurs symboliques. Pour le coup, ce sont les mots qui semblent vouloir se mettre en mouvement, pour se charger surnaturellement d’un sens bien plus élevé que le sens commun. Les mots, d’un coup d’aile, vont vers le sommet de la montagne, aidés par Philon, inattaqués par les Amalécites et les Cananéens.

C’est une ancienne leçon. Les mots s’expriment en double. Ils portent en eux une dualité. D’où cela vient-il ? Qu’implique-t-elle ?

Une réponse peut être trouvée dans la nature de leur contraire, le silence. La contemplation silencieuse de l’Être dans la solitude de l’âme exprime le contraire de la parole. Dans un silence sans mots, elle voit l’unité indivisible.

Pour prendre une autre allégorie : Aaron parle avec des mots, et Moïse contemple en silence.

C’est là un indice qu’il y a plusieurs sortes d’hommes.

« Le souffle de Dieu ne se joint qu’à une catégorie d’hommes, ceux qui se dépouillent de tout ce qui est dans le devenir, du voile le plus intérieur, de l’enveloppe de l’opinion. »iii explique Philon. Ces hommes dégagent leur pensée de tout ce qui l’encombre, ils la rendent « nue ».

Quand Moïse sort enfin du camp, quand il sort du corporel, il va planter sa tente sur la montagne. C’est-à-dire qu’il s’établit avec solidité sur son propre jugement, avant d’entrer dans la nuée obscure, dans la région invisible. Il aura besoin de cette immuabilité intérieure pour affronter les mystères, et pour en témoigner ensuite.

Il en aura besoin pour n’être pas seulement un initié, mais pour se faire également hiérophante d’un savoir mystique, un précepteur de vérités divines.

Philon dit qu’il y a trois sortes d’hommes. Les uns sont de la terre, les autres du ciel, et d’autres vont plus loin encore. Ceux de la terre cherchent les plaisirs du corps, et chérissent les plaisirs matériels. Ceux du ciel, sont les artistes, les savants et les humanistes. Et il y a encore ceux qui, comme Moïse ou les Prophètes, ne se contentent pas de la République de l’univers, et ne se satisfont pas d’être citoyens du monde. Ceux-là négligent tout le sensible. Ils émigrent. Ils choisissent l’exode vers la République des idées immortelles et immatérielles.

Ils ont raison. La Terre n’est pas l’avenir de l’homme. En a-t-il un, d’ailleurs ? N’est-il pas essentiellement transitoire, fugace, éphémère ? N’est-il pas condamné à être « effacé » ?

Il est écrit que « l'Éternel regretta d'avoir créé l'homme sur la terre, et il s'affligea en lui-même. Et l'Éternel dit: "J'effacerai l'homme que j'ai créé de dessus la face de la terre; depuis l'homme jusqu'à la brute, jusqu'à l'insecte, jusqu'à l'oiseau du ciel, car je regrette de les avoir faits". »iv

L'Éternel« regretta » puis il « s’affligea ». Pourquoi ces deux verbes, successivement ? Pléonasme ? Doublon inutile ?

Le premier verbe traduit la clarté de la notion, l’autre la profondeur de la réflexion. L’un exprime la pensée au repos, l’autre la pensée en cheminement. Deux puissances de l’esprit donc. Le Créateur contemple ses créatures en tant qu’elles sont ce qu’elles sont, et en tant qu’elles peuvent aussi devenir autres qu’elles ne sont.

Rachi fait ce commentaire. « ‘Il regretta d’avoir créé.’ Le Midrach traduit : Dieu se consola de ce qu’au moins il avait créé l’homme SUR TERRE. S’il l’avait créé au ciel, il aurait entraîné dans sa rébellion les mondes d’en-haut. ‘Et il s’affligea’. Le Targoum Onkelos traduit : L’homme (sujet du verbe) devint objet de souffrance dans le cœur de Dieu. Il est venu à la pensée de Dieu de lui infliger une peine. Autre explication du premier verbe VAYINA’HEM : ‘il regretta’. Dans la pensée de Dieu, la miséricorde fit place à la justice. Il se demandait : comment faire avec l’homme qu’il avait créé sur la terre ? Le verbe נחם signifie toujours dans la Bible : se demander ce qu’il convient de faire. Ainsi : Dieu n’est pas un homme pour regretter (Nb 23,19). »

Cette explication obscure peut satisfaire ceux qui se contentent de compulser les livres. Mais comment une telle pensée (se demander ce qu’il convient de faire) peut-elle venir à un Dieu qui connaîtrait tout par avance ? Comment un Dieu miséricordieux peut-il soudainement se changer en Dieu de justice ? La seule explication (logique?) est que même Dieu ne sait pas tout du mystère de sa propre création, et qu’il ne sait pas ce qui va prévaloir, de sa propre miséricorde ou de sa justice.

Et comment comprendre qu’un Dieu, si haut, si immuable, « s’afflige » en son cœur ?

A ce sujet, Rachi raconte une petite histoire.

« Un païen demanda un jour à Rabbi Yeochoucha ben Kar’ha : N’admettez-vous pas que le Saint-béni-soit-il voit ce qui va advenir ? – Oui. – Pourtant il est écrit : Dieu eut de la peine en Son coeur. Le Rabbin lui demanda alors : As-tu jamais eu un fils ? – Oui. – Et qu’as-tu fait ? Je me suis réjoui et j’ai associé tout le monde à ma joie. – Ne savais-tu donc qu’il devait mourir un jour ? Le païen lui répond : A l’heure de la joie, c’est la joie. A l’heure du deuil, c’est le deuil. Le Rabbin lui dit alors : Le Saint-béni-soit-il a fait de même. Il savait que l’homme finirait par pécher et mériter sa perte. Il l’a tout de même créé, à cause des « justes » qui viendraient à naître. »

L’univers tout entier, selon cette vue, serait une énorme machine à produire des « justes », et dans le même temps une énorme occasion d’engendrer de la miséricorde, pour ceux qui ne sont pas « justes ».

Mais qui peut justement parler de « justes » ?

Il est écrit que « Noé fut un homme juste, intègre dans sa génération. »v Rachi indique à ce propos que « certains de nos juges y voient un éloge : à plus forte raison s’il avait appartenu à une génération de « justes », il aurait été encore plus « juste ». Les autres y voient un blâme : par rapport à sa génération, c’était un « juste ». S’il avait appartenu à la génération d’Abraham, il n’aurait compté pour rien. »

Noé, un « rien » par rapport à Abraham ?

Cela ouvre bien des perspectives. Y a-t-il des « justes » aujourd’hui, parmi ceux qui dirigent le monde ? Et s’ils sont « justes » le sont-ils comme des ceux de la génération de Noé ou comme ceux de la génération d’Abraham ?

Ou bien ne sont-ils jamais que des « riens », dans l’histoire des générations ?

Alors, où sont les « justes » aujourd’hui ?


i Nb 14, 44

iiPhilon. De Gigantibus. 1,48

iiiPhilon. De Gigantibus. 1,53

ivGen 6, 6-7

vGen 6, 9

lundi 17 octobre 2016

Descendre (yarada)


Le mot « descendre » en hébreu biblique (יָרַד yarada) offre une curieuse palette de sens, qu’il me paraît intéressant d’analyser, parce que se trouvent rapprochés en ce mot des univers sémantiques éloignés. Il a plusieurs sens fort simples et certains sens très élevés, rendant compte même des théophanies.

On pourra peut-être en déduire que l’idée d’une théophanie, exprimée sous la forme de la « descente » de Dieu n’est pas immune de possibles contaminations ou glissements sémantiques, venant d’acceptions plus ordinaires, beaucoup plus humaines. De ce constat, d’ordre sémantique, on pourra tirer quelque leçon sur certains aspects de la nature la plus profonde du divin.

Le sens le plus simple de « descendre » est celui associé à un changement de niveau, du haut vers le bas :

« Elle descendit à la fontaine. » (Gen 24,16)

« Mon bien-aimé est descendu dans son jardin. » (Ct 6,2)

« Abram descendit en Égypte. » (Gen 12,10)

« Moïse descendit de la montagne du Sinaï. » (Ex 34,29)

Avec ce premier sens, quelques métaphores fleurissent. Voici un florilège :

« Il descendra comme la pluie sur l’herbe coupée. » (Ps 72,10)

« Comme ceux qui descendent dans la tourbe. » (Pr 1,12)

« Qu’ils descendent tout vivants dans le sheol. » (Ps 55,16)

Les métaphores associées à yarada peuvent s’éloigner de l’acception du mot « descendre » en français et s’élargir vers d’autres sens, tout gardant l’idée générale de l’analogie.

