Archive pour février 2008

Cyber brother et identifiants de contenus

Mardi 19 février 2008

Le journal Les échos vient de publier cette information.
"Le projet de décret élargissant le nombre de données liées aux contenus en ligne à conserver durant un an, est sur le point d’aboutir. Il s’appliquera à tous les acteurs de l’Internet et des mobiles : opérateurs, fournisseurs d’accès et hébergeurs. Le gouvernement Villepin en avait rêvé, le gouvernement Fillon va le faire. Malgré la vive polémique déclenchée il y a un an par un premier projet de décret obligeant les opérateurs de communications électroniques, les fournisseurs d’accès à Internet (FAI) et les hébergeurs à conserver des données liées aux contenus, les ministères de la Justice et de l’Intérieur mettent la dernière main à une seconde mouture assez similaire. Au risque de déclencher à nouveau une levée de boucliers de tous les acteurs de l’Internet et des mobiles. Ce texte, que « Les Echos » s’est procuré, liste en effet toutes les données susceptibles d’identifier tout créateur de contenu en ligne que les acteurs de l’Internet devront conserver durant un an : adresse IP, mot de passe, login (nom de connexion), pseudonyme, terminal utilisé, coordonnées de la personne physique ou morale, ou encore les identifiants de contenus."

Le coup est donc parti. Une fois pris dans cet engrenage, plus rien n’arrêtera le progrès du fichage des idées et des mots, sous tous les prétextes. Il va falloir s’habituer à vivre dans cette transparence totale des intimités aux regards inquisiteurs des cyber-brothers. Une philosophie politique de la nudité des vies face aux yeux des forts viendra bientôt compléter l’arsenal juridique de la surveillance en tout temps et en tout lieu.

Une philosophie politique de la résistance reste à concevoir.

 

Prédestination et asservissement

Mardi 19 février 2008

La doctrine de l’élection selon Calvin m’intéresse parce que cette idéologie a eu, et a encore, un impact considérable sur les représentations de l’exclusion, antonyme de l’élection, et sur la justification métaphysique des apartheids sociaux , économiques ou politiques qu’elle encourage et justifie.

La doctrine de la prédestination est le pivot du calvinisme. L’élu y puise une force inébranlable : la certitude de sa propre élection. Mais il la paye au prix fort. Il fait le sacrifice de sa propre raison, et il renonce à l’idée d’une miséricorde universelle.

De plus, il accepte la perspective d’un ordre du monde entièrement déterminé, habité par des créatures privées de libre arbitre et de libre volonté. Car « nous sommes serfs »[1]. C’est notre nature même qui est asservie. « Ce que dit Chrysostome est toujours vrai : que tout ce qui vient de nous est de la même condition que ce que possède un homme serf. »[2]  Dieu est un maître absolu qui nous assigne sans recours, et sans justification, soit à la vie éternelle, soit à l’éternelle damnation. La servitude dans laquelle tous les hommes sont plongés est radicale. Les liens de la loi mettent aussi le croyant sous un joug, mais ce joug est bien moins pesant que celui de l’asservissement de notre nature, qui nous conduit irrémédiablement au néant, pour la plupart, ou au salut, pour quelques uns.

Calvin donne cette définition sèche et implacable : « Nous appelons prédestination, le conseil éternel de Dieu, par lequel il a déterminé ce qu’il voulait faire de chaque homme. Car il ne les crée pas tous en pareille condition, mais ordonne les uns à la vie éternelle, les autres à l’éternelle damnation. Ainsi selon la fin pour laquelle est créé l’homme, nous disons qu’il est prédestiné à la mort ou à la vie. » [3]

Calvin ne mettait certes point en doute son propre état de grâce et se représentait lui-même comme un « vase d’élection ». C’est une métaphore assez désagréable pour les déchus, qui sont autant de « vases vils »[4], servant aux déjections… Mais il est parfaitement vain de se révolter contre l’injustice apparente que nous pourrions imputer à Dieu, quant à la déchéance des uns et l’élection des autres.

Le sens de notre destin individuel est entouré de mystères qu’il est impossible de percer. Personne n’est fondé à se glorifier de son élection divine, personne n’est fondé à se plaindre de la déchéance dans laquelle l’a jeté Dieu. Appliquer les normes de la justice terrestre aux  décrets divins est dépourvu de sens.

