Archive pour novembre 2008

Décroissance

Vendredi 28 novembre 2008

En temps de crise, il est bon de remplir son carquois de flèches neuves, ou même un peu usagées. Maintenant que les esprits commencent à s’habituer à l’idée que le paradigme de la "croissance" (avec ce qui s’ensuit: consommation, gaspillage, épuisement des ressources, inégalités sociales) trouvera rapidement ses limites (pic pétrolier, pollution globale, surconsommation à crédit, fracture hémisphérique du monde ), on peut se mettre à revisiter quelques idées trop vite écartées.
Le paradigme de  la "décroissance" dû à l’économiste Nicholas Georgescu-Roegen fait partie de ces bonnes idées un peu trop en avance sur leur temps. Dans son livre principal, The Entropy law and the Economic Process, il estime que « la thermodynamique et la biologie sont les flambeaux indispensables pour éclairer le processus économique (…) la thermodynamique parce qu’elle nous démontre que les ressources naturelles s’épuisent irrévocablement, la biologie parce qu’elle nous révèle la vraie nature du processus économique » (voir l’article à son nom sur Wikipédia pour plus de détails).
Il en déduit une vision profondément pessimiste de l’avenir, nous incitant par exemple à réduire considérablement la population mondiale pour que sa survie soit possible sur la base d’une agriculture biologique.

Je pense que l’idée de décroissance a des mérites réels, notamment pour nous aider à conceptualiser le fameux virage paradigmatique nécessaire à l’outre-modernité. Mais je pense aussi que Nicholas Georgescu-Roegen ne cerne pas tout le problème. D’abord son pessimisme l’incite à un malthusianisme qui ne pourrait que s’accompagner de très violents soubresauts, dans une planète étrécie qui va gaillardement dépasser les 10 milliards de citoyens planétaires en 2050.
Ensuite, je crois que la thermodynamique et la biologie ne suffisent pas à fonder une image pertinente de l’homme et de la société. Enfin, un projet de "décroissance" a assez peu de valeur enthousiasmante. On voit mal Obama dire: "Yes, we can… ungrow !". Il faut donc certes "décroître" sous un certain rapport, pour répondre aux exigences générales de la thermodynamique, mais l’homme a besoin aussi de continuer à "croître", sous un autre rapport. Quel est ce rapport neuf, où nous pourrons créer de la croissance, donc de l’espoir, donc du vivre-ensemble? Je pense qu’il se situe dans les domaines qui échappent à la thermodynamique: la pensée, la création, l’invention, la recherche, l’éducation, mais aussi le la santé, l’art de vivre, le temps libre, le rire, l’amitié, les liens humains (qui rassemblent), la diversité (qui enrichit par la différence, la bigarrure, le métissage).
Bref, l’outre-économie d’une outre-modernité ne sera pas seulement sagement encline à éviter le trou noir entropique qui menace la planète, elle sera aussi constructrice de valeurs d’une nouvelle croissance, qui n’auront rien, mais alors absolument rien à voir avec ce que les Temps modernes ont laissé se développer, sous le nom de capitalisme. Le mot capital vient du latin caput, la tête, le principal. Une partition s’en déduit nécessairement entre la tête (le principal) et les membres (l’accessoire). C’est cette partition, cette coupure qui est aujourd’hui caduque. On ne coupe pas un cerveau ou une âme en deux. On ne tranche pas les doigts de la main du pianiste. L’humanité demain ne sera pas coupée en deux, comme par un "axe", elle sera unie et diverse, comme des milliards de pensées.

Paradiso

Jeudi 27 novembre 2008

Les choses changent, disions-nous. La plaque tectonique est en branle. A titre d’exemple, je viens de lire dans un document officiel de la Commission européenne, "ICT for a sustainable future", établi récemment dans le cadre du projet Paradiso, la phrase suivante:
"Les leaders politiques sonts lents à se préoccuper du futur et des problèmes du long terme, ils ont une tendance aux blocages, ils sont réticents à suivre les révolutions, ou à soutenir les changements de paradigme, ils ne veulent pas se trouver en position d’annoncer des mauvaises nouvelles ou des décisions qui ne correspondent pas aux seuls besoins spécifiques de leurs concitoyens, ils évitent les politiques qui requièrent des investissements importants et non prévus, ils sont entourés par des lobbies industriels et financiers qui limitent leur capacité à initier des changements, etc…"

Nous voilà prévenus. Nous le savions sans doute déjà. Mais voilà que les eurocrates de Bruxelles mettent les points sur les i, et tancent le politique, et combien vertement. Est-ce la mort annoncée du politique, et le pouvoir annoncé de l’eurocratie? Non, sûrement pas. Mais l’outre-modernité sera l’affaire d’une nouvelle génération politique qui se préoccupera en priorité du long terme, et non du blitz-bling, qui cherchera à débloquer les énergies, qui s’intéressera aux nouveaux paradigmes, qui aura du courage pour dire la vérité nécessaire à leur sujet, qui saura mobiliser des fonds importants pour soutenir les changements de cap, qui mettra une fin aux pressions des groupes d’intérêts particuliers, pour se consacrer au seul intérêt général.

Voir http://www.paradiso-fp7.eu/

Outre-modernité

Mardi 25 novembre 2008





On lit ici et là des affirmations sur la croissance exponentielle des informations dans notre soi-disant "société de la connaissance". Par exemple, voici un extrait brut de décoffrage pris dans la littérature prospective sur les "tendances globales": "Dans les 10 ans qui viennent, l’Humanité va globalement acquérir autant de connaissances nouvelles qu’elle n’en a acquis depuis l’origine de l’Homme. Dix années vont suffire à l’Homme pour parcourir, dans les domaines de la connaissance, autant de chemin que la totalité de celui parcouru par tous ses aïeux depuis l’origine des temps". Sic. Complètement sic.

On ne peut que s’étonner d’une telle naïveté dans l’expression, et plus encore dans l’analyse. Peut-on raisonnablement croire que "l’Humanité" va ainsi doubler en dix ans son capital cognitif? J’attends avec impatience les Platon, Aristote et Kant  v2.0 qui vont ainsi émerger, d’ici 2018, montre en main.

En fait, on n’a même plus envie de rire ni de faire de l’ironie. Les bras nous en tombent. On a plutôt envie de comprendre pourquoi les spécialistes autoproclamés de la prospective peuvent s’aveugler ainsi. Aveuglés? Sont-ils d’ailleurs sincères, ces littérateurs à gage, ou ne font-ils que vendre leur idéologie, par facilité ou par lucre simple?

