COEXISTENCE
Qu’est-ce que "l’être" d’une oeuvre virtuelle? Qu’est-ce qu’être pour une telle oeuvre, par comparaison avec mon propre être?
Il y a deux possibilités.
La première, c’est que "l’être" de l’oeuvre est un autre être que moi, indépendant de moi et de tous les autres.
La seconde c’est que "l’être" de l’oeuvre participe de mon être et à mon être.
Il n’est pas interdit de penser que ces deux façons d’êtres "coexistent". En contemplant l’oeuvre, je participe à son altérité comme à mon identité.
MACHINES
Une oeuvre virtuelle doit avoir une raison d’être. C’est cette raison qui la rend intelligible. C’est elle qui permet in fine de rassembler l’oeuvre, qui lui donne sa forme fondamentale, justifie l’idée dont les images procèdent et qu’elles reflètent obscurément. Sans raison d’être, l’oeuvre ne témoigne plus de rien, elle n’est plus fondée. Tautologique, elle s’enferme dans son cycle et ne respire pas. L’oeuvre n’est plus qu’une machine. Et sommes-nous intéressés par les machines ?
CONTEMPLATIONS
L’oeuvre virtuelle est dite intelligible si elle est mue par une idée. Elle est à ce titre digne d’être contemplée. Qui veut vraiment comprendre comment les formes et les forces sortent de l’oeuvre, doit chercher cette idée. L’idée se saisit seulement par l’intelligence. Quant aux yeux, ils ne peuvent saisir que les images, ombres affaiblies des lumières intelligibles. La vérité de l’oeuvre virtuelle est dans son idée. Dans les images, on ne peut contempler que l’image de cette vérité.
L’esprit qui contemple la vérité de l’oeuvre n’a pas besoin d’objet visible. Mais pour parvenir à cette contemplation, elle doit emprunter le cheminement du visible, suivre la courbe des mouvements. On désire toujours s’approcher du foyer d’intelligibilité. On veut augmenter son savoir. Alors, on circule à travers la diversité des images, on abandonne le centre immobile pour les banlieues éparses, multiples. Pourtant, c’est dans le paradigme que vit l’intelligibilité féconde. C’est vers lui qu’il faut se tourner pour en tirer toutes choses essentielles. En le contemplant, on tend à unifier l’oeuvre, à l’isoler du bruit extérieur, et de ses vibrations parasites.
La véritable réalité de l’oeuvre consiste dans une double contemplation, la contemplation du créateur du paradigme (il contemple avant de créer) et la contemplation du spectateur, sa remontée progressive vers le paradigme.
LUMIERES
L’idée est l’origine de l’oeuvre. C’est elle qu’il faut découvrir, c’est elle dont dépend la vision directe de l’oeuvre, dans la lumière même qui la fit naître, et non dans une lumière réfléchie ou indirecte, comme celle des modèles ou des images.
Les images et les modèles ne sont pas la fin de l’oeuvre. Dans une certaine mesure, ils restent toujours extérieurs à l’oeuvre. Certes les modèles et les images apportent une lumière intelligible ou sensible à l’oeuvre. Mais ces "lumières" sont des lumières engendrées, non génératrices.
NOURRIR
Avant de pouvoir saisir l’idée de l’oeuvre virtuelle, il faut s’efforcer de la connaître. Il faut voir ses images et comprendre ses modèles. Ce travail sensible et raisonnable est un préalable. La condition nécessaire de l’intellection de l’oeuvre, de la vision directe de l’idée, est une familiarisation patiente avec ses modèles, qui représentent ce qu’elle a d’intelligible, et avec ses images qui en illustrent les aspects sensibles.
Il faut s’en pénétrer, les faire habiter en soi. Nous devons arriver à contempler l’oeuvre en nous, plutôt qu’à travers des supports extérieurs. Il faut se faire une idée essentielle de l’oeuvre. Il ne faut plus la percevoir seulement de l’extérieur mais de l’intérieur, en la recréant de notre propre sève.
C’est alors qu’il nous est donné de voir l’oeuvre, pleinement. Nous voyons l’oeuvre en nous comme nous nous voyons nous-mêmes.