Si, d’aventure, les damnés s’avisaient de se plaindre d’un sort manifestement immérité (le calvinisme précise bien que la damnation ou l’élection n’ont rien à voir avec les œuvres de l’homme, mais sont entièrement à la discrétion de Dieu), ils se comporteraient comme des animaux qui déploreraient de ne pas être nés hommes. L’accession au salut ne dépend en rien du comportement de la créature. C’est la volonté de Dieu, non la doctrine, ou les œuvres, qui est décisive. Le pourquoi de tout ceci dépasse complètement Calvin, qui le reconnaît bien volontiers : « Pourquoi est-il donné à l’un, non à l’autre ? Je n’ai point honte de dire que c’est un secret profond de la croix, un secret des jugements de Dieu que je ne connais point, dont il ne nous est pas licite de nous enquérir, mais d’où procède tout ce que nous pouvons.  Je vois bien ce que je peux : d’où est-ce que je le peux, je ne le vois point, sinon que je vois bien que c’est de Dieu. Mais pourquoi appelle-t-il l’un et non pas l’autre ? Cela est trop haut pour moi : c’est un abîme, c’est une profondité de la croix. »[5]

Il ne faut surtout pas s’efforcer de pénétrer ce mystère, « totalement incompréhensible », et si l’on s’avise de passer outre, pris par « une espèce de rage »[6], alors c’est là le plus sûr indice de notre propre corruption.

Dieu n’a que faire de nos demandes d’explication, d’éclaircissement. Il est omniprésent et tout-puissant, et n’a de compte à rendre à personne. D’ailleurs, il peut aussi à sa guise violer les lois de la nature. « Nul vent ne s’élève jamais sans commandement spécial de Dieu (…) toutes les fois que la mer se trouble par l’impétuosité des vents, tel changement signifie une présence spéciale de Dieu (Ps 107,25) »[7].

La doctrine de la prédestination se traduit par un individualisme extrême, caractérisé par son pessimisme, son égoïsme et sa dureté [8]. Cet individualisme peut aussi se manifester dans le caractère national et les institutions des nations puritaines. Weber estime ainsi que la doctrine de la prédestination a influencé les presbytériens, les baptistes, les méthodistes[9].

Les élus, prédestinés par Dieu de toute éternité, forment une petite aristocratie séparée du reste de l’humanité. Souillée et corrompue, l’humanité est destinée, presque tout entière, à être éternellement damnée. Pour les élus, la conscience de la grâce divine, loin de les inciter à faire preuve d’indulgence à l’égard de leurs prochains soumis au péché, s’accorde parfaitement avec une attitude de haine et de mépris pour ceux qu’ils considèrent comme des ennemis de Dieu, marqués du sceau de la damnation éternelle.

 
L’individualisme propre au calvinisme s’arrange très bien de la culture « communautaire ». Par exemple, aujourd’hui, des communautés exclusives, physiquement fermées au monde extérieur (gated communities),
fondent la découpe du territoire en zones largement autonomes, assez indifférentes au sort les unes des autres. et forment une illustration actuelle du communautarisme individualiste d’inspiration calviniste.

Dans une perspective politique, la doctrine calviniste de la prédestination des élus pointe inévitablement vers un système aristocratique, et non démocratique. Le droit de vote doit être limité, puisqu’il n’y a aucune raison de donner voix et pouvoir au « commun », à la multitude des déchus.

Ce système aristocratique est cependant compatible avec l’élection contractuelle des autorités politiques, car l’autorité élue (par la communauté « sainte ») peut être aussi considérée « élue» par Dieu pour remplir une mission directement inspirée par lui.

On est loin du rationalisme des Lumières. L’esprit de la véritable démocratie, basée sur la volonté du peuple en tant qu’expression de la majorité, est étranger à l’esprit du calvinisme, qui vise seul l’intérêt des « élus », formant une communauté sacrée, invisible.

 
Une telle doctrine dans sa radicalité fantastique et totalement désespérante souleva de tout temps de sérieux doutes : « M’en coûtât-il d’être expédié en enfer, jamais un tel Dieu ne m’imposera le respect » disait par exemple John Milton.

Max Weber note que Luther croyait fermement lui aussi que les « secrets décrets » de Dieu sont la source unique, dépourvue de sens apparent, de son propre état de grâce. Mais en revanche cette idée de prédestination n’a jamais figuré au centre de ses préoccupations. Mélanchton évita d’ailleurs de façon délibérée d’introduire cette doctrine « dangereuse et obscure » dans la Confession d’Augsbourg. Car pour les luthériens, on peut perdre la grâce, mais on peut aussi la reconquérir par l’humilité, la pénitence et la confiance.

