
Frédéric Nietzsche était le fils d’un pasteur allemand, qui fut précepteur de princesses à la cour d’Altenburg. Il rapporte que l’on disait de son père: « C’est à cela que doit ressembler un ange ». Ce père angélisé est mort prématurément. Nietzsche n’avait alors pas atteint l’âge de 5 ans. " Mon père est mort à l’âge de trente-six ans. Il était délicat, bienveillant et morbide, tel un être qui n’est prédestiné qu’à passer, – évoquant plutôt l’image d’un souvenir de la vie que la vie elle-même. "
Autant il magnifie l’image de son père mort jeune, autant il piétine sa mère et sa sœur, et on pourrait même dire qu’il les diabolise.
« Quand je cherche mon plus exact opposé, l’incommensurable bassesse des instincts, je trouve toujours ma mère et ma sœur, — me croire une parenté avec cette canaille* serait blasphémer ma nature divine. »
Le destin fugace de son père semble lui annoncer son propre destin: « Je ne suis que mon père répété. » Nietzsche se voyait l’héritier d’une hérédité chargée, et par là même prédestinée à un séjour court sur terre: « …me vint en aide cette mauvaise hérédité que je tenais de mon père, et qui était au fond une prédestination à mourir jeune. » Nietzsche est d’ailleurs mort à l’esprit à 44 ans.
Il faut prendre Nietzsche au mot. Il est, pour l’essentiel, son père « répété ».
Il « répète » son père pasteur en reprenant les grandes lignes de force du protestantisme luthérien, et en les poussant jusqu’au bout de leur logique. Les thèmes de l’élection et de la prédestination, de la déchéance de l’homme, du mal et du péché originel, parfaitement luthériens, seront mis au fondement de sa philosophie. Son individualisme extrême, sa confiance absolue en sa mission, son anti-idéalisme nominaliste et son pessimisme radical complètent le tableau d’un Nietzsche engagé dans une sorte d’ultra-luthéranisme, un extrémisme de l’élection.
Nietzsche est tout à fait luthérien quand il évoque « la théorie cent fois réfutée du libre arbitre». « Pour certains problèmes, ce n’est pas à l’homme qu’il sied de décider sur la vérité ou la non-vérité ; les questions suprêmes, les plus hauts problèmes de valeur sont tous au-delà de la raison humaine… ». Il prend un ton très luthérien pour dire l’impuissance de la raison humaine : « l’homme ne peut pas, de lui-même, connaître ce qui est bien ou mal…».
Nietzsche pousse la logique luthérienne de la « foi seule » (sola fides) jusqu’à l’absurde. Comme il se sent lui-même « élu », et prédestiné à un destin divin, il se vit comme l’inventeur d’une nouvelle religion, un nouveau Luther en somme, et même un nouveau Christ. A ce titre il lui revient de procéder, comme l’avaient déjà fait en leur temps Luther, et surtout le Christ, à un nouveau « renversement des valeurs ». Le Christ avait radicalement « renversé » toutes les valeurs, en réussissant à contaminer par sa « morale d’esclaves » l’empire romain. Luther avait aussi effectué un renversement des valeurs, de portée considérable, en plaçant le papisme du côté de Satan. Nietzsche suit leur trace, en procédant à son tour à un « renversement » de toutes les valeurs, cette fois en rejetant le christianisme en bloc, au nom de sa propre « élection ». Venant près de 19 siècles après le premier renversement des valeurs opéré par le Christ, ce nouveau renversement, exactement inverse, nous ramène tout à fait logiquement à un point de départ « anté-chrétien », païen, ce qui permet également de poser au passage la célèbre figure de « l’éternel retour », là aussi très logiquement.
Le nihilisme nietzschéen n’est pour Nietzsche qu’une répétition, radicale, mais parfaitement mimétique du christianisme même. Car selon Nietzsche le christianisme est aussi un nihilisme : « Nihiliste et disciple du Christ : cela rime, cela ne fait pas que rimer».
En cela, Nietzsche nous paraît intéressant à analyser. Il dresse comme malgré lui, sous la forme d’une réfutation exacerbée, un excellent portrait en creux du protestantisme « extrême » qu’il se donne apparemment pour tâche de renverser, tout en le répétant, pour l’essentiel. Aux « extrémistes » renversant les idoles que furent le Christ et Luther, Nietzsche succède, en les renversant à leur tour et en les mimant, par son extrémisme même. Ce faisant, il croie rester absolument fidèle à l’idée léguée par son père, et pour lui essentielle, de sa propre prédestination, et de son propre rôle messianique et divin.
Le renversement nietzschéen se base sur une analyse impitoyable du christianisme réformé, en particulier sur ses « mensonges » et son « hypocrisie » supposées. Au passage Nietzsche se livre à une critique radicale de l’Occident chrétien et de ses valeurs, auprès de laquelle les attaques contemporaines des « islamistes » paraissent assez mièvres. On peut en juger par sa « Loi contre le christianisme ».