« Le jour baissait. » (Jg 19,11)

« Tous fondent en larmes. » (Is 15,3)

« Ceux qui naviguent sur mer. » (Ps 107,23)

Un deuxième groupe de sens peut être constitué autour d’acceptions comme : « tomber, déchoir, périr, être ruiné ».

« Toi, tu décherras toujours plus bas. » (Dt 28,43)

Dans le Rituel, on parle ainsi d’un sacrifice qui « monte » et qui « descend », c’est-à-dire qui varie selon la fortune ou la vertu de celui qui l’offre.

Un troisième groupe de sens, bâti autour de la forme Hiph du verbe, augmente la force et l’intensité de la signification : « Faire descendre, abattre, humilier, précipiter ».

Enfin il y a le groupe des sens du mot qui sont tous associés à des théophanies, des apparitions de Dieu.

« Le Seigneur descendra à la vue du peuple entier, sur le mont Sinaï. » (Ex 29,11)

« La montagne du Sinaï était toute fumante parce que le Seigneur y était descendu au sein de la flamme. » (Ex 19,18)

« Quand Moïse y était entré, la colonne de nuée descendait, s’arrêtait à l’entrée de la Tente et Dieu s’entretenait avec Moïse. » (Ex 33,9)

« L’Éternel Tsabaot descendra pour guerroyer sur la montagne de Sion et ses hauteurs. » (Is 31,4)

« Le Seigneur descendit sur la terre pour voir la ville et la tour. » (Gen 11,5)

Ce phénomène extraordinaire que représente une théophanie, les témoins capables d’en rapporter la vision et de la traduire en des mots qui sont parvenus jusqu’à nous, ne manquent pas de se contredire parfois, accroissant le doute des sceptiques, ou renforçant la foi de ceux qui voient peut-être un autre sens encore au-delà de ces mots. Ainsi ce curieux verset se prête à l’analyse:

« Il incline les cieux et descend ; sous ses pieds, une brume épaisse. » (2S 22,10)

Un bon cartésien pourrait objecter que si Dieu descend avec une brume épaisse sous ses pieds, comment le voir ?

Plusieurs réponses sont possibles. Le phénomène peut s’observer selon plusieurs angles. Ou bien l’expression « brume épaisse » peut être elle-même livrée à l’interprétation. Elle peut vouloir dire que Dieu descend effectivement, mais avec une sorte de réticence. En témoigne justement cet autre verset :

« Ah ! Puisses-tu déchirer les cieux et descendre ! » (Is 63,19)

Plus intéressant encore, la théophanie peut parfois être suivie d’effets physiques considérables ou à l'inverse, beaucoup plus subtils.

Par exemple, dans le genre film-catastrophe : « Tu descendis, et les montagnes chancelèrent. » (Is 64, 2)

Dans le genre subtil, il y a ces deux images célèbres, qui mériteraient une analyse approfondie. La première est celle du songe de Jacob.

« Les messagers divins montaient et descendaient le long de cette échelle. » (Gen 28,12)

Sans aller très loin dans l’interprétation, on retiendra l’idée d’un lien continuel, processuel, entre le haut et le bas.

La deuxième est cette parole adressée à Moïse :

« Je descendrai et te parlerai et je retirerai une partie de l’esprit qui est sur toi pour la faire reposer sur eux. » (Nb 11,17)

Pour ceux qui s’inquiéteraient d’une éventuelle lobotomie de l’esprit de Moïse au profit de ses coreligionnaires, il y a ce commentaire rassurant de Philon :

« Ne va pas penser que le prélèvement s’est fait par retranchement ou séparation. C’est comme pour le feu : y allumerait-on mille torches, il reste cependant égal à lui-même et ne baisse pas le moins du monde. Telle est aussi la nature de la science. »i

Mais il y a une question plus importante, me semble-t-il. Pourquoi Dieu, qui en est abondamment pourvu, a-t-il besoin de prélever un peu de l’esprit de Moïse pour le distribuer à d’autres?

La seule explication possible est que Dieu prélève un peu de l’esprit de Moïse parce que c’est le sien propre, que cet esprit est unique. Dieu reconnaît cette unicité, et il désire que d’autres en soient pourvus. Il désire multiplier un peu de l’esprit de Moïse en le partageant avec les Hébreux.

C’est là une forme de « communion », opérée par Dieu, « descendu » pour se faire Grand Prêtre et pour distribuer ce qu'il a vu d'unique en Moïse.

L’analyse sémantique du mot yarada projette, on le voit, un large spectacle de sens. Mais ce qui paraît le plus significatif c’est que le même mot peut dire la « chute », la « déchéance », « l’humiliation », mais aussi l’apparition de Dieu en gloire sur les nuées, ou encore le travail intime de la communion, opérée d’esprit à esprit, par-delà les foules, par-delà les temps.

iPhilon, De Gigantibus, I.25

dimanche 16 octobre 2016

Les derniers jours du Prophète (ou : le commencement d’une guerre de religion sans fin)

La lecture du livre « Les derniers jours de Muhammad » de Hela Ouardi, universitaire tunisienne, je la recommande chaudement à tous ceux qui veulent en savoir un peu plus sur le prophète appelé « Mahomet » par ceux qui n’ont jamais pris la peine d’ouvrir une grammaire arabe.

Le livre porte, de façon prudente mais très documentée, un regard inquisiteur sur les dernières heures du prophète. En résumé, il laisse clairement entendre qu’il aurait été empoisonné.

Muhammad est mort en quelques jours d’une drôle de maladie. Or c’était un homme dans la force de l’âge, robuste et même corpulent.

« Muammad est un jouisseur qui aime les tayyibât, délices célébrés dans le Coran : les femmes, les parfums et la nourriturei. Le prophète est un gourmand, friand de viande, de miel et de confiseriesii. Les traditionnalistes musulmans décrivent le solide appétit du Prophète dans des scènes gargantuesques comme celle où on le voit engloutir à lui seul la moitié d’un moutoniii. »iv

Les deux théories qui expliquent une mort si rapide, telles que rapportées par une autorité aussi illustre que Bukhâri, sont la pleurésie ou l’empoisonnement.

Or la pleurésie s’exclut d’emblée, du moins si l’on ajoute foi aux paroles mêmes du Prophète. « Dans ses Tabaqât, Ibn Sa’d raconte que la mère de bisht, Compagnon de Muhammad, rendant viste au prophète, lui dit : ‘Je n’ai jamais vu quelqu’un souffrir d’une fièvre comme celle qui t’accable. – Dieu multiplie la souffrance pour multiplier la récompense, répond-il. – Les gens disent que tu es atteint de pleurésie », dit-elle, à quoi il rétorque : « Dieu ne me l’infligera jamais ; c’est une maladie satanique ; en fait je souffre de ce repas que j’ai pris avec ton fils et je sens que ce plat [de chèvre] va me rompre l’aortev. »vi

La Tradition musulmane rapporte que « l’entourage du Prophète, persuadé que ce dernier souffre de pleurésie, lui administre contre son gré un remède suspecté d’être un poison qui ne fait qu’accélérer la fin ; ce remède est donné au Prophète le dimanche, la veille de sa mortvii. »viii

Tout ceci pourrait tout-à-fait se trouver dans un roman d’Agatha Christie. D’autant que la mort soudaine du prophète n’a pas manqué de redistribuer les cartes politiques.

« Deux hommes ont alors joué un rôle de premier plan : Abû Bakr et ‘Umar qui ont dû improviser et instaurer une institution politique inédite basée sur l’idée de se substituer au Prophète : le Califat. Celui-ci nourrit encore l’imaginaire collectif musulman qui le conçoit comme une institution politique infaillible. »ix

Et l’auteur de pousser la pointe de l’argument plus loin encore, dans une direction politiquement sensible : « Après la mort du Prophète, Abû Bakr et ‘Umar feront ainsi une entrée décisive sur la scène de l’Histoire. Ne sont-ils pas finalement les fondateurs véritables d’une nouvelle religion qu’ils doivent reconstruire sur les ruines d’une croyance primitive qui s’est effondrée brusquement à l’instant même où Muhammad est mort ? »x

Ces deux hommes seront bientôt assassinés eux-mêmes, par ceux-là mêmes sur qui ils avaient cherché à prendre l’ascendance politique et religieuse.

