Archive pour la catégorie ‘In vivo’

Eloge de la barge rousse

Jeudi 27 mai 2010

bar-tailed-godwitLa barge rousse (Limosa lapponica) est un oiseau capable de voler d’une seule traite et sans escale pendant 12 000 km. L’envergure de ses ailes n’est que d’environ 70cm. Et jusqu’alors, il était difficile de leur faire embarquer des émetteurs permettant de suivre leur transhumance au long cours. Même des systèmes GPS miniaturisés restaient intolérablement trop lourds pour des oiseaux qui n’hésitent pas à relier l’Arctique à l’Antarctique.
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Mais des chercheurs ont mis au point un nouveau système de repérage, appelé « géolocateur », ultra-miniaturisé et pesant le poids de deux grains de riz. Les géolocateurs ne communiquent pas avec les satellites, comme les GPS, ce qui permet cette miniaturisation extrême. Ils se contentent d’enregistrer en permanence le niveau de la lumière ambiante. Lorsque les ornithologues capturent des oiseaux migrateurs porteurs de ces géolocateurs, ils peuvent traiter les données enregistrées et reconstituer précisément leurs trajets, en reliant ces données aux levers et aux couchers du soleil. En fait, de nombreux autres oiseaux migrateurs sont capables d’exploits comparables.
Arctic TernD’après leurs géolocateurs, on a montré que les sternes arctiques (Sterna paradisaea) pouvaient faire en une année plus de 80 000 km. Ayant une vie d’environ 30 ans, ils effectuent des migrations d’une distance totale de 2,4 millions de km, soit trois fois l’aller-retour terre-lune.
Comment font-ils ? C’est un vrai mystère biologique. Avant leur départ pour de si longs voyages, ces oiseaux se gavent. Leur foie et leurs intestins se dilatent pour permettre une absorption gargantuesque de nourriture, qu’ils convertissent en muscles et graisses. Lorsqu’ils sont prêts à partir, leurs corps est composé de graisses à plus de 55%. Après leur départ, le foie et les intestins ne leur servent plus à grand chose, puisqu’ils n’y a plus rien à manger pendant leurs longs vols transcontinentaux, et ils représentent au contraire un poids mort. Alors ils les « mangent », si l’on peut ainsi dire, en vol. Ils transforment en muscles les protéines de ces organes provisoirement inutiles, et qui peuvent diminuer de plus de 25%.
En vol, ils se servent de tous les vents favorables et ils franchissent jour après jour, nuit après nuit, des milliers de kilomètres, guidés infailliblement par une sorte de GPS interne, qui reste encore un mystère.

On se prend à rêver à ces oiseaux au long cours, dont deux grains de riz nous permettent de suivre la trace à travers les océans et les hémisphères. Ils offrent une prenante métaphore de plus hauts mystères, qui nous attendent. Demain, des capteurs pesant une demi graine de sésame, ou d’autres, de la taille d’un quart de poil, équiperont les abeilles ou les moustiques. On implantera ensuite des nano-capteurs sur des microbes ou des virus, pour suivre leurs courbes folles et leurs invasions barbares.
Puis on tentera de faire de même sur les cellules de l’homme, sur ses leucocytes par exemple, pour suivre le ballet des cancers. On s’efforcera bien sûr de repérer ensuite le cheminement de la pensée même, en captant sa trajectoire à travers des milliards de neurones.
Il est évident que la médecine, la philosophie et la poésie en seront alors profondément transformées, transcendées, affectées – mais pas nécessairement dans cet ordre.

Voir: « If nature gave frequent flier miles… », Carl Zimmer, International Herald Tribune, 27 mai 2010

Combien d’anges sur une épingle?

Vendredi 2 avril 2010

A Byzance, on débattait du nombre des anges sur une tête d’épingle. De nos jours, on se contente d’empiler des cellules de foetus humain sur les mêmes épingles. Progrès?

Ebbryon humain âgé de 4 jours

La mémoire tatouée

Lundi 29 mars 2010

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Le 8 mars prochain, l’artiste irako-américain Wafaa Bilal (ÙˆÙ?اء بلال‎) va se faire tatouer environ 4000 points rouges sur le dos, représentant symboliquement les soldats morts pendant l’opération Iraqi Freedom. Il y aura aussi plus de 100.000 points « invisibles » tatoués à l’encre ultra-violette représentant les plus de 100.000 civils tués pendant la guerre.
Le tatouage ne se fera pas au hasard, mais les points seront tatoués sur le dos en respectant la géographie des événements.
On peut voir une vidéo ici.

