Archive pour mars 2009

La frontière des yeux

Mardi 31 mars 2009

Les autorités de Etats-Unis ont installé 2000 webcams le long des 2000 km de la frontière entre le Texas et le Mexique, pour lutter contre le trafic de drogue et l’immigration clandestine. Les webcams surveillent le désert en permanence, mais il faut beaucoup de monde pour surveiller les webcams. Alors on embauche tous les volontaires. Après inscription (gratuite) sur le site http://www.blueservo.net/ n’importe qui peut se transformer en shériff adjoint de la Coalition des Shériffs de la Frontière du Texas. Des buveurs de bière australiens, des européens retraités, des asiates oisifs, des planqués de la console, se sont rapidement enrôlés. Ils dénoncent les mouvements suspects par emails envoyés au centre BlueServo. Les défenseurs du concept vantent ses mérites et demandent son extension. Des vidéos postés sur le site donnent des exemples d’arrestation ou de "déni d’accès à la frontière du Texas". Les opposants sont moins nombreux. Un sénateur démocrate du Texas estime que le projet est inefficace. Seules deux arrestations auraient été possibles, selon lui. Ce projet ne serait seulement qu’une opération politique destinée à courtiser les extrémistes, nombreux, il est vrai, dans la région.

Le concept de surveillance panoptique à l’échelle planétaire a pourtant de l’avenir, je pense. Après tant de virtualité, il faut prévoir un retour en force de la fascination pour la "réalité". La téléréalité en témoignait déjà. Mais elle était, on peut bien le dire, assez soporifique. La guerre aux vrais méchants, la transformation du Texas tout entier en remake de la chasse du comte Zaroff, sont autrement plus excitantes. Des possibilités infinies s’ouvrent.

Un tenancier de bordel entreprenant d’Europe du Nord, ayant compris l’essence de ces techniques, vient d’ouvrir un établissement. L’accès et la consommation (le drink et la fille) coûtent seulement 10 Euros. Mais les nombreuses webcams dont est truffé l’établissement, et qui filment l’intégralité des ébats, font tout le chiffre d’affaires. Avec la généralisation des microdrones (12 grammes) et même des nanodrones (quelques décigrammes), on va pouvoir doter la planète de millions ou de milliards d’yeux planqués ou voltigeant. Les jardins et les parcs, les couloirs et les parkings, les écoles et les hôtels, les gares et les routes, les parlements et les musées, les commissariats et les prisons, les champs de bataille et la stratosphère se retrouveront bientôt en permanence sur le web, en accès libre ou payant, suivant la qualité de l’image et de la connection. Une webréalité mondiale nous accompagnera ainsi tout au long de la vie. Ces milliards de nano-yeux seront en permanence greffés aux cerveaux des matons mondiaux et des mateurs amateurs. Les retraités du réel passeront leur  temps à guetter le moindre signe de vie subversive dans une planète enfin ordonnée par la webpolice mondiale. Le monde sera plein d’yeux surveillant d’autres yeux, comme dans un colossal bouillon.

Les rouges au MIT

Mardi 24 mars 2009

Le MIT vient de décider de permettre l’accès libre à toutes ses publications scientifiques.

Jusqu’à présent les éditeurs commerciaux de textes académiques obtenaient tous les droits de "propriété intellectuelle" (copyrights) pour en user en toute liberté (commerciale) et faire payer des abonnements exorbitants aux bibliothèques publiques pour que des chercheurs financés sur fonds publics puissent avoir accès à des recherches publiques…
Mais une certaine fronde se faisait jour. Le Congrès américain venait ainsi de voter une loi obligeant tous les instituts nationaux de santé (National Institutes of Health- NIH) à rendre librement accessibles leurs publications un an après leur publication. Pour cela il fallait garder les copyrights jusqu’alors si généreusement abandonnés au secteur privé, afin de permettre un accès réellement public à ces textes.

Le raisonnement  des financeurs publics des recherches médicales des NIH était d’une simplicité biblique. Puisque ces recherches étaient financées par de l’argent public, les résultats des recherches et les publications devaient être publiquement accessibles.

C’était là ouvrir une très dangereuse boite de Pandore! Les éditeurs commerciaux se mirent en branle et plusieurs députés du Congrès se mobilisèrent pour tenter d’abroger cette mesure. Des propositions de lois furent déposées en ce sens pendant les deux dernières années, sans succès, mais les passions se déchaînaient.

Pour couper court à un éventuel retour en arrière, l’ensemble du corps professoral du MIT vient donc de prendre cette décision spectaculaire de rétention obligatoire des copyrights, en généralisant et en durcissant la politique d’accès public à ces textes.

Tous les textes académiques désormais produits devront obéir à une charte éditoriale permettant leur mise à disposition sur une plateforme en accès public.

Il n’y a pas si longtemps, proposer ce genre d’idées dans des enceintes internationales revenait à se faire traiter de "communistes".

http://arstechnica.com/tech-policy/news/2009/03/mit-to-make-all-faculty-publications-open-access.ars

Nous sommes tous des pixels

Mardi 24 mars 2009

Beau symbole! La caméra Gigapan enregistre la foule des spectateurs présents au discours d’investiture du nouveau président Obama.
Le plan large nous donne généreusement une vue panoramique sur l’évènement. Il fait froid, à l’évidence. Plusieurs spectateurs sont emmitouflés. Pour certains une écharpe chaude les enveloppe même… Cet anonymat intempestif, quoique approprié à l’hiver, si près de la tribune officielle, ne serait-il pas un peu suspect? Voyons voir d’un peu plus près. D’un clic on peut zoomer sur le moindre de ces visages anonymes, perdus loin dans la foule, et percer, toujours plus profondément le mur des regards.

