Archive pour août 2008

Filtrage et intérêt général

Jeudi 28 août 2008

Le  "piratage" des oeuvres sur Internet peut coûter cher: 3 ans de prison et 300.000 euros d’amende. Mais si on appliquait ce genre de tarifs aux internautes français, que se passerait-il?  Les réflexions actuelles sur le projet de loi HADOPI tentent de contourner la réponse, en proposant des sanctions plus graduées. Mais la question de l’intérêt général en matière de "propriété" intellectuelle n’est pas traitée en tant que tel. Le sujet est trop sensible. L’édifice législatif en la matière est trop imbriqué avec trop d’intérêts particuliers.
C’est pourquoi il est toujours rafraichissant que des grands professionnels de la profession se mettent à défendre "l’intérêt collectif" et à estimer que l’on va trop loin dans la défense des privilèges de quelques-uns. Par exemple, Xavier Niel, patron d’Iliad (Free) s’est élevé cet été contre les risques systémiques de la loi HADOPI: est-ce par esprit libertaire? Ou est-ce plutôt par anticipation commerciale de la réaction des internautes devant le flicage renforcé que les fournisseurs d’accès Internet s’engagent désormais à mettre en place? Quoi qu’il en soit, Niel, en adoptant une posture le différenciant de ses concurrents, pose des questions percutantes (c’est assez rare dans ce milieu): "Hadopi n’est pas aujourd’hui une bonne loi pour les Français. S’il s’agit de préserver les intérêts de quelques artistes qui gagnent beaucoup d’argent, ça n’a peut-être pas grand sens. Redéfinissons un certain nombre de choses, reprenons la licence légale, étudions un certain nombre de solutions alternatives, ne forçons pas le filtrage de milliers de choses pour simplement rendre service à quelques-uns. (…) Le filtrage des réseaux c’est comme si vous demandiez à la Poste d’ouvrir ses portes, d’ouvrir toutes les lettres, de les refermer et de les remettre. C’est ça. La problématique du piratage sur Internet est un gros problème, c’est incontestable. Mais est-ce qu’il faut restreindre de manière très forte nos libertés individuelles pour donner raison à quelques ayants droit ? Je pense que nos libertés individuelles, l’intérêt collectif, notre liberté est plus importante que l’intérêt particulier d’une manière générale. Voilà."

X. Niel rapporte aussi la  manière hilarante dont le ministère de la culture et D. Olivennes ont arraché l’accord des acteurs (gouvernement, ayants droit, hébergeurs, FAI, etc.) "sur la base d’une feuille blanche" pour la préparation de la loi HADOPI.

Plus que jamais une réflexion sur le sens de ce qu’est  "l’intérêt général" nous est nécessaire, et en particulier sur la manière de le faire émerger. La démocratie est vue comme le meilleur moyen de le déterminer. Mais de quelle démocratie parle-t-on? Quand on évoque devant des élus la difficulté de définir l’intérêt général, ils répondent à l’unisson: "Mais l’intérêt général, c’est nous qui l’incarnons!". Cela revient à transformer une certaine position de certains élus dans l’échiquier sociétal en garantie de justesse philosophique et sociale.

On peut être plus sceptique: allez donc faire un petit tour dans les coulisses de la fabrication de "l’intérêt général" en matière de filtage des réseaux.

Qui aujourd’hui incarne l’intérêt général sur la régulation d’Internet? Sur la protection de la vie privée? Sur la "propriété" intellectuelle? Il n’y a pas de bonne réponse:  tout est mouvant, tout est rapport de force. Machiavel et Hobbes sont toujours aux commandes. Voltaire et Rousseau se font attendre.

L’accès du public au domaine public

Mercredi 27 août 2008

Retour sur la question du domaine public de l’information.
Rober Darnton, répondant à une critique de Jean-Claude Guédon sur le risque de monopole de Google sur l’accès aux livres numérisés, écrit ceci: "Libraries have accumulated those volumes at great cost over many generations, but they have kept most of them within their walls. Digital technology now makes it possible for this common intellectual heritage to come within the range of the common man and woman. Yet corporate interests, flawed copyright laws, unfair restrictions on fair use, and many other obstacles block the public’s access to this public good. By removing those obstacles, the United States Congress can clear the way for a new phase in the democratization of knowledge. For my part, I think congressional action is required to align the digital landscape with the public good."
cf. http://www.nybooks.com/articles/21732  et l’article http://www.nybooks.com/articles/21514

Onze fuseaux

Mercredi 27 août 2008





Je recommande à tous l’apprentissage de la langue russe. C’est une fort belle langue, beaucoup moins difficile que, disons, le chinois ou l’arabe. De plus, le fait de maîtriser le russe permet de lire ses nombreux auteurs non traduits, les connus et les moins connus. On y apprend des choses fort édifiantes.

