Archive pour décembre 2008

Antinomie du nomade

Lundi 22 décembre 2008

Jacques Attali vient, dans son dernier livre,  "L’homme nomade", nous affirmer que le monde de demain sera démocrate, religieux, marchand. Il en conclut: "Se dessinera alors, au-delà d’immenses désordres, comme la promesse d’un métissage planétaire, d’une Terre hospitalière à tous les voyageurs de la vie." Ah! ce style ample et bigarré, ampoulé et appuyé!
Mais, bon.
La figure de l’homme nomade gardera longtemps une certaine charge romantique et religieuse. Je ne doute pas qu’Attali ne l’utilise en pleine conscience. Caïn était un sédentaire (agriculteur), Abel était un nomade (éleveur). C’est presque tout dire.
Rappelons que l’origine étymologique de nomade, est le verbe grec "nemein", partager, séparer, qui a donné "nomos", la loi. Le nomade, à l’origine, doit son existence au partage rigoureux des pacages et des itéinéraires de transhumance. Le nomade sépare et divise les terres, de ce point de vue, moins qu’il ne les unit ou ne les métisse…
Carl Schmitt, juriste et philosophe nazi, voulait procéder vers 1934 au grand "nomos de la terre".

Je ne suis pas très sûr non plus des talents de prophète d’Attali. On pourrait assez raisonnablement faire le pari que le monde de demain sera moins démocratique qu’autoritaire (tellement les défis environnementaux, sociétaux, policiers, exigeront la manière forte), qu’il sera moins religieux que laïc ou alors fondamentaliste (deux antonymes possibles de la religion), et qu’il sera moins marchand que maffieux (tellement le truandage du système semble non seulement faire partie du système, mais être le système).

Alors qui croire ? La réponse la plus probable à la question: "De quoi demain sera fait?" est une coexistence pas vraiment pacifique entre de nombreuses poches ou zones systémiques, incohérentes et contradictoires, incarnant des philosophies politiques ou des éthiques incompatibles en théorie, mais relativement compatibles en fait. La Real Politik sera la grande gagnante, moins par la force propre de son argumentaire, que par le laxisme mou des théoriciens enrôlés. La trahison des clercs, et la pénétration des maffias, voilà un avenir assez crédible. Sauf si…

Mathématique et méta-éthique

Dimanche 21 décembre 2008

Martin Nowak, professeur de mathématiques et de biologie de l’évolution à Harvard mène une recherche sur "l’évolution et la théologie de la coopération". Largement financée (30 millions de dollars) par différentes sources privées, cette recherche, menée en collaboration avec Sarah Coakley, professeur de théologie à Cambridge, vise à prouver mathématiquement et expérimentalement, par la théorie des jeux, que les impératifs éthiques les plus élevés, et même ceux qui font l’objet de commandements divins, sont compatibles avec les règles de la logique mathématique appliquée au monde réel.
En un mot, il s’agit d’explorer divers modes de coopération humaine (coopération intéressée, altruisme, générosité, amour, sagesse, espérance, pardon) et de les soumettre aux critères darwiniens de compétition et de sélection naturelle à l’échelle de très grandes populations.

Parmi les questions posées, il y a celle de la possibilté d’une méta-éthique capable d’évaluer (rigoureusement, mathématiquement) les différentes stratégies éthiques possibles, comme celle de Thomas d’Aquin (éthique de la vertu chrétienne), de Kant (éthique du devoir moral), ou de John Stuart Mill (utilitarisme). Il y a la question d’explorer si le "bien commun" peut alors se traiter mathématiquement et faire l’objet d’une évaluation quantitative par rapport à d’autres stratégies de coopération de groupe.
Il y aussi la question de déterminer mathématiquement quelles hypothèses métaphysiques peuvent le mieux expliquer les phénomènes de l’évolution tels qu’interprétés par la théorie des jeux.

Il y a enfin la question méta-méta-éthique: quel est le fondement de la théorie des jeux elle-même? Pourquoi cette théorie, qui paraît si puissamment explicative, aux yeux de certains chercheurs contemporains, de comportements humains fort complexes, semble-t-elle particulièrement en phase avec les présupposés implicites des morales thatchériennes ou bushistes de l’individualisme compétitif?