Résolution de l’image: plus d’un milliard de pixels. Demain: dix ou mille gigapixels. Points noirs et couperoses seront traquables par Google.

Raisonnons un peu: cette technique de fichage massif des visages peut désormais être systématisée à l’échelle des nations. Tous les spectateurs de meetings politiques, de matchs chauds, de cérémonies publiques, de rencontres électorales, mais aussi les foules anonymes déambulant dans les rues, les gares ou les aéroports, peuvent être numérisés instantanément, en bloc, puis leurs visages traités et comparés à des bases de données anthropométriques, ou stockés pour quelque usage futur.

Ce projet soutenu par Google et la NASA a de belles avancées scientifiques, éducatives en perspective. Sécuritaires et policières également. Le désir panoptique, jadis célébré par Bentham, vient enfin de se voir offrir un instrument de portée planétaire. Après la couverture exhaustive de la Terre depuis l’espace, qui nous permettait de zoomer dans le jardin de la voisine, nous aurons désormais la poursuite systématique des visages dans les foules, comme autant de vignettes collables dans le trombinoscope mondial.

Voir: http://gigapan.org/viewGigapanFullscreen.php?auth=033ef14483ee899496648c2b4b06233c

Un domicile numérique

Mercredi 11 mars 2009

L’internet des objets, à base de puces RFID, va sans doute démultiplier les problèmes dont souffrent Internet tout court: traçage, virus, spams, violation de la vie privée. Les passeports, les cartes d’identité ou les cartes de transports en commun qui commencent à intégrer ces puces peuvent être aisément piratés ou manipulés. Une chercheuse, enseignant aux Pays-Bas, Melanie Rieback, a créé plusieurs virus RFID pour démontrer ce danger et a procédé avec ses étudiants au piratage de l’un des systèmes de transports publics hollandais utilisant des puces électroniques.
Devant l’indifférence des politiques et des industriels, elle a ensuite développé l’idée du "RFiD Guardian". Cet appareil portable agit comme un lecteur de puce RFID. Il peut décoder les étiquettes intelligentes, mais également les "émuler" ou les "brouiller". RFiD Guardian permet en théorie à chacun de surveiller l’utilisation de l’environnement RFiD et  de développer sa propre politique de sécurité, en modifiant l’information contenue par les puces.

J’imagine que modifier ou pirater la puce d’un passeport doit certainement tomber sous le coup de plusieurs infractions. Je ne vois donc pas trop comment l’idée de M. Rieback peut prospérer dans l’environnement actuel. De plus, on voit mal comment les Etats pourraient laisser se développer ce genre d’initiatives privées, prônant une sorte d’anarchie numérique et de contrôle individuel sur la manière dont le monde des "objets" peut ou ne peut pas interagir avec chacun de nous. Les procédures bottom-up ne sont pas vraiment compatibles avec une idéologie top-down, qui est majoritairement au pouvoir.

Et pourtant il me semble qu’il y a là une idée profonde en gestation. L’idée de permettre la création pour tout un chacun d’une sorte de "domicile numérique inviolable" pourrait vite faire son chemin, tant l’agression numérique nous menace tous désormais, de tous les côtés. Politiquement le sujet est ultra-sensible. Si cette idée de domicile numérique inviolable venait à prendre force et consistance, adieu Hadopi et spams, adieu espionnage et surveillance, adieu cyber-brother etc.

On en est loin. Aujourd’hui, quand on passe une frontière, les douaniers peuvent exiger vos mots de passe, et copier intégralement vos disques durs, vos portables et vos IPods. Aujourd’hui, quand vous vous connectez à Internet, de nombreux fournisseurs de services ou de logiciels peuvent scanner tranquillement l’intégralité de vos données, pour leur propre usage.

Crottes et mouchards

Mardi 10 mars 2009

Devant la prolifération des crottes de chien sur les trottoirs, un député allemand, dégoûté par ces déjections canines et par l’impunité des propriétaires des animaux, a récemment proposé de les obliger à enregistrer dans une banque de données centralisée l’ADN de leurs chiens. Il serait ainsi possible à la police des trottoirs de procéder à une analyse ADN des crottes, d’identifier les quadrupèdes contrevenants, et d’imposer une forte amende aux propriétaires.

Selon l’April (Association pour la promotion et la recherche en informatique libre), le rapport du Conseil général des télécommunications (CGTI) transmis au ministère de la Culture en décembre dernier, propose « d’obliger les internautes désireux de garantir leur sécurité juridique d’installer des logiciels propriétaires filtrant leurs communications". Et l’April de conclure: "Ce qui avait pu être évité dans la loi Dadvsi revient donc au travers du projet Hadopi."

Quel est le point commun entre ces deux informations ? Il s’agit bien entendu dans les deux cas de contrôle, de surveillance et de repérage. Mais il y a une différence. Dans le premier cas le but apparent est de protéger l’espace public, contre l’invasion des crottes privées. Dans le second, il s’agit d’obliger les individus à laisser légalement envahir leur propre espace privé par des mouchards électroniques, contrôlés de façon opaque par d’autres intérêts privés.

Dans le premier cas, la proposition  n’a pour le moment pas été retenue. L’affaire était sans politiquement trop sensible pour les partis au pouvoir. Dans le second cas, les intérêts privés (des uns) ont largement prévalu sur les intérêts privés (des autres) et se sont avérés suffisamment puissants pour mettre à leur service la puissance dite « publique », et pour faire voter démocratiquement les lois ad hoc. Les chiens pourront donc continuer à ch… en public, et les mouchards à moucharder en privé.