Archive pour octobre 2006

Intelligence culturelle

Mardi 31 octobre 2006

J’ai sous les yeux le site web d’un "ancien espion" (c’est ainsi qu’il se définit lui-même), Robert David Steele (voir http://www.oss.net). On y trouve l’anecdote suivante. Alors qu’il avait participé à la création d’un coûteux et très technique centre d’espionnage (en anglais "intelligence") pour le compte du corps des Marines, il fit la découverte suivante: 80% des informations dont il avait besoin pour conseiller les hautes sphères n’étaient ni secret, ni en ligne, et ni en anglais, ni disponible auprès des sources de la défense ou de l’espionnage des Etats-Unis.

("Imagine my shock, when I actually had to produce intelligence for the Marine Corps generals responsible for policy, for acquisition, and for operations, in discovering that 80% of what I needed in the way of raw information was not secret, not online, not in English, and not available from anyone in the national or defense intelligence communities.")

Il appelle en conséquence une réforme fondamentale de l’organisation de la recherche et de l’analyse du renseignement. Il propose l’idée d’ "open source intelligence", et la création d’une communauté virtuelle pour l’espionnage ("intelligence virtual community"), qui soit globale, multilatérale, décentralisée, publique, et utilisant les meilleures ressources actuelles du traitement de l’information, par la contextualisation, une plus grande granularité ("two levels down"), et une traduction systématique de tout ce qui n’est pas écrit en anglais.

Il préconise notamment "l’espionnage culturel" ("Cultural intelligence"). Il place cette idée d’espionnage culturel bien au-dessus de l’espionnage militaire, politique ou économique. "Les Américains n’ont jamais compris l’espionnage culturel, en partie parce que nous n’avons jamais accepté de croire qu’un analyste doit avoir la langue maternelle ainsi qu’une connaissance approfondie de l’histoire et de la religion du pays qu’il est chargé d’étudier."

Comment se fait-il que les professionnels de "l’intelligence" en soit encore à enfoncer de telles portes ouvertes? Elle est frappante, la naïveté insondable de ces maîtres espions, bardés de certitudes et de gadgets, qui veulent sauver le monde en endossant si benoîtement le costume de la bonne conscience, tout en se croyant au centre du monde.

Il n’est pas nécessaire d’investir beaucoup dans les techniques d’espionnage pour constater que les maux du "monde mondialisé" sont nombreux. Il suffit de lire les journaux. On peut aussi constater que les mensonges, les manipulations, les intérêts extrêmement spécifiques de quelques groupes de personnes s’étalent avec complaisance à la une des médias.

Si l’on veut aider à sauver le monde, il n’est pas mauvais de commencer par connaissance de la culture et la langue de "l’autre". Soit. Mais on sera encore loin du compte, si l’hypocrisie, le double langage, les "deux poids deux mesures", continuent de régner avec arrogance. Connaître l’autre ne suffit pas. Il faut aussi le reconnaître. Le juger digne de mériter de bénéficier des critères que l’on s’applique à soi-même.

Au delà de la culture et de la langue de l’autre, il y a la morale, qui est une, et universelle.

Je préconise aux agences "intelligentes" de pratiquer l’espionnage moral, à l’échelle de l’humanité tout entière. On aimerait trouver où se cache aujourd’hui la morale. Pour en faire bénéficier "l’autre".

One more step

Lundi 30 octobre 2006

L’administration d’un certain pays, réputé pour être très avancé en matière de technologies, insère désormais les puces RFID dans les passeports délivrés à ses ressortissants, ainsi que dans les cartes professionnelles des personnes travaillant dans les transports, les cartes des employés fédéraux, et les cartes médicales. Il vient d’être décidé que  les permis de conduire seraient également équipés de puces RFID.
On rappelle que les puces RFID permettent une identification complète à distance de leurs porteurs , par l’usage de radio-fréquences.
Il est donc par exemple possible de contrôler à distance l’identité de tout conducteur de voiture. Des bornes de recueil de ces données peuvent être installées aux postes de péage, aux points d’accès de zones déclarées sensibles, et aussi à peu près n’importe où en ville ou sur la route… N’importe quelle voiture de patrouille policière peut utiliser cette technique pour télécharger instantanément un fichier personnel complet sur tout conducteur, à tout moment.
On peut aussi contrôler instantanément l’identité de tous les porteurs de permis de conduire ou de cartes médicales dans une salle de restaurant, ou dans une salle de spectacle.
(à suivre)

