Les communautés virtuelles représentent de plus en plus une sorte de "deuxième monde" parallèle à notre monde réel. On va jusqu’à créer des économies autarciques comme dans Second Life avec des Linden dollars et des terrains pour des inverstissements immobiliers à long terme (http://secondlife.com). Ces univers virtuels dits persistants génèrent leur propre vie sociale. Pour tous ceux que la vie réelle a déçu, il est assez confortable de se réfugier dans ces mondes parallèles, pour tenter de se construire une "deuxième vie". D’autres préfèrent le bistro ou encore la mélancolie. Chacun son truc, pourrait-on dire.
Ce qui est intéressant, cependant, c’est que le monde réel peut faire irruption à tout moment dans le virtuel, et réciproquement. Les frontières entre ces mondes ne sont pas étanches. Apparemment, vivre dans le virtuel n’est pas suffisant: il y a comme un malaise ou une culpabilité latente de délaisser le réel pour se réfugier dans le virtuel. Quand des évènements vraiment graves arrivent, comme la dernière guerre au Liban, cette culpabilité se réveille, et alors le monde réel revient en force dans le virtuel. La bulle virtuelle, soi disant protectrice, éclate, et les vieux démons de la réalité s’emparent des esprits pour exiger leur dû. C’est le retour du refoulé.
La communauté Hattrick (voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Hattrick) n’échappe pas à ce phénomène. Le football est déjà une bulle en soi, et est largement utilisé par les médias et les politiques comme un succédané de la vieille recette impériale ("panem et circenses"). Mais le monde du football placé dans un monde virtuel, c’est une sorte de virtuel au carré, et donc d’une culpabilité latente au carré, elle aussi. Pas étonnant que la moinde flammèche provoquante de la part de joueurs appartenant à une des parties en conflit ait mis le feu aux poudres: les esprits recouvrent soudain leur conscience voilée et se paient de mots pour tenter d’éradiquer leur sentiment de frustration et de culpabilité.
Mais on ne peut pas se sauver tout seul. Les tribus ne nous sauveront pas. L’arche de Noé n’est pas une métaphore de l’élection de "nous" contre la damnation d’ "eux", c’est une métaphore de l’humanité, dans toute sa variété. Noé emmena avec lui, pour les sauver tous, l’agneau et le lion, la hyène et le scorpion, l’aigle et la colombe.
Archive pour août 2006
Haines virtuelles
Jeudi 31 août 2006Les nouveaux esclaves
Mardi 29 août 2006De Platon à Descartes, le dualisme du corps et de l’âme allait de soi, dans le genre "corps tombeau de l’âme". Puis le doute vint. Tout cela sentait trop la métaphysique selon les nouveaux maîtres. Nietzsche, grand vociférateur, estima que l’âme n’est qu’un mot, et que celui qui est éveillé peut dire: "je suis corps tout entier et rien d’autre".
Ce prétendu éveil nous paraît encore un sommeil.
A nous qui commençons d’explorer le virtuel, nous voyons que nous ne sommes ni des corps tout entiers, ni des âmes pilotes en leur navire corporel.
Nos corps sont désormais pulvérisés par l’abstraction et la virtualisation.
Les techniques les plus incisives font intrusion dans notre intimité. Je ne parle pas seulement des sympathiques ultra-sons pour débusquer bébé ou des caméras à positons pour scanner nos tumeurs. Il faudrait énumérer tous les capteurs qui nous quadrillent, de l’iris à l’ADN, sans oublier les micro-drones qui sillonnent le ciel à fins d’assassinat ciblé, les greffes de puces RFID, ou les injections de nano-techniques dans nos replis internes. Par la télévirtualité et la nano-présence, nos esprits se déplacent sans nos corps, et par la simulation et la réalité augmentée, la "réalité" se plie toujours davantage devant la force de nos représentations, vraies ou non. Mais la vérité n’est pas la question du jour. Seule l’efficacité, le pouvoir, a l’autorité. Certes, pour un temps. Il faudra bien que les consciences se réveillent à nouveau.
En attendant, il faut s’efforcer de bien comprendre comment la fusion intime du monde virtuel et de nos corps nous fait progresser, et nous aliène. L’esprit, lui aussi, est intimement mêlé au corps, mais d’une autre manière. La fusion du corporel et du virtuel n’est pas de même nature que la fusion du spirituel et du corporel. Ces deux types de fusion ajoutent à la confusion générale.
Notre tâche à tous est d’apprendre à démêler ces noeuds serrés, qui sont aussi les noeuds de notre nouvel esclavage.
Manège
Vendredi 25 août 2006A Moscou, j’habitais la fameuse "Maison sur le quai", avec une vue imprenable sur le Kremlin. Le soir de l’élection présidentielle de mars 2004, je vis le ciel s’embraser. Tout près, de l’autre côté de la Moskva, le Manège, célèbre construction, bâtie en 1817 sur les plans d’Augustin Betancourt pour commémorer le 5ème anniversaire de la victoire sur Napoléon, était ravagé par les flammes.
Le départ de l’incendie avait coïncidé à quelques minutes près avec l’annonce de la victoire de Vladimir Poutine. Deux pompiers périrent. L’enquête conclut à un court-circuit électrique.
Immanence
Vendredi 25 août 2006Ce n’est pas l’immanent qui est immanent, c’est le transcendant.
Nicolas Berdiaev
Esprit et réalité
Moins de force
Mardi 22 août 2006C’est dans le moins de force que m’apparaissent toujours les idées les plus vastes, les plus importantes.
Henri Michaux.
Passages