Dans le cadre d’une enquête pour « Marketing Magazine » sur le brouillage entre le virtuel et le réel, réalisée par Aurélie Charpentier, j’ai répondu à ses questions.
AC: Mon enquête porte sur le brouillage entre le virtuel et le réel. En effet, dans notre société multi écrans, le virtuel tend de plus en plus à se fondre avec le réel. Pour preuve, les émissions d’information d’anticipation comme « Breaking News » sur Canal Jimmy, l’émergence de docu-fiction, le succès de jeux de simulation de vie comme les Sims ou le prochain Spore… Les enfants passent d’ailleurs aujourd’hui plus de temps devant un écran qu’à l’école. Aussi, n’y a-t-il pas un risque de brouillage entre le réel et le virtuel, le vrai et le faux ? Allons-nous arriver à un stade où la réalité sera totalement brouillée et embrouillée ?
PhQ- C’est plus qu’un risque, c’est déjà une évidence. Ce brouillage constitue une partie croissante de notre vécu quotidien. Nous sommes environnés de diverses sortes d’écrans lesquels transmettent divers niveaux de réalité et de fiction, dont il est de plus en plus difficile de faire la part respective. Ce ne sont pas seulement les écrans de la télé-réalité qui brouillent notre rapport au réel, mais c’est la docu-fiction, le retraitement numérique des archives et leur hybridation avec des images de synthèse, comme dans Death of a President, qui simulait l’assassinat de George W. Bush à partir d’archives bien réelles, mais retraitées. Plus généralement ce sont les mondes virtuels, les immenses jeux de rôle permanents, mais aussi l’irruption dans la vie quotidienne de nouveaux procédés, comme la "réalité augmentée" portable. Quand 300 000 britanniques se plaignent d’avoir été victimes d’accident parce qu’ils ont suivi "aveuglément" les instructions de leurs GPS, on voit que le virtuel a pris possession du réel.
AC: La multiplication d’images choc à la télévision et dans les jeux vidéo ne risque-t-elle pas par ailleurs de rendre les jeunes tout bonnement insensibles à la violence, cette fois-ci bien réelle ?
PhQ- Je crois en effet qu’il y a un sérieux problème d’accoutumance. Le virtuel, comme la violence, sont des drogues dures. Alors, la drogue de la violence virtuelle, il n’est pas facile de s’en désaccoutumer. Mais le plus dangereux, c’est que pris dans ces mondes virtuels, on acquiert une habitude de distance par rapport à soi et d’indifférence par rapport au monde. A force de vivre au milieu des pixels, on se croit invulnérable et intouchable. Lorsque l’on se crashe à bord d’un simulateur, on peut appuyer sur le bouton "exit" et refaire une partie. Ce type d’attitude est assez inadaptée à la "vraie réalité". L’autre problème, c’est que la véritable violence, la plus crue et la plus sanglante, est si insoutenable qu’elle n’est heureusement pas montrable dans les médias grand public. Mais elle existe. Et elle circule sur Internet. Un film comme Redacted, de B de Palma, montre bien cet aller-retour entre la réalité innommable de la guerre, et la fiction adoucie (ou censurée?) qu’on s’en fait. Au final, on assiste à une augmentation de la confusion des esprits, et à une occultation de la violence de la réalité. Il y a en effet aussi le risque que la violence du virtuel soit un moyen de nous détourner de nous intéresser de trop près à la violence du réel.
AC: Le monde, transformé par la télévision et les nouvelles technologies en un flux constant d’images, va-t-il se « déréaliser » ?
PhQ- La déréalisation du monde n’est pas en soi un phénomène nouveau. Jadis, il y avait les jeux du cirque ou "l’opium du peuple". Aujourd’hui, il y a de nombreux types d’opiums en circulation, plus ou moins déréalisants. L’abondance des vraies-fausses images fait évidemment partie du tableau d’ensemble. Mais on pourrait élargir notre réflexion: les nouveaux produits financiers, les "futures" et autres "produits dérivés", hautement mathématisés et virtualisés, ne participent-ils pas à la déréalisation de notre perception du monde? On pourrait avancer également que les "idéologies" politiques ou philosophiques peuvent créer des représentations du monde déréalisantes, ou au contraire plus pertinentes, plus percutantes, susceptibles de nous aider à avoir plus de prise sur le "réel".
AC: Comment retrouver notre sensibilité face aux événements réels ?
PhQ- Retrouver la sensibilité c’est important, mais il faut aussi retrouver notre capacité critique, notre puissance de reconstruction mentale, d’analyse, et de prise de distance par rapport à tout ce qui nous "arrive". Non pour fuir cette réalité hybride, mais pour mieux la comprendre, et pour mieux ensuite contribuer à la transformer, et agir sur elle. Ceci exige évidemment un gros effort, surtout que le consensus global des pourvoyeurs d’images et de virtualités est plutôt de faciliter la passivité et l’endormissement, qui sont tellement plus malléables… Je crois que notre sensibilité doit passer par le filtre critique, préalable, de la raison, sinon c’est la porte ouverte à toutes les dérives, allant du populisme ou de la démagogie à des formes bien plus graves.
AC: Enfin l’homme ne va-t-il pas tout simplement se déshumaniser à force de vivre des expériences purement virtuelles ?
PhQ- Il est bien difficile de définir de manière consensuelle ce qui fait l’humanité de l’homme. Pour les Romains, par exemple, la "réalité" c’était le monde des "choses" (res). Le monde des hommes (vir)c’était celui de la "vertu" (virtus), mot qui est à l’origine du mot virtuel. Pourquoi? parce que ce qui fait l’essence de l’homme, c’est qu’il est constamment en devenir, en métamorphose. Le problème n’est donc pas dans le virtuel en soi. Les rêves, les religions, les philosophies, les chefs d’œuvre de l’art, les aspirations infinies de l’homme, on peut dire qu’ils sont bien plus "virtuels" que "réels". Le problème c’est que le virtuel qu’on nous donne aujourd’hui à consommer est un virtuel mort, clos, fermé, réifié. Il y a en revanche de l’avenir pour un virtuel, outil, moyen, qui nous aide à revenir mieux armés, mieux informés, sur le réel, et qui nous permette non seulement de mieux comprendre le monde, mais de le transformer effectivement.