Archive pour septembre 2008

Une lutte totale et universelle

Lundi 29 septembre 2008

Pour préciser un peu l’intention de l’article précédent ( »Dieu et le dé »), voici un extrait d’un appel à la nation du Président Eisenhower en 1953: « La lutte dans laquelle la liberté est engagée est à proprement parler une lutte totale et universelle (…) C’est une lutte politique. C’est une lutte scientifique. (…) C’est une lutte intellectuelle. (…) C’est une lutte spirituelle. (…) Car cette lutte globale, au sens le plus profond, n’a comme enjeu ni la terre, ni la nourriture, ni le pouvoir, mais l’âme même de l’homme. » (1)

Ce combat qui se mène dans l’âme même de l’homme, selon Eisenhower (2), il est intéressant de rappeler la manière dont il est perçu dans la culture protestante. On se souvient que Luther a longuement disserté sur le « serf-arbitre » de l’homme, contre le libre arbitre défendu par Erasme, et que pour Calvin lui aussi, « nous sommes serfs » (3). Pour les Protestants, Dieu est un maître absolu qui nous assigne sans recours, et sans justification, soit la vie éternelle, soit l’éternelle damnation. La servitude dans laquelle tous les hommes sont plongés est radicale. Les « élus » choisis par Dieu renoncent ipso facto à l’idée d’une miséricorde universelle, et devant l’incompréhensibilité de leur propre prédestination, ils font aussi le sacrifice de leur propre raison, définitivement dévaluée. De plus, ils acceptent la perspective d’un ordre du monde entièrement déterminé par Dieu, habité par des créatures privées de libre arbitre et de libre volonté.

Le point important que je voudrais souligner à nouveau, c’est qu’il y a une contradiction formelle entre l’ethos de la « liberté » qui est proclamé dans tel ou tel pays, et la théologie de l’asservissement de l’homme, de sa prédestination, dans la culture protestante.Je pense que ces réflexions peuvent apporter un éclairage complémentaire sur certains des soubresauts de l’actualité.



(1) in M. Dyer. The Weapon on the Wall. Rethinking psychological warfare. The Johns Hopkins Press, 1959, cit. in A. Mattelart. La globalisation de la surveillance, 2008
(2) Voir « Dwight D. Eisenhower » sur Wikipedia  (http://en.wikipedia.org/wiki/Dwight_D._Eisenhower): Eisenhower’s family originally belonged to the local River Brethren sect of the Mennonites. However, when Ike was five years old, his parents became followers of the WatchTower Society, whose members later took the name Jehovah’s Witnesses. The Eisenhower home served as the local WatchTower meeting Hall from 1896 to 1915, when Eisenhower’s father stopped regularly associating due to the WatchTower’s failed prophesies that Armageddon would occur in October 1914 and 1915. Ike’s father received a WatchTower funeral when he died in the 1940s. Ike’s mother continued as an active Jehovah’s Witness until her death. Ike and his brothers also stopped associating regularly after 1915. Ike enjoyed a close relationship with his mother throughout their lifetimes, and he even used a WatchTower printed Bible for his second Presidential Inauguration. In later years, Eisenhower was baptized, confirmed, and became a communicant in the Presbyterian church in a single ceremony on February 1, 1953, just weeks after his first inauguration as president. In his retirement years, he was a member of the Gettysburg Presbyterian Church in Gettysburg, Pennsylvania.

(3) L’institution chrétienne, III,14,14

Dieu et le dé.

Dimanche 28 septembre 2008

Au fond, des psychanalystes comme Freud ou Jung ne font qu’entonner le refrain des Luthériens et des Calvinistes sur le déterminisme de l’homme et le serf arbitre. Quand Freud écrit que "le moi n’est pas maître dans sa propre maison" (in Une difficulté de la psychanalyse) ou que Jung écrit sur le tard de sa vie, avec une plume qui suinte la déception: "Plus je suis devenu vieux, moins je me compris et moins je me reconnus, et moins je sus de moi (…) C’est comme si j’éprouvais le sentiment d’être porté. J’existe sur la base de quelque chose que je ne connais pas" (in Ma Vie), ils pointent l’un et l’autre l’existence d’un inconscient ou d’un daimon, que l’on peut certes tenter d’apprivoiser, mais qui rend la "liberté" de l’homme illusoire, en fait une "fiction".

Que ce thème de la servitude de l’âme ait été de plus claironné à de multiples reprises pendant les Temps modernes par des philosophes aussi loin des préoccupations de la Réforme qu’un Spinoza, un Locke, un Diderot, un Voltaire, un Schopenhauer ou un Nietzsche, ne cesse de m’étonner.
Quand au XXème siècle, le génial Max Planck et l’archi-génial Einstein continuent d’enfoncer le clou du déterminisme en affirmant, au beau milieu de la révolution de la mécanique quantique, que "Dieu ne joue pas aux dés", refusant ainsi de prendre en compte les leçons du principe d’incertitude de Heisenberg, ma surprise croît encore.