La théorie des jeux, qui semble être le principal outil méthodologique de cette étude, assume par principe qu’il y a une certaine rationalité à l’oeuvre, qu’elle soit effectivement consciente (chez les agents) ou inconsciente (mais alors en quelque sorte programmée dans le tissu même de la nature).

L’intention de Nowak et Coakley est bonne: tenter de trouver un terrain de discussion commun entre théories de l’évolution (y compris darwinienne) et théories théologiques.

Pourtant, on trouve, au détour d’une page, la question suivante, que je cite littéralement: "Why, interestingly, many rational behaviors — predictable on game theory — are not the ones that ‘fallen’ humans actually choose?".
Ainsi le masque tombe. La déchéance des déchus est donc condamnée même par la raison mathématique. C’est dire.

Voir http://www.fas.harvard.edu/~etc/research/proposalExcerpt.pdf

Le café, la bière et l’ocytocine

Jeudi 18 décembre 2008

J’ai lu quelque part que l’on pouvait attribuer l’éveil des Lumières en Europe à l’arrivée du café. L’apparition des "cafés", où l’on pouvait consommer ce breuvage revigorant de manière conviviale, offrait naturellement autant de lieux possibles pour l’ébullition des esprits. Mais il y avait surtout à l’oeuvre la redoutable caféine. Une étude a en effet montré que la caféine incite les gens à se montrer plus ouverts dans la discussion, et même semblerait faciliter l’empathie aux autres et le fait de changer d’opinion plus facilement, en stimulant l’activité cérébrale. La bière, et l’ivresse alcoolique, en revanche, sont moins propres à permettre à aiguiser l’intellect. Dis-moi ce que tu bois, je te dirai ce que tu penses.

Dans le même esprit, il y a toute une série de recherches menées aux Etats-Unis, qui visent à établir avec assurance que nos comportements les plus intimes ou les plus personnels sont en fait parfaitement déterminés.  Une étude vient de montrer par exemple que l’aptitude au "bonheur" est génétiquement déterminée dès la naissance, avec un haut facteur de probabilité. L’ecstasy permet de briser toutes les barrières psychologiques entre soi et les autres. Il semble même que la consommation de cette drogue affecte de façon permanente le cerveau, dans ce sens. L’ocytocine produit également des effets étonnants. Surnommée "hormone de l’amour", l’ocytocine abaisse considérablement l’agressivité. On a même suggéré que des diplomates avait été mis en situation d’inhaler à leur insu des bouffées d’ocytocine avant des négociations difficiles, de façon à les amener à épouser plus facilement le point de vue de leurs adversaires.

De tout ceci sort renforcée l’idée fondamentale de la modernité, depuis Luther et Hobbes, à savoir que l’homme est déterminé. Si ce n’est par Dieu, du moins ce sont ses gènes et ses hormones qui sont au poste de commandement. Le reste, la liberté, la volonté, ne sont que des "fictions", comme disaient ces sympathiques philanthropes que furent Hobbes et Bentham.

La liberté, notre monde "moderne" la proclame en mots mais la bafoue en fait. Le darwinisme social, avec sa loi du plus apte à survivre, s’allie en effet sournoisement à la rigoureuse mécanique génétique, pour nous prouver que les forts et les puissants sont ce qu’ils sont parce qu’ils ont été déterminés à l’être, par toute la matérialité de leur être, par tous leurs gènes, par toutes leurs hormones. La volonté de Dieu, la prédestination qu’il nous inflige, s’inscrit au plus profond de nos gènes, ne cessent de répéter implicitement les discours des scientistes. Les médias amplifient. Les politiques doivent y trouver leur compte.

Quant aux pauvres, aux déchus, et aux malheureux, qu’ils s’en prennent à leur ADN.

Que l’on donne de l’ocytocine au peuple, et que les gènes dominants dominent.