Au contraire, pour Calvin, la signification de la prédestination s’est renforcée au cours du temps.

 
Le prédestiné se perçoit lui aussi comme un des maîtres du monde. Il est en mission sur Terre. Il est appelé à intervenir pour la gloire de Dieu dans le monde, afin de le transformer.

Dieu a établi les vocations « comme une station assignée… à ce que [l’homme] ne voltige et circuisse çà et là inconsidérément tout le cours de sa vie. »[10]

Ainsi, sous couvert d’une humilité totale devant les décrets divins, le calvinisme rend possible l’arrogance sans borne des privilégiés, puisque les puissants et les riches sont censés devoir leur sort à une décision divine. Il introduit d’autre part les germes d’une certaine passivité politique vis-à-vis des pouvoirs en place, chez tous ceux qui se trouvent en position sociale inférieure.




[1] III,14,14

[2]L’institution chrétienne III,14,15 

[3] L’institution chrétienne III,21,5

[4] Actes des apôtres, 9,20-21

[5] L’institution chrétienne III,2,35

[6] « Contemplons en la nature corrompue de l’homme, la cause de sa damnation, qui lui est évidente, plutôt que de la chercher en la prédestination de Dieu, où elle est cachée et totalement incompréhensible. (…) Car des choses qu’il n’est pas licite ni possible de savoir, l’ignorance est docte ; l’appétit de les savoir, est une espèce de rage ». III,23,8

 

[7] L’institution chrétienne I,16,7

[8] Nul ne peut dit Calvin « persister constamment en l’Évangile, sinon à cette condition qu’il oublie père et mère, qu’il délaisse sa femme, qu’il quitte ses propres enfants. » Calvin cite saint Luc : « Si quelqu’un vient à moi, et s’il ne hait pas son père, sa mère,… il ne peut être mon disciple. » cité par Weber in op.cit.

[9] Cf : Independent Savoy Declaration 1658, Baptist Confession of Hanserd Knollys, 1689

John Wesley (méthodiste) a cru à l’universalité de la grâce mais Whitefield (lui aussi méthodiste) a cru à la prédestination.

[10] Traité très excellent de la vie chrétienne.

Puanteur de l’âme humaine

Mardi 19 février 2008

Au même titre que Luther ou Machiavel, Calvin représente tout un pan de la modernité s’efforçant d’inventer un nouveau statut pour l’homme, et réaffirmant un impitoyable apartheid métaphysique entre les forts (les élus) et les faibles (les déchus). Il représente un sujet de choix pour éclairer le mécanisme de la violence symbolique, particulièrement d’actualité aujourd’hui, et offre de curieux points de vue sur l’arrogance sans bornes des dominants.

Mais à suivre Calvin, il serait aisé de sombrer dans le désespoir.

Pour lui[1], l’homme est absolument dénué de tout bien. Son âme est un gouffre, un abîme[2], une caverne d’ordures et de puantises[3]. La nature humaine aime le mal, et jouit à le multiplier[4]. L’homme est aveugle, dominé par la bêtise, et son cœur est pervers[5]. Livré à lui-même il est comme une bête[6]. Le cœur humain est entièrement mauvais[7]. Tout en l’homme est souillé[8]. Tous ses désirs sont vicieux[9]. Cette souillure corrompt l’âme entièrement[10]. Et cette corruption lui apporte la mort[11]. L’homme n’est que pourriture, de père en fils[12], et le diable règne sur le monde[13].

L’homme est profondément, irrémédiablement déchu[14]. Quoi qu’il fasse, quelles que soient ses actions, il est damnable[15]. Conséquence directe de cette souillure et déchéance : la mort. S. Paul : Le loyer du péché , c’est la mort (Rom 6 :23)[16]. Conséquence de la mort : le néant. La vie humaine est semblable à une ombre ou fumée  (L’institution chrétienne, III,9,2).

Le désespoir de la vision calviniste est total. Dans toute cette pourriture et cette corruption, nul recours. L’homme est solitaire et impuissant. Le monde et la société des hommes ne lui sont d’aucune aide. Tous sont déchus, sauf un nombre infinitésimal d’élus : comment considérer la société autrement que comme un lieu de perdition ? Il y a chez Calvin comme dans la littérature puritaine anglaise, de nombreuses mises en garde contre la foi en l’entraide et en l’amitié humaine. Il y est recommandé de ne se fier à personne. Un seul confident possible : Dieu. Le fidèle puritain ne doit se préoccuper que de son salut personnel.

