Archive pour février 2009

Les morceaux du camembert

Mercredi 18 février 2009

Sur le site recovery.gov que le gouvernement des Etats-Unis vient d’ouvrir, on peut voir un beau camembert. Il représente la manière dont seront dépensés les fonds publics récemment votés, d’un montant de 787 milliards de dollars, pour venir à bout de la crise. On note immédiatement que plus de la moitié des fonds, soit 432 milliards (ou 54% des fonds) seront dépensés au titre de "tax relief", à l’échelon fédéral, étatique ou local. Autrement dit, le gouvernement va dépenser une somme faramineuse de  fonds publics (payés par l’impôt ou l’emprunt) afin de permettre des réductions d’impôts. Cette logique toute baignée de shadokkisme doit certainement pouvoir s’expliquer.
En effet, on pourrait justifier cela de la manière suivante: diminuer aujourd’hui le poids des impôts pour le reporter sur la ou les décennies suivantes, en espérant que d’ici là, tout ira mieux.
Ou encore: créer un immense appel d’air pour le marché financier, en lui permettant d’acheter aujourd’hui à prix d’ami des bons du trésor pour leur garantir ultérieurement une rente juteuse.
Si l’on voulait polémiquer (ce qui n’est pas mon intention) on pourrait même insinuer que dans sa structure macroscopique, tout cela ressemble assez au modèle de la pyramide de Ponzi, testé avec succès pendant les 50 dernières années par un certain Maddof.
Rendez-vous donc, dans 50 ans. D’ici là, les responsables actuels ne seront plus là pour en répondre.

Les ruses de la raison

Mardi 17 février 2009

Martin Wolf, éditorialiste économique au Financial Times, vient d’écrire que le plan Obama ne sauvera pas les banques. Pourquoi? Il serait largement sous-dimensionné. Les banques en effet, soutient-il, sont en réalité insolvables, leurs actifs valant beaucoup moins que leurs dettes. Suivant les experts, leurs pertes potentielles sont estimées entre 2200 milliards de dollars et 3600 milliards de dollars. Les 787 milliards de dollars votés par le Congrès font donc un peu juste.
Mais ce qui est plus grave encore, argumente-t-il, c’est que la stratégie suivie initialement par Henry Hank Paulson, puis continuée par Tim Geithner, à savoir le rachat des actifs toxiques, est "inefficace, inutile et dangereuse". D’énormes subventions publiques vont en effet venir en aide à des banques privées qui ont fondamentalement failli à leur mission en accumulant les actifs pourris, et cela sans aucune garantie de résultat, cet argent public venant dans les pires conditions au secours des banquiers qui ont le plus contribué, par leur incompétence et leur esprit de lucre, à la faillite du système tout entier.
Quelle devrait être la solution? Liquider immédiatement les banques zombies et faillies, et créer de nouvelles "bonnes banques" avec l’aide de l’argent public, selon Wolf.

Il me semble que ce cocktail explosif (pour un lecteur du Financial Times, s’entend) ressemble à un mélange détonant d’un laissez faire ultra-darwinien (l’hécatombe programmée des banques pourries) assaisonnée d’une politique de nationalisation ou de socialisation du secteur bancaire, en le rebâtissant ex nihilo sur la base d’argent public, et sous le contrôle direct de l’Etat. Pour faire image, on pourrait dire qu’il s’agit d’une coopération inattendue entre Darwin et Marx. En fait, Darwin, rappelons-le, était beaucoup moins "darwiniste" que ses thuriféraires ultra-libéraux. Dans L’Origine des espèces, il ne parle presque pas de l’homme. Et dans son ouvrage suivant, La filiation de l’homme, Darwin défend explicitement l’idée de "coopération" entre les hommes. Il pensait cette coopération nécessaire, et même qu’elle était favorisée par le processus de sélection naturelle. En effet, Darwin affirmait que parmi les tribus hominisées qui étaient en concurrence, celles qui avaient une proportion élevée d’individus altruistes et loyaux réussissaient beaucoup mieux en face du danger que celles basées sur l’esprit de lutte intestine et de compétition égoïste.

L’une des leçons de la Grande Crise pourrait donc bien être l’existence immanente d’une ironie métaphysique: le secteur le plus ultra-libéral et le plus dérégulé du capitalisme a démontré sa profonde et dinausorienne incapacité à survivre, par l’effet d’un processus de "sélection naturelle". Il a de plus aidé, tout aussi "naturellement", à faire émerger des idées de "coopération" et de "socialisation" au coeur d’un système prônant jusqu’alors les vertus d’un darwinisme économique et social.

Il y a des ruses de la raison et de l’histoire, que les idéologues de la modernité ne soupçonneront jamais. Pendant ce temps, les dieux rient.