Dans le cadre d’un simple blog, artisanal,  on ne peut évidemment pas s’attaquer à tous les moulins à vent en maraude. Mais je voudrais faire un lien entre cette myopie prospective et la crise mondiale profonde, déstructurante, à laquelle nous assistons. Crise non pas seulement financière et économique, mais évidemment politique (voir l’implosion de la gouvernance mondiale), culturelle (la confusion, la perte du sens), mais aussi écologique et générationnelle (la fracture des générations, l’oubli du futur).

Nous vivons dans une société qui prétend baigner dans l’information et qui permet (et récompense) la désinformation et même le mensonge pour quelques uns, et encourage l’ignorance pour les autres (la masse). Ici, on peut déclencher des guerres sur la base de purs mensonges. Là, on peut annoncer des "décisions" de mettre un terme aux paradis fiscaux, dans un contexte gravissime de crise mondiale, et puis pshitt! Ailleurs, le martelage idéologique continue sans relâche. Ailleurs encore, de flagrantes contre-vérités sont débités quotidiennement à des populations apparemment soumises, et ravies de remplir leurs oreilles de sornettes. Comment cela est-il donc possible? Mais que font les médias? Ils sont sans doute sous contrôle, dit-on.
Que fait Internet? Participe-t-il à la curée? Il y a tout sur Internet, le pire, le médiocre, l’assez bon et le meilleur. Mais où est le meilleur? Que répond Google à "best sites in the world"?
Alors comment est-il possible qu’une "société de l’information" permette tant de mensonges d’un côté et tant d’ignorances de l’autre?
A cette question, on propose deux lignes de réponses possibles, qu’il conviendrait de développer dans un autre cadre. Il y a d’abord les explications structurelles: les "pouvoirs" font-ils tout ce qu’ils "peuvent" pour lutter contre l’ignorance, ou ont-ils un intérêt à la promouvoir? Une gradation des possibilités à leur disposition montre l’étendue de leurs moyens en la matière: manque de transparence, secrets, manipulations, désinformations –ou pire!.
L’autre ligne, plus profonde peut-être, nous concerne tous personnellement. Quel effort de mobilisation acceptons-nous de consacrer effectivement à l’intérêt général, ou à l’intérêt "mondial"? Les abdications, les abandons de poste en plein dans la ligne de front, ne nous concernent-ils pas aussi? Plus difficile encore, l’arrière-plan idéologique et moral qui permettrait de donner une unité à des ensembles fort disparates d’aspirations, comment y réfléchir, comment y contribuer? Comment lui donner âme et vie?

Nous vivons un temps passionnant. Clairement un monde finit. Les Temps modernes se closent. Un temps nouveau s’ouvre, au nom inconnu. C’est le temps de l’outre-modernité. Soyons ultra-modernes et outrés. Préparons ce qui va venir.

Patience, suite.

Vendredi 21 novembre 2008

En histoire comme en philosophie, le relatif et l’absolu, le dur et le mou ne sont opposés qu’en apparence. D’un point de vue, disons "transcendantal" (c’est-à-dire kantien), ces couples d’opposés peuvent en effet s’interpréter comme des analogues des fameuses antinomies de la raison pure, que Kant a admirablement décrites.

La première antinomie est la suivante. La raison peut concevoir une thèse: "Le monde a un commencement dans le temps, et il est aussi limité dans l’espace." Elle peut aussi en concevoir l’antithèse: "Le monde n’a ni commencement dans le temps, ni limites dans l’espace: il est infini". C’est l’antinomie cosmologique. La deuxième antinomie se présente ainsi: la thèse dit que toute substance composée se compose de parties simples. L’antithèse affirme le contraire: il n’existe rien de simple dans le monde.
La troisième antinomie: d’un côté on peut soutenir que les lois de la nature ne suffisent pas à expliquer tous les phénomènes du monde (il est nécessaire d’admettre la liberté, c’est-à-dire des causes échappant à l’ordre de la nature), et d’un autre côté on peut affirmer qu’il n’y a pas de liberté, et que tout ce qui arrive dans le monde obéit aux lois de la nature, et à elles seules.

Kant résout la série de ces antinomies par une astuce. Il sépare radicalement le monde des "phénomènes" (le monde sensible) du monde des "noumènes" (le monde intelligible).
De cette manière il peut décider que la thèse s’applique par exemple au monde des noumènes, pendant que l’antithèse ne concernera que le monde des phénomènes. Le conflit apparent se résout alors avec élégance.

On peut évidemment reprocher à Kant ce dualisme artificiel — et providentiel. Au lieu de résoudre effectivement les antinomies, ce qui impliquerait de prendre parti, Kant se contente de déplacer les oppositions et les antinomies, puis les rebaptise autrement. Le dualisme du sensible et de l’intelligible, ou celui du phénomène et du noumène, ne fait alors que recouvrir d’un nouvel oripeau verbal une profonde fracture conceptuelle.

Les matérialistes du 19ème siècle crurent ne faire qu’une bouchée de l’idéalisme kantien. Mais ils ne réussirent, au fond, qu’à remplacer un dualisme assez sophistiqué par un monisme très simplifié.

Aujourd’hui, nous n’avons guère progressé. Certes on peut évoquer les "mille plateaux" et les "rhizomes" de notre Deleuze national comme une tentative d’échapper au dualisme qui oppose les dualistes idéalistes des monistes matérialistes. Mais on peut aussi arguer que Deleuze ne fait que dissoudre le problème dans une multiplicité complicante, plus qu’explicante.

Y a-t-il d’autres voies de sortie? Y a-t-il d’autres solutions que celles de Kant, de Marx ou de Deleuze, aux irritantes antinomies qui opposent par exemple matérialisme et idéalisme, monisme et dualisme, ou de façon plus imagée liberté et nécessité, ou encore homme-âme et homme-machine?

Ma théorie est la suivante, et elle a un rapport avec le dimanche, ou le shabbat si vous préférez. C’est la métaphore du 7ème jour, dont on sait que Sarko, plus fort que Jéhovah, veut supprimer le bon usage. Petit rappel: Quand Dieu eut fini de créer le monde, en six jours, il "se reposa" le 7ème. Comment interpréter cela? Le nom savant c’est la "kénose de Dieu". Le nom pas savant, c’est que Dieu a décidé de laisser les choses aller à leur façon: il s’est absenté du monde.

La kénose, ou l’absence, peut expliquer beaucoup de choses. Notamment la présence du mal absolu dans un monde conçu par un Dieu bon. Ce retrait est aussi une vraie chance à saisir. Il implique qu’en fait nous sommes vraiment libres, et non pas déterminés.

