Archive pour avril 2009

Crise, schize et dopamine

Mardi 28 avril 2009

La crise des Temps modernes a des fondements anciens. Et elle se prolongera aussi longtemps dans le futur que nous n’aurons pas compris sa véritable nature. Voici un bref rappel du problème:

En Europe, la vision franchement matérialiste et déterministe de l’homme remonte au 18ème siècle et aux "Lumières". On crut alors s’être libéré des âges obscurs de la religion, alors que l’on avait plutôt pointé la manipulation temporelle de la religion dans l’intérêt des puissances. Le théisme ou le déisme perdaient leur statut protégé, mais c’était pour entrer dans un âge nouveau, qui devait imposer une nouvelle religion. Cette religion sui generis, à base de scientisme et de positivisme, était prolixe dans ses discours et ses affirmations, mais beaucoup moins convaincante dans les solutions apportées aux éternels problèmes humains.
Le 19ème siècle se fit une gloire de pousser aussi loin que possible les idées libérales, utilitaristes et positivistes, pour aller jusqu’au bout de leur logique prédatrice et inflexible, et tester ce que les peuples pouvaient endurer sans se révolter. Des observateurs percutants, comme Marx, décrivirent les limites inévitables de cette logique sans fin, mais sans apporter de plan B.
Le 20ème siècle commença à croire, en ses premières décennies, à certaines utopies socialistes, avant que les années 30 en montrent les possibles dérives totalitaires, que la 2ème Guerre mondiale en illustre les limites propres, et que le rideau de fer en fasse comprendre l’essence manichéenne et gnostique.
La chute du mur de Berlin fut saluée par les penseurs libéraux comme une victoire écrasante. La "fin de l’histoire" était enfin en vue, selon eux, et la victoire de la démocratie assurée dans le monde entier.
C’était aller un peu vite, à l’évidence.
La taupe immense de l’histoire n’avait pas fini de saper nos clichés, de balayer les banalités trop vite acquises.

Le 21ème siècle s’est ouvert sous de sombres auspices.
Concentrons-nous sur un aspect significatif: la démocratie libérale semble menacée de toute part. D’un côté, les doubles discours, les mensonges d’Etat, les hypocrisies et la collusion des puissants, montrent que le vernis démocratique est bien mince. Un bon plan média permet de mentir à beaucoup de monde pendant un assez long temps, en toute impunité. Plus révélateur encore,  les maffias prolifèrent toujours plus, sur presque tous les terrains.
La façade tient encore. Le système, actuellement un peu ébranlé, fait preuve de résilience, sous nos yeux complices. Mais pour combien de temps? Ne sommes-nous pas à la merci de quelque imminente catastrophe? D’où viendra le coup? Une pandémie meurtrière? Des actes de terrorisme d’Etat, déclenchant d’imprévisibles réactions à la  façon de la  "loi du talion"? Un écroulement général des monnaies virtuelles? Un hiver carbonique?
Les religions, théistes, déistes ou immanentistes, qu’on avait cru mises sur la touche, opèrent aussi un retour remarqué sur la scène mondiale. Non qu’elles apportent amour et paix, d’ailleurs. Elles préfèrent d’autres armes rhétoriques, et nourrissent d’autres sujets de discorde. A quoi et qui vont-elles servir? Au service de quelles politiques?
Quant à l’économie libérale, qui pensait avoir définitivement prouvé que son modèle était le seul possible, elle semble buter sur quelques petits obstacles assez têtus: la corruption de ses élites, la déliquescence de sa structure même, l’absence de toute visibilité à moyen terme, le pillage suicidaire d’une planète rétrécie, l’impossibilité absolue d’étendre ses bénéfices à l’humanité entière.

