Archive pour juillet 2006

La vérité

Vendredi 21 juillet 2006

A l’origine du mot russe Подлинный (authentique, véritable, mais aussi, littéralement : par la longueur), on trouve la pratique de l’ancienne Russie de frapper les gens avec de « longues baguettes » (Бить длинными палками) pour obtenir enfin la vérité.

On retrouve la même idée dans le mot подноготнаÑ? , (ce qui est au fond des choses, mais aussi, littéralement : ce qui est sous les pieds), qui vient du fait que l’on trouvait la vérité la plus profonde « sous les pieds », en les chauffant un peu…

De Verdun à la Kolyma

Jeudi 20 juillet 2006

La devise du prisonnier au Goulag de la Kolyma: "Ne crois rien, ne crains rien, ne demande rien."
Curieusement, on trouve la même formule, exprimée plusieurs décennies auparavant par le philosophe Alain dans ses Souvenirs de guerre: "Ne pas craindre, rester sobre, ne rien croire, trois ressources contre le tyran".

Maternité Ø£Ù?مّÙ?يَّة

Mardi 18 juillet 2006

Le mot "mère" se dit "oum" Ø£Ù?مّ  en arabe. Il donne plusieurs dérivés dont  "oumamat" Ø£Ù?مومة (maternité), oummiyyun Ø£Ù?مّÙ?يٌّ (maternel, — mais aussi illetré, inculte, ignorant, fainéant, indolent, paresseux d’esprit) et oummiyyat, Ø£Ù?مّÙ?يَّةٌ(maternité, — mais aussi: ignorance, analphabétisme).
Si l’on veut éradiquer l’analphabétisme, et rehausser le statut des femmes, ne faudrait-il pas aussi réviser les traces d’un passé ancien, engluées dans le vocabulaire?
Par exemple, on pourrait décider de privilégier l’usage de la racine jahila, جَهÙ?Ù„ÙŽ ignorer, méconnaître, donnant jahil, جَهÙ?Ù„ ignorant ou jahoul, جهول ignare. Les mots jahl جهل et jahalat, Ø¬Ù‡Ø§Ù„Ø© ignorance, méconnaissance pourraient aussi servir.

Gouttes

Lundi 17 juillet 2006

Hier sur la place Lahdim de Meknès (Lahdim vient de la racine hadama, هدم, qui veut dire démolir, détruire, ruiner), l’air coulait chaud à la rencontre de la foule, comme le Rio Negro vient à l’Amazone, sans s’y mêler. C’était une belle soirée de juillet, et la place était baignée de lumière. Les cuivres de l’orchestre répondaient aux étoiles, et nous nous assîmes. Devant nous, deux carrés de rois s’inscrivaient dans la muraille, la porte du Victorieux, Bab el Mansour, et la porte de la place des lumières, Jamaa En Nouar. Elles nous faisaient face, comme les yeux d’un monstre doux, ocre et couché.

Bientôt la musique ajouta ses flots à la chaleur. C’était la Forza del destino. Les ambassadeurs étaient plongés dans leurs pensées. Un cafard passa lentement entre les huiles et la scène. On fit semblant de ne pas le voir, tant Verdi invitait à la méditation. Le cafard avait résolu de monter voir les harpistes. L’orchestre jouait maintenant Don Carlo. L’air de « Nel giardin del bello » se glissait entre les flaques d’ombre. Le cafard redescendit, assourdi par l’effort, et s’arrêta devant les invités de marque. L’un d’entre eux se leva, et l’écrasa avec un sourire satisfait. Une tache mauve luisait sur le carreau. On entendait « O don fatale ». Dans les micros s’insinuaient des bouffées de vent, qui faisaient mugir la sono, et couvraient le chœur.

Une goutte tiède tomba lentement sur ma peau. Elle devait tomber de haut. Non ce ne pouvait être la pluie ! L’air tout entier vibrait des ondes douces de « Tu che le vanità ». La muraille millénaire était immobile. Puis l’orchestre et le chœur du Maggio Musicale Fiorentino commencèrent le Stabat Mater de Verdi. On voyait voler lentement au-dessus des cordes des filaments tendres, qui semblaient faits de pluie. Mais ils n’atteignaient pas le sol, et nous restions secs.

Successivement, deux stridences cinglèrent l’air. Deux gouttes, très petites, très précises, avaient dû casser des cordes, ou griller des micros.

Les violons se levèrent, et s’enfuirent en couvrant leur instrument. Le chef se retourna et s’inclina devant la foule qui applaudit mollement.

Le concert prit fin.