« J ‘appelle le christianisme la grande malédiction, la grande corruption intérieure, le grand instinct de vengeance (…) la souillure immortelle de l’humanité. »
L’élection et la prédestination
Frédéric Nietzsche est éminemment luthérien par sa confiance absolue en son élection et en sa prédestination. Il est « élu ». Il n’a aucun doute à ce sujet : « je porte sur mes épaules le destin de l’humanité » et il lui revient de sortir dans la grande lumière, dans « ce grand midi, où l’élite des élus se consacre à la plus haute des tâches ».
Cette élite des élus il est l’un des très rares à en faire partie, avec tous les privilèges que cela implique. « La classe supérieure – je la nomme les plus rares – étant la perfection, possède les privilèges réservés aux plus rares. (…) L’ordre des castes, l’ordre hiérarchique, ne fait que formuler la loi suprême de la vie elle-même. »
Frédéric Nietzsche est un « élu », mais sans la « foi », c’est un élu athée. C’est un élu éminemment aristocratique, qui méprise le christianisme, religion d’esclaves: « le christianisme né de l’esprit de ressentiment (…) est en soi un mouvement de réaction, la grande insurrection contre la domination des valeurs aristocratiques», et par conséquent la démocratie : « le mouvement démocratique est l’héritier du mouvement chrétien ».
Il s’agit d’ailleurs d’un phénomène bien plus large que le seul christianisme, et qui affecte toutes les civilisations entamant leur processus de décadence :
« Il y a un dicton que les mères chinoises enseignent à leurs enfants : Siao-sin – fais ton cœur tout petit. Telle est la tendance fondamentale de toutes les civilisations sur le déclin. »
L’élection et la prédestination sont des thèmes luthériens emblématiques. Mais Nietzsche, en se les appropriant, les retourne contre la Réforme et contre le christianisme même: « … j’étais prédestiné à de grandes choses – à provoquer une crise et une sorte de décision sans appel quant au problème de l’athéisme. »
Il est certes « élu », mais pour saper les valeurs chrétiennes, notamment les valeurs d’égalité : « La mentalité aristocratique fut sapée au plus profond par le mensonge de l’égalité des âmes ». La croyance à la « prérogative de la majorité » qui permet les révolutions n’est qu’une traduction des valeurs chrétiennes en « sang et crime ».
Il est « élu » pour pousser à l’extrême l’idée luthérienne d’élection, en insistant sur l’inégalité fondamentale entre les « élus » et le reste du monde qu’elle recèle. Il dépasse le luthéranisme de l’élection et de la prédestination en ne retenant que cette élection et cette prédestination mêmes (sans la foi chrétienne qui devrait les accompagner) et en en faisant l’idée centrale de son propre destin. Il veut dépasser le luthéranisme, non pas comme s’il voulait tuer à nouveau son père mort, mais comme s’il voulait lui donner toute sa place élective et prédestinée dans une surhumanité qu’il partagerait avec lui.
Son élection athée ne relève pas de la grâce, mais de la puissance et de la connaissance. Il revendique « cette fierté de l’élu de la connaissance » qui doit culminer dans son rôle auto-proclamé d’Antéchrist, se tournant vers les rares élus capables de le suivre, et rejetant toute le reste de l’humanité dans le néant du mépris: « … mes lecteurs prédestinés : qu’importe le reste ? – Le reste n’est que l’humanité. Il faut être supérieur à l’humanité par la force, par l’altitude de l’âme – par le mépris. »
Evidemment un tel mépris pour le reste du monde abasourdit. En une phrase terriblement prémonitoire, il révèle ce qui se cache dans l’inconscient de ceux de ces « chrétiens » qui s’auto proclament « saints », et qui nient en particulier l’élection spécifique du peuple juif: « Le « peuple saint » (…) alla en tant que christianisme jusqu’à nier la dernière forme de la réalité, le « peuple saint », le « peuple élu », la réalité juive elle-même. »
Pour Nietzsche l’élection est le phénomène central, qui lui permet d’ailleurs de rejeter tout le reste. Nietzsche n’exclue pas complètement la religion de son arsenal argumentatif, il la remet seulement à sa vraie place, qui est pour lui purement instrumentale : « Pour les « prédestinés à commander » (…) la religion est un moyen de plus de vaincre les résistances et d’arriver à dominer(…) Ascétisme et puritanisme sont des procédés quasi indispensables d’éducation et d’ennoblissement, dès qu’une race veut surmonter son origine plébéienne et s’élever par son effort à la domination. »
Le luthéranisme puritain, la religion de son père, à laquelle il doit son éducation et la conscience de sa prédestination, est la religion des maîtres, la religion des dominants. Il n’y a aucun doute à avoir lorsque l’on porte une telle mission. Tout doit servir à son accomplissement. Tout doit se mettre au service de l’élu : « l’homme qui porte en lui de grands desseins considère tous ceux qu’il rencontre sur sa route soit comme les moyens d’arriver à son but, soit comme un frein ou un obstacle. »