Nous vivons l’oeuvre et nous sommes l’oeuvre que nous vivons. Nous nous en distinguons cependant, comme l’intelligence se distingue de la chose intelligible.
L’oeuvre se fait vivante, se nourrissant de nous, comme nous nous nourrissons d’elle.
JEUX
On distingue dans une oeuvre virtuelle son idée fondamentale (le paradigme), la succession de ses formalisations intelligibles (les modèles), et sa matérialisation sensible (les images et leurs mouvements). Le paradigme contient en puissance tous les modèles possibles de l’oeuvre. Le paradigme est l’idée unique, qui constitue l’essence de l’oeuvre.
Les modèles occupent un rang intermédiaire entre l’idée fondamentale et les images sensibles. Les modèles successifs de l’oeuvre restent orientés par cette idée, malgré leurs dérives ou leurs métamorphoses. Les modèles et les images interagissent et se modifient sans cesse, parfois sans nécessité réelle. La raison finale du paradigme doit prévaloir contre la dégradation latente ou effective des modèles, même s’il faut pour obtenir ce résultat user d’expédients.
Les images, quant à elles, ne sont jamais la totalité des images possibles. Aucune image n’est totale. Aucune image ne peut totaliser l’oeuvre, la résumer, l’exemplifier.
Tous les mouvements des images, tous les déplacements des modèles seront regroupés sous le concept de "vie" de l’oeuvre.
Cette vie multipliée produit les images, leurs formes, leurs variations, leurs mouvements, ainsi que les transformations des modèles. L’oeuvre se joue ainsi, selon ces lignes de développement, qui donnent autant de jeux possibles qu’il y a de classes de modèles. (On appelle "classe de modèles" un ensemble de modèles jugés "équivalents" du point de vue du paradigme).
Le paradigme de l’oeuvre, en revanche, n’est jamais en jeu. Il est fixe, immuable, comme une essence.
ARRET
Une oeuvre virtuelle réelle (c’est-à-dire non imaginaire) nécessite à la fois un acte authentique de la pensée (le paradigme), un objet intelligible à repenser (le modèle) et une existence sensible, concrète (les images).
Ni les images ni les modèles ne sont l’oeuvre, et pourtant ils en assurent la réalisation.
Le paradigme originel, toujours subsistant, sous l’écorce des réalisations transitoires, n’est pas non plus l’oeuvre, parce qu’il fut un moment de vie. Et l’on n’arrête pas la vie.
VISION
Il y a la vie de l’oeuvre, toujours en puissance. Il y a notre vision de l’oeuvre, qui cherche à envelopper tous ses possibles. Enfin il y a notre intelligence de l’oeuvre, qui saisit les modèles et les images, au fur et à mesure de leur développement. L’intelligence de l’oeuvre se fonde sur notre vision a priori de l’idée.
Cette vision est toujours réfutable, comme disent les épistémologues.
Les interprétations successives des modèles et des images doivent être réexaminées à la lumière des réfutations, des glissements et des changements, toujours possibles, toujours probables. D’où un doute constant, même dans l’euphorie de la pleine vision. Une vision plus haute ou plus large encore nous attend peut-être, plus loin.
JOINTURES
Il faut accorder à l’oeuvre virtuelle les attentions qu’elle réclame, afin qu’elle accomplisse les mouvements qu’elle ébauche.
Lors de la naissance de l’oeuvre, l’auteur efface les pistes, il coupe les liens voyants, il noie l’oeuvre d’une obscurité méthodique. Il faut s’efforcer de retrouver ces liaisons perdues, si l’on veut sentir les moments de la fusion créatrice. Il faut effectuer l’anamnèse de l’oeuvre.
Inciser les jointures.
PERSUASION
Nous cherchons avant toute chose à saisir puis à nous convaincre de la vérité fondamentale de l’oeuvre virtuelle. Nous cherchons les moyens de nous persuader de l’oeuvre. Nous voulons pouvoir lui accorder notre confiance, et c’est à cette seule condition que nous sommes prêts à faire l’effort de la comprendre, de l’intelliger effectivement.
Comment acquérir cette confiance ?