Violations

Mardi 24 octobre 2006

On apprend (voir http://light.pcinpact.com/actu/news/32263-brevet-ibm-amazon.htm) qu’IBM attaque en justice Amazon pour violation de cinq de ses brevets, ainsi listés:
US 5,796,967 – Présenter des applications dans un service interactif
US 5,442,771 – Enregistrer une donnée dans un service interactif
US 7,072,849 – Présenter des publicités dans un service interactif
US 5,446,891 – Ajuster les liens hypertextes en fonction du profil de l’utilisateur
US 5,319,542 – Vente de biens en utilisant un catalogue électronique.

A quand la protection du fait de citer un extrait d’article dans un service interactif afin de lancer une discussion interactive sur le fait même de poser des barrières juridiques extrêmement générales sur des sujets relevant du sens commun?
Pourquoi ne pas protéger aussi le fait de présenter des questions philosophiques dans un service interactif?

Le nettoyage des bases

Lundi 23 octobre 2006

L’affaire qui oppose actuellement les moteurs de recherche comme Google ou MSN à la presse belge est loin d’être terminée (1). Une attitude plutôt conciliante de la part de Google semble prévaloir actuellement. Il est vrai que le montant des astreintes journalières est important…

En réalité, tout le monde attend que l’affaire soit effectivement jugée sur le fond le 24 novembre.
Ce qui me paraît intéressant, quelle que soit l’issue de ce procès assez caractéristique des moeurs de notre temps, c’est que le pouvoir des juges possède une sorte de liberté indépendante de la logique du rouleau compresseur de la technologie. Ainsi un tribunal belge peut dire le droit, en théorie comme en pratique, et forcer Google à verser des astreintes colossales. Si cet exemple est suivi d’effet (et pourquoi pas ?), c’est alors le modèle même sur lequel est bâti le succès des principaux moteurs de recherche et d’indexation qui pourrait être menacé.
Il est vrai que certaines bases fondamentales de nos sociétés sont aujourd’hui pénétrées par les structures implicites ou explicites que les technologies apportent avec elles. Mais il y a toujours moyen, si on le désire suffisamment, d’imposer une volonté politique, traduite juridiquement, aux avancées arbitraires, non des technologies en soi, mais de ceux qui les utilisent selon leurs propres intérêts.
Ainsi, toujours, revient, lancinante la question de l’intérêt général, et de sa définition politique, juridique, à l’heure de la mondialisation. Comme cette question est soit taboue, soit très délicate à trancher effectivement, on se contente d’assister à des escarmouches, à mon avis hautement significatives, mais loin d’être concluantes.

(1) Voir par exemple http://light.pcinpact.com/actu/news.php?id=32242-copiepresse-belgique-google

Corps et âme

Lundi 23 octobre 2006

Nietzsche affirme quelque part que "celui qui est vraiment éveillé peut dire: je suis corps tout entier et rien d’autre".
Et ailleurs, il écrit:
"Parole la plus chaste que j’aie jamais entendu: ‘Dans le véritable amour, c’est l’âme qui enveloppe le corps‘. "
(Par-delà le bien et le mal, § 142).

Ces deux phrases sont contradictoires, sauf à dire que l’amour est un sommeil.

L’examen radical

Lundi 23 octobre 2006

Car il a appelé la foule à la connaissance de Dieu -louangé soit-Il – par une voie moyenne, qui s’élève au-delà de la déchéance des imitateurs, et en-deçà des disputations des théologiens, et il a montré à l’élite la nécessité d’un examen radical de la source de la révélation.

