Archive pour mai 2006

LEVIATHAN INC.

Vendredi 26 mai 2006

Au milieu du 17ème siècle, le philosophe anglais Hobbes emprunta le nom d’un monstre biblique, Léviathan, pour en faire le symbole de la « tyrannie de l’ordre nécessaire ». Il fallait selon lui un Léviathan pour sortir des troubles occasionnés par la révolution puritaine.

Aujourd’hui, Léviathan est toujours là. Il est plus déterminé que jamais à assurer sa puissance sur le monde. Il vise l’hégémonie, la puissance nue, pour son profit. Il ne cherche pas à unifier le monde, ou à créer les bases d’un Etat mondial. Il n’a que faire des marges et des marches. Mais il exige son tribu (le contrôle absolu, panoptique) et veut imposer sa loi à tous (le consensus des corps et la convergence des esprits).

Pour atteindre ses fins, la force ne suffit pas. Tissant une toile d’« informations totales» et de réseaux ubiquitaires, il veut s’établir comme une évidence, et s’emparer des esprits.

Léviathan est puissant, mais il ne supporte pas la mise en lumière et encore moins la liberté de la critique. Il lui faut user de l’hypocrisie et du mensonge pour assurer son pouvoir sur les esprits.

Cette hypocrisie révèle la faille fondamentale de Léviathan. Malgré sa puissance, il a peur d’être démasqué. Volontiers apocalyptique (surtout pour les plus faibles), il craint cependant plus que tout la révélation publique de sa vraie nature.

Il veut imposer sa loi au monde, mais il veut en même temps cacher ce que cette loi implique, et ce sur quoi elle est basée. C’est pourquoi Léviathan échouera inéluctablement. Contre Léviathan, il n’y a pas de meilleure arme que la recherche de la vérité et que la résistance critique. Et il n’y a pas de meilleure critique que l’exposé crue de ses idées, et de sa vision du monde.

A Léviathan il nous faut opposer la démonstration de ses causes (la peur, l’arrogance, le mépris, qui conduit à la guerre de tous contre tous et de chacun contre chacun) et de ses fins (la séparation métaphysique entre le Bien et le Mal, et l’apartheid politique qui s’en déduit). Il appartient bien à notre époque caparaçonnée, individualiste, relativiste, matérialiste, machiavélienne. Les utopies généreuses n’y sont plus de mode. Les notions d’intérêt général ou de bien commun ne sont plus que de simples « fictions »… Quand les idées universelles et les utopies sont dissoutes, il ne reste plus qu’une seule question qui compte désormais. Qui a le pouvoir ?

La question n’est plus : que penser ? Que faire ? Comment juger ? Mais bien : qui est Léviathan ? Qui possède aujourd’hui le monopole de la puissance ?

Léviathan nourrit une vision du monde manichéenne. Il vise la prééminence absolue, sans aucune contestation possible, grâce aux armes et aux idées.

Il ne veut pas assurer la gouvernance, pacifique et démocratique, d’un « monde commun ». Le monde commun est une chimère dit Léviathan. Il n’y a qu’un monde élu. Le reste est destiné à la déchéance. Léviathan nous somme de choisir le camp des « choisis » et des « Ã©lus ». Une guerre mondiale des civilisations ou l’ordre tranchant de Léviathan, telle semble être l’alternative.


Il y a cependant une autre possibilité. Il y a l’utopie de nouvelles Lumières, capables de nous aider à définir l’intérêt mondial, l’intérêt commun des peuples de la Terre. Du côté de l’Orient ont brillé jadis des lumières de foi et de raison. Et l’Occident sut reprendre ces flambeaux. Mais ces soleils-là suffiront-ils à nous éclairer demain? Le monde est aujourd’hui bien assombri. L’oiseau de Minerve, qui dit-on ne s’envole qu’au crépuscule, paraît lui-même aveuglé par une nuit si noire. Il nous reste à guetter le lever du jour, et l’envol des colombes.

Autoportrait avec De Vinci

Jeudi 25 mai 2006

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STIC STAC STOC

Jeudi 25 mai 2006
  Consacré aux contenus et la création francophones sur Internet, la cinquième édition du Web Flash Festival se tiendra le samedi 27 mai 2006 au Centre Pompidou.J’y présenterai une fiction : « STIC STAC STOC », sur le thème des fichiers personnels en 2029, lors d’une conférence par webcam avec Ana Maria de Jesus. L’interaction avec le public sera également possible par téléphone (je serai samedi en mission à Abou Dhabi).http://www.flashfestival.net

17h45-18h45, « Conditionnel Futur, live  »
Ana Maria de Jesus et Philippe Quéau
Conférence-performance modérée par Anne-Marie Morice 

La culture الأدَبÙ?

Mercredi 24 mai 2006

مالي عَقْلي ÙˆÙŽÙ‡Ù?مَّتي نَسَبي

مَا أَنَا مَوْلىً ولا أَنَا عَرَبÙ?ÙŠ

وَإذَا اÙ?نْتَمَى Ù…Ù?نْتَمÙ? Ø¥Ù?لىَ أحَدÙ?

Ù?ÙŽØ¥Ù?نَّنÙ?ÙŠ Ù…Ù?نْتَمÙ? إلى أدَبي

Ma fortune c’est ma raison,

et mon idéal me tient lieu de noblesse.

Je ne suis ni affranchi, ni arabe.

Et s’il faut nommer ses ancêtres,

mes ancêtres, c’est ma culture.

(d’un Poète persan ou araméen, arabisé au 8ème siècle)

Jardins virtuels

Mardi 23 mai 2006

Le jardin est tout entier dans cette contradiction : c’est un enclos ouvert. Il s’ouvre sur le ciel, sur la terre. Un certain William Kent qui inventa la clôture des jardins par des fossés – et non par des murs — appela cette ouverture "Haha". Le promeneur parvenu aux limites du jardin, découvre alors un vaste paysage, non fermé aux regards, et heureusement surpris par cette perspective, se dit in petto : « Haha !… ».

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Le jardin est le lieu de trois mystères, de trois puissances – la croissance, la fertilisation, la métamorphose. Ou, pour faire image, le germen, le pollen, et l’Eden.

Les systèmes de production numérique d’images possèdent une espèce d’analogie avec la nature des jardins. Les programmes informatiques fonctionnent comme une sorte d’ADN symbolique. On peut faire pousser des images dans son ordinateur, qui devient ainsi une serre artificielle, prête aux manipulations sur le code génétique (le programme). C’est une sorte de jardinage «par le langage».

Il ne s’agit pas simplement de simuler la synthèse des plantes, mais leurs interactions, leurs croisements chromosomiques, leurs archéologies, leurs divagations imaginaires, leurs reconstructions putatives, leurs lois physiques poussées jusqu’à leur dernière logique, leurs dynamiques millénaires, leurs greffes et leurs mutations.

Le jardin virtuel est un jardin fait d’images et de langages. On y considère la nature comme un roman et les espèces y sont des phrases, proustiennes ou rimbaldiennes. Cette métaphore est bien double. On simule le végétal par le digital, d’un côté. On considère le nombre comme une nature, de l’autre. Double fécondation.

Les jardins réels ne cessent déjà pas de naviguer aux quatre coins de la Terre. Ils sont comme des nefs, bien encloses. Ceints de murs, les jardins de tous les temps aspirent à l’intimité. Mais quels effluves! Leurs vents sont leurs voyages. Les pollens dérivent et fécondent la terre entière. Le jardin voyage par l’eau et par le vent. Ils sont arrosés d’ailleurs. L’eau vient les nourrir depuis des terres lointaines. Les vents et les insectes sont des messagers sans frontières. Errance des graines, des boutures, des parfums. Le jardin concentre, il élabore des sucs et des odeurs. Le jardin diffuse et distribue. C’est une métaphore convaincante du Web. Le Web est une sorte de jardin moderne. On cultive son blog comme jadis son potager ou un parterre de fleurs. Java est une sorte de légume, plutôt remuant, qu’il convient de bien arroser.

Chaque herbe, chaque fleur de son territoire est désormais reliée à la carte du monde. La correspondance entre le microcosme et le macrocosme n’est plus un simple délire romantique, elle devient un phénomène physique, électromagnétique. Les balises GPS de positionnement par satellites permettent d’affecter d’une relation arbitraire tout morceau de territoire à tout autre morceau de territoire.

Les jardins interagissent en permanence avec la nature, et passagèrement avec nous. A Byzance, on aimait mettre des automates dans les jardins. C’étaient des figures de bois animées par des courants d’eau. Au Japon, l’eau s’allie au bambou pour ponctuer le temps de coups secs. Madame de Staël rapporte que «souvent au milieu des superbes jardins des princes allemands, l’on place des harpes éoliennes près des grottes entourées de fleurs, afin que le vent transporte dans les airs des sons et des parfums tout ensemble.»

Mais le jardin interagit aussi avec l’homme. Nous savons que lorsque l’on caresse une plante ou que l’on presse délicatement une feuille, ou un pétale, un potentiel électrique s’établit, qu’il est aisé de repérer et d’utiliser, pour alimenter des machineries ou des images, des simulateurs ou des écrans…

Maintenant que nous savons cela, les jardins d’Eden, leurs délices, semblent presque impossibles. Comment jouir au milieu de ces plantes hystériques. Comment cueillir les roses de la vie, quand on les entend protester de toute la force de leurs potentiels électriques?

Nous sommes un peu des jardins nous-mêmes, et nous sommes aussi notre propre jardinier. Nous germons, nous poussons, et nous pollinisons. Nous sommes Eden et serpent.

L’homme est une sorte de plante, que tout touche et que tout effleure. Il s’enfonce dans la terre comme une radicule avide. Il s’élance vers le ciel, il boit le soleil. Mais c’est une plante particulière : c’est une plante qui se plante elle-même, une plante qui se bouture et qui devient jardin. L’homme se contient lui-même, et il contient ce qui semble le contenir. Il est bien plus vaste que ses désirs, et que sa vision.

L’homme est aussi une sorte de pollen. Il erre. Il ne sait pas vraiment où il va, et quand il parvient aux frontières extrêmes de son jardin, c’est-à-dire de sa vie, il découvre qu’il n’y a pas de haies, pas de clôtures, et que le regard peut s’emparer du monde, et il peut se dire avec étonnement : « Haha ! »

HOBBES : Le pouvoir de l’élection

Lundi 22 mai 2006

Avec son Léviathan, Hobbes inaugura en pleine révolution puritaine une nouvelle époque de la philosophie politique. Il fut l’un des introducteurs indéniables des temps modernes par son pessimisme, son anti-idéalisme acerbe et son matérialisme désillusionné. Héritier de Machiavel, s’appuyant sur une rhétorique nominaliste, calviniste, viscéralement anti-papiste, il prôna la soumission volontaire de la multitude au « grand Léviathan » qu’est l’État, ce « dieu mortel » dont « le sang est l’argent », en une apologie exaltée de la tyrannie.

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Pour Hobbes, la plus forte des passions humaines est la peur de la mort – ou, ce qui revient au même, le désir de puissance. Pour ceux qui ne croient pas à la vie éternelle, seule la puissance terrestre peut en effet trouver un attrait et donner un sens à la vie.
La peur de la mort, la volonté de puissance et le désir de conservation dérivent d’un état de fait : « la guerre de chacun contre chacun ». D’où l’État qui doit garantir la sécurité. La justice, la moralité, la vertu ne sont que des fictions, face à la seule chose qui compte vraiment : le droit à la vie, qui est le fondement de tout.

La philosophie politique avait jusqu’alors pour postulat que l’homme est par nature un animal politique et social. Hobbes rejette ce postulat. L’homme est par nature a-politique et a-social. Hobbes est donc machiavélien, tout en paraissant soucieux du bien public. Comment est-ce possible ? N’est-ce pas contradictoire ? Tout dépend de ce que l’on entend par bien public. Pour Hobbes le bien public est avant tout le bien de Léviathan. Cette définition est-elle valable pour notre temps ?

Hobbes est considéré comme le fondateur du libéralisme parce qu’il met au premier rang les droits naturels de l’homme plutôt que ses devoirs, c’est-à-dire le droit (jus) plutôt que la loi (lex). Le droit garantit la liberté, alors que la loi nous contraint. « La loi et le droit diffèrent autant que l’obligation et la liberté »[1]. Cette prééminence est un indéniable « renversement des valeurs » par rapport à la tradition classique.
La tradition considérait en effet que l’homme ne peut atteindre à la vertu que par la société. Les devoirs envers la société prévalent alors sur les droits de l’individu.

Au contraire, chez Hobbes, la liberté prime sur la vertu, et le droit à la vie l’emporte sur tous les autres devoirs.
Mais le droit ne prime pas toujours sur la loi. « Le droit est la liberté, à savoir cette liberté que la loi civile nous laisse. Or la loi civile est une obligation, et nous retire la liberté que la loi de nature nous a donnée. »[2]
Nous vivons aujourd’hui dans un monde sans pitié, qui s’est substitué à l’état de nature. Dans ce monde où l’inégalité entre les hommes assure leur dépendance mutuelle, la vanité des forts prolifère et la compassion pour les faibles s’affaiblit. Comment dès lors trouver un substitut politique à la pitié? La réponse de Hobbes tient en une sorte de machiavélisme massif assorti d’un calvinisme opportuniste.
Le reste (son nominalisme, son relativisme, son individualisme et sa recherche de la puissance) se déduit presque naturellement de ces prémisses.
Commençons par le nominalisme.

1. Un nominalisme radical au service du tyran.

Le pessimisme de Hobbes ne se cantonne pas à la nature humaine (l’homme loup pour l’homme) mais s’étend à l’univers tout entier, qui reste absolument, irrémédiablement, totalement incompréhensible. L’univers restera toujours une énigme. Il est inintelligible à jamais. Ni la nature, ni l’action de Dieu dans le monde, ne peuvent en aucune manière être saisies par la raison humaine. L’esprit humain, ravalé à un tel état d’impuissance n’est rien d’autre qu’un mouvement dans le cerveau.
Ce pessimisme anti-rationaliste se traduit chez Hobbes par un nominalisme radical. Les idées des hommes, sont bien trop étroites, et leurs mots, trop ambigus, corrompus. Les idées et les mots pèsent beaucoup moins que les faits et les forces… Le mot n’est rien, la puissance est tout. Il n’y a de toute façon pas d’harmonie naturelle entre l’esprit humain et l’univers. Il faut donc abandonner les « universaux » (qui sont des fictions). En revanche, puisque l’univers est inintelligible, la raison humaine est libre de construire ses propres représentations, elle est libre de se doter d’outils intellectuels « artificiels », c’est-à-dire arbitraires. Et cet arbitraire doit profiter à Léviathan, et se mettre à son service.
Poussé à l’extrême, le nominalisme finit par se contredire. Les mots du langage qui permettent aux nominalistes de s’exprimer perdent leur force. Les idées et les valeurs s’évaporent. Qu’importe. Ce qui compte c’est de savoir qui décide, un point c’est tout.

Un écrivain nominaliste est toujours amusant à observer, parce qu’empêtré de contradictions, entre les mots qu’il utilise et les mots qu’il rejette. Hobbes ne déroge pas à la règle. Il se méfie des mots, mais il sait s’en servir. Il les dénonce mais il sait les manipuler à son profit. Il en proclame les limites mais il en exploite la force. Si l’on ne prend pas garde à « l’exacte mise en ordre des noms », on se « retrouvera piégé dans les mots comme un oiseau pris dans la glu. » Les mots mentent, dit-il, mais il dit lui-même beaucoup de mots. Les mots peuvent bien n’être qu’une « fiction de l’esprit humain ». Mais ils peuvent être aussi mis au service de Léviathan. Ces « fictions » sont dangereuses, ou utiles, bien que fictives.
Les mots (comme la raison) ont une prétention à l’universel, alors que les choses nommées sont, chacune d’entre elles, « individuelles et singulières».
Hobbes ne croit pas à l’universel, il ne croit qu’au singulier, qu’au particulier.
« Les mots ne sont que les jetons des sages qui ne font que calculer avec eux ; mais ils sont la monnaie des ânes pour qui ils n’ont de valeur qu’en vertu de l’autorité d’un Aristote, d’un Cicéron, ou d’un Thomas, ou de tout autre docteur en ce que l’on voudra, mais qui n’est jamais qu’un homme. »
Les mots sont utiles, certes. Ils permettent « d’enregistrer en nous-mêmes nos pensées » et de les « rendre manifestes aux autres ». Les mots permettent aussi, malheureusement, de multiplier des constructions vides qui se nourrissent d’elles-mêmes. Par exemple, il y a les noms de noms. « Nous donnons des noms aux noms eux-mêmes, et aux paroles. En effet, général, universel, spécifique, équivoque, sont des noms de noms. »
Il y a aussi des « noms qui ne sont que des sons sans signification (…) par exemple quand on fabrique un nom à partir de deux mots dont les significations sont contradictoires et antinomiques, comme ce mot corps incorporel. »
On croit comprendre les mots alors qu’on ne fait que les « ruminer ». Hobbes propose de « classer parmi les sortes de folies cet abus de langage (…) quand les gens utilisent des mots qui, mis ensemble, n’ont pas la moindre signification en eux-mêmes. »
Il donne des exemples de « mots qui ne correspondent à rien (…) comme la trinité, le divin, la nature du Christ, la transsubstantiation, le libre arbitre. »[3]
Le chapitre 46 de Léviathan se charge d’établir un lien direct entre nominalisme et critique anti-philosophique et anti-métaphysique.
« Les écrits des théologiens scolastiques ne sont rien d’autre, en majeure partie, que des séries sans signification de mots barbares et bizarres »[4] et du « langage abscons ».
Les « essences abstraites » et les « formes substantielles » sont du « jargon ». Il n’y a pas « d’essences séparées », car le monde est « corporel ». « Entité, intentionnalité, quiddité et autres mots sans signification de l’École »[5] : Hobbes n’a que mépris pour les « mots vides » de la métaphysique qui permettent de bâtir la « vaine philosophie d’Aristote », et qui effraient surtout les gens « en les détournant d’obéir aux lois de leur pays »[6].
Les mots et les noms permettent en effet au cheval de Troie de la métaphysique d’entrer. La métaphysique est l’ennemi mortel. Pourquoi ? Parce qu’elle menace l’État. Pour Hobbes, il n’y a « rien de plus absurde que la Métaphysique d’Aristote»[7], « rien de plus opposé au gouvernement » que ses Politiques et « rien de plus ignorant » que son Ethique. Le lien est ainsi directement établi entre la métaphysique et la subversion de l’Etat.

Il n’a pas peur d’en faire trop. Hobbes est tellement anti-métaphysique, qu’il affirme que l’on peut même se passer du verbe être. « De même que l’on utilise le verbe est [is] les Latins utilisent le verbe est, les Grecs leur esti. Je ne saurais dire si toutes les nations du monde ont chacune dans sa langue un mot qui corresponde à celui-ci, mais je suis sûr qu’elles n’en ont pas besoin »[8].
Cette déclaration de Hobbes est un bon argument pour justifier l’hypothèse de son athéisme métaphysique… Remarquons que Dieu se nomma ainsi : « Je suis celui qui suis. » Comment Dieu se nommerait-il dans une langue qui ne possède pas le mot être ?

Pour Hobbes, Aristote risque de corrompre l’Anglais en lui tournant la cervelle avec des galimatias, des « essences séparées » et autres billevesées, qui préparent l’influence pernicieuse du papisme.
Aristote usait de sa métaphysique comme d’une propagande politico-religieuse. « Les erreurs importées dans l’église à partir des entités et des essences d’Aristote – au sujet de quoi il savait peut-être que c’était de la fausse philosophie, mais qu’il élabora comme étant conforme à la religion grecque et la corroborait par crainte du sort de Socrate. »[9]
Hobbes pense que ces essences servent à brouiller les cervelles et visent à asservir le monde à l’autorité papale…

Mais au fond il ne se préoccupe de religion et de métaphysique qu’en apparence, et assez superficiellement. Son nominalisme anti-métaphysique est avant tout politique.
Il vise à justifier absolument le tyran, Léviathan, et ne souffre aucune contestation à son sujet, ni venant de l’extérieur (Rome, l’ennemi papiste) ni venant de l’intérieur (une aspiration au libre arbitre ou au bien suprême). Il peut aussi s’expliquer par son diagnostic machiavélien, sur la seule valeur universelle, selon lui : le désir de puissance.
Hobbes affirme qu’ « il n’existe rien de tel que cette finis ultimus (fin dernière) ou ce summum bonum (bien suprême), comme on dit dans les livres de la morale vieillie des philosophes »[10]. Pas de fin dernière ? Pas de bien suprême ? Cette affirmation réduit à néant les valeurs fondamentales du christianisme, en tout cas précisément celles de ces valeurs qui sont susceptibles d’interférer avec son projet politique fondamental : l’acquisition de la puissance .

Le problème avec le nominalisme radical, c’est qu’il s’attaque à tout, une fois lancé. Rien n’échappe à son pouvoir dissolvant.
Par exemple, la justice, ou la liberté.
Hobbes s’en prend à l’idée même de justice. « La justice n’est qu’un mot sans substance »[11]. Dans l’état de nature, « c’est une conséquence de la guerre de chacun contre chacun que rien ne peut être injuste ». Les notions du bon et du mauvais, du juste et de l’injuste n’ont pas de place là où il n’y a pas de puissance commune et donc pas de loi. Et quand il y a des lois, elles ne peuvent pas être injustes, parce que c’est la puissance souveraine qui fait la loi, par mandat de chaque individu, qui a renoncé à se prévaloir de ce qu’il abandonné au souverain (sa liberté de juger de la justice ou de l’injustice de la loi).
Le procédé nominaliste est employé pour tuer plus facilement un concept en le rabaissant au niveau d’un simple mot, ou en le qualifiant de « fiction ». Par exemple la liberté est un « nom spécieux »[12]. « Quand les mots libre et liberté sont appliqués à autre chose qu’à des corps, c’est un abus de langage»[13].
Ainsi l’expression de libre arbitre ou de libre volonté semble contre nature à Hobbes. « On ne peut pas déduire de l’emploi des mots Volonté libre (free will) une quelconque liberté de la volonté ». Hobbes s’aligne en la matière sur la doctrine de Luther dont on se rappelle qu’il produisit un pamphlet en faveur de la thèse du « serf-arbitre » contre Erasme. La thèse luthéro-calvino-hobbesienne du serf-arbitre présente le grand avantage de servir directement les intérêts du tyran Léviathan, qui ne tient pas spécialement à renforcer la liberté des sujets.