Les princes du Saint

Lundi 17 juillet 2006

Il y a plusieurs religions dans le monde qui affirment que le pouvoir politique est donné par Dieu. Citons Calvin, par exemple: "Dieu met le glaive et la puissance en la main de ceux qu’il lui plaît d’établir par-dessus les autres." La société exige un ordre, et Dieu, par ses plans, y contribue radicalement.  Citons Calvin encore: " Il ne peut être tyrannie aucune qui ne serve en partie et en quelque sorte à maintenir la société humaine". Cela part, pourrait-on dire, d’un sentiment franchement optimiste. Dieu, de quelque mal que ce soit, tire toujours un plus grand bien, même si cela doit échapper à nos intelligences courtes…

Cette thèse très forte justifie l’emploi de la violence en vue de fins d’intérêt politique. Sous nos yeux, la violence la plus dure, la plus arrogante, se prévaut sans complexe de missions dites d’origine divine. Si le fait d’avoir un quelconque pouvoir est un don de Dieu, le fait de revendiquer un pouvoir absolu n’est possible a fortiori que par le sentiment d’avoir été absolument choisi par Dieu pour mener son combat. La violence absolue n’admet déjà aucune réplique, ni la moindre critique, du fait de sa brutalité même, qui peut facilement s’étendre à ceux qui la mettent en cause. Mais elle n’admet non plus aucune critique de ceux qui seraient provisoirement hors d’atteinte, ou qui se voudraient observateurs impartiaux, parce qu’elle se fonde sur l’absolu de la volonté de Dieu. S’il y a violence, en effet, c’est qu’il y a un pouvoir de l’infliger, et s’il y a pouvoir, c’est qu’il y a eu manifestement une volonté divine de le donner à ceux qui l’ont.

Ce beau raisonnement, circulaire et sans morale, semble aussi sans faille. Sauf peut-être celle-ci: à la première défaite cinglante, au premier signe de vacillement, on ne pourra que conclure: Dieu l’a voulu, tout autant que les victoires passées.

Si l’histoire est le théâtre du jugement de Dieu, je suggère que ceux qui occupent le devant de la scène, ombres provisoires, se méfient des pièges du scénario. Dieu est très, très, très saint, et qui peut comprendre cela?

Dieux inconnus

Lundi 17 juillet 2006

" All our scientific and philosophic ideals are altars to unknown gods."

"Tous nos idéaux scientifiques ou philosophiques sont des autels à des dieux inconnus."

(William James)

La réputation

Vendredi 14 juillet 2006

"On trouve dans la nature humaine trois causes principales de conflit: premièrement, la compétition, deuxièmement, la défiance, troisièmement, la gloire. La première pousse les hommes à attaquer pour le profit, la seconde pour la sécurité, et la troisième pour la réputation."

Thomas Hobbes
Léviathan
Ch. 13 De la condition du genre humain à l’état de nature.

Le virtuel rasera gratis

Jeudi 13 juillet 2006

Je crois, comme beaucoup d’autres,  que le virtuel permettra d’effacer progressivement la culture de rareté qui a longtemps été  l’un des moteurs de l’économie et du pouvoir. Est-ce que demain, pour autant,  "le virtuel rasera gratis" ?
Observons la bourse. Les milliards de dollars qui se déversent sur le NASDAQ ne sont pas virtuels. Il y a de vrais gens qui misent gros, et qui espèrent empocher d’énormes profits. Il serait vraiment naïf de croire que tous ceux qui se ruent vers l’Eldorado du virtuel soient eux,  tous naïfs, et qu’ils seront détroussés par les généreux hackers du libre. C’est beaucoup plus compliqué.
Prenons le cas de la récente loi sur le DADVSI: quel que soit le point de vue adopté sur la question, cette loi, bonne ou mauvaise, selon les uns ou les autres, sera appliquée si un pouvoir de police, de surveillance et de sanction est mis à la disposition des ayants droit. Qui décide que les pouvoirs publics protègent effectivement, par la force et le droit, les intérêts d’un groupe particulier? Ce sont des rapports de force politique. Nous sommes donc ramenés à une très vieille question, sur un terrain assez nouveau.
Le virtuel facilite structurellement certains types de monopoles à cause du phénomène bien connu des "rendements croissants". Cela s’observe dans le domaine du logiciel ou dans la structure des réseaux. Par nature, le protocole d’internet (IP), comme toute norme universellement reconnue, est un "monopole", aujourd’hui utilisé pour la bonne cause, à savoir la création d’un réseau mondial efficace, un véritable "bien mondial". Mais la gouvernance d’Internet et les polémiques à propos du contrôle de cette gouvernance montrent que ce bien mondial pourrait (si l’on n’y prend pas garde) être préempté et instrumentalisé pour le profit de quelques-uns.
Je crois qu’Internet est encore dans la petite enfance. Demain les RFID et les nano technologies vont s’immiscer dans nos corps, et toutes nos communications seront épiées par des méta-Goooooogle très indiscrets. (Voir mon article "Stic Stac Stoc" sur ce blog). Les nouveaux empires seront fractals: ils viendront se glisser dans les petits détails invisibles de nos vies. Les nouveaux empires prendront racine sur nos banques de gènes et sur nos comptes en banque, sur nos idées, sur nos amours et sur nos parcours .
La fusion des cerveaux est un grand rêve, une puissante utopie. Avant qu’elle ne prenne une forme concrète, efficace, politique, mondiale, d’autres intérêts sauront occuper le terrain en jachère du virtuel à leur profit exclusif. L’esprit est toujours en retard sur l’événement…

