Archive pour avril 2008

Les cerises sanglantes de Bagdad

Lundi 21 avril 2008

Le projet "Cherry Blossoms" (La cerise qui fleurit) d’ Alissa Wright du MIT Media Lab, a toutes les caractéristiques de ce type de projets de militance virtuelle que j’évoquais de mes voeux ici même il y a quelques heures (voir "Les militants du futur"). Tous les attentats de Bagdad, avec leur morts et leurs blessés, sont repérés par leurs positions GPS et sont calqués sur une carte de la ville de Boston. Boston, ville en paix devient ainsi la métaphore jumelée de Bagdad en guerre.
On peut s’équiper d’un petit sac à dos muni d’un GPS et de quelques gadgets. Lorsqu’on se promène dans la ville de Boston, dès que l’on approche de l’un des points GPS recensés comme représentant un des sites d’attentats de Bagdad, une explosion se fait entendre, et un peu de fumée sort du sac ainsi que de nombreux confettis multicolores. Sur chaque confetti, le nom d’une des victimes civiles du conflit.

A voir:    http://web.media.mit.edu/~alyssa/

Passages virtuels

Lundi 21 avril 2008

Un petit jeu gratuit et téléchargeable fait couler beaucoup d’encre. Il s’appelle "Passage". On y voit un petit personnage pixellisé tomber amoureux et se promener dans le dédale de la vie. Le temps passe vite en compagnie des deux personnages, qui explorent leur monde.  Le jeu ne dure que cinq minutes. Bientôt c’est déjà la fin. Les cheveux grisonnnent, les dos se courbent, les pas se font plus hésitants. L’amoureuse meurt et  sa tombe encombre le chemin. L’amoureux continue seul, encore plus voûté. Il n’en a plus  pour longtemps. Les décors métamorphiques qui constellent l’écran de sa vie  ne l’intéressent plus guère. On peut craindre le pire.
Je ne vais pas vous dévoiler la fin, bien entendu.
Vous pouvez en juger par vous-même, le jeu est là: Passage

L’art du virtuel en est à ses premières gouaches. Toute la technologie n’a jusqu’à présent produit que de la violence omnidirectionnelle, ou de la gestion de sitcoms. Où sont passés nos rêves d’un art intermédiaire, faisant vivre d’arabesques entrelacées des mondes parallèles, des formes épigénétiques, des paradoxes en maraude?
Il faudra deux ou trois siècles sans doute pour que ces rêves prennent forme. Après tout, combien d’années coulèrent entre Giotto et Goya?
J’aime beaucoup le style de John Lasseter, qui vint plusieurs fois à Imagina nous épater de sa patte et de son sens du rythme. Il a fini par régler ses comptes avec Disney, qui l’avait humilié, en devenant leur grand chef. Lasseter est un animateur hors pair. Mais nous rêvions d’un autre art, moins dollarisé, plus solarisé. Je me rappelle les promesses d’aube d’un Karl Sims, avec son art "génétique", développé il y a 15 ans. Le temps passe. La tombe de l’art génétique est là sur la toile: http://www.karlsims.com/ 

Moralité: nos rêves nous survivront.

Les militants du futur

Lundi 21 avril 2008

Les spécialistes de la guerre nous présentent depuis de nombreuses années déjà, non sans une fastidieuse répétition, sans lésiner toutefois sur les exclamations admiratives, ce que sera le "soldat du futur". Bardé de capteurs, connecté en permanence par vidéo haute def, par LAN ou WAN large bande, et par GPS aux échelons de commandement.
Le corps du fantassin futur sera toujours exposé aux tirs, mais il servira de caméra à jambes agiles pour l’oeil intéressé des généraux ou des médecins, capables de suivre en permanence son état de santé et même son degré de combativité.

On imagine qu’en cas de faiblesse momentanée, on pourra libérer à distance un peu d’adrénaline ou de testotérone dans l’organisme des tire-au-flanc, préalablement lardé de micro-capsules.

Curieusement, on parle moins des aspects tactiques et stratégiques de la gestion virtuelle de la guerre. Est-ce parce qu’on touche le secret-défense? On pourrait en effet imaginer assez aisément des cartes n-dimensionnelles des situations tactiques et stratégiques partageables sur le WAN du champ de bataille, avec des niveaux d’accès soigneusement codifiés. On pourrait ainsi planer dans des data-terres, des data-cieux et des data-mondes véhiculant une réalité complexe et mouvante.
Tout ceci est déjà pratiqué largement dans la conception C3I. Les avions AWACS présentent des concentrés de telles techniques de visualisation et de planification.
Mais il est vrai que c’est moins spectaculaire. Il est vrai aussi que jamais, ni la technique ni la guerre  n’ont été de bonnes réponses à des questions mal posées. Or la guerre est souvent une très mauvaise réponse à des questions insolubles dans le sang.