Averroès (Ibn Rushd)
Livre du discours décisif où l’on établit la connexion existant entre la révélation et la philosophie, §72

وَذَلÙ?ÙƒÙŽ أَنَّهÙ? دعا الجÙ?مْهورَ Ù…Ù?نْ مَعْرÙ?Ù?ÙŽØ©Ù? اللّهÙ? سÙ?بْحانَهÙ? إلى طَريقÙ? وَسَطÙ? ارتَÙ?َعَ عَنْ حَضيضÙ? المÙ?قَلّÙ?دينَ ÙˆÙŽ انْحَطَّ عَنْ تَشْغيبÙ? المÙ?تَكَلّÙ?مينَ ÙˆÙŽ نَبَّهَ الخَواصَّ على ÙˆÙ?جوبÙ? النَظَرÙ? التامّÙ? Ù?ÙŠ أصلÙ? الشَّريعَةÙ?

أَبو الوَليدÙ? Ù…Ù?حَمَّدÙ? بْنÙ? أحْمَدَ بْنÙ? رÙ?شْدÙ?
ÙƒÙ?تابÙ? Ù?صلÙ? المَقالÙ? وَتَقْريرÙ? ما بَيْنَ الشَّريعَةÙ? وَالحÙ?كْمَةÙ? Ù…Ù?Ù†ÙŽ الاتّÙ?صالÙ? Ù?

عين ‘aïn oeil

Dimanche 22 octobre 2006

Bien que ma connaissance de la langue arabe soit encore balbutiante, je crois pouvoir dire que c’est une langue admirablement adaptée à l’envol poétique. Les mots y sont voyants et sourciers. Ils brillent d’un éclat multiple, comme des gemmes au soleil.
Voici un exemple, le mot  عين  ‘aïn : oeil. Mais par métaphore et glissement, il a aussi ces sens: personne humaine, gardien, espion, le disque du soleil, aspect, côté du ciel dans la direction de la qibla, essence et substance même d’une chose, pluie qui tombe plusieurs jours de suite, la lettre ‘aïn, tourbillon d’eau dans un puits, inclinaison d’une balance, frère utérin, prune, influence du mauvai oeil, argent comptant, vice, défaut, seigneur, maître, chef…

Corps dilué, esprit dilaté عَيْن

Vendredi 20 octobre 2006

Mon corps est visible en partie, et en partie invisible. Il est aussi en partie tangible, et en partie intangible. Toutes ces découpes se recoupent. Elles empiètent les unes sur les autres.

Je suis aussi entouré par le monde, cerné par du visible et du tangible, mais aussi submergé dans de l’invisible et de l’intangible. Tous ces faisceaux se mêlent et se confondent.

Avoir un corps, c’est être visible, s’offrir aux regards des autres, mais c’est aussi être invisible (à soi et aux autres). C’est constater les fissures entre l’organe interne, invisible, mais pesant, dur ou doux, et la peau, bien en vue, mais qu’on ne sent plus comme peau quand elle se met à toucher le monde ou l’autre. Il y a là le symptôme d’une faille entre notre présence à nous-mêmes et notre présence au monde. Ce ne sont pas les mêmes types de présence. Les ratios du visible et du tangible différent.

En se plaçant à la jointure, à l’interface du corps et du monde, l’esprit peut sortir de l’un pour entrer dans l’autre. Ce va et vient est précieux pour l’esprit en quête. La philosophie tire avantage d’une telle gymnastique. On gagne de la souplesse. Mais la vraie leçon, c’est quand on a compris que l’intérieur et l’extérieur s’équivalent, du point de vue de l’esprit détaché, délié. L’esprit enfin délié, vraiment délié, voilà ce qu’il faut accomplir, en sortant de soi, en sortant du monde, en sortant de la sortie elle-même.

 

Dans ce milieu divers qu’est le monde, il y a des champs de présences et d’absences. Des variétés de collectivités, des communautés, des connectivités. Quel est leur statut ? Y a t-il un esprit collectif ?  Il y a un esprit qui pense le collectif, mais le collectif ne pense pas, il se laisse penser. Il faut tenter de saisir non « ce qui parle » ou « ce qui pense » à travers la communauté des sujets, mais « ce qui se laisse parler, penser » par les sujets, les personnes, au sujet du collectif. Il ne faut pas succomber au piège de la personnalisation du collectif, voie vers le fascisme. Le « gros animal » dirait Simone Weil.

