Archive pour mars 2008

La genèse du Nomos

Dimanche 30 mars 2008

Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre.
Dès le commencement, l’Un crée le multiple.

Or la terre était vide et vague.
Deux mots pour une terre.

Les ténèbres couvraient l’abîme.
Leur pluriel unifiait le vide, en le recouvrant.

Un vent de Dieu tournoyait sur les eaux.
Un seul vent sur la multitude.

Dieu dit : « Que la lumière soit » et la lumière fut.
Dieu est un, mais sa parole se détache de lui.

Dieu vit que la lumière était bonne, et Dieu sépara la lumière et les ténèbres.
D’abord Dieu voit. Ensuite il sépare. Mais la lumière n’est-elle pas séparée par nature de son contraire, les ténèbres ? Non, la lumière n’était pas séparée par nature. Elle fut séparée par Dieu, car la lumière était unie à la nuit. Les ténèbres brillaient tout autant que la lumière, mais elles n’étaient pas bonnes.

Dieu appela la lumière « jour » et les ténèbres « nuit ».
Après la séparation, d’autres noms sont possibles, et ils se séparent les uns des autres, pour nommer la même chose, et son contraire.

Il y eut un soir et il y eut un matin : premier jour.
Dès le premier jour, les noms se multiplient en nuances: lumière, jour, matin. Ténèbres, nuit, soir. Mais c’est le jour qui est premier, et non la nuit.

Puis Dieu dit : Qu’il y ait une étendue entre les eaux, et qu’elle sépare les eaux d’avec les eaux.
Maintenant c’est le même qui est séparé de lui-même.

Et Dieu fit l’étendue, et sépara les eaux qui sont au-dessous de l’étendue, d’avec les eaux qui sont au-dessus de l’étendue; et cela fut ainsi.
Dieu fait une chose (l’étendue), et c’est cette chose qui ensuite sépare le même (les eaux) d’avec lui-même. C’est elle qui, horizontale, crée un sens vertical, avec un dessous, et un dessus.

Et Dieu nomma l’étendue cieux. Il y eut un soir, il y eut un matin ; second jour.
Dieu crée les cieux au commencement, mais les nomme au second jour.

Dieu dit : « Que les eaux qui sont sous les cieux s’amassent en un seul lieu et qu’apparaisse le continent » et il en fut ainsi. Dieu appela le continent « terre » et la masse des eaux « mers », et Dieu vit que cela était bon.
Quand Dieu réunit (les eaux), il sépare (la terre et les mers).

 
La Genèse nous apprend à distinguer l’un et le multiple. Elle nous apprend que ce qui est uni peut être séparé. Elle nous apprend que ce qui peut être séparé, peut être nommé. Et réciproquement.
Elle nous apprend la différence entre la lumière et l’eau.
Dieu crée la lumière. Il la trouve bonne. C’est alors seulement qu’il la sépare des ténèbres. En revanche, Dieu amasse les eaux, et les sépare de la terre. Une fois la séparation faite, il trouve cela bon.
La lumière est jugée bonne avant d’être séparée.
Les eaux sont jugées bonnes après avoir été séparées.
La lumière est nommée  « jour » après avoir été jugée bonne.
Les eaux sont nommées « mers » avant d’être jugées bonnes.
Dès l’origine, Dieu crée et sépare, il nomme et distingue.
On nous dit ailleurs que la parole de Dieu divise l’âme (1).
Logos et Nomos. Lier et séparer.
Qui est premier ? Aucun : ils sont l’un et l’autre liés, quoique séparés.




(1) Hébreux (épître attribuée à Apollos) 4 :12    « Vivante, en effet, est la parole de Dieu, efficace et plus incisive qu’aucun glaive à deux tranchants, elle pénètre jusqu’au point de division de l’âme et de l’esprit, des articulations et des moelles, elle peut juger les sentiments et les pensées du cœur. »

 

Géolocalisation et ADN

Dimanche 23 mars 2008

Prochaine étape sur le chemin de la société de surveillance: la reconnaissance automatique des séquences ADN  de tout individu, à distance, et en permanence.

Explication technique : l’ADN émet des ondes complexes, mais qui peuvent être désormais décodées en temps réel (je vous passe les détails) et permettent alors l’analyse des séquences ADN de tout individu. Des séquenceurs ADN sans contact sont répartis dans tout le territoire et permettent ce repérage en tout temps et en tout lieu (c’est en gros la même technique de surveillance que celle des RFID, sauf que ce sont nos séquences d’ADN qui servent de puces RFID…).

Analyse politique: à tout moment le Cyber Léviathan sait non seulement où sont (précisément géolocalisés) tous les individus, mais il peut également repérer toutes les traces d’ADN détachées de tout corps, et restées alors isolées. Il suffit d’un gramme d’ADN pour que les géoséquenceurs le repèrent, l’analysent et l’introduisent dans la base de données mondiale de géolocalisation ADN.

Quelques conséquences sociétales (entre autres): toutes les femmes enceintes sont repérables, car elles portent en elles un ADN nouveau, non disponible a priori dans la base.
Une femme qui vient de faire l’amour, est immédiatement repérée, car elle porte en elle l’ADN de son amant.