Douanes

Jeudi 13 juillet 2006

Gedanken sind Zollfrei !

Point de douanes pour les pensées !

Luther

Demain, les empires

Mercredi 12 juillet 2006

La doctrine de « l’hémisphère occidental » introduite en 1823 par le président américain Monroe visait à rompre avec les lignes de partage du monde basées sur une vision européocentrique, et à revendiquer le domaine des « special interests » des Etats-Unis d’Amérique, c’est-à-dire un espace d’intérêt stratégique et géopolitique, allant bien au-delà du territoire étatique proprement dit.

Carl Schmitt, dans Le Nomos de la Terre, analyse la création de cette nouvelle ligne de partage du monde comme une « condamnation morale fondamentale portée contre tout le système politique des monarchies européennes ». Il estime que la formule de l’hémisphère occidental visait comme ennemi l’Europe, l’ancien Occident. « Le nouvel Ouest émet la prétention d’être le vrai Ouest, le vrai Occident, la vraie Europe. Le nouvel Occident, l’Amérique, veut déloger ce qui avait été jusque-là l’Occident, l’Europe, de sa place traditionnelle dans l’histoire universelle, de ce qui était jusque-là le centre de la terre. »

On a longtemps cru que les Etats et les Empires se définissaient par des frontières géographiques. Auguste fixa les frontières de l’empire romain sur le Rhin après la défaite des légions de Varus en l’an 9 de notre ère. Le pape Alexandre VI vit beaucoup plus large, et contraignit les Espagnols et les Portugais à signer en 1494 le Traité de Tordesillas, traçant ainsi une ligne globale, de pôle à pôle, et répartissant entre les signataires le monde (îles et continents) encore à découvrir.

Bien entendu, les cartes et les lignes, les frontières et les territoires continuent et continueront de quadriller le monde. Mais il est intéressant d’évaluer l’apparition de nouveaux empires, fractals ou virtuels, échappant à la géographie, mais se nichant dans le cœur des hommes, dans leurs cerveaux, ou dans leur vie. Les empires ont toujours usé d’idées et d’utopies pour propager leur cause, en complément indispensable de leur force brute. Car la force ne suffit pas. Il faut bien donner du « sens » en pâture aux hommes, fût-ce sous forme de propagande rudimentaire.

Mais ces idées et ces utopies visaient toujours à justifier la prise de possession physique d’un territoire par une puissance. Elles étaient instrumentalisées au service d’une cause territoriale.

Le pouvoir, demain, s’appuiera toujours sur des utopies et sur des idées, instruments éprouvés. Mais c’est la notion de territoire qui changera de nature.

Ce qui est nouveau, dans le monde qui s’annonce, c’est que les territoires ne seront plus géographiques. Ils seront « augmentés ». Les nouvelles frontières passeront, invisibles, au milieu de nos disques durs et de nos logiciels, et fractales, elles se nicheront au creux des nanotechnologies.

Les nouveaux empereurs n’auront pas des ambitions moindres que César ou Staline. Car le pouvoir est une soif inextinguible. Ils rencontreront bien sûr de la résistance. Mais ils iront aussi loin que possible, avant de tracer les nouvelles lignes globales qui assureront leur dominance.

 
Jadis les frontières étaient le lieu symbolique, chargé de sens, le limes ou le Rubicon qui incarnait physiquement le destin des peuples. Elles sont maintenant remplacées par des murs électroniques et des réseaux de surveillance incluant les écoutes téléphoniques et le contrôle des flux financiers. Il s’agit pour le moment de traquer les trafiquants, d’arrêter les migrants, ou de neutraliser les terroristes. Mais ces nouveaux murs sont encore bien proches des anciens « rideaux de fer » qui voulaient récemment encore arrêter des hommes, sans pouvoir arrêter les mots et les idées qui les mettaient en mouvement.