L’islam tout entier paie, et fait payer, aujourd’hui encore les dérives sans fin de ce conflit originaire.




iTabaqât 1/410

iiTabaqât 1/391 ; Muslim 4/185. Son plat préféré est le tharîd, une sorte de ratatouille dans laquelle on trempe des morceaux de pain (Tabaqât 1/393). Muhammad compare souvent sa femme Aisha à son plat préféré (Bukhâri 3/1252 ; Dârimî Sunan 2/144 ; Muslim 4/1886 ; Ibn Mâjah Sunan 2/1092 ; Tirmidhî 4/275 ; Hâkim Mustadrak 4/129 ; Muttaqî Kanz 12/33)

iiiTabaqât 1/393 ; Ibn Hanbal Musnad 45/172

ivLes derniers jours de Muhammad, p.164

vTabaqât 2/236 ; Balâdhuri Ansâb 2/221

viLes derniers jours de Muhammad, p.171-172

viiWâqidî Maghâzi 3/1119 ; Tabaqât 2/190 ; Bukhâri 5/2159-2160 ; Ibn ‘Asâkir Tarîkh Dimashq 2/56 : Muttaqî Kanz 10/573

viiiLes derniers jours de Muhammad, p.172

ixLes derniers jours de Muhammad, p.233

xLes derniers jours de Muhammad, p.233

Sur la « figure » (temounah)

Maïmonide explique que ce mot possède, par amphibologie, trois sens.

D’abord il se dit de la forme ou de la figure d’un objet perçu par les sens. Par exemple : « Si vous faîtes une image taillée de la figure (temounah) de quoi que ce soit etc. » (Dt. 4,25)

Ensuite cela se dit des figures et pensées imaginaires qui peuvent se produire dans l’imagination, ainsi qu’il est dit : « Dans les pensées nées de visions nocturnes, etc. » (Jb. 4,13). Ce passage de Job se termine en employant un seconde fois ce mot: « Une figure (temounah), dont les traits m’étaient inconnus, se tint là sous mes yeux. » (Jb. 4,16). Cela signifie, dit Maïmonide, qu’il y avait un fantôme devant les yeux de Job, pendant son sommeil.

Dans son troisième sens, ce mot signifie l’idée perçue par l’intelligence. C’est dans ce sens que l’on peut employer temounah en parlant de Dieu : « Et il contemple la figure de l’Éternel. » (Nb. 12,8). Maïmonide commente : « C’est-à-dire qu’il contemple Dieu dans sa réalité. »

Il s’agit ici de Moïse. Dans un autre passage Dieu lui-même dit, toujours à son propos : « Je lui parle face-à-face, dans une claire apparition et sans énigmes. C’est l’image (temounah) de Dieu même qu’il contemple. » (Nb. 12,8)

Maïmonide commente encore à ce sujet : « Les docteurs disent que c’était là une récompense pour avoir d’abord ‘caché son visage afin de ne pas regarder vers Dieu’ (Berakhot 7a) ».

En effet, un passage de l’Exode dit : « Moïse cacha son visage, car il craignait de regarder vers Dieu. » (Ex. 3,6)


Il est difficile d’apporter du nouveau après Maïmonide et les docteurs. On peut quand même s’y essayer.

Le mot temounah s’écrit תְּמוּנָה (racine מוּן ).

Mais la lettretaw, initialede temounah peut se permuter avec l’autre t de l’alphabet hébreu, leteth. Cela donne un nouveau mot themounah. Et, chose fort curieuse, le mot thamanaטָמַן, qui serait le plus proche, signifie précisément « cacher, enfouir ».

Ces jeux de mots n’ont qu’une signification relative, bien entendu. Mais qui n’est pas sans apporter quelque sel.

Mais je trouve surprenant que Moïse « cache » (thamana) son visage pour ne pas voir la temounahde Dieu.

C’est en se cachant que Moïse accède à ce qui est caché.

lundi 19 septembre 2016

L’indicibilité de l’extase

Platon dit que l’homme est un être intermédiaire, entre le mortel et l’immortel. Cette phrase obscure s’entend en plusieurs sens, plus ou moins inaudibles dans la société moderne.

L’un de ceux-ci est le suivant. L’homme est en mouvement incessant. Il monte et il descend dans le même souffle. Il s’élève vers des idées qu’il ne comprend pas entièrement, et il redescend vers la matière. Respiration de l’esprit. Systole et diastole de l’âme.

Des mots anciens témoignent de ce mouvement contradictoire. L’extase, du grec ἒκστασις (extasis), signifie « sortie de soi-même ». L’esprit sort du corps, il est pris d’un mouvement qui l’emporte. Rien à voir avec la « contemplation », immobile, stable, qu’Aristote appelait appelait θεωρία (theoria).

L’acception de θεωρία comme « contemplation, considération » est assez tardive, puisqu’elle n’apparaît qu’avec Platon et Aristote. Plus tard, dans le grec hellénistique, le mot prit ensuite le sens de « théorie, spéculation » par opposition à la « pratique ».

Originellement, θεωρία voulait dire « envoi de délégués pour une fête religieuse, ambassade religieuse, fait d’être théore ». Le « théore » était la personne partant en voyage pour aller consulter l’oracle, ou pour assister à une fête religieuse. Une « théorie » était une délégation religieuse se rendant dans un lieu saint.

Ces mots ont donc un point commun, celui d’un certain mouvement vers le divin. L’extasis est une sortie du corps. La theoria est un voyage hors du pays natal, pour aller rendre visite à l’oracle de Delphes.

Ce sont des images du possible mouvement de l’âme, dans le sens vertical ou horizontal. A la différence de la theoria, qui est un voyage au sens propre, l’extasis prend la forme d’une pensée en mouvement hors du corps, traversée d’éclairs et d’éblouissements, mais toujours consciente de sa faiblesse, de son impuissance, dans une expérience qui la dépasse, et dont elle sait qu’elle a peu de chances de la saisir, peu de moyens de la fixer pour la partager au retour.

Le mot extase est une simple trace d’un genre d’expérience qui est difficilement compréhensible pour qui ne l’a pas vécue. Il ne s’agit pas simplement de « monter » vers des réalités supérieures. Lorsque l’âme s’avance dans ces contrées généralement inaccessibles, elle rencontre des phénomènes absolument dissemblables de tout ce qu’elle a pu observer sur terre, dans la vie habituelle. Elle court dans une course infiniment rapide, à la poursuite de quelque chose qui la devance toujours davantage, et qui l’attire toujours plus loin, dans un ailleurs toujours différent, mais qui se tient à une distance infinie.

La vie humaine ne peut connaître le terme de cette course infinie. L’âme, du moins celle à qui est donnée l’expérience de l’extase, peut néanmoins appréhender la possibilité effective d’un perpétuel mouvement de recherche, d’une course saisissante vers une réalité insaisissable.

Dans ses commentaires sur l’expérience de l’extasei, Philon estime que Moïse, malgré sa visionii, n’a pas eu accès à toute la compréhension des puissances divines.

Il a cherché en Jérémie, en revanche, les traces d’une plus grande pénétration de ces puissances. Entreprise aléatoire et délicate. Les textes sont difficiles, ils résistent à l’interprétation.

« Voici en quels termes la parole de Dieu fut adressée à Jérémie »iii. C’est une façon retenue de rendre compte de ce qui fut peut-être une extase. Rarement, au détour d’une ligne, on peut supputer son emprise : « Dominé par ta puissance, j'ai vécu isolé »iv

D’autres prophètes ont exprimé les marques de leur extase, sous d’autres métaphores. Ézéchiel dit que « la main de Dieu est venue » sur luiv, ou encore que l’esprit « l’emporta »vi.

