Archive pour mars 2007

Chapitre 2 VIRTUS

Mardi 27 mars 2007

 Le mot virtuel vient du latin virtus, qui signifie force, énergie, impulsion initiale. Les mots vis, la force, et vir, l’homme, lui sont apparentés. Ainsi la virtus n’est pas une illusion ou un fantasme, ou encore une simple éventualité, rejetée dans les limbes du possible. Elle bien réelle et en acte. La virtus agit fondamentalement. Elle est à la fois la cause initiale en vertu de laquelle l’effet existe mais aussi ce par quoi la cause continue de rester présente virtuellement dans l’effet. Le virtuel n’est donc ni irréel ou potentiel : le virtuel est dans l’ordre du réel.

De même que la cause est présente virtuellement dans l’effet, l’effet est aussi présent virtuellement dans la cause. Par exemple, on dit qu’une forme est contenue virtuellement dans une matière lorsque cette matière est disposée particulièrement à recevoir cette forme, et qu’elle y contribue de manière adaptée. Ainsi dans l’embryogénèse, le terme du processus réagit sur son principe de développement pour le favoriser ou l’orienter. C’est ce qu’on appelle l’épigénèse. Le chêne est virtuellement présent dans le gland. La statue est virtuellement présente dans l’ébauche ou même dans le bloc de marbre brut et c’est cette présence virtuelle qui guide le ciseau du sculpteur.

Par analogie, l’usage du concept de virtuel s’est très élargi. On dit qu’une conclusion est virtuellement contenue dans les prémisses d’un raisonnement, non seulement parce qu’elle est causée par eux mais aussi parce qu’elle en est le développement, la maturation, l’aboutissement, l’actualisation.

On peut aussi dire d’une intention qu’elle est virtuelle lorsqu’elle continue d’agir, même de façon inconsciente ou invisible.

A la différence du potentiel, qui est, peut-être, dans le futur, le virtuel est présent, d’une manière réelle et actuelle, quoique cachée, souterraine, inévidente. En revanche le potentiel est loin d’être présent. Il peut même n’être jamais, car il n’est qu’en puissance. On entend ici le potentiel au sens aristotélicien. Il s’agit en effet de lever une ambigüité. Le concept de potentiel utilisé dans les théories physiques contemporaines, comme dans la notion de potentiel associé à un champ électromagnétique, est en fait beaucoup plus proche de la notion de virtuel telle qu’on vient de la définir que de la notion aristotélicienne de potentiel. Pour Aristote, la puissance, la potentia, c’est l’aptitude à recevoir une forme. Cette aptitude est plus ou moins grande et peut être totalement passive comme dans le cas de la matière première — qui est " une puissance à être et non à agir" comme disent les scolastiques. La puissance peut aussi être en voie d’actualisation, si elle dispose des conditions favorables, des vertus nécessaires à sa détermination. On appelle puissance ce qui dans l’être est déterminable par un acte. De fait ce qui est en puissance n’est pas déterminé, et ne le sera peut-être jamais. En revanche le virtuel est réellement présent en tant que cause déterminante, actualisée.

Le potentiel, c’est ce qui peut devenir actuel. Le virtuel, c’est la présence réelle et discrète de la cause.

Il est important de bien assimiler cette différence profonde de nature entre le virtuel et le potentiel parce que les "mondes virtuels" (en introduisant au passage une autre acception du mot virtuel) dont nous traitons dans cet ouvrage contiennent autant de virtus que de potentia. Ils sont virtuels par la présence virtuelle des modèles dans les images qu’ils donnent à voir, et ils sont potentiels dans la mesure de la puissance générative de ces mêmes modèles. Mais cette potentialité pure est plus ou moins apte à recevoir des formes intelligibles. Par exemple les jeux électroniques qui font aujourd’hui des ravages parmi les générations montantes peuvent être considérés comme des mondes purement potentiels, comme une sorte de matière première, sans forme, en devenir perpétuel, mais sans aucun avenir. On n’y apprend jamais rien bien qu’on puisse passer des heures incalculables dans une sorte d’hypnose vidée de toute forme intelligible, dans un temps perdu sans retour, dans une dérive machinale et machinique où "l’exploration des possibilités de la machine" fait office de credo, sans que jamais on se pose la question des finalités implicites ou explicites.