Calvin avait d’ailleurs strictement interdit la mendicité, alors que le Moyen Age non seulement l’avait toléré, mais l’avait même exalté avec François d’Assise et les ordres mendiants. Pour Calvin, la pauvreté est une maladie, ou un péché, dommageable à la gloire de Dieu. Plus tard, la dureté de la législation anglaise sur l’assistance aux indigents fut largement influencée par cet ascétisme puritain."

Le pessimisme outrancier de Calvin rejoint à sa manière celui de Machiavel ou celui de Hobbes. En ouvrant la modernité, ces penseurs des 16ème et 17ème siècle nous préparaient les fondements idéologiques des fractures d’aujourd’hui, et minaient pour longtemps la confiance et l’optimisme que l’on peut voir par exemple chez les enfants, au moment où ils s’ouvrent à la vie et au monde.

Je pense que le monde d’aujourd’hui, loin d’avoir surmonté l’idéologie fondamentale qui est issu d’un tel pessimisme, est au contraire programmé par certaines coalitions d’intérêts pour lui donner de plus en plus d’ampleur. Pour le dire autrement, le libéralisme pris dans ses formes les plus outrancières, les plus dérégulées, est bien une idéologie d’essence calviniste, fondée sur un mépris absolu des faibles et une exaltation illimitée des forts.
(A suivre)




[1] Les citations ci-dessous sont tirées de son ouvrage majeur, L’institution chrétienne.

[2] L’âme étant abîmée en ce gouffre d’iniquité, non seulement est vicieuse, mais aussi vide de tout bien. II,3,2

[3] Bref nous savons que l’âme est une caverne de toutes ordures et puantises. I,15,5

[4] Notre nature n’est pas seulement vide et destituée de tous biens, mais elle est tellement fertile en toute espèce de mal, qu’elle ne peut être oisive. II,1,8

[5] L’entendement est entièrement asservi à bêtise et aveuglement, et le cœur adonné à la perversité. II,1,9

[6] L’homme : sans raison et sans conseil, il suit le mouvement de sa nature comme une bête. II,2,26

[7] Tout ce que peut forger le coeur humain est entièrement mauvais (Ps 94 :11, Gen 6 :3 ; 8 :21) . II,2,25

[8] Toutes les parties de l’homme, depuis l’entendement jusqu’à la volonté, depuis l’âme jusqu’à la chair, sont souillées. II,1,8

[9] Nous disons que tous les désirs et appétits des hommes sont mauvais, et les condamnons comme péché  (…) il ne peut rien procéder de pur ni d’entier de notre nature vicieuse et souillée.  III,3,12

[10] Toutes les parties de notre âme sont tellement corrompues par la perversité de notre nature (…) III,3,12

[11] Quelque part où aille l’homme, il porte plusieurs espèces de mort avec soi, tellement qu’il traîne sa vie quasi enveloppée avec la mort. I,17,10

[12] Comme d’une racine pourrie ne procèdent que rameaux pourris, qui transportent leur pourriture en toutes les branches et feuilles qu’ils produisent, ainsi les enfants d’Adam ont été contaminés en leur père. II,1,7

[13] Il est dit que Satan a le monde en sa possession sans contredit. Il est dit de tous les réprouvés , qu’ils ont le diable pour père (Jean 8 :44 ; 1 Jean 3 :8). I,14,18

[14] Une révolte universelle, par laquelle les réprouvés se retranchent de tout espoir de salut …. Ceux qui ont une fois renoncé Jésus Christ de leur su et bonne volonté, ne peuvent jamais avoir part en lui.     III,3,23

[15] Il nous faut fermement arrêter à ces deux points : le premier, qu’il ne s’est jamais trouvé œuvre d’homme fidèle qui ne fût damnable, si elle eût été examinée selon la rigueur du jugement de Dieu ; le second, que quand il se trouverait une telle œuvre – ce qui est impossible à l’homme – néanmoins, étant souillée par les péchés qui seraient en la personne, elle perdrait toute grâce et estime. III,14,11

[16] Tout péché est mortel (…) vu que c’est la transgression de la Loi, sur laquelle est dénoncée la mort éternelle sans exception aucune II,8,59