Sur un plan très très pratique, il signifie que le pouvoir est à prendre, maintenant.

Patience! Patience!

Lundi 17 novembre 2008





Contrairement à Hegel, ou à son disciple neocon, Francis Fukuyama, je ne crois pas à la "fin de l’histoire". Je trouve cette formule aussi arrogante et pseudo-prophétique que celle d’un Michel Foucault proclamant pour sa part la "mort de l’homme". Le mot "fin" a en français une ambivalence critique. Deux de ses acceptions possibles signifient exactement le contraire l’une de l’autre. L’une évoque la terminaison fatale. L’autre renvoie à la poursuite infinie d’une "fin", non encore définie, et peut-être indéfinissable. Quant au mot "mort", l’agiter comme un suaire, et l’inscrire sur le "sable" de la plage (de la page) finale d’un livre, sont des procédés rhétoriques que je trouve trop faciles, et pour tout dire, indignes de l’écrivain de "Les mots et les choses". Ce sont des effets de plume, mais c’est une plume lourde comme le plomb des chaines qu’elle  pose sur l’esprit, pour le briser par avance. La mort et la fin. Le bâton et la carotte. Et nous, des baudets.

Hegel ou Foucault représentent à mon avis deux excellents exemples d’une méprise d’envergure historique. Ils se sont en effet livrés à une métonymie injustifiable, en prenant « l’histoire » ou « l’homme » pour ce qui n’était en somme que leur propre modernité, passagère. Ils sont passés, emportés par leur élan incontrôlé, de la partie (les Temps modernes) au « tout » que leurs philosophies réclamaient. Mais ils ont omis de mettre en doute leurs propre biais historiques. L’état prussien, pour l’un, ou le matérialisme nominaliste, pour l’autre. Ils ont pensé penser, absolument, l’un l’histoire, l’autre l’homme. Mais ils n’ont pas mis en doute l’absolu de leur pensée. Ce faisant, ils étaient sans aucun doute « modernes ». Car l’absolu est en effet une invention absolument moderne. Prenez Luther, le premier de la liste, et voyez comment ses « sola » claquent absolument. Sola fide ! Seulement la foi (et donc peu nous chaut la raison)… Sola scriptura ! Seulement l’Ecriture ! Nous n’avons donc que faire de la tradition, des commentaires, des interprétations, des écoles et des Eglises : la lettre est là, point final. Sola gratia ! Seulement la grâce ! La liberté n’existe donc pas, ni nos mérites.Avec les sola, l’absolu fait ainsi son entrée dans la modernité. Hobbes aussi proclama absolument l’absolu du Léviathan, et puis les matérialistes anglais, français et allemands décrétèrent tour à tour l’absolue machinerie du corps, la mécanique absolument déterminée de l’esprit et la dialectique absolue de la société. On connaît la suite… dont le totalitarisme absolu fit partie. C’est pourquoi aujourd’hui la modernité étouffe, c’est pourquoi elle agonise. L’absolu lui reste dans la gorge. Mais le relatif n’est pas non plus une option ! Ce que la modernité, en mourant, doit laisser en héritage, n’est ni l’absolu ni le relatif, l’un et l’autre marqués par l’échec d’une pensée trop dure ou trop molle. Alors quoi ? Patience, patience !

La grippe, Google et Dieu

Vendredi 14 novembre 2008

Il y a en ce moment un coup de Buzz sur le détecteur d’épidémie de grippe que Google a mis au point. La fréquence sur le moteur de recherche de mots clé comme "grippe" ou "fièvre" a permis en effet à Google de prédire avec une quinzaine de jours d’avance sur les systèmes officiels d’alerte l’arrivée puis la montée en puissance de la grippe.
Voir: http://www.google.org/flutrends/

Ceci est, il est vrai, un excellent sujet pour montrer que Internet fonctionne comme une sorte de supermégaorganisme (voir le précédent billet sur la Machine Unique), qui pourrait donc avoir des "poussées de fièvre" virtuelles (l’irruption de mots clé) lesquelles seraient en l’occurrence l’exacte transposition de véritables poussées de fièvre, dans la réalité et dans les corps.

On pourrait rêver d’ailleurs sur l’application de cette nouvelle méthodologie de recherche, s’apparentant à un thermomètre géant (Google Trend) s’enfonçant dans le fondement des peuples du monde, pour prendre leur "température" en temps réel.

J’imagine que les spécialistes de la chose politique utilisent quotidiennement ce genre d’outils pour analyser, et, pourquoi pas?, prévoir, l’évolution des sentiments des populations sur tel ou tel sujet, en fonction de la fréquence des mots clé et de leurs combinatoires.

En attendant qu’une critique en bonne et due forme de la méthodologie du thermomètre et du cul du monde soit effectuée, j’ai voulu savoir quelles étaient les cotes respectives de Dieu et du diable dans Google Trend.
Réponse: Dieu gagne haut la main. Il y a 5 ans, Dieu faisait déjà un score double dans le monde entier. Actuellement, il récolte 3 fois plus de requêtes que le diable, et si vous examinez les courbes, vous verrez que le taux de croissance de Dieu par rapport au diable s’accélère.

Autre surprise, le pays qui s’intéresse le plus au mot "Dieu" (en français), très loin devant la France, est le Viet-Nam. La ville la plus en demande est Hanoi.

Voir http://www.google.com/trends?q=dieu%2C+diable

La Machine Unique

Mercredi 12 novembre 2008

Sur le conseil d’Olivier Auber, j’ai lu avec une délectation morose l’article de Rémi Sussan, "Vers la naissance d’un super organisme", publié sur internetactu.net.
C’est le vieux serpent de mer de l’intelligence collective qui resurgit. On a beau lui couper la tête, et telle une hydre antico-moderne, ou un dragon du Loch Ness gavé de whiskey, il ressuscite sans fin. Internet serait une "Machine Unique" en train de muter, selon Kevin Kelly : “Jusqu’ici, la proposition selon laquelle un superorganisme global se formerait sur l’internet a été considérée au mieux comme une métaphore lyrique, et au pire comme une illusion mystique. J’ai décidé de traiter sérieusement l’idée du superorganisme, et de voir si je pouvais découvrir des éléments fiables et émettre des hypothèses réfutables concernant son émergence”.
Comme les inventeurs de mythe chassent toujours en bande, Nova Spivack a repris l’idée au bond, et a surnommé cette supermégamachine "OM" (pour One Machine). Cette machine unique, qui a donc déjà beaucoup de noms, a donc aussi ses théologiens zélés qui nous décrivent par le menu les phases de la croissance de "l’intelligence" et de la "conscience" d’Internet. On serait déjà arrivé quelque part entre la phase 2 ("l’autonomie") et la phase 3 ("l’intelligence"). Quant à la phase 4 ("le superorganisme conscient"), elle est encore loin car, comme le résume Sussan, "ce n’est pas à cause de l’imperfection des machines, mais parce que son principal constituant, l’être humain – et aussi les groupes d’êtres humains – n’a pas encore atteint parfaitement ce stade."