Les sujets ne sont libres que dans la seule mesure où Léviathan le permet. Il faut éradiquer l’idée même d’une liberté qui échapperait au contrôle du Prince. Par exemple la liberté de penser, ou de croire. Pour Luther ou Calvin, l’homme n’est pas libre, il est entièrement soumis à la volonté de Dieu. Hobbes compte bien reprendre cette idée pour la mettre au service de Léviathan, et fustige durement ceux qui ont la « prétention de comprendre l’incompréhensible (…) pour soutenir la doctrine de la volonté libre, c’est-à-dire d’une volonté humaine non sujette à la volonté de Dieu. »[14]
Calvin et Hobbes tombent parfaitement d’accord pour nier l’idée d’une volonté libre. Le calvinisme étant basé sur la prédestination par Dieu, enlevant toute liberté aux élus, est un excellent modèle pour Hobbes qui veut conférer au tyran le rôle d’élu de Dieu sur terre, et qui veut faire taire toute velléité de contredire sa volonté souveraine. « La liberté de l’homme consist[e] en ceci qu’il ne rencontre pas d’obstacles pour faire ce qu’il a la volonté, le désir ou l’inclination de faire. »[15]
Lire : l’homme est libre de faire tout ce qui ne gêne pas le tyran.

2. La papauté, royaume des ténèbres

Hobbes est nominaliste, mais c’est aussi un écrivain, d’où une relation élaborée au langage. D’un côté il affiche ses doutes à propos des mots, de l’autre il les utilise avec une redoutable efficacité. D’ailleurs, qu’est-ce qu’un livre sinon un ensemble de mots ? Qu’est-ce qu’une loi, sinon une suite de mots ?
Comment Hobbes concilie-t-il sa défiance du langage avec la nécessité des mots ?

Il faut, dit-il, évacuer les métaphores, qui sont comme des « feux follets » — ce qui est une jolie métaphore de la métaphore. Pour Hobbes, la « lumière de l’esprit humain » tient avant tout à la « clarté des mots », « grâce à des définitions exactes, lavées de toute ambiguïté ».
On ne peut se permettre d’ignorer la signification des mots, bien entendu, mais il faut de plus savoir les interpréter correctement. « Les significations de presque tous les mots, que ce soit par eux-mêmes ou dans leur emploi métaphorique, sont ambiguës. » Il faut donc une méthode sûre, celle de la « compréhension parfaite des causes finales », qui sont sans doute en rapport avec les intentions de Dieu et surtout celles de Léviathan.
Mais qui peut parler au nom de Dieu ? « Par l’expression esprit de Dieu, on entend dans l’Écriture l’esprit de celui qui est porté vers Dieu. » On pourrait proposer d’autres interprétations, mais alors elles ne seraient pas correctes, ou franchement dangereuses, contraires à l’esprit de la religion, ou à la sûreté de l’État. Si par esprit de Dieu, on signifie l’esprit insufflé par Dieu, quels dangereux illuminés, quels fanatiques prophètes ne risque-t-on pas de susciter ! Les mots doivent se plier au sens voulu par Dieu, et donc se plier à la volonté de son serviteur, Léviathan. Le langage est un instrument au service de Léviathan. Il faut savoir d’emblée éliminer les interprétations socialement et politiquement inacceptables. Les mots et les textes ne sont pas des palimpsestes à la profondeur irréductible. Ils n’ont pas droit à une vie propre, qui échapperait au pouvoir temporel. Ce sont avant tout des outils qui doivent être docilement mis au service de Léviathan.
Il faut savoir interpréter les textes ou les lois, dans le sens voulu par Léviathan. Dans tous les cas, il est nécessaire qu’il n’y ait qu’une interprétation possible. « Les lois écrites, si elles sont courtes, sont facilement mal interprétées à partir des significations diverses d’un ou deux mots ; si elles sont longues, elles sont plus obscures à cause des diverses significations de beaucoup de mots. »
Qu’est-ce qu’une bonne loi ? « Une bonne loi est celle qui est nécessaire au bien du peuple et claire ». Qui est juge du bien du peuple ? Léviathan.
Qui est juge de la clarté de la loi ? Léviathan. « La clarté ne consiste pas tant dans les mots de la loi en eux-mêmes que dans l’énoncé des causes et motifs pour lesquels elle a été faite »[16]. La clarté c’est la mise au jour des intentions de Léviathan. Ce qui compte c’est la volonté du législateur, ce qui importe c’est le but que Léviathan se propose. Il faut que cette intention soit clairement affichée, avec peu de mots, sans métaphores et sans ambiguïtés. Les mots doivent servir Léviathan, et lui seulement. Les mots ne doivent pas permettre ambiguïtés et obscurités – ce qui irait contre la volonté de Léviathan de se faire comprendre et de se faire obéir.

La clarté est tout entière au service du pouvoir temporel. En dehors de cette clarté, il y a le domaine des « mots obscurs » et « l’ombre des distinctions scolastiques ». Dans cette ombre se cache la puissance spirituelle qui « étouffe la sagacité du peuple par des mots étranges et obscurs ».
Le temporel s’oppose au spirituel comme la clarté à l’obscurité.
Cette opposition mérite d’être analysée de près.

Les métaphores de clair et de l’obscur renvoient à la question politique du temporel et du spirituel.
D’un côté, « il n’existe pas d’État spirituel en ce monde »[17]. « Nommer royaume cette puissance de Dieu n’est rien d’autre que faire un usage métaphorique du mot »[18]. D’ailleurs, comme le disait le Christ, son royaume n’est pas de ce monde.
De l’autre, Hobbes nous dit que « le royaume de Dieu est réel, non un royaume métaphorique »[19]. Il trouve « dans la plupart des passages de l’Ecriture » que Royaume de Dieu signifie « un royaume au sens propre du mot ». N’y a-t-il pas là une contradiction apparente ?
Dire qu’il n’existe pas d’État spirituel en ce monde c’est enlever évidemment toute légitimité au pape de vouloir intervenir dans les affaires temporelles.

Mais l’éviction du Vatican n’empêche pas Hobbes de reconnaître que Dieu s’est choisi par ailleurs une « nation sainte », un « royaume sacerdotal ».
Il n’y a pas de « royaume spirituel », mais il y a bien une « nation sainte ».
Quelle est cette « nation sainte » ?
D’abord qu’entend-on par « saint » ? « Saint signifie ce qui appartient à Dieu par un droit spécial, non par un droit universel. Toute la terre (comme il est dit dans le texte) appartient à Dieu : or, toute la terre n’est pas déclarée sainte, mais seulement celle qui est séparée pour le service spécial de Dieu. »[20]
Il faut cependant préciser encore « l’interprétation vraie du mot SAINT ». « C’est un mot qui, au royaume de Dieu, correspond à ce que les humains dans leurs royaumes appellent public ou royal. Le roi de n’importe quel pays est la personne publique, ou le représentant de tous ses sujets propres. Et Dieu, le roi d’Israël, était le saint d’Israël. »
Ce que Dieu est à Israël, le roi l’est à son royaume. Le roi est « la personne publique » de son pays.
Dans cette analogie de proportion, il n’y a pas de place évidemment pour un autre médiateur, par exemple pour le pape.

Hobbes approfondit l’analogie entre « saint » et « public ou royal » avec leurs antonymes. « Quant au mot profane, il est couramment utilisé dans l’Écriture pour commun, et par conséquent, leurs contraires, saint et propre, au royaume de Dieu doivent être les mêmes aussi. »
On en déduit que, comme le saint s’oppose au profane, le propre s’oppose au commun. Les mots saint, propre, séparé constituent une série de mots aux sens proches, s’opposant aux mots profane, commun, universel. Le mot public, qui est une métaphore du mot saint, s’oppose lui aussi au mot commun.
Le public est saint, le commun est satanique.

Faut-il prendre au sérieux ces jeux de mots auxquels se livre Hobbes ? « Les mots n’ont aucun effet sauf sur ceux qui les comprennent »[21]. Les rapprochements de sens, les bassins de proximité sémantique que détermine Hobbes doivent donc avoir un sens spécial pour « ceux qui les comprennent ». Quel est ce sens ? « Ce ne sont pas les mots, pris au pied de la lettre, mais le but de l’écrivain qui donne la vraie lumière par laquelle tout écrit doit être interprété. »[22]
Hobbes poursuit un but qui nous permettrait de bien comprendre ce qu’il entend dire en réalité, mais quel est ce but? Ce but est avant tout politique. On l’a déjà noté, Hobbes veut affermir par tous les moyens la puissance de Léviathan, et éliminer toute concurrence politique éventuelle, en particulier de la part de Rome. Il déchaîne son ire contre le catholicisme.
Il fustige le culte des images comme un « résidu du paganisme », qu’il élargit aux « idées, idoles, hallucinations, concepts ». L’église catholique, apostolique et romaine est appelée « royaume des ténèbres » et comparée au « royaume des fées »[23] et « n’est rien d’autre qu’une association de falsificateurs »[24] qui, pour « conquérir le pouvoir sur les humains » en ce monde-ci, « mentent avec hypocrisie », « falsifient l’Ecriture », propagent « cette erreur selon laquelle l’église actuelle serait le royaume du Christ », « transforment les saintes paroles en tours de magie ».
Il conclut: « La papauté n’est rien d’autre que le fantôme de ce défunt empire romain, couronné et assis sur sa tombe. »

La charge de Hobbes va évidemment dans le même sens que l’anti-papisme viscéral du calvinisme. Mais en réalité son but est moins apologétique qu’essentiellement politique. Il s’agit là encore de justifier la tyrannie de Léviathan en l’assimilant à la royauté de Dieu sur son peuple « saint ».

3. Un relativisme moral

Le nominalisme se traduit aussi en terme de valeurs. Il permet une forme tranquille, déculpabilisée, de relativisme moral. « L’usage des mots bon, mauvais, méprisable est toujours relatif à la personne qui les emploie ; il n’y a rien qui soit simplement et absolument tel »[25]. On ne peut pas croire absolument à des « mots » comme « bon » ou « mauvais ». Hobbes ne croit pas que ces mots soient autre chose que des fictions. Ils renvoient bien plutôt à ceux qui en tirent avantage ou autorité. Soyons réalistes, « il est évident que, quelque soit ce que nous croyons (…) nous avons foi seulement en des humains. »[26]
De même, on ne peut définir l’injustice autrement que comme « la non-exécution d’une convention ». Il n’y a en fait ni juste ni injuste. « Préjudice et injustice, dans les polémiques du monde, ressemblent assez à ce qu’on appelle, dans les disputes scolastiques, une absurdité. »
En effet, la justice consiste à attribuer à chacun ce qui lui est propre. « Et donc là où il n’y a pas de propre, autrement dit pas de propriété, il n’y a pas d’injustice ».[27] « Là où il n’y a pas d’Etat, il n’y a rien qui soit injuste. »
Cela facilite évidemment la tâche des colonisateurs. On peut s’emparer sans injustice des terres ancestrales d’indigènes qui ont la mauvaise fortune de ne pas avoir d’Etat.
Cette manière de raisonner permet aussi d’invalider l’idée d’un « domaine public ». Si la justice est l’attribution à chacun de ce qui est le sien, il n’y a pas d’injustice à permettre une appropriation par des intérêts privés de ce qui n’appartient à personne. L’idée d’un « domaine public » qui appartiendrait non à personne mais à tous, est quant à elle, dangereuse. En effet, « la nature humaine étant ce qu’elle est, la constitution d’un domaine public (…) est vaine, et tend à la dissolution du gouvernement. »[28]
On a souvent considéré que Hobbes est l’un des initiateurs de la modernité politique. Ses idées furent sans conteste absolument « modernes », au moment où elles parurent, en 1651. Elles ont permis à Léviathan de s’établir durablement et de fonder des colonies et des empires. Mais l’âge post-moderne, l’âge qui manque encore d’un nom bien à lui, l’âge d’une humanité mondiale et consciente de l’être, l’âge dont le XXIème siècle verra les nécessaires prémisses, cet âge-là peut-il encore supporter le relativisme moral de Hobbes, son cynisme sans détour, son allégeance contradictoire à Léviathan ?

4. Le privé et l’individu

La contradiction que le relativisme moral de Hobbes entraîne dans le champ politique peut se résumer de la manière suivante. L’intérêt privé est considéré comme supérieur à l’intérêt public. Mais l’individu privé doit être soumis à la puissance publique.
Hobbes n’aime pas la multitude. Celle-ci incarne le profane et le commun. « La multitude est par nature non pas une, mais multiple. »
Il lui faut un chef. « Les humains en multitude forment une personne une quand ils sont représentés par un seul homme ou par une seule personne. »[29]
Ce chef doit parfois prendre parti entre l’intérêt privé et l’intérêt public, mais « si l’intérêt public vient à contrecarrer le privé, il préfère le privé. En effet, les passions des humains sont généralement plus puissantes que leur raison. De cela, il suit que là où les intérêts publics et privés sont le plus étroitement unis, l’intérêt public est le plus avantagé. »
L’intérêt privé est la pierre de touche de l’intérêt public. Le privé doit prévaloir sur le public afin même de mieux servir les intérêts du public.
Logique, non ?

Evidemment un tel accent mis sur l’intérêt privé rencontre vite des limites propres, et strictes. L’individu privé doit être soumis à des contraintes.
D’abord, en matière de propriété. Il faut la limiter, sinon cela revient à admettre que la propriété est si sacrée qu’elle prévaut sur Léviathan. La notion de « propriété absolue des biens » conférée à un individu est une doctrine qui tend à la « dissolution de l’Etat », car elle exclut tout droit du souverain, ce que Hobbes n’accepte pas.
Mais il y a bien plus, les individus doivent restreindre leur liberté éthique. Les individus privés n’ont pas à s’instituer eux-mêmes juge du bien et du mal. C’est une « doctrine séditieuse » que de penser qu’un individu privé puisse être juge de ce qu’est une bonne action ou une mauvaise. C’est la loi qui est la « conscience publique ». Le juge du bien et du mal est le législateur, le représentant de l’État.

Faut-il donc simplement obéir à la loi, sans même la remettre en cause, si elle choque notre sens moral ? Quid des contradictions que l’individu rationnel pourrait relever dans la loi même? Hobbes admet volontiers que « notre entendement est notre raison se rendent captifs quand nous nous abstenons de porter la contradiction. » Ce serait donc se montrer esclave que de ne pas s’affronter aux contradictions que la raison révèle, par exemple dans la loi. Mais qu’il ne soit pas question de dépasser le stade de la critique rationnelle, et de se prétendre inspiré par des forces sacrées. Hobbes ne supporte pas « la vanité, la présomption imbécile et la fausse idée qu’un individu se fait de sa propre sainteté. »[30] S’enfermer dans l’erreur est pire encore : on risque l’hérésie. « L’hérésie n’est rien d’autre qu’une opinion privée, obstinément défendue, en opposition à l’opinion que la personne publique (autrement dit le représentant de l’Etat) ordonne d’enseigner. »[31]
C’est une charge manifeste contre les puritains et les « saints » auto-proclamés, qui dans l’Angleterre de la « révolution des saints » se considéraient « élus ». Comme il n’y a plus de miracles avérés, il n’y a plus non plus de « signe pour reconnaître les prétendues révélations ou inspirations d’un quelconque individu privé »[32]. Ces « saints » sont donc de « faux Messies » et de « faux prophètes ».
Luther dit que « l’âme n’est pas soumise au pouvoir de César ». Hobbes, qui le cite, exige derechef la soumission absolue des corps au pouvoir du souverain.

Le pouvoir a le dernier mot sur les corps. Léviathan laisse les âmes « libres » pourvu qu’il dispose entièrement des corps, et à condition que cette liberté des âmes ne contrevienne pas à ses intérêts.
En bref, oui au privé, mais non à l’individu.

5. Un calvinisme de façade

Hobbes utilise à de nombreuses reprises les thèmes du calvinisme. Mais c’est un calvinisme essentiellement opportuniste, qui n’hésite pas à se transformer si nécessaire en son contraire en prenant des accents franchement anti-puritains (ce qui révèle sa vraie pensée). Hobbes est calviniste dans la mesure où cela renforce la position du souverain civil, permet de fustiger Rome et d’écarter l’hypothèse d’un contre-pouvoir papiste, mais il s’oppose (logiquement) aux puritains, qu’il accuse par ailleurs de nuire à l’État par leur individualisme.

Son calvinisme sert avant tout sa philosophie politique. Il lui sert à attaquer Rome, l’ennemi principal. Hobbes note que « depuis le règne de Henry VIII, la puissance du pape a toujours été dressée face à la puissance de l’Etat »[33] et que « le pape est capable (comme il l’a fait plusieurs fois) de susciter une guerre civile contre l’Etat »[34]. Cette puissance subversive de Rome justifie a posteriori l’abolition en Angleterre de « la religion de l’église de Rome. »
Quel était le vecteur de la puissance romaine dans la lointaine Angleterre de Henry VIII ? Tout simplement « la philosophie et la doctrine d’Aristote introduites dans la religion par les scolastiques, d’où s’ensuivit un si grand nombre de contradictions et d’absurdités (…) ce qui amena les gens à se révolter contre eux. »
Le schisme anglican fut donc un schisme anti-aristotélicien ! « La vaine et fausse philosophie des Grecs, en particulier celle d’Aristote » explique l’introduction de la Réforme et l’abolition du catholicisme en Angleterre.

Le « calvinisme » tel que Hobbes le professe peut faire illusion. Il en connaît les codes, les mots de passe. Il multiplie les références aux « élus » en toute conformité à la thèse de la grâce divine: « Personne ne peut revendiquer un droit au paradis à cause de sa propre rectitude, mais seulement par la grâce désintéressée de Dieu. »[35]
Il déclare que le but des miracles était de « susciter la croyance non universellement, chez tous les humains, élus ou réprouvés, mais chez les élus seulement, c’est-à-dire chez ceux dont Dieu avait déterminé qu’ils deviendraient ses sujets »[36]. Nous retrouvons là la théorie de la prédestination. Cette prédestination, comment et pourquoi s’obtient-elle ? Gratuitement, et de manière absolument incompréhensible pour la raison humaine. « La foi est un don de Dieu, et Dieu le donne à qui il veut »[37]. Il reprend les paroles mêmes des Luther : « C’est la foi seulement qui justifie »[38]. Hobbes explique avec conviction le sens de l’élection. « Les élus sont les seuls enfants de la résurrection, c’est-à-dire les seuls héritiers de la vie éternelle ; eux seuls ne peuvent plus mourir, ce sont eux qui sont les égaux des anges et qui sont les enfants de Dieu ». A l’inverse, les « réprouvés forment le royaume de Satan »[39].

Hobbes tire de ce luthéro-calvinisme une application radicale, dans l’intérêt du pouvoir. Du fait de la prédestination, il s’ensuit que ni la loi naturelle ni la loi divine ne peuvent servir à garantir l’élection. En revanche la loi du souverain, la loi de Léviathan, reste seule dépositaire du « juste » et de l’ « injuste ». En effet, « justice et injustice sont des qualités relatives à l’humain en société non à l’humain solitaire. » Puisque le Dieu calviniste octroie en toute liberté, selon son bon plaisir et sans aucune référence à une norme du « juste » et de « l’injuste » sa grâce à ses élus, il laisse de ce fait entièrement libre le champ de la détermination du « juste » et de « l’injuste » au pouvoir terrestre. Dieu donne sa grâce aux élus, s’il le souhaite. Pour tout le reste, c’est à Léviathan que revient le pouvoir ici-bas – sans aucune interférence d’une quelconque loi naturelle, ni a fortiori de la part d’un pouvoir spirituel du genre papal.

Si les « élus » sont comblés de grâce, le souverain tient son pouvoir de Dieu. « Le monarque est seul à avoir l’autorité immédiate de Dieu ». Et il est le seul dans ce cas : « personne en dehors du souverain, ne tient sa puissance simplement Dei Gratia, c’est-à-dire de la faveur de Dieu seulement. »[40] Hobbes cite à ce sujet saint Paul. « Que toute âme soit soumise aux pouvoirs supérieurs, car il n’est de pouvoir que de Dieu ».[41] Il tire de cela la conclusion que toute « subversion de ce qui est » est contraire à loi de nature et à la loi divine. Le pape est subversif en ce qu’il méconnaît le légitime Léviathan. C’est un antéchrist car ses prétentions à interférer avec la puissance temporelle vont contre la grâce de Dieu.

Seul le pouvoir établi, dans son éclatante démonstration, est par sa simple existence une preuve de la grâce de Dieu. Certes, ce raisonnement est auto-référent : on mériterait le pouvoir justement parce qu’on l’a déjà obtenu. Machiavel applaudirait. Les calvinistes aussi. C’est normal, la volonté de Dieu ne s’explique pas par la raison, elle est un don gratuit.
Tout autre candidat au pouvoir, pape ou prophète dissident, se met ipso facto hors la grâce en se mettant hors la loi, cette loi que la grâce a rendu possible et qui exige d’être conservée pour cette raison. Le pouvoir établi a reçu mission de défendre la loi et l’état des choses.
Il ne sert à rien de prétendre à la vertu ou à la sainteté pour justifier une tentative de subversion de l’autorité du souverain. Toute tentative de subversion est toujours immorale. La vertu peut n’être qu’un masque, et « la sainteté peut être feinte ». De plus, « comment reconnaître que quelqu’un est autorisé à annoncer ce que sont les lois positives de Dieu ? »[42]. Les faux messies abondent. Comment savoir quand Dieu parle, et par quelle bouche ? Il n’y a que la raison naturelle qui peut nous aider, quand nous manque la révélation surnaturelle. Et que nous dit la raison naturelle ? Ceci :
« Quand des chrétiens ne tiennent pas leur souverain chrétien pour un prophète de Dieu, ils doivent ou bien prendre leurs propres rêves pour les prophéties selon lesquelles ils entendent être gouvernés, et l’orgueil de leur propre cœur pour l’esprit de Dieu ; ou bien ils doivent supporter d’être dirigés par un prince étranger. » On a le choix entre la soumission au prince, l’anarchie ou le parti de l’étranger. Ce qui est clair c’est que « les peuples ne peuvent avoir deux maîtres »[43]. Il faut choisir : ou bien être roi ou bien être sujet. Pour ce qui concerne les choses spirituelles, en revanche, il nous est recommandé comme le dit saint Jean « d’éprouver les esprits pour voir s’ils sont de Dieu». Hobbes en conclut qu’ « il est donc manifeste que nous pouvons discuter la doctrine de nos pasteurs, mais que personne ne peut discuter une loi. »
Le credo Hobbesien est donc ramassé ainsi : « Tout ce qui est nécessaire au salut est contenu en deux vertus : foi en le Christ et obéissance aux lois. »
Mais la leçon réellement importante est la suivante : le pasteur suprême dans tous les États est le souverain civil.
Ceci est contradictoire avec ce qui venait juste avant. On peut éprouver l’esprit des pasteurs, mais pas celui du « pasteur suprême ». En effet les lois, édictées par le souverain civil, en fonction de sa grâce divine, doivent être obéies sans contestation.