Les images de l’oeuvre sont des messagères. Elles s’adressent à notre intelligence "pratique". Elles nous font signe et nous invitent à nous installer dans l’oeuvre, à accéder aux modèles intelligibles. Mais on n’épuise pas l’intelligibilité potentielle des modèles. Les êtres de raison peuvent engendrer d’infinies variations, d’incessantes combinaisons. Pour intégrer cette multiplicité, il faut remonter à l’idée même et d’abord aux manifestations de son existence et de sa fondation, aux témoignages de l’émotion qui présida à sa conception. Il nous faut rassembler les signes qui attestent de cette émotion. Si l’oeuvre est généreuse ( c’est son rôle ), ils ne doivent pas manquer, mais surtout, ils doivent converger. Les signes doivent dessiner le visage de l’idée, nous faire sentir le mouvement de l’intention.
Seule l’intuition d’une volonté à l’oeuvre et d’une puissance intégrante, peut nous persuader de nous livrer à l’effort de l’intelligence. Sans cette double intuition, l’oeuvre reste pour nous lettre morte, jeu gratuit, activité aveugle.
L’oeuvre virtuelle doit être conçue pour signifier, de quelque manière qu’on l’appréhende, son unité potentielle et sa raison finale.
SECOURS
La multiplicité de l’oeuvre virtuelle, de ses images et de ses transformations, la rend difficile et même impossible à connaître en totalité. On ne peut tout savoir d’elle. On ignore même le plus souvent quelle est sa forme dominante, on ne sait a priori rien de son essence. Alors il faut nous aider d’une façon ou d’une autre. Il faut nous appeler à l’oeuvre, nous placer sur son chemin.
Il faut nous inciter à découvrir des manières autres de penser l’oeuvre, de la méditer. Ces incitations sont des secours accordés à ceux qui ne peuvent point encore la voir dans son unité propre, mais qui la prévoient.
FAIRE ET PENSER
Penser, ce n’est pas faire. On pense à propos d’un objet, on agit sur l’objet. Penser revient d’abord à agir sur soi-même, sur sa propre pensée. Agir sur l’autre, sur le monde, c’est faire. Penser l’oeuvre, c’est agir sur soi. Faire l’oeuvre, c’est agir sur le monde. Il faut d’abord faire l’oeuvre, pour la penser.
GARANTIE
L’oeuvre virtuelle est à la fois intelligible et sensible.
La pensée se saisit des modèles intelligibles de l’oeuvre. Mais les aspects sensibles échappent à cette intelligibilité, bien qu’ils y participent. Par le fait même d’être sensibles, ils ne peuvent être saisis en tant que tels par la pensée. D’où une limite radicale à toute prétention de pénétrer l’idée fondamentale de l’oeuvre par la seule intelligibilité. Même totalement intelligée à travers ses modèles et son idée première, une part substantielle de l’oeuvre reste irréductiblement liée à ses aspects sensibles.
Ce sensible là se donne comme tel, il s’offre silencieusement aux sens. Il ne peut rien dire et on ne peut rien en dire. Mais il est là, garant que l’oeuvre fut désirée, voulue, puis goûtée. Garant de sa réalité.
NUDITES
Vérité convenue : les artistes ne sont ni des sages ni des philosophes. Leurs oeuvres, visant la singularité, ne cherchent pas l’exemplarité. Elles n’atteignent pas l’universalité du concept, mais elles étreignent la matérialité sensible.
Elles n’ont pas besoin d’être "intelligibles". Elles ne sont point des théorèmes. Elles ne sont pas nécessairement raisonnables. L’artiste n’a pas à justifier ses oeuvres par la raison. Ce sont ses oeuvres qui lui rendent justice. L’artiste se constitue à travers elles, mais les laisse derrière lui, à la différence du philosophe qui doit d’abord être, et être toujours.
L’artiste existe par ses oeuvres. Le sage oeuvre par son existence. Le philosophe oeuvre par sa pensée.
L’artiste convertit la multiplicité de ses oeuvres en une unité progressive. Il les enroule autour de lui-même, comme pour vêtir sa nudité. Le sage, quant à lui, ne se vêt ni ne se dévêt. Ses actes ne lui ajoutent rien, mais lui retranchent plutôt une sorte de superflu. Ils émanent de lui, ils abondent. Ils se déversent dans le monde sans cesser de faire partie de lui : ils sont à son image – fluides et subsistants.