J’aimais bien Kevin Kelly, du temps où Wired était encore branché, mais là, vraiment, trop c’est trop. Cette confiture de pensée New Age, je la trouve bourrée aux hormones et aux pesticides anti-lucides. Transformer Google en vierge vestale du Jupiter numérique émergeant du "nuage des nuages", ne va pas venir au secours de son cours en bourse, assez malmené.

Il faudrait me livrer à une longue analyse de l’idéologie de la modernité pour montrer que ce genre de délire a de profondes racines dans les philosophies déterministes et nominalistes qui ont inauguré les Temps Modernes, et puis qui se sont développées avec les "Lumières" sous les espèces de l’athéisme et du matérialisme. Je ferai, j’espère, cet exercice un autre jour, mais pour le moment, je me contenterai de noter que le nominalisme médiéval (voir par exemple Guillaume d’Ockham) a été traduit  politiquement par Hobbes en Léviathan ou par Spinoza en "substance absolue", et puis en l’empirisme lui aussi  "absolu" de Hume, puis dans le matérialisme des philosophes de "l’homme-machine" (La Mettrie, d’Holbach), lequel a pavé la voie du matérialisme historique (Marx, Engels).

Il est pour moi parfaitement clair que, d’un point de vue strictement philosophique, le nominalisme + l’empirisme "absolu" + le matérialisme suffisent à assurer l’existence d’une soupe conceptuelle primordiale, salée et poivrée avec un peu de darwinisme social et de positivisme technique, laquelle permet ensuite l’émergence de la théorie de la Machine Unique. Si l’homme est une machine, en effet, si son esprit et son âme même se réduisent à des "ressorts matériels" (cf Voltaire, Hume, Schopenhauer, etc…), alors le saut intellectuel vers le réseau des réseaux devenu machine intelligente, puis consciente, est parfaitement naturel.

En réalité ce qui est en jeu c’est que toute une vision du monde, nominaliste, empiriste, mécaniste, matérialiste, positiviste, se met doucement et aussi brutalement en place, avec l’apparence de l’évidence, avec l’assurance de l’arrogance, avec l’impunité de l’inconscience.

C’est pourquoi je crois qu’il faut se livrer à une critique radicale de l’idéologie de la machine sociale, de l’OM mondial, et de "l’intelligence collective". Il est facile de voir toutes les dérives de ce genre d’idéologies, dont le Léviathan hobbesien (traité ici et là dans ce blog), mais aussi les risques plus sombres et même carrément bruns, de totalitarisme et de surveillance intégrale (Bentham, auteur du panoptique était un nominaliste de premier ordre).

Pour finir, je voudrais ajouter que le succès populaire des théories de la Machine Unique vient peut-être du sentiment inconscient que quelque chose se passe effectivement, qu’une "montée de conscience" se met en place dans le monde, du fait de la mondialisation, de la contraction planétaire et du réchauffement psychique que cela induit. Je renvoie évidemment à Teilhard de Chardin sur cet aspect. Mais Teilhard ne croyait pas à la Machine. Il croyait à l’Esprit, celui dont nous sommes tous porteurs.

Voir: http://www.internetactu.net/2008/11/12/vers-la-naissance-dun-superorganisme/

La carte mondiale

Mardi 11 novembre 2008

Il est évident que les réseaux sociaux comme Facebook ou LinkedIn rendent de grands services. Leur succès rapide en témoigne. Leur valorisation boursière en est également un indice. Mais je voudrais attirer l’attention sur un point mal mis en lumière, en tous cas insuffisamment maîtrisé par le public. La carte générale des relations entre tous les membres de ces réseaux, la mise en mémoire de tous les échanges, et les informations sur toutes les actions que ses membres acceptent de partager, appartiennent évidemment à l’entreprise qui gère et coordonne le réseau. Cette carte peut être exploitée de manière relativement grossière (par exemple pour de la publicité ciblée) ou très raffinée (analyse personnalisée du rôle de chaque membre dans la structure des réseaux, profilage psychologique et idéologique de tous les membres).
Sans tomber dans une parano de type grand complot, on se contentera ici de remarquer que ces cartes de réseautage social et ces fichiers personnalisés représentent un capital informationnel extrêmement précieux, et totalement privé. Nul contrôle, nul regard extérieur, nul droit de correction ou d’effacement  ne peut être mis pratiquement en oeuvre sur ces données circulantes et constamment mises à jour. Autrement dit, quelque chose d’essentiellement public (l’information que chaque membre est prêt à partager avec ses "amis") est ainsi rendu essentiellement privatisable et commercialisable, et cela d’innombrables façons, la plupart incontrôlables.
Faisons maintenant une hypothèse. Ces réseaux sociaux, ou d’autres encore en gestation, pourront dans un avenir proche constituer une carte plus ou moins complète de la sociabilité numérique et interactive, à l’échelle mondiale. Mais personne n’aura de droit de regard sur ces cartes sociétales, sinon une poignée de Net Masters, pour leur propre usage.

Il y a quelques années (que cela semble loin!), des hommes de gauche parlaient de "nationaliser" des pans entiers de l’économie, afin de garantir la possibilité de politiques économiques publiques, selon l’idéologie de l’époque. Aujourd’hui, ce type de discours est bien passé de mode, sauf bien sûr quand il s’agit de venir au secours des banques surendettées ou trop aventureuses. Que dirait-on en effet si l’on proposait de "nationaliser" ou de rendre "public" le contenu informationnel global de ces réseaux ? Que dirait-on si le public, au nom d’une transparence démocratique, exigeait d’avoir un accès libre à l’image globale et à la structure fine associée à ces réseaux globaux? A ces requêtes indiscrètes serait évidemment opposé le secret des affaires.

Ce conflit entre un intérêt public supposé et un intérêt privé sûr de son droit n’a rien de nouveau. Mais peut-être prend-il une extension nouvelle. Ne voit-on pas en effet se constituer progressivement un Léviathan numérique mondial, qui n’a de compte à rendre à personne, sauf à quelques actionnaires, et qui possède en puissance un savoir extraordinairement  indiscret, non seulement sur chaque internaute, mais sur la carte intégrale des relations, échanges et interactions que la collectivité mondiale dessine heure après heure sur la Toile. Comment le public mondial a-t-il pu ainsi se laisser déposséder si simplement de son propre regard sur lui-même?