Nous sommes donc au pied d’une sorte de mur. Le mur de Berlin ou Wall Street ne sont que des murets face à ce mur civilisationnel et mondial.
Quelles solutions face à ce mur en forme d’impasse? On peut penser placer une échelle pour l’escalader, creuser un tunnel, ou même l’ébrécher à coup de mortier. Cela pourrait permettre, ici et là, à quelques-uns d’aller voir au-delà. Mais la muraille est longue, plus que la chinoise même. Elle s’étend dans l’espace, dans tous les pays, et dans le futur, divisant les générations, les esprits, les ayants droit et les hordes. Les solutions locales (la brèche, l’échelle, le tunnel) ne suffiront pas. Le Mur est trop long, trop persistant.

Le Mur n’est pas seulement matériel ou social d’ailleurs. Il est aussi, et d’abord, dans les esprits. Le Mur mondial, social, économique, politique, est apparemment à l’origine d’une sorte de schizophrénie des Temps modernes. Mais en réalité il en est plutôt la conséquence. Il résulte de la maladie moderne, qui a commencé au 16ème siècle (voir sur ce point d’autres textes dans ce blog qui tentent une description de ses origines).
Cette maladie avait alors pour symptômes la dissociation de la raison et de la foi, le renoncement au libre-arbitre et la promotion générale d’un déterminisme causal et électif, provoquant une dissociation entre l’intuition intérieure et le dogme idéologique, la prédominance des valeurs individuelles et leur dissociation d’avec toutes les valeurs communes.
Elle a eu pour effet principal, depuis cinq siècles, l’installation d’une schize majeure, béante et croissante, dans la conscience des hommes.

Le mot schizophrénie ne date que de 1911 et fut proposé par Manfred Bleuler. Mais la maladie qu’il nomme est bien plus ancienne. Avant on parlait de "démence précoce", se référant à l’incohérence globale des propos, des pensées et des actes des malades.
Sur les sites spécialisés, on apprend que la schizophrénie peut se soigner par des neuroleptiques et par "la réadaptation psycho-sociale, l’entraînement aux habiletés sociales (ou thérapie cognitivo-béhaviorale) et la psycho-éducation".

Mais comment soigner la schizophrénie moderne, la "démence précoce" de la civilisation entière?
Une réadaptation de la société, un entraînement à de nouvelles habiletés, une éducation de l’esprit?
Cela serait sans doute utile. Mais il faudrait y ajouter une bonne dose de neuroleptiques. Lesquels?
Ceux qui sont efficaces contre la schizophrénie sont ceux qui inhibent la dopamine. En effet c’est la surutilisation de la dopamine dans le cerveau qui entraîne des hallucinations et des perturbations de la pensée, et aussi la schizophrénie.
A noter que la dopamine a un effet en général stimulant au niveau du système nerveux central. Mais elle est aussi impliquée dans les phénomènes de dépendance via le "système de récompense" du mésencéphale. Cocaïne et nicotine augmentent par exemple la transmission dopaminergique.

Les métaphores sont toujours dangereuses à extrapoler. Mais en l’occurrence elles fournissent une voie heuristique. Elles incitent à poser des questions encore inaudibles: le système nerveux mondial est-il drogué? La "civilisation moderne" est-elle cocaïnomane, ou shootée au "système de récompense"? Si oui, il y a là une piste de recherche intéressante. En bridant la dopamine de la civilisation moderne, on peut espérer limiter ses effets schizoïdes.

Traduit en langue directe, c’est tout le "système de récompenses" qui est à revoir.

La musique des sphères

Jeudi 16 avril 2009

http://balldroppings.com/js/

Y a-t-il un pilote dans l’avion?

Mardi 14 avril 2009

Quelques nouvelles du front.
Un nouveau type d’avion sans pilote embarqué sur les porte-avions est en cours de développement. Baptisé d’un doux nom: Unmanned Combat Air Systems UCAS X-47B, il va sans doute révolutionner la guerre aéronavale.


UCAS X-47B
On peut le voir en vol ici ou .

Il faut rapprocher cette information de la prolifération actuelle de drones militaires de toutes dimensions. Les plus petits ne font que quelques centimètres de long et pèsent quelques grammes. Déjà des engins de la taille d’un insecte, comme le Micro Flying Insect (MFI) sont développés.