Quand l’extase est à son comble, la main de Dieu pèse plus qu’à son habitude: « Et l'esprit m'éleva en l'air et m'emporta, et je m'en allai, triste, dans l'exaltation de mon esprit, et la main du Seigneur pesait sur moi fortement. »vii

La définition de l’extase selon le CNRTL est la suivante :

« État particulier dans lequel une personne, se trouvant comme transportée hors d'elle-même, est soustraite aux modalités du monde sensible en découvrant par une sorte d'illumination certaines révélations du monde intelligible, ou en participant à l'expérience d'une identification, d'une union avec une réalité transcendante, essentielle. »

Cette définition parle d’illumination, d’identification ou d’union avec des réalités transcendantes. Mais la véritable extase semble infiniment plus dynamique, plus insaisissable, puisque son principe semble être dans l’intuition du mouvement de l’infini insaisissable.

Bergson, philosophe du mouvement, donne paradoxalement une image plutôt statique de l’extase: « L'âme cesse de tourner sur elle-même (...). Elle s'arrête, comme si elle écoutait une voix qui l'appelle. (...) Vient alors une immensité de joie, extase où elle s'absorbe ou ravissement qu'elle subit : Dieu est là, et elle est en lui. Plus de mystère. Les problèmes s'évanouissent, les obscurités se dissipent; c'est une illumination. »viii

Mais non, l’extase ne peut être si lumineusement statique. Elle a une puissance fougueuse qui emporte toute certitude, toute sécurité.

Qui rapportera sur cette terre en des mots audibles, en images palpables, l’infinie puissance de l’extase ?








iPhilon. De Monarch. I, 5-7

iiEx., 33, 18-23

iiiJér. 14,1

ivJér. 15,17

vEz. 1,3

viEz. 3,12

viiEz. 3,14

viii H. Bergson, Deux sources,1932, p. 243.

mardi 13 septembre 2016

Les quatre nudités de la Bible

On trouve dans la Bible quatre sortes de nudités.

Première sorte de nudité : la tête découverte, le visage non voilé, ou encore celle du corps habillé de vêtements déchirés.

Moïse dit à Aaron, et à Eléazar et Ithamar ses fils: "Ne découvrez point vos têtes et ne déchirez point vos vêtements, si vous ne voulez mourir et attirer la colère divine sur la communauté entière. » (Lév. 10, 6)

Dans cet épisode, la tristesse, le deuil, s’emparent d’Aaron et de ses fils parce qu’un feu divin vient de brûler mortellement ses deux autres fils. Mais Moïse ne leur permet pas d’extérioriser leur peine suivant les formes convenues (tête découverte, vêtements déchirés).

Dans un autre épisode, c’est le visage non voilé de la femme d’Abraham qui pose problème, non en tant que tel, mais parce qu’il excite le désir du pharaon, et qu’il incite Abraham à lui mentir à propos de sa femme qu’il présente comme sa sœur.

« Quand il fut sur le point d'arriver en Égypte, il dit à Saraï son épouse: "Certes, je sais que tu es une femme au gracieux visage. Il arrivera que, lorsque les Égyptiens te verront, ils diront: ‘C'est sa femme’; et ils me tueront, et ils te conserveront la vie. » (Gen. 12, 11-12)


Seconde sorte de nudité : celle de l’homme ivre, qui n’a pas toute sa conscience. Ainsi Noé : « Il but de son vin et s'enivra, et il se mit à nu au milieu de sa tente. Cham, père de Canaan, vit la nudité de son père, et alla dehors l'annoncer à ses deux frères. » (Gen. 9, 21-22)

Troisième sorte de nudité, la fière nudité d’Adam et Ève au jardin d’Eden. « Or ils étaient tous deux nus, l'homme et sa femme, et ils n'en éprouvaient point de honte. » (Gen. 2, 25).

Quatrième sorte de nudité, celle du corps honteux. « L'Éternel-Dieu appela l'homme, et lui dit: "Où es-tu?" Il répondit: "J'ai entendu ta voix dans le jardin; j'ai eu peur, parce que je suis nu, et je me suis caché." Alors il dit: "Qui t'a appris que tu étais nu?" (Gen. 3, 9-11)


Ces différentes nudités peuvent s’interpréter, me semble-t-il, comme diverses allégories du mystère, comme diverses façons d’être confronté au mystère, partiellement ou en totalité, en le voyant sans le comprendre, ou en le comprenant, mais pour en être alors exclu.

Tout le monde n’est pas admis à voir les mystères que recèlent le ciel et la terre. Il y a plusieurs niveaux de dévoilement, réservés à ceux qui ont la capacité de les affronter en face, suivant leurs propres mérites.

Voir la nudité du mystère est en principe exclu. Mais il est des cas où cela est plus ou moins possible, avec certaines conséquences.

Si le mystère est mis à nu, s’il est regardé sans voile, sans précaution, cela implique une prise de risques.

La première sorte de nudité est une image de ce risque. Se découvrir la tête ou déchirer ses vêtements à contre temps comme Aaron peut susciter la colère divine.

La nudité de Noé est une autre parabole. On est parfois amené à découvrir subrepticement un mystère interdit. Cham a vu accidentellement la nudité de son père (nudité qui est une figure du mystère), mais il sera châtié surtout pour l’avoir ensuite révélée à ses frères Sem et Japhet au lieu de prendre les mesures nécessaires (couvrir la nudité, cacher le mystère). Ce sont ces derniers qui la recouvrent ensuite soigneusement, en marchant à reculons, et en tournant le visage. Ils seront récompensés pour avoir rendu toute son aura au mystère.

La troisième nudité, la nudité heureuse d’Adam et Ève, est celle de l’origine. On voit alors le mystère tout entier, sans aucun voile, mais le paradoxe est qu’on n’a pas conscience de sa nature. Tout est découvert, et tout se passe comme s’il n’y avait rien à voir, rien de mystérieux en fait. Piège du visible. Lacets de l’intelligence inexercée. Adam et Ève ne voient pas le mystère qui les entoure, ils n’ont pas conscience de leur propre mystère. Le mystère est présent en eux, autour d’eux, mais ils n’en savent rien.

La quatrième sorte de nudité, est la nudité honteuse. Adam connaît et voit sa nudité telle qu’elle est. Le mystère se donne à voir à la conscience. La conscience a la connaissance du mystère, mais la présence de celui-ci lui est aussitôt retirée.


Quatre nudités, quatre manières d’entrapercevoir le mystère, quatre manières aussi d’en être plus ou moins privé.


Le nu biblique porte quatre leçons de dévoilement. Mais en faisant un effort, on peut comprendre aussi cette quadruple leçon comme un encouragement à plus de vraie nudité encore.



lundi 12 septembre 2016

Penser le "Logos"

La langue grecque témoigne bien des deux sens généraux du Logos : raison et parole.

Dans la philosophie platonicienne, le Logos est Principe et Verbe. Il est aussi l’ensemble de tous les intelligibles, ainsi que le lien des puissances divines, et ce qui fonde leur unité. Il est enfin l’intermédiaire entre l’homme et Dieu

Les néo-platoniciens ont repris cette leçon subtile.

Pour Philon le Logos prend deux formes. En Dieu, le Logos est l’Intelligence divine, la Pensée éternelle, la Pensée pensante. Dans sa deuxième forme, le Logos réside dans le monde, c’est la pensée en acte, la pensée réalisée en dehors de Dieu.

Écrit peu après, l’Évangile de Jean dit qu’« au commencement », il y avait le Logos qui était avec Dieu et le Logos qui était Dieu. Il y a eu aussi le Logos qui s’est fait chair.

Cela signifie-t-il qu’il y a trois instances du Logos ? Le Logos qui est Dieu, celui qui est avec Lui et celui qui s’incarne ?

Dans la théologie chrétienne, ces trois Logos ont été personnifiés comme Père, Fils, Esprit.

Pour le philosophe structuraliste, il est possible de reprendre ces thèses difficiles d’une manière plus pragmatique. Le Logos se présente sous trois formes, ce qui est, ce qui pense et ce qui parle. Ces trois états sont d’ailleurs des états fondamentaux, desquels tout découle.