Le futur est politique

Lundi 15 décembre 2008

Une question rarement traitée, et pourtant ô combien cruciale: est-ce que les technologies de l’information et de la communication peuvent réellement aider l’humanité à mieux se gouverner? Peuvent-elles nous aider à mieux prévenir le réchauffement global? Peuvent-elles aider à empêcher de nouvelles guerres? Peuvent-elles aider à réduire la pauvreté dans le monde? Peuvent-elles aider à améliorer la démocratie? Peuvent-elles aider à combattre le crime, et en particulier les crimes financiers? Peuvent-elle contribuer à renforcer les droits de l’homme partout où ils sont bafoués?

De cette série de questions, auxquelles il serait bien présomptueux, me semble-t-il, de répondre systématiquement par un oui franc et massif, il faut plutôt tirer la leçon que dès que nous avons affaire à des questions réellement stratégiques, et qui engagent l’avenir de l’humanité tout entière, les nouvelles technologies ne sont que des outils. Ces outils peuvent être mis, ou ne pas être mis, au service de politiques, lesquelles peuvent être ouvertes ou celées, claires ou confuses, démocratiques ou totalitaires. Mais c’est la politique qui importe, après tout. Les discours actuels sur la "singularité", c’est-à-dire un point de changement radical qui serait essentiellement dû à une évolution technologique majeure, servent en réalité de leurre. Même si la grande "convergence" entre le nano, le bio, l’info et le cogno (la "convergence" liant atomes, gènes, bits, neurones en une série de niveaux fluides) devait effectivement arriver, ce serait encore au politique, quelle que soit sa structure à venir, de décider de la voie à prendre.

L’ouragan se prépare. Il sera moins technique que politique.

La révolution technique majeure, celle qui mettrait l’humanité au bord du gouffre, sans que le politique ait pu s’en rendre compte, n’est cependant pas à exclure. Prenons un cas extrême, d’ailleurs étudié dans les think tanks spécialisés, n’en doutons pas. Une équipe de chercheurs déterminés, et mal intentionnés, pourrait par exemple développer des agents génétiques extrêmement pathogènes. La biologie synthétique permet aujourd’hui la manipulation de l’ADN avec relativement peu de moyens. Un petit laboratoire, indétectable, ferait l’affaire. Ce serait alors, mis dans les mauvaises mains, un outil puissant. Oui, mais pour quoi faire? Pour menacer tels intérêts? Pour s’attaquer à la carte du monde? Pour proférer un oukase contre l’état géostratégique mondial?

A la minute même où de telles menaces, crédibles, apparaîtraient sur les écrans du monde, ceux des télés ou des blogs, ceux des décideurs ou ceux des subisseurs, le choc psychologique serait tel qu’une "coalition" universelle, ou quasi-universelle, se mettrait en branle. A l’heure du péril extrême, je crois sincèrement que des forces immenses, qui gisent en chacun de nous, et qui n’ont pas encore donné, se mettraient à agir, au niveau du nano, au niveau du bio, au niveau de l’info, au niveau du cogno, et même au niveau social et politique.

Pour le moment

Vendredi 12 décembre 2008

"Le confort, l’efficacité, la raison, le manque de liberté dans une société démocratique, voilà ce qui caractérise la société industrielle avancée".  Ceci est la première phrase du premier chapitre de L’homme unidimensionnel de Marcuse.  Michael Walzer, qui la cite dans son livre sur la "critique sociale au XXème siècle", réfute ce qu’il appelle le "pessimisme profond" de Marcuse, et le qualifie de penseur "sinistre". Il n’accepte absolument pas la thèse marcusienne que "la société américaine a la forme d’un totalitarisme sans terreur" et que "la démocratie est le système de domination le plus efficace".
Je crois cependant que le propos de Marcuse a le mérite de l’interrogation radicale. Et si le pire était encore à venir? Et si la "domination moderne" n’avait pas encore pris toute son ampleur, sa profondeur et sa largeur?