Parmi les applications qui intéressent les militaires, la guerre urbaine. En effet, 60% de la population mondiale vit dans les villes. Les prochaines guerres seront sans doute au coeur de zones urbaines denses, difficiles à contrôler par les moyens d’observation classique.
L’une des méthodes de lutte anti-guerilla consistera dans le déploiement d’ "essaims" et de "nuées" (swarms) de microdrones, qui voleront comme des abeilles ou des hannetons dans les rues, pourront entrer dans les immeubles et s’y placer en observation permanente, triangulant les snipers par divers capteurs électro-optiques, infra-rouges ou sonores. Ils seront reliés en permanence à la GIG (Global Information Grid) qui pourra décider de dépêcher en quelques minutes au choix: une équipe spéciale, une munition de précision, une frappe aérienne etc…

Evidemment, la logique sécuritaire s’emparera bien vite, elle aussi, de ces nouveaux outils, et ceux-ci passeront dans le civil. Les caméras fixes de surveillance qui abondent désormais dans les lieux publics vont bientôt paraître assez ringardes face à ces patrouilles de moustiques, aux dards autrement plus effilés.

Dormez-bien citoyens! Vous êtes bien gardés.

Capricorne espion

Lundi 13 avril 2009

Une équipe de l’Université de Californie vient de faire voler un insecte bien vivant ("Flower beetle", ou Capricorne géant), contrôlé à distance par une simple puce implantée sur son corps. L’insecte peut décoller, virer à gauche ou à droite, rester en vol stationnaire, puis atterrir.
Les stimuli sont très brefs (pour économiser la batterie placée elle aussi sur l’insecte). Ils visent les lobes optiques de l’insecte ou bien certains muscles qui commandent le vol. Six électrodes suffisent pour le contrôle de l’animal.

Plusieurs autres espèces d’insectes, dont des frelons et des papillons de nuit, ont ainsi été enrôlées au service de l’agence militaire pour la recherche, la DARPA, dans le cadre de son projet HI-MEMS (Hybrid Insect Micro-Electro-Mechanical Systems), lancé il y a trois ans. La chrysalide des papillons de nuit est en effet particulièrement tolérante, et l’on peut implanter in vivo des composants électroniques, permettant plus tard de contrôler l’animal adulte. En fait c’est désormais un champ de recherche en plein essor, qui semble apporter des solutions radicalement nouvelles au problème de la miniaturisation des drones. Les micro-drones posent de réels problèmes de contrôle (le moindre coup de vent les envoie valser) et ils sont très loin d’être aussi performants que les vrais insectes, question énergie et évitement des obstacles.

Le but de ces recherches? L’espionnage, évidemment, ou bien la surveillance de territoires hostiles. Qui se méfie d’un simple insecte? Comment se douter qu’il est porteur d’un minuscule micro ou d’une caméra ?

Les questions philosophiques et morales abondent. Nous n’en retiendrons que deux,  pour être court.

La fin programmée de la vie privée, dont nous tentons de suivre les étapes dans ce blog, voit dans cette nouvelle avancée une confirmation éclatante de son succès proche. Désormais il faudra s’habituer à vivre en sachant que l’Etat, ou la police, puis à peu près n’importe qui, pourra nous observer à tout instant. La moindre mouche sera un oeil de Moscou. Les libellules aideront à mater les insurrections urbaines. Un papillon aux pattes enduites d’un poison foudroyant viendra voleter au-dessus de votre tartine beurrée. Une sauterelle porteuse d’un peu de Semtex s’approchera de snipers en quelques bonds gracieux pour mieux sauter avec eux.

L’autre question est celle de la manipulation du vivant. Dieu a donné aux hommes la possibilité de nommer les animaux. Désormais on peut aussi envisager de les normer, de les déformer ou de les transformer. Certes, depuis l’aube de l’humanité, les bergers ont appris à jouer avec les gènes de leurs troupeaux. Maintenant ce jeu de gènes prendra une tout autre ampleur. Tant qu’il s’agissait de l’amélioration de la race ovine ou bovine, on pouvait voir en l’homme un simple administrateur de la création. Désormais l’homme se voit très capable de reprogrammer entièrement certaines des bêtes à bon Dieu pour des fins ludiques ou sinistres.