 

L’esprit va où il veut, il peut agir à distance. Il n’est ni ici, ni là. Il flotte et il erre, il fond sur ce qu’il saisit et s’en dessaisit aussitôt. Il vole mais il reste accroché au clou du corps par de fins ligaments. Il reste lié au réel du corps, bien que virtuellement coupé de lui. Non lieu mais quand même lié.

Par notre esprit nous sommes à distance de nous-même. Donc nous sommes dans de l’invisible, de l’intangible. Nous sommes par cette distance plus que ce que nous sommes. Notre puissance invisible dépasse notre rayonnement visible.

Les clones et les mots se ressemblent. Nos phrases et nos souvenirs sont nos missi dominici. Notre corps et le corps des autres rayonnent aussi. Plus ou moins. Ils sont co-présents les uns aux autres, d’une présence infiniment variée, déclinable, aiguë ou discrète, endormie ou alertée. Ces présences à géométrie variable se recouvrent parfois, partiellement, elles copulent même, se lient et se relient, se fondent ou fusent de toutes parts.

 

J’ai besoin d’autrui. J’ai besoin de toi. Tu m’aides, comme les autre, mais autrement,  à me voir, à objectiver mon propre corps, mon propre être. Tu es mon autre côté de l’être, mon autre côte, celle que je ne peux voir. Tu es pour moi plus visible que je ne saurai jamais l’être à mes propres yeux. Je suis pour toi plus invisible que tu ne le seras jamais pour toi. Nous partageons nos cécités croisées.

Mais ce jeu de vues et d’ombres, de clins et de déclins, fonde notre différence, rend nos corps un peu plus possibles, parce que plus visibles, autrement visibles. Cette visibilité rendue possible crée une tactilité, une tangibilité nouvelle. Ils nous fondent en partie.

Mon corps s’ouvre sur l’autre, sur le monde. Cette ouverture n’est pas béance, blessure, mais source, œil, essence.

C’est ce que dit le mot عَين

De la réforme de l’éducation dans les sociétés du savoir

Jeudi 19 octobre 2006


Gottfried Wilhelm Leibniz, penseur de l’universel et inventeur de l’arithmétique binaire, écrivait il y a plus de trois cents ans: « Je crains que la masse des hommes ne retombent dans la barbarie, à quoi cette horrible masse de livres, qui va toujours en augmentant, pourrait contribuer beaucoup, car enfin le désordre se rendra presque insurmontable; la multitude des auteurs qui deviendra infinie en peu de temps les exposera tous au danger d’un oubli général.»

 

Leibniz voulait développer des boussoles du savoir, il désirait généraliser les cartes et les répertoires de contenus. Il voulait faire l’inventaire du trésor public (le « thésaurus ») des savoirs disponibles, créer une immense mémoire virtuelle de la culture et des arts. Tablant sur cette richesse, il voulait en profiter pour réarticuler les notions, pour construire des rangements en étoile, aménager des carrefours, multiplier les raccordements réticulaires, visualiser les relations entre les informations par des tableaux de correspondances.

 

Il voulait que le transversal l’emporte sur le sectoriel, que les liens horizontaux ou diagonaux réunissent ce que l’on croyait disjoint. Immense rêve panoptique, synoptique, combinatoire. Il voulait substituer à la multiplicité asservissante une représentation plus compacte. Il pensait que la véritable science est source de simplification, et qu’elle s’abrège en s’augmentant.

 

A l’ère des réseaux et du numérique, l’idée fondamentale de Leibniz paraît plus actuelle que jamais. Son rêve prend une actualité brûlante, au moment où se dessinent les « sociétés du savoir » et où l’on s’interroge sur leur orientation, et en particulier sur les nécessaires réformes de l’éducation, vivier central, stratégique de nos sociétés futures.

