Qui se rappelle encore de l’an 2000 ? Le monde aurait pu alors s’arrêter, nous disait-on. Mais le bogue du millénaire n’eut pas lieu. Ce n’était ni la première ni la dernière fois que rumeurs et désinformation occupaient la scène avec brio, pour le plus grand profit des vrais malins.
Aujourd’hui, rien n’a changé, bien sûr. La désinformation est devenue une technique millimétrée, au service des plus cyniques. Faut-il donner des exemples ? Ici, la lassitude me prend, devant les monceaux de mensonges. Que l’on se retourne sur l’actualité récente, et l’on verra d’innombrables exemples de l’arrogance des menteurs professionnels.
Le XXIème siècle nous en réserve beaucoup d’autres, qui serviront à cacher les menaces assez précises, et mêmes catastrophiques qui pèsent sur l’avenir. La société de l’information est-elle bien armée contre le mensonge?
Nous sommes en fin de compte bien mal placés, avec nos vies courtes, pour juger des ères et des âges. A quoi pouvons-nous comparer ce temps ? A la période des Royaumes combattants, à la chute de l’Empire romain, à la Renaissance? Nous voulons penser que nous vivons une période spéciale, signifiante.
Deux guerres mondiales nous avaient familiarisé avec l’idée même de mondialisation, dans sa version la plus noire. La mondialisation continue, avec d’autres armes. L’inhumanité absolue, la cruauté nue voisinent sur notre Terre avec une abondance de masse, un bonheur moyen, d’énormes inégalités et une cécité entretenue.
N’importe qui peut faire n’importe quoi à tout moment. Et de ce n’importe quoi sort quand même, toujours, quelque chose qui semble “faire sens”. La folie même prend sa place dans le discours digérateur des médias, qui veut produire du sens, même avec le non-sens.
Ce besoin de sens vient de l’idée même d’histoire vue comme un processus, et qui implique que les hommes sont conduits par quelque chose qui leur échappe, qui les dépasse, et dont ils ont à peine conscience.
Le processus de l’histoire accouche de la mondialisation. Est-ce un “progrès” pour l’humanité? Peut-on juger mondialement, avec des critères valables universellement, de ce processus de mondialisation?
Il n’y a pas nécessairement une seule fin pour l’humanité entière. Ce n’est pas parce que l’on peut utiliser des expressions englobantes comme « l’ humanité » ou « la mondialisation », que cela implique qu’il n’y aurait qu’une fin commune à tous les peuples du monde. Les peuples du monde n’ont pas de passé commun: ils ont chacun vécu dans leurs propres univers, avec des interactions extérieures bénéfiques ou maléfiques, mais non « communes ».
Ajoutons qu’il n’y a pas non plus de raison pour que l’humanité ne puisse faire émerger, le moment venu, une fin commune à toutes ses composantes.
L’idée même de « progrès » implique une fin commune à l’humanité tout entière. Même si des acceptions différentes du concept de progrès existent de par le monde, elles ont toutes quelque chose en commun, elles partagent toutes l’idée plus enfouie, plus universelle d’un développement. Le modèle inconscient du concept de « progrès » est celui de l’enfant qui grandit et devient adulte. L’humanité possède dans son inconscient collectif cette image universellement partagée du progrès parce que chacun de nous a éprouvé le fait de grandir. Mais la métaphore est-elle légitime lorsqu’elle passe de la personne à l’humanité ?
La question du « progrès » de l’humanité fait encore et toujours problème. Le concept de progrès tel que l’entend la modernité met l’accent sur l’innovation. Mais le développement extrême de la rationalité instrumentale s’est accompagné d’un « désenchantement » du monde et d’une perte du sens, initiés par les « maîtres du soupçon ».
La Société « mondiale » de l’information occupe une position originale dans ce débat sur la mort du progrès. D’un côté, elle fournit une nouvelle utopie : la création d’un outil concret pour la formation d’une communauté mondiale. D’un autre côté, elle contribue à sa manière au désenchantement du monde en nous imposant un modèle mental, à base d’abstraction cognitive, d’efficacité économique, d’homogénéisation culturelle et de différenciation sociale accrue entre info-riches et info-pauvres. La mondialisation s’appuie les modèles véhiculés par la société de l’information. Mais en retour, l’abstraction croissante des mécanismes économiques et financiers ne font que souligner l’inconsistance du politique au niveau mondial, méta-national.