La religion chrétienne doit être reconnue pour ce qu’elle est, un puissant moyen de « dynamiter » la société, qu’il faut donc utiliser comme tel, pour promouvoir non pas les valeurs démocratiques, mais les valeurs aristocratiques d’élection: « l’égalité des âmes devant Dieu, cette simagrée, …, cet explosif d’idée enfin devenu révolution, idée moderne et principe de déclin de toute organisation sociale – est de la dynamite chrétienne… »
En aristocrate méprisant la populace, il s’efforce consciencieusement lui aussi, après Hobbes ou Bentham, de réfuter à nouveau l’idée majeure de « bien commun », chère à la tradition aristotélicienne et à la théologie catholique, thomiste. En ce sens, il trahit sans aucun doute son appartenance à la tradition théologico-politique du protestantisme, appartenance qui se trouvera attestée également par son nominalisme : « Il faut renoncer au mauvais goût de vouloir être d’accord avec le plus grand nombre. Ce qui est « bon » pour moi n’est plus bon sur les lèvres du voisin. Et comment pourrait-il y avoir un « bien commun » ? Le mot enferme une contradiction. Ce qui peut être mis en commun n’a jamais que peu de valeur. »
Nietzsche pourrait sans difficulté s’inscrire dans le débat actuel sur les « biens publics mondiaux ». Entre les deux écoles majeures de pensée, celle qui les considèrent comme une res nullius ayant peu de valeur, et celle qui au contraire les valorisent en les considérant comme une res communis, capable d’incarner concrètement le concept de bien commun, Nietzsche prendrait le parti des premiers.
Nietzsche n’aime pas le bien commun parce que c’est le bien de la communauté humaine, et il n’aime ni l’humanité qu’il méprise, ni l’idée de communauté car : « Toute communauté rend un jour ou l’autre, d’une manière ou d’une autre – commun »
Dans ses prises de position anti-démocratiques, il reprend le vocabulaire utilisé lors de la révolution des « saints » et attaque violemment, comme Hobbes, les promoteurs des « idées anglaises » qui allaient contre l’intérêt de l’élite des élus : « Ce sont des niveleurs, de ceux qu’on appelle à tort des « libres penseurs », esclaves diserts, plumitifs agiles au service du goût démocratique et des « idées modernes ».
Nietzsche affiche sa proximité avec la philosophie politique de Hobbes et leur commune allégeance aux idées luthéro-calvinistes en s’attaquant à l’idéal même de liberté : « Le besoin de liberté, l’instinct du bonheur et un sens raffiné de la liberté ressortissent à la morale et à la moralité des esclaves. » On se rappelle que la haine de la « liberté » joue un rôle essentiel chez Luther, pourfendeur du « libre arbitre » défendu par l’humaniste Erasme. Luther est l’ardent apologiste du « serf arbitre », tout comme Calvin, avec sa vision d’un monde totalement quadrillé par la prédestination divine.
Il faut noter un autre point caractéristique de l’influence des idées réformées sur la philosophie nietzschéenne. Il est essentiel pour l’élu d’exclure toute espèce de doute sur la réalité de son élection. Auto-affirmation de soi, arrogance affichée en sont des signes nécessaires, indispensables. Le doute n’est pas permis. Car qui commence à douter un tant soit peu est déjà sous l’influence du démon. S’il s’instille, c’est déjà en somme que tout est perdu, à commencer par la réalité de l’élection. Une suprême confiance en soi est un pré requis pour l’élu. Il cite par exemple cette phrase de Goethe au conseiller Schlosser: « on ne peut vraiment estimer que celui qui ne se cherche pas lui-même ».
On peut comparer avec Socrate qui doutait de tout, sauf de son ignorance, ou avec un Descartes qui affirmait: « Je doute, donc je suis. »
La déchéance
On sait que le thème de la déchéance humaine est plus qu’aucun autre lié à la pensée des Réformateurs. Le thème de la déchéance est également récurrent chez Nietzsche sous les oripeaux de la décadence.
Si pour lui, la morale même est un « symptôme de décadence », c’est parce que c’est l’humanité tout entière qui est en proie à ce péché originel : « l’humanité n’est nullement gouvernée par des lois divines, mais au contraire, parmi ses valeurs les plus sacrées, c’est justement l’instinct séducteur de la négation, de la corruption, de la décadence, qui a toujours sévi. »
La religion joue un rôle central dans ces questions de déchéance et de péché originel, non seulement parce qu’elle les constate mais parce qu’elle entretient volontairement l’humanité dans cette corruption : « Le prêtre veut justement la dégénérescence de l’ensemble, c’est-à-dire de l’humanité : c’est pourquoi il conserve précieusement ce qui dégénère. » Le prêtre est un homme pervers, qui a interverti les catégories les plus basiques et les plus élémentaires : « c’est l’intérêt vital de cette catégorie d’hommes [les prêtres] de rendre l’humanité malade et de pervertir les notions de « bien » et de « mal », de « vrai » et de « faux ». »
On notera non sans une certaine ironie la contradiction d’un Nietzsche, si désireux de « renverser » toutes les valeurs, et si prompt à reprocher aux prêtres d’avoir si bien su effectuer ce renversement pour leur propre compte.