 

Quels esprits devons-nous former aujourd’hui, quelle éducation devons-nous fonder ? De quelles « compétences » aurons-nous besoin, demain ? Questions récurrentes de l’humanité, mais aujourd’hui peut-être plus aiguës que jamais.

Car une civilisation du savoir naît, et se traduit par une richesse inouïe en informations hétérogènes et en savoirs épars, mais c’est aussi dans un monde d’abondance répétitive et de boursouflure, pleine de compilations et de redites. Nous avons en principe la mémoire du monde au bout de nos claviers, mais la réalité et la qualité de cet accès sont loin d’être acquises.

 

D’ailleurs, la mémoire ne suffit pas. Il faut aussi, sous peine d’asphyxie, trouver du nouveau, sortir des sentiers battus. Il nous appartient de devenir des nomades de l’esprit, et d’explorer les ailleurs, les impensés. Si l’on peut accéder en temps réel à tout ce qui a été numérisé, nous serons obligés d’inventer un nouveau rôle pour la mémoire de l’homme. Délivrés du fatras des faits élémentaires, désormais dévolus aux machines et aux réseaux, il va falloir rediriger l’énergie des hommes vers des tâches plus hautes.

 

Le conservatoire complet, l’inventaire universel, recenseront toujours plus l’espace du déjà dit, baliseront le déjà inventé, et nous ne pourrons plus nous permettre d’ignorer cette totalisation ainsi offerte, ouverte, exhaustive. La transparence de la mémoire collective rendra caduque les duplications et les répétitions, et donc les avantages acquis, les rentes de situation. Le court-circuit généralisé des informations et des idées abolira les citadelles et les positions les mieux assurées, ou au contraire, les dressera abruptement, sans médiation, les unes contre les autres.

 

Devant la surabondance des faits et des savoirs, devant la complexité des phénomènes et l’enchevêtrement des causes, devant la disparition des grandes machineries idéologiques, il y a de grands risques de confusion. Cette confusion touche au langage et à l’exercice des différents plans de l’esprit, mais aussi aux valeurs.

 

La mise en contact quasi immédiat de points du globe jusqu’alors séparés par des distances géographiques considérables, se traduit par la « glocalisation », la désintermédiation, la dérégulation. Le “glocal”, c’est aussi l’apparition de “régions-monde”, et  même de “villes-mondes” qui deviennent à elles seules comme des pays entiers. Ancrées dans un territoire restreint, elles couvrent le monde de leurs liaisons symboliques, marchandes et financières.

La désintermédiation et la dérégulation exposent les difficultés de la pensée régulatrice devant cette mise en court-circuit exigée par les lois économiques. Contre ces flux mondialisés, nulles frontières, nul limes, nuls sanctuaires possibles. Il est vain de vouloir établir des barrières tangibles contre un phénomène intangible.

 

Le court-circuit généralisé tend aussi à créer des ghettos et des exclusions, par réaction. Le fossé s’accroît entre que ceux qui maîtrisent le mieux les bases cognitives des nouveaux mondes et ceux qui en sont privés. Pendant que les “collèges invisibles” et les communautés virtuelles se renforcent et s’activent sur les réseaux, des ghettos bien réels se durcissent, sans prise sur leur environnement, sans capacité effective de saisie intellectuelle ni d’action.

 

A tous ces défis, beaucoup d’acteurs doivent apporter leur réponse. Mais il n’est guère d’enjeu plus fondamental que celui de l’éducation.

Etymologiquement, éduquer (e-ducere), signifie conduire hors de, faire sortir de. Il s’agit bien d’apprendre à sortir du port, et à naviguer librement dans les savoirs possibles, les savoir être, savoir faire, savoir créer, savoir chercher. Savoir relier les faits et les théories, et savoir se lier aux autres. La curiosité, la créativité, l’esprit critique, l’esprit coopératif, la représentation de la réalité sous plusieurs angles, la pensée en terme de systèmes, la capacité de synthèse, la pensée expérimentale, sont autant de moyens d’acquérir non seulement des « compétences », mais de sans cesse les augmenter.