En revanche, c’est ce qu’il y a d’authentiquement virtuel au sens défini plus haut qui nous paraît précieux et qui justifie l’étude des mondes virtuels et surtout leur réalisation, leur mise en acte. Les mondes virtuels doivent être réalisés, c’est-à-dire qu’on doit s’efforcer de mettre au jour ce qui est virtuellement présent en eux, à savoir les modèles intelligibles qui les structurent et les idées qui les animent. La "vertu fondamentale" des mondes virtuels est d’avoir été conçus en vue d’une fin. C’est cette fin qu’il faut réaliser, actualiser, que l’application soit industrielle, spatiale, médicale, ou artistique, ludique ou philosophique. Les images du virtuel doivent nous aider à révéler la réalité du virtuel, qui est d’ordre intelligible, et d’une intelligibilité proportionné à la fin poursuivie, théorique ou pratique, utilitaire ou contemplative.

Les métaphores de l’Orient et de l’Occident

Mardi 27 mars 2007

Le dualisme du levant et du couchant est fort ancien. S’il a marqué les esprits de longue date, comme en témoignent les noms du Japon (« Ni-Hon : le pays du soleil levant ») et du Maroc (« Maghreb : le pays du soleil couchant »), il a aussi favorisé les métaphores civilisationnelles. On se rappelle l’essai de Spengler sur le « Déclin de l’Occident ».

J’ai déjà noté dans ce blog qu’au mot Occident est attaché, dans la langue arabe, une série particulièrement riche de significations ambivalentes. Occident peut se traduire littéralement par le mot "Maghreb", composé d’un préfixe ma- qui veut dire le lieu, l’endroit, et de la racine GHARABA, غرب, dont le sens premier est: s’en aller, s’éloigner, émigrer, partir, ou se coucher (soleil), et qui signifie aussi être long à venir ou à faire quelque chose, être dans l’allégresse, être étrange…
Le substantif "gharb"
غَرْب signifie à la fois le couchant, l’ouest, l’occident, mais aussi la fougue, l’impétuosité, la jeunesse.
"Maghreb" peut donc signifier théoriquement la terre du couchant (sens habituel), mais pourrait aussi signifier littéralement le pays de l’émigration,  le lieu de l’allégresse, ou celui de la fougue et de la jeunesse…
L’adjectif "gharib"
غَريب offre aussi une belle polysémie: bizarre, étrange, inouï, inimaginable, extraordinaire, étranger, rare, etc…

Mais l’une de ces significations appartient au vocabulaire mystique. A propos de l’interprétation du Coran (ta’wil),  Corbin note ceci : « Sous l’idée de l’exegesis transparaît celle d’un exode, d’une « sortie d’Egypte », qui est un exode hors de la métaphore et de la servitude de la lettre, hors de l’exil et de l’Occident de l’apparence exotérique vers l’Orient de l’idée originelle et cachée. »

Ainsi Sohravardi, surnommé le « shaykh al-ishrâq », (l’Ancien de l’Orient), fait partie de ces Ishraqîyûn ou « platoniciens de Perse » dont la caractéristique fut d’interpréter les archétypes platoniciciens en termes d’angélologie zoroastrienne. Il a écrit en particulier un Récit de l’exil occidental (Qissat al-ghorbat al-gharbîya) (à noter le jeu de mot sur exil ghorbat et occident gharbîya, utilisant exactement la même racine gharb), dans lequel il montre que « la théosophie « orientale » doit amener le gnostique à prendre conscience de son « exil occidental », conscience de ce qu’est en réalité le monde du barzakh[1] comme « Occident » opposé à l’ « Orient des Lumières ». Le Récit forme donc une initiation reconduisant le mystique à son origine, à son Orient ».

 

Par contraste, géographique autant que lexical, notons que le philosophe Ibn Bâjja (Avempace), né à Saragosse à la fin du 11ème siècle, et mort à Fès en 1138, empoisonné, dit-on par les médecins fassis qui le trouvaient trop brillant, écrivit le Régime du solitaire (Tadbîr al-mutawahhid), dans lequel les mots de solitaire (mutawahhid)et d’étranger (gharîb) ne sont autres que les mots typiques de la gnose mystique, et qui, se référant à Fârâbî et aux soufis, désignent des hommes qui sont des étrangers dans leur famille et dans leur société.

 

Si l’on détache les mots Occident et Orient de toute connotation géographique, et qu’on se place sur le plan métaphorique, on voit que le rêve mystique est que tout homme puisse se faire « occidental », c’est-à-dire « étranger », « exilé » dans sa propre famille et dans sa société, pour « s’exiler » par l’esprit vers l’ « Orient » de la Lumière. L’Occident nous délie, et l’Orient nous relie.

