Archive pour janvier 2009

BANG! BANG!

Mercredi 21 janvier 2009

La convergence dite BANG (Bits, Atomes, Neurones, Gènes) est sur l’agenda des prospectivistes. Gageons que cette nouvelle forme de convergence sera beaucoup plus structurante encore (et, partant, déstructurante) que la convergence numérique, tant encensée depuis 30 ans, et qui voyait dans la fusion du téléphone, du téléviseur et de l’ordinateur son principal paradigme, aujourd’hui réalisé.
La convergence BANG sera plus profonde que la convergence numérique parce que les nanotechnologies s’inscriront dans les gènes et les neurones, et que le corps vivant sera donc impliqué dans la boucle, dans sa chair, dans son intime ADN. La cognition n’échappera pas aux conséquences de la convergence BANG. Les processus mêmes de pensée seront, prédisent les futurologues, étiquetables, mimables, réplicables. Un cerveau artificiel de la taille de la planète Terre sera bientôt construit. Des milliards de milliards de nano-capteurs nourriront cette matière blanche et grise, traversée peut-être, comme un orage magnétique, d’éclairs de conscience inconsciente ou para-consciente.
Le côté positif, c’est qu’une part significative de la croissance qui reste à inventer, après la crise, viendra des innombrables retombées de la convergence BANG.
Le côté négatif, c’est évidemment le désert politique, conceptuel et philosophique dans lequel la convergence BANG s’ébat. Une considérable pagaïe sociétale risque de s’ensuivre, comme conséquence et sans doute comme condition des grands boulebersements paradigmatiques en cours.

Heisenberg et la liberté

Mardi 13 janvier 2009

Face aux positions classiques d’un Max Planck et d’un Einstein, l’école de Copenhague s’est distinguée par une très profonde remise en cause des modèles scientifiques et philosophiques qui prévalaient en Occident depuis Descartes et qui avaient été sans cesse renforcés jusqu’au positivisme et au matérialisme du 19ème siècle.
Heisenberg a résumé l’interprétation philosophique de l’école de Copenhague dans un livre lumineux, Physique et philosophie. Il y montre que la physique quantique n’est pas compatible avec le « matérialisme » de la science du 19ème siècle. Il s’élève contre ce matérialisme, ainsi que contre l’utilitarisme, le positivisme et l’empirisme, qui sont incompatibles, selon lui, avec les résultats de la physique quantique.  Pour lui, les particules élémentaires ne sont pas réelles, au sens d’objets matériels, ce « sont » essentiellement des formes mathématiques. Reprenant les termes d’un débat plurimillénaire inauguré par les Grecs, il montre que la physique quantique donne expérimentalement raison aux points de vue idéalistes d’un Anaximandre, d’un Pythagore et d’un Platon contre le matérialisme d’un Démocrite.
Heisenberg accuse d’ailleurs Einstein, qui avait fortement critiqué les idées de l’école de Copenhague, de revenir en fait à cette « ontologie matérialiste » dont il estime que la physique quantique a prouvé l’inanité. Celle-ci ne peut en aucune façon être positiviste, car la connaissance du monde actuel est nécessairement incomplète, ne serait-ce que parce que l’observateur introduit une interaction nécessaire avec la nature observée, la modifiant ainsi irrémédiablement. Mais, plus profondément encore, Heisenberg note que toute explication du monde repose in fine sur le langage, et que celui-ci n’a jamais qu’une validité limitée, puisque élaboré par l’homme pour ses propres besoins, il parle plus de l’homme que de la nature. Kant nous avait déjà permis de comprendre que les concepts d’espace et de temps ne faisaient référence qu’à notre relation à la nature, et non à la nature elle-même.

Le langage fait partie des instruments qui permettent une interaction entre l’homme et la nature, mais à ce titre, il contribue lui aussi à faire de l’observateur et de la nature observée un complexe insécable.

Pour Heisenberg, c’est Descartes qui a formulé la partition fondamentale entre l’esprit (res cogitans) et la matière (res extensa), laquelle devait conduire à l’empirisme moderne et à ses indéniables succès, jusqu’à l’avènement de la physique quantique qui devait justement la remettre en cause. Selon l’école de Copenhague, en effet, la séparation homme/nature ou moi/monde est impossible. La partition cartésienne est une « simplification outrancière », et son impact sur toute la pensée moderne, y compris sur la pensée d’Einstein, explique que celle-ci soit entachée d’un « réalisme dogmatique », selon lequel tout doit être objectivé.