Philon, qui est à la fois juif et néoplatonicien, va assez loin dans la théorie du Logos,malgré la difficulté inhérente à concilier l’unité de Dieu et la multiplication de ses instanciationsi.Le Logos est pour Philon l’ensemble des idées de Dieu. Ces idées « agissent comme des sceaux, qui lorsqu’on les approche de la cire y produisent des empreintes innombrables sans être eux-mêmes affectés en rien, restant toujours les mêmes. »ii

Toutes les choses qui existent dans l’univers découle d’un idée, d’un « sceau ». Le Logos est le sceau général dont l’univers entier est l’empreinte.iii

Le Logos de Philon n’a rien de personnel. Il est l’Organe de Dieu (sa Raison et sa Parole) dans la création. Philon multiplie les métaphores, les analogies, puisant des images divines, humaines, naturelles. Le Logos est création, engendrement, parole, conception, ou encore écoulement, rayonnement, dilatation. Selon une image politique, Dieu règne, le Logos gouverne.

La pensée de Philon à propos du Logos est complexe et déroutante. Un commentateur du 19ème siècle juge qu’« une formidable confusion est à la base du système de Philon »iv. Philon mélangerait pêle-mêle, selon lui, Logos (Parole), Pneuma (Esprit), Sophia (Sagesse) et Epistémè (Connaissance).

La Sagesse paraît jouer par rapport au Logos le même rôle que la pensée pensante (l’Esprit) de Dieu joue vis-à-vis du monde des intelligibles. Elle en est la source profonde, et en même temps elle lui est identique.

Nulle bizarrerie logique dans ce paradoxe. Tout vient de la nature de l’Esprit divin, dans lequel on ne peut faire de distinction entre le « contenant » et le « contenu ».

Le Logos est ainsi à la fois l’Auteur de la Loi et la Loi elle-même, l’esprit et la lettre de son contenu.v Il est la Loi, et il en est aussi l’énonciateur, le révélateur.

Le Logos est, dans l’univers, le divin ramené à l’unité. Il est aussi l’intermédiaire entre cette unité et Dieu. Tout ce qui constitue le Logos est divin, et tout ce qui est divin, en dehors de l’essence de Dieu, est le Logos.

Ces idées, on l’a dit, ont été qualifiées de « méli-mélo philosophique », elles démontrent un « manque de rigueur »vi de la part de Philon.

Ce qui est frappant, c’est que Philon et Jean, à peu près à la même époque historique, celle précédant immédiatement la destruction du second Temple, et indépendamment l’un de l’autre, ont précisé les contours d’une théophanie du Logos, avec de nettes différences mais aussi de profondes structures communes.

Ce qui est frappant encore, c’est que se soient succédé, au long des siècles le Logos des stoïciens, le Noûs platonicien, l’Ange de l’Éternel, la Parole de YHVH, le Logos judéo-alexandrin, ou le Verbe qui se fait chair, le Messie de la première Église chrétienne. Toutes ces figures offrent leurs analogies et leurs différences.

La difficulté principale, cependant, pour un penseur comme Philon, est de réconcilier l’unité de Dieu, dogme fondateur du judaïsme, et les émanations divines, comme la Loi (la Torah), la Sagesse (Hokhma).

Sur un plan moins confessionnel, et plus philosophique, la difficulté est de penser une Pensée qui existe en tant qu’Être, qui se déploie aussi comme pensée vivante, libre, créatrice et qui se révèle enfin comme Parole dans le monde.

Il y aurait certes une solution de facilité, celle qu’emploieraient volontiers les penseurs d’une modernité coupée de toutes racines, ce serait de renvoyer le Logos et le Noûs, l’Ange et la Sagesse, la Torah et l’Évangile dans les poubelles du néant idéaliste.

Je n’opte pas pour une telle solution de facilité. Elle me paraît contraire à tout ce vers quoi pointent les indices accumulés par l’Histoire.

Je crois que l’Esprit, tel qu’il se manifeste à un niveau modeste en chacun de nous, n’est pas issu de mécanismes biochimiques, de connexions synaptiques. Je crois que c’est l’inverse.

Le cerveau multiplie les réseaux cellulaires et neuronaux, pour s’efforcer de saisir, de capter à son niveau, ce que l’Esprit peut laisser voir de lui-même.

Le cerveau, le corps humain, les peuples et l’Humanité tout entière sont, à leur manière singulière, d’immenses antennes collectives, dont la mission première est de capter les signes diffus d’une Intelligence créatrice.

Les plus grands génies humains ne trouvent pas leurs idées fondatrices aux croisements inattendus de quelques synapses, ou grâce à des échanges ioniques. Ils sont plutôt « inspirés » par une nappe de pensée pensante, dans laquelle tout ce qui vit est immergé depuis l’origine.

J’en veux pour indice cette image : quand je pense, je pense que je suis ; je pense une pensée qui naît, vit, et qui devient ; et je pense à la pensée, qui ne cesse jamais de penser, à la pensée qui se passe de toutes pensées, et qui ne se passe jamais de penser.

iMultiplicité des instanciations divines que la Kabbale juive devait théoriser quelques siècles plus tard sous la forme des Sephiroth.

iiPhilon.De Monarchia. II, 218

iiiPhilon. De Mundi I, 5. De Prof. I, 547

ivJean Riéville. La doctrine du Logos dans le 4ème évangile et dans les œuvres de Philon. 1881

vPhilon, De Migr. Abrah. I, 440-456

viJean Riéville, op.cit.

vendredi 9 septembre 2016

Une mort mêlée de vie

Dans la Genèse, deux mots différents, עֲשֶׂה, « faire » et יָצָר « façonner, former » sont employés, à des moments distincts, pour indiquer deux manières dont Dieu crée l'homme.

« Dieu dit: "Faisons l'homme à notre image, à notre ressemblance » (Gen. 1,26). Le mot hébreu pour « faisons » est נַעֲשֶׂה du verbe עֲשֶׂה, 'asah, faire, agir, travailler.

Mais au deuxième chapitre de la Genèse on lit ceci :

« L'Éternel-Dieu planta un jardin en Éden, vers l'orient, et y plaça l'homme qu'il avait façonné. » (Gen. 2,8) Le mot hébreu pour « façonner » est : יָצָר , yatsara, fabriquer, former, créer.

Qu'indique cette différence de vocabulaire?

Le verbe עֲשֶׂה (faire) a d'autres nuances de sens qui le caractérisent plus précisément: apprêter, arranger, soigner, mais aussi établir, instituer, accomplir, pratiquer, observer. Cette gamme de sens évoque une idée générale de réalisation accomplie, avec une nuance de perfection.

Le verbe יָצָר (façonner, former) a un second sens à l'intransitif : être étroit, resserré, embarrassé, effrayé, tourmenté. Il évoque donc une idée de contrainte, par exemple celle qui serait imposée par une forme.

Tout se passe comme si le premier verbe (faire) traduisait le point de vue de Dieu lorsqu'il crée l'homme, et comme si le second verbe (former) traduisait plutôt le point de vue de l'homme lorsqu'une « forme » lui est appliquée, avec ce qu'elle implique de contraintes, de resserrement et de tourments.

Cela reste une interprétation lexicographique. Mais Philon d'Alexandrie donne une autre explication.

Au commencement Dieu « place » (וַיָּשֶׂם שָׁם ) dans le jardin d 'Éden un homme « façonné » (Gen. 2,8), mais un peu plus tard, il y « établit » (וַיַּנִּח ) un (autre?) homme pour qu'il en soit l'ouvrier et le gardien (Gen. 2,15).

Philon interprète ainsi : l'homme qui cultive le jardin et qui le soigne, cet homme n'est pas l'homme « façonné », mais « l'homme [que Dieu] a fait ». Et Philon ajoute : « [Dieu] reçoit celui-ci mais il chasse l'autre. »i

Philon avait déjà établi une distinction entre l'homme céleste et l'homme terrestre, par le même moyen verbal. « L'homme céleste a été non pas façonné, mais frappé à l'image de Dieu, et l'homme terrestre est un être façonné, mais non pas engendré par l'Artisan. »ii

Si l'on suit Philon, il faut comprendre que Dieu chasse du jardin l'homme façonné, après l'y avoir placé, puis qu'il y établit l'homme fait.

Précisons que dans le texte de la Genèse rien n'indique ce chassé-croisé de l'homme façonné et de l'homme fait, mis à part les quelques nuances de vocabulaire que l'on a signalées.

Alors faut-il adopter la thèse de Philon, que l'homme que Dieu a « façonné » a été simplement « placé » dans le jardin, mais qu'il n'a pas été jugé digne de le cultiver et de le garder ?