Vérité nue : la coupure entre l’art et la philosophie n’est plus acceptable. L’artiste "intermédiaire" ne peut plus ne pas tendre à la sagesse, il ne peut plus ne pas vouloir être philosophe. Il produit des formes, et il ne doit plus vouloir les laisser à elles-mêmes. Il doit supporter une responsabilité quant à leur intelligibilité, actuelle et future. Car l’art intermédiaire n’est plus seulement sensible, il vise l’intelligible. Or les formes sensibles sont aussi (par l’enchevêtrement des modèles et des images) causes de l’évolution des modèles intelligibles. Elles ne cessent de les régénérer, et surtout, de modifier les conditions mêmes de leur régénération.
L’artiste "intermédiaire" veut nous donner le goût et les moyens de l’intelligence de son oeuvre, il veut nous donner à contempler la vérité, la forme nue de son art.
LIENS
La nature de l’oeuvre virtuelle résulte d’un mélange. L’artiste conçoit un modèle, qu’il soumet à la récurrence. L’oeuvre est ainsi fille du démiurge et de Rhéa, la déesse des flots renouvelés. Les intentions préalables, les finalités décrétées se confrontent aux mouvements inlassables, à l’infinie contrainte de la récurrence. Le démiurge a le premier geste. Il broie, coupe et tranche. Il malaxe les matières et les formes. Il les fond et les confond dans le creuset récurrent. Puis il laisse les choses aller. Alors des liens se forment, comme des formes se lient…
On aimera le spectacle de ces liens qui se tissent, dans le courant de l’oeuvre. Ils symbolisent la mise en ordre progressive de la loi de récurrence. Cette loi non pensable vient examiner la loi pensée, la déplier, la faire vivre.
La loi de la récurrence, la loi prévue, n’est pas de même nature que la loi du modèle, la loi voulue. C’est une loi implicite, non explicitable, c’est un abîme formel. En mélangeant ces deux lois de nature si différente, l’artiste lie la forme à l’informe, ou le fini à l’infini. Ces liens récurrents, cette récurrence liante constituent l’oeuvre en cours. Leurs noeuds mouvementés maintiennent l’oeuvre ensemble et la font se redresser, la font exister. Ils symbolisent l’intellection souhaitable, nécessaire, si l’on veut parvenir à l’intelligibilité pleine.
INFINI
L’oeuvre virtuelle est dite "infinie". Qu’entend-on par là ?
L’infini se dit de ce qui n’a pas de limites, ce n’est pas un être réel, substantiel. L’infini est en puissance. De même, l’oeuvre virtuelle n’est infinie qu’en vertu de cette puissance, de ses devenirs possibles. Elle n’est infinie que dans un temps abstrait, et non dans un temps réel, dans un espace virtuel et non pas dans l’espace matériel.
L’oeuvre est apparemment infinie, mais réellement limitée. Par exemple, sa trajectoire n’échappe pas à la force d’un "attracteur étrange", qui la limite spatialement, qui la subordonne au temps du calcul réel, effectif.
ACCOMPLISSEMENT
Nulle oeuvre virtuelle n’est parfaite. Toujours en mouvement, les oeuvres virtuelles se succèdent à elles-mêmes, elles se recommencent à chaque instant. Ce n’est pas pour arriver à être des oeuvres qu’elles se meuvent ainsi, car elles sont déjà des oeuvres, comme l’embryon est déjà une personne. Les oeuvres se meuvent pour produire des images et des mouvements. Ce n’est pas la perfection des images qui est recherchée, mais celle du mouvement de leur production. On ne vise pas l’achèvement des images mais l’accomplissement de l’oeuvre. L’oeuvre est bien en acte, mais cet acte est imparfait, il n’est pas fini, il se sert même de cette inachèvement pour se réaliser toujours plus pleinement. L’oeuvre virtuelle ne s’achève pas pour mieux s’accomplir.
AFFAIREMENT
Il ne faut pas prendre le mouvement de l’oeuvre pour l’oeuvre en mouvement. Le mouvement de l’oeuvre est le symptôme d’une vie purement cinématique, non substantielle; il est le signe d’un manque de vie véritable. C’est seulement en contemplant l’essence de l’oeuvre que nous sommes en mesure de lui insuffler cette vie qui lui fait défaut, et qui ne peut passer que par nous. Nous réchauffons alors de notre chaleur le germe de l’oeuvre.