Nietzsche ne remet certainement pas en cause le concept même de déchéance de l’humanité, pourtant d’origine religieuse, et particulièrement mis en avant par le luthéranisme. Il le reprend au contraire entièrement à son compte. Il veut seulement préserver de cette déchéance quelques rares élus. Quant aux autres, c’est-à-dire tout le reste de l’humanité, il entend les laisser mariner dans leur état « animal » — là encore en parfaite conformité avec le dogme luthéro-calviniste –, quand il constate « cette dégénérescence globale de l’humanité qui la ramène au niveau du parfait animal de troupeau dans lequel les rustres et les imbéciles du socialisme reconnaissent leur idéal, l’homme de l’avenir».
La faute ne touche pas seulement l’humanité mais le monde tout entier, toute la réalité: « quel que soit le point de vue philosophique auquel on se place, on reconnaîtra que la fausseté du monde dans lequel nous croyons vivre est la chose la plus certaine et la plus ferme. »
Toujours en conformité avec le dogme luthéro-calviniste il note que le mal originel ancré dans la nature humaine peut servir toutes les fins : « tout ce qui est mauvais, terrible, tyrannique, tout ce qui tient de la bête fauve ou du serpent, chez l’homme, sert aussi bien que son contraire à élever le niveau de l’espèce humaine. » Chez les luthériens et les calvinistes, c’est le pouvoir discrétionnaire de la grâce divine qui peut changer le plomb du mal dans l’or de l’élection. Chez Nietzsche, ce rôle de deus ex machina sera joué par « l’éternel retour ».
L’anti-idéalisme et le nominalisme
L’anti-idéalisme radical de Nietzsche s’affiche comme une nouvelle croisade :
« Renverser les idoles (et par « idoles », j’entends tout « idéal »), telle est mon affaire » . Il fait penser à Luther, qui voulut aussi renverser toutes les « idoles » du catholicisme, pour privilégier la foi seule. Seul changement : la foi de Nietzsche est la foi en l’immoralité. « Ils croient encore tous à « l’idéal »… Je suis le premier immoraliste. »
Cet anti-idéalisme s’exprime aussi par un nominalisme agressif tout à fait dans la tradition luthéro-calviniste : « il serait temps de se libérer de la duperie des mots ». Tout comme Hobbes, il remet en cause la notion même d’ « être »: « Héraclite, dont la fréquentation me met plus à l’aise et me réconforte plus qu’aucun autre (…) le devenir impliquant le refus de la notion même d’ « être » — en cela, il me faut reconnaître en tout cas la pensée la plus proche de la mienne qui ait jamais été conçue » .
Selon l’habitude des nominalistes, il met à l’index une longue liste de concepts, qu’il considère comme de pures chimères : « Ce que l’humanité a jusqu’ici pris au sérieux, ce ne sont même pas des réalités, mais de simples chimères, ou, à strictement parler, des mensonges nés des mauvais instincts des natures malades, et, au sens le plus profond, nuisibles – toutes ces notions de « Dieu », « âme », « vertu », « péché », « au-delà », « vérité », « vie éternelle » (…) Quel sens ont ces notions mensongères, ces notions auxiliaires de la morale : « âme », « esprit », « libre arbitre », « Dieu », si ce n’est de celui de ruiner physiologiquement l’humanité ? ».
Ces chimères sont des mensonges créés de toute pièce par les prêtres : « la « Loi », la « volonté de Dieu », le « Livre Saint », l’inspiration » — autant de mots (…) avec lesquels le prêtre maintient son pouvoir ».
La théorie nominaliste des chimères finit par s’étendre, il est vrai, bien au-delà de ce qu’osait faire Hobbes, puisqu’elle vise désormais le christianisme tout entier, « ce pur monde de fiction », et Dieu même, auquel s’étend le stigmate de la Chute: « …lui si pâle, si débile, si décadent* » et : « Déchéance d’un Dieu : Dieu se fit « chose en soi ».
Il reconnaît comme l’un des siens Pilate, avec sa « morgue distinguée », qui a permis d’enrichir l’Evangile de « l’unique mot qui ait de la valeur – qui est sa critique, qui est même sa ruine : « qu’est-ce que la vérité ! » ». Il faut ici souligner le point d’exclamation par lequel Nietzsche remplace de sa main ce qui fut un point d’interrogation, dans la fameuse question adressée par Pilate à Jésus. La vérité n’existant pas, elle ne peut même pas faire l’objet d’une question. Pour le Pilate enrôlé par Nietzsche, la vérité est chimère !
