
Pour préciser un peu l’intention de l’article précédent ( »Dieu et le dé »), voici un extrait d’un appel à la nation du Président Eisenhower en 1953: « La lutte dans laquelle la liberté est engagée est à proprement parler une lutte totale et universelle (…) C’est une lutte politique. C’est une lutte scientifique. (…) C’est une lutte intellectuelle. (…) C’est une lutte spirituelle. (…) Car cette lutte globale, au sens le plus profond, n’a comme enjeu ni la terre, ni la nourriture, ni le pouvoir, mais l’âme même de l’homme. » (1)
Ce combat qui se mène dans l’âme même de l’homme, selon Eisenhower (2), il est intéressant de rappeler la manière dont il est perçu dans la culture protestante. On se souvient que Luther a longuement disserté sur le « serf-arbitre » de l’homme, contre le libre arbitre défendu par Erasme, et que pour Calvin lui aussi, « nous sommes serfs » (3). Pour les Protestants, Dieu est un maître absolu qui nous assigne sans recours, et sans justification, soit la vie éternelle, soit l’éternelle damnation. La servitude dans laquelle tous les hommes sont plongés est radicale. Les « élus » choisis par Dieu renoncent ipso facto à l’idée d’une miséricorde universelle, et devant l’incompréhensibilité de leur propre prédestination, ils font aussi le sacrifice de leur propre raison, définitivement dévaluée. De plus, ils acceptent la perspective d’un ordre du monde entièrement déterminé par Dieu, habité par des créatures privées de libre arbitre et de libre volonté.
Le point important que je voudrais souligner à nouveau, c’est qu’il y a une contradiction formelle entre l’ethos de la « liberté » qui est proclamé dans tel ou tel pays, et la théologie de l’asservissement de l’homme, de sa prédestination, dans la culture protestante.Je pense que ces réflexions peuvent apporter un éclairage complémentaire sur certains des soubresauts de l’actualité.
(1) in M. Dyer. The Weapon on the Wall. Rethinking psychological warfare. The Johns Hopkins Press, 1959, cit. in A. Mattelart. La globalisation de la surveillance, 2008
(2) Voir « Dwight D. Eisenhower » sur Wikipedia (http://en.wikipedia.org/wiki/Dwight_D._Eisenhower): Eisenhower’s family originally belonged to the local River Brethren sect of the Mennonites. However, when Ike was five years old, his parents became followers of the WatchTower Society, whose members later took the name Jehovah’s Witnesses. The Eisenhower home served as the local WatchTower meeting Hall from 1896 to 1915, when Eisenhower’s father stopped regularly associating due to the WatchTower’s failed prophesies that Armageddon would occur in October 1914 and 1915. Ike’s father received a WatchTower funeral when he died in the 1940s. Ike’s mother continued as an active Jehovah’s Witness until her death. Ike and his brothers also stopped associating regularly after 1915. Ike enjoyed a close relationship with his mother throughout their lifetimes, and he even used a WatchTower printed Bible for his second Presidential Inauguration. In later years, Eisenhower was baptized, confirmed, and became a communicant in the Presbyterian church in a single ceremony on February 1, 1953, just weeks after his first inauguration as president. In his retirement years, he was a member of the Gettysburg Presbyterian Church in Gettysburg, Pennsylvania.
(3) L’institution chrétienne, III,14,14