Demain, n’en doutons pas, des empires d’une autre nature se lèveront. Ils ne seront pas d’essence militaire. Ils seront en apparence basés sur une vision utopique du monde. En réalité ils viendront inscrire leurs limes et leurs frontières, leurs rideaux de fer dans l’intimité des hommes, ils viendront tracer leurs murs de haine dans leur esprit trompé. Ces nouveaux empires n’auront pas de prétention géographique, car le monde entier leur appartiendra déjà virtuellement. Il n’y aura plus alors besoin de lignes globales pour partager l’Ouest véritable de l’Orient compliqué, car le monde sera sous leur emprise invisible, mais solide, ô combien solide. La tâche des résistants ne sera pas facile. Comment installer des maquis dans les nano-processeurs ? Comment éteindre tous les yeux des drones virtuels ?

Et pourtant, il faudra bien trouver un moyen, pour que vive la liberté de pensée et de croire, dans un monde où le mot liberté même sera aliéné.

 

Les tortues sont des insectes

Mardi 11 juillet 2006

"When I was a boy in England long ago, people who traveled on trains with dogs had to pay for a dog ticket. The question arose whether I needed to buy a dog ticket when I was traveling with a tortoise. The conductor on the train gave me the answer: "Cats is dogs and rabbits is dogs but tortoises is insects and travel free according." The rules governing religious education should be administered with a similar freedom of interpretation."

Freeman J. Dyson
in Religion from the outside, The NY Review of Books, 22/6/06

La place de l’autre

Lundi 10 juillet 2006
Qui se rappelle encore de l’an 2000 ? Le monde aurait pu alors s’arrêter, nous disait-on. Mais le bogue du millénaire n’eut pas lieu. Ce n’était ni la première ni la dernière fois que rumeurs et désinformation occupaient la scène avec brio, pour le plus grand profit des vrais malins.
Aujourd’hui, rien n’a changé, bien sûr. La désinformation est devenue une technique millimétrée, au service des plus cyniques. Faut-il donner des exemples ? Ici, la lassitude me prend, devant les monceaux de mensonges. Que l’on se retourne sur l’actualité récente, et l’on verra d’innombrables exemples de l’arrogance des menteurs professionnels.

Le XXIème siècle nous en réserve beaucoup d’autres, qui serviront à cacher les menaces assez précises, et mêmes catastrophiques qui pèsent sur l’avenir. La société de l’information est-elle bien armée contre le mensonge?
Nous sommes en fin de compte bien mal placés, avec nos vies courtes, pour juger des ères et des âges. A quoi pouvons-nous comparer ce temps ? A la période des Royaumes combattants, à la chute de l’Empire romain, à la Renaissance? Nous voulons penser que nous vivons une période spéciale, signifiante.
Deux guerres mondiales nous avaient familiarisé avec l’idée même de mondialisation, dans sa version la plus noire. La mondialisation continue, avec d’autres armes. L’inhumanité absolue, la cruauté nue voisinent sur notre Terre avec une abondance de masse, un bonheur moyen, d’énormes inégalités et une cécité entretenue.
 
N’importe qui peut faire n’importe quoi à tout moment. Et de ce n’importe quoi sort quand même, toujours, quelque chose qui semble “faire sens”. La folie même prend sa place dans le discours digérateur des médias, qui veut produire du sens, même avec le non-sens.
Ce besoin de sens vient de l’idée même d’histoire vue comme un processus, et qui implique que les hommes sont conduits par quelque chose qui leur échappe, qui les dépasse, et dont ils ont à peine conscience.
Le processus de l’histoire accouche de la mondialisation. Est-ce un “progrès” pour l’humanité? Peut-on juger mondialement, avec des critères valables universellement, de ce processus de mondialisation?

Il n’y a pas nécessairement une seule fin pour l’humanité entière. Ce n’est pas parce que l’on peut utiliser des expressions englobantes comme « l’ humanité » ou « la mondialisation », que cela implique qu’il n’y aurait qu’une fin commune à tous les peuples du monde. Les peuples du monde n’ont pas de passé commun: ils ont chacun vécu dans leurs propres univers, avec des interactions extérieures bénéfiques ou maléfiques, mais non « communes ».
Ajoutons qu’il n’y a pas non plus de raison pour que l’humanité ne puisse faire émerger, le moment venu, une fin commune à toutes ses composantes.

