Archive pour janvier 2007

Lumière

Mardi 23 janvier 2007

Dans toutes les grandes religions reviennent sans cesse les mêmes thèmes, les mêmes interrogations. Au-delà de leurs différences dogmatiques, de leurs intuitions fondatrices, se dessine une permanence de l’esprit humain. L’homme est-il libre ou serf? Dieu nous a-t-il prédestiné ou laissé notre libre-arbitre? La raison est-elle compatible avec la foi, ou celle-ci reste-t-elle seule capable d’appréhender le divin? Le langage peut-il réfléchir fidèlement les phénomènes et les concepts, et les lois de la grammaire servent-elles adéquatement notre intellect, ou bien le monde est-il infiniment plus riche que toutes nos philosophies?

Le schisme qui sépara dans la chrétienté les catholiques et les protestants au 16ème siècle n’est pas sans analogue dans l’islam, avec la coupure qui intervint très tôt, entre sunnisme et chî`isme. Les Mo`tazilites avaient affirmé dès le 8ème siècle la liberté humaine (qudra) et la prééminence de la raison contre les littéralistes, qui voulaient la bannir des matières religieuses et les fatalistes, partisans de la prédestination (jabr). Les Ash`arites tentèrent une voie moyenne, s’efforçant de reconnaître les champs propres à la raison et à la foi. Mais un Henry Corbin note que Ash`ari est né en 873, l’année même ou commence l’ "occultation mineure" du 12ème Imâm, et en fait une sorte de symbole des destins complètement différents que devait réserver l’avenir à la philosophie, respectivement en islam shi`ite et en islam sunnite.

Il est intéressant également de suivre les trajectoires de philosophies aussi nettement ciselées que celles d’un Platon et d’un Aristote à travers le monde musulman, puis débordant la sphère d’influence de l’islam, venant irriguer l’Occident ou l’Orient. A l’ouest, Averroës (Ibn Rushd), l’aristotélicien andalou, fit passer son message en Occident, au moment où les Almohades s’acharnaient à traquer la philosophie et les philosophes. Avicenne (Ibn Sina), né près de Boukhara, dans l’Ouzbékistan actuel, fut un platonicien de haut vol, et donna avec l’influence du Zoroastrisme, tout son envol à la philosophie "orientale", incarnée par un Sohravardi.
Dans son Récit de l’exil occidental (Qissat al-ghorbat al-gharbîya) il oppose l’Occident (le monde de l’exil) à l’Orient des Lumières, utilisant au passage l’ambivalence du mot Gharb, dont on a déjà parlé dans ce blog (voir la catégorie mots), et qui veut dire entre autres, le couchant, l’occident, et l’exil.

Ainsi la pensée des "Lumières" qui révolutionna l’Occident du monde, fut aussi l’occasion, dans son Orient voisin, d’une poussée puissante, certes de signe radicalement opposé (franchement mystique ici, rationalisante là-bas), mais au fond participant de la même aspiration de l’esprit à se libérer de lui-même.

Nous sommes les arrière-arrière petits enfants de ces géants-là.

L’orient et l’occident partagent une chose en commun, qui peut nous éclairer, et nous réchauffer: la lumière.

Patries virtuelles

Mardi 16 janvier 2007

Je suis tombé aujourd’hui sur un article d’un certain Momus dans Wired News qui se conclut ainsi: 
" I don’t have any affiliations to traditional religion, and I don’t really feel any national loyalties. I was born in the U.K., but I’ve lived in cities like London, New York, Paris, Tokyo and Berlin. It’s become clear that if I do have a religion, it’s a humanist one — a profound reverence for human creativity, for example. And if I do have something like a consistent homeland, it might as well be the Mac OS. Because wherever I am physically, that’s where I spend most of my time."

Faire du Mac OS sa patrie d’adoption! Je trouve l’idée intéressante, par ses prolongements possibles. Nous pourrions imaginer un monde où l’on opterait facilement pour l’émigration virtuelle, comme Johnny pour la Suisse, par pure convenance, fiscale ou autre. Le Web est ses profondeurs deviendraient alors notre maison, notre village, notre pays, notre religion, notre éternité.
Il y a bien des paradis fiscaux avérés. Pourquoi n’y aurait-il pas des paradis virtuels garantis?
Ce genre de migration de confort a d’ailleurs déjà lieu, par de multiples canaux  Il n’y a qu’à voir les mondes parallèles du genre Second Life. Il faut commencer à prévoir les conséquences à long terme de la déréalisation du monde réel comme conséquence de cette émigration dans les mondes virtuels. Evidemment cette migration virtuelle n’a rien à voir avec celle des migrants africains pour l’Europe. Mais le mot est le même. Et la réalité de la chose, c’est qu’il s’agit toujours d’une fuite. Les uns fuient la misère et rêvent d’une vie meilleure. Les autres fuient la lourdeur et l’inertie du monde réel, et rêvent d’interfaces luxueues et dociles.
La naissance et la mort, à cette aune, ne seraient plus désormais que des clics vitaux sur l’écran haute définition de nos représentations.

L’humanité n’ a jamais manqué de rêves et de drogues. Les religions ont souvent utilisé les mystères pour prospérer.
Mais le virtuel est plus qu’une drogue ou un mystère. C’est une construction "faite de main d’homme". A la différence des icônes achiropoiètes ("non faites de main d’homme" — parce que directement inspirées d’un modèle divin), les icônes du virtuel ne sont que le produit de multiples doigts (digits) issus d’innombrables mains d’homme.
Que ces multitudes puissent créer l’illusion d’un monde, nul doute là-dessus. Que cet infini en marche puisse se targuer d’avoir remplacé les dieux morts, il faut le constater.
Mais ce qui n’est pas épuisé, c’est l’avenir de cette illusion.
On se rappelle que les sophistes voulaient faire de l’homme "la mesure de toutes choses".
Les mondes virtuels sont sophistes par excellence. Ils sont exactement faits à la mesure de l’homme et le réduisent d’ailleurs à n’être plus que sa propre mesure.
C’est pourquoi on peut prévoir que la virtualisation de nos vies se traduira in fine par de nouvelles formes de démesure.
Le virtuel est le chaudron où se mitonne une nouvelle révolution de l’idée que l’homme se fait se sa propre liberté.
Il n’est pas du tout certain que la liberté en sorte renforcée.