Ou bien ne s'agit-il que d'une métaphore ?

Philon précise sa pensée : « L'homme que Dieu a fait diffère, je l'ai dit, de celui qui a été façonné : l'homme façonné est l'intelligence terrestre ; celui qui a été fait, l'intelligence immatérielle. »iii

Il n'y a donc pas deux genres d'hommes, mais plutôt deux sortes d'intelligence dans l'homme.

« Adam, c'est l'intelligence terrestre et corruptible, car l'homme à l'image n'est pas terrestre mais céleste. Il faut chercher pourquoi, donnant à toutes les autres choses leurs noms, il ne s'est pas donné le sien (…) L'intelligence qui est en chacun de nous peut comprendre les autres êtres, mais elle est incapable de se connaître elle-même, comme l’œil voit sans se voir.»iv

L'intelligence pense tous les êtres mais ne se comprend pas elle-même.

D'ailleurs Dieu n'a pas eu la main tellement plus heureuse avec l'intelligence céleste de l'homme « fait », puisque celui-ci devait par la suite désobéir à son ordre de ne pas manger du fruit de « l’arbre de la connaissance du bien et du mal ».

Mais cet arbre était-il réellement dans le jardin ? Philon en doute. En effet Dieu dit : « Mais de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, tu n'en mangeras pas », c'est que « cet arbre n'était donc pas dans le jardin ».v

Cela s'explique par la nature des choses, argumente Philon : « Il [l'arbre] y est par la substance, il n'y est pas par la puissance. »

La connaissance n'est pas dans la vie mais, en puissance, dans la mort.

Le jour où on mange du fruit de l'arbre de la connaissance est aussi le jour de la mort, le jour où : «Tu mourras de mort » מוֹת תָּמוּת (Gen. 2,17).

Ici, deux fois le mot « mort », pourquoi ?

« Il y a une double mort, celle de l'homme, et la mort propre à l'âme ; celle de l'homme est la séparation de l'âme et du corps ; celle de l'âme, la perte de la vertu et l'acquisition du vice. (…) Et peut-être cette seconde mort s'oppose-t-elle à la première : celle-ci est une division du composé du corps et de l'âme ; l'autre, au contraire, une rencontre des deux où domine l'inférieur, le corps, et où le supérieur, l'âme, est dominé. »vi

Philon cite à ce propos le fragment 62 d'Héraclite : « Nous vivons de leur mort, nous sommes morts à leur vie. »vii Il estime que Héraclite a eu « raison de suivre en ceci la doctrine de Moïse », et, en bon néoplatonicien, Philon il reprend la célèbre thèse du corps, tombeau de l'âme, développée par Platon.

« C'est-à-dire qu'actuellement, lorsque nous vivons, l'âme est morte et ensevelie dans le corps comme dans un tombeau, mais que, par notre mort, l'âme vit de la vie qui lui est propre, et qu'elle est délivrée du mal et du cadavre qui lui était lié, le corps. »viii

Il y a quand même une chose qui diffère notablement entre la Genèse et les Grecs. La Genèse dit : « Tu mourras de mort ! » Héraclite a une formule moins pléonastique : «  La vie des uns est la mort des autres, la mort des uns, la vie des autres. »

Que croire ? La mort est-elle une double mort, ou bien est-elle mêlée de vie ?

iPhilon d'Alexandrie, Legum Allegoriae, 55

iiIbid., 31

iiiIbid., 88

ivIbid., 90

vIbid., 100

viIbid., 105

vii Philon ne cite qu'une partie du fragment 62. Dans sa forme complète : « Les immortels sont mortels et les mortels, immortels ; la vie des uns est la mort des autres, la mort des uns, la vie des autres. »

viiiIbid., 106

Pressentir l’imminence du désastre

Emmanuel Lévinas, dans une brève autobiographie,i évoque son enfance en Lituanie et en Ukraine, son arrivée à Strasbourg en 1923, son parcours universitaire culminant par un professorat à la Sorbonne en 1973. Cet « inventaire disparate » est dominé, ajoute-t-il, « par le pressentiment et le souvenir de l'horreur nazie ».

Il enchaîne sans transition sur le travail de Husserl dont la méthode, explique-t-il, consiste à « respecter les intentions qui animent le psychique et les modalités de l'apparaître ».

Surprenant saut de l'ange. Coagulation des extrêmes. Liberté du discours, qui passe d'une ligne à l'autre, de l'horreur à la phénoménologie. Sublimité du penseur qui évoque simultanément le souvenir de l'Histoire, l'éloge de l'intention, et l’étude du psychique, tout en cherchant « les horizons insoupçonnés où se situe le réel ».

Style calme de pensée, par successions d'à-coups puissants.

Le temps regorge de fractures intimes, de mille vacillations, sans cesse « présentées », et « représentées », où la conscience peut afficher sa volonté de rupture, ses refus.ii

De cette rupture, de ces refus de l’abstraction ou de la totalité, du sentiment aigu de l'imminence, Lévinas déduit l'existence d'êtres de conscience, d'êtres qui s'arrachent à la totalité, qui ne l'englobent pas.

Il en déduit le pluralisme des subjectivités, des expériences, et particulièrement celle de l'expérience d'un être absolument autre, de la relation de l'étant avec un autre étant, de la relation avec Autrui.

Bel idéal. Mais, des mêmes prémisses, on pourrait tirer des conclusions bien plus pessimistes que celles que Lévinas propose.

La rupture avec le présent, la béance de l'imminence, l'arrachement à la nature, les refus cumulés du principe, de l'impersonnel et de la totalité ne débouchent pas nécessairement sur l'apothéose de la relation, la révélation de l'étant face à l'étant.

Le refus du Tout, pourquoi ouvrirait-il nécessairement le chemin vers l'Autre ? Il pourrait aussi impliquer la solitude assurée. La certitude de l'échec hégélien, la fuite hors des prisons totalisantes, sur quels territoires peut-elle en théorie faire émigrer ?

Une Terre promise, où l'on pourrait rencontrer des Angeli novi, à la Klee ? Une terre morte, parcourue en tous sens par des anges de morts, des démons furieux, des incubes et des succubes, comme dans les Enfers anciens ?

Une terre disputée, meurtrie, saignante, où s'élèvent des nuages noirs, des monceaux funèbres, des charniers, où s'étalent des odeurs putrides ?

Qui pourra dire quelles seront les terres de l’avenir où fuir ?

L'intention !

Suivant la leçon des phénoménologues, il faut être attentif aux intentions rôdant dans les profondeurs du « psychique ». Plus attentif encore à ce qui pourrait bien, venant à l'impromptu, « apparaître » dans le monde, dans ce monde-ci, à n'importe quel moment.

Il faut laisser à la conscience cette possibilité : pressentir l'imminence du désastre.

iE. Lévinas. Difficile liberté. Chapitre Signature

ii« Le temps ne doit pas être vu comme ''image'' et approximation d'une éternité immobile, comme mode déficient de la plénitude ontologique. Il articule un mode d'existence où tout est toujours révocable, où rien n'est définitif, mais est à venir – où le présent même n'est pas une simple coïncidence avec soi, mais encore imminence. Ce qui est la situation de la conscience. Avoir conscience, c'est avoir du temps, c'est être en deçà de la nature, dans un certain sens ne pas être encore né. Un tel arrachement n'est pas un moindre être, mais la façon du sujet. Elle est pouvoir de rupture, refus de principes neutres et impersonnels, refus de la totalité hégélienne et de la politique, refus de rythmes ensorceleurs de l'art. » E. Lévinas. Difficile liberté, 1976, p.375

jeudi 8 septembre 2016

L'art de l'élision

Des collines vides et personne en vue,

Mais on entend des sons de voix.

La lumière entre dans la forêt profonde

Et resplendit sur la mousse verte.


