Puis, le moi doit lentement renoncer à cette bulle miroitante, à ce miroir clos. Il lui faut se résoudre à affronter l’énigme du monde. Faute de quoi, il sombrerait dans la névrose, dans un désir d’être privé de tout désir, et dans la recherche névrotique d’un équilibre absolu. C’est ce que Freud nommera le principe du Nirvana, et aussi la pulsion de mort. Le Narcisse moderne est hanté par l’anxiété et la dépression, comme le Narcisse luthérien et calviniste l’est par la culpabilité et la déchéance. Celui-ci sort de son état par la grâce, et celui-là par l’objet.
Freud nous explique en effet qu’en passant du stade du narcissisme au stade suivant, celui de l’objet, le moi reconfigure et réarrange les frontières qu’il trace entre le monde et lui. Il sépare plus nettement le plaisir d’avec le déplaisir. Il distingue mieux son intérieur de l’extérieur. Des polarités s’installent : le moi et le non-moi, l’amour et la haine, ou l’amour et l’indifférence. Par ces polarités, dans lesquelles il joue un rôle central, le moi acquiert un certain savoir sur lui-même, et il se forge un vouloir certain, basé sur ses désirs, sur son « égoïsme ».
Schopenhauer avait déjà reconnu que l’égoïsme relevait de l’essence même de l’individu. « L’égoïsme, chez la bête comme chez l’homme, est enraciné bien fortement dans le centre même de l’être, dans son essence : disons mieux, il est cet être même. »[3] Si le narcissisme et l’égoïsme sont bien originaires et sont des éléments fondateurs de l’individu, celui-ci apprend vite à ses dépens qu’il ne peut en rester simplement à ce stade, dans sa confrontation avec la société.
Plus ou moins longtemps après la prime enfance, l’amour de soi originaire, l’amour narcissique rencontre son antithèse, la conscience du manque, de l’incomplétude, ou encore le « péché originel », tout au moins dans l’environnement culturel du christianisme. Le péché originel, la faute du premier homme, se transmet irrémédiablement à toute l’humanité. C’est là l’occasion d’une blessure narcissique de portée métaphysique : tout être humain est inéluctablement pécheur. La Réforme accentua considérablement ce pessimisme anthropologique, lié à la Chute d’Adam. Par la voix de Luther et de Calvin, elle anéantit d’un mot toute raison de s’aimer soi-même, en plongeant tous les hommes dans une déchéance ontologique. Elle les somma de passer de l’amour de soi au mépris et au dégoût de soi.
La blessure intolérable que la Réforme infligeait ainsi à l’homme moderne, il convenait de la panser sans délai. Le baume divin de la grâce y pourvoyait. La Réforme comblait ainsi, mais pour quelques rares élus seulement, la béance narcissique qu’elle infligeait à tous.
Aujourd’hui, cinq siècles après Luther, la « culture du narcissisme » [4] n’a pas disparu, loin de là, ni les nombreuses blessures qui lui sont liées.
L’isolement du moi, l’affaiblissement des liens sociaux, l’incapacité d’établir durablement des communautés humaines vivantes, un mécontentement vague et permanent, une insatisfaction apparemment incomblable, un sentiment de vide intérieur, caractérisent assez bien un certain homme moderne, qui perd sa vie en cherchant sans cesse un sens à sa vie. Ce narcissisme mécontent de lui-même révèle l’existence et la prégnance d’une névrose rampante, à l’échelle de la culture moderne tout entière, traduisant à sa façon tout ce qui est faux, trompeur et mensonger dans cette culture même.
Le narcissisme moderne n’est plus capable de voir dans la vie et dans le monde un champ et un bien communs. Il n’est plus capable de voir que le bien commun exige des individus beaucoup plus que leurs saluts individuels. Le bien commun réclame à chacun de s’identifier aussi au bonheur et à la réussite d’autrui. Il ne s’agit plus seulement de l’éventuelle (et improbable) « élection » personnelle, mais d’un processus systémique, politique et social de croissance commune, à l’échelle de la civilisation.
L’incapacité narcissique des générations actuelles de prendre en compte les besoins de la postérité (peu ou mal formulés) et les exigences latentes des futures générations (politiquement non représentées) affecte la société en profondeur, en oubliant, en refoulant les liens entre générations.
L’éthique puritaine du travail et la richesse considérée comme l’une des conditions du perfectionnement moral faisaient partie de ces « vertus du protestantisme » classiquement associées à l’expansion du capitalisme et à la révolution industrielle. Mais, « en notre époque d’effondrement de l’optimisme social, les vertus protestantes n’excitent plus l’enthousiasme »[5]. La défense exclusive de l’intérêt privé aboutit de la plus éclatante manière à sa négation critique, comme la crise économique et financière globale l’illustre assez. La glorification sidérante de l’homo oeconomicus, du trader ou du banquier mondialisé a conduit à l’éclatement de leurs bulles surévaluées. Une impression d’irréalité, une atmosphère de confusion intellectuelle, une expression politique sans substance et semblant vidée de toute prise sur le réel, des convulsions disproportionnées d’un système ayant perdu tous ses repères, une renonciation des esprits les mieux formés à fournir des explications intelligibles aux causes structurelles de la crise et à l’aveuglement des gouvernants, une résignation générale à ne plus rien comprendre au fonctionnement de l’économie et de l’ordre social sous-jacent, tous ces phénomènes renforcent le malaise profond qui traverse les consciences, et minent durablement les valeurs mêmes qui constituèrent initialement les Temps modernes.
A travers la névrose narcissique qui touche l’homme intérieur et à travers la crise qui percute les modèles actuels de développement économique et social, c’est la modernité même qui est atteinte en plein cœur. Mais si les contemporains en ont une conscience diffuse, sont-ils en mesure d’articuler clairement le diagnostic de leur propre névrose, et de proposer un traitement adéquat?