Le "piratage" des oeuvres sur Internet peut coûter cher: 3 ans de prison et 300.000 euros d’amende. Mais si on appliquait ce genre de tarifs aux internautes français, que se passerait-il? Les réflexions actuelles sur le projet de loi HADOPI tentent de contourner la réponse, en proposant des sanctions plus graduées. Mais la question de l’intérêt général en matière de "propriété" intellectuelle n’est pas traitée en tant que tel. Le sujet est trop sensible. L’édifice législatif en la matière est trop imbriqué avec trop d’intérêts particuliers.
C’est pourquoi il est toujours rafraichissant que des grands professionnels de la profession se mettent à défendre "l’intérêt collectif" et à estimer que l’on va trop loin dans la défense des privilèges de quelques-uns. Par exemple, Xavier Niel, patron d’Iliad (Free) s’est élevé cet été contre les risques systémiques de la loi HADOPI: est-ce par esprit libertaire? Ou est-ce plutôt par anticipation commerciale de la réaction des internautes devant le flicage renforcé que les fournisseurs d’accès Internet s’engagent désormais à mettre en place? Quoi qu’il en soit, Niel, en adoptant une posture le différenciant de ses concurrents, pose des questions percutantes (c’est assez rare dans ce milieu): "Hadopi n’est pas aujourd’hui une bonne loi pour les Français. S’il s’agit de préserver les intérêts de quelques artistes qui gagnent beaucoup d’argent, ça n’a peut-être pas grand sens. Redéfinissons un certain nombre de choses, reprenons la licence légale, étudions un certain nombre de solutions alternatives, ne forçons pas le filtrage de milliers de choses pour simplement rendre service à quelques-uns. (…) Le filtrage des réseaux c’est comme si vous demandiez à la Poste d’ouvrir ses portes, d’ouvrir toutes les lettres, de les refermer et de les remettre. C’est ça. La problématique du piratage sur Internet est un gros problème, c’est incontestable. Mais est-ce qu’il faut restreindre de manière très forte nos libertés individuelles pour donner raison à quelques ayants droit ? Je pense que nos libertés individuelles, l’intérêt collectif, notre liberté est plus importante que l’intérêt particulier d’une manière générale. Voilà."
X. Niel rapporte aussi la manière hilarante dont le ministère de la culture et D. Olivennes ont arraché l’accord des acteurs (gouvernement, ayants droit, hébergeurs, FAI, etc.) "sur la base d’une feuille blanche" pour la préparation de la loi HADOPI.
Plus que jamais une réflexion sur le sens de ce qu’est "l’intérêt général" nous est nécessaire, et en particulier sur la manière de le faire émerger. La démocratie est vue comme le meilleur moyen de le déterminer. Mais de quelle démocratie parle-t-on? Quand on évoque devant des élus la difficulté de définir l’intérêt général, ils répondent à l’unisson: "Mais l’intérêt général, c’est nous qui l’incarnons!". Cela revient à transformer une certaine position de certains élus dans l’échiquier sociétal en garantie de justesse philosophique et sociale.
On peut être plus sceptique: allez donc faire un petit tour dans les coulisses de la fabrication de "l’intérêt général" en matière de filtage des réseaux.
Qui aujourd’hui incarne l’intérêt général sur la régulation d’Internet? Sur la protection de la vie privée? Sur la "propriété" intellectuelle? Il n’y a pas de bonne réponse: tout est mouvant, tout est rapport de force. Machiavel et Hobbes sont toujours aux commandes. Voltaire et Rousseau se font attendre.