(Wang Wei)


L'art de Wang Wei est tout dans l'ellipse. Dans l'élision. L'allusion latente. La percussion des absences. Les mots ne disent ni ne taisent, ils s'ouvrent lentement sur tout ce qui reste à dire, sur tout ce qui reste indicible. Des collines vides, et pourtant, dans ce monde sans personne à des milles à la ronde, il est possible d'entendre des voix. Lesquelles? Des paysans, des brigands peut-être dans ces déserts isolés? Non, non. On n'est pas dans une églogue de Virgile. Ô toi Tityre! Il s'agit à mon avis d'autre chose, de voix apparitions, venues d'ailleurs, de la mémoire du poète ou du fond des cieux. Il y a du miracle dans l'air. La forêt est profonde, noire, sombre. La lumière y pénètre avec lenteur, difficilement, pesamment. Mais elle finit par atteindre le sol humide, et là, elle éclate de mille brillances vertes et gaies.


mercredi 7 septembre 2016

Les ombres de l’esprit


S. Augustin a introduit une distinction entre la « connaissance du matin » et la « connaissance du soir ». Cette idée lui a peut-être été inspirée par les six jours de la Genèse, qui font se succéder les soirs et les matins, comme une respiration.

Les jours de la genèse ne sont pas des jours comme les autres, puisque le soleil ne fut créé que le quatrième jour. Avant que le soleil ne fût, comment étaient les premiers « matins » et « soirs » ? En quel sens faut-il entendre ce dont ils étaient alors les images ?

Philosophiquement, le « matin » pourrait être une façon figurée de désigner un principe, une idée, une forme, et le « soir » pourrait être ce qui en découle par leur interaction avec le monde, la réalité ou la matière.

La « connaissance du matin » pourrait être une connaissance de l'être primordial des choses, une connaissance de leur essence fondamentale. La « connaissance du soir » pourrait représenter la connaissance des choses en tant qu'elles existent dans leur nature propre, dans la conscience d’elles-mêmes.

Prenons tel tigre, tel aigle ou tel calamar, dans la forêt, le ciel ou la mer, vivant leur vie propre. On pourra un jour peut-être écrire le vécu unique de ce tigre particulier, de cet aigle singulier ou de ce calamar spécifique. On pourra raconter leur histoire avec un luxe de détails. On aura eu soin de les barder de nano-capteurs dès leur naissance et l'on aura acquis auparavant l'essentiel de leur grammaire, de leur vocabulaire, et de leurs cadres de perception, à la suite de fastidieux et savants travaux.

Depuis Platon, on sait qu'existent aussi l’idée du tigre, l’idée de l'aigle ou l’idée du calamar. Comment connaître l'essence du tigre, la tigréité ? La vie d'un tigre spécial ne recouvre pas toutes les possibilités du genre. En un sens, le particulier représente un cas d'espèce. Mais dans un autre sens, l'individu reste enfermé dans sa singularité. Il ne peut jamais avoir vécu la somme totale de l'ensemble de ses congénères de tous les temps passés et à venir. Il résume l'espèce, en une certaine manière, et il est débordé de toutes parts par l'infini des possible, d'une autre manière.

Il faut être un observateur zélé, doué d'empathie, de sensibilité, et d’une patience encyclopédique, pour prétendre à la « connaissance du soir ». Pour accéder à la « connaissance du matin », il faut être capable d’abstraction, pénétrer le monde des essences, des paradigmes.

Avant que le soleil fût, trois journées et trois nuits ont bénéficié d’une autre lumière, d’une autre qualité d’ombre. Celle des soleils et des lunes de l’esprit.

Pendant ces premiers jours, pas d’autres lumières, pas d’autres ombres que celles de l’esprit.


L'Histoire momentanée

« Il existe un tableau de Klee qui s'intitule Angelus novus. Il représente un ange qui semble avoir dessein de s'éloigner de ce à quoi son regard semble rivé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. Tel est l'aspect que doit avoir nécessairement l'ange de l'histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Où paraît devant nous une suite d'événements, il ne voit qu'une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d'amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s'attarder, réveiller les morts et rassembler les vaincus. Mais du paradis souffle une tempête qui s'est prise dans ses ailes, si forte que l'ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse incessamment vers l'avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu'au ciel devant lui s'accumulent les ruines. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. »i

A propos de cet extrait célèbre de Benjamin, des flots d'encre ont coulé.

J'ai pour ma part une interprétationdifférente de l'Angelus novus de Klee. Son titre est assurément accrocheur. Il permet au tableau de flotter quelque peu dans l'air du mystère. Des anges, il y en a des milliards, sur la moindre tête d'épingle. Chaque boson, chaque prion, a son ange. Comment, dans ces conditions, distinguer les anges neufs des anges vieux ? Et les anges vieux ne sont-ils pas essentiellement indémodables, toujours neufs en quelque manière?

L'ange neuf de Klee est statique, et même immobile. Nulle sensation de mouvement, que ce soit vers l'arrière ou vers l'avant. Nul vent ne semble souffler. Ses « ailes » sont levées comme pour une invocation, non pour un envol. Et s'il devait s'envoler, ce serait vers le haut plutôt que vers l'avenir. Ses « doigts », ou seraient-ce des « plumes », sont pointés vers le ciel, comme des triangles isocèles. Ses yeux regardent de côté, fuyant le regard du peintre et du spectateur. Ses cheveux ont l'aspect de pages de manuscrits, roulées par le temps. Aucun vent ne les dérange. L'ange a un visage vaguement léonin, une mâchoire forte, sensuelle, en forme de U, accompagnée d'un double menton, lui aussi en forme de U. Son nez est un autre visage, dont les yeux seraient ses narines. Ses dents sont écartées, aiguës, presque maladives. Il semble même qu'il en manque plusieurs. Y a-t-il des dentistes pour la couronne des anges ?

L’ange maladif, rachitique, de Klee n'a que trois doigts aux pieds. Il les pointe vers le bas, comme un poulet pendu dans une boucherie.

Il me semble que Benjamin a entièrement ré-inventé le tableau de Klee. Nul progrès accumulé, nulle catastrophe passée, ne semblent accompagner cet ange jeune.

Passons à la substance. Pourquoi l'Histoire aurait-elle un seul « ange » ? Pourquoi cet ange devrait-il être « nouveau » ?

L'angélologie est une science imparfaite.

On lit dans Isaïe (33,7) : « Les anges de paix pleureront amèrement. »

Dans Daniel (10,13) on lit qu'un archange apparut et dit à Daniel : « Le Prince des Perses m'a résisté vingt et un jours ». Selon une interprétation classique, cet archange était Gabriel et le Prince des Perses était l'ange chargé de la garde du royaume perse.

S. Jérôme explique que l'ange-Prince du royaume des Perses s'opposait à la libération du peuple israélite, pour lequel Daniel priait, pendant que l'archange Gabriel présentait ses prières à Dieu. S. Thomas d'Aquin commente : « Cette résistance fut possible parce qu'un prince des démons voulait entraîner dans le péché des Juifs amenés en Perse, ce qui faisait obstacle à la prière de Daniel intercédant pour ce peuple. »ii

N'est-ce pas là un indice qu'il y a plusieurs anges dans l'Histoire, et que par ailleurs ils sont parfois amenés à se combattre entre eux ?

Selon plusieurs sources (Maïmonide, la Kabbale, le Zohar, le Soda Raza, le Maseketh Atziluth) les anges appartiennent à diverses ordres et classes, telles les Principautés (d'où le nom de « Prince » qu'on vient de rencontrer pour certains d'entre eux), les Puissances, les Vertus, les Dominations. Plus connus encore: les Chérubins et les Séraphins. Isaïe dit dans son chapitre 6 qu'il a vu plusieurs Séraphins possédant six ailes et « criant l'un à l'autre ». Ezechiel (10,15) parle des Chérubins.

Les Kabbalistes proposent dans le Zohar dix classes d'anges : les Erelim, les Ishim, les Beni Elohim, les Malakim, les Hashmalim, les Tarshishim, les Shinanim, les Cherubim, les Ophanim et les Seraphim.

Maïmonide propose aussi dix classes d'anges, rangés dans un ordre différent, mais qu'il regroupe en deux grands groupes, les « permanents » et les « périssables ».

Judah ha-Lévi (1085-1140), théologien juif du XIIe siècle, distingue les anges « éternels » et les anges créés à un moment donné.

Où placer l' « angelus novus » de Klee, cet ange « nouveau » que Benjamin baptise pour sa part l'« ange de l'Histoire » ? L'« angelus novus » est-il permanent ou périssable ?

Autrement dit : l'Histoire est-elle éternelle ou momentanée ?

Si Benjamin et Klee ont raison, alors l’Histoire, incarnée en un « ange nouveau » ne peut être que momentanée.