L’ambigu Descartes

Mercredi 8 avril 2009





Descartes était très loin d’être dominé par ce qu’on a appelé plus tard l’esprit cartésien. Il connaissait parfaitement les limites de la raison humaine et avouait sans fards son impuissance absolue dans certains cas essentiels. Dans tout ce qui touche à la nature de Dieu, il affirmait par exemple qu’il est absolument inutile de vouloir user de la raison et de tenter de comprendre les fins poursuivies par la divinité. Ce qu’on appelle les « vérités éternelles », par lesquelles on pourrait croire saisir un peu de la nature divine, ces vérités ne sont en fait ni éternelles ni absolues. Elles sont contingentes. Dieu aurait pu les faire autres, et pourrait d’ailleurs les changer encore dans les temps à venir… C’était là jeter d’emblée le doute sur les fondements mêmes de la raison.

 

Descartes estimait que la raison humaine peut parfaitement comprendre les mathématiques, parce qu’elles sont de la nature du fini. En revanche, Dieu reste absolument incompréhensible parce qu’il est infini. Comment un esprit humain, fini et divisé, peut-il ainsi comprendre un Dieu parfaitement Un et infini ?

Si nous cherchons à pénétrer le mystère, si nous tentons de percer l’essence de Dieu, nous ne faisons que le réduire à la dimension finie de notre entendement fini, nous imposons nos limites à ce qui est sans limites. Il faut bien comprendre que nous ne pouvons rien comprendre à Dieu, et qu’il faut nous soumettre à l’infini.

 

Que l’on considère le monde ! Il est rempli de choses dont certaines ont pu être faites pour l’homme, mais aussi pour des fins tout à fait différentes, dont nous n’avons aucune idée. Il y a de plus tant d’autres choses dans le monde qui ne seront jamais vues, ni même devinées, et encore moins comprises par l’homme, et dont par conséquent on peut supposer qu’elles ne lui seront jamais d’aucune utilité, quoique Dieu ait jugé bon qu’elles fussent. Il faut donc supposer que Dieu, en créant le monde, a considéré une autre fin que la seule utilité de l’homme. Cela pourrait être par exemple la simple révélation de sa grandeur, ou bien autre chose encore.

 

Des théologiens et des philosophes considérables, comme Aristote ou saint Thomas d’Aquin, ont tenté cependant de s’affronter au mystère et d’y appliquer la force de leur raison. Thomas ne place pas Dieu si haut qu’il échappe totalement à nos prises. Nous avons conservé comme une ressemblance avec lui. Il est donc illégitime de nier toute analogie entre l’homme et Dieu : si nous usons avec sagesse de notre langage, nous pourrons caractériser Dieu par certains mots pris au sens propre et non pas métaphoriquement[1].

Ces audacieux philosophes se sont ainsi crus en mesure d’affirmer que Dieu est « immuable », qu’il est le « premier moteur » de toutes choses, moteur restant lui-même immobile, et qu’il est absolument simple et infiniment parfait.

 

Thomas d’Aquin alla même plus loin. Dans la simplicité divine, il crut possible d’introduire une distinction entre l’entendement et la volonté de Dieu. Pour lui, ce qui caractérise au plus haut point un être ce n’est pas sa volonté, mais sa faculté cognitive. Dieu possède l’intelligence, au plus haut degré, c’est une de ses perfections. Mais c’est parce qu’il possède l’intelligence, qu’il est doué de volonté, et non l’inverse. C’est la nature de l’entendement qui détermine la nature du vouloir, et non le vouloir qui détermine l’entendement. La volonté d’un être, quel qu’il soit, fût-il Dieu, est nécessairement dépendante de son entendement, et celui-ci doit préexister à la volonté, qui n’en est que l’expression.

