Archive pour décembre 2007

Pluie de présences

Mardi 18 décembre 2007

Avant la fin de l’année 2007, et en guise de bons voeux à tous les lecteurs de ce blog, je vous propose un bref retour critique sur certaines évolutions techno-sociétales, et notamment le nouveau protocole Internet, le fameux IPv6.

IPv6, c’est la perspective de disposer bientôt d’assez d’adresses IP pour étiqueter toutes les molécules de l’univers. IPv6  fait bondir de joie les technophiles et les grands agenceurs d’empires réseautiques. Le philosophe, cependant, reste prudent. Non sur la technique elle-même, assez attrayante, mais sur son impact mental et sociétal probable.

Il y a d’abord le fichage ultra-généralisé qui préoccupe le philosophe. Non celui des êtres et des corps, déjà largement en place, et qui va évidemment se perfectionner. Là, le mal est déjà fait. Je pense plutôt aux fichages nouveaux, celui de chacun des mots et de chacune des idées que chacun de nous laissera filtrer dans l’univers réel, qu’il soit public ou privé. Il est même probable que les idées que nous n’aurons pas encore formulées physiquement seront aussi détectables et fichables par les associations et les implications que les moteurs cognitifs sauront extirper de nos recherches sur le web, de nos e-mails privés et des fonds de dossiers que nous laisserons ouverts à la bienveillante attention des spywares et autres espiogiciels planqués dans nos ordis, nos portables et nos GPS.

Il y a aussi le fichage détaillé du monde entier. Chaque centimètre carré de terre vierge ou habitée sera désormais taggé. Non pas de façon délébile (au Karcher), mais bien de façon indélébile et surtout invisible. Certes les GPS, par ce biais, feront pour notre amusement, d’importants progrès en images et en représentations. Mais le philosophe est préoccupé d’autre chose: la ponctuation du territoire par des cartes et des grilles conceptuelles, qui renverront l’appropriation foncière (le "real estate") à l’antiquité, et lui subsitueront l’appropriation logique et catégorielle, désormais brevetable, puissament monopolistique et opposable en droit à toute révolution future.
Je ne sais si en  Mai 2068 , nos petits et arrière-petits enfants devront se réveiller en sueur, mais le cauchemar commence à planter ses doigts noirs dans nos consciences.

Il y a aussi d’autres anges noirs qui nous guettent. Je pense à ces nano-drones, qui sillonneront le ciel, pour leurs missions d’espionnage militaire et civil, et qui peupleront nos angoisses nouvelles. Des pluies de présences virtuelles saupoudront le ciel d’yeux logiques, voyeurs lubriques ou tueurs, qui feront pousser des fleurs de mort, là où la vie n’est plus souhaitée, contre l’avis des vivants.

Plongés dans des gouffres nouveaux, aux tiroirs emmêlés, nous nous distraierons sans doute de mieux en mieux, avec l’Hollyweb et le voyeurisme général. Pendant ce temps, des tyrannies neuves bâtiront leurs divisions. La géostratégie du virtuel a déjà ses Clausewitz et ses Patton. Les Platon du virtuel, les Leibniz des réseaux logico-planétaires se font attendre. Le marché n’en a cure. Il compte. Le pouvoir s’en méfie: il compte aussi.

Il nous reste encore un peu de temps pour penser et rêver.

Realpolitik

Dimanche 9 décembre 2007

Un ministre des affaires étrangères d’un grand pays francophone qui n’appréciait pas qu’on le soupçonne de faire preuve de "realpolitik", vient de qualifier cette expression de "mot germanique violent".

Ce qui retient mon attention, dans cet épisode assez caractéristique de l’époque, c’est que désormais ce sont les mots qui sont jugés "violents" (surtout si par malheur ils sont de plus "germaniques").

Les hommes, c’est bien connu, sont de pacifiques créatures, et leurs hommes politiques de doux agneaux. De temps en temps, ces créatures iréniques tombent dans un attentat verbal, et sont blessés, agressés, par un nom ou un adjectif, qui leur explose à la figure.

Vite, il faut créer une police des mots, une douane logosphérique. Non à la violence lexicale.