La société américaine peut encore grandement nous surprendre. Il ne faut pas sous-estimer le changement en cours des esprits, dont la récente élection témoigne. Obama a écrit il y a un an un article sur la politique étrangère qu’il appliquerait s’il était élu. Cet article repris par Foreign Affairs montre quelques pistes raisonnables qu’on ne peut qu’approuver. Mais même ce programme nécessaire et minimal sera extraordinairement difficile à réaliser, me semble-t-il. Et, par ailleurs, le diable est dans les détails. Dans ce même article, qui se livre à une redistribution globale des cartes, Obama promet notamment de constituer un "Fonds global pour l’éducation" de 2 milliards de dollars ! Whoa ! Ca, c’est une promesse! Il est injuste, bien sûr, de comparer ces deux minables milliards avec les 700 milliards que le généreux Bush vient de faire approuver pour sauver quelques banques. Cependant je trouve dans ce chiffre de 2 milliards de dollars "pour l’éducation" matière à réflection. Même en 2007, c’était bien peu. Aujourd’hui cela sonne vraiment cheap. Après tout, le budget total dévolu au secteur militaro-industriel américain est en gros de 2 milliards de dollars par jour. Qu’est-ce cela nous enseigne, selon vous?

Alors quoi? Le paradigme, vous dis-je, le paradigme manque encore. La vision, la vraie vision, manque. Le sens historique manque. L’époque vacille, et il nous faut un souffle plus puissant. L’angoisse et l’impatience progressent. L’exaspération, la colère croissent. Devant l’inaction des nano-puissants et les exactions des giga-riches, les badauds ébaubis ressentent une sorte de sidération. Pour le moment.

Les virtuels

Jeudi 11 décembre 2008





L’expression de "réalité virtuelle" est déjà presque passée de mode. Prise dans un sens restrictif elle faisait référence à l’immersion virtuelle dans des mondes d’images 3D. Mais elle avait aussi le mérite d’ouvrir des perspectives considérablement plus vastes à la réflexion philosophique et prospective. Aujourd’hui, on ne peut que constater l’imbrication de plus en plus étroite entre le monde réel et les multiples niveaux  de réalité virtuelle qui prolifèrent sous divers aspects. La dématérialisation de la finance, la virtualisation de pans entiers de l’économie (cf. General Motors vs. Google par exemple), l’intrusion des nano-technologies dans les corps, l’hybridation bionique, la pénétration de la vie privée par l’enregistrement continu des données personnelles, la simulation et la manipulation générale des images et des représentations sont autant de facettes d’une révolution profonde, multiforme,. Nous n’en apercevons aujourd’hui que les tout premiers symptômes. Les conséquences n’en seront pas seulement économiques ou sociales. Elles toucheront aussi radicalement à notre façon d’être, à l’image et à l’idée que nous nous formons de nous-mêmes. Ce qui est  aussi fort probable, c’est que la révolution en cours ne pourra pas être pensée avec les seuls instruments conceptuels du passé. Nous serons sans doute placés dans l’impérative obligation d’une nouvelle philosophie, d’une nouvelle phénoménologie critique, et même vraisemblablement nous serons requis de fonder une nouvelle ontologie, tant l’être humain sera désormais façonné par la médiation des virtuels, c’est-à-dire par des objets de pensée, dotés d’une efficacité propre, venant s’hybrider à nos corps et à nos esprits d’une manière encore impensée. Les virtuels, en un mot, viennent rompre les dialectiques classiques du corps et de l’esprit, ou de l’objet et du sujet, et s’imposent comme de nouvelles médiations cognitives et sociales entre l’esprit et le monde, mais aussi entre l’individu et l’humanité.

Codes

Mardi 9 décembre 2008

Lawrence Lessig est professeur de droit à Stanford, et il est désormais célèbre pour avoir pris au bon moment la défense du libre et de l’ouvert — alors que 99,99% de ses collègues préfèrent à l’évidence facturer 900 ou 2000 euros de l’heure leurs clients "ayants-droit", pour les aider à renforcer leurs vastes propriétés intellectuelles. Ses livres, Code and other laws of cyberspace, The future of ideas, Free culture ou encore Remix: Making Art and Commerce thrive in the hybrid economy, offrent le même constant mélange (le même remix) de remise en cause modérée du système fondant la propriété intellectuelle et d’adhésion fondamentale aux règles les plus essentielles du Kapitalisme. Stanford n’est pas Vincennes ou Saint Petersbourg.