 

Pour parler par images, on pourrait dire que Dieu a considéré toutes choses en lui-même avant la création du monde, qu’il a « vu » en son entendement quel était le meilleur des mondes possibles, et qu’il l’a ensuite « voulu ». La théodicée d’un Leibniz nous explique tout cela en détail.

 

Au Moyen âge, la scolastique fut riche en disputations sur ces difficiles questions. Alors que Thomas d’Aquin incarnait l’idée que l’entendement de Dieu prime sur sa volonté, Duns Scot explora en revanche l’opinion inverse, à savoir le primat de la volonté sur l’entendement. Comme l’objet de l’entendement est le Vrai, et celui de la volonté est le Bien, cela revenait à mettre le Bien au-dessus du Vrai.

C’était poser aussi la question de la prééminence de la sagesse ou de la charité. A l’autorité d’Aristote, le Philosophe, il fallait confronter celle de saint Paul aux yeux de qui rien n’est supérieur à la charité.

 

Ces questions avaient à l’évidence un rapport avec la liberté humaine. Si l’on voulait garantir celle-ci, il était nécessaire que l’entendement et l’intellection ne constituent ni le préalable, ni la cause essentielle de la volonté. La volonté « libre » devait être à elle-même sa propre cause. Ayant en elle-même sa cause, la volonté appartenait alors à un ordre supérieur à l’entendement — parce que seule elle était libre, comme Dieu est libre.

 

On a vu plus haut que Duns Scot avait décidé de ne plus soumettre la volonté divine à la règle du bien, s’opposant là encore à Thomas. Dieu étant souverainement libre, sa volonté étant sans limites, il devait être libre de changer le mal en bien et inversement. Dieu devait disposer d’une liberté absolue, et c’est cette liberté qui constituait le principe de tout ce qui est. Ce que Dieu veut est bon simplement parce que Dieu le veut. Le libre arbitre de sa volonté est au-dessus du Bien. Dieu peut, s’il le veut, bouleverser complètement les fondements de l’ordre naturel et de l’ordre moral.

L’entendement peut mettre la volonté en branle en lui représentant clairement le bien, et en le faisant valoir comme fin. Mais la volonté peut à son tour mettre l’entendement à son service en lui fixant cette fin, qui représente à la fois le but à atteindre et une incitation à l’atteindre. Les opérations de l’âme restent in fine déterminées par la volonté. La volonté est le principe actif de l’âme; l’entendement joue un rôle plus passif.

 

Descartes pensait pour sa part que ces difficiles débats étaient largement au-dessus de la raison humaine. Pour y échapper, il nia tout simplement la légitimité de la distinction faite par Thomas ou Duns Scot entre l’entendement et la volonté de Dieu. Il ne suivit ni l’un, ni l’autre, et les renvoya dos à dos : « C’est en Dieu une même chose de vouloir, d’entendre et de créer, sans que l’un précède l’autre ». Plutôt que de tenter de résoudre un problème insoluble, il l’annula en décidant qu’il était vain.

 

C’était une manière simple mais efficace d’échapper à la dangereuse querelle qui régnait alors entre thomistes et molinistes, et qui annonçait celle plus grave encore entre les jansénistes et les jésuites, avec ses prolongements politiques. Mais c’était aussi pour Descartes une façon habile de conforter son projet principal, celui de fonder une nouvelle physique, une physique non-aristotélicienne, c’est-à-dire une physique affranchie de toute cause finale, une physique qui s’appuie seulement sur les causes efficientes.