L’oeuvre, sans notre regard essentiel, n’est qu’affairement.
L’oeuvre véritable doit donc être bien distinguée de l’oeuvre formelle comme de l’oeuvre matérielle. Elle ne se réalise que par notre contemplation active.
LA VIE DE L’OEUVRE VIRTUELLE
L’essence d’une oeuvre virtuelle, c’est l’idée sur laquelle elle se fonde. Cette idée est purement intelligible. Comment l’atteindre, comment la saisir ? Par la vie de l’oeuvre.
Ce qu’on appelle la vie de l’oeuvre c’est son mouvement, le processus de sa réalisation. Cette vie est l’intermédiaire nécessaire entre l’essence de l’oeuvre et notre propre intelligence. Elle est un lien vivant entre la compréhension en train de se faire, et la compréhension complète, finale de l’idée, c’est-à-dire entre l’intellection et l’intelligence.
La vie de l’oeuvre est intelligible, dans la mesure où elle participe à l’intelligibilité de l’oeuvre. Elle est également intellective, en tant qu’elle participe au mouvement de l’intellection. En ce sens, on peut dire qu’elle rassemble ou qu’elle relie ces deux genres, la puissance (d’intelligibilité) et l’acte (d’intellection).Elle appartient à un genre intermédiaire.
L’essence de l’oeuvre se caractérise par sa permanence.
La vie de l’oeuvre se reconnaît à son mouvement, du modèle aux images et réciproquement.
L’intellection de l’oeuvre se fait par la médiation des images et de leurs mouvements, qui permet peu à peu d’atteindre le modèle.
Les êtres générés (les mouvements, les images ou leurs relations) participent toujours en quelque manière au modèle générateur. En particulier, ils prennent part à sa puissance générative. Mais plus ils sont loin du principe de l’oeuvre, plus ils sont limités dans leur propre puissance. C’est le rôle de la récurrence de régénérer, de revitaliser l’oeuvre en la replaçant dans la lumière de son idée fondamentale.
MAINTENIR
Le paradigme est ce qui ne change pas, il est l’essence de l’oeuvre virtuelle. Le modèle est une image variable du paradigme, il est une condition de l’existence de l’oeuvre.
C’est au modèle de générer les images et leurs mouvements divers, d’engendrer la multiplicité concrète de l’oeuvre. Par l’effet de la récurrence, il subit la loi répétée du changement, il reçoit la leçon de sa propre production. Il évolue par différence et comparaison. Les images sont des moments dans sa progression. Mais s’il se meut ainsi, de concert avec les images qu’il rend visibles, c’est afin de se conformer à la loi unique du paradigme.
Cette loi maintient l’oeuvre virtuelle. Elle en est le "gardien". Elle rapproche les diverses parties intelligibles qui la composent. Elle garantit ainsi la pérennité de toutes leurs combinaisons potentielles, la multiplicité de leurs rapports possibles. Elle maintient une réserve d’intelligibilité, en puissance. En engendrant les images et tous leurs mouvements, par la récurrence, elle suscite de nouvelles sources d’informations, des occasions d’analyse et de traitement. Elle tire une nourriture intellective de sa propre production. Elle digère les images, puis les restitue sous forme séminale.
COMBATS SINGULIERS
Dans les modèles, on trouve des "algorithmes", nourris par des données. Ces données viennent de l’extérieur, et sont fournies directement par un acte volontaire, ou bien sont générées automatiquement, par l’évolution interne de l’oeuvre.
Les images peuvent nourrir les algorithmes, elles peuvent même les modifier de façon appropriée. Les modèles qui dépendent des images qu’ils produisent sont donc bouclés sur eux-mêmes. Les modèles ainsi réfléchis, sont "engagés" dans les images, comme les formes sont engagées dans la matière, ils sont engagés comme en de singuliers combats.
A la raison qui produit les modèles, à la raison qui crée les images, s’ajoute donc la raison qui relie les modèles aux images. Ces raisons diffèrent de nature, mais sont complémentaires : elles se mesurent les unes aux autres, et se lient entre elles.