 

Au moment où certains fossés s’élargissent et s’approfondissent, il faut y insister, la capacité à travailler en groupe, en réseaux, en partenariat devient primordiale. D’où l’importance de créer un environnement d’apprentissage global, ouvert, au service de tous, en tous lieux, à tous moments et dans tous les domaines du savoir. Les réseaux d’écoles, de bibliothèques, de musées, les laboratoires virtuels, constitueront de plus en plus une nécessaire infrastructure coopérative à large échelle. Car le savoir augmente en se partageant. A ce titre il est l’exemple archétypal du bien public.

Si l’éducation comme l’accès à l’information et au savoir sont, par excellence, des « biens publics mondiaux », il faut noter que les tendances à la marchandisation du savoir et de l’éducation risquent d’aggraver les fossés économiques, culturels, sociaux entre ceux qui sont déjà largement bénéficiaires de la révolution de l’information et ceux qui en subissent les effets pervers.

 

C’est pourquoi une stratégie coordonnée des secteurs de l’enseignement à l’échelle mondiale est si importante. La Déclaration mondiale de l’éducation pour tous de Jomtien (1990) ou le Cadre d’action adopté à Dakar (2000) présentent des éléments explicites d’une telle stratégie. L’UNESCO est particulièrement bien placée pour favoriser ce qui reste l’essentiel : un débat stratégique sur la nature même des réformes à entreprendre dans le domaine de l’éducation au Maghreb, au moment où le monde « mondialisé » nous rappelle l’urgence de créer un art de vivre ensemble à l’échelle planétaire.

Patries

Mardi 10 octobre 2006

Je partirai d’un pré-texte. Son titre incite, invite, excite l’attention: "Notre patrie le texte", et je l’ai trouvé dans l’ouvrage intitulé De la Bible à Kafka, de George Steiner, professeur émérite de littérature comparée. Steiner y analyse les liens entre le  Livre et la Terre, et surtout leur lien originel: la promesse, l’élection.
Pour Steiner, il faut rendre hommage à la "mystique de la fidélité au mot écrit" qui permet de "trancher définitivement la querelle avec l’hellénisme et avec la gnose chrétienne". Il faut, selon lui,  affirmer que le fondement de l’identité et de l’élection est textuel: "la lettre est la vie de l’esprit; pour le kabbaliste, en fait, elle est l’esprit".
Ceci permet par exemple de trancher élégamment la question de l’origine du mal. "Suivant une suggestion kabbalistique et hassidique, le mal se serait insinué dans le monde par l’infime fêlure d’une seule lettre erronée". Le pouvoir des mots! La lettre reine! Contre tous les nominalismes, quel réalisme extrême !
Steiner, cependant, reconnaît que cette histoire de lettre fêlée n’est qu’une "sinistre bizarrerie", mais qu’elle "exprime à merveille le code du savant". Elle met en relief  "l’homme qui a toujours une plume ou un crayon à la main quand il lit."
Cette culture aiguë de l’abstraction et de la lettre permet assez logiquement de revendiquer une terre messianique, la terre prophétique par excellence, la terre de "la culture spéculative de l’intuition." Cette terre-là fait de ses habitants des étrangers au monde, avec tous les risques que cela comporte.
Steiner n’hésite pas à s’en prendre à ce sujet à notre bon Jean-Jacques: "Dans son modèle du contrat social, Rousseau déclare sans équivoque qu’il existe une contradiction entre l’humanité et la citoyenneté: "Forcé de combattre la nature ou les institutions sociales, il faut opter entre faire un homme ou un citoyen; car on ne peut pas faire à la fois l’un et l’autre." La conclusion est rude en ce qui concerne les étrangers, car ils ne sont que des hommes."
Et voilà! Rousseau dans la peau d’un xénophobe!
Steiner ajoute, pour enfoncer le clou, que "le patriotisme du chercheur de vérité et l’option civique de Rousseau sont antithétiques."
Rousseau, patriote du mensonge !
A ce jeu, Hobbes est certes allé bien plus loin encore que Rousseau. Léviathan ne manque pas d’alliés.
C’est pourquoi on peut relever le constat de Steiner qui affirme sans ambages : "Le nationalisme est un genre de folie, une infection virulente qui pousse l’espèce au massacre mutuel".
Il résume d’un mot qui fait mouche: "le lieu de la vérité est toujours extra-territorial".
Mais alors tous les "territoires" seraient-ils des mensonges, ou la cause de mensonges ?
Cette querelle est ancienne affirme Steiner. "C’est celle du prêtre et du prophète, des prétentions de la nation et des droits de l’universalité". Il cite Paul de Tarse qui, comme converti, "opposa la prophétie à la prêtrise, l’oecuménisme à la territorialité. Mais le christianisme n’a pas su être fidèle à sa "catholicité judaïque" ajoute-t-il. La chrétienté est devenue "structure politico-territoriale". L’impérialisme idéologique n’a fait que prendre appui sur la conversion de Constantin. C’est pourquoi "la vérité est devenue, une fois encore, apatride ou plus exactement, elle a été laissée à la garde, peu sûre, du paria et de l’excité". Et il ajoute: "En gros de l’an 70 à 1948.".
Enfin il conclut: "Quand le texte est la patrie, même quand il est enraciné uniquement dans la remémoration exacte et la quête d’une poignée de vagabons, de nomades du mot, il ne saurait s’éteindre. Le temps est le passeport de la vérité, sa terre natale."