Le dualisme cartésien de l’esprit et de la matière introduit par ailleurs une coupure trop nette, trop radicale, entre l’homme (pensant) et les animaux qui, ne pensant point, sont réduits à n’être que des « machines ». Une fois l’idée d’animaux-machines introduites, il ne fallait plus longtemps avant qu’on n’étende cette conception à l’homme même, considérant somme toute que les mécanismes biologiques de celui-ci et ceux des animaux ne pouvaient pas être objectivement si différents. C’était là ouvrir la voie au déterminisme et au matérialisme, dont Heisenberg pense qu’ils sont eux aussi radicalement mis en cause par la nouvelle physique quantique.

Heisenberg affirme de plus que tous les dualismes conceptuels, celui de la matière et de la forme (Aristote), celui de la matière et de l’esprit (Descartes) ou celui de la matière et de la force (défendu par les sciences naturelles du 19ème siècle), se trouvent invalidés, là encore, par les résultats de la physique quantique. Ce qu’Aristote appelait « matière », nous l’appelons « énergie », et cette énergie-matière est en fait la substance primordiale que les Anciens appelaient tantôt eau, tantôt feu. Mais l’équivalence aujourd’hui démontrée entre énergie et matière infirme l’approche dualiste.

Heisenberg se livre à une critique de l’empirisme introduit dans les Temps modernes à partir des réflexions d’un Guillaume d’Ockham  ou d’un Duns Scot, et qui devait connaître son âge d’or avec le matérialisme et l’utilitarisme du 19ème siècle. Il estime que le cadre conceptuel de l’empirisme avec des concepts « étroits » comme ceux d’espace et de temps, de matière ou de causalité, a volé en éclat sous les coups de boutoir de la physique moderne. Il va jusqu’à dire que l’étroitesse même des concepts utilisés par l’empirisme est incompatible avec les concepts plus larges, bien que mal définis, du langage naturel. Le langage naturel, longuement éprouvé par le temps de l’évolution humaine, est remarquablement « stable », remarque Heisenberg, même lorsque l’on assiste à une expansion des savoirs, comme dans la période actuelle. Cela s’explique par le fait que le langage naturel « représente la réalité », et qu’il n’a jamais perdu le lien avec cette réalité au cours des siècles, même si les mots qu’il utilise peuvent être mal définis ou « vagues ».
En fait, pour Heisenberg tout revient donc à la question du langage. Il estime qu’il est impossible pour la raison d’arriver à une vérité absolue, car les mots sont inévitablement mal définis. Par exemple, les mot « existence », « espace » ou « temps » sont vagues. Même les concepts a priori de Kant  sur l’espace ou le temps n’ont en fait qu’une validité limitée. Plus grave, le principe même de la causalité n’a lui aussi qu’une portée limitée, si l’on en juge là encore par les résultats paradoxaux de la physique quantique. D’une manière générale, on ne peut pas savoir avec quelle précision nos concepts reflètent effectivement la réalité. Car chaque concept n’est vraiment opératoire qu’à l’intérieur d’une zone limitée de validité.
De cela il ressort que ce ne sont pas les langages formels ou mathématiques qui peuvent nous aider à comprendre le monde, étant donné leur limites, mais que c’est la description en langage ordinaire qui, en fait, reste le meilleur critère du degré de compréhension acquis, même si c’est à l’aide de mots mal définis.
Alors que la science du 19ème siècle triomphait momentanément avec son positivisme et son matérialisme, la physique quantique a sapé en profondeur cette arrogance. Le 19ème siècle afficha son scepticisme à l’égard du langage naturel et fit recours à des descriptions prétendument objectives de la réalité à l’aide de l’arsenal conceptuel étroit de l’empirisme. Mais la physique moderne a rendu nécessaire le scepticisme à l’égard de ce scepticisme empirique, en réfutant la « stabilité » de l’espace, du temps, de la matière ou de la causalité. Au passage, nous avons gagné immensément en perdant cette foi aveugle dans un positivisme, un empirisme, un matérialisme myopes. Nous avons gagné un sentiment de capacité illimitée de compréhension, même si le mot « comprendre » prend désormais un ou des sens nouveaux.

Qu’en résulte-t-il sur la question de la liberté ?