Dans son dernier billet de blog, sur http://lessig.org/blog/, Lessig commente de manière particulièrement significative la question de l’aide financière à l’industrie automobile américaine. Ecrivant sur un mode très libertarien, Lessig y déclare que s’il y a quelque chose de pire que les managers qui ont réussi à planter l’industrie automobile de Détroit pendant les trente dernières années, ce sont bien les politiciens: " If there’s one thing worse than Detroit managed by the managers who have been driving the American auto industry into the ground for the past three decades, it is Detroit managed by politicians."

A son avis, l’Etat n’a pas à se mêler de cette affaire. Mais alors, se demande-t-il rhétoriquement, faut-il laisser Détroit faire faillite? — ou pire encore, les laisser se faire racheter par des étrangers? "But what if foreign car companies buy American car companies?". La réponse fuse, cinglante: "So what. I just don’t get this fear. We live in a global economy. If you want to own Toyota, buy Toyota stock." Non seulement il ne faut pas avoir peur de la faillite de Détroit, mais il nous conseille même d’acheter des actions Toyota.

Lessig est un vrai globaliste. Pour lui, l’Etat est incompétent et le marché doit être laissé à lui-même. Lessig estime, sans doute avec raison, que les managers de Toyota sont bien meilleurs que ceux de Ford ou de Chrysler, et la sanction globale doit s’appliquer, aux uns la faillite avec parachute, aux autres le chomage, à d’autres encore la croissance, les emplois, les bénéfices. Quand à nous, citoyens du monde, volons au secours des vainqueurs, et roulons dans des automobiles mondialisées.

Je n’ai aucune sympathie, notez le bien, pour les lourdes voitures américaines, qui dilapident les gallons sur les mornes highways. Je pense que Détroit s’est détruit elle-même. Je voudrais seulement pointer ce fait: on peut être un juriste engagé dans la défense du libre, et néanmoins tenir un discours économico-politique radical et sans pitié pour les canards boiteux. Le point commun? L’idéologie parano-libertarienne.

Moralité? Ce qu’un homme pense avec son lobe gauche n’a rien à voir avec ce qui bouillonne dans son lobe droit. Lessig peut prôner une morale juridique du libre et de l’ouvert d’un côté, et de l’autre, il peut tenir un  discours de droite dure dans le domaine économique. Généralisons: il n’y a pas de morale du "changement" proclamé. Ce sont des discours qui peuvent se mettre au service de toutes les politiques, les plus avancées, ou les plus réactionnaires. Alors, comment juger? Comment détecter chez tel ou tel discoureur ce vers quoi il tend réellement, quelle est son idéologie fondamentale? Le paradigme, vous dis-je, cherchez le paradigme — ou ce qui en tient lieu.

La maison bleue

Samedi 6 décembre 2008

La  "singularité" est à la mode. Complètement trendy. Un sommet de la singularité vient d’avoir lieu — à Stanford, avec plein de penseurs à clés et à ressorts… I.J. Good évoquait il y a déjà 40 ans  une "explosion de l’intelligence" prévisible. Vernor Vinge comparait il y a plus de 20 ans le dépassement inévitable de la raison humaine par l’intelligence artificielle aux limites de la physique classique, elle aussi confrontée à de nouvelles conditions extrêmes (trous noirs), et laissait planer le doute sur notre capacité à gérer l’évolution ultérieure des machines à penser. Ray Kurzweil, pape du singulier, définit la "singularité" comme le moment (prétendument imminent) où le progrès des machines intellligentes va devenir si rapide qu’elles vont s’affranchir de l’intelligence humaine et se développer elles-mêmes. Une ligne d’horizon extrêmement bleue et une raison exponentielle, et on vous l’assure, toute proche. Ou un Armaggeddon des technolâtres? Bill Gates dit lui-même que le business qui sortira de tout cela vaudra "10 fois Microsoft". Sic. Kurzweil va plus loin et dit que "notre civilisation va devenir en 2040 des milliards de fois plus intelligente". Re-sic:  ""Based on models of technology development that I’ve used to forecast technological change successfully for more than 25 years, I believe computers will pass the Turing Test by 2029, and by the 2040s our civilization will be billions of times more intelligent."

