Je pense que l’une des conséquences actuelles d’Internet –et du virtuel en général — est de favoriser le communautarisme et l’individualisme. Certes Internet représente bien une technique mondiale, structurant en profondeur nos sociétés. Mais en tant que technique, elle n’a pas vocation à elle seule à produire la "noosphère", la "planète des esprits" et les changements de paradigme politique que nous appelions de nos voeux.
Au contraire, dans un contexte de dérégulation, de privatisation, de replis identitaires et de crises systémiques globales, Internet ne peut qu’aller dans le sens du courant majoritaire. Ce n’est après tout qu’un outil, à la puissance n, certes, mais un outil quand même. Il n’est qu’un moyen. Il lui manque une volonté et un but. Et ce but, Internet est bien incapable de le faire émerger.
Ces tendances avaient déjà été relevées dès les années 70 par un Jean-François Lyotard dans "La condition post-moderne". C’est ce qu’il appelait la "fin des grands récits", qui se traduit selon lui par la multiplication des "archipels de discours", et des "immenses nuages de matière langagière qui forment les sociétés".
La métaphore est jolie: elle fait penser à la matière noire qui tapisse le fonds de l’univers. Mais elle est trompeuse: loin de constituer une somme, ces nuages sont des miettes, qui ne s’aggrègent pas.
Pour Lyotard déjà, l’informatisation de la société est aussi un "instrument rêvé de contrôle" et de "régulation du marché", ce qui se traduit par la recherche de la "performativité" , mais aussi de qu’il appelle prémonitoirement la "terreur". Nous y sommes.
Le système perfomatif qui se met en place dans les temps post-modernes exclut tout discours métaphysique disait aussi Lyotard, et ce système "met le calcul des interactions à la place de la définition des essences" . La mort annoncée des "grands récits" (l’émancipation de l’humanité, le devenir de l’Idée) semble se vérifier. A la place on a hérité de l’idéoligie totalisante et totalitaire du "système", et de ses "axes", au milieu de la confusion des micro-langues, et du patchwork des nano-égoïsmes et des néo-féodalismes. Il y avait jadis la gabelle, de nombreux privilèges et quantités de péages. Il ne faut pas chercher bien loin les nouvelles gabelles et les nouveaux fiefs post-modernes.
Si l’on constate bien de nos jours une multiplicié d’interactions de toute nature et de tout calibre, il faut bien voir aussi l’absence significative de ce que l’on pourrait appeler un "Interaction mondiale", ou autrement dit une forme de "régulation planétaire".
Les désordres de l’économie mondialisée ou les déboires de la gestion durable de l’environnement planétaire en témoignent.
Le pessimisme foncier de Lyotard semble se justifier. Mais ce pessimisme est aussi, à sa façon, un "grand récit". C’est le grand récit de la fin des grands récits.
Il préconisait d’opposer une nouvelle "théorie critique", marxiste et dualiste, à la théorie unitaire et totalisante des dirigeants.
On peut imaginer exactement l’inverse. On pourrait avancer que le monde aujourd’hui est séparé en deux camps, celui des "élus" (les "winners") et celui des "déchus" ( les "losers"). Il y a bien sûr très peu de winners et beaucoup de losers, exactement comme dans la vision calviniste.
A ce dualisme quasi-métaphysique imposé par les nouveaux seigneurs du marché, on pourrait opposer une nouvelle utopie de "l’intérêt mondial". Une critique de l’économie politique du virtuel est avant tout nécessaire pour établir les bases d’un programme politique mondial plus juste, plus durable.
A titre d’exemple, il faut s’interroger sur la nature profonde des survalorisations boursières de l’économie de l’immatériel, qui témoigne de la puissance des "rendements croissants" si spécifiques de cette économie.
Pour faire court, on peut avancer que ces survalorisations boursières correspondent dans l’univers du virtuel au fameux "land grab" qui a permis l’appropriation massive des terres au 19ème siècle, sous la houlette des barons des réseaux d’alors, les chemins de fer. Autrement dit, les survalorisations boursières des grandes entreprises du virtuel peuvent s’interpéter comme une expropriation mondiale de chacun d’entre nous. Les "commons", les "terrains communaux" du virtuel, ont été privatisés, grâce à la complicité effective des juristes et des politiques.
La nature du modèle Internet (décrété ou auto-engendré?) est aussi en question. Je crois qu’il y a une multiplicité de modèles qui coexistent en fait, sous l’apparence d’une seule dénomination. Ce qu’on appelle "Internet" couvre aussi bien les réseaux privés VPN, les réseaux militaires, les galaxies des blogs, mais l’hyper capitalisation par les rendements croissants de Google, MS,… Il y a donc plusieurs modèles complètement hétérogènes qui sont à l’oeuvre. Les uns sont décrétés, les autres non. Mais il y a aussi tout ce qui aurait pu être, et qui a été tué dans l’oeuf, parce que cela gênait trop d’oligarques. Il y a un potentiel subversif dans les TIC qui est loin d’avoir été analysé et mis en oeuvre collectivement, peut-être tout simplement parce que le collectif a du mal à penser en tant que tel à une stratégie, puisqu’il n’ a pas de tête. La juxtaposition de millions de stratégies individuelles ou de milliers de stratégies communautaires n’implique en aucune manière la nécessité qu’émergent de facto des stratégies réellement globales.
C’est pourquoi j’appelle de mes voeux l’émergence d’une critique de l’économie politique du virtuel, premier pas indispensable pour fixer les objectifs d’une stratégie mondiale post-moderne. Une stratégie au service de qui, de quoi? Au service d’un humanisme planétaire évidemment. En tout cas quelque chose qui est précisément à l’opposé de la philosophie politique d’un Machiavel, d’un Calvin ou d’un Hobbes, si vous voyez ce que je veux dire…