Tout d’abord, Heisenberg réfute explicitement la thèse déterministe selon laquelle les processus physiques et chimiques du cerveau pourraient expliquer les phénomènes psychologiques. La théorie quantique exclut complètement cette hypothèse, selon lui. C’est là donner un argument de poids en faveur de la « liberté », quelle que soit la manière dont on peut ensuite la décrire. La position de Heisenberg sur la question du langage s’accommode fort bien de son imprécision structurelle. Qu’un mot comme « liberté » soit mal défini ou vague est une chose. Que l’on nie l’idée même de liberté en est une autre. Si les résultats expérimentaux prouvent par l’expérience même l’impossibilité du déterminisme, cela ne peut que renforcer l’hypothèse de l’existence d’une « liberté », dont le langage naturel témoigne, et dont la difficulté de la définir avec précision n’est en aucune manière une incitation à y renoncer, bien au contraire.

La position philosophique de Heisenberg, appuyée sur les résultats de l’école de Copenhague, vaut surtout par les preuves expérimentales apportées en défaveur des thèses de l’empirisme (étroit), du matérialisme (incomplet), du positivisme (sensualiste). Cette philosophie ne traite pas directement de la question de la liberté, mais réfute à tout le moins le déterminisme et la rigidité des chaînes de la causalité que la pensée classique de l’ontologie matérialiste prétendait absolus.

On pourrait conclure qu’aujourd’hui, le principe de Heisenberg et l’indéterminisme structurel de la physique quantique, sont un bon équivalent métaphorique du clinamen d’Epicure. Quant à savoir si le principe de Heisenberg reflète bien la nature même des choses, ou s’il n’est qu’une conséquence des contraintes de l’expérimentation et des limites intrinsèques de nos représentations, c’est là une question ouverte. Autrement dit le principe d’indéterminisme s’applique-t-il à la réalité ou à ce que l’on peut savoir sur elle ?  Au fond, l’absence de réponse sûre à cette question importe peu. Car ce qui est sûr, c’est que toute réponse éventuelle se ferait nécessairement à l’aide du langage naturel, et que celui-ci resterait fondamentalement imprécis, mal défini, vague, ce qui est encore un moyen de sauver la liberté.

ICT: A Means for what Ends?

Lundi 12 janvier 2009





Until the 70’s, Information and Communication Technologies (ICT) were still considered as a very powerful means. Obviously they had a strong impact on economy and society, yet they still were viewed only as a means. It was not before the 80’s and the 90’s that the concepts of Information Economy and Information Society gained wide acceptance, and metaphors like “Information Highways” started to appear too technical and too narrow to capture the magnitude of the incoming impact of ICT on the very fabric of the society. Freed from the narrowness of a technical interpretation, ICT were to look for a wider paradigm. The concept of Knowledge Society was then progressively introduced, including by UNESCO, to recognize the fact that it is not only information as such, but also the transformation of information in human knowledge that make it socially effective.

 

Yet, the word “knowledge” was not without its own ambiguities. Etymologically, in English, “knowledge” refers to power and utility. In French, “savoir” has the same root as “sapience” or “sagesse”, and in Russian “знание” (knowledge) comes from the Indo-European root <gen> : “to give birth to, to generate”. We then have at least three paradigms for “knowledge”: power, wisdom, creation. It is important to keep that in mind, not only to embrace correctly the vastness of knowledge role in human societies, but also to articulate more precisely the impact of ICT and knowledge on power issues, such as the level of freedom and control in a given society. Knowledge considered as sapience and wisdom can indeed have an impact on social justice, on community building or on the establishment of a more just society. Knowledge as creation and generation is at the core of all processes of invention, cognition, research. It is also worth noting that knowledge is in no way independent of the contradictions and the antinomies that plague the political field. I am not referring here to the profound dispute of philosophers and scientists on what is actually knowable in our world through pure reason or through empirical experiments, but to series of very political issues, in which ICT and knowledge under one form or another play a role, such as freedom and security, privacy and surveillance, equity and deregulation or public interest and private interests…

 

If ICT are not just a means, and if knowledge is an acceptable, though multiform paradigm, the question still is: for what ends do they stand? Let us evoke a few complex but concrete issues, of growing complexity. In what measure ICT and knowledge can help repair the global financial system? Put an end to fiscal paradises? Deal with global warming and “climate neutral” energy and transportation? Avert new wars? Guarantee fair elections? Reduce poverty, put an end to human rights abuses? No doubt that they can play some role, but is this role purely instrumental or actually decisive? Or is “decision” of another nature, political rather than cognitive, for instance?