Mais que se passe-t-il quand plusieurs États chrétiens, chacun disposant d’un souverain, se heurtent quant à leurs intérêts respectifs? Tous ces souverains n’ont-ils pas un droit équivalent à se voir reconnus la grâce divine ? Qui tranchera entre ces « pasteurs suprêmes » ? Leur nombre même ne pose-t-il pas problème ? Comment plusieurs « pasteurs suprêmes » peuvent-ils co-exister, lorsque des questions de souveraineté ou de droit international se posent ?
Hobbes ne s’intéresse pas à cette question. Seul lui importe d’affirmer le pouvoir du souverain face à la multitude et face au pape.
Il ne s’intéresse pas aux complexités du droit international, qui appartiennent à un autre âge, et qui d’ailleurs, doivent relever de l’état de nature, et donc de la force brute.

Le calvinisme professé par Hobbes est un calvinisme utilitaire. Il s’agit de la mettre au service du pouvoir et renforcer l’Etat. S’il faut aller contre les idées de Calvin pour défendre les intérêts de Léviathan, Hobbes n’hésite pas.

Par exemple il affirme en toute contradiction avec les thèses de Calvin, thèses par lui également reprises d’ailleurs, que « la foi et la sainteté (…) ne sont pas des miracles ; au contraire elles viennent de l’éducation ». Cela contredit le dogme, qui assure que la foi est un don gratuit. Que vient faire l’éducation en cette matière !
Hobbes s’insurge aussi nettement contre l’idée luthéro-calviniste selon laquelle on ne peut pas acquérir la foi et parvenir à la sainteté par l’étude et la raison. Il estime que « s’il en est ainsi, chacun retombe dans la faute consistant à décider par soi-même de ce qui est bon et de ce qui est mauvais ; ou encore à faire juge des individus privés qui ont la prétention d’avoir une inspiration surnaturelle : ce qui conduit à la dissolution de tout gouvernement civil. »[44]
Cela ne manque pas de sel ! Cette ligne argumentative est précisément celle utilisée par les défenseurs de l’unité de l’Église devant les débordements innombrables, incontrôlables des sectes protestantes.

Hobbes, anti-papiste résolu, et utilisant pour cela Luther et Calvin, s’en dégage aussitôt lorsqu’il s’agit de garantir la puissance incontestable de Léviathan.
Cette contradiction est essentielle : elle montre combien sa rhétorique est ordonnée par ce qu’il cherche à démontrer, au risque de se contredire de manière flagrante. Hobbes n’hésite pas à retourner sans scrupules ses propres arguments à différents endroits de son œuvre. Cela ne peut manquer d’invalider sa thèse proclamée.
Quelle est cette thèse ? « Obéir à la loi et croire que Jésus est le roi, est tout ce qui est exigé d’un individu pour la vie éternelle. »
En réalité, seule la première partie de la phrase compte vraiment pour lui: obéir à la loi. Car si « Jésus est le roi », est-il aussi le roi de Léviathan ? En théorie, oui. En pratique, absolument pas. Hobbes ne veut pas subir le sort de Socrate. Hobbes ne peut aller visiblement contre le credo chrétien dans son siècle puritain. Mais en réalité il méprise le message évangélique. Il ne cherche qu’à garantir les intérêts de Léviathan seul.

6. Les deux pouvoirs
La puissance souveraine ne peut pas être divisée. Sinon elle se détruit, elle se dissout. Ceux qui pensent que l’on peut faire coexister les lois du royaume et les canons de l’Église, le « souverain » et « l’éminence », l’autorité temporelle et l’autorité spirituelle, « triturent le cerveau des gens » pour rien. Pour Hobbes, la distinction entre temporel et spirituel « ne veut rien dire ».
De manière caractéristique, il utilise à nouveau la technique rhétorique, nominaliste, pour s’efforcer de vider de toute substance un dualisme conceptuel, qui ne serait selon lui que verbal, tout en étant bien obligé de constater son existence, dans les faits… Cette distinction entre temporel et spirituel, affirme-t-il, n’est qu’une « distinction de mots ». L’existence même de Rome et de ses prétentions spirituelles ne peut pas être simplement niée, comme une fiction verbale. Mais peu importe Rome ! « Le Gouvernement temporel et spirituel ne sont rien que deux mots importés dans le monde pour faire que les humains voient double et se trompent sur leur souverain licite. » Il faut choisir son camp. « La puissance civile, qui est la puissance de l’État, doit, ou bien être subordonnée à la puissance des esprits – et alors il n’est de souveraineté que des esprits; ou bien la puissance des esprits doit être subordonnée à la puissance temporelle, et alors il n’est d’éminence que du temporel ». Si ces deux puissances s’opposent, il y a « grand danger de guerre civile ».
Il faut donc choisir.
L’alternative est cristalline : ou bien les divers rois chrétiens ont une autorité absolue sur leurs territoires propres, ou bien ils sont tous sujets du Pape, le « vicaire du Christ », qui peut alors, à ce titre, les juger, les condamner, les mettre à mort, si c’est « nécessaire au bien commun ».
La disjonction est brutale : ou bien, ou bien. Quant à l’existence même d’une troisième voie, qui reconnaîtrait la coexistence des souverains civils et du pape, et qui faciliterait l’émergence d’une communauté des nations, partageant des valeurs communes, liées à une morale collective, il n’en est pas question.

Rien n’empêche, logiquement, de considérer que le « vicaire du Christ » ou tout autre avatar de la puissance spirituelle pourrait faire reconnaître sa souveraineté sur l’ensemble des princes de la Terre. Rien n’empêche non plus de rêver à l’émergence d’une communauté méta-nationale. Après tout, la communauté internationale ne cherche-t-elle pas confusément à explorer l’instauration progressive d’éléments d’un ordre supra-national ?

Mais Hobbes ne considère pas du tout cette éventualité… Il reste manichéen. L’Eglise de Rome est un « royaume des ténèbres », qui de plus n’a pas les moyens temporels de son ambition. C’est donc la preuve qu’en chaque royaume le souverain civil est le souverain absolu, immédiatement après Dieu. Le pape passe à la trappe.

Cette thèse introduit d’une certaine manière le germe d’une séparation stricte de l’Église et de l’État. Il faut rendre à César ce qui est César et à Dieu ce qui est à Dieu.
Il peut paraître très moderne, en pleine révolution puritaine, de défendre des idées, qui vont dans le sens de l’instauration d’un État laïc. Mais que se passe-t-il quand cette dichotomie entre les esprits et les corps, entre le temporel et le spirituel, entre « le glaive de la justice » et « le bouclier de la foi », ne peut s’appliquer correctement ? Que faire par exemple quand les commandements de Dieu et ceux du souverain se contredisent ? Qui doit avoir alors la préséance ?
Cette question est d’autant plus importante que le clivage peut provoquer séditions et guerres civiles, et pire encore ! s’installer « dans le propre cœur de chaque chrétien ».

Pour Hobbes la réponse est claire : c’est le souverain civil qui doit toujours prévaloir, car il a autorité absolue sur les corps. Léviathan est un royaume de ce monde. Et c’est la sécurité de ce monde qui importe d’abord. La sécurité des corps est primordiale, car sans elle il n’y a pas de vie possible. Le corps prévaut sur l’âme, aux yeux de Léviathan. Mais cela ne suffit pas. Il s’en déduit que le souverain a aussi autorité sur l’esprit !
Hobbes souligne ainsi que « dans tout Etat chrétien, le souverain civil est le pasteur suprême » et « le pouvoir ecclésiastique appartient aux souverains civils »[45].

Il n’ y a donc plus deux royaumes. Il n’y a plus deux puissances, mais bien une seule, qui ne badine pas avec l’ordre, à la fois temporel et spirituel, qu’elle doit défendre contre le Mal. La puissance doit se mettre au service de Dieu. Ceux qui ne croient pas en Dieu sont des ennemis.
De nos jours encore, certains groupes d’opinion dans des pays ayant accédé à la puissance sont persuadés de leur « élection divine » et de leur mandat d’exercer cette puissance au nom de Dieu. Cette croyance est parfaitement hobbesienne. Elle permet de se rendre raison, et de rejeter le « reste du monde » dans les ténèbres. « Ceux qui croient qu’il y a un Dieu qui gouverne le monde, qui a donné des préceptes, énoncé les récompenses et les peines pour le genre humain sont des sujets de Dieu ; tous ceux qui restent doivent être compris comme des ennemis. »[46]
Surprise ! Hobbes avait commencé par nier toute légitimité à Rome, au prétexte que la puissance ne se partage pas. Puis il constate que la puissance temporelle de Léviathan a vocation à défendre les préceptes de Dieu. Ceux qui s’y refusent sont des « ennemis ». Après avoir évacué la concurrence politique, supra-nationale, de Rome, « royaume de fées », il redonne aussitôt à Léviathan le soin de défendre sur Terre les intérêts de Dieu. Le spirituel n’a pas de vocation à revendiquer le temporel. Le temporel, au contraire, peut s’arroger le droit de distinguer les ennemis du spirituel, qui sont de facto les ennemis du temporel.
Double standard, double langage. Tour de passe-passe. On évacue Rome, concurrent temporel parce que puissance spirituelle revendiquée, et on donne à Léviathan le monopole de la puissance. Ceci fait, Léviathan hérite alors du soin de défendre son royaume temporel, mais aussi le royaume spirituel dont il a reçu toute grâce et tout pouvoir.
Mais, à nouveau, quid des autres états chrétiens ? Qui sera juge entre leurs divers « pasteurs suprêmes », puisqu’ils sont tous investis de la grâce divine ? Ou alors y aurait-il un pasteur plus « suprême » que les autres, celui que la force nue désignerait ?

7. La puissance
Pour Hobbes, le « penchant universel » de l’homme est « un désir inquiet d’acquérir puissance après puissance ». C’est la puissance en effet qui permet la conservation de soi, et qui est constitutive de la liberté de l’individu. C’est la force et non l’esprit qui est la réelle pierre de touche de l’inégalité entre les hommes. La valeur d’un être humain se mesure ainsi au prix « qu’on serait prêt à payer pour utiliser sa puissance »[47].
Lorsque l’on renonce à la puissance, c’est parce que l’on trouve plus avantageux de se soumettre à une « puissance commune » qui assure alors notre protection. Pour établir cette puissance commune, il faut « ramener toutes les volontés à une seule volonté ». Cette volonté une est celle de Léviathan. C’est la volonté souveraine de l’État, qui est aussi « l’âme de l’État ».
Seule cette puissance commune, qui doit imposer « un respect mêlé d’effroi », est en mesure d’éviter la « guerre de chacun contre chacun »[48]. En effet, « la condition humaine est un état de guerre de tous contre tous, où chacun est gouverné par sa propre raison». Freud reprit plus tard cette idée sous le vocable de « pulsion d’agression naturelle des hommes », en y voyant de manière un peu différente « l’hostilité d’un seul contre tous et de tous contre un seul ». Cette pulsion est la pulsion de mort (Thanatos) s’opposant à la culture et à l’Eros.
La puissance commune est l’Etat, et réciproquement. Il y a identité formelle entre puissance et Etat. « L’Etat sans puissance souveraine [n’est] qu’un mot vide de substance »[49]. Cette puissance n’est pas celle des idées, des lois, ou de la vertu, mais celle de la force. Léviathan est une puissance arbitraire, basée sur la violence des armes. « Sans un pareil gouvernement arbitraire, cette guerre civile serait perpétuelle, et ce sont les hommes et les armes, non les mots et les promesses, qui font la force et la puissance des lois »[50].

Sans cette puissance, nous sommes livrés à nos passions naturelles comme la vanité ou la vengeance. Les lois de nature (justice, équité, clémence, humilité) dépendent de cette puissance pour être appliquées, car « sans l’épée, elles ne sont que des mots, et sont sans force aucune pour mettre qui que ce soit en sécurité ». Sans « la force du glaive public », les conventions ne sont que « des mots et du vent ».

L’unité et la puissance de l’État dépendent de la force du glaive public. Mais comment assurer la force du glaive public ? En maintenant l’État sur le pied de guerre, et en entretenant la tension guerrière. L’État qui veut rester fort a besoin d’un ennemi pour se maintenir. « Aucun grand État populaire ne se maintient jamais, sauf par un ennemi étranger qui l’unit »[51].

Cette technique hobbesienne nous rappelle d’ailleurs quelque chose de très ancien et de très actuel… N’est-ce pas une recette éprouvée de gouvernement que de s’efforcer de créer une unité nationale, un consensus général, en créant de toutes pièces des dangers extérieurs ou en suscitant des menaces plus ou moins imaginaires?

Pour Hobbes, Léviathan peut donc tout faire. Il a la légitimité de Dieu même. Il est même concevable que Léviathan puisse faire du mal aux innocents, si c’est pour la bonne cause : la cause de l’État. « Faire subir n’importe quel mal à un innocent qui n’est pas un sujet, si c’est pour le profit de l’État, et sans violation d’une convention antérieure, ce n’est pas une infraction à la loi de nature »[52]. Cette puissance équivaut à celle de la tyrannie. La tyrannie est la forme explicite que Hobbes entend donner à Léviathan. Conséquence : il faut mettre hors la loi la haine de la tyrannie. « Puisque le mot de tyrannie ne signifie ni plus ni moins que le mot de souveraineté (…) je pense que tolérer la haine ouverte de la tyrannie, c’est tolérer la haine de l’État en général. »[53] Rien n’est désormais au-dessus de Léviathan, pas même les lois. Aucune critique de la tyrannie de Léviathan n’est non plus admise. La loi est certes « la conscience publique », mais elle n’est pas au-dessus du souverain, sinon cela reviendrait à établir un pouvoir au-dessus de la puissance de Léviathan, un juge souverain à son tour, ce qui ne peut mener qu’ « au désordre et à la dissolution de l’État »[54].
Le peuple a naturellement vocation à l’obéissance. « Les gens du peuple (…) ont l’esprit comme une page blanche prête à recevoir tout ce que l’autorité publique y imprimera »[55]. La puissance publique doit prévaloir, car « la mesure privée du bien est une doctrine non seulement vaine mais encore nuisible à l’Etat public »[56].

Mais la puissance tyrannique de Léviathan, on peut le pressentir, est aussi la source de sa chute inévitable. Pour le christianisme, l’orgueil est le péché le plus grave, c’est le péché de Satan même. Or, « Dieu ayant montré la grande puissance de Léviathan l’appelle le roi des orgueilleux. Il n’y a rien, dit-il, sur terre qui lui soit comparable. Il est fait de telle sorte que rien ne l’effraie. »[57] Et Hobbes de citer Job : « Tout ce qui est grand, il le voit sous lui, et il est le roi de tous les enfants de l’orgueil. »[58]

Si Léviathan est « le roi de tous les enfants de l’orgueil », aurait-il une affinité avec Satan? Un chrétien pourrait avoir des raisons de le penser. Mais Hobbes est-il chrétien?
On peut en douter.
Pour Léo Strauss, la critique de la Révélation est même clairement « la condition de la philosophie de Hobbes en général »[59].
Hobbes nous l’a souvent répété, le royaume du Christ n’est pas de ce monde. Il veut qu’on laisse Léviathan développer sa puissance sans frein, car l’élection de Léviathan tout comme le fondement de sa puissance sont d’origine divine – et tout un chacun doit considérer le souverain comme un prophète. Y compris les chrétiens, et les « saints ». D’ailleurs, Hobbes renverse la charge de la preuve. C’est le fait de nier l’élection et la puissance de Léviathan qui est en soi un péché d’orgueil !
« Quand les chrétiens ne tiennent pas leur souverain chrétien pour un prophète de Dieu », c’est qu’ils prennent « l’orgueil de leur propre cœur pour l’esprit de Dieu ».[60] Et tous ceux qui oseraient le critiquer ne sont que des « réprouvés qui forment le « royaume de Satan ».




[1] Ibid. Ch. 13
[2] Ibid. Ch. 26 Des lois civiles
[3] Léviathan ch. 8
[4] Léviathan ch 46 Des ténèbres produites par la vaine philosophie et les traditions fabuleuses.
[5] Léviathan ch. 4. De la parole.
[6] Léviathan ch. 46. Des ténèbres produites par la vaine philosophie et les traditions fabuleuses.
[7] Ibid Ch. 46
[8] Ibid. Ch. 46
[9]Ibid. Ch. 46
[10] Ibid Ch. 11
[11] Ibid. Ch 30
[12] “Les humains se laissent facilement tromper par le nom spécieux de liberté�. Ch. 21
[13] Ibid Ch. 21 De la liberté des sujets.
[14] Ch. 46
[15] Ibid. Ch. 21
[16] Ibid. Ch. 30
[17] Ibid. Ch. 42. Du pouvoir ecclésiastique.
[18] Ibid. Ch. 31. Du royaume de Dieu par nature.
[19] Ibid. Ch. 35. De la signification de “royaume de Dieu�
[20] Ibid Ch 35
[21] Ibid. Ch. 37. Des miracles.
[22] Ibid. Ch. 43. De ce qui est nécessaire pour être reçu au royaume de Dieu.
[23] Ibid. Ch. 47. Du bénéfice tire de telles ténèbres et de ceux qui en profitent.
[24] Ibid. Ch. 44. Des ténèbres de l’esprit résultant d’une mauvaise interprétation de l’Écriture.
[25] Ibid. Ch. 6
[26] Ibid. Ch. 7
[27] Ibid. Ch. 15 Des lois de nature
[28] Ibid. Ch; 24
[29] Ibid. Ch. 16 Des personnes auteurs et des choses personnifiées.
[30] Ibid. Ch. 32 Des principes de la politique chrétienne
[31] Ibid. Ch. 42 Du pouvoir ecclésisatique.
[32] Ibid. Ch. 32 Des principes de la politique chrétienne
[33] Ibid. Ch. 30 De la charge du représentant souverain
[34] Ibid. Ch. 47 Du bénéfice tire de telles ténèbres et de ceux qui en profitent
[35] Ibid. Ch. 13 De la constitution du genre humain
[36] Ibid. Ch. 37. Des miracles.
[37] Ibid. Ch. 43 De ce qui est nécessaire pour être reçu au royaume des cieux
[38] Ibid. Ch. 43 De ce qui est nécessaire pour être reçu au royaume des cieux.
[39] Ibid. Ch. 44 Des ténèbres de l’esprit résultant d’une mauvaise interprétation de l’Ecriture.
[40] Ibid. Ch. 23 Des ministres publics de la puissance souveraine.
[41] Romains, 13 cité au Ch. 42 Du pouvoir ecclésiastique.
[42] Ibid Ch. 26 Lois civiles
[43] Ibid. Ch. 42 Du pouvoir ecclésiastique.
[44] Ibid. Ch. 29 Ce qui affaiblit l’Etat
[45] Ibid. Ch. 42 Du pouvoir ecclésiastique.
[46] Ibid Ch. 31 Du royaume de Dieu par nature
[47] Ibid. CH; 10 De la puissance
[48] Ibid. Ch. 13. De la condition du genre humain.
[49] Ibid. Ch. 31 Du royaume de Dieu par nature
[50] Ibid. Ch. 46
[51] Ibid. Ch. 25
[52] Ibid. Ch. 28 Des peines
[53] Ibid. Ch. 47 Du bénéfice tiré de telles ténèbres et de ceux qui en profitent.
[54] Ibid. Ch. 29 Ce qui affaiblit l’Etat
[55] Ibid. Ch. 30 De la charge du représentant souverain
[56] Ibid. Ibid. Ch. 46
[57] Ibid. Ch. 28 Des peines
[58] Job, 41,34.
[59] Léo Strauss. La critique de la religion chez Hobbes. Une contribution à la compréhension des Lumières. 1933-1934
[60] Ibid. Ch. 36

Fichiers-fiction: « STIC STAC STOC »

Lundi 22 mai 2006

C’est l’histoire d’un homme, Paul Sim, qui tente de lutter en 2029, au sein d’un réseau de réseaux de résistance, contre la puissance des fichiers personnels. Tout le monde est en effet fiché désormais sur 3 fichiers mondiaux : STIC, STAC et STOC.

STIC (Système de Traitement des Infractions Constatées) est déjà connu, c’est le fichier policier qui a commencé à faire parler de lui dès le début du siècle….

STAC est le fichier de tous les accès personnels à la Toile mondiale (web, blogs, appels sur mobiles, mails, transactions de toutes nature…) avec enregistrement de toutes les informations.

STOC est le fichier de tous les objets étiquetés RFID (ils possèdent une puce émettant des radio-fréquences ainsi qu’un GPS intégré) permettant de les géo-localiser et d’identifier leur légitime propriétaire en temps réel (du stylo aux armes, des vêtements aux bijoux personnels).

Heureusement il y a des zones d’ombres dans ce fichage généralisé : ce sont les « réalités intermédiaires » qui n’ont pas encore été repérées par les « fichiers » parce qu’elles sont hybrides, mi chèvre, mi-chou. C’est dans ces réalités-là, véritables catacombes du futur que se cachent quelques humanistes poursuivis par Léviathan v2.09 le grand ordonnateur de STIC, STAC, STOC.

Dans ces interstices, ils cherchent à élaborer la théorie politique qui permettra de montrer les mensonges éhontés véhiculés par Léviathan v2.09, et à créer un sursaut « démocratique » dans la population.

Le sujet du scénario : c’est la résistance.

Mon point de vue : le contrôle total par les « fichiers » implique la négation de l’individu, et l’instauration d’un régime tyrannique, qui ne peut survivre que par la violence, et surtout par le mensonge général.

Léviathan v2.09 est un « parti politique mondial », qui a le pouvoir depuis maintenant 13 ans, mais qui est surtout un faux-nez pour un groupe de pression occulte, rassemblant une poignée d’investisseurs extrêmement puissants (ils possèdent le monopole matériel et logiciel sur les trois fichiers mondiaux Stic Stac Stoc et tous leurs usages civils et militaires) et de quelques idéologues ultra… Par là, ils contrôlent l’essentiel de ce qui est publié par les médias commerciaux, mais disposent aussi d’informations privilégiées sur tous les aspects de la vie publique et privée de 99% de la population du G33 (le groupe des 33 pays les plus riches du monde, correspondant à 92% de la richesse mondiale).

Le 27 mai 17h45-18h45 à Beaubourg dans le cadre du Flash Festival www.flashfestival.net Film-scénario, mix

Synesthésie invite l’artiste Ana Maria de Jésus et le prospectiviste Philippe Quéau à un film-performance construit au tour de la réalisation d’un scénario pour un probable film de science-fiction.

Ensemble, ils se plient à cet exercice commun à la prospective et au cinéma : imaginer l’évolution d’une situation. Ce récit d’anticipation nous donne une interprétation de ce que l’avenir pourrait nous réserver.

Le public aura la possibilité de poser des questions et d’échanger en direct avec les intervenants. Anne-Marie Morice opère ici en tant que modératrice.

Fondateur du forum IMAGINA de Monte-Carlo, Philippe Quéau a accompagné dans les années 80-90 le développement et la consécration de la synthèse d’images et de la réalité virtuelle. Il a écrit plusieurs ouvrages dans lesquels il analyse les implications philosophiques, esthétiques, techniques et sociétales liées à ces découvertes.