J’éprouve une sympathie a priori pour cette idée du temps, comme terre de vérité. L’espace serait livré aux pouvoirs et aux mensonges, le temps serait la patrie du vrai. Mais, à la réflexion, c’est sans doute bien trop caricatural. Il y a aussi une vérité de l’espace. Ses fissures, ses fêlures, ses lignes de partage, sont autant de vérités locales, traduites dans la langue de l’immanence. Et le temps n’est pas si innocent. Il ment beaucoup plus qu’il ne révèle, finalement. Le temps de l’histoire est un tombeau, tant le temps ajoute son poids mort au temps. Ou alors, il faut attendre le temps des mythes, ou le temps du jugement.

On ne peut croire au fond ni à l’espace, ni au temps, ni au texte. Ils sont tous possédés par les pouvoirs, et non innocents.
Les textes mêmes, et les plus sacrés, séparent, plus qu’ils n’unissent.
Les mots et les lettres me sourient. Je les vois, je les souffle entre mes lèvres. Mais je n’y habite point. Ma patrie, ce n’est ni le texte, ni l’espace, ni le temps. Ce n’est pas non plus la frontière, où se concentre l’exclu.
Ma patrie, il faudra bien qu’elle donne un visage, et une voix, à toute la sagesse du monde.

Rires homériques

Lundi 9 octobre 2006

En lisant Nietzsche, je suis tombé sur cette citation qu’il attribue à Hobbes, sans autre référence: "Le rire est une triste infirmité de la nature humaine dont tout penseur devra s’efforcer de s’affranchir".
Incroyable, non?
A vrai dire, tant que je n’aurai pas vu de mes yeux cette phrase dans un ouvrage de Hobbes, j’aurai des doutes sur son authenticité.
En tout cas, vraie ou fausse, elle donne l’occasion à Nietzsche de nous assener une curieuse massue:
"Je me permettrai d’établir une hiérarchie des philosophes d’après la qualité de leur rire, en plaçant au sommet ceux qui sont capables du rire d’or."  (cf Par delà le bien et le mal  § 294)

Le rire d’or? Quelle drôle d’image. Est-ce dû à l’éclat ou à la valeur?

Nietzsche ajoute que les "dieux sont espiègles". Sans doute suit-il en cela l’opinion de Homère qui évoquait déjà le  "rire inextinguible des dieux". Le rire des dieux est, comme eux, éternel.

Je n’aime guère Hobbes (c’est un euphémisme). Son puritanisme triste, on en voit bien la glaçante logique. Mais j’aime encore moins le rire des dieux nietzschéens, qui me transit la moëlle.

Il y a un ange fameux, à l’entrée de la cathédrale de Reims. Il sourit depuis mille ans.