L’idée même de « progrès » implique une fin commune à l’humanité tout entière. Même si des acceptions différentes du concept de progrès existent de par le monde, elles ont toutes quelque chose en commun, elles partagent toutes l’idée plus enfouie, plus universelle d’un développement. Le modèle inconscient du concept de « progrès » est celui de l’enfant qui grandit et devient adulte. L’humanité possède dans son inconscient collectif cette image universellement partagée du progrès parce que chacun de nous a éprouvé le fait de grandir. Mais la métaphore est-elle légitime lorsqu’elle passe de la personne à l’humanité ?

La question du « progrès » de l’humanité fait encore et toujours problème. Le concept de progrès tel que l’entend la modernité met l’accent sur l’innovation. Mais le développement extrême de la rationalité instrumentale s’est accompagné d’un « désenchantement » du monde et d’une perte du sens, initiés par les « maîtres du soupçon ».

La Société « mondiale » de l’information occupe une position originale dans ce débat sur la mort du progrès. D’un côté, elle fournit une nouvelle utopie : la création d’un outil concret pour la formation d’une communauté mondiale. D’un autre côté, elle contribue à sa manière au désenchantement du monde en nous imposant un modèle mental, à base d’abstraction cognitive, d’efficacité économique, d’homogénéisation culturelle et de différenciation sociale accrue entre info-riches et info-pauvres. La mondialisation s’appuie les modèles véhiculés par la société de l’information. Mais en retour, l’abstraction croissante des mécanismes économiques et financiers ne font que souligner l’inconsistance du politique au niveau mondial, méta-national.

Qu’est-ce que le progrès?

Le progrès, ce que Freud appelle le “procès”, serait pour lui la victoire toujours plus affirmée de l’Eros sur Thanatos, de l’amour sur la mort, et ceci à l’échelle de l’humanité entière.
Le problème, souligne aussitôt Freud, est que ce que l’on gagne d’un côté on le perd de l’autre.
“Le prix à payer pour le progrès de la culture est une perte de bonheur, de par l’élévation du sentiment de culpabilité.”2

Le progrès ne nous rend pas heureux. Pire: il nous rend malheureux.

La raison? Elle vient du refoulement, et de la culpabilité. Le progrès nous oblige à refouler toujours plus nos pulsions fondamentales d’agression et de mort. Le progrès impose un « sur-moi-de-la-culture », un réseau de sévères exigences dont la non-observance provoque l’angoisse et le sentiment de faute.
Freud ne barguigne pas, c’est une question de vie ou de mort. “La question décisive pour le destin de l’espèce humaine me semble être de savoir si et dans quelle mesure son développement culturel réussira à se rendre maître de la perturbation apportée à la vie en commun par l’humaine pulsion d’aggression et d’auto-anéantissement.”
Le progrès de l’Eros, c’est-à-dire de la compénétration progressive de l’humanité, est inévitable. Mais il diminue notre bonheur.
Serions-nous pris à l’échelle mondiale entre le marteau d’un progrès malheureux et l’enclume d’une violence latente?
Y a-t-il une troisième voie?

Pour le philosophe Pierre Teilhard de Chardin, le progrès se définit par la “montée” de la conscience. Par nature, le progrès est “tout ou rien”. Il y a “progrès” si la conscience globale augmente. Il n’y a pas “progrès” si la conscience n’augmente pas, s’il n’y a pas de mutation psychique, et d’apparition de nouveaux paliers de conscience. Teilhard nomme cette augmentation de conscience, une synthèse de l’esprit .
L’esprit jadis associé au “Ciel”, à l’ascension hors du monde, à la négation des valeurs terrestres, doit désormais s’incarner dans le monde, dans le multiple, dans le phénomène divers et imprévisible.

Alors que pour Freud le progrès ne rend pas heureux, pour Teilhard il est la condition même du bonheur.

C’est autour de la notion de progrès que l’Humanité encore divisée peut et doit se reformer.
Le véritable clivage de l’Humanité se fait non sur la richesse, la science ou le pouvoir. Ces différences-là ne sont pas essentielles mais accidentelles. Le véritable clivage qui sépare les hommes est celui de la foi, la foi au progrès. Ceux qui y croient et ceux qui n’y croient pas vivent dans deux mondes divergents. Les uns veulent donner un sens à leur vie, à la société, à l’existence des autres. Ils croient que le progrès a un sens, et que ce sens est bénéfique. Ce sont les “hommes de bonne volonté”. Et il y a ceux qui ne croient pas au progrès, ou qui le condamne comme une illusion.