.fr

Lundi 10 novembre 2008

Le 23 octobre dernier, la société Google a été condamnée à 100 000 euros de dommages-intérêt pour concurrence déloyale par le tribunal de Commerce de Paris. A nouveau ce sont ses "liens commerciaux" Adwords qui sont en cause. La société Cobrason avait fait constater par huissier que la requête «Cobrason » sur google.fr faisait apparaître un lien commercial vers un site concurrent: homecinesolutions.fr.
Dans cette intéressante affaire, il y a plusieurs aspects à considérer. D’abord, cela semble confirmer que le fait d’acheter à Google des mots ou des noms de marque et de les utiliser comme des marqueurs pour rediriger les flux de visiteurs vers son propre site, peut être assimilé à de la "concurrence déloyale" et même à de la "publicité mensongère".
Quels sont donc les mots achetables, qui ne risquent pas de tomber sous cette jurisprudence? Est-ce que le mot "couscous" ou l’expression  "centrale nucléaire", qui sont sans doute achetables (tout mot a son prix), peuvent impliquer des risques pour les acheteurs, si la redirection qu’ils opèrent dans Adwords, est jugée déloyalement concurrentielle ou mensongèrement publicitaire par d’autres opérateurs dans le domaine du couscous ou du nucléaire?

Le plus intéressant sans doute à considérer putativement, c’est que c’est tout le modèle éconoimique de Google qui est potentiellement menacé par ce jugement, si l’on décidait d’en tirer toutes les conséquences.
Mais rassurez-vous. Après tout, ce qu’un jugement a fait, un autre peut le défaire. Et puis tout ceci est une petite tempête dans un verre de .fr

Voir: http://www.legalis.net/jurisprudence-decision.php3?id_article=2469

La fin des paradis

Dimanche 9 novembre 2008

L’UE vient de décider d’adopter une ligne commune pour la réforme du système financier international. Dans une déclaration commune, intitulée "Langage agréé", les 27 chefs d’état ont adopté quatre principes fondamentaux:
(1) Aucune institution financière, aucun segment de marché, aucune juridiction ne doit échapper à une régulation proportionnée et adéquate ou au moins à la surveillance.
(2) Le nouveau système financier international doit être fondé sur les principes de responsabilité et de transparence.
(3) Le nouveau système financier international doit permettre de mesurer les risques pour prévenir les crises.
(4) Confier au FMI un rôle central dans une architecture financière plus efficace.

Le principe (1) peut s’interpréter comme une déclaration de guerre contre les paradis fiscaux et autres places offshores. Dans le "langage agréé", ces trous noirs de la transparence sont désignés poliment comme des "centres non coopératifs." (sic)
Grâce au principe (2), on nous assure que désormais la "transparence des opérations financières sera assurée" et que l’on ne laissera plus "en dehors des comptes soumis à vérification et certification, des pans entiers de l’activité financière." (re-sic)
La mise en place du principe (3) permettra aux "différentes autorités nationales concernées" de "surveiller les grands groupes financiers internationaux". (re-re sic).
Le principe (4) nous apprend que DSK est en passe de devenir le ministre mondial des finances.

Enfin, on nous assure que le "moment décisif" est fixé au 15 novembre prochain.

On croit rêver! L’abolition des paradis fiscaux est donc prévue officiellement dans cinq jours.
Mais qu’attendez-vous pour mettre vos sous sur Vega ou sur Beltégeuse, comme je vous le conseillais dans un billet précédent? Comme c’est beau, comme c’est bon, comme c’est fort, l’Europe.

Voir: http://www.consilium.europa.eu/ueDocs/cms_Data/docs/pressData/fr/misc/103874.pdf

Alien

Vendredi 7 novembre 2008

Lorsque l’on visite les Etats-Unis, les "aliens" que nous sommes tous (je veux dire tous les citoyens du "reste du monde") doivent se soumettre à un humiliant processus, dont l’obligation de déposer ses empreintes digitales fait partie, dans le cadre du programme US-Visit du Département "Homeland Security", évalué à un coût global de 15 milliards de dollars.
Le célèbre responsable des questions de sécurité, par ailleurs responsable de la sécurité de BT, Bruce Schneier, a mis sérieusement en doute l’efficacité de ce programme, en soulignant que depuis sa mise en fonctionnement il n’avait permis d’arrêter qu’environ un millier de "criminels", la plupart d’entre eux coupables de simples peccadilles. Un rapide calcul montre que le prix de revient est de 15 millions de dollars par "criminel" arrêté, ce qui est assez cher, surtout qu’aucun terroriste ne semble avoir été capturé par ce moyen.
On peut remarquer que si des terroristes professionnels avaient l’intention de pénétrer sur le territoire américain, ils s’inspireraient sans doute des moyens pris par les millions de mexicains qui réussissent à passer la frontière sans se faire scanner le fond de l’oeil ou déposer leur pouce sur des capteurs.
Mais sans doute le programme US-Visit a-t-il d’autres avantages plus ou moins avouables, qu’il serait trop long de décrire ici. Il suffira de mentionner parmi ses retombées utiles, le lien avec le grand combat mondial en cours contre le "piratage". Le futur programme ACTA, déjà évoqué dans ce blog, qui se propose avec le soutien de l’Europe, du Japon et d’autres pays, peut donner une idée assez terrifiante de ce qui nous attend sous peu. Les implications directes de ACTA sur le contrôle aux frontières de tous les ordinateurs, téléphones portables ou lecteurs multimédias, et leur copie intégrale par les fonctionnaires de la police des frontières, feront que la loi HADOPI nous apparaîtra rétrospectivement comme vraiment très respectueuse des libertés, bien qu’elle soit déjà potentiellement jugée contraire aux droits de l’homme par un vote du parlement européen.