Les meurtriers, qui ont forcément laissé de l’ADN sur les lieux de leur crime, sont immédiatement géolocalisables.

La vie de tous les individus sera traçable sur une carte du monde, et on pourra détecter et mémoriser tous les déplacements, les déchets biologiques. Le moindre ongle coupé émettra des ondes géolocalisables. Les morts enterrés émettront longtemps leurs signaux de présence endormie. De ce fait, les funérariums ne chômeront point. On voudra, au moins dans la mort, échapper à la traque.

Ces nuages de points ADN seront nos traces permanentes. Ils définiront notre vie.

On vendra des simulateurs de "vol" qui nous permettront de planer à travers les lieux où aura vécu telle homme célèbre, où aura flané telle femme adulée.

Foncier

Dimanche 23 mars 2008

Telle ville, jadis promesse de désert, étape endormie, large et belle, aujourd’hui bruyante et vulgaire, mirage foncier, aux lignes défigurées.

Le vainqueur du peuple

Jeudi 13 mars 2008

Ernest Renan décrit de façon très vivante le débat violent qui eut lieu, un jour à Antioche, entre saint Pierre et saint Paul.
Celui-ci traita celui-là d’hypocrite et l’accusa de jouer un double jeu, parce qu’il déjeunait avec des non-juifs (ce qui était interdit par la Loi) — lorsque il n’y avait pas de témoin, mais les évitait soigneusement lorsque les juifs de Jérusalem étaient présents. Tout ceci est rapporté par Paul dans son épître aux Galates (2,11-16).

Renan nous dit qu’après cet épisode, Paul fut traité par les amis de Pierre de faux juif, d’hérétique, de faux apôtre, de "nouveau Balaam", de "Jézabel", de scélérat. Et Renan de conclure qu’on le désigna même sous le sobriquet de Nicolas, qui veut dire "vainqueur du peuple" (en grec), ce qui est aussi le sens originel de  Balaam.

Internet favorise (actuellement) le communautarisme et l’individualisme

Mercredi 12 mars 2008

Je pense que l’une des conséquences actuelles d’Internet –et du virtuel en général — est de favoriser le communautarisme et l’individualisme. Certes Internet représente bien une technique mondiale, structurant en profondeur nos sociétés. Mais en tant que technique, elle n’a pas vocation à elle seule à produire la "noosphère", la "planète des esprits" et les changements de paradigme politique que nous appelions de nos voeux.

Au contraire, dans un contexte de dérégulation, de privatisation, de replis identitaires et de crises systémiques globales, Internet ne peut qu’aller dans le sens du courant majoritaire. Ce n’est après tout qu’un outil, à la puissance n, certes, mais un outil quand même. Il n’est qu’un moyen. Il lui manque une volonté et un but. Et ce but, Internet est bien incapable de le faire émerger.
Ces tendances avaient déjà été relevées dès les années 70 par un Jean-François Lyotard dans "La condition post-moderne". C’est ce qu’il appelait la "fin des grands récits", qui se traduit selon lui par la multiplication des "archipels de discours", et des "immenses nuages de matière langagière qui forment les sociétés".

La métaphore est jolie: elle fait penser à la matière noire qui tapisse le fonds de l’univers. Mais elle est trompeuse: loin de constituer une somme, ces nuages sont des miettes, qui ne s’aggrègent pas.

Pour Lyotard déjà, l’informatisation de la société est aussi un "instrument rêvé de contrôle" et de "régulation du marché", ce qui se traduit par la recherche de la "performativité" , mais aussi de qu’il appelle prémonitoirement la "terreur". Nous y sommes.

Le système perfomatif qui se met en place dans les temps post-modernes exclut tout discours métaphysique disait aussi Lyotard, et ce système  "met le calcul des interactions à la place de la définition des essences" . La mort annoncée des "grands récits" (l’émancipation de l’humanité, le devenir de l’Idée) semble se vérifier. A la place on a hérité de l’idéoligie totalisante et totalitaire du "système", et de ses "axes", au milieu de la confusion des micro-langues, et du patchwork des nano-égoïsmes et des néo-féodalismes. Il y avait jadis la gabelle, de nombreux privilèges et quantités de péages. Il ne faut pas chercher bien loin les nouvelles gabelles et les nouveaux fiefs post-modernes.

Si l’on constate bien de nos jours une multiplicié d’interactions de toute nature et de tout calibre, il faut bien voir aussi l’absence significative de ce que l’on pourrait appeler un  "Interaction mondiale", ou autrement dit une forme de "régulation planétaire".
Les désordres de l’économie mondialisée ou les déboires de la gestion durable de l’environnement planétaire en témoignent.

Le pessimisme foncier de Lyotard semble se justifier. Mais ce pessimisme est aussi, à sa façon, un "grand récit". C’est le grand récit de la fin des grands récits.

Il préconisait d’opposer une nouvelle "théorie critique", marxiste et dualiste, à la théorie unitaire et totalisante des dirigeants.

