Le pire n’est pas encore sûr, mais l’on sent la nervosité monter. Les Etats-Unis ont décidé de s’avouer officiellement en récession. On peut mettre cette franchise soudaine sur le compte de l’urgence à ne plus se payer de mots. On peut aussi se dire que c’est un bon moment pour remettre en question le ou les paradigmes fondamentaux qui orientent les politiques, et donc les peuples, ici et là. Le dictionnaire nous dit qu’un paradigme est une représentation du monde, une vision cohérente des choses qui repose sur une base définie. Cette définition soulève bien des questions. Qu’est-ce que la "cohérence" d’une vision du monde? Qu’est-ce que cette "base" sur laquelle le paradigme repose? La cohérence d’une théorie ou d’une vision implique avant tout la non-contradiction. La base, c’est ce qui ne doit pas bouger, le point fixe, l’étoile polaire. A cette aune-là, est-ce que la modernité est cohérente? Est-ce que le capitalisme a une étoile en vue? Si le critère de non-contradiction doit être employé, on doit sans doute répondre que ni la modernité, ni le capitalisme ne sont cohérents. Doit-on en conclure qu’ils ne peuvent donc exhiber de paradigmes convaincants? Pas si vite! Les temps modernes, comme on l’a déjà discuté dans ce blog, peuvent se caractériser par quelques modalités essentielles. Le nominalisme et l’individualisme sont des indices sûrs du commencement de la modernité. Le matérialisme, le positivisme, l’utilitarisme en sont des conséquences presque inévitables. Beaucoup de philosophes des derniers siècles ont pu se délecter de tous ces -ismes-là parce qu’ils ont cru qu’ils recélaient des visions cohérentes du monde. Sur la longue durée, cependant, et c’est là notre avantage à nous observateurs du 21ème siècle, on peut douter avec force arguments de la cohérence et de la solidité paradigmatique des systèmes de pensée qui ont façonné la modernité.
Quant au capitalisme, de Karl Marx à Fernand Braudel, de Adam Smith à Max Weber, de Joseph Schumpeter à Milton Friedman, n’ont pas manqué à son sujet les critiques et les éloges. Qu’en penser? Jugeons-en par les résultats. Voilà des gens très riches, qui bâtissent des fortunes sur la misère du monde, qui donnent de fortes leçons de savoir-vivre aux petits et aux pauvres, et qui, quand la bise fut venue, vinrent illico réclamer l’aide d’Etats qu’ils méprisaient tant jadis, et dont ils disaient qu’ils étaient le problème, non la solution. Clairement ces gens-là n’ont pas d’étoiles dans les yeux. Ce sont de vrais durs. Ils l’ont souvent montré. Un seul exemple, paradigmatique, juste pour faire image: le massacre de Ludlow dans le Colorado, qui eut lieu pendant la grande grève du charbon, entre 1913 et 1914. En Avril 1914 deux compagnies de la garde nationale du Colorado, mise au service des patrons des trois compagnies minières impliquées, dont celle de Rockefeller, tuèrent des dizaines de mineurs, mais aussi des femmes et des enfants. Ces massacres ne furent suivis d’aucune inculpation, ni de remise en cause du "paradigme" de l’état de droit. On pourrait évoquer d’innombrables autres exemples, beaucoup plus massifs, comme les traites des esclaves, les génocides des amérindiens, ou les colonialismes du Sud par le Nord, qui ont laissé leurs traces irrémédiables.
Le paradigme du capitalisme ne peut guère montrer sa "cohérence" globale. Sa cohérence n’est que partielle, elle ne profite en réalité qu’à peu de monde, et elle n’est guère durable. Le "profit" n’est possible que si l’on trouve d’autres gens ou d’autres terres ou d’autres ressources plus ou moins rares à exploiter. Le capitalisme prétend produire de la richesse et de l’abondance, mais il est fondé sur le principe de l’entropie. Toute cette énergie dépensée, produit sur le long terme bien plus de pauvreté que de vraie richesse. En cela, on peut dire que le monde s’appauvrit rapidement, inéluctablement. Il est donc urgent de changer de paradigme.Yes, we must, pourrait-on ajouter.
Je ne suis pas sûr que Marx, aussi brillant critique de la réalité économique du 19ème siècle qu’il ait été, puisse nous être d’une grande aide dans l’invention du nouveau paradigme purgatoire. Ahmed Ben Bellah nous rappelle qu’ Engels, dans Le rôle de la violence dans l’histoire disait que Karl Marx souhaitait dédier le premier livre du Capital à Charles Darwin. Marx aurait confié à Engels: "L’ouvrage de Darwin est extrêmement important, et me sert pour ancrer la lutte des classes dans la science naturelle."
Rappelons que Darwin était lecteur de Malthus, tout comme David Ricardo, qui avait sorti sa théorie de l’avantage comparatif tout droit de ses lectures de Malthus. Malthus n’était pas un tendre. Un vrai dur lui aussi, dans la grande lignée des penseurs de la modernité, dont Hobbes fut l’initiateur. "La nécessité, cette loi impérieuse et omniprésente de la nature, garde les êtres vivants dans les limites prescrites. Les espèces animales et les espèces végétales se contractent sous cette grande loi restrictive. Et l’espèce humaine ne saurait, quels que soient les efforts de sa raison, y échapper. Dans le monde animal et végétal, ses effets sont divers: perte de la semence, maladies et mort prématurée. Dans l’humanité, misère et vice", écrit Malthus. Un vrai dur, disais-je, et pas un drôle. Une morale très puritaine, à l’évidence. Déchus et élus sont les équivalents calvinistes des perdants vicieux et des gagnants vertueux, ou des espèces entières qui meurent dans les marais de l’histoire, et des espèces les plus aptes, qui survivent contre tout chacal.
Hobbes, Malthus, Ricardo, Darwin, Marx sont des penseurs de la lutte initiale, intermédiaire et finale.
Il faut en finir avec ce paradigme de mort. C’est un paradigme de vie dont nous avons besoin. Le cerveau humain est capable, avec un peu d’eau, de sucre et d’amour, de produire les plus grandes merveilles. C’est un défi à la thermodynamique et à l’entropie. Mais on met les cerveaux à la chaîne, on emprisonne les âmes dans les rets des paradigmes morts. Nous sommes les inventeurs de nos enfers.
Alors quels paradigmes nouveaux? Je n’ai que des réponses anciennes: Sobriété, solidarité, pour commencer. Sagesse et universalité pour continuer. Création, invention, poésie, pour continuer encore.