Quelle crédibilité, tout cela? Extrêmement et singulièrement nulle. L’intelligence artificielle excelle dans le petit et dans le presque rien. Elle ne peut qu’extrêmement peu dans le grand et le sublime. Mais elle se vend bien aux militaires et aux banquiers. Les produits dérivés et les subprimes, par exemple, sont des productions très artificielles de logiques mathématiques fort peu intelligentes, mais très persuasives, pour ceux qui veulent être facilement persuadés.

La singularité est une idéologie "moderne", dans le pire sens de ce mot — tel que discuté ailleurs dans ce blog. Moderne comme anti-classique, comme anti-rationaliste, comme nominaliste, comme religieusement extrémiste, et comme vouant un nouveau culte au veau d’or du "singulier". Pendant ce temps, le vieux Moïse est laissé seul sur la Montagne, s’affrontant à l’universel message, et il n’est pas encore redescendu.

La Californie me fera toujours rire. Des eucalyptus et des spas, quelques génies barbus et des autoroutes géantes, et un agréable brouillard sur la maison bleue, là-haut sur la colline..

N’être point lassant

Samedi 6 décembre 2008

L’homme qui n’a qu’une affaire, ou celui qui a toujours la même chose à dire, est d’ordinaire fatigant. La brièveté est plus propre à négocier, elle gagne par son agrément ce qu’elle perd par son épargne. Ce qui est bon est deux fois bon s’il est court; et pareillement ce qui est mauvais l’est moins si le peu y est. Les quintessences opèrent mieux que les breuvages composés.

Baltasar Gracian

Dégoût et des couleuvres

Mercredi 3 décembre 2008

La Commission culture du Parlement européen vient d’adopter le projet de directive sur l’allongement des droits d’auteur et droits voisins, sous la pression de quelques groupes d’ayants-droit bien informés et surtout très influents. Alors que les musiciens, les chanteurs et les producteurs bénéficient d’un droit patrimonial exclusif sur les interprétations pendant 50 ans après l’enregistrement, le Parlement a accepté de faire passer sans coup férir, avec la seule "abstention" du seul Guy Bono,  la durée de protection à 95 ans après l’enregistrement.

L’allongement de la durée de protection légale a déjà été effectuée à de nombreuses reprises lors du siècle dernier, avec toujours les mêmes arguments — et sans jamains rencontrer d’opposition législative, bien au contraire. N’en doutons pas, les lobbies ne cesseront pas leurs menées et leurs pressions avant d’avoir réussi à faire voter l’amendement final: la protection légale garantie pour "l’éternité moins un jour" (sic). C’est sans doute pour bientôt, si personne ne dit : assez!

Curieusement, et tristement, aucun des élus votant ces prolongations sempiternelles n’évoquent jamais le fait qu’ils dépouillent brutalement, d’un seul acte législatif, des centaines de millions de personnes de leur propriété légale et collective, sans la moindre contrepartie, et dans l’indifférence passive. Alors que ces élus sont censés représenter l’intérêt général, ils servent avant tout quelques intérêts très particuliers.

Reprenons à la base: quand les oeuvres ne sont plus protégées, elles tombent légalement dans le fameux "domaine public". Dans sa sagesse initiale, le législateur a considéré qu’il était important et juste de constituer rapidement un fort "domaine public" des connaissances, des arts et de la littérature, comme contrepartie légitime à la protection par la puissance publique de certains droits, pendant un temps limité. La durée de protection initiale était, si je me souviens bien, de seulement 14 ans après la création de l’oeuvre — et du vivant de l’auteur. C’était il y a bien longtemps. Depuis les choses ont bien changé.

Le "domaine public" n’est pas une métaphore. Il désigne un bien tout à fait réel, qui appartient en indivision au peuple tout entier. Victor Hugo et Voltaire, mais aussi tous les auteurs littéraires morts depuis plus de 70 ans (il n’y a pas longtemps, c’était seulement 50 ans) voient leurs oeuvres tomber ipso facto dans le "domaine public". Chaque année le domaine public s’enrichit automatiquement. Ce "communisme" légal des textes et des oeuvres était franchement inacceptable pour le "marché", qui ne marche si bien que quand il peut s’approprier à bas prix des biens communs. On fit donc tout pour casser la logique communisante de ce patrimoine public, mondial, et pour l’amputer à coups de lois répétées, chaque fois que des pans entiers de la production intellectuelle mondiale risquaient de tomber légalement aux mains de ses propriétaires naturels, et légitimes, à savoir le "public".