Selon le canon du nominalisme de combat, c’est toute la logique aristotélicienne qui est à remettre en cause. Là encore on croit reconnaître la plume même de Hobbes ou de Bentham: « Il ne faut user de la « cause » et de l’« effet » que comme des purs concepts c’est-à-dire comme des fictions conventionnelles qui servent à désigner, à se mettre d’accord, nullement à expliquer quoi que ce soit » (…) « C’est nous seuls qui avons inventé comme autant de fictions la cause, la succession, la réciprocité, la relativité, l’obligation, le nombre, la loi, la liberté, la raison, la fin. »
Selon Nietzsche toute la philosophie moderne, depuis Descartes, s’attaque au concept de l’âme, sous le couvert de critiquer les notions de sujet et de verbe. La philosophie la plus récente, est sceptique et anti-chrétienne, dit-il. Croire à « l’âme » est aussi vain que de croire à la grammaire ou aux mots. Commençons par détruire la grammaire, le reste suivra. La mort du langage, la mort de l’âme et la mort de Dieu sont simultanées.
Bref, il faut fuir les chimères du langage et se faire ermite et s’enterrer dans la terre: « ce sont de beaux mots chatoyants, cliquetants, solennels, que ceux de probité, d’amour du vrai, d’amour de la sagesse, de sacrifice à la connaissance, d’héroïsme du vrai (…) Mais quant à nous ermites et marmottes, il y a beau temps que nous sommes persuadés dans le secret de nos consciences d’anachorètes, que tout ce faste verbal n’est rien, lui non plus, que défroque mensongère, parure abusive, poudre d’or frelatée. »
Nietzsche, tout en se proclamant athée affiche, on le voit, les principaux traits structurels du luthéro-calvinisme, le sens aigu de sa propre prédestination, un solide nominalisme et la foi absolue dans son système.
Il en adopte aussi la philosophie politique.
Avant tout, il n’est pas question de remettre en question l’ordre régnant. « Ce saint anarchiste [Jésus] qui appela le bas peuple, les rebuts et les pêcheurs, la Tchandala au sein du judaïsme, à contester l’ordre régnant (…) était un criminel politique. » Pour l’ « aristocrate » Nietzsche, la doctrine des droits égaux pour tous est un « poison ». Il s’accommode fort bien de l’idée d’une inégalité structurelle et politique entre les élus et le reste de l’humanité.
Le fait que la pensée de Nietzsche soit « structurellement » luthéro-calviniste n’empêche pas bien entendu des divergences notamment avec le système de Calvin.
En « luthérien » il s’oppose ainsi à l’activisme puritain des calvinistes qu’il diagnostique chez « ces infatigables, ces inévitables utilitaristes anglais »: « a-t-on bien réfléchi que ce goût du travail qui caractérise l’époque moderne, cette assiduité bruyante, avare de son temps, fière d’elle-même, sottement fière, nous dresse et nous prépare mieux que tout à l’incroyance ?. (…) La fièvre d’activité (…) a fini par détruire l’instinct religieux. On peut ranger parmi ces indifférents à la religion la majorité des protestants allemands des classes moyennes. »
Se jugeant chargé d’établir la nouvelle morale, il se trouve en directe contradiction avec le puritanisme calviniste : « un moraliste n’est-ce pas le contraire d’un puritain ? Car le moraliste est un penseur qui considère la morale comme douteuse, hypothétique, bref comme un problème. »
Il attaque au cœur la soi-disant moralité puritaine, ou encore « la moralité anglaise », en en soulignant la fondamentale hypocrisie : « Tous font l’apologie de la moralité anglaise, parce qu’elle est celle qui sert le mieux l’humanité ou « l’intérêt général » ou « le bonheur du plus grand nombre » — non, le bonheur de l’Angleterre. »
Il n’épargne pas non plus l’utilitarisme qui en découle : « Le bien être de tous, loin d’être un idéal, n’est qu’un vomitif (…) C’est une espèce d’homme modeste et foncièrement médiocre, que ces utilitaristes anglais. »
« Une morale d’esclaves est essentiellement une morale de l’utilité. C’est d’elle que procède l’antithèse fausse du bon et du méchant ».
Contre Calvin, qui donnait une certaine valeur sémiotique aux œuvres des élus, il prend fortement le parti de Luther qui déniait toute valeur aux « œuvres » : « le succès a toujours été le plus grand des menteurs et « l’œuvre » est par elle-même un succès ».
Il cite d’ailleurs Luther même à ce sujet : « Pour reprendre en l’approfondissant une vieille formule théologique, ce qui décide ici, ce qui fixe le rang, ce ne sont pas les œuvres, mais la foi. C’est je ne sais quelle certitude fondamentale qu’une âme aristocratique possède au sujet d’elle-même, quelque chose qu’il est impossible de chercher, de trouver, et peut-être même de perdre ».