Mais là où, décidément, l’étonnement m’étreint, c’est quand je vois des hommes politiques, héritiers de la réforme luthérienne et calviniste, de l’empirisme nominaliste, des Lumières matérialistes, du désenchantement nihiliste et de l’arrogance mathématico-physique, proclamer à leurs électeurs qu’ils combattent pour la "liberté".

La civilisation européenne presque tout entière (si l’on additionne la Réforme + le nominalisme + les Lumières + le matérialisme + le scientisme) nie en profondeur l’idée même de liberté, mais en agite sans cesse le drapeau. Comment comprendre cela? Schizophrénie? Usage massif d’opium du peuple? Dé pipé?

Térabits en Afrique

Jeudi 25 septembre 2008

En Afrique, le coût des connections Internet est en moyenne 100 fois plus élevé que dans les pays développés. L’une des raisons en est l’absence d’infrastructure de grande capacité reliant l’Afrique au reste de la planète Internet.
Mais des projets devant bientôt voir le jour vont changer la donne. Par exemple le réseau SEACOM se propose d’ouvrir vers la mi-2009 un câble sous-marin d’une capacité de 640 Gbs reliant le Kenya à Marseille, en passant par le canal de Suez, ainsi qu’un autre câble reliant la Tanzanie à l’Inde (Mumbai) avec la même capacité. D’autres câbles comme EASSy (Eastern Africa Submarin System) sont en projet, reliant l’Afrique du Sud au Soudan, en faisant du cabotage dans les pays riverains de la côte sud-est de l’Afrique, puis se raccordant au reste du monde par d’autres câbles. Le Kenya a décidé également de se connecter aux Emirats Arabes Unis par un autre câble, TEAMS (The East African Marine System), qui devrait être terminé mi-2009, avec une capacité de 1,2Tb/s.
Sur la côté ouest de l’Afrique, le câble AWCC (African West Coast cable) reliera l’Afrique du Sud à la Grande Breatgne, avec une capacité de 3840 Gbs, et entrera en service en 2010. Enfin un autre projet utilisant un réseau de satellites en orbite basse, O3b, (pour "Other 3 Billions"), est censé permettre de raccorder les pays africains enclavés, et n’ayant pas d’accès direct aux câbles sous-marins.

Ceci étant dit, il suffit de jeter un coup d’oeil sur les cartes mondiales de connection Internet (1) pour voir immédiatement les inégalités criantes de situation. Mais un aspect relativement positif est que les derniers arrivés peuvent bénéficier des dernières technologies. A titre d’exemple, il y a dix ans, les chercheurs des grandes compagnies fabricants les câbles sous-marins reliant l’Europe à l’Asie parlaient d’atteindre des capacités de 20 Gbs ou à l’extrême, de 100Gbs… On estime que les capacités sont multipliées par 10 tous les dix ans.

(1) voir http://www.telegeography.com/products/map_cable/index.php

Le niveau baisse

Jeudi 25 septembre 2008

A la fin juin, selon les NMPP, les ventes des principaux quotidiens nationaux français accusaient sur l’année les baisses de vente suivantes: Le Figaro, -13,3%, Libération, -20,2%, Le Monde, -11%, La Tribune, -10,6%, La Croix, -13,4%, L’Equipe, -2,5% , le Journal du Dimanche, -8,1%,  l’Humanité -13,3% … et les Echos, (+7,1%).

Comment expliquer cette tendance? La crise? Le talent des journalistes? Le talent des propriétaires de journaux? Internet et l’accès en ligne aux infos? Les blogs? Le prix des journaux? Leur mise en page?

Que Libération fasse -20% et que l’Equipe fasse seulement -2,5% donne déjà un indice. Quand on reste dans son créneau on baisse moins. Que les Echos fassent +7% montre que le facteur Internet n’est pas absolu, et que l’argent est un domaine clé. Mais ceci ne donne pas une explication générale.

Alors? Vu l’actionnariat des médias, on se rend bien compte qu’ils sont aux mains des vieux pouvoirs, du vieil argent, de la vieille industrie, des vieux intérêts. Or le monde change à vitesse fulgurante. Les médias sont trop lents. Je ne parle pas ici d’actu, de temps réel, de techno blogs et de "coups". Je parle de substance. Les médias de consensus mou sont mous et sans idée. Donc ils nous ennuient.

Le problème et la solution

Mercredi 24 septembre 2008

Un nouveau projet de loi pour le "renforcement de la propriété intellectuelle" aux Etats-Unis témoigne d’un esprit juridique très créatif. Il s’agit de l’ "Enforcement of Intellectual Property Rights Act"  (EIPRA) actuellement en cours d’examen au Congrès, après avoir été approuvé par le Judiciary Committee du Sénat.

Il s’agit en particulier de mobiliser les ressources budgétaires de l’Etat pour poursuivre toutes infractions au droit de la propriété intellectuelle pour le compte des ayants droit, d’effectuer gracieusement en leur nom toutes les démarches nécessaires aux poursuites pénales et civiles, toujours aux frais du contribuable, de collecter les retours financiers obtenus à l’issue de ces poursuites et de les remettre intégralement aux ayants droit.

Jusqu’à présent, les ayants-droit devaient prendre en charge eux-même leurs frais d’avocats pour plaider leurs causes. L’idée nouvelle est de faire payer les contribuables à cette fin.

