J’ai déjà écrit sur ce blog (voir "Epicure et Luther") un petit texte sur les deux crises que furent la fin de l’Antiquité, illustrée philosophiquement par l’épicurisme matérialiste et individualiste, et la fin du Moyen Âge, caractérisée par le nominalisme, lequel devait donner naissance à la Réforme et aux Temps modernes.
Le nominalisme des Temps modernes était porteur de la nécessaire auto affirmation de l’individu. En effet l’individu était désormais laissé seul face à un Dieu incompréhensible et d’une puissance "absolument absolue" . La confiance en la Nature et dans le monde était aussi anéantie, puisque Dieu peut les anéantir d’un moment à l’autre, sans rime ni raison. Nous n’avons que faire de notre raison, Dieu n’a à rendre compte de rien, et n’est obligé par rien, même pas par quelque logique cachée, qui ne nous serait pas révélée, mais qui du moins aurait pu lier Dieu à lui-même.
On peut avancer l’idée que nous sommes aujourd’hui arrivés à la fin des Temps modernes, c’est-à-dire à l’aube d’une troisième crise, mondiale, d’ampleur comparable à ces deux crises que furent la fin de l’Antiquité et la fin du Moyen Âge. Cette idée n’est pas en soi nouvelle. Mais ce qui compte c’est moins de constater la crise, qui semble se concrétiser tous les jours davantage, que de la caractériser avec justesse.
Un Fukuyama prédisait la fin de l’Histoire, dans une sorte d’irénisme néo-hégélien. Un Lyotard parlait de l’avènement de la post-modernité, reconnaissable à la fin des "Grands récits". L’un est de droite, l’autre de gauche. Ils se sont trompés tous les deux, pour la même raison: ils sont restés dans leur Temps, leur Temps dans les Temps modernes.
On peut ainsi remarquer qu’ils ne font que se référer à des paradigmes passés. L’idéalisme de la philosophie hégélienne de l’histoire que Fukuyama tente de mettre au goût du jour est en somme platonicien, et ne semble vraiment pas en accord avec, par exemple, les génocides contemporains. Quant à Lyotard, sa pensée se résume tout benoîtement à un nominalisme modernisé (mais pas post-moderne !). En nous proposant un nouveau Grand récit, celui de la fin des Grands récits, Lyotard ne fait que reprendre le Grand récit du nominalisme.
Or la crise qui s’annonce ne pourra pas se diagnostiquer avec les instruments conceptuels du passé. Ce qui se passe aujourd’hui est d’une autre nature. Nous ne vivons pas simplement la fin d’un nouveau Moyen Âge (qui aurait été appelé les Temps modernes). Nous vivons effectivement la fin de tous les Temps modernes. Or ceux-ci ne furent qu’une longue série de décompositions, une série de crises nominalistes, avec le feu d’artifice final que nous présentèrent les maîtres du soupçon, Nietzsche, Marx, Freud. La fin des Temps modernes revêt donc une autre signification que la fin du Moyen Âge. C’est la fin du nominalisme, en un mot, et certainement pas son avènement, comme nous le présente Lyotard…
La crise nouvelle n’a pas de fondement métaphysique, ni même économique. Ni Guillaume d’Ockham, ni même Marx ne peuvent nous aider à comprendre ce qui est en train d’émerger. Ils ne peuvent que nous aider à analyser un ordre du monde qui est à l’agonie.
Ce qui émerge, est d’une autre texture.
Une étroite planète de dix ou vingt milliards d’hommes, à l’ozone trouée, où l’on donne les champs fertiles aux "énergies vertes", où l’on bafoue les droits humains, où les moyens de créer des résistances (intellectuelles ou autres) se font toujours plus puissants et insidieux, est une planète qui ne pourra pas être longtemps encore nominaliste.
Il faut donc annoncer, non seulement la fin des Temps modernes, et du nominalisme, mais l’irruption d’une nouvelle conscience, logée dans des milliards d’esprits, et qui devra voir le jour, et grandir. Faute de quoi …
Il faut annoncer l’émergence nécessaire d’un nouveau "réalisme" (au sens philosophique du mot), qui soit mondial et syncrétique.
Le monde devra se séparer des rhétoriques de la séparation et de l’apartheid.