Généralisons cette idée que la peau de l’artiste peut être une métaphore du monde. Le dos serait ainsi l’Asie, le ventre l’Amérique, les jambes l’Afrique, et on mettrait l’Europe sur la gorge par exemple.
Évidemment, pour être complet, il faudrait bien affecter le sexe et les fesses à une partie du monde, sans vexer personne. On pourrait donc convenir, provisoirement, et jusqu’à plus ample informé, de mettre l’Arctique sur l’un et l’Antarctique sur les autres.
Avec un peu de body building, on pourrait reconstruire les frontières internationales, leur donner plus de modelé.
A quoi tout cela pourrait-il bien servir?
Dans la mythologie japonaise, l’archipel du Japon est en réalité la « peau » d’un dragon qui se tient tapi sous la mer, la plupart du temps. Quand il s’ébroue dans son sommeil, la terre tremble et se fissure.
Dans la symbolique chrétienne, le Christ porte sur son corps toute la misère du monde, passée et à venir. Les lacérations, les flagellations, les trous laissés par la couronne d’épines, la trace des clous et celle de la lance au côté droit, sont autant d’indices symboliques de l’histoire entière de l’humanité.

Le café, la bière et l’ocytocine

Jeudi 18 décembre 2008

J’ai lu quelque part que l’on pouvait attribuer l’éveil des Lumières en Europe à l’arrivée du café. L’apparition des "cafés", où l’on pouvait consommer ce breuvage revigorant de manière conviviale, offrait naturellement autant de lieux possibles pour l’ébullition des esprits. Mais il y avait surtout à l’oeuvre la redoutable caféine. Une étude a en effet montré que la caféine incite les gens à se montrer plus ouverts dans la discussion, et même semblerait faciliter l’empathie aux autres et le fait de changer d’opinion plus facilement, en stimulant l’activité cérébrale. La bière, et l’ivresse alcoolique, en revanche, sont moins propres à permettre à aiguiser l’intellect. Dis-moi ce que tu bois, je te dirai ce que tu penses.

Dans le même esprit, il y a toute une série de recherches menées aux Etats-Unis, qui visent à établir avec assurance que nos comportements les plus intimes ou les plus personnels sont en fait parfaitement déterminés.  Une étude vient de montrer par exemple que l’aptitude au "bonheur" est génétiquement déterminée dès la naissance, avec un haut facteur de probabilité. L’ecstasy permet de briser toutes les barrières psychologiques entre soi et les autres. Il semble même que la consommation de cette drogue affecte de façon permanente le cerveau, dans ce sens. L’ocytocine produit également des effets étonnants. Surnommée "hormone de l’amour", l’ocytocine abaisse considérablement l’agressivité. On a même suggéré que des diplomates avait été mis en situation d’inhaler à leur insu des bouffées d’ocytocine avant des négociations difficiles, de façon à les amener à épouser plus facilement le point de vue de leurs adversaires.

De tout ceci sort renforcée l’idée fondamentale de la modernité, depuis Luther et Hobbes, à savoir que l’homme est déterminé. Si ce n’est par Dieu, du moins ce sont ses gènes et ses hormones qui sont au poste de commandement. Le reste, la liberté, la volonté, ne sont que des "fictions", comme disaient ces sympathiques philanthropes que furent Hobbes et Bentham.

La liberté, notre monde "moderne" la proclame en mots mais la bafoue en fait. Le darwinisme social, avec sa loi du plus apte à survivre, s’allie en effet sournoisement à la rigoureuse mécanique génétique, pour nous prouver que les forts et les puissants sont ce qu’ils sont parce qu’ils ont été déterminés à l’être, par toute la matérialité de leur être, par tous leurs gènes, par toutes leurs hormones. La volonté de Dieu, la prédestination qu’il nous inflige, s’inscrit au plus profond de nos gènes, ne cessent de répéter implicitement les discours des scientistes. Les médias amplifient. Les politiques doivent y trouver leur compte.

Quant aux pauvres, aux déchus, et aux malheureux, qu’ils s’en prennent à leur ADN.

Que l’on donne de l’ocytocine au peuple, et que les gènes dominants dominent.

Siffler n’est pas jouer.

Jeudi 16 octobre 2008

La Marseillaise a été sifflée lors du match France-Tunisie. D’où fort brouhaha dans le microcosme. Postures grandiloquentes. Promesses de sanctions. « On videra désormais les stades aux premiers sifflets ».  On aimerait voir ça!…

J’ai deux ou trois questions: Qu’est-ce qu’un chant révolutionnaire vient faire dans un match de foot? Qu’est-ce que la pseudo-religiosité du foot nous indique sur la mort supposée des religions dans un pays « en voie de déchristianisation rapide »?

Qu’est-ce que ces sifflements disent, d’ailleurs? Qu’est-ce qu’ils révèlent sur le contexte français? Siffle-t-on les hymnes nationaux au Maghreb? En Russie? Au Japon? En Chine? Aux Etats-Unis? Essayez un peu, vous verrez. Que cela ait pu être seulement possible en France, me fait davantage aimer ce pays, inventeur de la Fronde.

Je crois l’épisode particulièrement intéressant, d’abord parce qu’il révèle brutalement, simplement, la déroute symbolique des grandes messes païennes, leur vide intellectuel et moral, leur abime civilisationnel. Je crois surtout qu’il ne s’agit pas d’un attentat au drapeau, à l’hymne ou à la nation. Il ne s’agit même pas d’un attentat à la déesse foot. Il s’agit du peuple. Il s’est fait plaisir. Il prend conscience de sa force. Ces sifflets-là ne sont que des prémices. La prochaine fois, sifflera-t-il le FMI ou le G8? Qui sait? Comme le furet, le peuple passe et repasse, par ici, ou par là. S’il ne siffle plus, il pourrait se mettre à gronder.