Certains disaient jadis:  "L’Etat n’est pas la solution, mais le problème".
Apparemment cette vieille idée libertarienne se trouve de plus en plus en minorité dans le pays le plus libéral.

Argent public

Mercredi 24 septembre 2008

Le virage de l’économie mondiale vers la dérégulation totale s’est opéré en 1979 avec l’arrivée au pouvoir de Mme Thatcher, puis l’année suivante, celle de Ronald Reagan. L’idéologie des Reaganomics pouvait dès lors donner à plein, et le libre-échangisme s’adosser à un marché financier progressivement libéré de tout contrôle.
Des journaux "néo-libéraux" célèbrèrent cette nouvelle ère avec des manchettes exultantes sur "l’instinct animal du capitalisme", enfin libéré, enfin capable de donner la pleine mesure de sa puissance!

Un darwinisme sans pitié, mêlant dans l’arène du monde, les grands félins de la finance, les mastodontes de l’industrie, et d’autres bestioles sans crocs ni griffes, donc destinées à être mangées, pouvait dès lors s’étaler complaisamment à la une des médias, puis peu à peu s’infiltrer dans les politiques publiques du monde.
Que le meilleur gagne! Que les perdants s’aident eux-mêmes!

Moins de trente ans plus tard, il y a vraiment de quoi rire, à se rappeler cette arrogance et ces slogans, quand on voit les navires amiraux de la Big Finance tendre leurs sébilles aux payeurs d’impôts américains.

Ce sont aujourd’hui les moins nantis, les sans crocs, les sans griffes et les sans défense, qui viennent au secours des plus riches d’entre les ultra-capitalistes, et qui donnent de leur poche endettée mille milliards aux "gagnants" darwiniens, roulant jadis dans l’argent facile, et aujourd’hui dans l’argent public.

Frontières électroniques

Mardi 23 septembre 2008

Les associations Asian Law Caucus et Electronic Frontier Foundation viennent de rendre publics des documents internes au Department of Homeland Security, qui contrôle notamment les politiques de contrôle aux postes de frontière des Etats-Unis.
Ces documents, obtenus du gouvernement américain après une action en justice par ces deux associations, en vertu du Freedom of Information Act, révèlent un renforcement des possibilités de contrôle de toutes les informations écrites et électroniques transportées par les voyageurs, quels qu’ils soient.
La copie systématique intégrale de tous les documents en possession est considérée comme parfaitement légitime, même en l’absence de la moindr suspicion précise. Elle est laissée à l’appréciation des douaniers et autres policiers des frontières.

Désormais, de plus en plus de firmes européennes, conscientes du risque de voir copiés leurs fichiers, sensibles ou non, à la frontière des Etats-Unis, donnent à leurs employés des ordinateurs portables "USA-proof"", c’est-à-dire entièrement vierges. Ces ordinateurs sont par ailleurs équipés de certains systèmes de cryptage qui permettent de récupérer les fichiers nécessaires au travail par Internet, sous forme évidemment puissamment cryptée.

Voir
http://www.privacydigest.com/
http://www.eff.org/press/archives/2008/09/23

Synthèse manichéenne

Mardi 23 septembre 2008

De même que le conscient peut se demander: "Pourquoi règne cet épouvantable conflit entre le bien et le mal?", de même l’inconscient peut répondre: "Regarde les choses de près; ces deux pôles sont nécessaires l’un à l’autre et solidaires; dans le meilleur, oui, précisément dans ce que le bien a de meilleur, se cache le germe du mal; et au demeurant rien n’est si mauvais qu’il ne puisse en découler un bien."
C.G. Jung. Dialectique du Moi et de l’inconscient

Mon commentaire: Les manichéens, les gnostiques et beaucoup de leurs lointains disciples offrent le spectacle d’une vision très tranchée du monde, sur nombre de questions, comme celles du bien et du mal, mais aussi celle de la liberté et de la nécessité. Il y a aussi, dans l’histoire des idées, une série de penseurs moins dichotomiques et plus intégrateurs, plus synthétiques et  moins antinomiques.

Question: la coupure enter les manichéens et les amateurs de grandes synthèses est -elle elle-même manichéenne, ou bien est-elle susceptible d’une certaine synthèse?

Gee!

Mardi 23 septembre 2008

Gee! 
Google et T-Mobile annoncent que le premier téléphone cellulaire équipé du système d’exploitation Android de Google, appelé G1, sortira le 22 octobre, pour un prix de 179$ , soit 20$ de moins que le iPhone.
L’objet G1 offre aussi la navigation GPS et un lecteur MP3 plus quelques autres gadgets.

Gee! Je veux un G1!

Intérêt général, intérêt universel et intérêt mondial

Lundi 22 septembre 2008

Il y  a quelque temps, lors d’un débat avec des députés de l’Assemblée nationale où j’évoquais la difficulté de définir "l’intérêt général" en matière de propriété intellectuelle ou sur des questions de régulation de la société de l’information, je me suis vu répliquer: "Mais Monsieur Quéau, l’intérêt général c’est nous, les élus !"

