De tout temps, l’humanité a été travaillée par deux forces récurrentes – le besoin d’affirmation identitaire (le goût du même) et la nécessité de changement, de transformation (le désir de l’autre). Cette tension permanente entre le même et l’autre a pu prendre des figures aussi diverses que le commerce ou la religion, qui « relient », dans le domaine matériel ou immatériel. Dans la dialectique du même et de l’autre, on peut observer des pathologies. Quand l’autre revêt la figure de l’ennemi, s’enclenche une spirale fatale de négation mutuelle. Quand l’autre disparaît purement et simplement, c’est alors nous-mêmes qui sommes en danger. Car « je est un autre » comme disait le poète.
Si la question de l’autre, du différent ou du divers est si importante, c’est que nous sommes tous partie prenante de l’altérité, de la différence ou de la diversité. Elles fondent l’humanité. C’est pourquoi la diversité culturelle a un rapport profond avec les droits de l’homme : ils se garantissent et se renforcent mutuellement.
Les droits de l’homme sont basés sur l’affirmation de la dignité de la personne humaine – ils valorisent l’individu par rapport à la société et au poids des communautés, en lui reconnaissant des droits « inhérents à sa personne, inaliénables et sacrés », et donc opposables à tout pouvoir, et à la société même. Ce caractère inaliénable et sacré est parfois remis en cause par les tenants du relativisme culturel ou moral. Pour le relativisme, la morale n’est ni absolue ni universelle. Le relativisme considère les valeurs morales comme applicables uniquement à l’intérieur de frontières culturelles spécifiques. Il est clair qu’il y a une incompatibilité de principe entre le relativisme et l’universalisme revendiqué des droits de l’Homme. Il est aussi clair que cette incompatibilité s’étend à leur manière d’aborder le problème de la coexistence des cultures. Le relativisme essentialise les différences particulières et nie toute justification à l’existence d’une norme éthique de portée universelle, ayant vocation à s’imposer à tous. L’universalisme affirme au contraire l’existence de valeurs essentielles, communes à tous les humains, par exemple les valeurs de justice, de liberté, de paix, garantissant un socle commun à toutes les différences particulières.
Par son existence même, le système des Nations unies témoigne de la possibilité d’une mise en pratique de valeurs universalistes. Dans ce cadre l’UNESCO est la seule agence à avoir un mandat explicite pour la défense et la promotion de la culture. Son acte constitutif affirme: « La dignité de l’homme exigeant la diffusion de la culture et l’éducation de tous en vue de la justice, de la liberté et de la paix, il y a là, pour toutes les nations, des devoirs sacrés à remplir dans un esprit de mutuelle assistance ». C’est pourquoi la Déclaration universelle de l’UNESCO sur la diversité culturelle, adoptée à l’unanimité au lendemain des événements du 11 septembre 2001 a paru d’emblée comme un rejet catégorique de la thèse des conflits inévitables de cultures et de civilisations.
Dans cette Déclaration, la communauté internationale érige la diversité culturelle au rang de « patrimoine commun de l’humanité », « aussi nécessaire pour le genre humain que la biodiversité dans l’ordre du vivant ». Elle fait de sa défense un impératif éthique, inséparable du respect de la dignité de la personne humaine. En fait, elle lie organiquement diversité culturelle, droits de l’homme et libertés fondamentales. Elle insiste sur le fait que chaque individu doit reconnaître non seulement l’altérité sous toutes ses formes, mais aussi la pluralité de sa propre identité, et la vocation des sociétés à être elles-mêmes plurielles. Elle oppose aux enfermements sectaires ou fondamentalistes la perspective d’un monde plus ouvert, plus créatif, plus libre, plus éthique, plus diversement cultivé.
Car il y a beaucoup de cultures possibles. La bio-diversité des cultures se retrouve dans leur définition. Le mot culture, on s’en rappelle, avait à l’origine dans le monde latin une signification purement agricole. C’est Cicéron qui l’a utilisé la première fois comme métaphore de la « culture de l’esprit ». Dans le monde arabe, certains continuent d’opposer la culture raffinée des villes (adab أدَب ) à la culture des campagnes (filâha, ØØ©Ù?لا ) ou du désert (le mot bédouin, بدَويّ a pour étymologie « commencement » avec toute son ambivalence). Ibn Khaldoun a écrit à ce sujet des pages célèbres. Dans la Déclaration de l’UNESCO, la culture est définie de manière extensive, comme « l’ensemble des traits distinctifs spirituels et matériels, intellectuels et affectifs qui caractérisent une société ou un groupe social ». Elle englobe « outre les arts et les lettres, les modes de vie, les façons de vivre ensemble, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances. » C’est dire à quel point la culture est désormais perçue comme s’inscrivant au cœur du monde, et qu’elle en constitue l’essence. Elle touche à l’identité des personnes, à la cohésion des sociétés. Elle est à toute époque mémoire, et ferment de l’avenir.
Mais la culture, par sa diversité même, fait apparaître une vérité universelle plus haute que tous les particularismes : elle met en pleine lumière l’unité du genre humain. La culture en effet c’est ce qui nourrit en nous un « vouloir vivre ensemble », au milieu de personnes et de groupes aux identités variées. C’est cela le prolongement politique de la diversité culturelle : favoriser l’intégration et la participation de tous les citoyens. Et c’est le pluralisme culturel qui constitue la réponse politique au fait social de la diversité culturelle.