Ana Maria De Jésus est une jeune artiste dont la démarche consiste à explorer les possibilités plastiques des éléments narratifs du langage cinématographique et les liens entre documentaire et fiction. Cette performance vient en prolongation de l’œuvre qu’elle a réalisée pour le Centre d’Art Virtuel de Synesthésie : « Conditionnel futur » http://cav.uing.net/3516/oeuvres.html Synesthésie est aussi « agitateur d’idées » : provoquer des rencontres, susciter la réflexion, éveiller les questionnements sur notre société et notre culture… En proposant cet événement, Synesthésie enrichit son propos sur l’observation de l’impact sociétal des nouvelles technologies.

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Nietzsche, l’inconscient du siècle

Vendredi 19 mai 2006

 

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Frédéric Nietzsche était le fils d’un pasteur allemand, qui fut précepteur de princesses à la cour d’Altenburg. Il rapporte que l’on disait de son père: « C’est à cela que doit ressembler un ange ». Ce père angélisé est mort prématurément. Nietzsche n’avait alors pas atteint l’âge de 5 ans. " Mon père est mort à l’âge de trente-six ans. Il était délicat, bienveillant et morbide, tel un être qui n’est prédestiné qu’à passer, – évoquant plutôt l’image d’un souvenir de la vie que la vie elle-même. " [1]

Autant il magnifie l’image de son père mort jeune, autant il piétine sa mère et sa sœur, et on pourrait même dire qu’il les diabolise.

« Quand je cherche mon plus exact opposé, l’incommensurable bassesse des instincts, je trouve toujours ma mère et ma sœur, — me croire une parenté avec cette canaille* serait blasphémer ma nature divine. »

Le destin fugace de son père semble lui annoncer son propre destin: « Je ne suis que mon père répété. »[2] Nietzsche se voyait l’héritier d’une hérédité chargée, et par là même prédestinée à un séjour court sur terre: « …me vint en aide cette mauvaise hérédité que je tenais de mon père, et qui était au fond une prédestination à mourir jeune. » Nietzsche est d’ailleurs mort à l’esprit à 44 ans.

Il faut prendre Nietzsche au mot. Il est, pour l’essentiel, son père « répété ».

Il « répète » son père pasteur en reprenant les grandes lignes de force du protestantisme luthérien, et en les poussant jusqu’au bout de leur logique. Les thèmes de l’élection et de la prédestination, de la déchéance de l’homme, du mal et du péché originel, parfaitement luthériens, seront mis au fondement de sa philosophie. Son individualisme extrême, sa confiance absolue en sa mission, son anti-idéalisme nominaliste et son pessimisme radical complètent le tableau d’un Nietzsche engagé dans une sorte d’ultra-luthéranisme, un extrémisme de l’élection.

Nietzsche est tout à fait luthérien quand il évoque « la théorie cent fois réfutée du libre arbitre»[3]. « Pour certains problèmes, ce n’est pas à l’homme qu’il sied de décider sur la vérité ou la non-vérité ; les questions suprêmes, les plus hauts problèmes de valeur sont tous au-delà de la raison humaine… »[4]. Il prend un ton très luthérien pour dire l’impuissance de la raison humaine : « l’homme ne peut pas, de lui-même, connaître ce qui est bien ou mal…» [5].

Nietzsche pousse la logique luthérienne de la « foi seule » (sola fides) jusqu’à l’absurde. Comme il se sent lui-même « élu », et prédestiné à un destin divin, il se vit comme l’inventeur d’une nouvelle religion, un nouveau Luther en somme, et même un nouveau Christ. A ce titre il lui revient de procéder, comme l’avaient déjà fait en leur temps Luther, et surtout le Christ, à un nouveau « renversement des valeurs ». Le Christ avait radicalement « renversé » toutes les valeurs, en réussissant à contaminer par sa « morale d’esclaves » l’empire romain. Luther avait aussi effectué un renversement des valeurs, de portée considérable, en plaçant le papisme du côté de Satan. Nietzsche suit leur trace, en procédant à son tour à un « renversement » de toutes les valeurs, cette fois en rejetant le christianisme en bloc, au nom de sa propre « élection ». Venant près de 19 siècles après le premier renversement des valeurs opéré par le Christ, ce nouveau renversement, exactement inverse, nous ramène tout à fait logiquement à un point de départ « anté-chrétien », païen, ce qui permet également de poser au passage la célèbre figure de « l’éternel retour », là aussi très logiquement.

Le nihilisme nietzschéen n’est pour Nietzsche qu’une répétition, radicale, mais parfaitement mimétique du christianisme même. Car selon Nietzsche le christianisme est aussi un nihilisme : « Nihiliste et disciple du Christ : cela rime, cela ne fait pas que rimer»[6].

En cela, Nietzsche nous paraît intéressant à analyser. Il dresse comme malgré lui, sous la forme d’une réfutation exacerbée, un excellent portrait en creux du protestantisme « extrême » qu’il se donne apparemment pour tâche de renverser, tout en le répétant, pour l’essentiel. Aux « extrémistes » renversant les idoles que furent le Christ et Luther, Nietzsche succède, en les renversant à leur tour et en les mimant, par son extrémisme même. Ce faisant, il croie rester absolument fidèle à l’idée léguée par son père, et pour lui essentielle, de sa propre prédestination, et de son propre rôle messianique et divin.

Le renversement nietzschéen se base sur une analyse impitoyable du christianisme réformé, en particulier sur ses « mensonges » et son « hypocrisie » supposées. Au passage Nietzsche se livre à une critique radicale de l’Occident chrétien et de ses valeurs, auprès de laquelle les attaques contemporaines des « islamistes » paraissent assez mièvres. On peut en juger par sa « Loi contre le christianisme »[7].

« J ‘appelle le christianisme la grande malédiction, la grande corruption intérieure, le grand instinct de vengeance (…) la souillure immortelle de l’humanité. »[8]

L’élection et la prédestination

 

Frédéric Nietzsche est éminemment luthérien par sa confiance absolue en son élection et en sa prédestination. Il est « élu ». Il n’a aucun doute à ce sujet : « je porte sur mes épaules le destin de l’humanité » et il lui revient de sortir dans la grande lumière, dans « ce grand midi, où l’élite des élus se consacre à la plus haute des tâches »[9].

Cette élite des élus il est l’un des très rares à en faire partie, avec tous les privilèges que cela implique. « La classe supérieure – je la nomme les plus rares – étant la perfection, possède les privilèges réservés aux plus rares. (…) L’ordre des castes, l’ordre hiérarchique, ne fait que formuler la loi suprême de la vie elle-même. »[10]

Frédéric Nietzsche est un « élu », mais sans la « foi », c’est un élu athée. C’est un élu éminemment aristocratique, qui méprise le christianisme, religion d’esclaves: « le christianisme né de l’esprit de ressentiment (…) est en soi un mouvement de réaction, la grande insurrection contre la domination des valeurs aristocratiques»[11], et par conséquent la démocratie : « le mouvement démocratique est l’héritier du mouvement chrétien »[12].

Il s’agit d’ailleurs d’un phénomène bien plus large que le seul christianisme, et qui affecte toutes les civilisations entamant leur processus de décadence :

« Il y a un dicton que les mères chinoises enseignent à leurs enfants : Siao-sin – fais ton cœur tout petit. Telle est la tendance fondamentale de toutes les civilisations sur le déclin. »[13]

L’élection et la prédestination sont des thèmes luthériens emblématiques. Mais Nietzsche, en se les appropriant, les retourne contre la Réforme et contre le christianisme même: « … j’étais prédestiné à de grandes choses – à provoquer une crise et une sorte de décision sans appel quant au problème de l’athéisme. »[14]

Il est certes « élu », mais pour saper les valeurs chrétiennes, notamment les valeurs d’égalité : « La mentalité aristocratique fut sapée au plus profond par le mensonge de l’égalité des âmes ».[15] La croyance à la « prérogative de la majorité » qui permet les révolutions n’est qu’une traduction des valeurs chrétiennes en « sang et crime ».

Il est « élu » pour pousser à l’extrême l’idée luthérienne d’élection, en insistant sur l’inégalité fondamentale entre les « élus » et le reste du monde qu’elle recèle. Il dépasse le luthéranisme de l’élection et de la prédestination en ne retenant que cette élection et cette prédestination mêmes (sans la foi chrétienne qui devrait les accompagner) et en en faisant l’idée centrale de son propre destin. Il veut dépasser le luthéranisme, non pas comme s’il voulait tuer à nouveau son père mort, mais comme s’il voulait lui donner toute sa place élective et prédestinée dans une surhumanité qu’il partagerait avec lui.

Son élection athée ne relève pas de la grâce, mais de la puissance et de la connaissance. Il revendique « cette fierté de l’élu de la connaissance »[16] qui doit culminer dans son rôle auto-proclamé d’Antéchrist, se tournant vers les rares élus capables de le suivre, et rejetant toute le reste de l’humanité dans le néant du mépris: « … mes lecteurs prédestinés : qu’importe le reste ? – Le reste n’est que l’humanité. Il faut être supérieur à l’humanité par la force, par l’altitude de l’âme – par le mépris. »[17]

Evidemment un tel mépris pour le reste du monde abasourdit. En une phrase terriblement prémonitoire, il révèle ce qui se cache dans l’inconscient de ceux de ces « chrétiens » qui s’auto proclament « saints », et qui nient en particulier l’élection spécifique du peuple juif: « Le « peuple saint » (…) alla en tant que christianisme jusqu’à nier la dernière forme de la réalité, le « peuple saint », le « peuple élu », la réalité juive elle-même. »[18]

Pour Nietzsche l’élection est le phénomène central, qui lui permet d’ailleurs de rejeter tout le reste. Nietzsche n’exclue pas complètement la religion de son arsenal argumentatif, il la remet seulement à sa vraie place, qui est pour lui purement instrumentale : « Pour les « prédestinés à commander » (…) la religion est un moyen de plus de vaincre les résistances et d’arriver à dominer(…) Ascétisme et puritanisme sont des procédés quasi indispensables d’éducation et d’ennoblissement, dès qu’une race veut surmonter son origine plébéienne et s’élever par son effort à la domination. » [19]

Le luthéranisme puritain, la religion de son père, à laquelle il doit son éducation et la conscience de sa prédestination, est la religion des maîtres, la religion des dominants. Il n’y a aucun doute à avoir lorsque l’on porte une telle mission. Tout doit servir à son accomplissement. Tout doit se mettre au service de l’élu : « l’homme qui porte en lui de grands desseins considère tous ceux qu’il rencontre sur sa route soit comme les moyens d’arriver à son but, soit comme un frein ou un obstacle. »[20]

La religion chrétienne doit être reconnue pour ce qu’elle est, un puissant moyen de « dynamiter » la société, qu’il faut donc utiliser comme tel, pour promouvoir non pas les valeurs démocratiques, mais les valeurs aristocratiques d’élection: « l’égalité des âmes devant Dieu, cette simagrée, …, cet explosif d’idée enfin devenu révolution, idée moderne et principe de déclin de toute organisation sociale – est de la dynamite chrétienne… »[21]

En aristocrate méprisant la populace, il s’efforce consciencieusement lui aussi, après Hobbes ou Bentham, de réfuter à nouveau l’idée majeure de « bien commun », chère à la tradition aristotélicienne et à la théologie catholique, thomiste. En ce sens, il trahit sans aucun doute son appartenance à la tradition théologico-politique du protestantisme, appartenance qui se trouvera attestée également par son nominalisme : « Il faut renoncer au mauvais goût de vouloir être d’accord avec le plus grand nombre. Ce qui est « bon » pour moi n’est plus bon sur les lèvres du voisin. Et comment pourrait-il y avoir un « bien commun » ? Le mot enferme une contradiction. Ce qui peut être mis en commun n’a jamais que peu de valeur. »[22]

Nietzsche pourrait sans difficulté s’inscrire dans le débat actuel sur les « biens publics mondiaux ». Entre les deux écoles majeures de pensée, celle qui les considèrent comme une res nullius ayant peu de valeur, et celle qui au contraire les valorisent en les considérant comme une res communis, capable d’incarner concrètement le concept de bien commun, Nietzsche prendrait le parti des premiers.

Nietzsche n’aime pas le bien commun parce que c’est le bien de la communauté humaine, et il n’aime ni l’humanité qu’il méprise, ni l’idée de communauté car : « Toute communauté rend un jour ou l’autre, d’une manière ou d’une autre – commun »[23]

Dans ses prises de position anti-démocratiques, il reprend le vocabulaire utilisé lors de la révolution des « saints » et attaque violemment, comme Hobbes, les promoteurs des « idées anglaises » qui allaient contre l’intérêt de l’élite des élus : « Ce sont des niveleurs, de ceux qu’on appelle à tort des « libres penseurs », esclaves diserts, plumitifs agiles au service du goût démocratique et des « idées modernes ». [24]

Nietzsche affiche sa proximité avec la philosophie politique de Hobbes et leur commune allégeance aux idées luthéro-calvinistes en s’attaquant à l’idéal même de liberté : « Le besoin de liberté, l’instinct du bonheur et un sens raffiné de la liberté ressortissent à la morale et à la moralité des esclaves. »[25] On se rappelle que la haine de la « liberté » joue un rôle essentiel chez Luther, pourfendeur du « libre arbitre » défendu par l’humaniste Erasme. Luther est l’ardent apologiste du « serf arbitre », tout comme Calvin, avec sa vision d’un monde totalement quadrillé par la prédestination divine.

Il faut noter un autre point caractéristique de l’influence des idées réformées sur la philosophie nietzschéenne. Il est essentiel pour l’élu d’exclure toute espèce de doute sur la réalité de son élection. Auto-affirmation de soi, arrogance affichée en sont des signes nécessaires, indispensables. Le doute n’est pas permis. Car qui commence à douter un tant soit peu est déjà sous l’influence du démon. S’il s’instille, c’est déjà en somme que tout est perdu, à commencer par la réalité de l’élection. Une suprême confiance en soi est un pré requis pour l’élu. Il cite par exemple cette phrase de Goethe au conseiller Schlosser: « on ne peut vraiment estimer que celui qui ne se cherche pas lui-même »[26].

On peut comparer avec Socrate qui doutait de tout, sauf de son ignorance, ou avec un Descartes qui affirmait: « Je doute, donc je suis. »

La déchéance

On sait que le thème de la déchéance humaine est plus qu’aucun autre lié à la pensée des Réformateurs. Le thème de la déchéance est également récurrent chez Nietzsche sous les oripeaux de la décadence.

Si pour lui, la morale même est un « symptôme de décadence », c’est parce que c’est l’humanité tout entière qui est en proie à ce péché originel : « l’humanité n’est nullement gouvernée par des lois divines, mais au contraire, parmi ses valeurs les plus sacrées, c’est justement l’instinct séducteur de la négation, de la corruption, de la décadence, qui a toujours sévi. » [27]

La religion joue un rôle central dans ces questions de déchéance et de péché originel, non seulement parce qu’elle les constate mais parce qu’elle entretient volontairement l’humanité dans cette corruption : « Le prêtre veut justement la dégénérescence de l’ensemble, c’est-à-dire de l’humanité : c’est pourquoi il conserve précieusement ce qui dégénère. » [28] Le prêtre est un homme pervers, qui a interverti les catégories les plus basiques et les plus élémentaires : « c’est l’intérêt vital de cette catégorie d’hommes [les prêtres] de rendre l’humanité malade et de pervertir les notions de « bien » et de « mal », de « vrai » et de « faux ». » [29]

On notera non sans une certaine ironie la contradiction d’un Nietzsche, si désireux de « renverser » toutes les valeurs, et si prompt à reprocher aux prêtres d’avoir si bien su effectuer ce renversement pour leur propre compte.

Nietzsche ne remet certainement pas en cause le concept même de déchéance de l’humanité, pourtant d’origine religieuse, et particulièrement mis en avant par le luthéranisme. Il le reprend au contraire entièrement à son compte. Il veut seulement préserver de cette déchéance quelques rares élus. Quant aux autres, c’est-à-dire tout le reste de l’humanité, il entend les laisser mariner dans leur état « animal » — là encore en parfaite conformité avec le dogme luthéro-calviniste –, quand il constate « cette dégénérescence globale de l’humanité qui la ramène au niveau du parfait animal de troupeau dans lequel les rustres et les imbéciles du socialisme reconnaissent leur idéal, l’homme de l’avenir»[30].

La faute ne touche pas seulement l’humanité mais le monde tout entier, toute la réalité: « quel que soit le point de vue philosophique auquel on se place, on reconnaîtra que la fausseté du monde dans lequel nous croyons vivre est la chose la plus certaine et la plus ferme. »[31]

Toujours en conformité avec le dogme luthéro-calviniste il note que le mal originel ancré dans la nature humaine peut servir toutes les fins : « tout ce qui est mauvais, terrible, tyrannique, tout ce qui tient de la bête fauve ou du serpent, chez l’homme, sert aussi bien que son contraire à élever le niveau de l’espèce humaine. »[32] Chez les luthériens et les calvinistes, c’est le pouvoir discrétionnaire de la grâce divine qui peut changer le plomb du mal dans l’or de l’élection. Chez Nietzsche, ce rôle de deus ex machina sera joué par « l’éternel retour ».

L’anti-idéalisme et le nominalisme

L’anti-idéalisme radical de Nietzsche s’affiche comme une nouvelle croisade :

« Renverser les idoles (et par « idoles », j’entends tout « idéal »), telle est mon affaire » [33]. Il fait penser à Luther, qui voulut aussi renverser toutes les « idoles » du catholicisme, pour privilégier la foi seule. Seul changement : la foi de Nietzsche est la foi en l’immoralité. « Ils croient encore tous à « l’idéal »… Je suis le premier immoraliste. » [34]

Cet anti-idéalisme s’exprime aussi par un nominalisme agressif tout à fait dans la tradition luthéro-calviniste : « il serait temps de se libérer de la duperie des mots » [35] . Tout comme Hobbes, il remet en cause la notion même d’ « être »: « Héraclite, dont la fréquentation me met plus à l’aise et me réconforte plus qu’aucun autre (…) le devenir impliquant le refus de la notion même d’ « être » — en cela, il me faut reconnaître en tout cas la pensée la plus proche de la mienne qui ait jamais été conçue » . [36]

Selon l’habitude des nominalistes, il met à l’index une longue liste de concepts, qu’il considère comme de pures chimères : « Ce que l’humanité a jusqu’ici pris au sérieux, ce ne sont même pas des réalités, mais de simples chimères, ou, à strictement parler, des mensonges nés des mauvais instincts des natures malades, et, au sens le plus profond, nuisibles – toutes ces notions de « Dieu », « âme », « vertu », « péché », « au-delà », « vérité », « vie éternelle » (…) Quel sens ont ces notions mensongères, ces notions auxiliaires de la morale : « âme », « esprit », « libre arbitre », « Dieu », si ce n’est de celui de ruiner physiologiquement l’humanité ? »[37].

Ces chimères sont des mensonges créés de toute pièce par les prêtres : « la « Loi », la « volonté de Dieu », le « Livre Saint », l’inspiration » — autant de mots (…) avec lesquels le prêtre maintient son pouvoir »[38].

La théorie nominaliste des chimères finit par s’étendre, il est vrai, bien au-delà de ce qu’osait faire Hobbes, puisqu’elle vise désormais le christianisme tout entier, « ce pur monde de fiction »[39], et Dieu même, auquel s’étend le stigmate de la Chute: « …lui si pâle, si débile, si décadent* » et : « Déchéance d’un Dieu : Dieu se fit « chose en soi ».[40]

Il reconnaît comme l’un des siens Pilate, avec sa « morgue distinguée », qui a permis d’enrichir l’Evangile de « l’unique mot qui ait de la valeur – qui est sa critique, qui est même sa ruine : « qu’est-ce que la vérité ! » »[41]. Il faut ici souligner le point d’exclamation par lequel Nietzsche remplace de sa main ce qui fut un point d’interrogation, dans la fameuse question adressée par Pilate à Jésus. La vérité n’existant pas, elle ne peut même pas faire l’objet d’une question. Pour le Pilate enrôlé par Nietzsche, la vérité est chimère !

Selon le canon du nominalisme de combat, c’est toute la logique aristotélicienne qui est à remettre en cause. Là encore on croit reconnaître la plume même de Hobbes ou de Bentham: « Il ne faut user de la « cause » et de l’« effet » que comme des purs concepts c’est-à-dire comme des fictions conventionnelles qui servent à désigner, à se mettre d’accord, nullement à expliquer quoi que ce soit » (…) « C’est nous seuls qui avons inventé comme autant de fictions la cause, la succession, la réciprocité, la relativité, l’obligation, le nombre, la loi, la liberté, la raison, la fin. »[42]

Selon Nietzsche toute la philosophie moderne, depuis Descartes, s’attaque au concept de l’âme, sous le couvert de critiquer les notions de sujet et de verbe. La philosophie la plus récente, est sceptique et anti-chrétienne, dit-il. Croire à « l’âme » est aussi vain que de croire à la grammaire ou aux mots. Commençons par détruire la grammaire, le reste suivra. La mort du langage, la mort de l’âme et la mort de Dieu sont simultanées.

Bref, il faut fuir les chimères du langage et se faire ermite et s’enterrer dans la terre: « ce sont de beaux mots chatoyants, cliquetants, solennels, que ceux de probité, d’amour du vrai, d’amour de la sagesse, de sacrifice à la connaissance, d’héroïsme du vrai (…) Mais quant à nous ermites et marmottes, il y a beau temps que nous sommes persuadés dans le secret de nos consciences d’anachorètes, que tout ce faste verbal n’est rien, lui non plus, que défroque mensongère, parure abusive, poudre d’or frelatée. »[43]

Nietzsche, tout en se proclamant athée affiche, on le voit, les principaux traits structurels du luthéro-calvinisme, le sens aigu de sa propre prédestination, un solide nominalisme et la foi absolue dans son système.

Il en adopte aussi la philosophie politique.

Avant tout, il n’est pas question de remettre en question l’ordre régnant. « Ce saint anarchiste [Jésus] qui appela le bas peuple, les rebuts et les pêcheurs, la Tchandala au sein du judaïsme, à contester l’ordre régnant (…) était un criminel politique. »[44] Pour l’ « aristocrate » Nietzsche, la doctrine des droits égaux pour tous est un « poison »[45]. Il s’accommode fort bien de l’idée d’une inégalité structurelle et politique entre les élus et le reste de l’humanité.

Le fait que la pensée de Nietzsche soit « structurellement » luthéro-calviniste n’empêche pas bien entendu des divergences notamment avec le système de Calvin.