Cela avait un petit côté Louis XIV, dans le genre: "L’Etat c’est moi !" , mais la revendication par la classe politique de la définition et de la défense de l’intérêt général, bien que justifiée du point de vue de ce qu’on appelle "démocratie", appelle un certain nombre de questions:

- Quel est le rôle du philosophe, de l’intellectuel , du journaliste, du curé, du rabbin, de l’imam ou du chauffeur de taxi en matière d’intérêt général?
- Que se passe-t-il si un pays du Nord décide par l’intermédiaire de ses députés que son intérêt général c’est de protéger fortement la propriété intellectuelle, et qu’un pays du Sud décide, également par la voix de ses députés, que le renforcement de la propriété intellectuelle est objectivement nuisible à ses intérêts?
- Peut-on supputer qu’il est possible de définir un intérêt général au niveau mondial? Si oui, comment ? Qui doit ensuite le mettre en pratique et le défendre?
- Question subsidiaire : comment l’appeler? Intérêt général? universel? mondial?

"Intérêt général" me paraît difficile à justifier, car la place est déjà prise au niveau national: si deux intérêt généraux nationaux se contredisent, c’est que ces deux intérêts ne sont pas assez généraux… Il faudrait alors appeler ce méta-intérêt général "l’intérêt général général" ou "l’intérêt général généralau niveau mondial", mais je trouve la formule un peu lourde. Les "au niveau de" fatiguent l’oreille…

"Intérêt universel" ne manque pas d’allure, mais quid des martiens, ou plus concrètement des générations futures? Sommes-nous bien sûrs de pouvoir définir aujourd’hui l’intérêt universel de l’humanité de demain?

"Intérêt mondial" me paraît assez percutant. Pourquoi? On parle bien de Banque mondiale, ou d’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle. Ces appellations ne sont pas innocentes. Notez bien qu’elles évitent le mot "international". Ce mot, dont on sait qu’il est dû à Bentham, serait-il déjà dévalué ? Je crois que l’idée d’un "intérêt mondial" va de soi, puisque les banquiers le connaissent bien. Ils connaissent les valeurs sûres, et qui durent.

Est-ce que l’intérêt mondial exclut les intérêts de l’individu ? Je ne le pense pas. L’intérêt de l’individu est évidemment intrinsèquement lié à l’intérêt mondial. Le fascisme nous a montré que vouloir restreindre l’intérêt de l’individu au nom de l’intérêt national conduisait à la catastrophe. Réciproquement, il est dans l’intérêt bien compris de l’individu que puisse se définir un intérêt mondial bien compris.

On peut inventer d’autres solutions verbales. Dans un récent livre, Armand Mattelard parle de l’émergence d’une "société globalitaire". Il fait là référence à la montée des sociétés de surveillance, de contrôle et de suspicion.
Alors, intérêt globalitaire ? Brrrrr.

Ce ne sont que des querelles de mots, bien sûr. Mais je crois l’exercice utile. Commencer par définir notre vrai objectif ,  et puis lui donner un nom. Ce n’est pas grand chose, et pourtant déjà beaucoup.

Logique de l’abîme

Dimanche 21 septembre 2008

La récente crise du système financier soulève, entre autres, la question de la régulation de ces énormes assemblages d’intérêts croisés. Ce ne sont pas les règles prudentielles qui manquent dans le monde bancaire. Des accords internationaux comme ceux de "Bâle II" sont censés permettre d’encadrer et de surveiller le système avec le ratio Cooke ou le ratio McDonough, tout en s’appuyant sur les agences de notation, dont on sait qu’elles ont pour clients les banques, et qu’elles sont donc juge et partie.
Mais ces règles et ces accords, ces contrôles et ces évaluations, il faut des gens compétents pour les effectuer. Or les contrôleurs et les régulateurs gagnent beaucoup moins que ceux qu’ils sont chargés de contrôler. Disons, pour fixer les idées, que les fonctionnaires ou les régulateurs chargés de l’intérêt général ont des salaires à 5 chiffres. Ceux qu’ils contrôlent ont des revenus à 7, 8, ou 9 chiffres, et pour certains bien plus…
La motivation des contrôleurs, si on la mesure par le salaire, est donc sans doute moindre que celle des contrôlés. Ou, dit autrement, les meilleurs spécialistes techniques et les plus habiles des financiers sont sans doute plus attirés par les salaires exorbitants et les primes mirobolantes des contrôlés, que par les maigres émoluments des contrôleurs.
Certains observateurs réclament donc une augmentation très considérable du salaire des agents de régulation, pour les mettre à niveau de leurs vis-à-vis contrôlés.

On pourrait sans peine généraliser cette idée. Il faudrait en bonne logique multiplier le salaire des douaniers par 1000 ou 10.000 pour les motiver davantage à la lutte contre le traffic de drogue.  Il faudrait aussi multiplier par un facteur x ou y le salaire des ministres pour les rendre encore plus intègres, etc…

Cette charge supplémentaire pourra aisément être supporté par les impôts du bon peuple, qui place ses économies dans des banques malmenées. Qu’est-ce qu’il vaut mieux, en effet? Perdre un peu d’argent en venant au secours du système, ou risquer de tout perdre, en le laissant aller à l’abîme, de par sa propre logique?