Cyberpédia

Vendredi 13 février 2009

Wikipedia est-elle condamnée par son succès même? C’est ce que pensent désormais certains observateurs, qui estiment que les animateurs du modèle Wikipédia devront bientôt choisir entre l’exigence toujours plus haute de qualité et de fiabilité des contenus offerts, d’une part, et la libre accessibilité éditoriale, qui a fait jusqu’à présent le succès de la formule, d’autre part. C’est en effet une bonne piste de réflexion, en ces temps de tsunamis économiques, financiers et technologiques. Le paradigme Wikipedia, s’il montrait non seulement sa validité mais sa réelle performance sur le plan intellectuel et informationnel, pourrait bouleverser de fond en comble tout un pan de l’économie capitaliste liée à l’information et au savoir. Prophétiser la mort assurée de Wikipédia — ou au contraire la récuser –  représente donc un enjeu politique et idéologique énorme.

Antagoniser qualité des contenus et accès éditorial libre et large est évidemment une manière simpliste de poser le problème. En soi, cette façon de faire nous renseigne déjà sur les intentions profondes de ceux qui usent de cette dichotomie simpliste. La pensée et l’information sont-elles effectivement d’essence aristocratique, et donc réservées aux spécialistes? Ou bien sont-elles d’essence démocratique, de nombreuses contributions finissant à la longue par améliorer toujours davantage le résultat collectif? Cette manière de créer une antinomie putative contient déjà une explicite opposition entre la "masse" et l’ "élite", qui nous rappelle de forts pénibles souvenirs.

Evidemment, la question étant formulée ainsi, il serait facile de s’enflammer pour l’une ou l’autre des deux thèses artificiellement mises en présence. Les uns affirmeront que les millions d’yeux et de cerveaux que la Toile comporte sont statistiquement une garantie de sûreté et de crédibilité. Les problèmes de contrôle éditorial sur des articles controversés ne seraient, de ce point de vue, que des incidents de parcours qu’une méthodologie appropriée et régulée par des experts indépendants peut résoudre. Les autres se contenteront de montrer que tous les articles controversés ou politisés d’une Encyclopédie ouverte peuvent facilement être victimes de prédateurs, de tagueurs, de faussaires, d’escrocs, de manipulateurs, d’une 5ème colonne défaisant nuit après nuit la Toile des savoirs que les Pénélopes mondiales s’efforcent de tisser jour après jour.

Le succès même de Wikipédia à l’heure actuelle est une preuve patente que cette antinomie est artificielle et fortement biaisée. Je ne sais pas si Wikipédia saura surmonter les nombreux pièges qui se dressent sur la voie de son développement ultérieur. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que le paradigme même de Wikipédia a déjà, et ô combien, prouvé sa justesse, et sa vérité. Il pourrait être étendu et généralisé à de nombreux autres aspects de la société du Savoir. Par exemple, on pourrait imaginer une Cyberpédia (du grec cyber, gouvernail), c’est-à-dire une encyclopédie dédiée aux informations publiques et gouvernementales, et à tous les sujets d’intérêt local, national et global. Des millions d’yeux et de cerveaux pourraient documenter, analyser, recouper, vérifier, synthétiser les informations publiquement accessibles sur toutes les affaires d’intérêt public, de quelque nature qu’elles soient (économie, finances, élections, gouvernance, appel d’offres, corruption, abus de pouvoir, etc…).

Nul doute que les esprits chagrins, qui voient déjà la mort de Wikipédia, ne manqueraient pas de critiquer illico cette Cyberpédia. Pourtant, l’intensité de la rage, la profondeur du désespoir, l’étendue de la mobilisation des personnes qui, de par le monde, observent l’arrogance sans borne des puissants, leur mépris pour les sans grade, leur impunité et leurs doubles langages, ne peuvent pas ne pas se traduire tôt ou tard, par une réaction ad hoc, à l’échelle de nations entières, et de la planète même.
Ce concept d’une Cyberpédia, ouverte et universelle, observant, accompagnant et évaluant la gouvernance mondiale, à tous ses niveaux, du local au global, fera sans nul doute partie de l’arsenal intellectuel et politique des peuples du monde, pour leur propre intérêt.

Sous-marins, nanocosme et subversion

Lundi 9 février 2009

A toutes les époques, les progrès de la technique ont permis à l’homme d’occuper des espaces nouveaux. La caravelle conquit l’Amérique, la boussole les Indes, la vapeur l’Ouest lointain, l’électricité le fond des mers et la chimie l’espace. Chaque nouvelle appropriation a eu pour effet de modifier les rapports de force, de tracer de nouvelles lignes globales, de permettre l’établissement de droits de propriété inédits, avec leurs lots de gagnants et d’exclus.
L’époque contemporaine, qui multiplie les inventions, voit à son tour d’autres territoires vierges s’ouvrir aux ambitions. Le « grand jeu » qui consistait jadis à couper le monde en deux, ou en trois, s’en trouve évidemment quelque peu démodé. En tout cas, il perd de facto sa prééminence. Succédant à la géostratégie territoriale, basée sur la géographie, une stratégie d’occupation des nouveaux espaces prépare les lignes de frontière de demain. Les lignes de partition futures passeront entre les gènes, diviseront les molécules du « nanocosme », ou quadrilleront les entrailles logicielles et normatives des espaces virtuels.
De même que jadis, les conquêtes territoriales ou maritimes rendues possibles par la technique d’alors se sont traduites sans tarder par des modification structurelles du droit international et des rapports géopolitiques, de même les nouveaux territoires génétiques, les mondes virtuels ou les nano-réalités s’ouvrent à des appétits économiques et politiques colossaux.
La crise actuelle n’est au fond que l’un des visages transitoires de ce formidable changement de paradigme, qui se traduira aussi sur le plan idéologique, philosophique et juridique.