Nous croyons que le progrès se jauge au niveau de notre conscience et à la place faite à l’autre.

Or la mondialisation actuelle tend à limiter la diversité, en imposant des normes puissantes de conduite. Le prix à payer de la transparence et de la circulation mondiale est l’uniformité et la standardisation, sans parler des énormes risques quant aux libertés.

L’étranger, le pauvre, l’exclu, sont des symboles inoubliables de la différence et de l’altérité. Ils sont des images de l’autre. Quelle est leur place dans la mondialisation technologique, spéculative et financière ?

L’avenir est un « autre » inattendu: « ce qui arrive en fin de compte ce n’est pas l’inévitable mais l’imprévisible»4.
Une civilisation profonde doit favoriser l’imprévisible, parier sur l’avenir, préparer l’impensable, guetter l’inouï.

1 Sigmund Freud, Le  malaise dans la culture. 1929
2 Ibid.
3 Shakespeare, Hamlet III,1 : « Thus conscience does make cowards of us. »
4 Selon la formule de Keynes.

Etonnement

Vendredi 7 juillet 2006


Lorsqu’il faut se résoudre à l’exode, lorsqu’on doit quitter la caverne du passé, lorsqu’on se met à douter, lorsqu’on s’essaye au soupçon, on éprouve un sentiment de « suspension ».
Mais peut-on vraiment s’abstraire du monde quand on est depuis la naissance jeté au monde, quand on est « dans » le monde ?

Lorsqu’on éprouve le besoin d’échapper au monde, aux sens, aux apparences, aux phénomènes, à la présence des autres, on se met à léviter.
On veut laisser l’esprit aller où il veut, le libérer de la prison du sens commun.
Quand on sort du monde on se perd. On est déchargé du souci des autres, mais on perd le poids du réel, la présence du tangible.

Où va l’esprit qui s’abstrait, qui se retire ?
Le penseur est un apatride, un étranger à lui-même, et aux autres. Il est errant, décollé, suspendu, entre-deux, cosmopolite.
L’artiste, le savant, le philosophe, derniers individualistes dans une société de masse, se situent à l’extérieur du « domaine commun ». Ils lévitent. Non pour l’éviter, mais pour évider l’apparence, la vider de son plein.

L’émerveillement est aussi une lévitation, et non une aliénation.
La joie nous soulève hors de nous, elle nous exhausse, nous exalte. Elle nous est légère.

Nous dormons encore dans le monde. Nous dormons dans l’aube. Nous sommes abstraits. Distraits. Il faut nous réveiller. Nous étonner.
Que nous étonne l’être!  Que nous étonne le général et l’universel! Que nous étonne l’autre!
Nous avons besoin du tonnerre doux de l’étonnement.


La frontière des sens

Jeudi 6 juillet 2006

« Les sens n’ont pas de futur », affirmait dans les années 90 Hans Moravec, directeur du laboratoire des robots mobiles de l’université Carnegie Mellon. Il pensait que les machines sauront bien remplacer nos sens. La rétine de notre œil pourrait être simulée par une machine traitant des milliards d’instructions par seconde. Que le nerf optique ne soit en fin de compte qu’une extension du cerveau ne pose pas de problèmes. On devrait pouvoir arriver à simuler le cerveau même par une machine aux péta-milliards d’instructions par femto-seconde, n’est-ce pas?

Ce réductionnisme apparemment naïf ne l’est pas tant, en fait. Il s’agit de préparer les humains à se soumettre de plus en plus à un cyber-Léviathan, en leur enlevant tout territoire propre. Une monde de nano-robots, de puces RFID et de machines intelligentes pourrait alors coloniser à la fois nos corps, les sociétés et le cosmos tout entier, et assurer leur placeaux pouvoirs d’entités politico-logicielles et mathématico-financières. L’espace mondial deviendra un lieu d’élection pour des intelligences surhumaines et non-humaines, traitant d’affaires qui dépasseront celles des humains, comme celles-ci dépassent les rêves des bactéries.

Commençons par dégonfler la bulle technique. L’esprit de l’homme ne se mesure pas en nombre d’instructions par seconde. La foi, la volonté, l’intelligence ne sont pas en rapport avec le calcul.
Quant aux sens, s’émoussent-ils ?  Ont-ils un futur?