Bientôt les ordinateurs portables fouillés à la douane?

Jeudi 18 septembre 2008

Les associations "Electronic Frontier Foundation" (EFF) et "Public Knowledge" viennent de déposer plainte contre le Délégué des Etats-Unis au Commerce (US Trade Representative) pour refus de communication d’un nouveau projet d’accord international pour la lutte contre la contre-façon: l’ Anti-Counterfeiting Trade Agreement (ACTA).
Ce projet d’accord serait actuellement dans une phase de négociation secrète. Les pays impliqués seraient, selon EFF, les Etats-Unis, le Canada, l’Union européenne, la Suisse, le Japon, la République de Corée, Singapour, l’Australie, la Nouvelle Zélande, le Mexique, la Jordanie, le Maroc et les Emirats arabes unis.
Le texte de l’accord demeure secret, mais des fuites ont permis d’en analyser le contenu. Gwen Hinze de l’EFF a déclaré que ce nouvel accord posait de graves dangers pour les libertés publiques, en permettant notamment aux autorités des postes frontières et aux douanes d’analyser le contenu des ordinateurs portables, ou de tous systèmes électroniques, par exemple pour y chercher des fichiers illégalement chargés. L’accord permettrait également de durcir le contrôle sur les fournisseurs d’accès internet, en exigeant d’eux une surveillance accrue des fichiers téléchargés par leurs clients.

Cette semaine EFF et Public Knowledge se sont joints à plus d’une centaine d’associations dans le monde pour réclamer une divulgation publique du projet ACTA, vu l’impact éventuel de ce texte sur la législation internationale, et les nouvelles menaces qu’il semble faire planer sur les libertés des personnes et sur le respect de leur vie privée.

Pour en savoir plus sur ACTA: http://www.eff.org/issues/acta/
Pour accéder au texte "fuité":
http://wikileaks.org/wiki/G8_plurilateral_intellectual_property_trade_agreement_discussion_paper
Pour un papier plus analytique sur le sujet:
http://www.ip-watch.org/weblog/index.php?p=1071

Transparence et porosité

Mercredi 17 septembre 2008

L’affaire du piratage récent de la boite email personnelle de Sarah Palin est assez piquante parce qu’il était de notoriété publique que l’actuelle Gouverneure de l’Alaska, et vraisemblablement future 2ème personnage "le plus puissant du monde", était réputée utiliser des adresses emails privées comme gov.palin@yahoo.com ou encore gov.sarah@yahoo.com pour éviter que ses messages soient archivés officiellement, comme la loi américaine l’y oblige. L’existence de ces adresses semblent avoir été prouvées puisqu’elles ont été dévoilées publiquement. Elles sont maintenant "détruites", dit-on,  ce qui est techniquement presque impossible, puisque d’autres lois obligent les FAI à conserver pendant de longues périodes les courriels échangés…

Le FBI et les  "services secrets" se sont emparés de l’affaire. Ceci ajoute une nouvelle couche de piquant, parce que ces services ont par ailleurs toute latitude légale, depuis l’adoption de l’ USA Patriot Act (1) pour espionner toutes sortes de communications,  électroniques ou non. Ainsi, afin de protéger la confidentialité des messages d’une personne donnée, confidentialité apparemment fort poreuse, et d’ailleurs jugée illégale par certains au nom de la transparence nécessaire des affaires publiques,  les "services" vont pouvoir briser la confidentialité des messages de nombreuses autres personnes.

(1)Le USA PATRIOT Act  signifie Uniting and Strengthening America by Providing Appropriate Tools Required to Intercept and Obstruct Terrorism Act ou en français Loi pour unir et renforcer l’Amérique en fournissant les outils appropriés pour déceler et contrer le terrorisme. Voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Patriot_Act

Paquet Télécom

Mardi 16 septembre 2008

Le retour des députés sur les bancs du Parlement européen commence en fanfare avec la révision des cinq directives européennes relatives aux télécommunications, mieux connue sous le nom de "Paquet Télécom". Le vote en première lecture et en plénière de ce paquet se tiendra le mardi 23 septembre. La date limite de dépôt des amendements pour le vote en plénière était fixée au mercredi 17 septembre à 12h00. Dépéchez-vous, il ne reste que quelques minutes…

Parmi les amendements qui n’ont pas oublié d’être posés à temps, notons par exemple l’amendement 134 à la Directive 2002/58/EC, qui demande que les Etats membres permettent  d’installer en toute liberté tout matériel ou tout logiciel nécessaires pour le besoin de la détection, de l’interception ou de la prévention des atteintes aux droits de propriété intellectuelle par les utilisateurs des réseaux. Décryptage: si l’amendement passe, les industries de "contenus" pourront espionner en toute liberté et par tous les moyens possibles vos ordinateurs personnels ou vos téléchargements et autres courriels…

Notons également l’amendement 30 à la même directive, qui demande que les adresses IP ne soient pas nécessairement considérées comme des "données personnelles".  Décryptage: si les adresses IP ne sont plus des "données personnelles", les protections que l’Union européenne offre en ce domaine ne s’appliquent plus. De puissants groupes d’intérêt pourront alors utiliser à toutes fins utiles les adresses IP de personnes qu’ils estiment contrevenir à leurs intérêts. Ils pourront faire circuler ces adresses auprès de différentes officines, les placer sur des listes noires, etc…

A tous les citoyens européens qui lisent ce blog, je rappelle qu’ils ont élu un député européen les représentant au parlement. Il est possible d’envoyer à ce député des courriels exprimant votre opinion sur ces amendements et bien d’autres, avant le 23 septembre.