On peut imaginer exactement l’inverse. On pourrait avancer que le monde aujourd’hui est séparé en deux camps, celui des "élus"  (les "winners") et celui des "déchus" ( les "losers"). Il y a bien sûr très peu de winners et beaucoup de losers, exactement comme dans la vision calviniste.
A ce dualisme quasi-métaphysique imposé par les nouveaux seigneurs du marché, on pourrait opposer une nouvelle utopie de "l’intérêt mondial". Une critique de l’économie politique du virtuel est avant tout nécessaire pour établir les bases d’un programme politique mondial plus juste, plus durable.

A titre d’exemple, il faut s’interroger sur la nature profonde des survalorisations boursières de l’économie de l’immatériel, qui  témoigne de la puissance des "rendements croissants" si spécifiques de cette économie.
Pour faire court, on peut avancer que ces survalorisations boursières correspondent dans l’univers du virtuel au fameux "land grab" qui a permis l’appropriation massive des terres au 19ème siècle, sous la houlette des barons des réseaux d’alors, les chemins de fer. Autrement dit, les survalorisations boursières des grandes entreprises du virtuel peuvent s’interpéter comme une expropriation mondiale de chacun d’entre nous. Les "commons", les "terrains communaux" du virtuel, ont été privatisés, grâce à la complicité effective des juristes et des politiques.

La nature du modèle Internet (décrété ou auto-engendré?) est aussi en question. Je crois qu’il y a une multiplicité de modèles qui coexistent en fait, sous l’apparence d’une seule dénomination. Ce qu’on appelle "Internet" couvre aussi bien les réseaux privés VPN, les réseaux militaires, les galaxies des blogs, mais l’hyper capitalisation par les rendements croissants de Google, MS,… Il y a donc plusieurs modèles complètement hétérogènes qui sont à l’oeuvre. Les uns sont décrétés, les autres non. Mais il y  a aussi tout ce qui aurait pu être, et qui a été tué dans l’oeuf, parce que cela gênait trop d’oligarques. Il y a un potentiel subversif dans les TIC qui est loin d’avoir été analysé et mis en oeuvre collectivement, peut-être tout simplement parce que le collectif a du mal à penser en tant que tel à une stratégie, puisqu’il n’ a pas de tête. La juxtaposition de millions de stratégies individuelles ou de milliers de stratégies communautaires n’implique en aucune manière la nécessité qu’émergent de facto des stratégies réellement globales.

C’est pourquoi j’appelle de mes voeux l’émergence d’une critique de l’économie politique du virtuel, premier pas indispensable pour fixer les objectifs d’une stratégie mondiale post-moderne. Une stratégie au service de qui, de quoi? Au service d’un humanisme planétaire évidemment. En tout cas quelque chose qui est précisément à l’opposé de la philosophie politique d’un Machiavel, d’un Calvin ou d’un Hobbes, si vous voyez ce que je veux dire…

La substitution du soupçon à la loi

Mardi 11 mars 2008

"Il n’est pas de fuite possible devant le Tyran Universel. Grâce à la conquête de la nature et à la substitution totalement dépourvue de scrupules du soupçon et de la terreur à la loi, le Tyran Universel et Ultime aura à sa dispostion des moyens pratiquement illimités pour percer au jour, et pour anéantir, les efforts les plus modestes en direction de la pensée."

Léo Strauss

(…et dire qu’il ya des gens pour affirmer sérieusement que Strauss est un néo-con de droite….)

La douane de la pensée

Lundi 10 mars 2008

Je lis ceci dans PC World:
"Si vous venez bientôt aux USA, vous devriez faire le grand ménage sur
votre laptop et téléphone car la douane américaine ne se focalise plus
seulement sur les batteries de votre ordinateur mais également sur
son contenu. Le contenu de votre téléphone, clé USB et appareil photo
sera également scrupuleusement étudié.
Le douanier a non seulement le droit de voir chaque mail, photo ou les
informations concernant vos mots de passe mais il peut également faire une copie miroir !
Certains ordinateurs ont même été confisqués pour
une recherche plus approfondie. De plus, le douanier peut faire cette
inspection sans donner aucune raison : même sans raison valable, votre ordinateur
ou votre téléphone peut donc être étudié. La plupart des
voyageurs ne connaissent pas les nouvelles directives concernant le
contrôle des frontières en Amérique et l’ACTE (Association of
Corporate Travel Executives) a fait un appel pour que cette information
intéresse la presse étrangère."
http://www.pcworld.be/fr/fiches/news/internet/bientot-en-voyage-aux-usa–la-douane-examinera-votre-pc.cfm

"Point de douane pour les pensées, — Gedanken Zollfrei", disait Luther, il y a presque 500 ans.

Nous sommes en 2008. Laissez votre imagination dériver, et faites l’effort d’extrapoler ce genre de pratiques. Dans 10 ou 20 ans, que demanderont les douanes et les polices? Quels mouchards nous obligera-t-on à coller dans nos portables, et nos mémoires?. Dans quel sorte de monde allons-nous?