Prenez par exemple Berdiaev. Il a écrit des choses comme: МиÑ?Ñ?иÑ? РоÑ?Ñ?ии защита и оÑ?вобождение маленьких народов."La mission de la Russie, c’est la défense et la libération des petits peuples."
L’ironique saveur de ce genre de perle ne doit pas nous faire oublier sa sincérité.

Les slavophiles, dès le 19ème siècle, n’hésitaient pas à affirmer que : "La Russie se tient au centre, entre l’Occident et l’Orient". Cette conception géostratégique, et géoculturelle, a des fondements idéologiques et religieux, même si le césaro-papisme hérité de l’Empire romain d’Orient par Moscou après la chute de Constantinople, était beacoup plus césarien que papiste… Aujourd’hui encore, cette idéologie si caractéristique peut aisément se détecter dans les discours et les actes. Elle est d’ailleurs en résurgence rapide. Le prix du pétrole n’est pas la seule explication. L’immense carte de la Russie, qui s’étale sur 11 fuseaux horaires, on la trouve dans tous les bureaux de tous les fonctionnaires russes un peu gradés. C’est une icône. Le fait que ces immenses territoires soient presque vides n’est pas pertinent. Licône est pleine delle-même.

La métastructure des sociétés de l’information

Mardi 26 août 2008

Les atteintes de plus en plus graves à la vie privée, la marchandisation des données personnelles, leur utilisation incontrôlée par divers acteurs privés ou publics, la constitution de nouvelles bases de données recoupant les informations de manière extrêmement puissantes, le développement de systèmes de contrôle des utilisateurs de la Toile, tant dans leur navigation, leur choix ou l’expression de leurs pensées (notamment à travers le filtrage sémantique de tous leurs emails) ne sont qu’une petite partie des défis qui se posent aujourd’hui à tous ceux qui voudraient faire progresser l’idée d’une société mondiale de l’information et de la connaissance réellement respectueuse des droits humains.

Il y a bien d’autres défis, comme la question de l’accès universel à l’information, la régulation des monopoles logiciels ou normatifs rendus possibles par les effets pervers des "rendements croissants", les problèmes fondamentaux du juste équilibre entre détenteurs de droits de propriété intellectuelle et utilisateurs, la légitimité internationale des organes de régulation actuels d’Internet, et si l’on veut pousser la réflexion plus loin encore, l’impact de la structure même des réseaux mondiaux sur les tarifications (des mobiles 3G au haut débit…).

La tâche est immense, tant sont complexes les imbrications systémiques de "l’infostructure mondiale". Mais elle n’est pas plus difficile, en essence, que — par exemple — le changement de paradigme que représente la transformation en quelques décennies d’une société mondiale basée sur le pétrole en une société mondiale basée sur des énergies renouvelables.

Nul doute qu’une réflexion sur l’info-éthique ou sur l’écologie numérique de l’infostructure mondiale doive être entreprise, sans tarder. D’ailleurs plusieurs initiatives publiques, à l’échelle nationale ou internationale, se font déjà connaître, avec des résultas fort mitigés, il est vrai.

Mais les mesures proposées sont en fait relativement modestes par rapport à l’échelle du problème. Tous se passe comme si l’on voulait se contenter de réformettes, sans voir que l’infostructure mondiale, dans sa puissance propre, possède une dynamique tellement forte que c’est à un changement de paradigme qu’il faudrait commencer à s’atteler, si l’on veut éviter le pire, dans les décennies à venir.

Le pire? Quel pire? En un mot, le Léviathan, le Cyber-Léviathan auprès duquel les tyrannies du passé risquent d’apparaître bien modestes, quant à leur capacité de contrôle et d’influence des sociétés à large échelle.

L’objection immédiate est qu’il est bien naïf de vouloir s’attaquer à un tel problème, vu l’immensité de la tâche. Je ne le crois pas. C’est effectivement un chantier gigantesque, mais rien qui pourrait n’être résolu à force de travail, de réflexion, et de construction de consensus politique et sociétal sur la longue durée.

