
Le mot virtuel vient du latin virtus, qui signifie force, énergie, impulsion initiale. Les mots vis, la force, et vir, l’homme, lui sont apparentés. Ainsi la virtus n’est pas une illusion ou un fantasme, ou encore une simple éventualité, rejetée dans les limbes du possible. Elle bien réelle et en acte. La virtus agit fondamentalement. Elle est à la fois la cause initiale en vertu de laquelle l’effet existe mais aussi ce par quoi la cause continue de rester présente virtuellement dans l’effet. Le virtuel n’est donc ni irréel ou potentiel : le virtuel est dans l’ordre du réel.
De même que la cause est présente virtuellement dans l’effet, l’effet est aussi présent virtuellement dans la cause. Par exemple, on dit qu’une forme est contenue virtuellement dans une matière lorsque cette matière est disposée particulièrement à recevoir cette forme, et qu’elle y contribue de manière adaptée. Ainsi dans l’embryogénèse, le terme du processus réagit sur son principe de développement pour le favoriser ou l’orienter. C’est ce qu’on appelle l’épigénèse. Le chêne est virtuellement présent dans le gland. La statue est virtuellement présente dans l’ébauche ou même dans le bloc de marbre brut et c’est cette présence virtuelle qui guide le ciseau du sculpteur.
Par analogie, l’usage du concept de virtuel s’est très élargi. On dit qu’une conclusion est virtuellement contenue dans les prémisses d’un raisonnement, non seulement parce qu’elle est causée par eux mais aussi parce qu’elle en est le développement, la maturation, l’aboutissement, l’actualisation.
On peut aussi dire d’une intention qu’elle est virtuelle lorsqu’elle continue d’agir, même de façon inconsciente ou invisible.
A la différence du potentiel, qui est, peut-être, dans le futur, le virtuel est présent, d’une manière réelle et actuelle, quoique cachée, souterraine, inévidente. En revanche le potentiel est loin d’être présent. Il peut même n’être jamais, car il n’est qu’en puissance. On entend ici le potentiel au sens aristotélicien. Il s’agit en effet de lever une ambigüité. Le concept de potentiel utilisé dans les théories physiques contemporaines, comme dans la notion de potentiel associé à un champ électromagnétique, est en fait beaucoup plus proche de la notion de virtuel telle qu’on vient de la définir que de la notion aristotélicienne de potentiel. Pour Aristote, la puissance, la potentia, c’est l’aptitude à recevoir une forme. Cette aptitude est plus ou moins grande et peut être totalement passive comme dans le cas de la matière première — qui est " une puissance à être et non à agir" comme disent les scolastiques. La puissance peut aussi être en voie d’actualisation, si elle dispose des conditions favorables, des vertus nécessaires à sa détermination. On appelle puissance ce qui dans l’être est déterminable par un acte. De fait ce qui est en puissance n’est pas déterminé, et ne le sera peut-être jamais. En revanche le virtuel est réellement présent en tant que cause déterminante, actualisée.
Le potentiel, c’est ce qui peut devenir actuel. Le virtuel, c’est la présence réelle et discrète de la cause.
Il est important de bien assimiler cette différence profonde de nature entre le virtuel et le potentiel parce que les "mondes virtuels" (en introduisant au passage une autre acception du mot virtuel) dont nous traitons dans cet ouvrage contiennent autant de virtus que de potentia. Ils sont virtuels par la présence virtuelle des modèles dans les images qu’ils donnent à voir, et ils sont potentiels dans la mesure de la puissance générative de ces mêmes modèles. Mais cette potentialité pure est plus ou moins apte à recevoir des formes intelligibles. Par exemple les jeux électroniques qui font aujourd’hui des ravages parmi les générations montantes peuvent être considérés comme des mondes purement potentiels, comme une sorte de matière première, sans forme, en devenir perpétuel, mais sans aucun avenir. On n’y apprend jamais rien bien qu’on puisse passer des heures incalculables dans une sorte d’hypnose vidée de toute forme intelligible, dans un temps perdu sans retour, dans une dérive machinale et machinique où "l’exploration des possibilités de la machine" fait office de credo, sans que jamais on se pose la question des finalités implicites ou explicites.
En revanche, c’est ce qu’il y a d’authentiquement virtuel au sens défini plus haut qui nous paraît précieux et qui justifie l’étude des mondes virtuels et surtout leur réalisation, leur mise en acte. Les mondes virtuels doivent être réalisés, c’est-à-dire qu’on doit s’efforcer de mettre au jour ce qui est virtuellement présent en eux, à savoir les modèles intelligibles qui les structurent et les idées qui les animent. La "vertu fondamentale" des mondes virtuels est d’avoir été conçus en vue d’une fin. C’est cette fin qu’il faut réaliser, actualiser, que l’application soit industrielle, spatiale, médicale, ou artistique, ludique ou philosophique. Les images du virtuel doivent nous aider à révéler la réalité du virtuel, qui est d’ordre intelligible, et d’une intelligibilité proportionné à la fin poursuivie, théorique ou pratique, utilitaire ou contemplative.