En temps de crise, il est bon de remplir son carquois de flèches neuves, ou même un peu usagées. Maintenant que les esprits commencent à s’habituer à l’idée que le paradigme de la "croissance" (avec ce qui s’ensuit: consommation, gaspillage, épuisement des ressources, inégalités sociales) trouvera rapidement ses limites (pic pétrolier, pollution globale, surconsommation à crédit, fracture hémisphérique du monde ), on peut se mettre à revisiter quelques idées trop vite écartées.
Le paradigme de la "décroissance" dû à l’économiste Nicholas Georgescu-Roegen fait partie de ces bonnes idées un peu trop en avance sur leur temps. Dans son livre principal, The Entropy law and the Economic Process, il estime que « la thermodynamique et la biologie sont les flambeaux indispensables pour éclairer le processus économique (…) la thermodynamique parce qu’elle nous démontre que les ressources naturelles s’épuisent irrévocablement, la biologie parce qu’elle nous révèle la vraie nature du processus économique » (voir l’article à son nom sur Wikipédia pour plus de détails).
Il en déduit une vision profondément pessimiste de l’avenir, nous incitant par exemple à réduire considérablement la population mondiale pour que sa survie soit possible sur la base d’une agriculture biologique.
Je pense que l’idée de décroissance a des mérites réels, notamment pour nous aider à conceptualiser le fameux virage paradigmatique nécessaire à l’outre-modernité. Mais je pense aussi que Nicholas Georgescu-Roegen ne cerne pas tout le problème. D’abord son pessimisme l’incite à un malthusianisme qui ne pourrait que s’accompagner de très violents soubresauts, dans une planète étrécie qui va gaillardement dépasser les 10 milliards de citoyens planétaires en 2050.
Ensuite, je crois que la thermodynamique et la biologie ne suffisent pas à fonder une image pertinente de l’homme et de la société. Enfin, un projet de "décroissance" a assez peu de valeur enthousiasmante. On voit mal Obama dire: "Yes, we can… ungrow !". Il faut donc certes "décroître" sous un certain rapport, pour répondre aux exigences générales de la thermodynamique, mais l’homme a besoin aussi de continuer à "croître", sous un autre rapport. Quel est ce rapport neuf, où nous pourrons créer de la croissance, donc de l’espoir, donc du vivre-ensemble? Je pense qu’il se situe dans les domaines qui échappent à la thermodynamique: la pensée, la création, l’invention, la recherche, l’éducation, mais aussi le la santé, l’art de vivre, le temps libre, le rire, l’amitié, les liens humains (qui rassemblent), la diversité (qui enrichit par la différence, la bigarrure, le métissage).
Bref, l’outre-économie d’une outre-modernité ne sera pas seulement sagement encline à éviter le trou noir entropique qui menace la planète, elle sera aussi constructrice de valeurs d’une nouvelle croissance, qui n’auront rien, mais alors absolument rien à voir avec ce que les Temps modernes ont laissé se développer, sous le nom de capitalisme. Le mot capital vient du latin caput, la tête, le principal. Une partition s’en déduit nécessairement entre la tête (le principal) et les membres (l’accessoire). C’est cette partition, cette coupure qui est aujourd’hui caduque. On ne coupe pas un cerveau ou une âme en deux. On ne tranche pas les doigts de la main du pianiste. L’humanité demain ne sera pas coupée en deux, comme par un "axe", elle sera unie et diverse, comme des milliards de pensées.