Je pense, à la différence de Moravec, que leur avenir se prépare. Les sens de l’homme sont nos futures amériques, nos lunes au loin et notre "Désirade". Ils nous surprendront, soyons-en sûrs.
Les sens de la perception humaine ne sont pas limités au nombre de cinq. Il y a le sixième sens et puis tous autres les sens cachés, toutes les muqueuses et toutes les frontières entre notre corps et le monde. Le plus profond de notre corps est encore un “sens”, au sens propre. La moindre bronchiole, les plus fines muqueuses de l’estomac ou les replis de l’intestin sont un clavier dont jouent l’air et le sang. Le corps s’ouvre par tous ses replis sur un au-delà de lui-même. Le corps le plus caché, celé, enfoui, laisser encore s’ouvrir vers l’extérieur des des flux, des foliations, des effluves.

En 1994, l’artiste Stelarc a voulu construire une sculpture pour l’intérieur du corps. Il s’agissait de bâtir une œuvre dont la niche soit l’estomac. Il y voulait filmer l’intérieur de l’estomac, du colon, des poumons, avec une caméra miniature. Comme pour toute opération d’endoscopie un peu intrusive, procéder à l’ingurgitation de médicaments et même une anesthésie de l’artiste. Voir http://www.stelarc.va.com.au/stomach/stomach.html

En 1995, avec Voltage in/ Voltage Out, il larda ses muscles d’électrodes, et se brancha lui-même sur Internet. Les internautes du monde entier purent en pianotant sur leur clavier, stimuler électriquement les muscles publiquement offerts. Son corps, doté  d’un  “troisième bras”, reçoit des ordres numériques dont la mise en œuvre tord, secoue, plie le corps réel de l’artiste. Le bras surnuméraire, par son poids, sa force, ses muscles d’acier, ses influx informationnels, impose sa suprématie au bras réel sur qui il se greffe, mais subit la loi imprévisible de la Toile. Il voulut aussi se greffer une troisième oreille, sur la joue droite. Un ballon est inséré sous la peau est gonflé progressivement pendant quatre à six semaines, jusqu’à constituer une sorte de bulle de peau tendue. On retire alors le ballon et on insère un cartilage de plastique qui donne la forme d’une oreille à cette peau flottante. Cette oreille dispose du sens du toucher, mais ne peut entendre. Mais on peut la faire parler, en implantant un chip de synthèse de la parole activé par un capteur de proximité. Quand l’oreille d’une autre personne s’approche de l’oreille greffée, celle-ci peut alors lui glisser des mots doux.

Stelarc déclare que nos corps sont des « zombies et des cyborgs », et que le corps, en un mot, est « obsolète ». C’est pourquoi il veut « l’amplifier ».

Je ne crois pas le corps « obsolète ». Bien au contraire : le corps, notre corps profond, contient toutes les modernités. Nos gamètes portent des arches de Noé tout entières. Notre corps, si familier, si proche, est aussi inexplorable que les galaxies lointaines. Demain, il nous révélera des voies inouïes et nous fera entendre des voix inaudibles.

Libre et bon خَيْر

Mercredi 5 juillet 2006

En arabe, le mot خَيْر , (Khaïr), bien, bon, a la même racine que le mot Ø®Ù?يار  (Khiyara), choix, liberté. Cette même racine forme aussi le verbe خَارَ   (Khara) qui veut dire : obtenir quelque chose de bon, mais aussi : préférer, donner la préférence à l’un sur l’autre, choisir quelque chose.

Cette grande proximité sémantique entre le bon et le libre me paraît riche.

Elle pourrait servir d’argument dans le fameux débat sur le libre arbitre.

 
Notons qu’on ne la trouve ni en grec, ni en latin, ni en français, ni en anglais, ni en russe.

 
Le grec, par exemple, est très sensible au rapport  entre le bien, le bon et la beauté extérieure : c’est le kalos kagathos. Il n’y a pas de place pour la liberté dans ce bien-là.

 
En latin, le bonum, et en français, le bien, ne connotent nullement la liberté.

 
Le russe dispose de deux mots, dobro et blago, qui se traduisent par le bien et le bon. Ces deux mots sont caractéristiques de l’opposition entre la langue haute (le vieux slave, ou slavon) et la langue basse (le russe). Le dobro est russe. Le blago est slavon.

Le blago est une grâce, un don de Dieu. Il appartient au monde « haut ».  Le dobro relève de l’action humaine. Il peut s’acquérir par la volonté et le devoir. Il appartient au monde « bas ».

Le dobro a donc un rapport avec la volonté et la liberté. Mais pas le blago.

Au demeurant, les notions de liberté et de volonté se traduisent en russe par des mots complètement différents : svoboda et volia.