Voir aussi: http://queau.eu/2008/09/23/frontieres-electroniques/
http://queau.eu/2008/09/18/bientot-les-ordinateurs-portables-fouilles-a-la-douane/
Pour en savoir plus sur ACTA: http://www.eff.org/issues/acta/

La conscience de casse

Jeudi 6 novembre 2008

On parle beaucoup de l’ "Amérique" en ce moment. Je mets des guillemets à ce qui fut le prénom d’un certain Vespucci, parce que je ne sais pas encore ce que c’est l’ "Amérique", essentiellement, ni surtout ce que cela sera. Alors je propose une autre question, tout autant d’actualité: qu’est-ce que l’Europe? Cette question est sans doute plus historique que géographique, et certainement plus politique que philosophique. Autrement dit, il n’y a pas de bonne réponse à ce sujet, pas de thèse assurée, sinon un "cela dépend". Du point de vue géographique, les épines abondent. Faut-il aller jusqu’à l’Oural? Quid du Caucase? L’Asie mineure est-elle potentiellement européenne? Qu’en aurait pensé Alexandre le grand ou saint Paul le petit? Si l’on tente de répondre philosophiquement à la question de l’essence de l’Europe, ce n’est guère plus facile. Les siècles montrent que l’Europe a accumulé sans difficultés toutes les contradictions. L’italien Machiavel et l’anglais Hobbes ont-ils en effet quelque chose en commun avec le français Descartes et l’allemand Kant? Certes non. Quant à la religion, il ne faut pas espérer en tirer une quelconque leçon européenne. Il me suffira simplement de citer les noms de l’allemand Luther et du français Calvin, et puis ceux de l’espagnol Jean de la Croix ou de l’italien Campanella, tous hommes du 16ème siècle, pour rappeler qu’il n’y a pas une religion européenne, mais un kaléidoscope infiniment varié, que la "religion" ne "relie" à aucun sens ni à aucun bien commun.
Alors? Eh, bien il reste l’histoire et la politique. C’est-à-dire que d’emblée on peut dire qu’il y a une défaite du concept. L’historicisme nous ôte du premier coup tout espoir de voir surgir un sens de l’histoire européenne à l’oeuvre. Quant à la politique, elle se passe apparemment très bien de philosophie politique. Les abondants charniers européens nous le rappellent, si nous étions tentés de l’oublier.
Alors? Peut-être l’Europe ne peut-elle être définie que de l’extérieur? Ainsi des voyageurs sud-américains disaient en plein milieu du 20ème siècle que "la civilisation européenne tient sur un trépied: un pied c’est le bistrot, l’autre l’église et le troisième le bordel!". Ces propos rapportés par un certain L.-F. Céline peuvent être pris à leur valeur faciale. Il n’y a pas grande marge pour l’interprétation. Mais à l’évidence, ils paraissent aujourd’hui complètement périmés, renvoyant à une image fanée, vaguement mythique, en tout cas peu opératoire au siècle-saut qui s’ouvre à nous.
Alors? Je crois que l’Europe, aujourd’hui, "repose" exactement sur l’inverse du trépied évoqué ci-dessus: la gueule de bois, l’incroyance et l’impuissance minent les consciences. Ce "repos" doit cesser. Il est temps de relever la tête, de reprendre forces et inspirations dans des racines millénaires et bariolées.
Aujourd’hui, comme hier, l’Europe est à la fois en retard et en avance. Il suffit d’accommoder le regard. D’un point de vue institutionnel et politique, il y a à l’évidence un retard. Une bonne leçon d’ouverture et de métissage vient de lui être donnée. On ferait bien de s’en inspirer. Et vite. Les charters d’immigrés qui décollent sous la pression de quelques gouvernements européens emportent peut-être l’Obama qui nous manquera dans dix ou vingt ans. Mais l’Europe est aussi en avance. Elle a une longue mémoire, mais elle a aussi inventé le World Wide Web, la pizza et la "conscience de classe". Tout est donc encore possible, et même que la conscience aille à la casse.

Yes we can

Mercredi 5 novembre 2008

Dans une lettre à Freud datée de juillet 1932, Einstein évoquait l’existence au sein de chaque peuple, de groupes d’hommes peu nombreux, mais décidés, pour qui "la guerre, la fabrication et le trafic des armes ne représentent rien d’autre qu’une occasion de retirer des avantages particuliers, d’élargir le champ de leur pouvoir personnel (…) Cette minorité de dirigeants a dans la main tout d’abord l’école, la presse et presque toutes les organisations religieuses. C’est par ces moyens qu’elle domine et dirige les sentiments de la grande masse dont elle fait son instrument aveugle". S’interrogeant sur le fait que tant d’hommes puissent être bernés par quelques dirigeants jusqu’à faire le sacrifice de leurs vies, Einstein avançait l’idée que l’homme a en lui "un besoin de haine et de destruction".

Freud lui répondit que les instincts de l’homme peuvent se ramener à deux catégories, ceux qui veulent conserver et unir, et ceux qui veulent détruire et tuer. Il ajoutait d’ailleurs que ces deux sortes d’instincts primordiaux (l’instinct de vie et l’instinct de mort, ou l’amour et la haine pour faire court) étaient en fait indissolublement liés. Par exemple l’instinct de conservation est "de nature érotique", mais doit pouvoir recourir à l’agression s’il veut faire triompher ses intentions. Freud en appelle à une nécessaire "réversion intérieure de la pulsion destructrice". Et il observe qu’on devrait s’employer à former "des penseurs indépendants, des hommes inaccessibles à l’intimidation et adonnés à la recherche du vrai". Il ajoute que "l’empire pris par les pouvoirs de l’Etat et l’interdiction de pensée de l’Eglise ne se prêtent point à une telle formation". Il en conclut que seul le développement de la "culture" permettra "l’affermissement de l’intellect qui tend à maîtriser la vie instinctive" ainsi que la "réversion intérieure du penchant agressif". Pour lui, il est évident en effet que "tout ce qui travaille au développement de la culture travaille aussi contre la guerre".

Ces lignes ont été écrites au moment où le NSDAP de Hitler devenait le premier parti d’Allemagne, aux législatives du 31 juillet 1932. Mais, quelques mois plus tard, la crise économique s’aggrava à un point tel que le mouvement nazi se trouva en position difficile, ses contradictions internes s’amplifiant. Aux élections de novembre 1932, le NSDAP perdit deux millions de voix et 40 sièges,  si bien que Léon Blum pouvait écrire, dans Le Populaire, que la route du pouvoir était définitivement fermée à Hitler. Peu après, le 30 janvier 1933, Hitler fut cependant nommé chancelier de la République de Weimar, hissé au sommet par une poignée d’industriels et d’hommes de droite. Deux jours plus tard, le 1er février, il obtint de Hindenburg la dissolution du Reichstag. Le 27 février, l’incendie du Reichstag  lui permit d’obtenir les pleins pouvoirs.

