Archive pour décembre 2006

Le nomos contre le logos

Jeudi 21 décembre 2006

Le "nomos", mot grec, désigne la loi, ou la coutume. Le "nomos" possède une riche valeur étymologique, un buisson de sens. Il est le substantif du verbe grec "nemein", distribuer, partager, diviser, mais aussi: faire paître, posséder, occuper, diriger, administrer. De "nomos" vient le mot  "nomade" : les nomades font paître et, de cette manière, « prennent possession » de la terre.

Quant au "logos", la parole, il est le substantif du verbe grec "legein" : parler, mais aussi relier, lier. Le mot "religion" y trouve son étymologie.

Le "logos" est en quelque sorte un concept dual du "nomos": la parole contre la loi, le lien contre la division.

Ce couple dual nomos/logos  peut nous aider à comprendre certains aspects de la politique de puissance contemporaine. En un mot, il y a une géopolitique du "nomos" et une géopolitique, antagoniste, du "logos".

L’idée que la fin de l’ordre mondial bipolaire, issu de la 2ème guerre mondiale, est porteur de nouvelles instabilités, créées et entretenues par des forces opérant à partir de zones hors contrôle ("rogue states") correspond à la crainte que le "nomos" ancien, bipolaire , donne naissance à un "nomos" nouveau, sans frontières géographiques précises, mais porteur de murs idéologiques et religieux.

La nouvelle instabilité mondiale résulterait alors d’une tension entre le nomos des uns et le nomos des autres. Voici ce qu’on veut nous faire croire.

Plutôt que d’enchérir à ce poker idéologique, je préfère suggérer de considérer la situation comme le symptôme d’une évolution non du "nomos", mais bien du "logos"  planétaire.

Car ce qui nous relie est plus fort que ce qui nous sépare.

Je m’explique. Prendre, occuper, s’approprier, exploiter, ont toujours été des moments de l’instauration d’un ordre – en l’occurrence, de l’ordonnance globale du monde. Citons Schmitt dans son Nomos de la Terre: " L’acte inaugural de toute grande époque est une appropriation territoriale d’envergure. Tout changement important de la face du monde est inséparable d’une transformation politique, donc d’une nouvelle répartition de la terre, d’une appropriation territoriale nouvelle"  .

Les Etats-Unis et l’URSS, entre 1950 et 1990, avaient produit un ordre bipolaire, issu du "nomos" de Yalta. 
Le "nomos" précédent était fondé sur la géopolitique de la mer et de la terre, ou des métropoles et des colonies, et prit fin en 1918. Entre 1918 et 1939, pas de "nomos" clair.

Depuis la disparition de l’Union Soviétique, il n’y a pas non plus de "nomos" reconnu. Conséquence immédiate : la guerre s’installe aux marches de l’ancien "nomos" (Golfe, Moyen-orient, ex-Yougoslavie).

Là où un ancien "nomos" se dissout, il faut qu’un nouveau "logos" crée de nouveaux "liens", une nouvelle "logique", une nouvelle idéo-"logie". La "religion" peut jouer un temps ce rôle de "logos". Mais dans ce rôle, elle n’est pas religieuse par son contenu idéologique objectif. Elle est religieuse surtout en tant qu’elle crée du "lien", et qu’elle permet ainsi de tester les conditions d’un nouveau "nomos".

Les soubresauts actuels ne sont donc pas religieux en tant que tels. Ils sont "logiques".

Le catholicisme et le protestantisme ont pu être au moment du schisme de la Réforme des éléments clé du "nomos" occidental d’alors. Aujourd’hui nous sommes à la recherche d’un nouveau "nomos". Il n’est pas certain du tout que ce "nomos" soit désormais basé sur la géographie et le territoire. La puissance du virtuel et de la mise en réseaux mondialisée est telle, que le nouveau "nomos" de la Terre sera basé sur le contrôle des espaces symboliques (les médias, les marchés, les idées), non sur les espaces territoriaux, devenus enclos, ou réserves, ou ghettos.

Mais là il y a un hic: les médias, les marchés, les idées relèvent du "logos", non du "nomos". Ils ont besoin de liaisons, non d’exclusions. Comment fonder un "nomos" qui ne soit pas fondé sur l’exclusion ? Le "logos" contre le "nomos", voilà en fait le match du siècle.

Tel est le défi de notre planète au XXI ème siècle. Tous ceux qui ont un intérêt stratégique au maintien des privilèges de l’ancien "nomos" feront tout, évidemment, pour retarder l’avènement du nouveau "logos".

Expresso spirituel

Jeudi 21 décembre 2006

Teilhard de Chardin,  l’inventeur de la "Noosphère" (la sphère des esprits), reste incomparablement moderne, comme en témoignent les pensées prophétiques conçues dans les tranchées de la première Guerre mondiale ou dans l’entre-deux guerres. Dans un de ses livres majeurs, Le phénomène humain, il écrit ceci: "Nous n’avons encore aucune idée de la grandeur possible des effets "noosphériques". La résonance de vibrations humaines par millions! Toute une nappe de conscience pressant sur l’avenir en même temps! Le produit collectif et additif d’un million d’années de Pensée!".