De même que les sous-marins changèrent radicalement le droit de la guerre maritime qui prévalait encore au XIXème siècle, et attaquèrent à sa base la suprématie jusqu’alors non contestée de la marine britannique sur les océans mondiaux, de même les nouvelles technologies du XXIème siècle sapent et subvertissent en profondeur les racines de la puissance des empires actuels.

De même que les empires maritimes considérèrent au début du XXème siècle que la guerre sous-marine était inhumaine, hors la loi et contraire à tous les principes civilisés, ne doutons pas que les nouvelles guerres du XXIème siècle, les nouvelles prises de possession territoriales liées à ces nano-espaces, à ces mondes virtuels, à ces domaines génétiques ou viraux, à ces réseaux conceptuels, seront considérées comme des actes de « piraterie », et comme des atteintes inacceptables aux principes les plus fondamentaux du droit établi par ceux qui en profitaient jusqu’alors le plus.

L’empreinte digitale de l’âme

Mercredi 4 février 2009

David Fincher réalisateur de L’étrange histoire de Benjamin Button raconte dans un entretien avec Le Monde comment il a scanné la surface du visage de Brad Pitt en lui demandant de faire diverses mimiques faciales. Il a ainsi obtenu toute "une palette de ce qui se passe sous la peau", et il y a appliqué ensuite un maquillage de vieillard pour les besoins du scénario. Il ajoute: "Si c’est moi, par exemple, qui fais les mouvements et que vous les appliquez à la géométrie du visage de Brad Pitt, ça ne ressemblera pas à Brad Pitt. Ces mouvements sont l’empreinte digitale de l’âme. Des tas de gens disent: "Faisons un film où Marily Monroe et James Dean couchent ensemble." Mais on ne peut pas recréer leur singularité. On n’aime pas Cary Grant parce qu’il a des pommettes saillantes. On aime Cary Grant pour ce qu’il faisait avec ses pommettes."

Cette "empreinte digitale de l’âme" est  un jeu de mot difficilement traduisible de l’anglais vers le français, digital en anglais voulant à la fois dire numérique et digital. Mais l’idée de singularité me paraît très intéressante. En effet, depuis Duns Scot et Ockham, vers la fin du Moyen Age, les philosophes nominalistes qui prirent leur suite dans les Temps modernes n’ont eu de cesse de proclamer la mort du général, du commun et de l’universel, pour magnifier le spécial, le propre et le singulier.

Aujourd’hui le nominalisme envahit Hollywood (cela, on le savait depuis longtemps), mais aussi l’univers de l’image de synthèse. Finis les algorithmes universels et les programmes génériques. Désormais le numérique s’empare de l’âme singulière, en fait une empreinte, la copyrighte au passage (cela peut servir en ces temps d’Hadopi, car il y a un rapport très profond entre singularité, propriété et capitalisme) et nous la ressert sous diverses couches de silicone.
Seul inconvénient du raisonnement, les amours virtuelles de Monroe et de Dean sont hors de portée, nous dit-on. Leurs âmes envolées depuis belle lurette sont désormais inscrutables et non scannables. Hélas, trois fois hélas. Mais c’est la loi du copyright des singularités.

Que nenni, dirai-je! Documentons toutes les amours de Monroe, pourvu qu’elles aient été quelque peu filmées, ajoutons-y un peu de contexte ("Happy Birthday, Mr. President!"), et je suis sûr qu’un bon metteur en âme pourra nous extraire une version numérique et siliconée du corps redondant de Marilyn, tout en lui accolant quelque version crédible du corps d’un Dean ou d’un Gable. Cela serait l’application concrète d’une sorte de communisme numérique (la transcription dans le monde numérique du partage des femmes).

Notons bien que le nominalisme a lui aussi ses contradictions.Le problème posé par le nominalisme est en effet le suivant. Puisque tout est singulier, il s’ensuit nécessairement que de quelques indices spécifiques extraits d’un être particulier, on peut en tirer tout l’être. Ex ungue leonem. De la griffe, on tire le lion. De la peau, l’émotion. De la pommette saillante, le coup de rein saillant. D’une seule moue, l’âme.