Pour prendre un autre exemple, on apprend que de nouvelles armes à fragmentation mises en service ici et là (surtout là, d’ailleurs) offrent certaines propriétés. Par exemple on fait état d’une bombe qui explose au-dessus du sol et libère des centaines de "fléchettes" acérées, qui, telles des Guillaume Tell, coupent les têtes ou les moelles épinières. Un journaliste – caméraman vient de mourir ainsi fléché, la semaine dernière, dans un certain Territoire. Fait supplémentaire il a filmé le départ de l’obus, qui 3 secondes plus tard, devait le larder de ces dards incisifs.

Quel rapport avec le virtuel? On pourrait imaginer des centaines de flèches virtuelles planant sur Google Earth et mises à jour en permanence, visualisant l’amoncèlement des morts et des blessés, suivant la destruction des biens, calculant la misère. En deux clics, on aurait alors une bombe logique, une munition informative, nous faisant palper ce que les images vidéo ne montrent pas, ce que les cartes taisent.

Les militants du futur devront tirer parti de la puissance cognitive des représentations du virtuel, qui sont les stylos du 21ème siècle.

Flottements virtuels

Dimanche 20 avril 2008

Fantomatique et pixellisé, brillant d’une palpitation jaune, mais oui, c’est bien le Mont Saint Michel qui apparaît sur l’écran du simulateur de vol, commercialisé par une gande marque nord-américaine. Il est curieusement perché au bord d’une falaise de la côte française, quelque part du côté de Lannion, assez loin il faut le dire de sa Baie d’origine. Déplacement amusant pour un programme qui regorge de systèmes GPS, et de balises VOR de précision, capables de faire atterrir des Airbus dans un jardinet..

Quand on survole Paris, on voit deux choses surnager du tapis marron et gris des textures 2D: la Tour Eiffel (ah!), et le Parc des princes, flottant sur une sorte de coussin d’air, du côté de la Porte de Saint Cloud.
Point d’Arc de triomphe ou de Notre Dame de Paris, jugés sans doute trop connotés.

Fins de la post modernité

Samedi 19 avril 2008

La rhétorique de la simulation, la puissance cognitive du virtuel, la science et l’art des métamorphoses, des transformations et de l’épigénèse, la philosophie des intermédiaires, la politique de la noosphère, les formes d’un nouveau "réalisme" anti-nominaliste capable de concevoir les nouvelles abstractions régulatrices à l’échelle mondiale, voici quelques uns des outils de la post-modernité.

Mais le plus important d’entre eux, c’est la voix prophétique, la voix capable de proférer devant les peuples, l’idée, le sens, le but, qui manquent encore. Qui peut l’incarner? Les Etats? Les rêveurs? Les philosophes? Les peuples?

Sans aucun doute, la "lutte contre la pauvreté" fait-elle figure de thème prioritaire. Mais cela ne suffit pas. Il faut aussi créer une nouvelle richesse, qui ne soit pas confiscable, il faut bâtir et développer un nouveau "bien commun" qui ne soit pas, par la loi ou la technique, mis en clôture.

Les terrains de combat ne manquent pas: la planète Internet, ses standards, ses normes, ses lois, règles et régulations, mais aussi la gestion de l’énergie, la formulation du politique, selon des principes de démocratie mondialisée, l’élévation rapide du niveau général d’éducation dans le monde, à fins d’esprit plus critique et plus créatif.

Latinitude

Vendredi 18 avril 2008

L’inventeur de la négritude, Aimé Césaire, est mort.
Lors d’un colloque, aujourd’hui, à Rabat, Régis Debray, lui rendant hommage, a proposé le concept de  "latinitude", en remplacement de celui de "latinité", qui ne lui convient pas.
La latinité dit-il, a en effet été invoquée par Napoléon III pour envahir le Mexique.
Candido Mendes, fondateur de l’Académie de la latinité, et organisateur du colloque, a pris la chose avec humour.
Qu’est-ce que la latinité aujourd’hui?
Si l’on écarte l’aspect linguistique, la latinité est sans doute une manière de répondre à la théorie de l’hémisphère occidental de Monroe.
Monroe en effet, dans un grand partage de la terre, voulait exclure l’Europe du nouveau Continent occidental. Mendes, qui est brésilien, et latin, voit dans la latinité une autre façon de découper le monde, qui relie l’Amérique latine à ses racines méditerranéennes et européennes.
Mais tout ceci, quoique parfaitement compréhensible, est encore trop "territorial".
Qu’est-ce que la latinité dans un monde mondialisé et déterritorialisé?
Pour Debray, il  s’agirait avec la latinitude, précisément,  d’aller plus loin, et de promouvoir une culture "virale, trans-frontière, multilingue" permettant  "l’intrusion systématique de l’autre dans le même".