Comment ne pas sentir autour de nous cette nappe de conscience, et comment ne pas la voir monter plus vite que le niveau des océans? La débâcle du pôle pourrait bien d’ailleurs la faire bouillir, cette nappe, et plus vite qu’on ne pense.
Il faut bien voir que si les médias modernes (satellites, Internet, la Toile etc…)  ne sont assurément que des outils, ils sont aussi des symptômes d’une puissance en mouvement, d’un élan profond. Un éditorialiste d’un grand journal du soir, écrivaitque la blogosphère était  "la revanche des médiocres", et que la "danse du ventre" des blogueurs ne faisait que masquer les "blessures orthographiques", les "refus de grands journaux" ou les "renvois d’éditeurs", censés être leur quotidien.

Il y a sans doute un peu de vérité dans ce point de vue bien arrogant (c’est le privilège des éditorialistes). Mais le petit bois de cette  vérité étriquée cache une autre vérité, une vérité invisible, une vérité large comme une forêt. Comme à Elseneur, cette forêt est en marche, et les gens du château n’ont qu’à bien se tenir. Pour le moment, il est certes aisé de constater la pagaïe prolifique des expressions libérées. Dans les années 70, en France, on rêvait de radios libres, et on croyait que la politique en sortirait vivifiée. Voyez les radios dites "libres" aujourd’hui, et leur pratiques mécaniques et mercantiles. Que le web risque un tel phagocytage, on ne peut l’exclure: des forces extrêmement puissantes et déterminées rêvent jour et nuit de faire rentrer le génie dans la bouteille à l’encre.

Mais ils n’y arriveront pas: le monde a commencé à percoler. Comme dans les cafetières, chaleur et pression font sortir le jus noir et chaud d’un café mental, un expresso spirituel, propre à nous vivifier. C’est que l’heure tourne, et le monde va plus vite que notre conscience.

Il y a ce beau film, Babel, tourné en partie au Maroc. C’est l’histoire d’un coup de feu, qui se répercute aux quatre coins du monde. La leçon est lumineuse. Ce n’est pas l’effet "papillon" (le battement d’ailes censé initier l’ouragan). Je l’appelerai l’effet "colombe". Quand les eaux montent, et que l’Arche semble condamnée à errer indéfiniment sur les eaux du Déluge, une seule colombe, tenant au bec un rameau, donne le signe de la paix.

Lignes globales

Lundi 18 décembre 2006

Les lignes globales sont aussi anciennes que la navigation ou l’astronomie. Elles prirent une importance stratégique avec les empires. Elles sont aujourd’hui l’un des enjeux clé de la mondialisation. Ces lignes globale sont l’expression géographique d’une répartition des pouvoirs, d’un rapport de forces s’incarnant dans le sol, ou l’expression symbolique  d’une guerre d’influence dans l’espace économique, social ou culturel. Ces lignes sont le limes romain, la Grande muraille, Internet 2.0, la licence GNU/GPL, ou plus généralement ce qui appartient au "domaine public". Elles peuvent être closes ou poreuses, des endroits de passage, d’osmose, ou de contrôle douanier, militaire ou intellectuel. C’est l’endroit du flou et du flux. Ou du dur et du fermé.
Il y a des lignes que l’on repousse sans cesse, et d’autres qui semblent  inamovibles.

Le traité de Tordesillas (1494) séparaient le nouveau monde en deux parties par un méridien passant à 370 lieues à l’ouest des Iles du Cap Vert. Le Portugal et l’Espagne, deux puissances catholiques arbitrées par le pape Alexandre VI, reçurent respectivement les terres à l’est de la ligne (le Brésil) et à l’ouest (le reste de l’Amérique latine).

La bulle papale et le traité de Tordesillas suscitèrent plus tard la colère du roi de France, François 1er «… le soleil luit pour moi comme pour les autres. Je voudrais bien voir la clause du testament d’Adam qui m’exclut du partage du monde», dit-il avant de soutenir l’expédition de Jacques Cartier.

Le Pape avait alors arbitré, ad majorem Dei gloriam. Mais comment légitimer aujourd’hui (au delà des rapports de force, bien sûr) la doctrine Monroe de « l’hémisphère occidental », ou la définition géographique de l’Europe (l’Oural ou le Bosphore ?).  Comment conceptualiser l’espace mondial, en tant qu’il est traversé par de multiples lignes, de connection ou de fracture, réelles et virtuelles?

Carl Schmitt a consacré aux lignes ami/ennemi son brillant Nomos de la terre. Mais Schmitt écrivait avec une rancoeur non rentrée. C’était un homme de "décision". Aujourd’hui, la "décision" ne peut plus être impériale. Le monde a sans doute besoin d’une forme de démocratie planétaire. Les juristes et les politologues travailleront un jour sur les détails de la mise en pratique. Ce qui nous importe, c’est de voir l’urgence et le réalisme d’une telle idée

Demain grouilleront moins les lignes visibles que les lignes invisibles. Celle qui séparent les tribus et les croyances. Et aussi les lignes virtuelles. Qui peut cartographier aujourd’hui la blogosphère? Qui peut découper les cantons du web ?

C’est une science nouvelle, plus complexe que celle qui sert à augmenter les résultats électoraux. La force de frappe de l’analyse sémantique en temps réel des sites et des blogs peut être un atout. D’énormes réseaux de machines de traitement de l’information sont mis au service des quelques oligopoles planétaires cherchant le contrôle stratégique sur cette ressource clé. Mais la science des paysages conceptuels est encore dans l’enfance. Tout reste à faire. La Lune et Mars sont proches. Les planètes sémantiques et symboliques seront moins faciles à coloniser et à privatiser. On peut penser à raison, que les guerres du contrôle sémantique ont déjà commencé.

Nous sommes déjà liés par ces lignes, comme des fourmis par l’odeur congénère.

Tâchons de ne pas nous laisser piéger.