Archive pour septembre 2007

La buée de midi

Lundi 10 septembre 2007

Selon Victor Cousin, l’histoire de la philosophie nous montre qu’il ne peut exister que quatre systèmes de pensée: l’idéalisme, le matérialisme, le scepticisme et le mysticisme.
Où met-il donc le cynisme ou le stoïcisme ?
De plus, on peut objecter que les quatre systèmes évoqués peuvent être combinés entre eux, en proportion variée, et parfois même en toute contradiction. Par exemple, Marx était à la fois matérialiste et certainement non dénué d’idéalisme. Hobbes était matérialiste et sceptique. Nietzsche était sceptique, mystique, idéaliste, et (par sa conception du déterminsime) matérialiste….
Deuxièmement, il est possible de trouver des exemples de philosophie pour lesquelles ces catégories s’appliquent mal: par exemple si la doctrine d’Epicure est d’inspiration matérialiste, elle n’est en rien comparable à celle de Démocrite, puisqu’elle tient compte de la spontanée "déclinaison" des atomes, et par là justifie la fondamentale liberté de l’âme, que tant d’autres systèmes "modernes" s’acharnèrent par la suite à détruire…
Troisièmement, l’histoire ne peut nous suffire pour en inférer l’avenir. Des ruptures conceptuelles radicales peuvent parfaitement être présupposées. Par exemple, la "critique de la raison pure", qui, selon Kant, nous oblige à rester définitivement enfermés dans la "sphère" de la raison, pourrait être elle-même renversée. Le fait même que Kant laisse entendre qu’il y a tant de choses existant en dehors de cette "sphère", témoigne de la possibilité non nulle, qu’un jour ou l’autre, empiriquement, il nous sera donné de les apercevoir…
Nos systèmes alors: de la buée au soleil de midi.

L’âne de Kant, et la servitude des modernes

Lundi 3 septembre 2007

La métaphore de l’âne de Buridan a aussi été utilisée par Kant, mais au second degré, si l’on peut dire. L’homme confronté aux principes de la raison pure, qui peuvent, comme on sait, être contradictoires ou antinomiques, se trouve alors "dans un état d’oscillation perpétuel", écrit-il dans Critique de la raison pure: "Aujourd’hui, il se trouverait convaincu que la volonté humaine est libre; demain s’il considérait la chaîne indissoluble de la nature, il tiendrait pour certain que la liberté n’est qu’une illusion du moi, et que tout est nature uniquement".

Là où un Spinoza voit dans l’âne une image de l’homme même, prisonnier de son déterminisme, et incapable de se décider librement, Kant voit un homme incapable de se décider entre possibilité de décider et impossibilité de décider.
Paradoxe amusant: un homme oscillant ainsi entre liberté et déterminisme est-il libre ou serf ? S’il est libre, que ne se décide-t-il donc pas? Si non, peut-il se décider pour la non décision ?

Il est fort curieux qu’une civilisation, dite "moderne", qui s’est bâtie sur les idées d’un Luther, d’un Hobbes, d’un Spinoza, d’un Diderot, d’un Voltaire, d’un Kant, d’un Schopenhauer, d’un Nietzsche (et j’en passe), ait produit un tel ethos de la "liberté", alors que précisément, le seul point commun entre tous les penseurs que je viens de citer est qu’ils affirment tous la loi inflexible du déterminisme.

Comment expliquer cela?