Archive pour juillet 2007

Contradictions apparentes

Jeudi 26 juillet 2007

Après la Réforme, et pour la première fois dans l’histoire du monde, trois grandes idées se sont mis à converger, se renforçant mutuellement, l’individualisme, le (pré-)déterminisme et le nominalisme. Entre autres conséquences lointaines, le capitalisme en est sorti grandi, justifié, sanctifié, glorifié, selon Weber. Mais cette victoire portait en elle également, par paradoxe ou par ironie vus ses fondements religieux revendiqués, l’exacerbation du matérialisme (annoncé par le nominalisme et l’inflexible prédéterminisme) et la mort du bien commun (en conséquence de l’individualisme, et du fait du radicalisme de l’idée d’ "élection"). Que le nihilisme en soit aussi issu, par effraction et révolte, peut apparaître choquant.  On se rappellera que Nietzsche, né dans un presbytère luthérien, calqua son éternel retour sur la doctrine de la prédestination,  et que s’il se présenta comme l’Anté Christ, ce fut pour reprendre à son compte le rôle de "l’élu", le "Zarathoustra", renversant –symétriquement– toutes les valeurs (chrétiennes), comme jadis le Christ avait renversé toutes les valeurs (païennes).

On sait ce que furent les destins du matérialisme et du nihilisme dans l’Europe du XXème siècle.

Il nous reste à imaginer, ou à préparer, les conditions des futurs renversements de l’histoire, dans le monde mondialisé du XXIème siècle.

Dualisme et manichéisme

Dimanche 22 juillet 2007

La coupure du monde en deux principes radicalement opposés, le bien et le mal, est une idée fort ancienne. Les anciens Grecs disaient que Zoroastre appelait le bon dieu Oromasdes (ou Ahura-Mazda) et le mauvais dieu Arimanius (ou Ahriman). Les gnostiques  dont  Simon le magicien représente la source principale opposait le (bon) dieu suprême au (mauvais) démiurge, créateur du monde. Dès le 2ème siècle ap. JC, Marcion (85-160), disciple de Cerdon reprit cette idée, suivis par Mani (né en 216, mort vers 276), qui laissa son nom à la doctrine du manichéisme. Saint Augustin devint manichéen, mais se convertit au catholicisme, sans toutefois (dans sa doctrine de la grâce) abandonner une vision du monde établissant une coupure nette entre élection et déchéance. Qu’ensuite la Réforme, avec Luther et Calvin, reprenne cette idée de coupure nette entre le bien et le mal, ou entre l’élection et la déchéance, et que ces idées persistent encore de nos jours sous de multiples formes, ne doit pas totalement nous surprendre, tant est grande l’inertie des idées.

Mais il faut souligner aussi l’ampleur et la virulence de la diffusion de cette idée de coupure et de dualité radicale dans des champs fort éloignés du religieux. On comprend que le politique ait vu tout l’avantage de reprendre à son compte un dualisme bien/mal propre à justifier la séparation entre amis et ennemis. Cela est toujours d’actualité.
Plus subtilement, on retrouve l’effet du dualisme par exemple dans le rapport au langage. Le dualisme est l’une des sources du nominalisme. Comment expliquer cela? Lorsque la confiance en un principe unificateur, universel, est totalement rompue, à sa racine même, l’idée de raison universelle, de logos, est également affectée, dans ses fondements. Le langage paraît dès lors devoir se limiter au traitement empirique de ce qui est donné concrètement, par les sens, ou par l’expérience. Les concepts abstraits paraissent autant de fictions et de chimères aux yeux des nominalistes, puisqu’ils ne renvoient à aucune raison supérieure, à aucun principe universel, à nul bien commun. Il n’y a pas de principe explicatif dont serait garant un Dieu, à la fois juste et bon, créateur et sauveur, permettant le lien effectif entre la réalité du monde et l’idéalité du langage. La coupure bien/mal implique une coupure analogue entre la réalité empirique et l’idée.