Dans les moments historiques, il n’appartient qu’aux âmes d’élite ou aux prophètes de pressentir ce qui est réellement en train de se passer. Même les meilleurs observateurs continuent souvent de raisonner en accord avec leurs instincts les plus profonds. Ils ne perçoivent pas aisément que l’abîme est déjà là, s’ils rêvent de paix.  A l’été 1932, Einstein et Freud parlaient calmement de ce qu’il faudrait faire pour éviter la guerre, et Freud pensait que la "culture" pouvait être la solution. Blum croyait que le parti nazi était hors jeu, juste avant que Hitler soit appelé au pouvoir.

Le grand espoir qu’a fait lever dans le monde l’élection d’Obama réjouit les coeurs. Un immense travail, urgent et difficile, doit maintenant commencer. Mais rien n’est jamais acquis. Des forces immenses, tonitruantes et cacophoniques sont à l’oeuvre, . D’autres encore, secrètes et humbles, travaillent dans l’ombre. Ces colossales ou minuscules énergies visent leurs propres buts. Nul ne peut vraiment en rendre compte, ni même Dieu, tant l’omniscience est incompatible avec la "liberté". L’avenir n’est pas écrit. Le destin et la fatalité n’existent pas. Une liberté des possibles est à l’évidence aujourd’hui, à nouveau, démontrée, illustrée, et elle emplit les foules d’une mystique croyance en leurs propres forces. Mais de cette liberté même des possibles, tout peut découler, par définition et par conséquent. Il faut donc, plus que jamais, veiller.

Surfusion

Lundi 3 novembre 2008

Dans un billet précédent, j’ai voulu soulever à nouveau une question philosophique classique, celle de la liberté ou de la servitude de l’homme, non pour me livrer au plaisir sommaire d’un dualisme simpliste, ou d’une revue scolaire de la question, mais pour attirer l’attention sur un paradoxe de très grande magnitude.
L’Europe, en effet, semble très fière d’avoir inventé la "modernité" et les "Lumières". La "modernité" commence classiquement avec la Réforme (du moins c’est ce que beaucoup d’historiens accordent). Les "Lumières", on le sait, brillèrent à partir du 18ème siècle, dans un contexte où les critiques de plus en plus virulentes contre la religion permirent l’éclosion d’un mouvement de pensée matérialiste (en Angleterre et en France), puis révolutionnaire (en France). Ce mouvement de pensée devait déboucher au 19ème siècle sur des "utopies socialistes" qui se voulurent ensuite "scientifiques" (selon la formule de Engels). Le 20 ème siècle vit enfin la culmination et la glorification démentielle de ce matérialisme et de ce socialisme, qu’il soit historique ou nationaliste, avec ses deux légions noires, celle du stalinisme et celle du fascisme.
Dans les cinq siècles "modernes" qui se sont écoulés, et malgré toute la différence (relative) qui peut séparer un Luther d’un Carl Schmitt par exemple, un fil rouge vif parcourt l’histoire de la pensée en Europe: à savoir l’idée que l’homme est "partout dans les fers", selon la formule de JJ Rousseau. Rousseau est loin d’être le seul à avoir fait ce constat déprimant. Toute une théorie de penseurs, philosophes ou religieux, qui l’ont précédé, ou qui l’ont suivi, ont pensé comme lui que l’homme était totalement "asservi":  entre autres, Luther, Calvin, Hobbes, Hume, d’Holbach, Diderot, Voltaire, Schopenhauer, Nietzsche, Marx, Engels, Freud, Jung, Einstein, Planck l’ont aussi pensé.
D’où vient alors que l’Europe, ainsi plombée par des siècles d’une pensée désenchantée de la servitude, se veut aujourd’hui le parangon de la liberté? Ses racines philosophiques et intellectuelles se nourissent toutes au terreau d’une vision de l’homme-serf.
D’où vient également le fait que l’ethos de la liberté est particulièrement mis en avant dans tous les discours (plus que dans les actes) dans d’autres continents, largement influencés par l’idéologie philosophique et religieuse née en Europe?

Bref, comment comprendre que le message fondamental de la Réforme et des Lumières (à savoir respectivement l’homme-serf et l’homme-machine) soit à ce point en contradiction avec les discours mondains, officiels, et toute la pensée formattée qui les accompagnent (voir le prêt-à-penser à la mode aujourd’hui).

J’ai, je crois, une réponse à cela. Elle est très clairement exprimée, d’ailleurs, dans Machiavel et dans Hobbes. En gros la voici: ceux qui sont à la tête du Léviathan savent que tous les autres hommes sont esclaves, mais il ne faut surtout pas qu’ils s’en rendent compte.

Voilà pourquoi, si l’on veut refonder un nouvel art mondial du vivre ensemble, qui ne soit pas basé sur le mensonge, sur l’hypocrisie, et sur l’exploitation éhontée de la force pour conserver l’empire de quelques uns sur la masse des "déchus", il nous faut commencer par revisiter la pensée dite "moderne", et montrer à quel point elle est ancienne, et impropre à construire l’utopie nécessaire d’un monde en surfusion.

Liberté ou servitude?

Lundi 3 novembre 2008

En plongeant dans l’histoire des idées, on voit que la question du destin, du hasard et de la liberté a toujours occupé l’esprit des hommes. Les cultures populaires ne manquèrent pas d’accorder une grande place à ce sujet. Les religions et les philosophies aussi, produisant dogmes et métaphores, correspondant  en gros à deux types d’intuitions fondamentales, mais parfaitement opposées. Pour les unes, l’homme est libre, pour les autres l’homme est serf. Plus rarement des formes de synthèse de cette antinomie furent proposées.

 

Platon, par exemple, donne du problème de la liberté et du destin une synthèse originale. En nous rapportant le mythe d’Er, Platon évoque la figure de Lachésis, l’une des trois Moires pour les Grecs (les Parques pour les Romains), sur les genoux de laquelle les humains appelés à une nouvelle vie choisissent leurs « modèles de vie ». Selon Er, revenu en cette vie pour nous raconter ces moments capitaux, Lachésis déclare qu’à cet instant crucial, chacun est responsable de son propre choix de vie, et non les dieux: « Déclaration de la vierge Lachésis, fille de la Nécessité. Âmes éphémères, vous allez commencer une nouvelle carrière et renaître à la condition mortelle. Ce n’est point un génie qui vous tirera au sort, c’est vous-mêmes qui choisirez votre génie. Que le premier désigné par le sort choisisse le premier la vie à laquelle il sera lié par la nécessité. La vertu n’a point de maître : chacun de vous, selon qu’il l’honore ou la dédaigne, en aura plus ou moins. La responsabilité appartient à celui qui choisit, Dieu n’est point responsable . » La République, X, 617e

 

Lachésis laisse à l’âme la liberté de choisir son destin, mais ce choix fait, il devient irrévocable. Le génie conduit alors l’âme à une autre Moire, Clôthô, et la fait passer sous le tourbillon de son fuseau en mouvement, ce qui « tisse » (détermine) le destin que l’âme s’est choisie. Puis le génie la mène à la troisième Moire,  Atropos, « pour rendre irrévocable ce qui avait été filé par Clôthô », et alors « l’âme passe sous le trône de la Nécessité ».