En « luthérien » il s’oppose ainsi à l’activisme puritain des calvinistes qu’il diagnostique chez « ces infatigables, ces inévitables utilitaristes anglais »[46]: « a-t-on bien réfléchi que ce goût du travail qui caractérise l’époque moderne, cette assiduité bruyante, avare de son temps, fière d’elle-même, sottement fière, nous dresse et nous prépare mieux que tout à l’incroyance ?. (…) La fièvre d’activité (…) a fini par détruire l’instinct religieux. On peut ranger parmi ces indifférents à la religion la majorité des protestants allemands des classes moyennes. » [47]

Se jugeant chargé d’établir la nouvelle morale, il se trouve en directe contradiction avec le puritanisme calviniste : « un moraliste n’est-ce pas le contraire d’un puritain ? Car le moraliste est un penseur qui considère la morale comme douteuse, hypothétique, bref comme un problème. »[48]

Il attaque au cœur la soi-disant moralité puritaine, ou encore « la moralité anglaise », en en soulignant la fondamentale hypocrisie : « Tous font l’apologie de la moralité anglaise, parce qu’elle est celle qui sert le mieux l’humanité ou « l’intérêt général » ou « le bonheur du plus grand nombre » — non, le bonheur de l’Angleterre. »

Il n’épargne pas non plus l’utilitarisme qui en découle : « Le bien être de tous, loin d’être un idéal, n’est qu’un vomitif (…) C’est une espèce d’homme modeste et foncièrement médiocre, que ces utilitaristes anglais. »[49]

« Une morale d’esclaves est essentiellement une morale de l’utilité. C’est d’elle que procède l’antithèse fausse du bon et du méchant ».[50]

Contre Calvin, qui donnait une certaine valeur sémiotique aux œuvres des élus, il prend fortement le parti de Luther qui déniait toute valeur aux « œuvres » : « le succès a toujours été le plus grand des menteurs et « l’œuvre » est par elle-même un succès ».[51]

Il cite d’ailleurs Luther même à ce sujet : « Pour reprendre en l’approfondissant une vieille formule théologique, ce qui décide ici, ce qui fixe le rang, ce ne sont pas les œuvres, mais la foi. C’est je ne sais quelle certitude fondamentale qu’une âme aristocratique possède au sujet d’elle-même, quelque chose qu’il est impossible de chercher, de trouver, et peut-être même de perdre ».[52]

 

Le renversement des valeurs

Le 19ème siècle avec la révolution industrielle semblait se prêter assez bien au renversement prôné par Nietzsche. D’ailleurs, il ne fut pas seul à le faire, et beaucoup de renverseurs se pressaient au balcon de l’histoire.

Déjà Marx avait pris nettement position dans la course aux renversements : « La critique de la religion aboutit à cet enseignement que l’homme est pour l’homme l’être suprême, c’est-à-dire l’impératif catégorique de renverser tous les rapports qui font de l’homme un être humilié, asservi, abandonné, méprisable. »[53] Pour Marx, « le fondement de la critique religieuse est : c’est l’homme qui fait la religion », et non la religion qui fait l’homme.

Ces penseurs « renverseurs », assez curieusement, semblent négliger le fait que le renversement qu’ils veulent introduire n’est jamais qu’un retour à l’ordre païen.

Quoi qu’on pense du christianisme, on est bien obligé de reconnaître le caractère indubitablement « renverseur », révolutionnaire, de la pensée du Christ. Avant lui, il y avait les forts et les faibles, les puissants et les misérables. Après lui, il y a un vacillement absolu dans l’ordre de préséance. Les valeurs du Christ sont « folie pour les Grecs et scandale pour les Juifs ». Nietzsche lui-même est obligé d’en convenir, même si c’est pour rejeter avec haine ce renversement chrétien : « L’inestimable mot de Paul : « Ce qu’il y a de faible dans le monde, ce qu’il y a de fou, ce qui est sans naissance et ce qui est méprisé, voilà ce que Dieu a choisi », voilà la formule, in hoc signo la décadence a vaincu. (…) Nous sommes tous crucifiés, par conséquent nous sommes tous divins… » [54]

Quoi de plus clair ? L’ultime renverseur fut bien le Christ. Nietzsche, l’Antéchrist, va cependant essayer de le dépasser sur ce terrain.

« Je condamne le christianisme, j’élève contre l’église chrétienne la plus terrible des accusations qu’aucun accusateur ait porté sur les lèvres. Elle est pour moi la plus haute des corruptions concevables (…) De chaque valeur elle a fait une non-valeur, de chaque vérité un mensonge, de chaque rectitude une bassesse d’âme. »[55]

Plus il étudie la question, plus il est saisi de dégoût contre le christianisme et le retournement, l’inversion radicale qu’il a introduit : « Les modernes ne sentent plus le comble de l’horreur qu’il y avait pour le goût antique dans la formule paradoxale du « Dieu en croix ». Jamais et nulle part on n’avait vu un retournement aussi hardi, aussi sinistre, aussi inquiétant, aussi énigmatique : cette formule annonçait le renversement de toutes les valeurs antiques. » [56]

Nietzsche était tout simplement jaloux de la « hardiesse » du Christ. Il tenta de le dépasser en revenant plus ou moins piteusement à la morale des forts, ce qui choqua certes le bourgeois, mais qui, sur le plan philosophique, bien loin de représenter une innovation de la taille métaphysique que fut celle du Christ, nous semble une simple copie des mœurs de la barbarie. En somme ce que nous propose Nietzsche tient en une phrase — bien peu évangélique, nous n’en disconviendrons pas : « Vivre c’est essentiellement dépouiller, blesser, violenter le faible et l’étranger. »[57]

Un aspect important de ce que l’on pourrait appeler le « luthéranisme » nietzschéen, dans son radicalisme révolutionnaire, par opposition aux aspects ambigus du calvinisme puritain qui lui serviraient de repoussoir, est sa déclaration de guerre au mensonge et à l’hypocrisie des « saints ».

« L’humanité a jusqu’ici été gouvernée par les laissés pour compte, les fourbes vindicatifs, par les prétendus « saints », ces dénégateurs du monde et ces profanateurs de l’homme. »[58]

Le mensonge est le signe de la décadence : « les décadents ont besoin du mensonge – c’est l’une des conditions de leur survie. »[59]

Le mensonge s’étend à l’humanité entière : « Le mensonge de l’idéal fut jusqu’ici l’anathème jeté sur la réalité, et l’humanité même en est devenue mensongère et fausse. » [60] Ce sont les théologiens qui sont les plus menteurs: « Le mensonge pour seule liberté – c’est à quoi je décèle le théologien prédestiné. »[61]

« La « foi » est le veto contre la science – in praxi le mensonge à tout prix. »[62]

« Je voudrais faire la question décisive : y a-t-il seulement opposition entre mensonge et conviction ? » … « l’homme de parti devient nécessairement menteur. »[63]

Le philosophe en lui ne tolère plus l’hypocrisie, le laisser aller, la déchéance, le mensonge de la moralité de son temps.

« C’est la danse de l’esprit en nous qui ne tolèrent plus les litanies des puritains, les sermons des moralistes et les maximes vertueuses des bonnes et braves gens. »[64]

Le mensonge est un thème riche. Nietzsche le décèle à l’œuvre en Allemagne : « saisir au fond ce qu’est la philosophie allemande : une théologie captieuse… Les Souabes sont en Allemagne les plus parfaits menteurs, ils mentent innocemment. »[65] La philosophie allemande est une terre féconde pour l’hypocrisie : « La tartuferie raide et vertueuse avec laquelle le vieux Kant nous attire dans les entiers tortueux de sa dialectique. »[66]

Plus loin il s’en prend à nouveau aux piétistes du pays souabe « qui raccommodent avec le « doigt de Dieu » la piteuse quotidienneté et le relent domestique de leur existence en prodige de « grâce », de « providence », « d’expérience de salut ».

Les Anglais ne trouvent pas davantage grâce à ses yeux : « Ce vieux vice anglais , le cant, qui est la tartuferie morale cachée sous la forme de l’esprit scientifique ».[67]

Le mensonge et l’hypocrisie se retrouve chez Luther même : « La « foi », chez Luther par exemple, ne fut de tout temps qu’un habit, un prétexte, un paravent derrière quoi les instincts jouaient leur partie – une ingénieuse cécité sur la prédominance de certains instincts… »[68]

Il attaque, non sans une réelle contradiction avec son propre sentiment d’élection, mais avec une fraîcheur de ton qui ne peut que servir notre propos, la prétention et la suffisance des « élus »: « une fois pour toutes, on s’est mis soi-même, on a mis la « communauté », les « bons » et les « justes », dans un camp, celui de la « vérité » — et le reste, « le monde », on l’a mis dans l’autre…

Des petits malotrus, cagots et menteurs commencèrent d’accaparer les notions de « dieu, « vérité », « lumière », « esprit », « amour », « sagesse », « vie » pratiquement comme des synonymes de soi, pour tracer une limite entre soi et le monde (…) comme si le « chrétien » seul était le sens, le sel, la mesure, enfin le dernier jugement de la totalité du reste. » [69]

La racine de l’hypocrisie et de la duplicité, il croie la trouver dans le « cynisme logicien » de l’apôtre Paul : « Ne jugez pas ! disent-ils, mais ils envoient en enfer tout ce qui est sur leur route. » … « Ah cette humble et pudique et miséricordieuse hypocrisie ! »[70]

L’arrogance de Paul, ce « génie dans la haine »[71], et celle des « saints », est sans limite. Ils se croient élus pour juger le monde et les anges mêmes ! Saint Paul n’écrit-il pas : « Ne savez-vous pas que les saints jugeront le monde (…) ne savez-vous pas que nous jugerons les anges ? »[72]

Avec une remarquable acuité, non dénuée d’une tout aussi remarquable cécité sur son propre cas, Nietzsche dissèque le manichéisme des prédestinés : « Dès lors que pour sa personne on veut être un « élu de Dieu » — ou un « temple de Dieu », ou un « juge des anges » — tout autre principe de choix, par exemple selon la rectitude, selon l’esprit, (…) selon la beauté et la liberté du cœur, est tout simplement le mal en soi. »[73]

Renverser Luther

 

Nietzsche doit beaucoup à Luther mais il ne lui pardonne pas d’avoir en quelque sorte sauvé le christianisme par la Réforme, au moment où il allait disparaître sous ses péchés. Mais le protestantisme ne trouve guère grâce à ses yeux : « [les Allemands] ont aussi le type de christianisme le plus malpropre qui soit, le plus incurable, le plus irréfutable, ils ont le protestantisme sur la conscience… »[74]

Le protestantisme est irréfutable, mais il s’efforce de le retourner contre lui-même, de le renverser, à son tour.

Pour lui tout tient en ce que « le gros mensonge de l’immortalité de la personne détruit toute raison, toute nature dans l’instinct (…) Vivre de telle sorte que vivre n’a plus aucun sens, cela va devenir le « sens » de la vie… A quoi bon le sens communautaire, (…) à quoi bon collaborer, se fier, favoriser et poursuivre un quelconque bien général ? »[75]. Ceci conduit à la conclusion suivante : du fait que chaque « âme immortelle » occupe le même rang que chacune, se produit une « exaltation infinie » de « l’égoïsme sous toutes ses formes», qu’il faut stigmatiser avec « mépris ».

Cela ressemble fort à une critique ultra-luthérienne de Luther lui-même. Il critique Luther parce que le protestantisme permet à tout un chacun de se croire élu, de croire sa propre âme immortelle, alors que l’élection est réservée en fait à de très rares élus. Mais Nietzsche reste « structurellement » ultra-luthérien en ce qu’il met au-dessus de tout le sentiment de sa propre élection.

Il reste parfaitement conscient de la contradiction intime qu’il y a pour lui à s’attaquer à ses propres racines quand il fustige « le monde des clercs allemands constitué pour les trois quarts de fils de pasteurs et de maîtres d’école. » [76]

Son père était pasteur protestant, on l’a dit, et Nietzsche est philosophe. Il faut régler les comptes, mais non avec le père vénéré, mais plutôt avec un grand père lointain: « le pasteur protestant est le grand père de la philosophie allemande, et le protestantisme son peccatum originale. Définition du protestantisme : hémiplégie du christianisme – et de la raison… » [77].

Nietzsche doit se résoudre à porter une estocade finale à Luther et à tous les théologiens, qui lui restent dans la gorge. « Le succès de Kant n’est qu’un succès de théologien : à l’instar de Luther, à l’instar de Leibniz, Kant n’était qu’un frein. »

Luther a enlevé à l’homme son libre arbitre et même sa volonté. « Jadis on donnait à l’homme le « libre arbitre » : aujourd’hui nous lui avons même repris le vouloir. »[78]

L’un des dogmes centraux de Luther, cet « épileptique du concept », est taillé en pièces : « La notion de faute et de punition, y compris la doctrine de la « grâce », de la « rédemption », de la « rémission » — mensonges d’un bout à l’autre (…) inventées pour détruire en l’homme le sens des causes : elles sont l’attentat contre la notion de cause et d’effet ! »[79]

Auto-contradiction

Le problème c’est que dans cette rage anti-luthérienne, il finit logiquement par se tourner contre lui-même. Dans le 2ème article sa Loi contre le christianisme, on lit ceci: « on sera plus dur envers un protestant qu’envers un catholique, plus dur envers un protestant libéral qu’envers un puritain. Plus on s’approche de la science, plus grand est le crime d’être chrétien. Le criminel des criminels est par conséquent le philosophe. » Nietzsche, philosophe aveugle à sa proximité structurelle avec le protestantisme libéral, se porte inconsciemment à lui-même l’accusation majeure. Si la philosophie est le crime des crimes, c’est donc qu’il ne veut plus de la philosophie. Elle est encore trop luthérienne, trop tiède, trop limitée. Il lui faut désormais s’élever au-delà de toutes les limites morales .

Ce faisant, Nietzsche reste parfaitement conscient de sa propre et profonde contradiction, de son propre mensonge, et de sa propre hypocrisie :

« N’écrit-on pas des livres pour dissimuler ce qu’on cache au fond de soi ? »[80]

« « Toute philosophie est une façade » — tel est le jugement du philosophe » [81]

« Toute philosophie dissimule une autre philosophie, toute opinion est une cachette, toute parole peut être un masque. » [82]

Il est assez conscient de cette duplicité pour la revendiquer clairement, comme un défi ultime, et auto annihilateur : « Je suis une chose, ce que j’écris en est une autre. (…) Indépendamment du fait que je suis un décadent, j’en suis également tout le contraire. »[83]

D’après ses propres analyses, il doit cette « décadence » à son père et à Luther. C’est cela que son bistouri sans concession a fini par trouver au cœur de son esprit. C’est cela qu’il s’agit de « renier », comme dans une évocation subliminale du Reniement du Christ par Pierre sur le Mont des Oliviers : « Maintenant je vous ordonne de me perdre et de vous trouver ; et ce n’est qu’après que vous m’aurez tous renié que je vous reviendrai. »[84]

Nietzsche singe le Christ jusqu’à la croix et à la résurrection. Il le singe jusqu’à se vouloir en sauveur de l’humanité, qu’il méprise tant.

Le philosophe est en effet « l’homme qui se sent responsable de l’évolution globale de l’humanité. »[85]

« Les véritables philosophes sont ceux qui commandent et légifèrent. Ils disent : « voici ce qui doit être ! ». Ce sont eux qui déterminent le sens et le pourquoi de l’évolution humaine. Leur volonté de vérité est volonté de puissance. »[86]

Ce sont des « pionniers de l’humanité », « la mauvaise conscience de leur temps ».

Une responsabilité suprême incombe à Nietzsche: « Ma tâche : préparer un moment de sublime prise de conscience de l’humanité, un grand midi où elle puisse regarder en arrière, et devant elle, (…) et poser globalement la question : pourquoi ? à quoi bon ? ».

Il n’est pas certain que ce soit pour le bonheur final de l’humanité. Mais qu’importe ? Le bonheur ne compte pas. Seule compte finalement la puissance : « Qu’est-ce qui est bon ? – Tout ce qui élève dans l’homme le sentiment de la puissance, la volonté de puissance, la puissance elle-même. »[87]

Nietzsche admirait Napoléon, parce que son but était de faire de l’Europe une unité politique et économique et « d’instaurer un gouvernement mondial »[88]. Il prévoyait que le XXème siècle serait le siècle de « la lutte pour la domination universelle » et prophétisait l’avènement d’une humanité supra-nationale et nomade. Mais il prévoyait aussi que le pire était à venir, car « la démocratisation de l’Europe tendra à produire un type d’hommes préparés le plus subtilement du monde à l’esclavage. »[89]




[1] Ecce Homo 1, §1

[2] Ibid.

[3] Par delà le bien et le mal, 18

[4] L’Antéchrist,45

[5] L’Antéchrist,45

[6] L’Anté Christ, 58

[7] Loi contre le christianisme du 30 septembre 1888. Guerre à mort contre : le vice. Le vice est le christianisme.

Par exemple 6ème article : « on nommera l’histoire « sainte » du nom qu’elle mérite, étant l’histoire maudite, on utilisera les mots « Dieu », « Sauveur », « Rédempteur », Saint » pour injurier, pour marquer les criminels. »

[8] L’Antéchrist, 62

[9] Ecce Homo

[10] L’Antéchrist, 57

[11] Ecce Homo

[12] Par delà le bien et le mal, 202

[13] Par delà le bien et le mal, 267

[14] Ecce Homo

[15] L’Antéchrist, 43

[16] Par delà le bien et le mal, 270

[17] L’Antéchrist,

[18] L’Antéchrist,27

[19] Par delà le bien et le mal, 61

[20] Par delà le bien et le mal, 273

[21] L’Antéchrist,62

[22] Par delà le bien et le mal, 43

[23] Par delà le bien et le mal,284

[24] Par delà le bien et le mal, 44

[25] Par delà le bien et le mal,260

[26] cité in Par delà le bien et le mal,266

[27] Ecce Homo

[28] Ecce Homo

[29] Ecce Homo

[30] L’Antéchrist, 24

[31] Par delà le bien et le mal, 34

[32] Par delà le bien et le mal,44

[33] Ecce Homo

[34] Ecce Homo

[35] Par delà le bien et le mal,16

[36] Ecce Homo

[37] Ecce Homo

[38] L’Antéchrist,55

[39] L’Antéchrist,15

[40] L’Antéchrist,17

[41] L’Antéchrist,46

[42] Par delà le bien et le mal,21

[43] Par delà le bien et le mal,230

[44] L’Antéchrist,27

[45] L’Antéchrist,43

[46] Par delà le bien et le mal,228

[47] Par delà le bien et le mal,58

[48] Par delà le bien et le mal,228

[49] Par delà le bien et le mal,228

[50] Par delà le bien et le mal,260

[51] Par delà le bien et le mal,269

[52] Par delà le bien et le mal,286

[53] in Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel

[54] L’Antéchrist,51

[55] L’Antéchrist,61

[56] Par delà le bien et le mal,46

[57] Par delà le bien et le mal,259

[58] L’Antéchrist,55

[59] Ecce Homo

[60] Ecce Homo

[61] L’Antéchrist,52

[62] L’Antéchrist,47

[63] L’Antéchrist,55

[64] Par delà le bien et le mal,212

[65] L’Antéchrist,60

[66] Par delà le bien et le mal,5

[67] Par delà le bien et le mal,228

[68] L’Antéchrist,39

[69] L’Antéchrist,44

[70] L’Antéchrist,44

[71] L’Antéchrist,42

[72] 1 Co 6,2-3

[73] L’Antéchrist,45

[74] L’Antéchrist,61

[75] L’Antéchrist,43

[76] L’Antéchrist,10

[77] L’Antéchrist,10

[78] L’Antéchrist,14

[79] L’Antéchrist,49

[80] Par delà le bien et le mal,289

[81] Par delà le bien et le mal,289

[82] Par delà le bien et le mal,289

[83] Ecce Homo

[84] Ibid.

[85] Par delà le bien et le mal,61

[86] Par delà le bien et le mal,211

[87] L’Antéchrist,

[88] Ecce Homo

[89] Par delà le bien et le mal,242

Planète mondiale

Jeudi 18 mai 2006

Mosaïque Musée de Tripoli détail

La mondialisation (la circulation mondiale des biens et des signes) fait proliférer les abstractions économiques et les idéologies (que ce soit le concept de “marché libre” ou celui de “bien commun”). Mais la res publica mondiale reste sans contenu politique tangible. Les notions d’“intérêt mondial” et de “bien mondial” sont particulièrement difficiles à définir et à défendre.

 

Par ailleurs, la mondialisation s’appuie sur l’explosion des techniques de manipulation de l’abstraction. Quoi de plus abstrait que le virtuel? Nouvel alphabet, le virtuel s’est imposé comme un outil efficace, mêlant le visible et l’intelligible, l’image et le langage (images de synthèse, simulation numérique) ou hybridant le monde réel et le monde virtuel.

 

 

La mondialisation et la virtualisation convergent, se renforcent l’une l’autre, et mélangent intimement jusqu’à les confondre ces deux formes très différentes d’abstraction : l’abstraction de l’argent et des nombres, d’une part, l’abstraction des idées et des essences, d’autre part.

Cette confusion est source d’amalgames et de brouillages, aux conséquences sociales et politiques.

 

Cela non plus n’est pas un phénomène nouveau, ni d’ailleurs le désenchantement et les rejets qu’elle suscite. Ce qui est nouveau, c’est l’empire qu’elle a pris sur les esprits, son extension universelle, et la faiblesse de la riposte.

 

Comment définir les conditions de possibilité politique et éthique de la “civilisation-monde” dans une telle confusion? Comment en réguler l’émergence? Pour quelles fins, pour quel projet mondial? La « compression planétaire » des peuples du monde conduit progressivement et inévitablement à la formationd’une communauté mondiale de facto. Elle préfigure l’émergence d’une “planète des esprits”[1], capable d’initier une nouvelle renaissance.

 

Ce qu’il est convenu d’appeler la Renaissance (européenne) tient symboliquement en trois dates: 1454, 1492, 1517. Trois noms la ponctuent: Gütenberg, Colomb, Luther. Trois inventions la résument: l’imprimerie, l’Amérique, la Réforme.

Comme il y a plus de cinq siècles, nous assistons aujourd’hui à l’invention quasi simultanée d’une nouvelle imprimerie et d’une nouvelle Amérique. La nouvelle imprimerie, c’est le numérique. La nouvelle Amérique, c’est le cyberespace, comme continent abstrait, indéfini.

Il nous reste à inventer la nouvelle Réforme.

 

Comme jadis Luther, il faudrait tonner contre les "indulgences" accordées aux paradis fiscaux, et aux monopoles, à l’heure des rendements croissants et des énormes valorisations boursières qu’ils autorisent ; contre les indulgences dont bénéficient les lobbies et les groupes d’intérêts privés, à l’heure de la crise du bien commun et de la faiblesse de l’intérêt général; contre les indulgences du droit à l’égard des forts et des puissants, à l’heure où les fractures s’accroissent, où la notion même de “justice sociale” est tournée en dérision.

 

Nous attendons cette Réforme, et la création du sens dont notre civilisation planétaire manque encore.

 

Il nous faut donner un sens, en effet, à ce phénomène colossal, à cette phase prodigieuse et sans doute décisive de l’évolution humaine, la compression accélérée de la planète.

