Archive pour octobre 2007

Futures sutures

Mercredi 17 octobre 2007

Qu’y a-t-il de commun entre un extrémiste fondamentaliste, un terroriste mondialisé, un partisan de l’ « apartheid », ou de la dictature du prolétariat ?

Réponse : Tous, d’une manière ou d’une autre, coupent, tranchent, classent, divisent, excluent. Ils sont agents de la coupure, vive, sanglante, profonde, dans la chair de l’humanité, ils sont des facteurs de disjonction dans l’esprit des hommes.

La coupure est ancienne. Dieu commence par "séparer" le ciel de la terre. On retrouve l’idée de coupure dans la Gnose, le Zoroastrisme ou le Manichéisme. C’est l’idée que le monde est séparé radicalement par deux principes opposés. Le Bien et le Mal ; la lumière et l’ombre ; le Dieu Bon et le Démiurge ; les élus et les déchus. De ces coupures tranchantes, ni le christianisme, ni la philosophie européenne ne restèrent indemnes.

A l’opposé, il y a l’utopie de la suture, de la réunion. Origène (185-254) incarna un tel idéal, contre S. Paul, et cela dès l’origine du christianisme. Puis les siècles s’emparèrent de la querelle : le monde est-il coupé ou suturé ?

Sous l’influence de Leibniz, Kant avait proposé en son temps un principe (transcendantal) de l’unité et de la continuité dans les idées. Il n’y a pas d’idées si éloignées qu’on ne puisse trouver un passage gradué entre elles…  On retrouve là une forme de platonisme : les idées participent toutes plus ou moins d’une unité originelle, et donc elles sont toutes liées par l’intermédiaire de cette participation même.

Ce principe de continuité s’oppose évidemment, et nettement, à l’idée de discontinuité, que l’on trouve dans l’idée de « coupure » (historique), de « saut » (paradigmatique), de « décision » (du Sujet) ou d’« élection » (divine).

On fait l’hypothèse que le principe de coupure semble l’emporter à partir des temps modernes sur le plan idéologique le plus fondamental, en contradiction apparente avec la création de nouvelles continuités, de nouveaux réseaux, de nouvelles liaisons. La modernité s’est ainsi fondée, puis bâtie, sur des « schismes » religieux et sur l’« éclatement » des empires. Le schisme de la Réforme provoqua des coupures nettes dans le tissu politique et social. L’individualisme, le capitalisme en témoignent. Mais la coupure, par sa nature, n’a pas de limite interne. Le « communisme », si mal nommé, ne met pas en commun, mais il coupe et sectionne l’humanité, lui aussi, avec la lutte des « classes » et la « dictature du prolétariat ».

On n’en a pas fini, aujourd’hui, avec la coupure. La mondialisation produit moins une « totalité », une « synthèse », une « humanité », qu’une collection de césures, de brisures, de fractures, de cassures, de fêlures.

Le débat plurimillénaire entre partisans de la coupure et promoteurs de la suture est inégal. Les uns se disent réalistes. Les autres sont dits utopistes. Les uns veulent la guerre, les autres la paix. Pour les guerriers, il n’y a pas besoin de débattre. De fait, la coupure et la guerre ont à l’évidence l’avantage tactique, et ceux qui aspirent à la paix, et à l’union, malgré leur majorité, ne se font pas assez entendre.

Constatons, d’ailleurs, qu’il y a déjà une coupure fondatrice, originaire, intrinsèque, entre l’idée même de coupure et l’idée de suture. Celle-ci ne peut que suivre celle-là, et ne la précède en aucun cas, sauf dans les utopies de la « bonne » nature, d’ailleurs récusées par le pessimisme coupeur. Il se pourrait certes que cette coupure-là soit plus dialectique que radicale, mais l’avantage rhétorique est du côté de ceux qui analysent, découpent, séparent. La coupure l’emporte a priori, contre la suture.

Cependant, il convient de noter que : 1) les coupures sont souvent mises en scène de façon volontairement outrancière (la coupure ne se prête guère au compromis ou à l’accalmie), 2) la coupure absolue, métaphysique (cf le problème du « mal »), peut cependant être suturée, dans une totalité conceptuelle (cf Leibniz et le « meilleur des mondes possibles » ).

Bien que fort ancien, le dualisme de la coupure et de la suture change de nature à partir de la Réforme, avec Luther et Calvin.  Il prend une forme absolue, métaphysiquement fondée sur un Dieu lui-même absolu. C’est de ce moment qu’on peut dater le début de la modernité, plutôt que par exemple de l’invention de Gutenberg, ou de la découverte de l’Amérique. La coupure fondamentale de la Réforme va plus profond que toute césure technique ou migratoire. Cette coupure est celle de la religion absolue de la grâce et de l’élection individuelle (et donc du refus absolu de l’unité, de la continuité, du passage graduel, de l’universalité — et de la raison).

La religion absolue de l’élection individuelle présente trois coupures idéologiques essentielles = l’individualisme, le déterminisme, le nominalisme, qui viennent en ligne directe des piliers de la Réforme (sola scriptura, sola gratia, sola fide) . L’individualisme coupe l’homme des autres hommes. Le déterminisme coupe l’homme de sa volonté. Le nominalisme coupe
l’homme de la raison.

Ces trois caractères se ramènent en fait à la question fondamentale de la liberté (l’homme est-il libre ou serf ?), radicalement tranchée par toute une théorie de penseurs (Luther, Calvin, Hobbes, Spinoza, Diderot, Hume, Voltaire, d’Holbach, Schopenhauer, Nietzsche), dans le sens de l’asservissement de l’homme.

Comment est-il possible que la modernité, qui a par ailleurs sécrété un tel ethos de la liberté soit fondée sur le martèlement de l’idée que l’homme est serf, que sa destinée est déterminée, et que sa raison est impuissante ?