Il est convenu d’identifier la modernité par la prééminence absolue de l’individu, effet majeur de la Réforme.
Hegel dit que le principe moderne est "l’esprit libre": "Voilà déployée la bannière autour de laquelle se groupent les peuples, le drapeau de l’esprit libre qui est en lui-même et en la vérité et n’est en lui-même qu’en la vérité". (in Leçons sur la philosophie de l’histoire)
Jean-Claude Monod remarque à propos de cette idée qu’on pourrait "croire qu’il est ici question du principe des Lumières et que Hegel lève la bannière de Voltaire; or c’est de la bannière de Luther qu’il s’agit" (in La querelle de la sécularisation: de Hegel à Blumenberg).
Effectivement Hegel emprunte beaucoup à Luther, y compris l’idée de "sanctification du monde", qui s’opère par le biais de l’Histoire en marche.
Mais la question qui m’agite est celle-ci:
Comment comprendre l’idée de "liberté" à travers Luther, apôtre radical du serf-arbitre, et de la totale détermination de l’homme?
Comment Hegel, qui reste profondément luthérien, peut-il comprendre la liberté, quand Luther la niait ?
En fait la liberté dont parle Hegel n’est certes pas la liberté des Lumières. C’est la liberté de l’Esprit. Cet Esprit est celui de Dieu, qui plane au-dessus du monde, et pas du tout celui de l’homme, asservi à la toute-puissance divine.
Quand un penseur de culture protestante parle de liberté, il pense avant tout à la liberté de Dieu, et pas à la liberté de l’homme (inexistante).
Luther, en voulant libérer l’homme de la scolastique et de la touffeur de l’Eglise médiévale, n’a rien trouvé de mieux que de prôner la subjectivité infinie de l’individu, non pas pour lui donner du même coup une liberté infinie elle aussi, mais bien pour lui rappeler aussitôt d’une voix mordante, âpre, son extrême et total asservissement à la volonté prédéterminée de Dieu.
La liberté dont Hegel parle ne nous appartient en rien. Nous n’en sommes, dans le meilleur des cas, que les spectateurs extérieurs, soumis, et d’ailleurs séparés: les uns élus, les autres déchus.