Cf. http://www.laquadrature.net/wiki/Telecoms_Package_Plenary_Amendments#Amendment_30_–
http://www.laquadrature.net/wiki/Telecoms_Package_Plenary_Amendments#Amendment_134_–

Terrorisme et virtualité

Lundi 15 septembre 2008

Dans une présentation donnée la semaine dernière à la  Conference "Director of National Intelligence Open Source"(1) à Washington, le Dr. Dwight Toavs, professeur à l’Université de la défense nationale du Pentagone, a fait part de ses réflexions sur l’usage possible de jeux en ligne pour préparer des attaques terroristes.

L’idée est la suivante. Comme désormais le contrôle du traffic Internet est de plus en plus systématique et poussé, grâce aux puissants efforts d’agences de surveillance comme la NSA, recherchant les conversations suspectes, et analysant sémantiquement les courriels, les chercheurs du Pentagone ont en déduit que des terroristes préparant leurs attaques auraient intérêt à recourir à d’autres méthodes de communication, plus difficiles à déceler. L’une de ces méthodes pourrait être d’utiliser des jeux en lignes du type World of Warcraft. En effet ces jeux sont globaux, facilement accessibles, les conversations entre joueurs sont essentiellement focalisées sur un jargon guerrier pouvant cacher des mots codes pour de véritables attaques. Enfin, comme il y a un grand nombre de joueurs, il est pratiquement impossible de détecter les conversations d’un groupe de véritables terroristes parmi les millions de conversations plus ludiques. Un exemple est donné de la préparation d’une attaque nucléaire de la Maison Blanche avec une arme nucléaire ou une "bombe sale",  à l’aide de schémas empruntés à WOW et simulant simplement mais avec réalisme une carte de Washington DC. On peut voir de telles cartes ici: http://blog.wired.com/defense/2008/09/world-of-warcra.html

L’une des conclusions implicites de cette analyse est que les autorités concernées par le contre-espionnage et le contre-terrorisme devraient s’efforcer de planter des moles et introduire des agents dans tous les jeux en lignes. 

Il y a un élément vraiment comique (dans le genre délirant) dans cette "analyse", qui me paraît suffisamment évident pour ne pas insister. Mais il y a aussi un élément qui l’est beaucoup moins, qui révèle par une sorte de lapsus un peu de ce qui est en train de se passer sous nos yeux. Le seul fait que l’on puisse formuler de telles hypothèses dans des lieux aussi "stratégiques" de réflexion indique deux choses préoccupantes:

- le contrôle effectif du traffic Internet global est effectivement poussé à un point tel, et il est apparemment si puissant,  que les autorités concernées ne doutent plus de leur capacité à l’analyser avec efficacité. Elles sont donc passé à l’étape suivante, et en sont à chercher quelles pourraient bien être les futures failles de la surveillance. Parmi celles-ci, les nouvelles catacombes du jeu virtuel.

- la recherche d’un contrôle total des informations et des contenus, projet effectivement mis en oeuvre, porte en lui-même des germes terrifiants. Parmi ceux-ci, la fin de l’esprit critique. Ce déploiement sans réserve d’une pensée obsessionnelle, ostensiblement drapée dans la dignité de prétextes vitaux, fait preuve d’une absence corrélative d’esprit de finesse et de synthèse, de pensée critique, et tout simplement d’ironie envers soi-même. Là me paraît être le plus mauvais signe de ce qui se prépare.

 

(1) http://www.dniopensource.org/

Toile et mouches

Dimanche 14 septembre 2008

Le fameux Tim Berners-Lee, anobli par la reine d’Angleterre pour avoir créé au CERN le WWW,  vient de déclarer à la BBC qu’il était de plus en plus inquiet de la manière dont Internet pouvait diffuser de la désinformation. Il propose, pour lutter contre cette dérive, d’imaginer un système d’étiquettes ou de "labels" qui seraient attribués aux sites web en fonction de leur crédibilité. Comme il serait impossible de centraliser ou d’unifier ce système de notation, il propose aussi de multiplier les futures organisations de notations, afin de disposer de plusieurs méthodes d’évaluation indépendantes: "I’d be interested in different organisations labelling websites in different ways", dit-il.

Il y a plusieurs manières de réagir à ce type d’idées. Soit on peut se réjouir: enfin on aura un internet bien propre sur lui, où les méchants seront étiquetés de façon ad hoc. Soit on peut en voir le côté parfaitement naïf, à ce stade du moins, et supputer à loisir les manières de détourner le système, s’il venait à voir le jour. Soit on peut frémir de rage (ou de peur) devant cette nouvelle avancée possible du CyberLéviathan, concoctée aimablement par l’un des concepteur initiaux du web, sous couvert de partir en guerre contre les fausses rumeurs. Soit, enfin, on peut  l’interpréter comme le signal candide, le lapsus révélateur, et l’aveu implicite de ce que sera l’inévitable évolution de la Toile, à coup d’IPv6, de Googolisation, et de surveillance totale de tous les usages et de tous les contenus.

