Première hypothèse: les anciens schismes qui divisèrent l’Europe permettent une lecture profonde des coupures idéologiques actuelles. Deuxième hypothèse: les débats de jadis sont toujours d’actualité, si on les transcrit dans la langue d’aujourd’hui. Exemple: le débat sur le libre arbitre et la prédestination, parfaitement théologique, nous fait mieux comprendre la violence du pouvoir, l’arrogance des puissants, et le mépris des idées générales, qui semble se répandre aujourd’hui.
Le schisme entre l’Empire d’Orient et l’Empire d’Occident (en l’an 395) fut confirmé en 1054 lors du Grand Schisme entre Rome et Byzance. L’esprit romain et l’esprit grec continuaient leur dualisme millénaire par d’autres moyens.
Une première "ligne globale" fut ainsi tracée au coeur de l’Europe. Elle est toujours là. Le monde slave, christianisé par les Grecs, et ayant repris le flambeau de la "3ème Rome" après la chute de Constantinople, témoigne encore de son ambivalence à l’égard d’un "Occident" jugé corrompu (voir les slavophiles du 19ème siècle).
Le schisme de la Réforme inauguré en 1517 ajouta une autre "ligne globale", moins géographique que mentale, entre protestants et catholiques. Cette ligne partagea l’Europe sur plusieurs points, dont le plus symbolique (et le plus lourd de conséquences pour la suite) paraît être la question de la liberté et de la grâce. Les uns disaient que l’homme était libre, les autres que l’homme était serf. Cette question peut nous paraître futile, aujourd’hui. Que nenni! Qu’on se rappelle que les partisans de la servitude de l’homme ont pu, à l’instar de Hobbes, proclamer la nécessité d’un Léviathan impitoyable. Hobbes, philosophe politique du 17ème siècle, témoin horrifié et impitoyable d’une Angleterre ayant décapité son roi, continue d’avoir des émules, et non des moindres.
Que le protestantisme soit à l’origine de la modernité, de l’individualisme, du capitalisme et du "désenchantement" est une idée fort débattue, très intéressante, mais non encore complètement tranchée, et ouverte à de futures interrogations, surtout au moment où la mondialisation et la post-modernité nous demandent de revisiter les concepts fondamentaux sur lesquels nous basons notre civilisation.
Ainsi, la question du libre arbitre que l’on vient d’évoquer, touche à la question de la volonté et de la raison. Et Dieu sait que nous aurons besoin de beaucoup de volonté et d’autant de raison pour affronter les problèmes d’une planète réchauffée et rétrécie.
L’échec des grandes utopies du XIXème et du XXème siècle n’implique pas de facto l’impossibilité d’une nouvelle utopie au XXIème siècle, ni même ne présuppose et ne prédétermine son échec assuré.
Ce qui reste sûr, c’est que les lignes globales qui ont scarifié le monde ou les esprits, sont toujours là, sous une forme atténuée, dans certains cas, virulente dans d’autres.
C’est pourquoi il nous faut revenir aux grands Schismes, en comprendre la logique et la puissance, analyser leurs conséquences dans le monde actuel, et tenter d’estimer leur impact possible dans le monde qui vient.
On peut puiser à cet effet dans l’incroyable richesse du dialogue philosophie et religieux qui a prévalu dans le monde occidental, dans la philosophie grecque, puis dans la philosophie européenne et la théologie chrétienne. On doit surtout revenir aux thèses qui sont sorties grandies de leur victoire schismatique, et ne pas hésiter à leur demander des comptes: tiennent-elles la route aujourd’hui.
Si la réponse était négative, alors des pans entiers de l’idéologie européenne pourraient être assimilés à de vastes colosses inflexibles aux pieds d’argile molle. L’honnête homme pourrait en tirer nombre de conséquences.
Il ne s’agit pas ici de faire revivre en vain des débats scolastiques. Il s’agit plutôt de comprendre ce qui justifiait les anciens schismes, et qui ne se justifie plus, et de tenter de cicatriser certaines blessures, toujours béantes. L’alternative étant l’infection, la purulence, la gangrène, et ce qui s’ensuit.
Par exemple, quoi de plus politique aujourd’hui que l’idée de "bien commun" ou d’ "intérêt général"? Or si l’on se rappelle que ces notions ont été ridiculisées par les nominalistes (étrangement proches, il faut le souligner, des idées de la Réforme) et considérées par eux comme des "chimères" et comme des "fictions", on ne peut s’empêcher de faire le rapprochement avec certaines idéologies politiques actuelles, qui précisément éradiquent d’emblée, comme non existantes, ces notions d’intérêt général et de bien commun.
Les biens communs, ce sont par exemple les impôts, la planète, l’accès équitable à l’eau, aux énergies fossiles, à l’information ou à l’éducation de qualité ! Débats modernes, on en conviendra.
Il faut revenir aux sources de l’histoire de la pensée européenne, parce que ces sources sont toujours vives. Elles nous désaltèrent et peuvent nous brûler aussi. Les Grands Schismes continuent, et pas seulement sous leurs formes théologiques.
A la pensée schismatique de hier, il s’agit d’opposer de nouvelles "conciliations" (mot qui pourrait être un bon antonyme de schisme).