Dans la Déclaration universelle de l’UNESCO sur la diversité culturelle, trois articles sur douze sont consacrés aux liens entre diversité culturelle et droits de l’homme. L’article 4 stipule que les droits de l’homme sont « garants » de la diversité culturelle. Cette garantie s’applique dans les deux sens. D’une part, les droits de l’homme impliquent le respect des droits culturels tels qu’ils sont définis à l’article 27 de la Déclaration universelle des droits de l’homme et aux articles 13 et 15 du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels. Toute personne a le droit à une identité culturelle, à une vie culturelle, à des pratiques culturelles. Mais d’autre part, les droits de l’homme imposent des limites à ces droits culturels : ils garantissent que nul ne peut imposer la diversité culturelle pour porter atteinte aux droits de l’homme et aux libertés fondamentales tels qu’ils sont définis par le droit international.
Cette double garantie est essentielle. Elle montre que la diversité culturelle fait partie intégrante des droits de la personne, mais elle montre aussi qu’on ne peut pas l’essentialiser, la réifier pour l’opposer à ce qui reste la référence ultime au plan du droit international : les droits de l’homme dans toute leur force.
Trois autres articles traitent spécifiquement du lien entre diversité culturelle et solidarité internationale. Notant les « déséquilibres à l’échelle mondiale » des flux et échanges des biens culturels, la Déclaration appelle à la coopération et la solidarité internationale. La mondialisation en effet porte les risques d’une désintégration. La circulation accélérée des mots et des images provoque des chocs en retour, allant de la fermeture des frontières au nom de la sécurité culturelle à la résistance pure et dure.
L’avènement des technologies de l’information et de la communication pose des questions de nature nouvelle. Comme elles ont tendance à favoriser les effets de réseaux et les « rendements croissants », elles provoquent presque automatiquement des monopoles ou des oligopoles très puissants. Les débats sur la gouvernance d’Internet reflètent ces tensions. Sont particulièrement concernés les normes et les standards, les protocoles d’échange et les méta-données, les systèmes d’exploitation et les logiciels. Comme points de passage obligatoires, pré-emptés par la logique techniciste, ils menacent les cultures ou les langues minoritaires. Les « rendements croissants », liés à l’économie de réseaux, ne manquent pas d’avoir aussi leur impact culturel ou linguistique, accélérant la disparition des aires culturelles les plus fragiles.
Ils conduisent à saper la base d’aires culturelles n’ayant pu maîtriser les mécanismes de régulation névralgique de cette économie de réseaux. En sens contraire, des forces inédites se mettent en place, et aident les identités culturelles et les capacités de création à se renouveler.
Dans ce contexte mouvant, heurté, chaotique, largement mené par le marché et l’initiative privée, les politiques publiques jouent un rôle essentiel. Car comme le rappelle l’article 11 de la Déclaration, « les seules forces du marché ne peuvent garantir la préservation et la promotion de la diversité culturelle. » L’émergence de nouvelles formes juridiques internationales et la création d’un droit mondial doivent garantir l’intérêt général de l’humanité. Cet intérêt mondial ne peut pas résulter de la simple addition ou juxtaposition des droits ou des intérêts nationaux, ni se réduire à leur plus petit commun dénominateur.
Mais il reste à faire preuve d’imagination pour forger la philosophie politique capable d’accompagner la réflexion sur ce concept d’intérêt mondial. Il reste aussi à le traduire en instrument juridique de portée mondiale.
L’UNESCO est mandatée pour poursuivre son action normative à cet effet, avec d’autres organisations. En témoigne ainsi l’adoption en 2005 à l’UNESCO de la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles, qui entrera en vigueur le 18 mars prochain. En témoignent aussi trois autres instruments: la « Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel », la « Charte sur la conservation du patrimoine numérique » et la « Recommandation concernant la promotion et l’usage du multilinguisme et l’accès universel dans le cyberespace » [1]. Ils ont été adoptés tous trois en 2003, lors de la 32e session de la Conférence Générale de l’UNESCO. Il reste à voir comment ces différents instruments peuvent être combinés pour former la base d’une politique mondiale en faveur de la diversité culturelle.
Mais les instruments, aussi précis soient-ils, ne suffisent pas. Les peuples dans leur ensemble sont les ultimes dépositaires de leurs cultures. Il leur revient de les faire vivre.
L’humanité, nous le savons bien, est engagée dans un processus mondialisé de transformations économiques, sociales, politiques, culturelles. Dans les bouleversements à venir, la culture ne doit pas être instrumentalisée, ou radicalisée, pour pallier des carences démocratiques, ou pour justifier des dérives identitaires, des mises en ghetto.
Les cultures doivent nourrir l’esprit, et réciproquement. Il n’y a pas d’esprit sans culture, il n’y a pas de culture sans esprit.
Hegel, dans ses leçons sur la philosophie de l’histoire, affirmait dans une sorte de raccourci géopolitique : « Rien n’unit autant que l’eau, les montagnes seules séparent ». J’aimerais paraphraser : rien ne sépare autant que les cultures, rien n’unit autant que la culture.
Pour conclure, j’aimerais évoquer cet Ecossais (Jean Scot), qui vers l’an 1230, séjournait en qualité d’astrologue à Palerme à la cour de l’empereur Frédéric II Hohenstaufen, et qui s’attaqua à sa demande à la traduction de l’arabe vers le latin des Commentaires d’Averroès sur le philosophe grec Aristote. Je vois dans cette image une sorte de fil rouge, celui de la marche de l’esprit à travers les âges, et un indice réconfortant que les cultures peuvent se lier et se relier pour tisser la grande toile de l’esprit.