La doctrine de l’élection selon Calvin m’intéresse parce que cette idéologie a eu, et a encore, un impact considérable sur les représentations de l’exclusion, antonyme de l’élection, et sur la justification métaphysique des apartheids sociaux , économiques ou politiques qu’elle encourage et justifie.
La doctrine de la prédestination est le pivot du calvinisme. L’élu y puise une force inébranlable : la certitude de sa propre élection. Mais il la paye au prix fort. Il fait le sacrifice de sa propre raison, et il renonce à l’idée d’une miséricorde universelle.
De plus, il accepte la perspective d’un ordre du monde entièrement déterminé, habité par des créatures privées de libre arbitre et de libre volonté. Car « nous sommes serfs ». C’est notre nature même qui est asservie. « Ce que dit Chrysostome est toujours vrai : que tout ce qui vient de nous est de la même condition que ce que possède un homme serf. » Dieu est un maître absolu qui nous assigne sans recours, et sans justification, soit à la vie éternelle, soit à l’éternelle damnation. La servitude dans laquelle tous les hommes sont plongés est radicale. Les liens de la loi mettent aussi le croyant sous un joug, mais ce joug est bien moins pesant que celui de l’asservissement de notre nature, qui nous conduit irrémédiablement au néant, pour la plupart, ou au salut, pour quelques uns.
Calvin donne cette définition sèche et implacable : « Nous appelons prédestination, le conseil éternel de Dieu, par lequel il a déterminé ce qu’il voulait faire de chaque homme. Car il ne les crée pas tous en pareille condition, mais ordonne les uns à la vie éternelle, les autres à l’éternelle damnation. Ainsi selon la fin pour laquelle est créé l’homme, nous disons qu’il est prédestiné à la mort ou à la vie. »
Calvin ne mettait certes point en doute son propre état de grâce et se représentait lui-même comme un « vase d’élection ». C’est une métaphore assez désagréable pour les déchus, qui sont autant de « vases vils », servant aux déjections… Mais il est parfaitement vain de se révolter contre l’injustice apparente que nous pourrions imputer à Dieu, quant à la déchéance des uns et l’élection des autres.
Le sens de notre destin individuel est entouré de mystères qu’il est impossible de percer. Personne n’est fondé à se glorifier de son élection divine, personne n’est fondé à se plaindre de la déchéance dans laquelle l’a jeté Dieu. Appliquer les normes de la justice terrestre aux décrets divins est dépourvu de sens.
Si, d’aventure, les damnés s’avisaient de se plaindre d’un sort manifestement immérité (le calvinisme précise bien que la damnation ou l’élection n’ont rien à voir avec les œuvres de l’homme, mais sont entièrement à la discrétion de Dieu), ils se comporteraient comme des animaux qui déploreraient de ne pas être nés hommes. L’accession au salut ne dépend en rien du comportement de la créature. C’est la volonté de Dieu, non la doctrine, ou les œuvres, qui est décisive. Le pourquoi de tout ceci dépasse complètement Calvin, qui le reconnaît bien volontiers : « Pourquoi est-il donné à l’un, non à l’autre ? Je n’ai point honte de dire que c’est un secret profond de la croix, un secret des jugements de Dieu que je ne connais point, dont il ne nous est pas licite de nous enquérir, mais d’où procède tout ce que nous pouvons. Je vois bien ce que je peux : d’où est-ce que je le peux, je ne le vois point, sinon que je vois bien que c’est de Dieu. Mais pourquoi appelle-t-il l’un et non pas l’autre ? Cela est trop haut pour moi : c’est un abîme, c’est une profondité de la croix. »
Il ne faut surtout pas s’efforcer de pénétrer ce mystère, « totalement incompréhensible », et si l’on s’avise de passer outre, pris par « une espèce de rage », alors c’est là le plus sûr indice de notre propre corruption.
Dieu n’a que faire de nos demandes d’explication, d’éclaircissement. Il est omniprésent et tout-puissant, et n’a de compte à rendre à personne. D’ailleurs, il peut aussi à sa guise violer les lois de la nature. « Nul vent ne s’élève jamais sans commandement spécial de Dieu (…) toutes les fois que la mer se trouble par l’impétuosité des vents, tel changement signifie une présence spéciale de Dieu (Ps 107,25) ».