On se rappellera utilement que pour Hobbes, le "public", le "commun", étaient déjà assimilés au diabolique (sic). Le "privé", le "propre", relevaient du "sacré", du "saint". L’affaire vient donc de loin. Et depuis la chute du mur de Berlin, les saints ténors du privé privatisent. La seule concession au public que ces braves gens, soutenus par leurs courageux élus, fassent au public, c’est de lui concéder la charge de la dette privée de quelques banques privées.

A eux les oeuvres, et à nous les couleuvres.

Cette question du "domaine public", nous sommes quelques-uns à n’avoir cessé de le répéter dans différentes instances, y compris internationales, est absolument stratégique. Son importance va bien au-delà de l’intérêt très particulier de quelques particuliers. C’est un enjeu essentiel de la planète cognitive qu’il faut bâtir, pour un monde plus juste, plus informé, plus solidaire, plus résistant. Devinez quel sentiment me monte aux lèvres, m’envahit le cerveau, quand je vois le sort réservé à cette question, à cet enjeu? Je pense qu’il faudrait en fait remettre entièrement à plat la notion même de "propriété intellectuelle et artistique". Mais le seul fait d’écrire la phrase qui précède m’expose potentiellement à de sérieux ennuis. Non seulement il faut avaler les couleuvres, mais en plus il faut faire semblant de les goûter!

L’enfer et le paradigme

Lundi 1 décembre 2008

Le pire n’est pas encore sûr, mais l’on sent la nervosité monter. Les Etats-Unis ont décidé de s’avouer officiellement en récession. On peut mettre cette franchise soudaine sur le compte de l’urgence à ne plus se payer de mots. On peut aussi se dire que c’est un bon moment pour remettre en question le ou les paradigmes fondamentaux qui orientent les politiques, et donc les peuples, ici et là. Le dictionnaire nous dit qu’un paradigme est une représentation du monde, une vision cohérente des choses qui repose sur une base définie. Cette définition soulève bien des questions. Qu’est-ce que la "cohérence" d’une vision du monde? Qu’est-ce que cette "base" sur laquelle le paradigme repose? La cohérence d’une théorie ou d’une vision implique avant tout la non-contradiction. La base, c’est ce qui ne doit pas bouger, le point fixe, l’étoile polaire. A cette aune-là, est-ce que la modernité est cohérente? Est-ce que le capitalisme a une étoile en vue? Si le critère de non-contradiction doit être employé, on doit sans doute répondre que ni la modernité, ni le capitalisme ne sont cohérents. Doit-on en conclure qu’ils ne peuvent donc exhiber de paradigmes convaincants? Pas si vite! Les temps modernes, comme on l’a déjà discuté dans ce blog, peuvent se caractériser par quelques modalités essentielles. Le nominalisme et l’individualisme sont des indices sûrs du commencement de la modernité. Le matérialisme, le positivisme, l’utilitarisme en sont des conséquences presque inévitables. Beaucoup de philosophes des derniers siècles ont pu se délecter de tous ces -ismes-là parce qu’ils ont cru qu’ils recélaient des visions cohérentes du monde. Sur la longue durée, cependant, et c’est là notre avantage à nous observateurs du 21ème siècle, on peut douter avec force arguments de la cohérence et de la solidité paradigmatique des systèmes de pensée qui ont façonné la modernité.
Quant au capitalisme, de Karl Marx à Fernand Braudel, de Adam Smith à Max Weber, de Joseph Schumpeter à Milton Friedman, n’ont pas manqué à son sujet les critiques et les éloges. Qu’en penser? Jugeons-en par les résultats. Voilà des gens très riches, qui bâtissent des fortunes sur la misère du monde, qui donnent de fortes leçons de savoir-vivre aux petits et aux pauvres, et qui, quand la bise fut venue, vinrent illico réclamer l’aide d’Etats qu’ils méprisaient tant jadis, et dont ils disaient qu’ils étaient le problème, non la solution. Clairement ces gens-là n’ont pas d’étoiles dans les yeux. Ce sont de vrais durs. Ils l’ont souvent montré. Un seul exemple, paradigmatique, juste pour faire image: le massacre de Ludlow dans le Colorado, qui eut lieu pendant la grande grève du charbon, entre 1913 et 1914. En Avril 1914 deux compagnies de la garde nationale du Colorado, mise au service des patrons des trois compagnies minières impliquées, dont celle de Rockefeller, tuèrent des dizaines de mineurs, mais aussi des femmes et des enfants. Ces massacres ne furent suivis d’aucune inculpation, ni de remise en cause du "paradigme" de l’état de droit. On pourrait évoquer d’innombrables autres exemples, beaucoup plus massifs, comme les traites des esclaves, les génocides des amérindiens, ou les colonialismes du Sud par le Nord, qui ont laissé leurs traces irrémédiables.

