Archive pour juin 2007

La bannière de Luther

Mardi 26 juin 2007

Il est convenu d’identifier la modernité par la prééminence absolue de l’individu, effet majeur de la Réforme.
Hegel dit que le principe moderne est "l’esprit libre": "Voilà déployée la bannière autour de laquelle se groupent les peuples, le drapeau de l’esprit libre qui est en lui-même et en la vérité et n’est en lui-même qu’en la vérité". (in Leçons sur la philosophie de l’histoire)

Jean-Claude Monod remarque à propos de cette idée qu’on pourrait "croire qu’il est ici question du principe des Lumières et que Hegel lève la bannière de Voltaire; or c’est de la bannière de Luther qu’il s’agit" (in La querelle de la sécularisation: de Hegel à Blumenberg).

Effectivement Hegel emprunte beaucoup à Luther, y compris l’idée de "sanctification du monde", qui s’opère par le biais de l’Histoire en marche.

Mais la question qui m’agite est celle-ci:
Comment comprendre l’idée de "liberté" à travers Luther, apôtre radical du serf-arbitre, et de la totale détermination de l’homme?
Comment Hegel, qui reste profondément luthérien, peut-il comprendre la liberté, quand Luther la niait ?
En fait la liberté dont parle Hegel n’est certes pas la liberté des Lumières. C’est la liberté de l’Esprit. Cet Esprit est celui de Dieu, qui plane au-dessus du monde, et pas du tout celui de l’homme, asservi à la toute-puissance divine.
Quand un penseur de culture protestante parle de liberté, il pense avant tout à la liberté de Dieu, et pas à la liberté de l’homme (inexistante).

Luther, en voulant libérer l’homme de la scolastique et de la touffeur de l’Eglise médiévale, n’a rien trouvé de mieux que de prôner la subjectivité infinie de l’individu, non pas pour lui donner du même coup une liberté infinie elle aussi, mais bien pour lui rappeler aussitôt d’une voix mordante, âpre, son extrême et total asservissement à la volonté prédéterminée de Dieu.

La liberté dont Hegel parle ne nous appartient en rien. Nous n’en sommes, dans le meilleur des cas, que les spectateurs extérieurs, soumis, et d’ailleurs séparés: les uns élus, les autres déchus.

La liberté et la boue

Jeudi 21 juin 2007

Très rares sont les cultures ou les époques où l’homme a pu revendiquer hautement une véritable liberté. Presque partout et presque toujours,  le fatum, le destin, la prédétermination divine ou le karma nous engluent dans des vies décidées de toute éternité par le créateur ou les forces cosmiques.

Au coeur même de l’Europe, Luther ou Calvin proclament l’asservissement de l’âme,  Schopenhauer nie tout libre arbitre, Nietzsche nous refait le coup de la roue éternellement répétée du Karma. Doit-on s’étonner que la culture issue de la Réforme ait pu à la fois produire une telle idéologie de la prédétermination et un tel ethos de la liberté (liberté de l’interprétation, affirmation de l’individu, etc…)? Cette idée de liberté n’est-elle pas manifestement contraire à l’idée de la prédétermination divine?

Comment expliquer une telle contradiction apparente?
La réponse courte est que tout le monde est serf, mais que les déchus sont infiniment plus serfs que les élus.
Les élus ont une liberté réelle, et cette liberté est de choisir de ne pas douter de leur élection, et de l’affirmer haut et fort. La seule liberté dans un monde de serfs est de choisir de se reconnaître élu. Tout doute condamne le douteur. Tout doute est déjà signe de la déchéance. Toute auto-affirmation d’élection est déjà un pas hors de la chute.

Dans son Essai sur le libre arbitre, Schopenhauer ne fait que reprendre en somme l’argumentaire violemment exprimé par Luther dans son Du serf-arbitre. La pointe de son raisonnement est que "la volonté de l’homme n’est autre que son moi proprement dit, le vrai noyau de son être". C’est le "fond même de sa conscience".
Ce substratum immuable, notre être fondamental donc, c’est Dieu ou le destin qui nous l’a octroyé. Nous ne pouvons pas être autre.

A cela je voudrais simplement opposer deux citations, de poètes il est vrai, mais que peut la raison en ces domaines?

D’abord le psaume 131:

"Comme un petit enfant contre sa mère,
comme un petit enfant, telle est mon âme en moi."
Ensuite Rimbaud:
"Je est un autre."

Je pense que notre volonté n’est pas identique à notre moi le plus profond. Elle est aussi "comme un petit enfant contre sa mère". C’est-à-dire qu’en nous il y a un enfant qui veut, et une mère qui veille.
Notre moi est au moins double. Il est enfant, et il est mère. Ajoutons aussitôt qu’il pourrait bien être père aussi, et devenir trine. Assurément, notre moi est le plus grand de tous les mystères. Sa profondeur n’est qu’une métaphore du divin même. Lui ôter toute liberté, l’identifier platement à notre "volonté", c’est ne rien comprendre au mystère. C’est penser petit. C’est penser mesquin. C’est surtout penser faux.

C’est pourquoi la question soulevée par Luther, Calvin, et ensuite reprise par nombre de philosophes, notamment de culture protestante, est si importante. C’est une question qui sonne comme jadis l’épreuve du "shibboleth": c’est une question jugulaire. Mais, dans leur ardeur à humilier l’homme, ils ont tout donné à Dieu, et tout enlevé à l’homme.

Que l’homme soit humiliable à ce point est parfaitement concevable. Après tout il porte l’humiliation dans son nom même: homme, humble, humiliation, humus ont même racine: la terre, la boue même.