Les adeptes du dualisme ont su exporter leurs idées en bien d’autres domaines, par exemple à leur façon d’envisager le droit, l’individu et le monde (l’espace social, ou géopolitique).
Dans le droit, la conception de la loi comme nomos et non comme logos, c’est-à-dire comme décision et non comme norme, peut s’interpréter comme une conséquence lointaine du dualisme.  La décision "sépare". La norme "unit". La loi vue comme "décision" est fondée non sur la raison, mais sur l’autorité, qui prime toute raison. Auctoritas, non veritas, facit legem. En revanche, la vision de la loi comme "norme", comme produit du logos, est non dualiste. Elle cherche, contre tout décisionisme autoritaire, à être à la fois juste et bonne.
La Réforme témoigne de l’impact extraordinaire d’une vison dualiste sur l’individu. Même Nietzsche, qui en tant qu’Anté-Christ, voulait aller "au-delà" du bien et du mal, finit par retrouver assez paradoxalement un Zarathoustra, qui n’est  que le Zoroastre initiateur du dualisme primordial bien/mal…

Il y a beaucoup à faire pour réfuter en profondeur le dualisme, sous toutes ses formes. La pensée dualiste, fondée sur un principe d’exclusion, de séparation, a envahi une grande partie de la pensée occidentale, sous divers oripeaux. La Réforme a repris ce principe d’exclusion, en le requalifiant d’élection. Le matérialisme même, dit dialectique, est dualiste par son principe de contradiction.

Les Grands Schismes et la mondialisation

Jeudi 19 juillet 2007

Première hypothèse: les anciens schismes qui divisèrent l’Europe permettent une lecture profonde des coupures idéologiques actuelles. Deuxième hypothèse: les débats de jadis sont toujours d’actualité, si on les transcrit dans la langue d’aujourd’hui. Exemple: le débat sur le libre arbitre et la prédestination, parfaitement théologique, nous fait mieux comprendre la violence du pouvoir, l’arrogance des puissants, et le mépris des idées générales, qui semble se répandre aujourd’hui.

Le schisme entre l’Empire d’Orient et l’Empire d’Occident (en l’an 395) fut confirmé en 1054 lors du Grand Schisme entre Rome et Byzance. L’esprit romain et l’esprit grec continuaient leur dualisme millénaire par d’autres moyens.
Une première "ligne globale" fut ainsi tracée au coeur de l’Europe. Elle est toujours là. Le monde slave, christianisé par les Grecs, et ayant repris le flambeau de la "3ème Rome" après la chute de Constantinople, témoigne encore de son ambivalence à l’égard d’un "Occident" jugé corrompu (voir les slavophiles du 19ème siècle).
Le schisme de la Réforme inauguré en 1517 ajouta une autre "ligne globale", moins géographique que mentale, entre protestants et catholiques. Cette ligne partagea l’Europe sur plusieurs points, dont le plus symbolique (et le plus lourd de conséquences pour la suite) paraît être la question de la liberté et de la grâce. Les uns disaient que l’homme était libre, les autres que l’homme était serf. Cette question peut nous paraître futile, aujourd’hui. Que nenni! Qu’on se rappelle que les partisans de la servitude de l’homme ont pu, à l’instar de Hobbes, proclamer la nécessité d’un Léviathan impitoyable. Hobbes, philosophe politique du 17ème siècle, témoin horrifié et impitoyable d’une Angleterre ayant décapité son roi, continue d’avoir des émules, et non des moindres.

Que le protestantisme soit à l’origine de la modernité, de l’individualisme, du capitalisme et du "désenchantement" est une idée fort débattue, très intéressante, mais non encore complètement tranchée, et ouverte à de futures interrogations, surtout au moment où la mondialisation et la post-modernité nous demandent de revisiter les concepts fondamentaux sur lesquels nous basons notre civilisation.
Ainsi, la question du libre arbitre que l’on vient d’évoquer, touche à la question de la volonté et de la raison. Et Dieu sait que nous aurons besoin de beaucoup de volonté et d’autant de raison pour affronter les problèmes d’une planète réchauffée et rétrécie.