Le renversement des valeurs
Le 19ème siècle avec la révolution industrielle semblait se prêter assez bien au renversement prôné par Nietzsche. D’ailleurs, il ne fut pas seul à le faire, et beaucoup de renverseurs se pressaient au balcon de l’histoire.
Déjà Marx avait pris nettement position dans la course aux renversements : « La critique de la religion aboutit à cet enseignement que l’homme est pour l’homme l’être suprême, c’est-à-dire l’impératif catégorique de renverser tous les rapports qui font de l’homme un être humilié, asservi, abandonné, méprisable. » Pour Marx, « le fondement de la critique religieuse est : c’est l’homme qui fait la religion », et non la religion qui fait l’homme.
Ces penseurs « renverseurs », assez curieusement, semblent négliger le fait que le renversement qu’ils veulent introduire n’est jamais qu’un retour à l’ordre païen.
Quoi qu’on pense du christianisme, on est bien obligé de reconnaître le caractère indubitablement « renverseur », révolutionnaire, de la pensée du Christ. Avant lui, il y avait les forts et les faibles, les puissants et les misérables. Après lui, il y a un vacillement absolu dans l’ordre de préséance. Les valeurs du Christ sont « folie pour les Grecs et scandale pour les Juifs ». Nietzsche lui-même est obligé d’en convenir, même si c’est pour rejeter avec haine ce renversement chrétien : « L’inestimable mot de Paul : « Ce qu’il y a de faible dans le monde, ce qu’il y a de fou, ce qui est sans naissance et ce qui est méprisé, voilà ce que Dieu a choisi », voilà la formule, in hoc signo la décadence a vaincu. (…) Nous sommes tous crucifiés, par conséquent nous sommes tous divins… »
Quoi de plus clair ? L’ultime renverseur fut bien le Christ. Nietzsche, l’Antéchrist, va cependant essayer de le dépasser sur ce terrain.
« Je condamne le christianisme, j’élève contre l’église chrétienne la plus terrible des accusations qu’aucun accusateur ait porté sur les lèvres. Elle est pour moi la plus haute des corruptions concevables (…) De chaque valeur elle a fait une non-valeur, de chaque vérité un mensonge, de chaque rectitude une bassesse d’âme. »
Plus il étudie la question, plus il est saisi de dégoût contre le christianisme et le retournement, l’inversion radicale qu’il a introduit : « Les modernes ne sentent plus le comble de l’horreur qu’il y avait pour le goût antique dans la formule paradoxale du « Dieu en croix ». Jamais et nulle part on n’avait vu un retournement aussi hardi, aussi sinistre, aussi inquiétant, aussi énigmatique : cette formule annonçait le renversement de toutes les valeurs antiques. »
Nietzsche était tout simplement jaloux de la « hardiesse » du Christ. Il tenta de le dépasser en revenant plus ou moins piteusement à la morale des forts, ce qui choqua certes le bourgeois, mais qui, sur le plan philosophique, bien loin de représenter une innovation de la taille métaphysique que fut celle du Christ, nous semble une simple copie des mœurs de la barbarie. En somme ce que nous propose Nietzsche tient en une phrase — bien peu évangélique, nous n’en disconviendrons pas : « Vivre c’est essentiellement dépouiller, blesser, violenter le faible et l’étranger. »
Un aspect important de ce que l’on pourrait appeler le « luthéranisme » nietzschéen, dans son radicalisme révolutionnaire, par opposition aux aspects ambigus du calvinisme puritain qui lui serviraient de repoussoir, est sa déclaration de guerre au mensonge et à l’hypocrisie des « saints ».
« L’humanité a jusqu’ici été gouvernée par les laissés pour compte, les fourbes vindicatifs, par les prétendus « saints », ces dénégateurs du monde et ces profanateurs de l’homme. »
Le mensonge est le signe de la décadence : « les décadents ont besoin du mensonge – c’est l’une des conditions de leur survie. »
Le mensonge s’étend à l’humanité entière : « Le mensonge de l’idéal fut jusqu’ici l’anathème jeté sur la réalité, et l’humanité même en est devenue mensongère et fausse. » Ce sont les théologiens qui sont les plus menteurs: « Le mensonge pour seule liberté – c’est à quoi je décèle le théologien prédestiné. »
« La « foi » est le veto contre la science – in praxi le mensonge à tout prix. »
« Je voudrais faire la question décisive : y a-t-il seulement opposition entre mensonge et conviction ? » … « l’homme de parti devient nécessairement menteur. »
Le philosophe en lui ne tolère plus l’hypocrisie, le laisser aller, la déchéance, le mensonge de la moralité de son temps.