Le paradigme du capitalisme ne peut guère montrer sa "cohérence" globale. Sa cohérence n’est que partielle, elle ne profite en réalité qu’à peu de monde, et elle n’est guère durable. Le "profit" n’est possible que si l’on trouve d’autres gens ou d’autres terres ou d’autres ressources plus ou moins rares à exploiter. Le capitalisme prétend produire de la richesse et de l’abondance, mais il est fondé sur le principe de l’entropie. Toute cette énergie dépensée, produit sur le long terme bien plus de pauvreté que de vraie richesse. En cela, on peut dire que le monde s’appauvrit rapidement, inéluctablement. Il est donc urgent de changer de paradigme.Yes, we must, pourrait-on ajouter.

Je ne suis pas sûr que Marx, aussi brillant critique de la réalité économique du 19ème siècle qu’il ait été, puisse nous être d’une grande aide dans l’invention du nouveau paradigme purgatoire. Ahmed Ben Bellah nous rappelle qu’ Engels, dans Le rôle de la violence dans l’histoire disait que Karl Marx souhaitait dédier le premier livre du Capital à Charles Darwin. Marx aurait confié à Engels:  "L’ouvrage de Darwin est extrêmement important, et me sert pour ancrer la lutte des classes dans la science naturelle."
Rappelons que Darwin était lecteur de Malthus, tout comme David Ricardo, qui avait sorti sa théorie de l’avantage comparatif tout droit de ses lectures de Malthus. Malthus n’était pas un tendre. Un vrai dur lui aussi, dans la grande lignée des penseurs de la modernité, dont Hobbes fut l’initiateur. "La nécessité, cette loi impérieuse et omniprésente de la nature, garde les êtres vivants dans les limites prescrites. Les espèces animales et les espèces végétales se contractent sous cette grande loi restrictive. Et l’espèce humaine ne saurait, quels que soient les efforts de sa raison, y échapper. Dans le monde animal et végétal, ses effets sont divers: perte de la semence, maladies et mort prématurée. Dans l’humanité, misère et vice", écrit Malthus. Un vrai dur, disais-je, et pas un drôle. Une morale très puritaine, à l’évidence. Déchus et élus sont les équivalents calvinistes des perdants vicieux et des gagnants vertueux, ou des espèces entières qui meurent dans les marais de l’histoire, et des espèces les plus aptes, qui survivent contre tout chacal.

Hobbes, Malthus, Ricardo, Darwin, Marx sont des penseurs de la lutte initiale, intermédiaire et finale.
Il faut en finir avec ce paradigme de mort. C’est un paradigme de vie dont nous avons besoin. Le cerveau humain est capable, avec un peu d’eau, de sucre et d’amour, de produire les plus grandes merveilles. C’est un défi à la thermodynamique et à l’entropie. Mais on met les cerveaux à la chaîne, on emprisonne les âmes dans les rets des paradigmes morts. Nous sommes les inventeurs de nos enfers.

Alors quels paradigmes nouveaux? Je n’ai que des réponses anciennes: Sobriété, solidarité, pour commencer. Sagesse et universalité pour continuer. Création, invention, poésie, pour continuer encore.