L’échec des grandes utopies du XIXème et du XXème siècle n’implique pas de facto l’impossibilité d’une nouvelle utopie au XXIème siècle, ni même ne présuppose et ne prédétermine son échec assuré.
Ce qui reste sûr, c’est que les lignes globales qui ont scarifié le monde ou les esprits, sont toujours là, sous une forme atténuée, dans certains cas, virulente dans d’autres.
C’est pourquoi il nous faut revenir aux grands Schismes, en comprendre la logique et la puissance, analyser leurs conséquences dans le monde actuel, et tenter d’estimer leur impact possible dans le monde qui vient.
On peut puiser à cet effet dans l’incroyable richesse du dialogue philosophie et religieux qui a prévalu dans le monde occidental, dans la philosophie grecque, puis dans la philosophie européenne et la théologie chrétienne. On doit surtout revenir aux thèses qui sont sorties grandies de leur victoire schismatique, et ne pas hésiter à leur demander des comptes: tiennent-elles la route aujourd’hui.

Si la réponse était négative, alors des pans entiers de l’idéologie européenne pourraient être assimilés à de vastes colosses inflexibles aux pieds d’argile molle. L’honnête homme pourrait en tirer nombre de conséquences.

Il ne s’agit pas ici de faire revivre en vain des débats scolastiques. Il s’agit plutôt de comprendre ce qui justifiait les anciens schismes, et qui ne se justifie plus, et de tenter de cicatriser certaines blessures, toujours béantes. L’alternative étant l’infection, la purulence, la gangrène, et ce qui s’ensuit.

Par exemple, quoi de plus politique aujourd’hui que l’idée de "bien commun" ou d’ "intérêt général"? Or si l’on se rappelle que ces notions ont été ridiculisées par les nominalistes (étrangement proches, il faut le souligner, des idées de la Réforme) et considérées par eux comme des "chimères" et comme des "fictions", on ne peut s’empêcher de faire le rapprochement avec certaines idéologies politiques actuelles, qui précisément éradiquent d’emblée, comme non existantes, ces notions d’intérêt général et de bien commun.

Les biens communs, ce sont par exemple les impôts, la planète, l’accès équitable à l’eau, aux énergies fossiles, à l’information ou à l’éducation de qualité ! Débats modernes, on en conviendra.

Il faut revenir aux sources de l’histoire de la pensée européenne, parce que ces sources sont toujours vives. Elles nous désaltèrent et peuvent nous brûler aussi. Les Grands Schismes continuent, et pas seulement sous leurs formes théologiques.

A la pensée schismatique de hier, il s’agit d’opposer de nouvelles "conciliations" (mot qui pourrait être un bon antonyme de schisme).

Origène de la modernité

Lundi 16 juillet 2007

Si le schisme de la Réforme me fascine tant, ce n’est pas seulement parce qu’il donna un point de départ pratique à l’étude de la modernité, mais surtout parce qu’il concentra toute une idéologie, qui ne cessa dès lors de se déployer, et qui aujourd’hui encore semble se "séculariser" et se "mondialiser" sans réplique convaincante (la contre-Réforme et ses avatars n’ayant pas donné les résultats escomptés).

L’idéologie issue de la Réforme se caractérise de la manière suivante: il y a peu d’élus, beaucoup de déchus. Les élus le sont, par la grâce de Dieu. Les déchus méritent entièrement leur déchéance par leurs fautes originelles et actuelles. La prédestination domine de part en part le sort des êtres humains. Le libre-arbitre est une "illusion", –comme beaucoup d’autres grands mots vides, tel "l’intérêt général" ou le "bien commun", qui sont autant de "fictions" dont il faut se débarrasser, comme de vieux relents métaphysiques, dus à un aristotélisme asservi aux intérêts du papisme corrompu. L’une des conséquences troublantes de ce nominalisme est l’équation suivante: le "privé" ou le "propre" est "saint"; le "commun" et le "général" sont "diaboliques" (cf . Hobbes).