Je crois assez en cette dernière interprétation. Je n’en veux pour preuve que l’information parue dans le Guardian, selon laquelle la police britannique est désormais capable d’enregistrer 50 millions de plaques d’immatriculation par jour dans les rues de Londres et d’autres villes, à l’aide de caméras de surveillance du traffic automobile. Ces données stockées pendant 5 ans permettent de reconstruire précisément les trajets habituels ou non habituels de tous les automobilistes. Simon Davies, directeur de Privacy International, a déclaré, hier, que cela donnerait à la police "des pouvoirs extraordinaires de surveillance". Il ajoute aussi que "c’est sans doute l’une des plus riches réserves de données imaginables". ("This is possibly one of the most valuable reserves of data imaginable.").
Là aussi, notons le lapsus révélateur, ou l’indication inconsciente par l’un des meilleurs militants de la défense de la vie privée, qui bien malgré lui sans doute, reconnaît la "valeur" incommensurable de ces données. A mon sens ce lapsus indique que c’est bien dans cette direction que la cyber civilisation s’engouffre.

Ces lapsus à répétition suggèrent que se développe un sentiment d’inévitabilité, d’inéluctabilité dans l’évolution à long terme d’Internet, et plus généralement de la société mondiale d’information. Tout se passe comme si les forces globales qui bâtissent le Cyber Léviathan, n’avaient en face d’elles que très peu de résistances globales pour les remettre en question. La Toile et ses araignées musclées n’ont que faire des milliards de mouches que nous sommes.

Du singulier et de l’universel

Vendredi 12 septembre 2008

Dans un article intitulé: Pour une religion de la "paix perpétuelle", (Le Monde du 12/09/08), Abdelwahab Meddeb conclut qu’il faut "dépasser la religion particulière", pour faire émerger un "sujet post-islamique, un sujet post-chrétien et un sujet post-juif". Il considère que c’est dans l’étape du "post" que l’on pourra enfin viser "la religion première".

Nonobstant la référence kantienne du titre de l’article à un projet de "paix perpétuelle" entre les nations, il me semble que cette glorification du "post", quoique louable dans son désir de "dépassement", montre surtout un conformisme à l’idée improuvable qu’il y a bien une "post-modernité", et qu’il pourrait donc en découler une "post-religion".

Personnellement je n’y crois pas. Je crois que la post-modernité, bien qu’appelée ainsi de toute part, n’existe pas encore, et qu’elle n’existera peut-être jamais. Les philosophes qui se réclament de la post-modernité n’ont pas prouvé que la période contemporaine avait effectivement éradiqué, disons, les Temps modernes. Je fais pour ma part l’observation que les Temps modernes continuent sous nos yeux, et que loin d’avoir amorçé leur mutation en des Temps post-modernes, ils n’ont fait qu’aggraver leurs défauts intrinsèques, sans pour autant compenser ce durcissement, pourtant évitable, par quelques nouvelles "Lumières".

Quoiqu’il en soit, je trouve parfaitement vain, même si cela part d’une bonne intention, de réclamer l’avènement d’une "post-religion", qui serait une redécouverte d’une "religion première". D’une part, ces trois religions citées dans l’article n’épuisent pas tout le religieux. D’autre part, elles sont toutes profondément uniques, singulières. De cette diversité et de cette singularité du fait religieux nous n’avons pas encore tiré toute la moelle. Avant de prétendre inventer une nouvelle religion, fut-elle "post" et "première" (ce qui est contradictoire dans les termes, et aussi en essence…), il vaudrait mieux nous concentrer sur l’analyse structurale de ce que ces religions apportent de singulier, et d’universel.

Libres jeux

Lundi 8 septembre 2008

A la conference TechCrunch50 qui a lieu en ce moment à San Francisco, on annonce la "sortie" de cinq nouveaux mondes virtuels:
Hangout Industries: un environnement 3D en ligne où les 16-24 ans peuvent créer des liens sociaux et se partager collectivement l’usage de leurs médias.
Tonchidot: un monde que l’on pourrait qualifier de monde à réalité augmentée, mélangeant réel et virtuel.
Grockit: un jeu en ligne multi-joueurs et massivement parallèle.
PlaYce: un espace de jeu global, qui permet de naviguer en 3D entre toutes sortes de mondes virtuels et de plate-formes d’interaction sociale.
Shattered Reality Interactive: un jeu en ligne multi-joueurs et massivement parallèle.qui a la particularité de voir l’évolution du jeu et ses extensiosn futures décidées par les joueurs eux-mêmes.

On est certes surpris du dynamisme continué de l’industrie du jeu en ligne, et pourtant une certaine lassitiude nous prend. Du déjà vu ! se dit-on, du déjà entendu ! Pas d’innovations fracassantes. Les idées radicales manquent semble-t-il. Des raffinements à la marge se font, mais pas de vraies avancées.