Pour ma part, je pense que la coupure la plus signifiante n’est pas entre latins et grecs, ou entre latins et barbares, ou entre latins et saxons, ou chinois. Elle est, plus philosophiquement , entre réalistes et nominalistes. Retour au Moyen Age et à la querelle des universaux….
Au nord, le nominalisme qui ne jure que par l’individu et la mort des idées générales.
Au sud, le réalisme, qui croit encore aux idées et à leur puissance formelle, inventive, régénératrice.

Les Temps modernes sont bien des temps nominalistes. Ockham, Machiavel, Luther, Hobbes, voilà les noms de ceux qui fomentèrent l’idéologie moderne, dont nous ne sommes pas encore sortis. La "fin des grands récits" n’a pas commencé avec la post-modernité, mais bien avec  le cynisme de la modernité elle-même.

La post-modernité, qui est en gésine, n’a rien à voir avec les grands récits. Elle doit initier la vie nouvelle d’un réalisme modéré, qui donne leur chance à de nouvelles idées régulatrices, de portée mondiale. Ce réalisme, anti-nominaliste,  anti-gnostique, anti dualiste, anti-déterministe, devra donner un sens complètement différent à l’idée même d’humanité, qui se trouve pour le moment appropriée par quelques intérêts politiques et économiques, épars et sans contenu réel, sans autre ambition que le traitement d’urgences myopes ou d’égoïsmes courts.

L’horizon du langage

Lundi 14 avril 2008

Wittgenstein offre une intéressante perspective sur la conception nominaliste du langage. Il écrit ceci: "On peut considérer notre langage comme une vieille cité: un labyrinthe de ruelles et de petites places, de vieilles et de nouvelles maisons, et de maisons agrandies à de nouvelles époques, et ceci environné d’une quantité de nouveaux faubourgs aux rues rectilignes bordées de maisons uniformes".
Ces maisons uniformes sont par exemple le symbolisme chimique ou les langages machines, les graphes ou les notations mathématiques.

Le langage apparaît dans cette vue (que je ne partage pas) comme une succession de moments expressifs ou une juxtaposition de  styles. La métaphore de la ville est foncièrement optimiste. On a le sentiment qu’on peut déambuler dans la vieille ville aux charmes surannés, ou rouler à toute allure dans les rues rectilignes. Mais toute cette métaphore de la ville appliquée au langage laisse une impression fausse: il y aurait donc un plan d’ensemble, une carte générale accessible aux maîtres urbanistes, et aux GPS des promeneurs.

Malheureusement la réalité du langage n’a rien de planifié. Le langage ne s’étend pas dans un plan horizontal. Il y a aussi une dimension verticale, que la métaphore de la ville rend mal, et une dimension oblique, que la même métaphore est totalement incapable de rendre.

Elle met de plus sur le même plan les novlangues de la technique et "l’ancienne langue" tortueuse, labyrinthique, pleine de recoins sombres et de ruelles mal famées.

Le langage  a sans doute certaines caractéristiques de la cité: c’est un espace commun. Mais il a aussi une géométrie basée sur le sens et l’intention. Il suppose enfin quelque chose qui ne se trouve ni dans les villes ni dans les plans: un horizon, une visée.

Les Noces de Luther

Vendredi 4 avril 2008

Dans La généalogie de la morale (dans sa Dissertation sur l’idéal ascétique), Nietzsche estime que l’époque la plus gaie et la plus courageuse de Wagner fut quand il était préoccupé par "l’idée profonde des Noces de Luther". Nietzsche ne cache pas son admiration pour Luther qui sut vivre sa sensualité, qu’on appelait à son époque, nous rappelle-t-il, la "liberté évangélique".
Il conclut sa dissertation en qualifiant l’idéal ascétique de "haine de ce qui est humain, et plus encore de ce qui est "animal" et de "crainte du bonheur et de la beauté". Pour finir, cet idéal serait selon lui "une volonté d’anéantissement".
Tout ceci semble aller de soi, et paraît anodin dans notre époque d’une liberté qui n’a plus rien d’évangélique.

Mais le point piquant, c’est que Nietzsche retourne l’argument aussitôt: "C’est du moins une volonté !". Et d’expliquer: "L’homme préfère encore avoir la volonté du néant plutôt que de ne point vouloir du tout".

Dans ce texte, le plus amusant à mes yeux, c’est que Nietzsche, tout pétri de protestantisme, donne un contenu presque dionysiaque à la liberté sexuelle de Luther, tout en laissant pointer une sorte d’admiration pour la "volonté" ascétique des moines catholiques.