Depuis les origines, l’humanité entière a été brassée, mélangée. Ce qui est nouveau, c’est la rapidité, l’intensité de ce serrage planétaire, la puissance de la mise en contact, l’intensité de la chaleur[2] dégagée par la friction des peuples.

Cette compression ne provoque pas seulement une sensation (provisoire) d’étouffement. C’est aussi un facteur déclencheur de complexification, de convergence, d’unification.

La compression planétaire facilite la montée de l’angoisse, la peur de sombrer dans la masse informe, de disparaître dans la laideur et l’uniformité. Mais elle produit aussi un sentiment d’exaltation, pour ceux qui ressentent dans toutes leurs fibres qu’ils participent à la poussée, à la montée de l’Histoire.

Moment-clé, où l’on pourrait prophétiser l’amorce d’une convergence des esprits, et même le réticent début d’une lente convergence des religions.

 

La notion de “compression planétaire” ne recouvre pas le concept de “mondialisation”. La mondialisation est d’essence spatiale, elle est faite d’expansion territoriale: il suffit d’évoquer les diverses formes de mondialisation que furent les impérialismes, les colonialismes et aujourd’hui la conquête des marchés et des réseaux.

La compression planétaire implique quant à elle une élévation de “température psychique". Il s’agit bien d’une mondialisation, mais d’essence psychique, et même spirituelle.

 

La conscience individuelle progresse aussi par « compression psychique ». Toute conscience peut avoir ardeur à croître ou au contraire renoncer à croître. Elle peut résister plus ou moins à son propre désenchantement, à une sorte de nausée ontologique, un ennui de soi. C’est la conscience qui peut décider de prendre “goût” au Monde, ou au contraire peut se laisser étouffer par lui. Lorsque, à certains moments de l’évolution, la tension de conscience croît dangereusement, ce sont cette foi, cette ardeur, ce goût de vivre et de grandir, qui font presque toute la différence.

 

La compression psychique est avant tout un phénomène social et même mondial. On ne peut converger seul. On ne peut converger qu’avec de l’autre, avec les autres. Nous sommes confrontés à la perspective de nous unifier avec le monde des autres. Il vaudrait mieux que ce soit de bon gré, et que cette unification ne nous uniformise pas, par abstraction, par homogénéisation et par réduction au plus petit commun dénominateur.

 

La mondialisation actuelle, qui est d’ordre économique et technologique, favorise une unification abstraite, numérique et unidimensionnelle. La mondialisation culturelle, politique ou éthique devrait favoriser en revanche une convergence, une idée, un sens.

Il y a toujours un retard de l’esprit sur l’événement. Mais aujourd’hui l’esprit est particulièrement en retard, parce que les événements se précipitent. La mondialisation de la planète des esprits est en retard sur la mondialisation des nombres et des procédures.

 

Mais la compression de la couche pensante commence à produire des effets.

La “noosphère” annoncée par Teilhard il y a plus d’un demi-siècle commence à prendre des formes tangibles.

La Noosphère est le nom donné par Teilhard de Chardin à l’« enveloppe de substance pensante » qui commence à planer au-dessus du monde. C’est une « sphère de consciences arc-boutées », une « immense machine à penser », le siège d’un « organisme pan-terrestre », muni d’un système propre de connexions et d’échanges internes, et d’un « réseau serré de liaisons planétaires ».

La Noosphère se comprime et se compénètre organiquement, d’où une tension croissante, que nous ressentons tous.

Elle se traduit aussi par l’apparition d’une « mémoire collective » de l’humanité, et par l’émergence progressive d’une « vision commune. »

Des notions comme le “patrimoine commun de l’humanité” ont aujourd’hui acquis un droit de cité mondial. Mais il nous reste beaucoup à travailler pour une “vision commune”. Il nous faut prendre conscience de notre destin, de notre convergence.

 

Qu’est-ce que le “fait” de la noogénèse — s’il était reconnu politiquement — entraînerait comme conséquences ?

 

D’abord, cela signifierait que l’humanité n’est plus cette « abstraction » que les nominalistes (Occam, Hobbes, Bentham, Mill, Hayek, Nozick) traitaient de « fiction » et de « chimère ». L’humanité “saurait” enfin qu’elle est un “Tout”, qu’elle est une oeuvre à accomplir, une passion à entretenir. Elle possèderait enfin, au-dessus du “push” économique, le “pull” d’une puissance psychique, d’une vision rassurante. Ensuite, cela signifierait l’avènement de l’autre. L’autre reconnu comme notre richesse. La “montée de l’autre” reconnue comme montée du sens.

 

Au moment où mondialisation, abstraction, virtualisation, représentent autant de dangers pour la notion même d’altérité, la place laissée à “l’autre” en tant qu’autre (l’hors-norme, l’impensé, l’imprévisible, mais aussi le plus défavorisé, le moins armé, le plus faible) est le meilleur indicateur de la santé de la civilisation-monde. C’est aussi la source ultime de son sens.

L’Autre constitue notre bien commun mondial le plus précieux.

 

 




[1] Cf. Philippe Quéau. La planète des esprits. Pour une politique du cyberespace. Ed. Odile Jacob. Nov. 2000

[2] Selon l’expression de Teilhard de Chardin, l’humanité est comme un “gaz qui se comprime” et qui “s’échauffe”.

 

Faucon pélerin

Lundi 15 mai 2006

Cette fin de semaine, j’ai assisté à une démonstration de chasse au faucon à El Kouassem, près de la belle Kasbah de Boulaouane. Des chasseurs hiératiques vêtus de blanc arboraient fièrement leurs faucons sur le poing, comme des fleurs de plumes, aux racines assassines. Un lâcher de tourterelle eut lieu. Le faucon prit son envol, tourna un moment dans le radieux bol de bleu dur, et fila en lignes souples, on pourrait dire calligraphiées, vers la tendre proie. La serre eut raison sans délai de la chair. Et l’oiseau fier se mit à la becquée. Il commença par décapiter la tourterelle. Puis il déjeuna, de sang et d’entrailles.

Quand il fut repus, son maître l’encapuchonna, pour le rendre à sa méditation aveugle.

L’Université de l’Universel

Lundi 15 mai 2006

Dance Matisse.jpg

L’université de demain devra être une université réellement universelle. Elle devra contribuer à créer une véritable culture mondiale, au-delà des tribalismes, des nationalismes et des culturalismes. Une telle universalité est-elle seulement possible? Quelle serait l’essence d’une civilisation mondiale? Serait-elle compatible avec les Etats-nations et les cultures régionales ? Permettrait-elle, dans l’urgence actuelle, l’émergence d’une nouvelle identité humaine et de mieux définir la vocation fondamentale de l’homme? Comment promouvoir un ensemble de valeurs universelles sur lesquelles l’humanité tout entière pourrait s’entendre? Et d’ailleurs, comment garantir que l’idée même d’universel est bien universelle, c’est-à-dire également reçue par la diversité des cultures? C’est à ces questions que l’université de demain devra s’attacher.

La cherté de l’énergie, aujourd’hui, comme l’éclatement de la bulle Internet, hier, illustrent assez bien la confusion générale dans laquelle les dirigeants actuels de la planète Terre se trouvent. Ces soubresauts montrent leur ignorance quant à la stratégie à long terme la plus souhaitable, ou quant à la définition de « l’intérêt mondial ». Comme à l’accoutumé, le discours dominant prétend laisser à des forces anonymes le soin de définir ce qui devrait relever d’un choix rationnel et démocratique. Mais ni la raison, ni la démocratie, ne semblent pouvoir prévaloir au niveau d’une putative gouvernance mondiale – alors que les mêmes objectifs de rationalisation ou de démocratisation semblent être préconisés avec insistance aux niveaux inférieurs. Tout se passe comme si la raison et la démocratie, c’était théoriquement bon pour tous les états du monde pris un à un, mais pas pour tous les états du monde pris comme collectivité planétaire.

Pour expliquer cette crise récurrente de l’état du monde, on pourrait énumérer les facteurs explicatifs (explosion démographique, développement non maîtrisé, progrès technologique à effets révolutionnaires, modifications des rapports de force géo-politiques, déséquilibres géo-financiers,…) mais cette liste indicative reste insuffisante. Les technologies de la communication et de l’information, pour prendre un exemple, sont porteuses de ruptures qui vont bien au-delà des technologies elles-mêmes, et qui touchent aussi à la nature même de notre rapport au monde, à notre manière de le représenter et d’agir sur lui, à notre capacité de fonder un nouveau lien social, à l’échelle de la planète.

Il est essentiel d’évaluer correctement le degré de la révolution en cours. Est-ce une simple péripétie trentenaire, comme dans les cycles de Kondratieff, ou d’une nouvelle révolution industrielle? Ou bien s’agit-il d’une coupure plus profonde encore? Nous opterons ici résolument pour cette troisième voie d’exploration. Chacun sait l’importance historique qu’eurent l’alphabet ou l’imprimerie. A notre sens, et pour en saisir toute la portée, la révolution du numérique et du virtuel doit précisément être comparées à l’apparition de l’alphabet, venu jadis remplacer les hiéroglyphes, et permettant ainsi le développement de la culture marchande syro-phénicienne, se substituant à la culture des scribes et des grands prêtres de l’Egypte, et ouvrant dès lors l’espace méditerranéen à l’échange des biens et des idées. On peut aussi évoquer l’impact de l’invention de Gutenberg à la fin du 15ème siècle. Ce fut la condition catalytique de la Renaissance européenne et du développement d’une industrie s’appuyant sur de nouveaux savoirs aisément capitalisables et diffusables. Comme aujourd’hui Internet dans certains pays, l’imprimerie fut un temps crainte des pouvoirs publics. Le roi François 1er signa le 15 janvier 1535 une ordonnance interdisant l’imprimerie, sous peine de mort, à la demande de la Sorbonne (sic), alors dominée par le parti catholique et voyant d’un mauvais oeil l’usage subversif que les Réformateurs en faisaient.

Si nous insistons sur ces analogies (l’alphabet, l’imprimerie), c’est dans l’espoir d’attirer l’attention sur le fait que la révolution technologique actuelle n’est pas comparable simplement à l’apparition du téléphone ou de la télévision. Il s’agit en fait d’une coupure radicale dans l’histoire de nos moyens de représenter le monde, ou de ce que nous croyons savoir de lui. Nous pensons que des moyens de représentation nouveaux sont de nature à favoriser l’émergence de nouvelles intelligibilités, de nouveaux espaces de compréhension, de nouvelles visions. Il s’agit donc in fine de l’apparition, encore en gésine, d’une nouvelle vision des choses, et peut-être d’un homme nouveau, proportionné à cette nouvelle intelligibilité.

Les questions critiques sont très diverses : fins des utopies et guerres tribales, matérialisme transfrontière et égoïsmes nationaux, capitaux libres et ghettos humains. Mais notre difficulté à analyser la crise est avant tout une crise de la représentation, une crise de l’intelligence. Nous sommes en crise parce que nous ne maîtrisons plus intellectuellement et psychiquement notre destin collectif. Nous ne disposons plus des outils de compréhension adéquats. Nous n’avons pas de vision pour le monde. La planète est gérée à la petite semaine. Nous en sommes restés aux schémas du passé, qui ont montré leur inefficacité. Nous percevons mal notre situation réelle parce que nous sommes démunis des instruments d’intelligibilité nécessaires pour se colleter efficacement aux problèmes planétaires qui se multiplient.

Devant la surabondance des faits et des savoirs, devant la complexité des phénomènes et l’enchevêtrement des causes, devant la disparition des grandes machineries idéologiques, nous sommes pris de confusion. La confusion contemporaine est une confusion des plans de lecture et d’interprétation. Elle touche au langage (on confond les images et les réalités, les métaphores et les modèles, les mots et les concepts); elle touche à l’exercice des différents plans de l’esprit (on confond ses divers domaines d’intervention: la pensée claire et la pensée obscure, le songe et la raison). C’est aussi une confusion des valeurs, au sens économique comme au sens philosophique. L’éclatement des bulles financières et foncières, la mise en état de lévitation virtuelle des marchés spéculatifs, l’abstraction sans racine des grands indicateurs économiques ou de la valeur des monnaies, font de la « valeur » une notion désincarnée, la résultante de mécanismes anonymes, non humains, inhumains.

La confusion des valeurs se caractérise aussi par le renversement des fins et des moyens (les hommes sont asservis au Marché, l’économie du réel est soumise à des forces de spéculation virtuelles, la recherche fondamentale s’inféode aux exigences du court terme).

C’est enfin une confusion des niveaux de réalité et de vérité dans lesquels on nous invite à vivre: la simulation, la réalité virtuelle, la réalité augmentée, deviennent à l’occasion plus réelles que le réel, et contribuent ainsi à obscurcir notre compréhension de la nature du réel même.

Des courts-circuits planétaires font disparaître les fusibles politiques et sociaux, des points du globe jusqu’alors séparés par des distances géographiques considérables, sont désormais reliés dans le « temps réel » des TIC et les conteneurs circulent mondialement à un coût très bas. Le phénomène du court-circuit se traduit de plusieurs manières: la glocalisation, la désintermédiation, la dérégulation. La glocalisation, la contraction du local et du global, est un court-circuit territorial et géographique, du fait de la délocalisation et de la mondialisation, ou plutôt des mondialisations, celle des marchés, celle des capitaux, celles des informations, mais aussi celle de la pollution (ozone, nucléaire) et plus grave encore, celle de la déculturation. Le "glocal", c’est aussi l’apparition de "régions-monde", ou de "villes-mondes" comme ces incroyables mégalopoles (Mexico, 31 millions d’habitants en 2000, Sao Paulo, 26 millions…) qui deviennent à elles seules comme des pays ou des continents entiers. On compare ainsi le nombre des téléphones dans toute l’Afrique subsaharienne et à Manhattan. ces villes-mondes sont glocales par excellence: ancrées dans un territoire restreint, mais couvrant le monde de leurs liaisons symboliques, marchandes et financières.

La désintermédiation se traduit par l’éviction de toutes sortes d’intermédiaires rendus inutiles par les nouvelles technologies de distribution de biens ou de services immatériels (banques ou assurances directes, distribution des biens de consommation culturelle ou de logiciels). On sait que l’on peut désormais acheter sur Internet sans TVA et sans droits de douane les nombreux biens de la société de l’immatériel. Les Etats perdent leur pouvoirs de taxation sur ces flux immatériels qui leur échappent. Ceci n’est pas entièrement nouveau: les capitaux flottants dans l’océan du Marché avaient depuis longtemps échappé aux contraintes des territoires réels. Mais ce privilège que les financiers internationaux détenaient seuls jadis, est désormais à la portée de la moindre PME.

La dérégulation est la traduction politique d’une sorte de démission de la pensée régulatrice devant cette mise en court-circuit exigée par les lois du Marché et catalysée par les TIC. Contre ces courts-circuits fluides et impalpables, nulle frontière, nul limes, nul sanctuaire national ne sauraient nous protéger. Il est vain de vouloir établir des barrières tangibles contre un phénomène intangible, une sorte de mise à niveau généralisée de la planète Terre tout entière. On ne peut mettre un douanier derrière chaque octet.

Le court-circuit généralisé tend à créer des ghettos, comme par réaction. Il y a un effet d’autocatalyse dans l’excès. Plus on accroît son avantage par rapport aux autres, et plus se creuse l’écart symbolique et matériel avec ceux qui restent en arrière. Les monopoles de facto fleurissent, dans un marché supposé obéir aux règles de la concurrence loyale. Les navigateurs du cybermonde maîtrisent des codes nouveaux aux avantages comparatifs indéniables. Mais surtout ils se dotent de clés d’intelligibilité nouvelles, dont sont cruellement exclus les nouveaux prolétaires du virtuel, ainsi dépossédés des moyens de production cognitive et d’analyse symbolique qui leur permettraient de se doter d’un point de vue efficace sur le monde. Cette nouvelle forme de prolétarisation est d’autant plus préoccupante, qu’elle tend à exclure de fait des pans entiers de la population de quelque possibilité d’interprétation et de compréhension que ce soit. Pendant que les "collèges invisibles" et les communautés virtuelles se renforcent et s’activent à l’abri des réseaux satellitaires, et dans l’immédiateté des mémoires artificielles, les ghettos réels se durcissent, sans prise aucune sur leur environnement, sans capacité effective de saisie intellectuelle ni d’action concrète. Les paradis fiscaux virtuels sont hors d’atteinte des révoltés du réel.

A ce triple défi de la confusion, du court-circuit et de la coupure, il y a de nombreux éléments de réponse. Mais avant tout, si l’on veut préparer l’avenir, il s’agit de réformer l’éducation. Ce sont les générations futures qui subiront le plus violemment le choc de la crise mondiale. Ce sont ces générations qu’il faut former aujourd’hui à traiter les problèmes demain. Aux trois défis cités, l’Université future devra opposer une triple réponse. Elle devra être catalytique, connectée, coopérative.

Une université catalytique

L’université de demain doit être catalytique: elle doit dissoudre et rendre possible. Plutôt que de couvrir les champs disciplinaires, elle doit fournir les moyens de les mettre en relation. C’est bien là sa vocation transdisciplinaire. La confusion générale dont nous avons parlé vient d’une insuffisante alphabétisation aux nouvelles représentations, et d’une absence de moyens efficaces de comprendre et d’interpréter le monde. La première tâche de l’université de demain sera donc de former à cette nouvelle "écriture" du virtuel, mais aussi à la nouvelle grammaire et à la nouvelle méthodologie intellectuelle qu’elle sous-tend. Il faut maîtriser avant toute chose la navigation dans les océans du savoir, et développer à cette fin les ressources d’une pensée formelle, systémique, transdisciplinaire, plurielle, globale. L’auto-apprentissage et la personnalisation de l’enseignement par le recours aux techniques de simulation interactive seront souhaités. La visée pédagogique prioritaire sera de penser et d’expérimenter par soi-même, d’une part, et avec les autres, d’autre part. Non pas seulement savoir, mais chercher à savoir, savoir chercher, savoir relier les faits épars, et enfin savoir se lier aux autres dans une recherche partagée seront les objectifs affirmés. On favorisera la curiosité, la créativité, l’esprit critique et l’esprit coopératif, la représentation d’une réalité sous plusieurs angles. La pensée en terme de systèmes permettra d’avoir une vue d’ensemble des multiples liens possibles entre causes et effets, entre modèles et réalités. La pensée expérimentale, qui fait varier certains aspects d’un problème tout en en conservant invariants certains autres, permet d’explorer exhaustivement un ensemble de possibilités et de résultats, de les comparer, de les extrapoler. On privilégiera la simulation et la recherche épistémologique, les expériences de pensée et l’expérience de "nouvelles réalités". Une attitude de distance philosophique, de suspension phénoménologique à la Husserl (l’épochè) sera encouragée.

Une université connectée

Les courts-circuits mondiaux déjà évoqués représentent une menace certaine pour les identités locales. Une culture universelle est-elle possible? Va-t-on vers une identité mondiale? Si oui, quels pourraient en être les fondements? Ou bien va-t-on vers des identités locales exposées à la mondialisation, et trouvant alors, plus ou moins aisément, des manières d’adaptation? La tâche de l’université de demain est d’être en mesure de fournir des éléments de réponse à ces questions.

Sa visée fondamentale doit être de devenir une université de l’universel. Connectée par Internet à toutes les bases de données, à tous les musées et toutes les bibliothèques en ligne, bref à toutes les ressources de savoir et de mémoire de la planète accessibles dans le cyberespace, l’université de demain ne manquera pas de données brutes, de textes, d’images et de sons. Ce qui risque de lui faire défaut, en revanche, est bien une conception claire de son essence même, et plus précisément de l’essence de l’universalité qu’elle sera chargée d’incarner. La diversité culturelle sera sans doute menacée par la tendance du Marché aux regroupements oligopolistiques, tellement plus profitables. La concentration des entreprises de contenus, l’harmonisation réclamée avec insistance des législations mondiales seront des facteurs aggravants. L’université universelle devra enseigner l’art difficile de la préservation des identités locales, tout en ne perdant jamais de vue son utopie globale. L’universalisme purement quantitatif et financier du Marché lui donnera quelque fil à retordre.

Une université coopérative

Au moment où les fossés s’élargissent et s’approfondissent, la coopération devient une nécessité vitale, et aussi une exigence éthique. La capacité à travailler en groupe, en réseaux, en partenariat sera primordiale. On devra s’attacher à créer un environnement d’apprentissage global, ouvert, au service de tous, en tous lieux, à tous moments et dans tous les domaines du savoir. Les laboratoires virtuels ("Collaboratoires"), les réseaux d’hopitaux, d’écoles, de bibliothèques, de musées, de serveurs d’archives en ligne constitueront une nécessaire infrastructure coopérative globale. Il faudra développer la coopération intellectuelle, les expériences de pensée collecticielle, le jumelage virtuel de groupes de recherche, les réunions virtuelles qu’autorisent les techniques de groupware .

La fin de la société du travail est annoncée. On proclame son éviction inéluctable à terme par une société de "pleine activité" fondée sur l’intégration, la participation, la créativité culturelle et sociale, et sur des valeurs de paix, de tolérance, de respect de l’Autre, de compassion, de symbiose avec la nature. L’université de l’universel à laquelle nous aspirons devra nous donner les cadres intellectuels et moraux pour un tel avènement. Dans la période de crise grandissante que nous allons traverser, la priorité devra être de contribuer à recréer le lien social dissous par le triple mouvement de confusion, de mise en court-circuit et de coupure que nous avons décrit. Il faudra créer un art de vivre ensemble à l’échelle planétaire. Les répercussions économiques, politiques et sociales en seront considérables. Mais la tâche de l’Université de l’Universel sera prioritairement d’ordre culturel. Définir et promouvoir une culture véritablement universelle, voilà sa mission, sa noblesse. Cette culture authentiquement universelle devra être suffisamment forte pour tenir tête aux cultures stéréotypées que le Marché aura intérêt à diffuser universellement, lui aussi. Mais là où le Marché ne pourra satisfaire que les besoins solvables (et c’est là sa limite), l’enjeu incomparable de la culture de l’universel sera de s’adresser à tous sans exclusive. Le territoire d’action privilégié d’une culture de l’universel est le « domaine public », qui est par nature le domaine de l’excellence humaine, mise au service de l’intérêt mondial, et qu’il faudra sans relâche rendre plus accessible et plus attrayant.

Créer des liens mondiaux par une culture authentiquement universelle, par un travail de médiation générale, voilà la mission de l’Université de l’Universel.

Pour une philosophie politique de la mondialisation

Mardi 9 mai 2006

Comment caractériser l’esprit du temps ?

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Un trait saillant de l’époque est le « désenchantement». Le désenchantement avait déjà été diagnostiqué dès le XIXème siècle comme une conséquence de l’éthique protestante et de l’esprit du capitalisme, de l’individualisme et du progrès technique. Mais il a des racines plus profondes, que l’on peut repérer dans le pessimisme fondamental de la philosophie politique anglaise (Hobbes, Locke), lequel n’est pas sans lien avec le pessimisme de la théologie calviniste (déchéance de l’homme, prédestination).