Le problème est grave. Ce qui manque aux jeux, c’est la réalité même. Les jeux ne sont en effet (par définition) que des jeux. Or c’est la réalité qui est la nouvelle frontière, non le jeu.
Einstein disait avec un ton maussade, contre Heisenberg, "Dieu ne joue pas aux dés".
Qu’on pardonne mon impudence, mais je crois qu’Einstein a tort. Dieu est aussi un joueur, un grand joueur devant l’éternel. Il ne joue peut-être pas aux dés, mais avec notre liberté.

Faute d’avoir compris cela, l’industrie mondiale du jeu virtuel nous fatigue de ses demi-succès, répétitifs.
La prochaine révolution du jeu devra nous rendre la liberté que les fatalistes et les prédestinationistes nous avaient confiquée.

La refondation d’Internet

Dimanche 7 septembre 2008

Le 9 septembre s’ouvre à Paris la conférence i2010 consacrée aux évolutions à long terme d’Internet (horizon 2010/2015). La session consacrée à l’Internet du futur est introduite de cette manière:
"Il s’agit de concevoir les bases algorithmiques et architecturales nouvelles des réseaux et services de communications qui permettront de corriger les faiblesses structurelles connues de l’Internet, notamment dans le domaine de la sécurité, de la qualité de service, de la mobilité, de l’interconnexion avec le monde physique à travers les réseaux de capteurs, ou encore du temps réel, faiblesses qui font dire à une partie de la communauté scientifique que l’Internet actuel n’est pas en mesure de répondre aux défis du futur proche."

En gros, on se propose de réfléchir à des réformes structurelles, en prenant surtout en compte le domaine de la sécurité et de la mobilité.

Parmi les sujets possibles: la création d’un nouveau protocole (TCP/IP apparaissant complètement dépassé), la conception de types de routeurs complètement nouveaux, le développement d’applications s’appuyant sur le traitement partagé entre de nombreuses stations de travail, la meilleure gestion collective de la bande passante, l’analyse plus fine du contenu non seulement en "informations" mais surtout en "connaissances" des documents présents sur la Toile (web sémantique), une meilleure prise en compte du contexte personnel de l’utilisation d’Internet par chaque internaute (personnalisation des profils de navigation, et de mise en relation ), un développement des interactions avec le monde "réel" par l’intermédiaires de toutes sortes de capteurs physiques présents partout, par milliards, sous forme de puces RFID ou de récepteurs GPS, ou tout autre sorte de capteurs personnalisés.

Les ambitions sont donc grandes. Il s’agit tout simplement de "refonder" Internet avancent même certains…

Le mot "fondation" a un petit air romain qui ne manque pas de grandeur. Mais justement, si l’on prend Rome comme référence, il manque quelque chose d’important à Internet, et qui ne manquait pas aux Romains: un sens de la "virtus" et de la "res publica", une certaine idée de la vertu et de la "chose publique". La (re)fondation d’un empire a moins besoin de technique que d’une philosophie et d’une politique. C’est comme cela qu’on fonde des empires durables. Or il me semble que le discours sur la refondation d’Internet, le discours "politique" au sens fort du mot, est assez absent parmi tous ces ingénieurs et ces développeurs.

Parmi les questions de refondation, on aimerait pouvoir ajouter quelques autres sujets (qui fâchent): qui contrôle les monopoles structurels (réseaux, normes, logiciels)? Qui évalue la fragilité intrinsèque du réseau (attaques contre la vie privée, surveillance généralisée, cybercriminalité)? Qui garantit les "droits humains" sur Internet ? Qui promeut une meilleure "justice sociale" sur cet immense espace de non-droit?

Sur ces questions, i2010 se tait.

De la haine et de l’amour

Lundi 1 septembre 2008

La sortie de Chrome, le nouveau navigateur de Google anime les esprits. Parmi les commentaires, sur le mode ironique bien sûr, certains n’hésitent pas à parler de leur "haine" pour Microsoft, et de leur "amour" pour Chrome (alors même qu’ils avouent ne pas l’avoir encore testé…).
Pourquoi tant de haine? Pourquoi tant d’amour?
Pour ce qui est de la haine, on peut sans doute se passer de répondre, ou simplement renvoyer vers les combats anti-trust de la Commission européenne, largement documentés. Pour ce qui est de l’amour, on avance par exemple que le navigateur Chrome permettra de se passer de la "couche Windows".
Je ne vois pas qu’un amour aussi aveugle soit justifié, si on se contente de voir un monopole remplacé par un autre. La puissance organisatrice et sans rivale de Google pose autant de questions, sinon plus, que celle dont Microsoft nous a donné l’exemple ces dernières décennies.

A mon humble avis, l’impact sociétal d’une googolisation de la Toile, et d’un certain nombre d’applications connexes, sera en fait bien plus considérable que celui de la main-mise de MS sur l’univers PC. En effet, MS en était resté à la tentative de contrôle des systèmes d’exploitation de l’information. Google s’attaque à l’essence même de la société de l’information: l’information elle-même, et le traitement de son contenu.