Archive pour août 2007

L’âne de Spinoza

Dimanche 12 août 2007

Tout le monde connaît l’histoire de l’âne de Buridan. Elle fut souvent évoquée dans le débat sur le libre arbitre.
Voici ce qu’en dit le célèbre Spinoza dans ses Pensées métaphysiques (2ème partie, ch. 12):"Si en effet l’on suppose un homme au lieu d’un âne dans cette position d’équilibre, cet homme devra être tenu non pour une chose pensante, mais pour l’âne le plus stupide, s’il périt de faim et de soif."
Et voici ce que le même Spinoza en dit dans son Ethique (scolie de la prop. 49): "J’accorde parfaitement qu’un homme placé dans un tel équilibre (c’est-à-dire ne percevant rien d’autre que la faim et la soif, tel aliment et telle boisson également distants de lui) périra de faim et de soif. Me demande-t-on si un tel homme ne doit pas être estimé un âne plutôt qu’un homme? Je dis que je n’en sais rien; pas plus que je ne sais en quelle estime l’on doit tenir un homme qui se pend, les enfants, les stupides, les déments."

Le deuxième texte fut écrit quelques décennies après le premier, et le contredit nettement. Comment expliquer cette palinodie? Spinoza affirme clairement dans sa proposition 48 de la 2ème partie de l’Ethique: "Il n’ y a dans l’âme aucune volonté absolue ou libre".

Il y a fort à parier qu’il fut donc contraint de renoncer à la liberté qu’il chérissait jadis.

L’empire fractal

Mercredi 8 août 2007

Le christianisme a pu se développer comme religion universelle à un  moment où l’empire mondial d’alors, Rome, ressentait le besoin d’avoir une religion qui puisse servir de ciment à des peuples multiples, aux cultures disparates.
Entre la Réforme et les Lumières, le nouvel empire mondial, essentiellement moins géographique que mental, puis technique, eut aussi besoin d’une religion ordonnatrice, directrice. Les idées issues de la Réforme jouèrent en grande partie ce rôle, même si paradoxalement elles insistaient (du fait de la doctrine de la grâce, de la prédétermination et de l’élection) sur l’impossibilité radicale d’atteindre à l’universel, et concluaient à l’exclusion inévitable de beaucoup d’appelés au profit de peu d’élus. Mais l’universel n’était plus alors qu’un déguisement, une fiction "utile", permettant de se rendre maîtres et possesseurs de la nature et du monde, en vue de profits singuliers.

Les empires mondiaux n’eurent de cesse, se trouvant en concurrence concrète sur le terrain universel d’alors, à savoir la planète Terre, encore couverte de terres soi-disant inhabitées (terra nullius), de tracer des "lignes globales" pour se les répartir. L’empire de la terre et celui de la mer, ou la doctrine de l’hémisphère occidental donnent une idée du grand partage qui eut cours.
Aujourd’hui, mis à part le besoin de sanctuariser certains lieux, en tant que bastions stratégiques, l’empire n’est plus d’ordre géographique. La géographie, de source de richesses qu’elle était jadis, devient plutôt source de problèmes, par exemple migratoires. Les nouvelles lignes de partage global sont désormais fractales; elles passent à l’intérieur de chaque disque dur, ou à travers les quartiers des villes les mieux nanties.

Le contrôle politique et économique de ces nouvelles lignes à la fois globales et fractales, est l’enjeu de la nouvelle idéologie qui naît sous nos yeux.

Cette idéologie n’est certes pas une religion, mais il est instructif de constater à quel point ses fondements évoquent d’anciens débats, qui furent quant à eux religieux.

Le philosophe ignorant

Dimanche 5 août 2007

Voltaire dans son Traité de métaphysique, au chapitre VII, a défendu avec fougue et brillance, la doctrine du libre arbitre. Quelque 40 ans plus tard, dans Le philosophe ignorant, il écrit, en revanche: "La nécessité morale n’est qu’un mot, tout ce qui se fait est absolument nécessaire. Il n’y a point de milieu entre la nécessité et le hasard; et vous savez qu’il n’y a point de hasard: donc tout ce qui arrive est nécessaire".

Longue est la liste des philosophes de première envergure qui partagent cette idée de la nécessité, et de l’absence de libre arbitre: Hobbes, Spinoza, Hume, Kant, Schopenhauer, Nietzsche,…

Formidable armada.

Et pourtant, nous sommes libres.