 

Par sa conception d’une liberté divine absolue, comme par son refus de distinguer en Dieu l’entendement et la volonté, Descartes pensait avoir détruit toute idée de cause finale, et extirpé toute idée de finalité associée à la volonté de Dieu. Par là, Descartes pensait avoir renversé la physique aristotélicienne pour lui substituer sa propre physique, causaliste et déterministe. De la certitude de la préordination divine, basée sur la considération de sa souveraine perfection, on déduisait que Dieu était la cause totale de tous les effets de l’univers, y compris des effets résultants de l’action de notre libre arbitre. L’homme avait le libre arbitre, mais il était aussi entièrement déterminé par Dieu. Pour Descartes, la raison et la philosophie démontraient certainement « qu’il ne saurait entrer la moindre pensée en l’esprit d’un homme que Dieu ne veuille et ait voulu de toute éternité qu’elle y entrât. »

 

Mais, pour être apparemment confortable et prudente sur le plan politique, la position de Descartes provoquait beaucoup d’autres questions, elles aussi insolubles. L’immuabilité de Dieu était-elle compatible avec sa liberté ? Son immuabilité pouvait-elle sans contradiction s’étendre aussi à sa volonté ? Comment admettre qu’une volonté immuable soit libre ?

Sans doute, Dieu ne pouvait pas commencer de vouloir ce qu’il ne voulait pas auparavant, ou cesser de vouloir ce qu’il voulait déjà. Ce serait contraire à sa toute puissance et incompatible avec son omniscience. Mais alors qu’est-ce que la liberté de Dieu ?

 

A ces questions Descartes répondit simplement que notre esprit est incapable de comprendre ce genre de paradoxes. Il est vain également de chercher à distinguer en Dieu sa « puissance », son « entendement » et sa « volonté ». Ces métaphores humaines, trop humaines, sont trompeuses et reviennent à brider la liberté de Dieu, en l’enfermant dans nos images.

 

Dieu, étant infini, dispose d’une liberté sans limites.  Dieu est si libre que même les vérités éternelles sont soumises à son libre arbitre[2]. Les idées, les vérités, ne sont pas vraies en elles-mêmes. Si elles l’étaient, elles auraient une existence entièrement indépendante de Dieu, ce qui ne saurait se concevoir. Elles ne sont vraies que parce que Dieu a décidé qu’elles seraient vraies. Il aurait pu d’ailleurs concevoir un monde tout autre, où par exemple la somme des angles du triangle n’est pas égale à deux droits. Aucune vérité ne peut lui préexister, et s’imposer ainsi à la connaissance divine, car rien ne peut imposer sa propre nécessité à Dieu. Au contraire, les vérités sont les créatures de Dieu, il les a créées librement, et il reste libre vis-à-vis d’elles après les avoir créées. Il n’est pas prisonnier de leur nécessité. Comme c’est lui qui leur a conféré leur existence, il peut la reprendre. Il reste toujours libre de les abolir et de créer d’autres vérités.

 

Ceci s’applique aussi aux êtres. Lorsque Dieu donne l’être à ses créatures, il leur donne à la fois leur existence et leur essence. Mais il peut les reprendre l’une et l’autre pour les renvoyer au néant.

 

On pourrait objecter que Dieu étant tout-puissant, il aurait pu aussi faire en sorte que ses créatures fussent entièrement indépendantes de lui, totalement libres, si libres qu’elles en échapperaient ensuite à sa volonté. Hypothèse intéressante, et qui équivaudrait à une sorte de kénose divine, un retrait volontaire de Dieu, acceptant de brider sa toute-puissance et son omniscience, pour l’amour de sa création. On reviendra sur cette piste ultérieurement, et qui avait déjà été initiée par Origène, mais au temps de Descartes, elle était inacceptable. La toute-puissance et l’omniscience de Dieu étaient des dogmes non négociables. Aucune vérité, aucun être ne pouvait subsister indépendamment de l’entendement divin. Toute créature est tirée du néant par la volonté de Dieu, et ne peut subsister que dans la volonté de Dieu.

 

C’est pourquoi Descartes se considère lui-même « comme un milieu entre Dieu et le néant »[3]. Il en déduit qu’il participe des deux principes, celui de l’Etre et celui du non-être. Venant du néant, la créature ne doit pas s’étonner d’être « exposée à une infinité de manquements », de faire des erreurs et d’être emplie de défauts. Le mauvais usage du libre arbitre vient d’une privation de connaissance. L’erreur ne se trouve pas dans la faculté que l’homme a reçue de Dieu, mais a sa source dans le moi.