 

Another aspect of the role of ICT and knowledge in our societies is the rapidly evolving nature of the paradigms they incarnate. Virtual and augmented worlds, fusion reality, convergence and singularity are a few recent examples, that we cannot afford to ignore if we try to understand the future context of knowledge societies.

Virtual worlds do now represent a reality of its own, where modelling, simulation, or even virtual communities, tend to create a kind of a “second world”, not really aiming at replacing the “first world”, the world of real reality, but aiming at augmenting it with new functions, and new potentials. Geospatial tagging, location-based technologies (GPS, RFID, Internet of things), augmented realities, ubiquitous computing, lifelong record of users and objects (Lifelogging) are only but a few areas that contribute to create alternate realities that can complement or sometimes substitute the old reality. Of course one could again argue here that retinal scanners, augmented presence, nano- or tele-presence  with haptic feedback, “spimes” and “blogjects” are only tools.

One could also argue that the accumulation, densification and systemization of such tools do contribute to the emergence of a new “fusion reality”, characterized by an increased convergence and a “blurring” of reality and virtuality, of simulation and augmentation tools and models, producing in short a culture of “everyware”.

 

The Future of Internet, in this context, what will it really be? Simply answering IPv6 will not be enough, of course, nor quoting slogans like Web 3.0, the Semantic Web or the “Giant Global Graph”.

Of course, it is easy to predict that at some point in time we will benefit of a  global, low-cost network, with mobile, wireless communications available to anyone anywhere on the globe at an extremely low cost. It should be wise, should such a prediction come true, to start asking questions on the intelligent agents and distributed control that may end cutting direct human control out of some key activities such as surveillance or security. One should also ask questions on the ultimate consequences of permanent, systematic and universal tagging, not only of objects but also of words and their use, of concepts and of any personalized conceptual associations, quite useful to generalize data-mining into personal profiling and idea-mining. Web ontology languages (OWL) and “knowledge collider” such as the FP7 LarKC give an hint that “a brain the size of a planet” is indeed on construction, and that we should take a closer look at it.

 

After the technological convergence of Computer, Telephone, Television, that made up for the Digital Revolution, it is also strategic to take into account the building up of a new global convergence of Bits, Atoms, Neurones, Genes (BANG), that should compel us to think even harder on ways to handle and orient this coming revolution. The fact that nanotechnology, biotechnology, ICT and cognitive science converge can be interpreted as the inevitable march of electronics  towards “nanocosm”. When the semiconductor industry reaches the 20 nm node and is truly being built around nanotechnology, a point of no return will be reached. But BANG can also be observed through the proliferation of nano-products, the development of synthetic biology, the manipulation of ecosystems and climate, the fertilization of ocean (CO2-Plancton) by geo-engineering, and extreme genetic engineering, making possible a structural modification of the human body. The impact of BANG convergence will also imply new concerns for privacy and control with the proliferation of nano-sensors and nano-RFID. A surveillance “powder” small enough to be hidden in any kind of support will make the protection of privacy impossible. Transparency will then be routinely imposed on individuals and privacy will become a luxury, not a right. However, it is not assured that, reciprocally, citizens will gain more transparent access and control on governments. Collusion, market manipulation, power money over politics, bribery, lobbying, will not necessarily be reduced by the generalization of BANG convergence. Finally, it is possible to consider as quite serious the hypothesis of some futurologists, such as Ray Kurzweil, that we are heading fast towards a “singularity”: our intelligence will become increasingly nonbiological and trillions of times more powerful than it is today—the dawning of a new civilization that will enable us to transcend our biological limitations and amplify our creativity.

 

Let’s assume that all these hypotheses will come true. The question will again be: all those “means” may be fine, for what “ends”? Will answers such as “To contribute to the well being of all citizens around the world” (Paradiso project) or “A more peaceful, prosperous and just world ” (UN Millenium Declaration) be enough ? These one-liners embed a spirit, of course, but when we have to translate them into action, they are often declined as long shopping-lists that do not always convey the multiplicity, the complexity, the transversality of issues at stake. If we were to define, for instance, a “global sustainable future”, the innumerable and intertwined issues concerning Energy, Population, Education, Environment, Governance, Economy, Finance, defy imagination. If we may intuitively adhere to the idea that solutions will be based on multi-stakeholders partnerships, it is far from evident what mixture of politics, of technology, of societal evolution and participation will be more productive and more respectful of Human rights. In other words, the exact impact of national or international “Policies” vis-à-vis global, systemic, immanent societal dynamics has yet to be tested, and to stay in line with the theme of this conference, the role that ICT really play in this global, auto-emerging societal fabric has yet to be refined, conceptually, and politically.

