Gottfried Wilhelm Leibniz, penseur de l’universel et inventeur de l’arithmétique binaire, écrivait il y a plus de trois cents ans: « Je crains que la masse des hommes ne retombent dans la barbarie, à quoi cette horrible masse de livres, qui va toujours en augmentant, pourrait contribuer beaucoup, car enfin le désordre se rendra presque insurmontable; la multitude des auteurs qui deviendra infinie en peu de temps les exposera tous au danger d’un oubli général.»
Leibniz voulait développer des boussoles du savoir, il désirait généraliser les cartes et les répertoires de contenus. Il voulait faire l’inventaire du trésor public (le « thésaurus ») des savoirs disponibles, créer une immense mémoire virtuelle de la culture et des arts. Tablant sur cette richesse, il voulait en profiter pour réarticuler les notions, pour construire des rangements en étoile, aménager des carrefours, multiplier les raccordements réticulaires, visualiser les relations entre les informations par des tableaux de correspondances.
Il voulait que le transversal l’emporte sur le sectoriel, que les liens horizontaux ou diagonaux réunissent ce que l’on croyait disjoint. Immense rêve panoptique, synoptique, combinatoire. Il voulait substituer à la multiplicité asservissante une représentation plus compacte. Il pensait que la véritable science est source de simplification, et qu’elle s’abrège en s’augmentant.
A l’ère des réseaux et du numérique, l’idée fondamentale de Leibniz paraît plus actuelle que jamais. Son rêve prend une actualité brûlante, au moment où se dessinent les « sociétés du savoir » et où l’on s’interroge sur leur orientation, et en particulier sur les nécessaires réformes de l’éducation, vivier central, stratégique de nos sociétés futures.
Quels esprits devons-nous former aujourd’hui, quelle éducation devons-nous fonder ? De quelles « compétences » aurons-nous besoin, demain ? Questions récurrentes de l’humanité, mais aujourd’hui peut-être plus aiguës que jamais.
Car une civilisation du savoir naît, et se traduit par une richesse inouïe en informations hétérogènes et en savoirs épars, mais c’est aussi dans un monde d’abondance répétitive et de boursouflure, pleine de compilations et de redites. Nous avons en principe la mémoire du monde au bout de nos claviers, mais la réalité et la qualité de cet accès sont loin d’être acquises.
D’ailleurs, la mémoire ne suffit pas. Il faut aussi, sous peine d’asphyxie, trouver du nouveau, sortir des sentiers battus. Il nous appartient de devenir des nomades de l’esprit, et d’explorer les ailleurs, les impensés. Si l’on peut accéder en temps réel à tout ce qui a été numérisé, nous serons obligés d’inventer un nouveau rôle pour la mémoire de l’homme. Délivrés du fatras des faits élémentaires, désormais dévolus aux machines et aux réseaux, il va falloir rediriger l’énergie des hommes vers des tâches plus hautes.
Le conservatoire complet, l’inventaire universel, recenseront toujours plus l’espace du déjà dit, baliseront le déjà inventé, et nous ne pourrons plus nous permettre d’ignorer cette totalisation ainsi offerte, ouverte, exhaustive. La transparence de la mémoire collective rendra caduque les duplications et les répétitions, et donc les avantages acquis, les rentes de situation. Le court-circuit généralisé des informations et des idées abolira les citadelles et les positions les mieux assurées, ou au contraire, les dressera abruptement, sans médiation, les unes contre les autres.
Devant la surabondance des faits et des savoirs, devant la complexité des phénomènes et l’enchevêtrement des causes, devant la disparition des grandes machineries idéologiques, il y a de grands risques de confusion. Cette confusion touche au langage et à l’exercice des différents plans de l’esprit, mais aussi aux valeurs.
La mise en contact quasi immédiat de points du globe jusqu’alors séparés par des distances géographiques considérables, se traduit par la « glocalisation », la désintermédiation, la dérégulation. Le “glocal”, c’est aussi l’apparition de “régions-monde”, et même de “villes-mondes” qui deviennent à elles seules comme des pays entiers. Ancrées dans un territoire restreint, elles couvrent le monde de leurs liaisons symboliques, marchandes et financières.
La désintermédiation et la dérégulation exposent les difficultés de la pensée régulatrice devant cette mise en court-circuit exigée par les lois économiques. Contre ces flux mondialisés, nulles frontières, nul limes, nuls sanctuaires possibles. Il est vain de vouloir établir des barrières tangibles contre un phénomène intangible.
Le court-circuit généralisé tend aussi à créer des ghettos et des exclusions, par réaction. Le fossé s’accroît entre que ceux qui maîtrisent le mieux les bases cognitives des nouveaux mondes et ceux qui en sont privés. Pendant que les “collèges invisibles” et les communautés virtuelles se renforcent et s’activent sur les réseaux, des ghettos bien réels se durcissent, sans prise sur leur environnement, sans capacité effective de saisie intellectuelle ni d’action.
A tous ces défis, beaucoup d’acteurs doivent apporter leur réponse. Mais il n’est guère d’enjeu plus fondamental que celui de l’éducation.
Etymologiquement, éduquer (e-ducere), signifie conduire hors de, faire sortir de. Il s’agit bien d’apprendre à sortir du port, et à naviguer librement dans les savoirs possibles, les savoir être, savoir faire, savoir créer, savoir chercher. Savoir relier les faits et les théories, et savoir se lier aux autres. La curiosité, la créativité, l’esprit critique, l’esprit coopératif, la représentation de la réalité sous plusieurs angles, la pensée en terme de systèmes, la capacité de synthèse, la pensée expérimentale, sont autant de moyens d’acquérir non seulement des « compétences », mais de sans cesse les augmenter.
Au moment où certains fossés s’élargissent et s’approfondissent, il faut y insister, la capacité à travailler en groupe, en réseaux, en partenariat devient primordiale. D’où l’importance de créer un environnement d’apprentissage global, ouvert, au service de tous, en tous lieux, à tous moments et dans tous les domaines du savoir. Les réseaux d’écoles, de bibliothèques, de musées, les laboratoires virtuels, constitueront de plus en plus une nécessaire infrastructure coopérative à large échelle. Car le savoir augmente en se partageant. A ce titre il est l’exemple archétypal du bien public.
Si l’éducation comme l’accès à l’information et au savoir sont, par excellence, des « biens publics mondiaux », il faut noter que les tendances à la marchandisation du savoir et de l’éducation risquent d’aggraver les fossés économiques, culturels, sociaux entre ceux qui sont déjà largement bénéficiaires de la révolution de l’information et ceux qui en subissent les effets pervers.
C’est pourquoi une stratégie coordonnée des secteurs de l’enseignement à l’échelle mondiale est si importante. La Déclaration mondiale de l’éducation pour tous de Jomtien (1990) ou le Cadre d’action adopté à Dakar (2000) présentent des éléments explicites d’une telle stratégie. L’UNESCO est particulièrement bien placée pour favoriser ce qui reste l’essentiel : un débat stratégique sur la nature même des réformes à entreprendre dans le domaine de l’éducation au Maghreb, au moment où le monde « mondialisé » nous rappelle l’urgence de créer un art de vivre ensemble à l’échelle planétaire.