Dans son livre, Qu’est-ce que la philosophie politique?, Léo Strauss affirme que Platon ne dit jamais explicitement et sans ambiguïté ce qu’il pense. On peut expliquer cela par la tyrannie régnant alors, à laquelle un Socrate, on le sait, dut sa mort. Il semblerait que Leo Strauss eut aussi le souci de garder ses propres propos ambigus, ayant lui-même souffert des formes modernes de la tyrannie. Son écriture s’en ressent. Elle est pleine d’apparences trompeuses. L’interprétation de sa pensée véritable n’est pas aisée.
Par exemple, certains ont estimé que Strauss était profondément réactionnaire, et ils ont en voulu pour preuve la récupération de la pensée straussienne par certaines équipes néo-cons au pouvoir.
On peut aussi avancer que Strauss abonde en positions compromettantes, quoique masquées sous d’autres noms, lorsqu’il cite Machiavel par exemple: "Tous les prophètes armés ont réussi et les prophètes sans armes vont à leur perte", ou lorsqu’il cite Thomas Jefferson: "La forme de gouvernement la meilleure est celle qui permet le plus effectivement une sélection pure des aristoi naturels pour les tâches du gouvernement".
Mais la technique d’écriture de Strauss vaut d’être analysée plus en détail. Lorsqu’il écrit que "les classiques rejetaient la démocratie parce qu’ils pensaient que la fin de la vie humaine, et par conséquent de la vie sociale, n’est pas la liberté, mais la vertu", les pièges interprétatifs sont nombreux….
Comment interpréter une telle phrase? Comme une ode aux néo-cons? Ou à la démocratie? Une thèse de droite ou de gauche? L’antithèse ainsi posée de la liberté et de la vertu est un piège dialectique redoutable… Qui peut dire le fond de la pensée de Strauss?
Il dit ailleurs — en citant Aristote — qu’il y aura toujours une minorité de gens prospères et une majorité de pauvres, et que "pour cette raison la démocratie, ou le gouvernement de la majorité, est le gouvernement des non-éduqués".
Je pense que le discours si guerrier et si "aristocratique" de Strauss, et par moment si franchement anti-démocratique, –précisément parce qu’il est si net, si clair–, ne reflète pas sa vraie pensée, beaucoup plus subtile, et allant directement à contre-courant du milieu dans lequel cet émigré dut survivre.
Fondamentalement Strauss est à la recherche de l’absolu. Il cite saint Thomas d’Aquin: "La moindre connaissance que l’on peut avoir des choses les plus élevées est plus désirable qu’une connaissance certaine des choses de peu d’importance".
Dans cette recherche, il se heurte à l’époque, notre époque, si dérisoire dans son esprit de conquête positiviste, matérialiste, individualiste, historiciste. Cependant, Strauss ne peut s’attaquer frontalement à ce monstre idéologique. Alors, il joue sur le velours de l’ambiguïté. Mais dans quelques endroits, épars, Strauss révèle son vrai coeur.
Exemple: "Il n’est pas de fuite possible devant le Tyran Universel. Grâce à la conquête de la nature et à la substitution totalement dépourvue de scrupules du soupçon et de la terreur à la loi, le Tyran Universel et Ultime aura à sa dispostion des moyens pratiquement illimités pour percer au jour, et pour anéantir, les efforts les plus modestes en direction de la pensée."