Toubkal

Lundi 7 mai 2007

Le mont Toubkal est le symbole de la défense contre l’envahissement du désert. Il est le centre organisateur, le pilier magique qui a fait du Maroc un pays méditerranéen, d’une part, et atlantique, d’autre part.
Il est aussi le réservoir inépuisable (pour combien de temps?) des oasis qui s’écoulent de son flanc sud.

Chameaux

Mardi 5 septembre 2006


Un souvenir d’enfance d’un de mes collègues du Bureau, né nomade:

"Etant enfant, je me promenais avec mon père à quelque distance du campement, lorsque nous vînmes à rencontrer des bédouins. Ils nous demandèrent si nous n’avions pas vu un groupe de chameaux. Mon père répondit:
- N’étaient-ils pas quatre? Un chameau blanc, un chameau à la queue coupée, une chamelle gravide et un chameau borgne?
- Oui c’est cela!
- Nous venons de croiser leur piste, non loin d’ci, ils allaient dans cette direction.
Un peu plus tard, j’interrogeai mon père.
-Mais comment as-tu su tout cela? Nous ne les avons pas vu! Comment as-tu su qu’il y avait un chameau blanc par exemple?
- C’est simple. Les chameaux blancs on un peu de poil qui pousse entre les sabots, et leurs traces le montrent bien. Les femelles gravides, ont des traces en forme de ventouse. Les chameaux borgnes ne mangent que d’un seul côté des arbres, et il y avait un tel arbre non loin.
- Mais le chameau à la queue coupée?
- Lorsqu’ils défèquent, les crottes tombent bien groupées. Ceux qui ont une queue balayent les crottes qui se répandent plus largement."

Gouttes

Lundi 17 juillet 2006

Hier sur la place Lahdim de Meknès (Lahdim vient de la racine hadama, هدم, qui veut dire démolir, détruire, ruiner), l’air coulait chaud à la rencontre de la foule, comme le Rio Negro vient à l’Amazone, sans s’y mêler. C’était une belle soirée de juillet, et la place était baignée de lumière. Les cuivres de l’orchestre répondaient aux étoiles, et nous nous assîmes. Devant nous, deux carrés de rois s’inscrivaient dans la muraille, la porte du Victorieux, Bab el Mansour, et la porte de la place des lumières, Jamaa En Nouar. Elles nous faisaient face, comme les yeux d’un monstre doux, ocre et couché.

Bientôt la musique ajouta ses flots à la chaleur. C’était la Forza del destino. Les ambassadeurs étaient plongés dans leurs pensées. Un cafard passa lentement entre les huiles et la scène. On fit semblant de ne pas le voir, tant Verdi invitait à la méditation. Le cafard avait résolu de monter voir les harpistes. L’orchestre jouait maintenant Don Carlo. L’air de « Nel giardin del bello » se glissait entre les flaques d’ombre. Le cafard redescendit, assourdi par l’effort, et s’arrêta devant les invités de marque. L’un d’entre eux se leva, et l’écrasa avec un sourire satisfait. Une tache mauve luisait sur le carreau. On entendait « O don fatale ». Dans les micros s’insinuaient des bouffées de vent, qui faisaient mugir la sono, et couvraient le chœur.

Une goutte tiède tomba lentement sur ma peau. Elle devait tomber de haut. Non ce ne pouvait être la pluie ! L’air tout entier vibrait des ondes douces de « Tu che le vanità ». La muraille millénaire était immobile. Puis l’orchestre et le chœur du Maggio Musicale Fiorentino commencèrent le Stabat Mater de Verdi. On voyait voler lentement au-dessus des cordes des filaments tendres, qui semblaient faits de pluie. Mais ils n’atteignaient pas le sol, et nous restions secs.

Successivement, deux stridences cinglèrent l’air. Deux gouttes, très petites, très précises, avaient dû casser des cordes, ou griller des micros.

Les violons se levèrent, et s’enfuirent en couvrant leur instrument. Le chef se retourna et s’inclina devant la foule qui applaudit mollement.

Le concert prit fin.

Faucon pélerin

Lundi 15 mai 2006

Cette fin de semaine, j’ai assisté à une démonstration de chasse au faucon à El Kouassem, près de la belle Kasbah de Boulaouane. Des chasseurs hiératiques vêtus de blanc arboraient fièrement leurs faucons sur le poing, comme des fleurs de plumes, aux racines assassines. Un lâcher de tourterelle eut lieu. Le faucon prit son envol, tourna un moment dans le radieux bol de bleu dur, et fila en lignes souples, on pourrait dire calligraphiées, vers la tendre proie. La serre eut raison sans délai de la chair. Et l’oiseau fier se mit à la becquée. Il commença par décapiter la tourterelle. Puis il déjeuna, de sang et d’entrailles.

Quand il fut repus, son maître l’encapuchonna, pour le rendre à sa méditation aveugle.