Par exemple, dès que les images montrent quelque beauté, le modèle doit en tirer parti, de manière à faire triompher le mérite du mouvement de l’oeuvre virtuelle, à faire émerger un sens encore indistinct, à nous faire sentir qu’oeuvre une volonté.
Ce sont ces triomphes relatifs, ces émergences provisoires qui nous persuadent de l’existence d’un paradigme, d’une idée directrice. On se convainc ainsi qu’il n’y a pas simplement le laisser-aller d’un pur hasard, d’une froide algorithmie.
ECLATS
Les modèles possèdent des traces, des "éclats" de l’idée. Intermédiaires entre l’image sensible et l’idée intelligible, les modèles les relient et les hybrident. Ils contiennent en eux-mêmes le principe de la variété des images, le principe du développement de l’oeuvre virtuelle. Mais ils ne possèdent pas le principe vital de celle-ci. Le fondement de la vie de l’oeuvre doit être trouvé dans l’idée pure, dont l’intelligibilité maximale est contenue dans le paradigme.
Il faut considérer l’oeuvre virtuelle comme un monde en soi. Ce monde contient diverses figures de l’idée initiale, celle qui prévalut lors de la conception et qui reste déposée dans le paradigme. Le mouvement qui lie ces diverses figures intelligibles est comparable à la vie symbolique qui anime les modèles et les images. Les images comme les modèles, sous l’impulsion de la récurrence, possèdent la faculté de se mouvoir, de se transformer, tantôt conformément au paradigme de l’oeuvre, tantôt spontanément.
Quand les images et les modèles divergent, il ne faut pas nécessairement en déduire que le principe même de l’oeuvre est vicié. Des variations aléatoires, des effets d’arrondi, des contingences numériques amorcent simplement la tendance. Elle peut s’amplifier. Alors les écarts se multiplient et se renforcent. La différence entre le principe même de l’oeuvre et ce qu’elle donne à voir et à comprendre s’accentue. Mais le paradigme contient nécessairement la fin de l’oeuvre. La confrontation entre le comportement effectif et le déroulement supposé est l’épreuve de la vérité de l’oeuvre, de la fiabilité de son paradigme, c’est-à-dire en fait de sa réelle intelligibilité.
En tout état de cause, cette intelligibilité réelle n’est jamais une garantie de "bonne fin". C’est la raison pour laquelle il reste toujours nécessaire de faire vivre l’oeuvre, de lui donner sa liberté, pour la saisir pleinement.
DUALITES
L’oeuvre virtuelle est à la fois une et duale. Elle est "une" parce qu’elle est réflexive. Elle se réforme elle-même, par voie de récurrence. Elle est duale parce qu’elle offre deux visages, l’un intelligible, l’autre sensible. Le versant intelligible (le modèle) s’applique à générer mais aussi à analyser le versant sensible (l’image), et l’image ne cesse de nourrir le modèle.
Le côté intelligible de l’oeuvre virtuelle est lui-même dual : il y a les modèles et il y a l’idée dont ils procèdent.
Les modèles nécessitent des images et une intelligence vivante qui les contemple dans leurs mouvements génératifs. L’idée est au-delà des modèles.
L’idée peut être tenue cachée. Sans les modèles, l’idée reste entièrement inaccessible. Cependant, sans l’idée, les modèles ne sont pas complètement intelligibles.
L’ACCES A L’OEUVRE VIRTUELLE
On trouve trois manières d’accéder à l’oeuvre virtuelle : la vision directe, l’analyse sémiologique et la raison contemplative; soit le visible, le lisible et l’intelligible. La vision livre immédiatement une perception, une sensation. L’examen sémiologique et heuristique cherche des signes, accumule les indices latents de l’intelligibilité. La raison contemple cette intelligibilité même, elle veut dominer l’oeuvre, l’éclairer de sa lumière. Elle seule peut saisir entièrement le paradigme et tous ses modèles.
Ces trois accès permettent d’appréhender la représentation, la "vie" et l’essence de l’oeuvre de façons différentes et complémentaires.
