Un article de Narvic sur Novövision: Hadopi : et si on s’était trompé de bataille ? offre une analyse oblique et stimulante du débat sur la loi Hadopi, en l’interprétant comme l’une des étapes de la grande bataille en cours entre les industries culturelles et les industries du transport et du traitement de l’information (télécoms, informatique, Internet), bataille plus ou moins activement arbitrée par le gouvernement (qui poursuit ses propres intérêts) et accompagnée par la myopie relative d’un public en général assez indifférent à la technicité juridique des enjeux, quand il n’est pas tout simplement manipulé (c’est-à-dire incité à s’engouffrer dans des voies toutes tracées, dont les tenants et aboutissants lui échappent…). La conclusion de l’article donne à entendre que le véritable combat n’est pas celui des titans déjà cités, mais celui qui concerne les intérêts du citoyen, "qui est aussi un consommateur".
(On peut ici noter entre parenthèse que le citoyen peut être aussi un mortel, ou un amoureux, ou un rêveur, ou un cinéphile, ou un philosophe. Il y a donc beaucoup de catégories de citoyens à défendre, et je ne suis pas sûr que le combat (non encore tranché) sur la constitutionalité d’Hadopi prendra en compte de manière équivalente les intérêts divergents des uns et des autres. Qu’est-ce que l’intérêt général dans une cacophonie de désirs et de besoins ?)
Mais continuons. Les commentaires postés en réponse à cet article de Narvic furent nombreux et en général fort bien venus. Parmi eux, celui de Fabrice Epelboin donne une petite idée d’enjeux supplémentaires en cours en évoquant le rapprochement de Twitter et de Bit.ly . Ce rapprochement éclaire le "lien", si j’ose dire, plus général entre la bataille des titans et l’émergence de la nouvelle économie du lien, liée à l’usage de technologies d’analyse sémantique comme Open Calais, ou de moteurs de recherche à base d’analyse des sentiments (réactions positives, critiques, enthousiastes) comme Summize (qui a été racheté par Twitter). Le fait que Open Calais soit propriété de Reuters permet alors d’induire que des stratégies "plus fines" sont tentées par certains grands "anciens" de l’information pour lutter contre la stratégie de contrôle et d’étouffement du principal joueur actuel dans le domaine du web.
Je ne suis pas prophète, et je ne sais vraiment pas comment les choses vont tourner. Ce qui est sûr c’est que les enjeux ne cessent de monter, et que les monopoles qui sont en cours de renforcement (ou encore seulement putatifs) semblent d’une nature autrement plus incisive et radicale que ceux qui prévalaient aux siècles derniers, par exemple au temps des barons voleurs (pétrole, chemin de fer). Dans ce contexte Hadopi peut bien n’être qu’un ballon d’essai, dans un contexte très franco-français. L’essai peut tourner court, ou au contraire ouvrir la voie à un Big Brother 3.0, rapidement généralisé par des intérêts oligarchiques (qui restent à analyser). Qu’en Suède le parti des Pirates ait pu faire un score suffisant pour envoyer un député au parlement européen, indique qu’un commencement de prise de conscience "politique" sur ces sujets affecte le corps électoral.
Mais au-delà de l’économique et du politique, il y a les temps longs, très longs. Ce sont eux qui m’intéressent le plus. L’imprimerie façon Gutenberg date du 15ème siècle. Que sera le web devenu au 27ème siècle de notre ère?
Que sera un "document" à cette date? Rêvons un peu, pour voir.