Nous avons trop de raisons de penser que la boue règne, puisque nous sommes de boue.
Mais ce n’est pas le fin mot de l’histoire.
La fine pointe de l’âme est si fine, si indiciblement fine, qu’elle perce la peau même de l’univers.
La boue ni la mort ne l’atteignent. La volonté même n’est que son vêtement. Nulle raison ne peut en rendre compte. Il faut l’avoir vu, cette percée, l’avoir vécu. Il y a des témoignages. Nul ne peut se permettre de les écarter.

Toute cette culture de l’asservissement de l’homme (au fatum, au karma, ou à la prédestination supra-lapsaire) doit être abolie. Il nous faut simplement affirmer que nous sommes tissés de la liberté même qui régnait avant les mondes.

Epicure et Luther

Jeudi 14 juin 2007

Une idée intéressante trouvée chez Hans Blumenberg, et très bien analysée par Jean-Claude Monod: la comparaison de la crise antique introduite par l’épicurisme avec la crise médiévale introduite par le nominalisme.

Leur point commun: un matérialisme radicalisé. Leur différence: l’épicurisme antique ne remet pas le monde réel en question. Il a encore foi en la Nature pour satisfaire l’homme. En revanche, le nominalisme médiéval, qui prépara l’avènement de la Réforme, est basé sur une radicalisation de l’idée de la puissance incompréhensible, arbitraire, irrationnelle d’un Dieu au-delà de toute raison humaine. Le langage doit traduire cette désormais infinie distance entre notre infime raison et les raisons inconnaissables de Dieu. Exit le vrai, le bon, le général.

Dieu fait ce qu’il veut et n’a aucun compte à rendre à la raison des hommes. L’élection des uns, la déchéance des autres, sont parfaitement indifférentes. D’ailleurs il n’y a pas de liberté pour l’homme (Luther, Schopenhauer). Tout est déterminé (Calvin et la prédestination supra-lapsaire). Et tout se répète à l’infini (Nietzsche et l’éternel retour).

Conséquence impitoyable: l’impossibilité de l’ataraxie épicurienne;  et, bien  au contraire, la nécessité absolue de l’auto-affirmation de soi.

Désormais donc, et depuis la Réforme: Fin des systèmes, des idées générales, des règles (tout cela relève de la fiction scolastique !). Désormais, règne de l’individu, de l’ élu, et mépris de toute raison humaine et de tout bon sens, indifférence absolue à l’intérêt général, tourné en dérision et même diabolisé ("c’est du communisme !").

Du Léviathan de Hobbes au sur-homme de Nietzsche, se constituent les avatars laïcs de cette idéologie de l’élection.

On en a aussi vu les conséquences sanglantes.

Et tarde la contre-Réforme… Pas la religieuse, s’entend. L’humaine, la seulement humaine.

La mer et la forêt

Mercredi 13 juin 2007

On compare souvent le cyberespace à un océan. On parle de « surfer » sur des « mers » d’information, et des « vagues » incessantes des nouvelles technologies…

Pourquoi cette omniprésence de la mer, et cette absence de la forêt dans les métaphores de la société de l’information ?

Sans doute cela vient-il du rôle historique joué par les océans : ils séparent les continents mais les relient aussi. Dans l’imaginaire collectif, la forêt reste un lieu sombre et profond, peu propice aux échanges entre les hommes. La forêt est ausi pleine d’esprits. En témoignent les religions animistes. Au Japon, les forêts sont habités par des myriades de dieux. Chaque arbre est une divinité. En Europe même, la culture allemande est sensible à la profondeur mystique de la forêt.

Rainer Maria Rilke chante ainsi dans ses Poèmes français :

 

Arbre qui peut-être

pense au-dedans

Arbre qui se domine

se donnant lentement

la forme qui élimine

les hasards du vent.

 

L’arbre unit la terre au ciel, il relie ses racines avides aux généreux nuages.

L’arbre est à la fois dedans et dehors. Cela le rend difficilement représentable, dans sa profondeur et son déploiement.

Mais l’arbre n’est pas absolument irreprésentable. Le défi ultime, c’est plutôt la forêt vivante, dans toutes ses dimensions, la forêt comme métaphore de la richesse bariolée des hommes.  La mer aussi pose un  défi inouï à la représentation humaine. Aucune marine ne rend la mer.

Notre planète tout entière a besoin de ses forêts et de ses mers, qui sont certes ses poumons ou ses intestins, mais en a plus besoin encore comme territoires pour le rêve. Il ne faut pas réduire les arbres à des équations et les forêts à des comptes d’exploitation. La mer dépasse la navigation, elle n’est pas non plus une res nullius. Il ne faut pas rationaliser outre mesure la vivante nature. Et nous aurons de plus en plus besoin de nous rappeler la vérité des mers et l’obscurité des noires forêts au moment où la « Société mondiale de l’Information » tend à imposer des modèles mentaux et instrumentaux de plus en plus rationalisés et standardisés. La Finlande, par exemple, qui est peut être le pays le plus « branché » du monde, mais aussi un pays où la nature resplendit de toute sa générosité, et où la mer et la forêt vivent en harmonie, nous donne un exemple à suivre.

Mais les pays où fleurit la culture du désert ont aussi beaucoup à nous apprendre sur l’océan des mots et les forêts du langage. Je pense à la richesse exorbitante de la langue arabe, en matière de métaphores. L’ascétisme et les grands horizons ont contribué à forger un vocabulaire tourné vers la poésie.

La société mondiale de l’information duplique dans un monde abstrait une écologie politique. Des déserts et des mers, des arbres et des nuages s’y trouvent. Peut-être même que l’on y trouve des dieux minuscules à l’oeuvre.