 

As a conclusion, I would like to stress that, as far as ICT are concerned, we are paradoxically still at the stone age… Our screens are sort of “caves”, phenomenologically and philosophically speaking. We have not really evolved since Plato, from that particular viewpoint. However, enormous potentials are indeed within our reach, if strategic paradigm shifts are made. In spite of this, Knowledge Societies may also further increase divides between haves and have-nots, if no proper strong political decisions are taken. Huge political, societal and philosophical implications may depend on these future decisions… which are not yet conceptualized nor understood. For instance, it will be difficult to predict with certainty if Cognitive Economies and Knowledge Societies will thrive more out of political and social models based on “Cooperation” or more on models based on “Competition”.

Ville et temps réel

Vendredi 9 janvier 2009

Faisons l’hypothèse qu’une voiture en cycle urbain consomme en moyenne 30 à 40% de son carburant inutilement (embouteillages, places de parking introuvables). Si chaque voiture était équipée d’un GPS et d’une balise RFID active, si toutes les places de parking disponibles à tout moment dans la ville étaient connues, et si voitures et places de parkings étaient reliées en permanence à un ordi central, on pourrait concevoir aisément une allocation optimale des unes et des autres.

Tout cela relève encore de la prospective, mais il est inévitable que ce genre d’idées soit mis en place sous peu. Bien sûr, les uns crieront à la montée du Big Brother. D’autres joueront la carte des économies d’énergie. Des débats sans fin s’ensuivront, et puis l’exemple nous viendra de Los Angeles, de Londres ou de Singapour, et l’on finira par adopter ce genre de système en mettant quelques garde-fous.

Mais il y beaucoup plus à tirer de ce paradigme de la "ville en temps réel". On pourrait sans doute visualiser en temps réel et en permanence (un LifeLog à l’échelle de villes entières) les déplacements des uns et des autres, leur utilisation de services publics, leurs déambulations dans tel ou tel quartier, à la recherche d’une pharmacie ouverte un dimanche, ou d’un fleuriste en mai. Potentiels énormes, vous l’avez compris. Cela mettra un peu plus de temps, mais cela arrivera.

Et puis, lâchons-nous. Avec l’Internet des objets, l’étiquetage généralisé par des puces RFID de l’ensemble des produits et objets, et l’étiquetage ontologique des usages, des concepts, des intentions affichées (voir les applications des langages OWL Web Ontology language), c’est à une gestion intégrée et parfaitement optimisée des flux humains, intellectuels et marchands que l’on pourra se livrer. Hôpitaux, usines, musées, commerces, bibliothèques, auront bien du mal à échapper au paradigme du contrôle pan-gnostique qui se prépare. Evidemment, quelques Luddites crieront au Brother (air connu). On leur répondra que l’on peut crypter et anonymiser si nécessaire, et que de toute manière les honnêtes gens n’ont rien à cacher. Fin du débat.

Quoique.

Comme d’un cou

Mardi 6 janvier 2009

Pour quiconque écrit un peu, la langue parle beaucoup. Elle a ses mots bien à elle, qu’elle accepte de nous prêter, pour un temps, avant de les faire rouler dans d’autres lèvres, avant de les glisser dans d’autres doigts. La langue a aussi son ego et son id, son ça et ses papilles. Prise entre le palais et la glotte, elle se serre contre les dents, et offre ses veloutés aux vents, aux souffles.

Un philosophe, jadis, nommé Heidegger, prétendit de manière bien peu philosophique que seule la langue allemande était capable de philosophie. Il le disait en allemand, bien sûr. Il proposait aussi à ses lecteurs de devenir des "bergers de l’être". Des bergers allemands? Des idolâtres, de telle ou telle langue, ont pu également prétendre que celle-ci ou celle-là disposait, par un enchantement spécial, d’une affinité au divin — ou à la poésie.

Dans son dernier livre, L’Orient après l’amour, Mohamed Kacimi parle de sa langue d’adoption, le français. "Je n’ai point quitté une langue maternelle, mais une langue divine. La langue française est devenue pour moi la langue du Je. Langue de l’émergence pénible du Moi (…) Je n’écris pas en français, j’écris en moi-même."

Pour ma part, j’écris en Arial, en Tahoma ou en Verdana. Parfois au feutre 0.5. Ou alors avec la luxueuse plume, qui dégorge son sang noir, comme d’un cou.