Descartes voit bien que sa propre nature est « extrêmement faible et limitée », en regard de celle de Dieu, « immense, incompréhensible et infinie ».

Se tournant vers lui-même, et considérant plus attentivement d’où viennent ses propres imperfections, Descartes trouve qu’elles résultent de deux causes. Elles viennent « de la faculté de connaître qui est en moi, et de la faculté d’élire, ou bien de mon libre arbitre, c’est-à-dire de mon entendement, et ensemble de ma volonté. »[4] C’était là reconnaître, en son for intérieur, l’essence de la liberté. Si nous examinons notre âme, nous y découvrons comme par évidence la liberté de notre volonté. Cette évidence suffit.

 

Elle suffit à Descartes pour affirmer nettement qu’il dispose du libre arbitre et d’une volonté « assez ample » et « assez parfaite », et « qu’elle n’est renfermée dans aucunes bornes. » Il ajoute que la liberté du franc arbitre est en lui « si grande » qu’il ne peut en concevoir d’idée plus étendue, « en sorte que c’est elle principalement qui me fait connaître que je porte l’image et la ressemblance de Dieu ». Descartes déduit ainsi de l’excellence du libre arbitre la ressemblance spéciale que nous avons sur ce point avec Dieu, reprenant ainsi l’argument de Bernard de Clairvaux. Le point capital est l’assimilation de la liberté humaine à la liberté divine. Dieu, en nous créant libres n’a certes pas voulu nous rendre omniscients ni tout puissants, mais il a voulu nous donner néanmoins en partage une volonté entièrement libre, comme la sienne. « Et en effet dès que Dieu voulait me donner la volonté, il ne pouvait me la donner moindre que celle que je découvre en lui, (…) puisque sa nature est telle qu’on ne lui saurait rien ôter sans la détruire. Ma volonté considérée formellement et précisément en elle-même est donc infinie comme celle de Dieu et c’est elle principalement qui me fait connaître que je porte son image et sa ressemblance »[5]. 

 

La liberté de Dieu prend sa racine en son unité et sa simplicité. La liberté de l’homme prend sa racine en Dieu.  Dieu est le principe et la fin de ses créatures. Il est aussi le principe de leur liberté. Ainsi dans son essence propre, la volonté divine n’est pas supérieure à la volonté humaine, puisque celle-ci tire son essence de celle-là. Je suis aussi libre que Dieu l’est d’affirmer, de nier, de choisir un but ou de m’en détourner. Evidemment ma capacité de comprendre ou d’agir ne sont en aucune façon comparable à celle de Dieu. Mais ma liberté est de même essence que la sienne.

 

De par son origine divine, la liberté humaine est infinie: être libre c’est participer à l’infini. Mais Dieu nous a aussi donné la liberté pour le servir. Être libre c’est s’asservir aux fins de Dieu, pour le servir.

 

Toute la question consiste alors à concilier la liberté humaine avec la grâce et la prescience divines, et a fortiori avec la prédestination. Il entretint sur cette épineuse question une célèbre correspondance avec la princesse Elisabeth de Bohème, qui était de confession protestante. Celle-ci fit valoir que, puisque Dieu est souverainement parfait, il aurait pu être la cause directe de tous les actes qui dépendent de nous du fait de notre liberté, s’il l’avait voulu. Il lui aurait suffi pour cela de ne pas nous donner de libre arbitre. Mais puisque Dieu nous a doués de libre arbitre, c’est qu’il n’a pas voulu être la cause immuable de tous les effets, et puisqu’il nous a créés libres c’est qu’il a voulu que nous fussions indépendants de lui.

 

Mais Descartes refusa absolument l’indépendance des hommes par rapport à Dieu. Si les actions des hommes ne dépendent pas de la volonté divine, cela impliquerait que la puissance de Dieu est finie, limitée par l’indépendance de ses créatures, ce qui est inacceptable.