Qu’est-ce que le progrès?
Le progrès, ce que Freud appelle le “procès”, serait pour lui la victoire toujours plus affirmée de l’Eros sur Thanatos, de l’amour sur la mort, et ceci à l’échelle de l’humanité entière.
Le problème, souligne aussitôt Freud, est que ce que l’on gagne d’un côté on le perd de l’autre.
“Le prix à payer pour le progrès de la culture est une perte de bonheur, de par l’élévation du sentiment de culpabilité.”2
Le progrès ne nous rend pas heureux. Pire: il nous rend malheureux.
La raison? Elle vient du refoulement, et de la culpabilité. Le progrès nous oblige à refouler toujours plus nos pulsions fondamentales d’agression et de mort. Le progrès impose un « sur-moi-de-la-culture », un réseau de sévères exigences dont la non-observance provoque l’angoisse et le sentiment de faute.
Freud ne barguigne pas, c’est une question de vie ou de mort. “La question décisive pour le destin de l’espèce humaine me semble être de savoir si et dans quelle mesure son développement culturel réussira à se rendre maître de la perturbation apportée à la vie en commun par l’humaine pulsion d’aggression et d’auto-anéantissement.”
Le progrès de l’Eros, c’est-à-dire de la compénétration progressive de l’humanité, est inévitable. Mais il diminue notre bonheur.
Serions-nous pris à l’échelle mondiale entre le marteau d’un progrès malheureux et l’enclume d’une violence latente?
Y a-t-il une troisième voie?
Pour le philosophe Pierre Teilhard de Chardin, le progrès se définit par la “montée” de la conscience. Par nature, le progrès est “tout ou rien”. Il y a “progrès” si la conscience globale augmente. Il n’y a pas “progrès” si la conscience n’augmente pas, s’il n’y a pas de mutation psychique, et d’apparition de nouveaux paliers de conscience. Teilhard nomme cette augmentation de conscience, une synthèse de l’esprit .
L’esprit jadis associé au “Ciel”, à l’ascension hors du monde, à la négation des valeurs terrestres, doit désormais s’incarner dans le monde, dans le multiple, dans le phénomène divers et imprévisible.
Alors que pour Freud le progrès ne rend pas heureux, pour Teilhard il est la condition même du bonheur.
C’est autour de la notion de progrès que l’Humanité encore divisée peut et doit se reformer.
Le véritable clivage de l’Humanité se fait non sur la richesse, la science ou le pouvoir. Ces différences-là ne sont pas essentielles mais accidentelles. Le véritable clivage qui sépare les hommes est celui de la foi, la foi au progrès. Ceux qui y croient et ceux qui n’y croient pas vivent dans deux mondes divergents. Les uns veulent donner un sens à leur vie, à la société, à l’existence des autres. Ils croient que le progrès a un sens, et que ce sens est bénéfique. Ce sont les “hommes de bonne volonté”. Et il y a ceux qui ne croient pas au progrès, ou qui le condamne comme une illusion.
Nous croyons que le progrès se jauge au niveau de notre conscience et à la place faite à l’autre.
Or la mondialisation actuelle tend à limiter la diversité, en imposant des normes puissantes de conduite. Le prix à payer de la transparence et de la circulation mondiale est l’uniformité et la standardisation, sans parler des énormes risques quant aux libertés.
L’étranger, le pauvre, l’exclu, sont des symboles inoubliables de la différence et de l’altérité. Ils sont des images de l’autre. Quelle est leur place dans la mondialisation technologique, spéculative et financière ?
L’avenir est un « autre » inattendu: « ce qui arrive en fin de compte ce n’est pas l’inévitable mais l’imprévisible»4.
Une civilisation profonde doit favoriser l’imprévisible, parier sur l’avenir, préparer l’impensable, guetter l’inouï.
1 Sigmund Freud, Le malaise dans la culture. 1929
2 Ibid.
3 Shakespeare, Hamlet III,1 : « Thus conscience does make cowards of us. »
4 Selon la formule de Keynes.