« C’est la danse de l’esprit en nous qui ne tolèrent plus les litanies des puritains, les sermons des moralistes et les maximes vertueuses des bonnes et braves gens. »
Le mensonge est un thème riche. Nietzsche le décèle à l’œuvre en Allemagne : « saisir au fond ce qu’est la philosophie allemande : une théologie captieuse… Les Souabes sont en Allemagne les plus parfaits menteurs, ils mentent innocemment. » La philosophie allemande est une terre féconde pour l’hypocrisie : « La tartuferie raide et vertueuse avec laquelle le vieux Kant nous attire dans les entiers tortueux de sa dialectique. »
Plus loin il s’en prend à nouveau aux piétistes du pays souabe « qui raccommodent avec le « doigt de Dieu » la piteuse quotidienneté et le relent domestique de leur existence en prodige de « grâce », de « providence », « d’expérience de salut ».
Les Anglais ne trouvent pas davantage grâce à ses yeux : « Ce vieux vice anglais , le cant, qui est la tartuferie morale cachée sous la forme de l’esprit scientifique ».
Le mensonge et l’hypocrisie se retrouve chez Luther même : « La « foi », chez Luther par exemple, ne fut de tout temps qu’un habit, un prétexte, un paravent derrière quoi les instincts jouaient leur partie – une ingénieuse cécité sur la prédominance de certains instincts… »
Il attaque, non sans une réelle contradiction avec son propre sentiment d’élection, mais avec une fraîcheur de ton qui ne peut que servir notre propos, la prétention et la suffisance des « élus »: « une fois pour toutes, on s’est mis soi-même, on a mis la « communauté », les « bons » et les « justes », dans un camp, celui de la « vérité » — et le reste, « le monde », on l’a mis dans l’autre…
Des petits malotrus, cagots et menteurs commencèrent d’accaparer les notions de « dieu, « vérité », « lumière », « esprit », « amour », « sagesse », « vie » pratiquement comme des synonymes de soi, pour tracer une limite entre soi et le monde (…) comme si le « chrétien » seul était le sens, le sel, la mesure, enfin le dernier jugement de la totalité du reste. »
La racine de l’hypocrisie et de la duplicité, il croie la trouver dans le « cynisme logicien » de l’apôtre Paul : « Ne jugez pas ! disent-ils, mais ils envoient en enfer tout ce qui est sur leur route. » … « Ah cette humble et pudique et miséricordieuse hypocrisie ! »
L’arrogance de Paul, ce « génie dans la haine », et celle des « saints », est sans limite. Ils se croient élus pour juger le monde et les anges mêmes ! Saint Paul n’écrit-il pas : « Ne savez-vous pas que les saints jugeront le monde (…) ne savez-vous pas que nous jugerons les anges ? »
Avec une remarquable acuité, non dénuée d’une tout aussi remarquable cécité sur son propre cas, Nietzsche dissèque le manichéisme des prédestinés : « Dès lors que pour sa personne on veut être un « élu de Dieu » — ou un « temple de Dieu », ou un « juge des anges » — tout autre principe de choix, par exemple selon la rectitude, selon l’esprit, (…) selon la beauté et la liberté du cœur, est tout simplement le mal en soi. »
Renverser Luther
Nietzsche doit beaucoup à Luther mais il ne lui pardonne pas d’avoir en quelque sorte sauvé le christianisme par la Réforme, au moment où il allait disparaître sous ses péchés. Mais le protestantisme ne trouve guère grâce à ses yeux : « [les Allemands] ont aussi le type de christianisme le plus malpropre qui soit, le plus incurable, le plus irréfutable, ils ont le protestantisme sur la conscience… »
Le protestantisme est irréfutable, mais il s’efforce de le retourner contre lui-même, de le renverser, à son tour.
Pour lui tout tient en ce que « le gros mensonge de l’immortalité de la personne détruit toute raison, toute nature dans l’instinct (…) Vivre de telle sorte que vivre n’a plus aucun sens, cela va devenir le « sens » de la vie… A quoi bon le sens communautaire, (…) à quoi bon collaborer, se fier, favoriser et poursuivre un quelconque bien général ? ». Ceci conduit à la conclusion suivante : du fait que chaque « âme immortelle » occupe le même rang que chacune, se produit une « exaltation infinie » de « l’égoïsme sous toutes ses formes», qu’il faut stigmatiser avec « mépris ».
Cela ressemble fort à une critique ultra-luthérienne de Luther lui-même. Il critique Luther parce que le protestantisme permet à tout un chacun de se croire élu, de croire sa propre âme immortelle, alors que l’élection est réservée en fait à de très rares élus. Mais Nietzsche reste « structurellement » ultra-luthérien en ce qu’il met au-dessus de tout le sentiment de sa propre élection.