D’un côté une "liberté" , mais sans occasion d’exercer sa "volonté", de l’autre une "volonté", mais apparemment vouée au néant…
D’un côté la volupté luthérienne de se laisser aller à son destin prédestiné, fût-il tapissé de "péchés", de l’autre une volupté de la volonté, une volonté pour elle-même, un désir non de jouir, mais de voir.

Trois crises majeures

Mercredi 2 avril 2008

J’ai déjà écrit sur ce blog (voir  "Epicure et Luther") un petit texte sur les deux crises que furent la fin de l’Antiquité, illustrée philosophiquement par l’épicurisme matérialiste et individualiste, et la fin du Moyen Âge, caractérisée par le nominalisme, lequel devait donner naissance à la Réforme et aux Temps modernes.
Le nominalisme des Temps modernes était porteur de la nécessaire auto affirmation de l’individu. En effet l’individu était désormais laissé seul face à un Dieu incompréhensible et d’une puissance "absolument absolue" . La confiance en la Nature et dans le monde était aussi anéantie, puisque Dieu peut les anéantir d’un moment à l’autre, sans rime ni raison. Nous n’avons que faire de notre raison, Dieu n’a à rendre compte de rien, et n’est obligé par rien, même pas par quelque logique cachée, qui ne nous serait pas révélée, mais qui du moins aurait pu lier Dieu à lui-même.

On peut avancer l’idée que nous sommes aujourd’hui arrivés à la fin des Temps modernes, c’est-à-dire à l’aube d’une troisième crise, mondiale, d’ampleur comparable à ces deux crises que furent la fin de l’Antiquité et la fin du Moyen Âge. Cette idée n’est pas en soi nouvelle. Mais ce qui compte c’est moins de constater la crise, qui semble se concrétiser tous les jours davantage, que de la caractériser avec justesse.
Un Fukuyama prédisait la fin de l’Histoire, dans une sorte d’irénisme néo-hégélien. Un Lyotard parlait de l’avènement de la post-modernité, reconnaissable à la fin des "Grands récits". L’un est de droite, l’autre de gauche. Ils se sont trompés tous les deux, pour la même raison: ils sont restés dans leur Temps, leur Temps dans les Temps modernes.

On peut ainsi remarquer qu’ils ne font que se référer à des paradigmes passés. L’idéalisme de la philosophie hégélienne de l’histoire que Fukuyama tente de mettre au goût du jour est en somme platonicien, et ne semble vraiment pas en accord avec, par exemple, les génocides contemporains. Quant à Lyotard, sa pensée se résume tout benoîtement à un nominalisme modernisé (mais pas post-moderne !). En nous proposant un nouveau Grand récit, celui de la fin des Grands récits, Lyotard ne fait que reprendre le Grand récit du nominalisme.

Or la crise qui s’annonce ne pourra pas se diagnostiquer avec les instruments conceptuels du passé. Ce qui se passe aujourd’hui est d’une autre nature. Nous ne vivons pas simplement la fin d’un nouveau Moyen Âge (qui aurait été appelé les Temps modernes). Nous vivons effectivement la fin de tous les Temps modernes. Or ceux-ci ne furent qu’une longue série de décompositions, une série de crises nominalistes, avec le feu d’artifice final que nous présentèrent les maîtres du soupçon, Nietzsche, Marx, Freud. La fin des Temps modernes revêt donc une autre signification que la fin du Moyen Âge. C’est la fin du nominalisme, en un mot, et certainement pas son avènement, comme nous le présente Lyotard…

La crise nouvelle n’a pas de fondement métaphysique, ni même économique. Ni Guillaume d’Ockham, ni même Marx ne peuvent nous aider à comprendre ce qui est en train d’émerger. Ils ne peuvent que nous aider à analyser un ordre du monde qui est à l’agonie.

Ce qui émerge, est d’une autre texture.

Une étroite planète de dix ou vingt milliards d’hommes, à l’ozone trouée, où l’on donne les champs fertiles aux "énergies vertes", où l’on bafoue les droits humains, où les moyens de créer des résistances (intellectuelles ou autres) se font toujours plus puissants et insidieux, est une planète qui ne pourra pas être longtemps encore nominaliste.

Il faut donc annoncer, non seulement la fin des Temps modernes, et du nominalisme, mais l’irruption d’une nouvelle conscience, logée dans des milliards d’esprits, et qui devra voir le jour, et grandir. Faute de quoi …

Il faut annoncer l’émergence nécessaire d’un nouveau "réalisme" (au sens philosophique du mot), qui soit mondial et syncrétique.
Le monde devra se séparer des rhétoriques de la séparation et de l’apartheid.