Prenons un cas parmi tant d’autres: la diffusion incontrôlée de données personnelles du fait de négligences, d’erreurs ou de volonté criminelle. Il serait tout à fait possible de durcir considérablement la loi (au niveau du droit interne comme du droit international) sur la protection de données personnelles, et d’assortir de fortes peines de prison les condamnations de dirigeants des organismes bancaires et des sociétés d’archivage numérique, mais aussi les responsables de toutes les administrations publiques rendus coupables de négligences dans la protection absolue de la confidentialité. Après tout on n’hésite pas à menacer de trois de prison toute personne reconnue coupable d’un téléchargement illégaux de fichiers…  Pourquoi une telle dureté dans ce cas, et un tel laxisme dans l’autre?

A supposer qu’un tel durcissement soit possible (cela ne pourrait se faire que par une forte mobilisation démocratique…), on verrait vite des résultats positifs.

Mais cela ne suffirait pas. Il faudrait aussi lancer une réflexion de fond sur la structure même des systèmes de saisie, de traitement et de conservation des données. On pourrait imaginer des solutions révolutionnaires. Par exemple décentraliser complètement la constitution des données personnelles, au niveau de chaque utilisateur. Chacun porterait par exemple la puce contenant les informations nécessaires, ou bien porterait une clé de cryptage puissante nécessaire pour activer l’accès à l’information stockée chez des "tiers de confiance". La constitution de fichiers globaux serait réservée à des cas très particuliers. Je ne cherche pas à ce stade à entrer dans la réflexion technique précise… Il s’agit plutôt de défendre l’idée qu’à tout nouveau consensus social sur la nature même de l’infostructure mondiale, ou européenne pour commencer, on pourrait alors associer des solutions techniques ad hoc. En d’autres termes, c’est la démocratie (dûment informée et conscientisée) qui doit décider de quelle infostructure nous avons besoin, et non pas tels ou tels groupes d’intérêt.

En revanche, s’il n’y a aucune réaction démocratique, aucune alerte sociétale, aucune mobilisation publique, les logiques techniques se développeront sans entraves dans le sens des donneurs d’ordre (policier ou marchand…).

Ecologie numérique

Mardi 26 août 2008

De même qu’un changement fondamental de la structure des systèmes énergétiques devra s’opérer dans les années à venir sous peine de graves risques systémiques pour la planète entière, de même il faut se lancer dès aujourd’hui dans l’immense tâche d’une réflexion sur la nécessité d’une "écologie numérique" qui devra elle aussi émerger rapidement si l’on ne veut pas être les otages impuissants des Léviathan économiques et politiques qui prennent la Toile dans leurs griffes.

Sujet profond, et ô combien difficile!

Je me propose d’y revenir sous peu…

Système

Mardi 26 août 2008

On annonce que les données bancaires (numéros de compte et exemplaires de signatures…) d’un million de clients britanniques d’American Express et de la Royal Bank of Scotland viennent d’être retrouvées sur un ordinateur vendu sur eBay pour 44€. Cet ordinateur appartenait  à un employé de la société Graphic Data chargée de l’archivage des données personnelles.

L’année dernière, les services fiscaux de ce pays avaient égaré des CD Roms comprenant des informations confidentielles de 25 millions de personnes.

Dans ces scandales à répétition, les autorités concernées promettent que des mesures seront prises pour mettre fin à ce laxisme.

Il faut bien voir que ces affaires ont un côté systémique, structurel, que nulle sanction envers quelques lampiste que ce soit ne saurait éluder. C’est la nature même de la société dite "d’information" dans laquelle nous nous enfonçons tous les jours qui est en cause. Les fichiers auxquels nous prêtons volontiers nos identités et nos informations les plus confidentielles ne cessent de se multiplier et de se raccorder entre eux. Des banques de données de plus en plus indiscrètes (voir l’affaire EDVIGE) ne cessent de fleurir. Les fuites involontaires, les copies malencontreuses ou carrément criminelles seront de plus en plus aisées, du fait de la puissance même des instruments qui permettent la constitution de ces données. Il est donc facile de prévoir que des "accidents" comparables verront à nouveau le jour, avec des conséquences éventuellement dramatiques.

Mais comment faire pour corriger un défaut systémique?

Il faut changer le système!