Mais je crois que Benjamin et Klee ont tort et que l’Histoire est éternelle.

iWalter Benjamin, Thèses sur la philosophie de l'histoire

ii Somme Théologique I, Q. 113 a.8

La cendre des phrases

« Si un lion pouvait parler nous ne pourrions le comprendre » a écrit Wittgenstein dans ses Investigations philosophiques.

Et si c'était un thon, un nid de crotales, ou une libellule ? Ou un tas de poussière, un bloc de granite ou un amas de galaxies ? Ou encore un prion, un plasmide, un proton ? Un ange, un séraphin, et Dieu même ?

Pouvons-nous comprendre le langage de ce qui n’est pas nous?

Fions-nous à Wittgenstein et à son pessimisme roboratif. La grammaire léonine serait pourtant sans doute plus simple que la grecque ou la sanskrite. Mais le vocabulaire ? Le broiement des mots dans les mâchoires ? Les odeurs de la steppe ?

Quid du rêve de la mouche ? Du souci du photon? De la peine de l'ange ? Tout cela, irrémédiablement hors de toute syntaxe, de tout lexique.

Si l'on mettait mille ou un million de Champollions sur le coup, à déchiffrer le rugissement de la lionne, ou le vibrato du lézard, n’y aurait-il pas quelque espoir ? Ne pourra-t-on jamais trouver quelque pierre de Rosette révélant des équivalences parmi les vivants?

Peut-être un jour. Qui sait ?

Commençons par chercher à nous comprendre nous-mêmes. Si nous pouvions vraiment nous comprendre nous-mêmes, comprendrions-nous mieux tout ce que nous ne comprenons pas, tout ce qui est obscur dans l’univers?

Un homme parle. Le comprenons-nous ?

Il y a parler et parler. Il y a parler pour ne rien dire, et dire sans en avoir l'air; il y a parler à mots couverts, ou entre les lignes. Et il y a le ton. Le ton haut, le ton sûr, le ton beau, le ton chaud, le ton acide ou gras. Il faut de l'oreille, de la sensibilité.

Dans la moindre parole, il y a des palimpsestes ignorés, impavides, qui attendent leur heure, parmi les étoiles.

Les mots ont des reflets sombres et luisants, éclats énormément amortis d'un feu latent, d'un feu dévorant de sens inaudibles, inespérables, et pourtant là, couvant sous la cendre des phrases.


mardi 6 septembre 2016

Murmure, chant, parole, cri: De la convergence du Véda aryen et du judaïsme sémite


Le rite védique du sacrifice demandait la participation de quatre sortes de prêtres, aux fonctions biendifférenciées.

Les Adhvaryupréparaient les animaux et l'autel, ils allumaient le feu et effectuaient le sacrifice proprement dit. Ils s'occupaient de toute la partie matérielle et manuelle des opérations, pendant lesquelles ils n'étaient autorisés qu'à murmurer quelques incantations propres à leur activité sacrificielle.

Les Udgatṛiavaient la responsabilité de chanter les hymnes du Sâma Véda, de la façon la plus mélodieuse.

Les Hotṛi,quant à eux, devaient réciter à voix forte, sans les chanter, les anciens hymnes du Ṛg Véda en respectant les règles traditionnelles de prononciation et d'accentuation. Ils étaient censés connaître par cœur l'intégralité des textes du Veda pour s'adapter à toutes les circonstances des sacrifices. A la fin des litanies, ils proféraient une sorte de cri sauvage, appelé vausat.

Enfin, restant silencieux tout au long, un Brahmaneexpérimenté, référence ultime de la bonne marche du sacrifice, et garant de son efficacité, supervisait les diverses phases de la cérémonie.

Ces quatre sortes de prêtres avaient, on le voit, un rapport bien différent à la parole sacrée du Véda, suivant leurs rangs et leurs compétences reconnues. Leur étaient attribués, respectivement: le murmure (marmonné), le chant (mélodieux, mêlé de musique), la parole (claire, conclue d'un cri), – et enfin le silence, réservé au plus gradé d'entre eux.

Les différents régimes d'expression vocale peuvent s’interpréter comme autant de modalités possibles du rapport de la parole au divin, et sont aussi des images des différentes étapes du sacrifice et de sa progression.

Par exemple, le chant est une métaphore du feu divin, du feu d'Agni. « Les chants t'emplissent et t'accroissent, comme les grands fleuves emplissent la mer » dit une formule védique adressée à Agni.

La récitation du Ṛg Veda est aussi un récit se tissant lui-même. Elle pouvait se faire mot à mot (rythme pada), ou en une sorte de cheminement (krama) selon huit variétés possibles, comme la « tresse » (rythme jatā) ou le « bloc » (rythme ghana).

Soit une expression de quatre syllabes abcd. Dans le style « tresse », elle était prononcée en une longue litanie répétitive et obsessionnelle: ab/ba/abc/cba/bc/cb/bcd/dcb/bcd...

Le moment venu, la récitation pouvait enfin « éclater » (comme un tonnerre). Acmé du sacrifice.

La parole védique figure dans toutes ses étapes successives une volonté de connexion, une énergie de liaison. Peu à peu mise en branle, elle est tout entière occupée à construire des liens avec la Déité, à tisser des corrélations serrées, vocales, musicales, rythmiques, sémantiques.

En essence, elle est tout imprégnée du mystère de la Déité, dans la mesure où elle établit et constitue par elle-même cette liaison sacrée, dans les divers régimes de souffle, et dans leur savante progression.

Un hymne de l'Atharvaveda pousse la métaphore du souffle et du rythme le plus loin possible. Elle fait comprendre la nature de l'acte en cours, qui s'apparente à une union sacrée, mystique.

« Plus d'un qui voit n'a pas vu la Parole ; plus d'un qui entend ne l'entend pas. A celui-ci, elle a ouvert son corps comme à son mari une femme aimante aux riches atours. »

La Parole est à la fois la substance et l'image de sa progression.

Il y a une autre interprétation encore, qu'une comparaison avec un épisode fameux de la Genèse fera peut-être voir.

Dans Gen 2,7, il est dit que Dieu insuffla un « souffle de vie » (neshmah נשׁמה) pour que l'homme devienne un être vivant (nephesh נפשׁ ), alors que dans Gen 1,2, il est question d'un «vent » de Dieu (רוּח ruah).

Le « vent » est un souffle violent, qui évoque des notions de puissance, de force, de tension active. Le « souffle » est léger comme une brise, comme une exhalaison paisible et douce.

Il y a encore le souffle de la parole de Dieu, qui « parle », qui « dit » (« Que la lumière soit ! »).

Philon d'Alexandrie, à propos de cette question du souffle et du vent de Dieu, commente : « L'expression (il insuffla) a un sens encore plus profond. En effet trois choses sont requises : ce qui souffle, ce qui reçoit, ce qui est soufflé. Ce qui souffle c'est Dieu ; ce qui reçoit c'est l'intelligence ; ce qui est soufflé c'est le souffle. Qu'est-ce qui se fait avec ces éléments ? Il se produit une union de tous les trois. »i

Ce qui ressort, c'est l'unité profonde du souffle, de l'âme, de l'esprit et de la parole.

Je vois là, par-delà les langues, par-delà les cultures, du Veda à la Bible, une analogie transcendant les mondes. Le murmure de l'Adhvaryu, le chant de l'Udgatṛi, la parole de l'Hotṛi, et son cri même, forment une union, analogue dans son principe à l'unitéessentielle de l'exhalaison divine (neshmahנשׁמה), du souffle de l'être vivant (nepheshנפשׁ ), et du vent de Dieu (רוּח ruah).

En toute matière, il y a ceux qui voient surtout des différences. D'autres voient surtout des ressemblances. Il me semble important de noter la persistance d'un paradigme de la parole et du souffle dans deux contextes apparemment très éloignés.

Le Véda aryen et le judaïsme sémite, au-delà des différences que l'on peut relever à plaisir, partagent l'intuition de l'union divine de la parole et du souffle.



i Philon. Legum Allegoriae 37

A jamais sans attache

Le jardin au magnolia

La colline d'automne reçoit ce qui reste de lumière

Un oiseau en vol pourchasse sa compagne

Fugaces, des éclats verts brillent

Le brouillard du soir, à jamais sans attache

(Wang Wei)

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