 

Il y a dans cette vision rapportée par Platon, un étonnant mélange de liberté totale (dans le choix par chacun de son destin) et d’irrévocable nécessité (dans le déroulement de ce destin, une fois le choix fait). Mais ce qui prédomine, c’est quand même la liberté du choix initial, dont l’âme assume ensuite l’entière responsabilité.





Dans son classique Traité du destin, Cicéron distingue quant à lui deux écoles parmi les « anciens philosophes ». Il y a ceux qui pensent que tout arrive par le destin, comme Démocrite, Héraclite, Empédocle[1]. Il y a ceux qui admettent les « mouvements libres de l’âme »[2]. Cicéron ne cite d’ailleurs aucun nom parmi ceux-ci, mais il s’agit vraisemblablement d’Epicure et des Académiciens[3]. Enfin Cicéron ajoute qu’il y a aussi ceux qui tiennent une position intermédiaire, comme les stoïciens, et notamment Chrysippe de Tarse.

En somme Cicéron reprend la classification d’Aristote.

 

Depuis, nous n’avons guère progressé… Les débats des stoïciens, des chrétiens médiévaux ou des philosophes modernes ont continué selon des orientations sensiblement analogues, quant à la structure du raisonnement et l’orientation générale. Seules variaient l’intensité des passions personnelles pour telle ou telle thèse, ou la gravité des conséquences sociales que ces débats inspiraient.

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On trouve toujours, aujourd’hui encore, les partisans du déterminisme, ceux de la liberté, et ceux qui tentent des médiations ou des synthèses, lesquelles reviennent en fait à l’une des deux thèses principales.

 

Il est frappant de constater que les positions les plus tranchées des Anciens continuent de trouver des échos chez les Modernes. Le « nécessitarisme » d’un Diodore de Mégare, par exemple, selon lequel le futur est prédéterminé par le passé,[4] évoque irrésistiblement la prédestination supralapsaire d’un Calvin, ou le positivisme exacerbé des théories scientifiques les plus contemporaines, celle d’un Max Planck ou d’un Einstein.

 

Devant l’antinomie radicale qui nous est constamment proposée depuis des millénaires, il faut donc prendre position. Liberté ou asservissement ?




[1] Il met aussi dans cette liste Aristote, ce qui surprit beaucoup les commentateurs.

[2] Cicéron. Traité du destin ,XVII (39)

[3] Leibniz, Théodicée, 3ème partie, §331.

[4] Cicéron. Traité du destin, IX. 17 : « Pour Diodore, est seul possible ce qui est vrai ou sera vrai. » 




Hypocrisie

Dimanche 2 novembre 2008

"Il y a beau temps que je ne dis jamais ce que je crois et que je ne crois jamais ce que je dis et s’il m’échappe parfois quelque brin de vérité, je l’enfouis dans tant de mensonges qu’il est difficile de la retrouver."

Machiavel

Lumières mondiales

Dimanche 2 novembre 2008





Pour ceux qui refusent l’apartheid mondial et le droit de la force, où chercher une voie mondiale plus juste, plus démocratique, plus consensuelle ? Où trouver à la fois une loi et un droit pour penser le monde, et des moyens pour appliquer cette loi et ce droit ? Comment construire la « république des esprits » (Leibniz), et mondialiser la « volonté générale » (Rousseau) dans le sens de « l’intérêt général de l’humanité » (Kant) ?

Les plus pauvres, qui sont aussi les plus nombreux, auraient le plus grand intérêt à appuyer cette construction démocratique à l’échelle mondiale, mais ils n’ont pas encore le pouvoir de mettre en question les lois et les forces qui les asservissent.  Machiavel et Hobbes nous ont d’ailleurs bien fait comprendre que la loi des puissants est bien plus forte que le droit des pauvres.  La loi, semble-t-il n’est que ce que les puissants veulent bien qu’elle dise. Car la loi, ce n’est que « du papier et des mots sans l’épée et la main des hommes » (1).

 

Ainsi, de quelque côté que l’on prenne le problème, on se trouve ramené à la question centrale, à la seule question qui vaille en politique : qui détient le pouvoir ?

Le pouvoir, en démocratie comme en tyrannie, appartient à l’élu, quel que soit le mode d’élection effectivement à l’oeuvre (honnête ou frauduleux, basé sur la volonté populaire ou sur les manipulations de groupes de conjurés).

Dans tous les cas, celui qui a le pouvoir, l’élu, détient une position exceptionnelle, unique, sans équivalent dans le reste de la société. Il occupe le centre du dispositif politique, social, économique. Et parfois même religieux: Hobbes nous démontre que le souverain, celui qui possède le pouvoir civil, est à la fois l’élu du pouvoir et l’élu de Dieu, qui lui a donné ce pouvoir, à lui et à lui seul.

Le pouvoir de Léviathan et l’élection sont donc étroitement liés. Etre hobbesien, c’est croire que celui qui a le pouvoir est naturellement et manifestement élu. Douter de l’élection du souverain, c’est se rendre coupable de subversion, crime impardonnable, qui doit être puni radicalement.

L’élection produit dans tous les cas une séparation absolue entre élus et déchus. Elle induit plusieurs conséquences typiques: l’arrogance et le mépris de ceux qui se croient élus envers les déchus ; la crainte des élus d’être en réalité déchus ; la peur des élus vis-à-vis des déchus ; l’hypocrisie politique gouvernant l’attitude des élus vis-à-vis des déchus ; et enfin la haine constante des élus pour l’universel, le général et le commun.

L’hypocrisie est nécessaire aux idéologies fondamentalement inégalitaires.

Arrogance, mépris , peur, hypocrisie, et haine de l’universel: voilà autant de bastions du désenchantement à réfuter.

Max Weber a montré que ce désenchantement a germé chez les puritains d’Europe du Nord avant de s’étendre par contagion au reste du monde.

Pour lutter contre le désenchantement, il faut déqualifier l’arrogance, révéler l’hypocrisie, révoquer la peur, et fonder les bases d’une philosophie politique de la mondialisation, une cosmo-politique des Lumières mondiales.

 

 

 

(1) Hobbes. Léviathan. Ch.46