En fait, Descartes ne résout pas le problème posé par Elizabeth. Il évite de trancher. Il faut se contenter de tenir pour également assurées la certitude de notre libre arbitre, puisque nous l’expérimentons en nous-mêmes, et celle de l’existence d’un Dieu tout-puissant. Pour Descartes, Dieu qui peut tout et qui sait tout « a su exactement quelles seraient toutes les inclinations de notre volonté ; c’est lui-même qui les a mises en nous ; c’est lui aussi qui a disposé toutes les autres choses qui sont hors de nous, pour faire que tels et tels objets se présentassent à nos sens à tel et tel temps, à l’occasion desquels il a su que notre libre arbitre nous déterminerait à telle ou telle chose ; et il l’a ainsi voulu mais il n’a pas voulu pour cela l’y contraindre. »[6]

 

Dans ses Principes,  Descartes gardera la même position. Il y affirme à la fois la certitude de la liberté humaine et la certitude de la préordination par Dieu. Mais il affiche une prudente réserve sur l’explication de leur conciliation.

 

Descartes fut donc bien un défenseur de la liberté subjective, pour une part, mais il faut bien reconnaître qu’il penchait finalement, par sa physique causaliste, vers une métaphysique de la préordination des âmes.

 




[1] Thomas d’Aquin, Somme théologique, I 13, 3

[2]  « Et encore que Dieu ait voulu que quelques vérités fussent nécessaires, ce n’est pas à dire qu’il les ait nécessairement voulues. » Lettre à Mesland 2 mai 1644 cité par E. Gilson, op.cit.

[3] Quatrième Méditation métaphysique

[4] Ibid.

[5] Principes philosophiques, cité par E. Gilson,  La liberté chez Descartes et la théologie.

 

[6] Lettre à Elisabeth, janvier 1646.

Les Arétins de la rétine

Mercredi 8 avril 2009

Une équipe de neurologues et d’informaticiens vient de réaliser une carte de la rétine d’un lapin. Taille de la carte: 20 téra-octets. Ce n’est pas si énorme: cela correspond au poids en octets de 30.000 long-métrages. Mais enfin, cela fait quand même beaucoup d’images pour un seul oeil.
Ils s’étaient déjà fait la main sur des rétines de souris et avaient cartographié plus de 70 types de neurones. Utilisant trois marqueurs (des anticorps), ils ont pu identifier toutes les cellules fonctionnelles et  ainsi faire des hypothèses sur leur rôle respectif.
Le but est de parvenir à expliquer comment les mammifères voient.
L’une des applications sera de permettre de "réparer" des rétines endommagées, par exemple.
On pourrait aussi envisager de créer des yeux artificiels.
Des perspectives s’ouvrent. On pense aux nano-drones qui vont bientôt peupler le monde de leurs yeux de silicium.

C’est un bon exemple de la pensée réductionniste et positiviste à l’oeuvre dans notre modernité conquérante. Nul doute que les cogniticiens vont s’attaquer, après la rétine, au cortex visuel. Car la rétine, c’est encore assez facile. Il ne s’agit que de lumière après tout. Comprendre que l’on voit et comprendre ce que l’on voit est une autre paire de manches.
Si l’on osait la métaphore, il y autant de distance entre la rétine de lapin et la vision, qu’entre un tube de télévision allumé dans une pièce et l’observation de la politique mondiale. Et encore.

http://www.wired.com/science/discoveries/multimedia/2009/04/gallery_rabbit_eye

Plastir

Mardi 7 avril 2009

Le n°14 de la revue PLASTIR vient de paraître. Ce premier numéro de PLASTIR de l’année 2009 est pour une bonne part consacré au concept de plasticité revu par le logicien Joseph Brenner sous l’angle dialectique et lupascien et par Eric Combet sous l’angle philosophique. La plasticité du concept est, pour paraphraser cet auteur, ensuite digitalisée par Philippe Quéau qui nous emmène au coeur de l’image et de la cyberéthique tandis que MarianaThierrot-Loisel nous fait glisser dans la reconnaissance de la présence du désir.

http://plasticites-sciences-arts.org/Plastir14_fr.html