La coupure métaphysique entre élection et déchéance permet fort à propos de théoriser une partition physique du monde suivant des "lignes globales", qu’elles soient géographiques (la doctrine de l’hémisphère occidental) ou géo-politiques (ami-ennemi). Du point de vue moral, l’idée de prédétermination et l’absence de libre-arbitre ont pour corollaire, non une totale irresponsabilité, mais surtout le sentiment rassurant (pour ceux qui se sentent "élus"), d’être là où ils sont pour accomplir une "mission".
Pour les détails de ces lignes de pensée, on consultera utilement Calvin, Hobbes, Bentham, Schopenhauer, Nietzsche, Schmitt, et bien d’autres.

Aujourd’hui, la puissance de ces idées n’est toujours pas démentie. L’Europe, la vieille Europe, qui fut le berceau de cette idéologie, a aussi été la terre nourricière de visions diamétralement opposées. Il suffit de se plonger dans les siècles de théologie chrétienne pour voir la radicalité des débats sur la liberté et la grâce, la foi et la raison, mais aussi le privé et le commun.

La Réforme trouve en saint Paul l’une de ses sources principales. Mais l’Eglise des tout premiers siècles fut le théâtre de vifs débats. De multiples hérésies fleurirent, et se fanèrent. Des dogmes furent conçus, les uns pour être finalement reçus, et bien d’autres rejetés.
Contre la vision pessimiste de saint Paul, je ne citerai ici qu’un nom, celui d’Origène (185-251 ap. JC). Il représente une tentative originale et optimiste de concilier la pensée grecque de la Raison et la pensée chrétienne du salut du monde. Il croyait que les hommes étaient libres et raisonnables, et que "Dieu veut que les hommes se sauvent par eux-mêmes", par un lent et libre processus d’apprentissage de leur raison. La grâce de Dieu accompagne et soutient la liberté des hommes dans ce processus. Il croyait aussi, qu’à la fin, tous les esprits seront sauvés, y compris les esprits démoniaques.

Dans un monde de milliards d’hommes, pressés par des choix gigantesques, de quelle philosophie politique avons-nous le plus besoin? D’une philosophie politique de la coupure, de la séparation, de l’exclusion, de la privatisation, de l’exception? Ou d’une philosophie politique de la réunion, de l’intégration, de la relation, et de l’intérêt général?
Origène ou saint Paul, voilà bien un débat ultra-moderne.

Dogmes

Jeudi 12 juillet 2007

Au début du 5ème siècle ap. JC, on pouvait recenser, selon Harnack, cinq conceptions du christianisme. Il y avait d’abord les Manichéens, largement répandus, qui croyaient que le Mal était une puissance physique, existant réellement, et qui ne pouvait être combattu que par la puissance du Bien.
 Il y avait les Néoplatoniciens, pour qui le mal était un "non-être", comme l’ombre que produit nécessairement la lumière. Le salut s’obtient par le retour à l’Un.
Il y avait les stoïciens rationalistes, qui tenaient la vertu pour le bien suprême. Le péché est causé par le libre arbitre. C’est à la volonté libre, par conséquent, de se reprendre et de s’orienter vers le bien.
Il y avait ceux pour qui les sacrements, pourvu qu’ils soient reçus dans la foi, garantissaient le salut, même aux plus grands pécheurs. Ils reprenaient la vision paulinienne de la foi ("sola fide").
Une cinquième conception, en partie liée à cette dernière, mais avec une nuance importante, prônait une ceratien coopération entre la grâce et le mérite. Selon cette vue, le mal est une conséquence du péché originel d’Adam. Seule la grâce divine peut produire la foi susceptible de vaincre ce mal originel, et garantir sa pérennité, afin de favoriser les oeuvres qui établissent le mérite personnel aux yeux de Dieu.

On voit que la palette des opinions était large, entre conceptions du mal et de la liberté, rôle de la grâce et de la raison. Onze siècles plus tard, le grand schisme de la Réforme ne fit, en somme, que reprendre ces thématiques, mais pour les trancher sèchement. On voit ce que la Réforme doit aux manichéens et aux pauliniens. On voit aussi qu’elle prit nettement parti contre les néoplatoniciens et les stoïciens. Mais ce qu’apportèrent Luther et Calvin, c’est sans doute avant tout, une certaine radicalité, une dureté, et la décision de pousser une impitoyable logique à ses dernières conséquences.
La modernité était née.