L’essence de l’oeuvre, on l’a vu, c’est le "paradigme", l’idée fondamentale. Ce paradigme est le méta-modèle qui résume et subsume tous les modèles possibles de l’oeuvre. Il constitue l’être intime de l’oeuvre. Le paradigme reçoit, comme des causes, les effets de la vie et du mouvement de l’oeuvre et de ses représentations particulières (ses images).
Le mouvement de l’oeuvre constitue sa "vie" interne. Il s’agit essentiellement du mouvement de la récurrence, cette pulsation régénératrice. Le modèle y participe, puisqu’il le rend possible et qu’il en accueille les conséquences. Par ailleurs, les images alimentent causalement, matériellement cette "vie" de l’oeuvre.
Les images, directement perceptibles, "représentent" l’oeuvre virtuelle. Elles sont des moments de l’oeuvre. Les modèles et les mouvements récurrents participent à ces moments. Ils ne sont pas atteints par les images particulières. Ils sont simplement évoqués par elles, dans la mesure de leur propre participation à la représentation.
QUATRE CAUSES POUR UNE OEUVRE
Toute oeuvre virtuelle possède quatre causes.
D’abord la cause finale, qui est la recherche d’un achèvement spécifique, original de l’art du virtuel. Toute oeuvre virtuelle doit participer à sa manière à cet achèvement de l’art.
Ensuite, la cause formelle, qui est le modèle de l’oeuvre, et qui l’anime d’une vie intelligible.
Puis, la cause matérielle, à savoir les images visibles, l’incarnation physique et sensible de l’oeuvre.
Enfin, la cause initiale, la volonté démiurgique du créateur – par le geste originel de qui tout fut possible. Son désir initiateur donna l’impulsion animante.
La plus importante de ces causes est la première : la cause finale.
VOLONTE
Il est important de concevoir l’oeuvre virtuelle comme disposant d’une "volonté" propre. L’oeuvre doit "vouloir" devenir ce qu’elle est. Elle doit "vouloir" concourir à sa formation et à ses transformations. Elle doit "vouloir" être ce qu’elle est, car elle est ce qu’elle veut être. En constante métamorphose, l’oeuvre virtuelle n’est que comme vouloir être. Cette "volonté" de l’oeuvre, condition absolue de la fin de l’oeuvre, n’est bien entendu qu’une métaphore. Cependant l’oeuvre la requiert comme une image de liberté non chaotique.
La "volonté" de l’oeuvre est représentée par un modèle. Ce modèle est chargé de vouloir aboutir à la fin de l’oeuvre. Tant que l’oeuvre n’a pas réalisé sa propre fin, elle doit chercher encore, et vouloir chercher. Quand elle l’a réalisée, alors elle doit le savoir afin de continuer de se vouloir elle-même.
La présence d’une "volonté" de l’oeuvre ne doit rien devoir au hasard. Cette "volonté" est voulue par l’auteur tout comme la fin de l’oeuvre. La volonté de l’oeuvre participe à l’idée de l’oeuvre, comme à sa fin. Cette volonté que l’on peut qualifier d’opératoire , met l’oeuvre au jour, la révèle. Réciproquement, la fin de l’oeuvre suppose nécessairement la permanence d’une volonté d’émergence. L’oeuvre émerge par l’effet de sa volonté. La volonté constitue la condition de la fin, et la fin suppose la réalisation de la volonté. Ainsi la fin de l’oeuvre coïncide avec sa volonté propre.
L’oeuvre se donne à elle-même l’existence en tant qu’elle devient ce qu’elle est, non par hasard, mais parce qu’elle ne cesse de se vouloir.
Ce n’est pas l’oeuvre qui "veut" objectera-t-on, mais l’auteur du modèle. Certes, au commencement, le modèle est voulu par l’auteur. Mais dans l’actualisation du modèle une dérive propre s’opère. Cette dérive est essentiellement imprévisible. C’est la "vie" même de l’oeuvre. Cette "vie" voulue par l’auteur se traduit notamment par une "vie" des différents modèles qui l’habitent, et donc par une "vie" du modèle représentant la "volonté" de l’oeuvre. Cependant ce modèle de "volonté" ne doit jamais cesser de vouloir et doit persévérer dans son être. La "volonté" de l’oeuvre doit vivre toujours et ne jamais mourir. Condition nécessaire.