Ce qui est nouveau, c’est que ce désenchantement se mondialise, sous de multiples formes : relativisme, historicisme, pragmatisme, matérialisme, utilitarisme, positivisme, nihilisme, nominalisme. La confusion et le malaise des esprits (la technique et l’économie l’emportent sur la culture et la sagesse), l’« inversion des valeurs » (matérialisme, individualisme ont barre sur le sens du bien commun), en sont d’autres symptômes.

 

Sur le plan politique l’alternative est la suivante. Soit on se laisse emporter par le pessimisme désenchanté d’une humanité déterminée par la Chute originelle, et il faut se confronter à l’idée d’un Léviathan mondial, imposant sa volonté à tous. Soit on cherche la voie politique de la construction d’une loi et d’un droit pour le monde. Il s’agit alors de construire mondialement la « république des esprits » (Leibniz), et d’universaliser l’idée de « volonté générale » (Rousseau), dans le sens de « l’intérêt général de l’humanité » (Kant). Mais la tâche sera rude, car la loi des puissants de ce monde est plus forte que le droit des pauvres.

 

Cette alternative incarne un débat pluriséculaire en Europe entre les philosophies politiques issues de la Réforme (en particulier calviniste) et de la Contre-Réforme. Le christianisme n’est pas incompatible avec la raison philosophique ni avec ce que Carl Schmitt a appelé la « théologie politique ». Saint Thomas d’Aquin est le « docteur commun », qui sut allier la raison et la foi. Les théologiens catholiques espagnols (les dominicains Vitoria et De Soto et les jésuites Molina et Suarez) ont fondé le jus gentium et le droit international. Le christianisme a ainsi mis l’Europe – et avec elle l’Amérique – dans la modernité. Aujourd’hui, il s’agit de mondialiser et de laïciser ce débat, entre une vision du monde de type calviniste, et une vision universaliste.

Entre autres arguments, nous ferons valoir que :

1.      la philosophie politique issue du calvinisme ne peut se généraliser à l’usage de la planète (car elle génère un fossé infranchissable entre « élus » et « déchus » — ce qui n’est pas très « politique » du point de vue des milliards d’humains qui sont du mauvais côté) ;

2.      le capitalisme et « l’économisme », même après l’échec patent du communisme, ne peuvent pas résoudre à eux seuls les questions pressantes qui se posent à l’humanité (comme la démocratie, l’éducation, la santé, l’environnement, la diversité culturelle, …).

 

Nous préférons un point de vue plus optimiste et résolument universaliste: l’homme est raisonnable et il est libre.  La raison et la liberté font partie de notre « bien commun », à l’échelle mondiale. On s’oppose ainsi à ceux qui croient que l’homme est un « loup » (comme Hobbes) et à ceux qui croient que l’homme est « serf » (comme Luther – ou Marx). On s’oppose aussi aux nominalistes de tous genres, qui sous couvert de pragmatisme et de positivisme, récusent l’idée de « l’humanité » ou celle du « bien commun », qui ne sont à leurs yeux que des « fictions » — et qui récusent par là-même toute idée de gouvernance supra-nationale ou de co-responsabilité planétaire.

C’est là tout l’enjeu d’une loi et d’un droit « mondiaux », assortis d’une représentation et d’une responsabilité politique adéquate.  C’est aussi tout l’enjeu politique de la prochaine étape dans l’avènement de la Noosphère.

La planète se rétrécit. Le monde a la fièvre, et les Etats restent des monstres froids. Mais l’immense espoir prophétisé par un Teilhard de Chardin pourrait servir de guide à une philosophie politique de la mondialisation – et à une mobilisation des humains pour l’incarner.

La baleine, le cafard et le lapin

Mardi 9 mai 2006

La planète se rétrécit, politiquement et psychiquement. De fait elle s’échauffe rapidement. Des conflits à la puissance irrationnelle s’installent, et détériorent le Zeitgeist et la confiance de l’humanité en son avenir.

L’esprit est toujours en retard sur la matière et sur l’événement. Mais l’art, qui a partie liée avec l’inconscient, a parfois su prophétiser les émergences. Ce qui est propre à notre temps ce n’est pas tant l’intensité de la collaboration entre l’art et l’argent, que la passivité apparente de l’esprit de création, et la faiblesse intellectuelle et morale des maîtres du jour. Il suffit de penser aux temps où des princes éclairés, visionnaires, fréquentaient des artistes comme Vinci, Michelangelo ou El Greco. Aujourd’hui ce sont des petites personnes ou des abstractions qui semblent diriger les plus grands Etats, des forces anonymes, les «mains invisibles» de la spéculation mathématico-financière. Le pouvoir méprise l’art – sauf bien sûr l’art des coffres forts et des banques, l’art des commissaires priseurs et des salles de marché, l’art béni par l’argent. L’art dort ou se berce d’illusions, au moment où le monde vit une mutation sans précédent.

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On ne peut manquer de s’étonner de cette situation. Où sont donc passés l’art et l’esprit du temps ?

Pour donner quelques exemples de cet endormissement sans vigilance de l’art, je voudrais citer trois métaphores exemplaires de la recherche artistique contemporaine: l’immersion virtuelle, les arts du réseau (Net Art) et l’art trans-génique.

L’immersion virtuelle et ses charmes utérins, quiétistes, évoquent une très ancienne métaphore, biblique, celle de la baleine de Jonas. Les Jonas-artistes abondent aujourd’hui : ils préfèrent le confort du ventre de la baleine, alors que Ninive est plus que jamais menacée.

Les arts du réseau engendrent d’innombrables images et de foisonnantes liaisons planétaires. Elles prolifèrent comme les sauterelles, elles aussi bibliques, des sept plaies d’Egypte. Cette plaie prolifique est, contrairement aux apparences, très fragile. L’art du réseau est éphémère. C’est un art de portée mondiale, mais fugace. Un art aussi précaire peut-il peser sur les « conflits globaux » ? On peut en douter. En revanche, il est tout désigné pour en être la victime ou le bouc émissaire. C’est pourquoi nous préférons, dans ce contexte, la métaphore du cafard. Les cafards prolifèrent eux aussi, mais résistent mieux que les sauterelles. Ils sont donc tout désignés pour devenir un excellent ersatz du World Wide Web, et pour assurer son avenir ainsi que celui de l’art, dans les catacombes futures.

Enfin, nous en viendrons à l’idée de l’art trans-génique[1]. L’art trans-génique n’hésite pas à rêver d’une réincarnation de l’art dans la vie elle-même. A travers l’exemple du lapin, fluoresecent en l’occurence, nous verrons ce que cette idée d’art des gènes peut avoir de sombre.

1. La baleine

Toute proportion gardée, il me semble que nous vivons une période qui peut rappeler les années 30, la montée du nazisme et du fascisme, dans l’indifférence des intellectuels et des artistes « libéraux ». Un texte de George Orwell, Inside the Whale[2], écrit en 1940, nous aide à ressaisir l’esprit de ce temps de démission devant la montée des périls.

Dans ce texte, il consacre un assez long passage à l’analyse du roman de Henry Miller, Tropique du Cancer. Il lui reproche de terminer son livre par une attitude « d’acceptation mystique des choses comme elles sont » (a mystical acceptance of thing-as-it-is). Et il continue : « Only what is he accepting? (…) Not an epoch of expansion and liberty, but an epoch of fear, tyranny, and regimentation. To say “I accept” in an age like our own is to say that you accept concentration camps, rubber truncheons, Hitler, Stalin, bombs, aeroplanes, tinned food, machine guns, putsches, purges, slogans, Bedaux belts, gas masks, submarines, spies, provocateurs, press censorship, secret prisons, aspirins, Hollywood films, and political murders”. Et voilà quelle est l’attitude de Miller selon Orwell. Beaucoup d’entre nous, aujourd’hui, « acceptent », comme Miller.

C’est l’attitude de Jonas dans le ventre de la baleine.

Cette image est reprise par Miller lui-même dans un texte, Max and the White Phagocytes, qu’il consacre en partie à Anaïs Nin et à son Journal. Anaïs Nin, à l’évidence très introvertie est comparée à Jonas. En passant, Miller évoque un essai écrit par Aldous Huxley à propos du tableau de El Greco, Le rêve de Philippe II (1578-1579). Orwell rapporte que, selon Miller, “Huxley remarks that the people in El Greco’s pictures always look as though they were in the bellies of whales, and professes to find something peculiarly horrible in the idea of being in a “visceral prison”. Miller retorts that on the contrary, there are many worse things than being swallowed by whales, and the passage makes it clear that he himself finds the idea rather attractive.”

Selon Orwell, le ventre de la baleine vu par Miller est « simplement un utérus assez grand pour un adulte »[3]. “There you are in the dark, cushioned space that exactly fits you, with yards of blubber between yourself and reality, able to keep you up an attitude of the completest indifference, no matter what happens. A storm that would sink all the battleships in the world would hardly reach you as an echo. (…) Short of being dead, it is the final, unsurpassable stage of irresponsibility.”

Est-ce que le ventre de la baleine est un estomac, un uterus, un vagin, ou une espèce d’abri anti-aérien ? Les avis divergent[4]. Mais ce qui retient l’attention, dans l’interprétation que fait Orwell de l’interprétation de Miller du commentaire de Huxley à propos de El Greco, c’est son choix d’éviter toute allusion aux brûlures des puissants sucs digestifs de l’estomac, aux contractions utérines, ou encore aux attractions vaginales, pour ne retenir de la métaphore biblique que son quiétisme[5]. Pour Orwell, la figure de Jonas est celle d’un homme qui accepte de se faire « avaler », en restant « passif », et d’être ainsi « a passive acceptor of evil », d’être donc un complice passif du « mal ». Miller est le Jonas des années 30, que lui, Orwell refuse d’imiter.

La métaphore de la baleine de Jonas –interprétée par Orwell — me paraît bien correspondre également à l’art du virtuel et à ses dispositifs « d’immersion ». Le système CAVE est une sorte de baleine qui est prête à nous avaler et à nous rendre passivement complice de l’état du monde. La réalité virtuelle est une baleine qui nous enveloppe de plusieurs mètres de graisse ouatée, amortissant les cris de souffrance des peuples, ou le bruit des Kalachnikov. Rares exceptions, confirmant la règle, sont les œuvres comme celle de Maurice Benayoun, World Skin, a Photo-Safari in the Land of War (1997), qui précisément réinstalle la « mémoire » de la guerre et non pas sa « simulation », au centre de l’utérus virtuel. Ou plutôt il s’agit de l’effacement de la mémoire. « La photographie est ici une arme à effacer » écrit-il. « Nous prenons des photos. Par notre geste – agression puis plaisir à partager – nous arrachons la peau du monde. Celle-ci devient trophée et notre gloire augmente quand le monde disparaît. (…) Les vivants sont les touristes de la mort. Si l’art est un jeu grave, la guerre en est un autre. Un jeu qui engage le corps comme une question sans cesse martelée sur la réduction de l’être à l’enveloppe. (…) La guerre est une oeuvre collective dangereusement interactive. »

L’intention est bonne. Mais les métaphores du « jeu » ou de « l’œuvre » sont trompeuses. Peut-on laisser dire que la guerre est un « jeu grave », ou encore une « œuvre collective » ? Comme si de Nintendo à la vraie guerre il n’y avait qu’une différence de « gravité », et comme si de l’art à la mort, il n’y avait qu’une différence d’interactivité ?

La guerre, ne l’oublions jamais, c’est à la fois l’horreur absolue et le mensonge sous toutes ses formes, c’est la combinaison du pouvoir totalitaire, et de l’injustice sans recours. Rien à voir avec le jeu, ou l’art.

Au fond de l’estomac de la baleine, armés d’une souris, d’un appareil photo, ou d’un visio-casque, nous tentons « d’arracher la peau du monde ». Mais des tonnes de graisse idéologique nous enveloppent encore, et des kilomètres d’océan technologique nous séparent de l’air libre. Autrement dit, l’art de l’immersion participe de l’hypocrisie générale, s’il instille dans notre inconscient que nous pouvons résister à la guerre tout en faisant de l’art.

2. Le cafard

Jaron Lanier, pionnier bien connu de la réalité virtuelle, a proposé en 1999, (c’est-à-dire deux ans avant « les évènements du 11 septembre ») une réponse adaptée aux futurs conflits globaux, aux attaques qui risquent de prendre pour cible des lieux éminents de la civilisation mondiale. Il s’agissait d’un concept particulièrement original, en réponse à un concours organisé par le New York Times Magazine pour créer une « capsule temporelle capable de survivre mille ans à Manhattan »[6]. Son idée consistait à encoder toutes les archives du New York Times dans l’ADN de cafards qui seront ensuite relâchés dans Manhattan.[7] Les cafards, bien connus de tous les New Yorkais, ont résisté à tout : aux tremblements de terre, aux famines, aux inondations. Ils pourraient même résister à une attaque nucléaire. Par ailleurs, leurs gènes sont extrêmement stables. Dans ces gènes, il y a des séquences appelées « introns » qui n’ont pas de fonctions établies. Il est donc proposé de « ré-écrire », à l’aide de techniques de recombinaison génétique, ces séquences d’introns, qui sont comme on le sait composées de quatre paires de bases d’acides aminés. La mémoire des ordinateurs est composée de deux états (0 ou 1). La mémoire de l’ADN est à quatre états, notés A,T,C,G. Une séquence d’ADN peut donc stocker deux fois plus d’informations que la même séquence numérique. On peut transcrire directement des archives « numériques » dans leur équivalent « génétique », puis synthétiser les séquences ADN correspondantes, et enfin les « lier » à des introns d’ADN en les injectant dans des ovules de cafards. Il suffit ensuite de faire proliférer quelque temps ces cafards archivistiques, puis de les relâcher dans différents endroits de Manhattan. Au bout de quelques années, ces cafards à mémoire recomposée seront devenus, prédit Jaron Lanier, « endémiques » et les archives qu’ils transportent « permanentes ».

Je propose de généraliser l’idée de Lanier. Pourquoi ne pas transposer l’intégralité du World Wide Web dans le patrimoine génétique d’insectes et de rongeurs de la planète. Le Web est, comme on sait, un « réseau de réseaux ». Ici, il serait donc question de créer une sorte de duplication du Web à travers un réseau de cafards, de moustiques, de rats, de scorpions, toutes espèces très résistantes, comme on sait. A chaque espèce on associerait une partie du Web. L’avantage ? La pérennité et la survie. Cette idée d’un réseau de cafards et de moustiques génétiquement modifiés n’est pas de « l’art » à proprement parler, mais il permettrait par exemple de mettre à l’abri (pour au moins mille ans) tous les trésors artistiques de Manhattan.

Les réseaux de cafards et de rats pourraient être la continuation du World Wide Web par d’autres moyens. Il est clair, en effet, que le World Wide Web, sous sa forme actuelle, est condamné à disparaître. Plusieurs ennemis redoutables s’allient aujourd’hui pour hâter cette mort annoncée. Nous ne faisons pas là allusion au danger des « cyber-terroristes » que l’on nous présente comme imminent, pour permettre des augmentations très significatives du budget des agences de contre-terrorisme. C’est tout le concept du Web qui fait aujourd’hui problème. La mise à mort juridique de Napster est un bon symptôme de cette rage d’annihiler la grande utopie libertaire qui accompagna la naissance du World Wide Web. Mais la fin de Napster n’est vraisemblablement qu’un prélude à une action plus radicale encore. Le réseau Internet « public » devra sans doute laisser progressivement la place à un réseau « propriétaire ». Le marché l’exige. Le capitalisme a horreur de la gratuité. Peu importe si c’est Microhard, ou Time Warning, qui finiront par imposer leurs standards propriétaires. Ce qui est sûr, c’est que la guerre est déclarée contre les logiciels libres, les codes sources ouverts, et les sites d’échange gratuits. L’évolution de l’arsenal législatif, technique et politique en témoigne : montée en puissance des cadres juridiques nationaux et internationaux de la propriété intellectuelle, durcissement des techniques de protection, mise en branle de tout l’appareil des Etats pour lutter contre les « pirates » et les « cybercriminels ».

Selon Jaron Lanier, “Manhattan is one of the least desirable locations on Earth for archival storage. It is a likely target for terrorist or military attack during the specified period of time [1000 years].” Or les attaques terroristes ne se sont effectivement pas fait attendre. La prochaine étape dans la montée en puissance du terrorisme est prévisible. Dans une civilisation mondiale dite « de la connaissance », la terreur future ne se contentera pas d’attaquer des immeubles de bureaux, même s’ils incarnent le cœur du système financier, ni de faire mourir un maximum de gens. Il faudra un degré de plus. On s’attaquera alors à l’art, à la mémoire, ou à la religion.

Les terroristes ou les guerriers de demain ne voudront pas seulement tuer les corps, ils voudront aussi tuer l’âme de leurs ennemis. Les coups de canons sur les Bouddhas de Bamiyan illustrent ce point : il s’agit là des prémisses d’une guerre à mort, déclarée à l’esprit des peuples.

Demain, on peut prévoir que cette méthode sera systématiquement amplifiée.

En temps de guerre, la destruction délibérée du patrimoine culturel n’a rien d’exceptionnel. Mais les événements réalisés à froid, si l’on peut dire, comme la destruction par les Talibans des Bouddhas de Bamiyan, ou la destruction de la mosquée de Babri à Ayodhya dans l’Uttar, sont d’une tout autre nature. Il s’agit surtout de nier l’Autre, et d’anéantir son esprit. Désormais, les Etats-Majors des nouvelles guerres auront à leur disposition une stratégie d’anéantissement de l’Autre, non pas seulement physiquement, ou culturellement, mais bien spirituellement.

Revenons à nos cafards. Jaron Lanier le précise bien : sa proposition n’est ni une « plaisanterie », ni une sorte de « commentaire » social. C’est la « meilleure solution technologique ».

C’est trop modeste. La solution de mettre la mémoire des peuples dans l’ADN des cafards est non seulement brillante techniquement, mais aussi philosophiquement. Elle montre bien où nous en sommes désormais réduits. A stocker les œuvres de l’esprit dans les catacombes de l’Empire.

L’esprit, au lieu de planer librement au-dessus des eaux, va devoir se résoudre à s’incarner dans des cafards. Quel splendide résumé de l’époque.

L’artiste, face à une telle perspective, doit s’interroger en profondeur. Que doit-il faire ? Produire des fichiers compatible-ADN, pour faciliter le travail des archivistes ?

Les acheteurs multi-milliardaires des œuvres de Paul Cézanne en sont déjà réduits à enfouir leurs tableaux dans les coffres des banques pour des raisons évidentes de sécurité. La lumière du jour est désormais interdite à ces traces fragiles et convoitées du regard du peintre sur la Montagne Sainte Victoire. Mais les bunkers bancaires ne suffiront plus, dans le millénaire qui s’ouvre. La presse nous a rapporté que de nombreuses œuvres d’art avaient disparu, aussi, dans les décombres du World Trade Center. Il faudra désormais aller beaucoup plus loin pour garantir à l’avenir la mémoire de l’art, et la mémoire de l’esprit, pour donner aux futurs archéologues des chances d’apercevoir des traces de leur passé.

Orwell disait, au début de la Deuxième Guerre mondiale: « The first test of any work of art is survival »[8]. Hier, les Nazis volaient les tableaux de maître pour se les approprier, ce qui représente encore l’hommage du vice à la vertu. Demain, il faut craindre que les nouveaux barbares ne développent une stratégie d’extinction totale des œuvres de l’esprit. Il ne s’agit plus de s’approprier les richesses artistiques des vaincus. Il s’agit d’annihiler la mémoire de l’Autre.

Désormais, il faut se persuader que toute œuvre d’art, pour survivre, devra être injectée dans des introns de cafards. Peut-être que dans mille ans, nous n’aurons plus que des séquences en VRML, soigneusement cachées dans quelques introns d’ADN, pour visiter virtuellement le Haram Al Sharif (le Mont du Temple), la mosquée d’Omar, le Mur des Lamentations, ou l’Eglise de la Nativité à Bethléhem.

Mais ce n’est qu’un pis-aller. Il s’agit là d’une solution purement archivistique. Le cafard n’est pas l’art lui-même, — ou la religion –, il n’en abrite qu’une copie affadie, forcément réductrice. Y aurait-il une autre solution ?

Pour sauver l’esprit, pour faire de l’art réellement indestructible, non-annihilable, in-tuable, il doit y avoir d’autres manières de s’y prendre.

3. Le lapin

L’artiste trans-génique Eduardo Kac[9] a fait beaucoup parler de lui avec son GFP Bunny, un lapin fluorescent de couleur verte, modifié génétiquement. Le travail de Kac, connu pour ses œuvres télématiques, a pris un développement nouveau avec Le Huitième Jour[10]. C’est une œuvre trans-génique qui inclut dans un système écologique artificiel, physiquement clos mais ouvert sur le Web, des créatures bio-luminescentes comme des plantes, des amibes, des poissons et des souris. Dans l’installation Genesis, Kac incite les participants à provoquer des mutations génétiques, proposant « un perfide et déstabilisant jeu par Internet »[11].

Kac introduit un néologisme : celui de « biobot ».

“A biobot is a robot with an active biological element within its body which is responsible for aspects of its behavior (…) When amoebas divide, the biobot exhibits dynamic behavior inside the enclosed environment (…) The biobot also functions as the avatar of Web participants inside the environment. Independent of the ascent and descent of the biobot, Web participants are able to control its audiovisual system with a pan-tilt actuator. The autonomous ascent and descent motion provide Web participants with a new perspective of the environment.”

Voilà bien un nouvel avatar moderne du rêve de “l’art total” (Gesamtkunstwerk) dont parlait en son temps Wagner ! La grande fusion artistique est à nouveau à notre portée. Les amibes et le cerveau, le biobot et le Web, les « participants » et « l’environnement » sont invités à fusionner sous l’égide du bon docteur Kac.

Peut-on suspecter Kac d’être simplement inféodé idéologiquement aux industries biogénétiques ? Non, cet artiste ne peut pas être simplement un agent provocateur, décidé à se faire un nom en faisant briller des lapins et des amibes dans l’ombre, et en rassurant ainsi subrepticement le peuple. « Oyez ! Bonnes gens ! si l’art trans-génique peut peindre des lapins en vert, vous pouvez mettre sans danger les civets de lapins trans-géniques dans votre assiette. »

Non, nous ne pouvons pas soupçonner Kac d’être « passif » avec ses lapins, comme l’était Miller dans le ventre de sa baleine. Il est, ô combien, « actif », dans sa volonté trans-faustienne d’ajouter un « huitième jour » à la semaine biblique.