Mais réciproquement, on peut aussi dire que, pour le mystique, l’exil est une règle, en vue d’atteindre la lumière de l’exception, de l’absolue exception, qui est aussi l’unique.

Alors c’est l’Occident qui nous lie (par la règle, ou à la règle), et c’est l’Orient qui nous en délie.

 

On trouve dans le Coran un verset qui se réfère aux « Occidents » et aux « Orients », dans une forme plurielle qui ne peut que renvoyer à une interprétation absolument autre que géographique : « Allah est le Seigneur des Orients et des Occidents » (70,49).




[1] Le barzakh est un « entre-deux conjoignant et réunissant la méthodes des Soufis, tendant à la purification intérieure, et la méthode des philosophes tendant à la connaissance pure ». (Corbin)

Est-il possible de tromper un peuple ?

Dimanche 4 mars 2007

En 1778, Frédéric le Grand avait proposé une fameuse question à la réflexion publique: "est-il possible de tromper un peuple ?"
Hegel répondit dans ses Principes de la philosophie du Droit qu’un peuple "ne se laisse pas tromper sur sa base substantielle, son essence et le caractère défini de son esprit". En revanche, dans le jugement qu’il porte sur ses actions, "il est trompé par lui-même."
Dans sa Phénoménologie de l’esprit, il affirme que cette même question n’a "aucune valeur". Il est "impossible de tromper un peuple", car "où la conscience possède la certitude immédiate de soi-même, la pensée de l’illusion est entièrement à écarter".

Et d’où vient que la conscience d’un peuple possède une telle certitude de soi-même ?
Hegel identifie cette certitude avec la foi. Il affirme que l’essence absolue de la foi est  précisèment "l’esprit de la communauté".
Quand un peuple a la foi, alors il est conscient de lui-même, et ipso facto, il ne peut être victime d’une illusion.

Les germes de criticisme, d’intellection rationnelle, que possède l’Aufklärung doivent donc être considérés avec méfiance, selon lui. Hegel dit à ce propos que l’Aufklärung est "pleinement insensée" lorsqu’elle considère que la foi est quelque chose d’étranger à la conscience de soi, ou "lorsqu’elle parle de tromperie des prêtres et d’illusion du peuple." La foi est donc plus essentielle, plus fondamentale, que la raison.

Hegel porte un coup final:  l’Aufklärung est le "mensonge conscient", dit-il (1).

On ne peut s’empêcher, encore et encore, de reconnaître dans ce discours sur la foi, et son invincible ascendant sur la raison, un élément central des thèses luthéro-calvinistes.

L’histoire a montré que les peuples se trompent souvent, et en particulier sur la nature de leur foi, de leur certitude d’eux-mêmes. A l’observateur, il ne fait pas de doute que le sujet qui se dénomme "peuple" n’est pas en mesure de prouver que sa "foi" doit être coupée de toute "lumière".
Il y a un paradoxe révélateur dans le fait que Hegel, l’apôtre de la raison dans l’histoire, puisse traiter l’Aufklärung de "mensonge conscient".

Par la violence de ce terme, Hegel annonçait, sans s’en douter,  de terrifants lendemains. Le 20ème siècle en témoigne.

La responsabilité de confronter raison et foi, au début du 3ème millénaire, occupe de nombreux esprits. Il me semble que l’une des racines les plus fondamentales de cette question stratégique doit être trouvée dans la philosophie politique implicitement portée par la Réforme.
Il est bon aussi de se rappeler que ce débat-clé eut lieu, bien avant la Réforme, au 13ème siècle. Thomas d’Aquin donna une tenue insurpassée à ce questionnement. Et plus avant encore, la tentative avortée des Mo’tazilites, dès le 8ème siècle, montra que l’Islam sut poser d’entrée de jeu, l’une des questions les plus formidables de l’humanité.

Pour revenir à la question-titre, je voudrais répondre ceci: bien sûr qu’il est possible de tromper les peuples, parfois pour de brefs moments, et parfois pour des périodes pluri-séculaires.

Seule la libre raison, qu’elle soit ou non "éclairée" par la foi, est susceptible de lever le voile sur les mensonges et les illusions dans lesquelles on entretient les peuples. Mais cette raison libre (niée par Luther, adepte du serf-arbitre) ne peut être déployée que par des personnes.
Le défi est de rassembler les personnes raisonnables et libres, pour aider à lever les voiles.


(1) Phénoménologie de l’esprit, t. II, p. 103. Paris, 1941.