 
En anglais, le good  et le right occupent la scène. Le good c’est le bon, et le right c’est le  bien et le juste. C’est une nuance significative. L’utilitarisme et le nominalisme anglais se reconnaissent immédiatement à l’idée « intraduisible en français »[1] de priority of the right over the good, qui revient à affirmer la priorité du juste, c’est-à-dire la priorité des droits individuels, par rapport au bien général. Le monde « haut » est ici inversé par rapport à la vision russe… Le monde « haut » est celui de l’individu affirmant sa primauté, sa volonté et son droit sur tout idéal « commun » ou « général ».

 
Il me plaît de rêver au mot
خَيْر, qui lie le bon et le libre d’une manière tout-à-fait inouïe en Occident.

 




[1] Selon l’article « Right, just, good » du Vocabulaire européen des philosophies, 2004.

Corps dilué, esprit dilaté

Mardi 4 juillet 2006

Mon corps est visible en partie, et en partie invisible. Il est aussi en partie tangible, et en partie intangible. Toutes ces découpes se recoupent. Elles empiètent les unes sur les autres.

Je suis entouré par le monde, je suis cerné par du visible et du tangible, mais aussi submergé dans de l’invisible et de l’intangible. Tous ces faisceaux se mêlent et se confondent.

Avoir un corps, c’est être visible, s’offrir aux regards des autres (prendre le risque de la mise à nu), mais c’est aussi être invisible (à soi et aux autres). C’est constater les fissures entre l’organe interne, invisible, mais pesant, dur ou doux, et la peau, bien en vue, mais qu’on ne sent plus comme peau quand elle se met à toucher le monde ou l’autre. Il y a là le symptôme d’une faille entre notre présence à nous-mêmes et notre présence au monde. Ce ne sont pas les mêmes types de présence. Les ratios du visible et du tangible différent.

En se plaçant à la jointure, à l’interface du corps et du monde, l’esprit peut sortir de l’un pour entrer dans l’autre. Ce va et vient est précieux pour l’esprit en quête. La philosophie tire avantage d’une telle gymnastique. On gagne de la souplesse. Mais la vraie leçon, c’est quand on a compris que l’intérieur et l’extérieur s’équivalent, du point de vue de l’esprit détaché, délié. L’esprit enfin délié, vraiment délié, voilà ce qu’il faut accomplir, en sortant de soi, en sortant du monde, en sortant de la sortie elle-même.

Dans le milieu divers du monde, il y a des champs de présences et des champs d’absences, des variétés de collectivités, de communautés, de connectivités. Mais y a t-il un esprit collectif ?  Un esprit peut penser le collectif, mais le collectif ne pense pas, il se laisse penser. Il faut tenter de saisir non ce qui parle ou ce qui pense à travers la communauté des sujets, mais ce qui se laisse parler et penser par les personnes, au sujet du collectif.

L’esprit va où il veut. Il n’est ni ici, ni là. Il flotte et il erre, il fond sur ce qu’il saisit et s’en dessaisit aussitôt. Il vole mais il reste accroché au clou du corps par de fins ligaments. Il reste lié au réel du corps, bien que virtuellement coupé de lui. Non lieu mais quand même lié. Il peut agir à distance

Par notre esprit nous sommes à distance de nous-même. Donc nous sommes dans de l’invisible, de l’intangible. Nous sommes par cette distance plus que ce que nous sommes sans elle. Notre puissance invisible dépasse notre rayonnement visible.

Nos phrases et nos souvenirs sont nos missi dominici. Notre corps et le corps des autres rayonnent aussi. Plus ou moins. Ils sont présents les uns aux autres, d’une présence infiniment variée, déclinable, aiguë ou discrète, endormie ou alertée. Ces présences à géométrie variable se recouvrent parfois, partiellement, elles copulent même, se lient et se relient, se fondent ou fusent de toutes parts.

J’ai besoin d’autrui. Ils m’aident à me voir, à objectiver autrement mon corps. A cet autre, je peux dire : « Tu es mon autre côté de l’être, mon autre côte, celle que je ne peux voir. Tu es pour moi plus visible que je ne saurai jamais l’être à mes propres yeux. Je suis pour toi plus invisible que tu ne le seras jamais pour toi. Nous partageons nos cécités croisées. »

Je me sens regardé comme jamais je ne pourrai me regarder. Ce regard me fonde en ma différence, donne à mon corps plus de possible, le rend autrement visible.

Mon corps s’ouvre sur l’autre, sur le monde. Cette ouverture n’est pas béance, blessure. Elle plutôt source.

Il y a entre nous un « entre-nous », un lieu fait du recouvrement des regards, des corps. Cet entre-nous, que dit-il?