Il reste parfaitement conscient de la contradiction intime qu’il y a pour lui à s’attaquer à ses propres racines quand il fustige « le monde des clercs allemands constitué pour les trois quarts de fils de pasteurs et de maîtres d’école. »
Son père était pasteur protestant, on l’a dit, et Nietzsche est philosophe. Il faut régler les comptes, mais non avec le père vénéré, mais plutôt avec un grand père lointain: « le pasteur protestant est le grand père de la philosophie allemande, et le protestantisme son peccatum originale. Définition du protestantisme : hémiplégie du christianisme – et de la raison… » .
Nietzsche doit se résoudre à porter une estocade finale à Luther et à tous les théologiens, qui lui restent dans la gorge. « Le succès de Kant n’est qu’un succès de théologien : à l’instar de Luther, à l’instar de Leibniz, Kant n’était qu’un frein. »
Luther a enlevé à l’homme son libre arbitre et même sa volonté. « Jadis on donnait à l’homme le « libre arbitre » : aujourd’hui nous lui avons même repris le vouloir. »
L’un des dogmes centraux de Luther, cet « épileptique du concept », est taillé en pièces : « La notion de faute et de punition, y compris la doctrine de la « grâce », de la « rédemption », de la « rémission » — mensonges d’un bout à l’autre (…) inventées pour détruire en l’homme le sens des causes : elles sont l’attentat contre la notion de cause et d’effet ! »
Auto-contradiction
Le problème c’est que dans cette rage anti-luthérienne, il finit logiquement par se tourner contre lui-même. Dans le 2ème article sa Loi contre le christianisme, on lit ceci: « on sera plus dur envers un protestant qu’envers un catholique, plus dur envers un protestant libéral qu’envers un puritain. Plus on s’approche de la science, plus grand est le crime d’être chrétien. Le criminel des criminels est par conséquent le philosophe. » Nietzsche, philosophe aveugle à sa proximité structurelle avec le protestantisme libéral, se porte inconsciemment à lui-même l’accusation majeure. Si la philosophie est le crime des crimes, c’est donc qu’il ne veut plus de la philosophie. Elle est encore trop luthérienne, trop tiède, trop limitée. Il lui faut désormais s’élever au-delà de toutes les limites morales .
Ce faisant, Nietzsche reste parfaitement conscient de sa propre et profonde contradiction, de son propre mensonge, et de sa propre hypocrisie :
« N’écrit-on pas des livres pour dissimuler ce qu’on cache au fond de soi ? »
« « Toute philosophie est une façade » — tel est le jugement du philosophe »
« Toute philosophie dissimule une autre philosophie, toute opinion est une cachette, toute parole peut être un masque. »
Il est assez conscient de cette duplicité pour la revendiquer clairement, comme un défi ultime, et auto annihilateur : « Je suis une chose, ce que j’écris en est une autre. (…) Indépendamment du fait que je suis un décadent, j’en suis également tout le contraire. »
D’après ses propres analyses, il doit cette « décadence » à son père et à Luther. C’est cela que son bistouri sans concession a fini par trouver au cœur de son esprit. C’est cela qu’il s’agit de « renier », comme dans une évocation subliminale du Reniement du Christ par Pierre sur le Mont des Oliviers : « Maintenant je vous ordonne de me perdre et de vous trouver ; et ce n’est qu’après que vous m’aurez tous renié que je vous reviendrai. »
Nietzsche singe le Christ jusqu’à la croix et à la résurrection. Il le singe jusqu’à se vouloir en sauveur de l’humanité, qu’il méprise tant.
Le philosophe est en effet « l’homme qui se sent responsable de l’évolution globale de l’humanité. »
« Les véritables philosophes sont ceux qui commandent et légifèrent. Ils disent : « voici ce qui doit être ! ». Ce sont eux qui déterminent le sens et le pourquoi de l’évolution humaine. Leur volonté de vérité est volonté de puissance. »
Ce sont des « pionniers de l’humanité », « la mauvaise conscience de leur temps ».
Une responsabilité suprême incombe à Nietzsche: « Ma tâche : préparer un moment de sublime prise de conscience de l’humanité, un grand midi où elle puisse regarder en arrière, et devant elle, (…) et poser globalement la question : pourquoi ? à quoi bon ? ».
Il n’est pas certain que ce soit pour le bonheur final de l’humanité. Mais qu’importe ? Le bonheur ne compte pas. Seule compte finalement la puissance : « Qu’est-ce qui est bon ? – Tout ce qui élève dans l’homme le sentiment de la puissance, la volonté de puissance, la puissance elle-même. »
Nietzsche admirait Napoléon, parce que son but était de faire de l’Europe une unité politique et économique et « d’instaurer un gouvernement mondial ». Il prévoyait que le XXème siècle serait le siècle de « la lutte pour la domination universelle » et prophétisait l’avènement d’une humanité supra-nationale et nomade. Mais il prévoyait aussi que le pire était à venir, car « la démocratisation de l’Europe tendra à produire un type d’hommes préparés le plus subtilement du monde à l’esclavage. »