L’art de Kac me paraît ajouter à la confusion ambiante. Il mélange tout, les amibes et Internet, le Web et la Bible. Bien loin « d’éveiller les consciences », il les obscurcit. De plus, il nous incite à approuver passivement (ô la belle verte !) le grand « jeu » (encore cette métaphore du « jeu » !) de l’ingéniérie génétique, en en devenant les complices muets. Il nous propose même d’en devenir des agents actifs, à grande échelle, en participant personnellement à la grande foire aux mutations génétiques. Non, Kac n’éveille pas les consciences. Or nous avons besoin de résistants.

Pour faire valoir mon point de vue, et comme une sorte de preuve par l’absurde, je propose « l’augmentation » suivante du Lapin GFP. GFP veut dire Green Fluorescent Protein. Il ne faut pas être grand clerc pour prévoir l’arrivée prochaine de protéines RFP et BFP, c’est-à-dire rouges et bleues. Créons donc un lapin dont un poil sur trois (je laisse les détails de la réalisation aux techniciens des firmes biogénétiques) sera fluorescent rouge, vert ou bleu, selon le principe bien connu de la télévision couleur. Alors nous aurons créé le lapin-photo. On pourra ainsi stocker dans les clapiers des photos poilues de tous les chefs d’œuvre des musées. L’étape suivante est facile à prévoir. En combinant les gènes du caméléon, du grillon et de la luciole avec les gènes de ce lapin-photo, il sera aisé de créer le lapin-télévision. Les images fluorescentes pourront en effet changer, comme pour un caméléon, mais en cadence avec une fréquence légèrement supérieure à la stridence du grillon, et avec une luminosité plusieurs fois supérieure (par poil) à celle de la luciole. Bientôt, on pourra donc regarder Metropolis ou Autant en emporte le vent sur des lapins.

Mais ces aménagements, on s’en doute, ne sont encore que de modestes améliorations de l’idée originale.

Allons plus loin encore.

L’idée suivante serait de faire de l’humanité une œuvre d’art totale. Pourquoi ne pas injecter les gènes du lapin télévision dans le patrimoine génétique humain ? Il n’y aurait plus de roux, de blonds ou de bruns, mais des chevelures en haute définition, où l’on pourrait afficher ses photos de vacance, entrecoupées de publicités.

En conclusion, réaffirmons que l’art véritable peut avoir une portée mondiale. Les plus grandes oeuvres de l’humanité, au-delà du temps ou de la géographie, savent trouver le chemin de l’humanité.

Même si nous ne baignons pas encore dans une civilisation universelle, on peut prédire que des formes inouïes d’art, dont les arts du virtuel, les arts du réseau et les arts génétiques fournissent une sorte de prescience.

Mais il y a beaucoup à faire.

Il n’échappe à personne que la mondialisation économique et technique dépasse considérablement les forces de l’art. L’art semble d’ailleurs avoir été en partie complice, et s’est laissé simplement absorber par le marché. Et même si l’art avait la force de s’en libérer, il faudrait qu’il puisse témoigner de l’état du monde et du devenir des hommes. Mais est-ce à l’art de parler du bien et du mal ?

Il y eut au XXème siècle des artistes ou des écrivains capables de s’exprimer fortement sur ces sujets. On se rappelle les diatribes d’un Bakounine qui voulait « répandre Satan ». Pour lui, il n’y a rien de mal au monde, si ce n’est la doctrine de Dieu et du péché originel. Relisons aussi Les Fleurs du Mal :

« Race de Caïn, au ciel monte

Et sur la terre jette Dieu ! »

Alors, l’art peut-il prendre parti, entre le bien et le mal?

Dans un ouvrage paru en 1989, je défendais la thèse que l’art est un « intermédiaire », un «metaxu» au sens que Platon donne à ce mot (voir le titre et l‘à propos de ce blog). Les intermédiaires, pour Platon, sont la philosophie (entre savoir et ignorance), l’âme (entre mort et immortalité), l’amour (entre beauté et laideur).

Je pense qu’il revient à l’art, aujourd’hui, dans le contexte particulier de notre planète rétrécie et échauffée, de tenter d’être un « intermédiaire », non pas entre le bien et le mal, mais entre les âmes.

Dire cela, revient à affirmer qu’une médiation est possible, même entre ceux qui pensent être dans le "bien" et qui jugent les autres être le "mal" — et ceux qui résistent à cette exclusion.




[1] Je remercie ici Jens Hauser pour m’avoir communiqué son projet d’une exposition « Art et Génique » intitulée « Ces artistes qui jouent Dieu, grandeur nature », dans lequel il pose la question de fond : « artistes-généticiens : éveilleurs de conscience ou suppôts de l’industrie de la biotechnologie ? »

[2] George Orwell, A Collection of Essays. A Harvest Book. 1981, pp. 210-252

[3] “The whale’s belly is simply a womb for an adult.”

[4] cf. www.modcult.brown.edu/people/scholes/wwwhale/para… : “What Huxley saw as a visceral prison and Miller as a womb with a view, Hemingway reads in terms of androgyny or homosocial desire. Hemingway, of course, keeps all this at arm’s length with his dismissive terminology ("believed in fairies" etc.) but even so his prose developes its own orgasmic rhythms as the climax of the chapter is attained. For Miller, finding the quintessence of the female in Greco’s whale allows him to immerse himself in images of whale and womb deployed in expressionist prose even more orgasmic than Hemingway’s. Orwell, who seems in this context strangely deficient in aesthetic sense, does not allow El Greco to deflect him for a moment from his purpose, which is to advise writers to get inside the whale as if it were a bomb shelter and wait for the world to disintegrate around them–or else stop writing and get out and try to change things. By sticking to the stomach Huxley avoids the dangerous organs of generation, but the two Americans, different as they are, plunge in, with Miller eminizing himself and Hemingway very nearly androgynizing himself.”

[5] “There is nothing left but quietism – robbing reality of its terrors by simply submitting to it. Get inside the whale – or rather, admit you are inside the whale. Give yourself over to the world process, stop fighting against it or pretending that you control it; simply accept it, endure it, record it.” In op. cit.

[6] “A Time Capsule that will survive One thousand Years in Manhattan” cf : http://www.nymuseums.com/lm01052t.htm#1

[7] http://people.advanced.org/~jaron/roach.html

[8] in op.cit.

[9] http://www.ekac.org/

[10] http://www.ekac.org/8thday.html

[11] Selon Jens Hauser, in op.cit.

E-whale, E-rabbits and E-cockroaches

Mardi 9 mai 2006

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What is E-culture? Does it really exist? If yes, what is its essence?

In a first approximation one could say that a kind of culture (that we may agree to call an “E-culture”) is emerging from the convergence of communication and computing, i.e. the combination of the World Wide Web, search engines, digital sounds and images, simulation, virtual reality, interactivity, plus of course a few e-viruses and spams?

I doubt that these words can by themselves capture the spirit of our times. A list of tools cannot anyhow incorporate the essence of a culture.

Could the E-culture then be a code word for a yet-to-be culture of globalisation?

In that case, the prefix “E-“ would be a coded symbol of economic and political forces, rather than just the first letter of the word “electronic”.

It is also possible that there exist already very different e-cultures, that have started to strongly differentiate, and, for some of them, to blend with traditional cultures. If this is the case, it is not really possible to speak of an overarching E-culture.

I have no doubt that something deep is affecting our cultures, on a worldwide basis. Powerful engines of change, of diversity, and of homogenisation, are actually working on the soft tissues of cultures. We must try to determine what will last in the actual transformations, and what is only a passing illusion of modernity.

Another challenge is not to be distracted by the tools and the techniques. We have to stick to the point: what is culture, today? Is culture the renewed ability to navigate, to interact, to communicate and to mine data? Is e-culture the electronic version of culture? Or is e-culture encompassing a new world vision? If there is an e-culture, is there an e-philosophy? Is there an e-art?

If there is an e-philosophy, what would be its essential difference, in the long history of human thought?

If there is an e-art, what is its gist?

I would like to propose to analyse three trends which I think are exemplary of contemporary artistic research: virtual immersion, net art and transgenic art. I will use three metaphors, the e-whale, the e-rabbit and the e-cockroach, to characterize these trends. These three metaphors are also images for three main traits affecting our times: passivity, manipulation, and amnesia.

It could very well be that these traits are unfortunately a sombre part of e-culture.

1. E-whale

An essay by George Orwell, *Inside the Whale*2, written in 1940, helps us recapture the spirit of the 1930s, with the rise of the Nazis and the fascists, and marked by the indifference of intellectuals and “liberal” artists and their resignation in the face of rising perils.

In this essay, George Orwell devotes a fairly lengthy passage to an analysis of Henry Miller’s novel, *The Tropic of Cancer*. Orwell reproaches Miller for concluding his book with a “mystical acceptance of thing-as-it-is” attitude. And he continues: “Only what is he accepting? (…) Not an epoch of expansion and liberty, but an epoch of fear, tyranny, and regimentation. To say “I accept” in an age like our own is to say that you accept concentration camps, rubber truncheons, Hitler, Stalin, bombs, aeroplanes, tinned food, machine guns, putsches, purges, slogans, Bedaux belts, gas masks, submarines, spies, provocateurs, press censorship, secret prisons, aspirins, Hollywood films, and political murders”.

According to Orwell, “the whale’s belly is simply a womb for an adult”. “There you are in the dark, cushioned space that exactly fits you, with yards of blubber between yourself and reality, able to keep you up an attitude of the most complete indifference, no matter *what* happens. A storm that would sink all the battleships in the world would hardly reach you as an echo. (…) Short of being dead, it is the final, unsurpassable stage of irresponsibility.”

For Orwell, the figure of Jonas is that of a man who accepts being “swallowed” by remaining “passive”, and thus becomes “a passive acceptor of evil”. Miller is the Jonas of the 1930s, whom Orwell refuses to imitate.

It seems to me that the metaphor of Jonas and the whale – in its Orwellian interpretation – also fits virtual reality and 3D “immersion” mechanisms very well. The most modern 3D virtual reality systems like the CAVE system are kinds of whales ready to swallow us and make us the passive accomplice of the state of the world. Virtual reality is a whale, which envelops us with several metres of muffling blubber, stifling the cries of the suffering of the peoples, or the bullet fire of Kalachnikovs.

In the depths of the whale’s belly, armed with a mouse, a camera or a data helmet, we strive to “tear the skin off the world”. But we are still enveloped by tons of ideological blubber, while miles of technological ocean separate us from the fresh air or from real terror. In other words, the art of immersion plays the game of general hypocrisy, if it instils in our unconscious that we can resist reality by producing virtual reality.

If advanced visualisation techniques will only render us even blinder to the actual situation of the world, we will have failed to build a real culture.

Human history is rich of inventions, that have been thought (for a short period of time) capable of solving the most daring problems of humankind. Virtual reality, virtual presence, high quality simulation techniques, tele-virtuality and many other techniques combining the power of images to imitate or to transcend reality and the power of computation to rationalize it will evidently be developed. However, I wish to strive that without an education of the eye and of the mind to these neo-images, we run a very serious risk to be collectively transformed in Jonas in the whale’s belly, for the greatest profit of those in power.

2. E-rabbits

The transgenic artist Eduardo Kac created a *GFP Bunny*, a genetically modified green fluorescent rabbit. Kac, famous for his projects on telematics, has taken a new direction with *The Eighth Day*, a transgenic project comprising bio-luminescent creatures such as plants, amoeba, fish and mice in an artificial ecosystem, which is physically closed but open on the Web. In his *Genesis* installation, Kac encourages the participants to provoke genetic mutations, proposing “a perfidious and destabilising game on the Internet”.

This is no less than a modern-day manifestation of Wagner’s dream of “total art“ or *Gesamtkunstwerk*! The great artistic fusion is once again within our reach. Amoebas and the brain, the biological robot and the Web, the “participants” and “the environment” are to merge.

Can Kac be suspected of mere ideological allegiance to the biogenetic industry? No, this artist cannot simply be written off as an *agent provocateur*, determined to make a name for himself by making bunnies and amoebas shine in the dark and thus surreptitiously reassuring people that after all if transgenic art can paint bunnies green, one need have no qualms about serving up transgenic rabbit stew for dinner.

Let me tell that I do not approve of Kac’s art. It seems frivolous to me. It is dangerously frivolous because it creates further confusion. It mixes up everything, amoebas and the Internet, the Web and the Bible. Far from “enlightening the conscience”, it leads to further obscurity. And it incites us to become silent accomplices of genetic engineering. It even incites us to become its active agents, big style, by personally participating in the great genetic mutational spiel. But what we need is a resistance movement.

To illustrate my point of view, and as a kind of proof by means of the absurd, I propose to take the *GFP Bunny* idea a step further:

GFP stands for *Green Fluorescent Protein*. It does not take a genius to predict that sooner or later red and blue fluorescent proteins, will also arrive on the scene. So why not pull a rabbit out of our hat whose every third hair is fluorescent red, green or blue, according to the familiar principle of colour television. The result: the *Photo Bunny*. We could therefore store furry photos of all the masterpieces of our museums in a rabbit hutch. The next stage is easy to predict. By combining the genes of the chameleon, the cricket and the glow-worm with the genes of our photo bunny, it would be as easy as pie to create the *Television Bunny*. The fluorescent images could change, *à la* chameleon, but at a frequency which is slightly higher than the shrillness of the cricket, and with a degree of luminosity several times higher (per hair) than that of the glow-worm. We would then soon be able to watch big movies like *Metropolis* or *Gone with the Wind* on the bunny screens.

But these adaptations, you will realise, are merely modest improvements of the original idea.

Let us take this idea even further.

The next step would be to create a total work of art out of humanity. Why not inject the genes of the television bunny into the human genome? People would no longer have red, blond or brown locks but high-definition hair to which we could attach our holiday snaps, interposed with advertisements.

E-culture can blend itself easily with a B-Culture (B standing for bio-engineering). The other letters of the alphabet might then follow.

At one point in the future we may want to reinvent a C-Culture, with C standing for culture, naturally.

The C-Culture might be a culture of the cultures, a meta-culture fit for a meta humankind, having recognized the need to extract oneself from the tyranny of technique.

3. E-cockroaches

In 1999, (i.e. two years before the “events of 11 September”), Jaron Lanier, the well-known pioneer of virtual reality, proposed a response to potential future global conflicts or attacks targeted at prominent places of world civilisation. His concept was a particularly original concept in response to a competition organised by the *New York Times Magazine* to create a “a time capsule that will survive one thousand years in Manhattan”. His idea was to encode all the archives of the *New York Times* in the DNA of cockroaches which would then be released in selected locations in Manhattan. The familiar New York cockroach has survived everything – earthquakes, famines, floods… It would even survive a nuclear attack. Moreover, its genes are extremely stable. And associated with these genes are DNA sequences known as “introns” which serve no known purpose. Lanier’s proposal was therefore to use genetic recombination techniques to “overwrite” these intron sequences – which, as we know, are composed of four base pairs of amine acids. A computer memory is comprised of two states (0 or 1). DNA memory comprises four states, denominated A,T,C and G. A DNA sequence can therefore store twice as much information as the same digital sequence. This means that “digital” archives can therefore be directly transcribed into their “genetic” equivalent; the corresponding DNA sequences can then be synthesised and finally “ligated” into the intron DNA via injection into cockroach eggs. It is then simply a matter of letting these archival roaches multiply for some time and then releasing them in selected locations in Manhattan. Jaron Lanier predicts that after a few years, the archival roaches with a recombined memory will have become “endemic” and the archives they transport “permanent”.

I propose taking Lanier’s idea a step further. Why not transcribe the entire Web into the genome of insects and rodents of the planet? As we all know, the Web is a “network of networks”. It would therefore be a matter of creating a kind of duplication of the Web via a network of cockroaches, flies, rats, scorpions, all highly resistant species, as we know. Each species would be associated to a particular part of the Web. The advantage? Perpetuity and survival. Although this idea of a network of genetically modified cockroaches and flies is not “art” in the strict sense of the word, it would nevertheless mean that we could for example provide shelter for all the artistic gems of Manhattan (for at least a thousand years).

These networks of cockroaches and rats could be the follow-up to the Web in a different form. The Web in its present configuration is evidently doomed to disappear. A number of formidable enemies are already joining ranks to expedite its announced death. And I am not alluding to the allegedly imminent danger from “cyber-terrorists”. It is the overall concept of the Web which is the problem today. The legal annihilation of Napster is a clear symptom of this rage to annihilate the great libertarian utopia which accompanied the birth of the Web. But the demise of Napster is probably only the prelude to even more radical action. The “public” Internet network will undoubtedly be gradually forced to give way to a “proprietary” network – this is what the market demands: the mere idea of something being free of charge is horrifying to capitalism. What is certain is that war has been declared against free software, open source codes, and free swapping sites. This is demonstrated by the development of a legislative, technical and political arsenal: national and international intellectual property provisions are becoming increasingly stringent as far as protection is concerned, and the states are mobilising their entire might to combat “piracy” and “cyber-terrorists”.

According to Jaron Lanier, “Manhattan is one of the least desirable locations on Earth for archival storage. It is a likely target for terrorist or military attack during the specified period of time [1,000 years].” And indeed, we did not have to wait that long for the terrorist attacks. The next stage of terrorism is foreseeable. In a so-called “knowledge-based” global civilisation, future terrorist attacks will not merely strike office blocks – even if they epitomise the very heart of the financial system or kill as many people as possible. The terrorists will have to go a step further. Future attacks will strike against art, memory or religion.

The terrorists or warriors of tomorrow will not only wish to kill bodies, they will strike at the very soul of their enemies. The canon fire which destroyed the Buddhas of Bamiyan is the writing on the wall, the foreshadow of a heinous war, declared against the spirit of the peoples.

But let us return to our cockroaches. As Jaron Lanier emphasises, his proposal is “not intended as a joke or social commentary”. It is the “best technological solution”.

This is over-modest on his part. The solution of encoding the memory of peoples into the DNA of cockroaches is brilliant, not only from the technological, but also from the philosophical point of view. It clearly illustrates the means to which we will have to resort – to store the works of the spirit in the catacombs of the Empire.

Instead of hovering freely above the waters, the spirit will be reduced to being incarnated in cockroaches. What a splendid finale to an era!

Faced with this perspective, the artist is confronted with a raft of serious questions. What am I to do? Should I produce DNA-compatible files to facilitate the work of the archivists?

The multi-billionaires who can afford to buy the works of Paul Cézanne already have to resort to locking up their works of art in armoured safes in the vaults of banks for evident reasons of safety. The fragile and coveted traces of the artist’s view of Saint-Victoire mountain are now doomed to an existence with no glimpse of daylight. But the vaults of the banks will no longer be sufficiently resistant in this new dawning millennium. The press has featured continued reports of numerous works of art which went down in the rubble of the World Trade Center. We will have to go much further if we wish to safeguard the memory of art and the memory of the spirit for the future, and to give future archaeologists a chance to glimpse the traces of their past.

At the beginning of the second world war, George Orwell said: "The first test of any work of art is survival." Yesterday the Nazis stole and appropriated the works of the great masters – which was at least homage of vice to virtue. Tomorrow we have to fear that the new barbarians will develop a strategy of total destruction of works of the spirit. They will no longer wish to appropriate the artistic riches of the vanquished foe, but to annihilate the memory of the Others.

We have therefore got to realise that if a work of art is to survive, it must be stored in our cockroach introns. In a thousand years from now, we may only have VRML sequences, carefully concealed in a few DNA introns, with which to visit the virtual chef d’oeuvres of the past.

But all this is merely a last resort, a purely archival solution. The cockroach is not art – or religion – in itself, it merely stores a pale and necessarily simplistic copy of art.

The question is: do we need art to survive, or do we need to survive to art?

The art of survival may become the only art worth archiving.

In this sense, we have a lot to learn from cockroaches: they proved their sense of survival. But if we really need to store our memory in their genes, does that not prove our fundamental amnesia?

The virtual, paradigm of e-culture

What is e-culture? It is in essence a culture of the virtual (as opposed to a culture of reality). The virtual is becoming one of the fundamental paradigms of our times.

The techniques of the virtual (digitising, interaction, simulation, networking, immersion…) will impose themselves upon humanity as did in their time, the Iron Age, the age of writing, and the industrial age. Economic globalisation, the development of the information society, and the "end of work" made possible by the productivity of machines have a deep common link. This link is the development of abstraction. Abstraction is a way of elevating oneself outside of the real, in order to evolve in the ideal world of concepts and representations. For one part, this travel outside of the real is productive. It permits paradoxically a better understanding of the real, a better view of the complexity of reality. In this sense, the virtual helps us to better understand the real. In another sense, the virtual excursion outside of the real runs a very large risk: that of disembodying us, desensitising us, severing us from our human and social roots, in a word, dehumanising us. The examples of this danger of generalized abstraction are plentiful already: the abstraction of electronic money and the virtual worth of speculators; the abstraction of goods and services which are increasingly dematerialised; the abstraction of the notion of the nation sate, powerless in the face of global cyberspace; the abstraction of an "economy of attention" that reduces the Internet to data-mining; the abstraction of "virtual human communities" that virtually unite people scattered all over the surface of the Earth for intellectual, social, creative, political exchanges but which also become quite real ghettos isolating their participants.

In essence, the virtual is the work of the spirit, confronted with the infinite myriad of the phenomenon of reality, and doing its utmost to unify it, to give it sense. The virtual is eminently multiple. It makes intermediary beings proliferate. It multiplies the variations and the possibilities. It ceaselessly widens the scope and breadth of its "copies", but in this Capernaum it also allows us to unify this multiplicity of images and of representations by subsuming them in ever higher levels of abstraction. The virtual obliges us, by the explosion of the real, to research with more constancy and determination an idea, a principle of unity, that boils down and that eventually becomes a sign. In this sense the virtual is a concrete image of man immersed "in" the world.




[1] Ideas expressed in this article are solely the author’s.

Pourquoi ce blog ?

Mercredi 3 mai 2006

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Les idées ne vivent pas si elles ne vivent de la vie même. Mais avant de vivre, il faut les concevoir et les accoucher au monde. Je voudrais vivre pour des idées, qui vivent de cette vie-là, et non de la vie morte des placards.

On dit que pour les idées, il y a des déjà le livre, qui a fait ses preuves. Mais les livres sont lents, et ils sont top-down. Ils sont mal distribués, difficiles à promouvoir et à discuter.

Le blog est rapide et viral. Il permet de créer des forces nouvelles, des coalescences, des glus tendres, du local au global.

Dans la profusion des réseaux, il est sans doute difficile de se retrouver. Mais un bon moteur de recherche, je l’espère, attirera à ce blog-ci tous les esprits de bonne volonté qui s’intéresse à des mots-clé comme : bien commun et planète des esprits, ou comme réalité et virtualité, simulation et intermédiaires.

Nous ne sommes pas encore sortis de l’âge de pierre : nous avons toujours besoin de fondation. Je n’ai d’autres ambitions que de proposer quelques silex à tous les autres silex, à la recherche d’une étincelle commune, pour initier des brasiers d’espoir.