Les schizes modernes

Jeudi 1 janvier 2009

Le mot schize est un néologisme que l’on doit à Lacan et à Deleuze. Il signifie séparation, coupure, disjonction, fracture, division, déchirure. Pourquoi ce besoin d’un mot nouveau alors que la langue ne manque pas de synonymes? Sans doute son étymologie grecque lui donne un air un peu plus savant, plus technique. Et puis il sert à fabriquer des noms de maladies psychiques, comme "schizophénie", littéralement "division de l’esprit".

Pour ce premier jour de l’an neuf, je voudrais faire part d’une hypothèse qui me trotte dans l’esprit depuis quelque temps: les Temps modernes sont profondément schizoïdes, et cela depuis leur origine, que l’on fait remonter en général au début du 16ème siècle. Ils souffrent, à l’échelle de toute la civilisation occidentale, d’un "syndrome de dissociation", ou si l’on préfère, d’une sorte de schizophrénie.

Je pense que le meilleur marqueur idéologique des débuts de la "modernité" est l’apparition de la Réforme. La Réforme, on le sait, provoqua un schisme radical, à la fois religieux et politique, ces deux aspects étant indissociables, si l’on en juge par exemple par l’enthousiasme avec lequel les princes allemands sautèrent sur l’occasion pour affirmer leur propre puissance temporelle. Les idées de Luther et Calvin ont ensemencé l’Europe de la Renaissance, puis des Lumières, de germes virulents, qui furent et continuent d’être des causes structurantes de la schizophrénie, de la dissociation modernes.

Du point de vue idéologique, on peut dire que les sola de Luther illustrent bien le programme de la Réforme. Le mot de sola est à lui seul tout un programme! Sola, sola, sola. Seulement ceci, seulement cela. Il s’agit d’exclure tout ce qui n’est pas conforme aux nouveaux dogmes. Sola fide: la raison est exclue, au profit de la foi seule. Sola gratia. Les oeuvres, les mérites, la liberté même de l’homme sont exclus au profit de la seule grâce divine, seule à l’oeuvre. Sola scriptura. Toute la tradition, tous les efforts des communautés, tout le poids de l’Eglise temporelle et intemporelle sont exclus au profit de la seule interprétation individuelle des Ecritures.

Ces sola signent le commencement de la dissociation, sous sa triple forme. Dissociation de la raison et de la foi. Dissociation de la liberté humaine et de la prédestination divine. Dissociation de l’individu d’avec la communauté humaine.

La schize qui s’implante alors durablement dans l’esprit des modernes vient d’abord de l’incompatibilité interne de ces principes. A quoi peut rimer par exemple la liberté d’interpréter individuellement les Textes, si la raison est niée, et si de plus l’homme est déterminé. Comment justifier le monde même, le vivre ensemble de l’humanité tout entière, avec une religion qui sépare radicalement cette humanité en deux groupes absolument exclusifs l’un de l’autre, quelques "élus" d’un côté, et la masse de "perdition" de l’autre? La schize vient encore de la contradiction entre un ethos de "liberté" propagé par une bourgeoisie entreprenante, marchande et capitaliste, et une religion qui proclame que l’homme est "serf", qu’il est déterminé fatalement par des décrets divins inaccessibles à tout entendement et sans concessions aucunes à quelque mérite que ce soit. La profonde incohérence logique et philosophique de ces principes pris tous ensemble ne peut que sauter aux yeux. L’Occident aurait pu faire le constat, et passer à autre chose. Mais non. Les Temps modernes ont fait l’impasse. Ils ont décidé d’aller de l’avant, s’appuyant sur une idéologie théologico-politique profondément schizoïde. Conséquence: nous en sommes aujourd’hui tous les héritiers, après plus de cinq siècles de dissociation (au sens médical du mot).

Notons que si Luther inaugura symboliquement la schize, nombreux sont les philosophes qui lui emboitèrent le pas. Le dualisme de Kant est schizoïde, dans son opposition entre phénomène et noumène. Quant à Freud, il admet même explicitement que sa propre "philosophie", sa vision du monde, est schizophrène dans sa Métapsychologie.

A l’opposé de la pensée schizophrène, il y aurait la pensée utopique, celle des penseurs qui rêveraient d’établir des liens entre les mondes et de faire circuler librement les mots et les choses. "Dans les rêves, la circulation est libre. Il est significatif de la schizophrénie que cette circulation soit coupée", nous explique Freud.

Les ans neufs sont encore à rêver, librement. Circulons.