La doctrine de la prédestination se traduit par un individualisme extrême, caractérisé par son pessimisme, son égoïsme et sa dureté . Cet individualisme peut aussi se manifester dans le caractère national et les institutions des nations puritaines. Weber estime ainsi que la doctrine de la prédestination a influencé les presbytériens, les baptistes, les méthodistes.
Les élus, prédestinés par Dieu de toute éternité, forment une petite aristocratie séparée du reste de l’humanité. Souillée et corrompue, l’humanité est destinée, presque tout entière, à être éternellement damnée. Pour les élus, la conscience de la grâce divine, loin de les inciter à faire preuve d’indulgence à l’égard de leurs prochains soumis au péché, s’accorde parfaitement avec une attitude de haine et de mépris pour ceux qu’ils considèrent comme des ennemis de Dieu, marqués du sceau de la damnation éternelle.
L’individualisme propre au calvinisme s’arrange très bien de la culture « communautaire ». Par exemple, aujourd’hui, des communautés exclusives, physiquement fermées au monde extérieur (gated communities), fondent la découpe du territoire en zones largement autonomes, assez indifférentes au sort les unes des autres. et forment une illustration actuelle du communautarisme individualiste d’inspiration calviniste.
Dans une perspective politique, la doctrine calviniste de la prédestination des élus pointe inévitablement vers un système aristocratique, et non démocratique. Le droit de vote doit être limité, puisqu’il n’y a aucune raison de donner voix et pouvoir au « commun », à la multitude des déchus.
Ce système aristocratique est cependant compatible avec l’élection contractuelle des autorités politiques, car l’autorité élue (par la communauté « sainte ») peut être aussi considérée « élue» par Dieu pour remplir une mission directement inspirée par lui.
On est loin du rationalisme des Lumières. L’esprit de la véritable démocratie, basée sur la volonté du peuple en tant qu’expression de la majorité, est étranger à l’esprit du calvinisme, qui vise seul l’intérêt des « élus », formant une communauté sacrée, invisible.
Une telle doctrine dans sa radicalité fantastique et totalement désespérante souleva de tout temps de sérieux doutes : « M’en coûtât-il d’être expédié en enfer, jamais un tel Dieu ne m’imposera le respect » disait par exemple John Milton.
Max Weber note que Luther croyait fermement lui aussi que les « secrets décrets » de Dieu sont la source unique, dépourvue de sens apparent, de son propre état de grâce. Mais en revanche cette idée de prédestination n’a jamais figuré au centre de ses préoccupations. Mélanchton évita d’ailleurs de façon délibérée d’introduire cette doctrine « dangereuse et obscure » dans la Confession d’Augsbourg. Car pour les luthériens, on peut perdre la grâce, mais on peut aussi la reconquérir par l’humilité, la pénitence et la confiance.
Au contraire, pour Calvin, la signification de la prédestination s’est renforcée au cours du temps.
Le prédestiné se perçoit lui aussi comme un des maîtres du monde. Il est en mission sur Terre. Il est appelé à intervenir pour la gloire de Dieu dans le monde, afin de le transformer.
Dieu a établi les vocations « comme une station assignée… à ce que [l’homme] ne voltige et circuisse çà et là inconsidérément tout le cours de sa vie. »
Ainsi, sous couvert d’une humilité totale devant les décrets divins, le calvinisme rend possible l’arrogance sans borne des privilégiés, puisque les puissants et les riches sont censés devoir leur sort à une décision divine. Il introduit d’autre part les germes d’une certaine passivité politique vis-à-vis des pouvoirs en place, chez tous ceux qui se trouvent en position sociale inférieure.
« Contemplons en la nature corrompue de l’homme, la cause de sa damnation, qui lui est évidente, plutôt que de la chercher en la prédestination de Dieu, où elle est cachée et totalement incompréhensible. (…) Car des choses qu’il n’est pas licite ni possible de savoir, l’ignorance est docte ; l’appétit de les savoir, est une espèce de rage ». III,23,8
Nul ne peut dit Calvin « persister constamment en l’Évangile, sinon à cette condition qu’il oublie père et mère, qu’il délaisse sa femme, qu’il quitte ses propres enfants. » Calvin cite saint Luc : « Si quelqu’un vient à moi, et s’il ne hait pas son père, sa mère,… il ne peut être mon disciple. » cité par Weber in op.cit.
Cf : Independent Savoy Declaration 1658, Baptist Confession of Hanserd Knollys, 1689
John Wesley (méthodiste) a cru à l’universalité de la grâce mais Whitefield (lui aussi méthodiste) a cru à la prédestination.