Archive pour mai 2009

Narcissisme, névrose et bien commun

Vendredi 29 mai 2009





Originairement le moi est dans un état de narcissisme nous explique Freud. Le moi n’aime que lui-même et est indifférent au monde.[1] Il  s’identifie avec ce qui lui est plaisant, et le monde extérieur lui paraît indifférent, ou éventuellement déplaisant. D’un côté, le moi et le plaisir, ainsi que l’objet aimé. De l’autre côté, l’extérieur, l’objet, le haï.

 

Puis, le moi doit lentement renoncer à cette bulle miroitante, à ce miroir clos. Il lui faut se résoudre à affronter l’énigme du monde. Faute de quoi, il sombrerait dans la névrose, dans un désir d’être privé de tout désir, et dans la recherche névrotique d’un équilibre absolu. C’est ce que Freud nommera le principe du Nirvana, et aussi la pulsion de mort. Le Narcisse moderne est hanté par l’anxiété et la dépression, comme le Narcisse luthérien et calviniste l’est par la culpabilité et la déchéance. Celui-ci sort de son état par la grâce, et celui-là par l’objet.

 

Freud nous explique en effet qu’en passant du stade du narcissisme au stade suivant, celui de l’objet, le moi reconfigure et réarrange les frontières qu’il trace entre le monde et lui. Il sépare plus nettement le plaisir d’avec le déplaisir. Il distingue mieux son intérieur de l’extérieur. Des polarités s’installent : le moi et le non-moi, l’amour et la haine, ou l’amour et l’indifférence. Par ces polarités, dans lesquelles il joue un rôle central, le moi acquiert un certain savoir sur lui-même, et il se forge un vouloir certain, basé sur ses désirs, sur son « égoïsme ».

 

Schopenhauer avait déjà reconnu que l’égoïsme relevait de l’essence même de l’individu. « L’égoïsme, chez la bête comme chez l’homme, est enraciné bien fortement dans le centre même de l’être, dans son essence : disons mieux, il est cet être même. »[3]  Si le narcissisme et l’égoïsme sont bien originaires et sont des éléments fondateurs de l’individu, celui-ci apprend vite à ses dépens qu’il ne peut en rester simplement à ce stade, dans sa confrontation avec la société.

 

Plus ou moins longtemps après la prime enfance, l’amour de soi originaire, l’amour narcissique rencontre son antithèse, la conscience du manque, de l’incomplétude, ou encore le « péché originel », tout au moins dans l’environnement culturel du christianisme. Le péché originel, la faute du premier homme, se transmet irrémédiablement à toute l’humanité. C’est là l’occasion d’une blessure narcissique de portée métaphysique : tout être humain est inéluctablement pécheur. La Réforme accentua considérablement ce pessimisme anthropologique, lié à la Chute d’Adam. Par la voix de Luther et de Calvin, elle anéantit d’un mot toute raison de s’aimer soi-même, en plongeant tous les hommes dans une déchéance ontologique. Elle les somma de passer de l’amour de soi au mépris et au dégoût de soi.

 

La blessure intolérable que la Réforme infligeait ainsi à l’homme moderne, il convenait de la panser sans délai. Le baume divin de la grâce y pourvoyait. La Réforme comblait ainsi, mais pour quelques rares élus seulement, la béance narcissique qu’elle infligeait à tous.

 

Aujourd’hui, cinq siècles après Luther, la « culture du narcissisme » [4] n’a pas disparu, loin de là, ni les nombreuses blessures qui lui sont liées.

 

L’isolement du moi, l’affaiblissement des liens sociaux, l’incapacité d’établir durablement des communautés humaines vivantes, un mécontentement vague et permanent, une insatisfaction apparemment incomblable, un sentiment de vide intérieur, caractérisent assez bien un certain homme moderne, qui perd sa vie en cherchant sans cesse un sens à sa vie. Ce narcissisme mécontent de lui-même révèle l’existence et la prégnance d’une névrose rampante, à l’échelle de la culture moderne tout entière, traduisant à sa façon tout ce qui est faux, trompeur et mensonger dans cette culture même.

 

Le narcissisme moderne n’est plus capable de voir dans la vie et dans le monde un champ et un bien communs. Il n’est plus capable de voir que le bien commun exige des individus beaucoup plus que leurs saluts individuels. Le bien commun réclame à chacun de s’identifier aussi au bonheur et à la réussite d’autrui. Il ne s’agit plus seulement de l’éventuelle (et improbable) « élection » personnelle, mais d’un processus systémique, politique et social de croissance commune, à l’échelle de la civilisation.

 

L’incapacité narcissique des générations actuelles de prendre en compte les besoins de la postérité (peu ou mal formulés) et les exigences latentes des futures générations (politiquement non représentées) affecte la société en profondeur, en oubliant, en refoulant les liens entre générations.

 

L’éthique puritaine du travail et la richesse considérée comme l’une des conditions du perfectionnement moral faisaient partie de ces « vertus du protestantisme » classiquement associées à l’expansion du capitalisme et à la révolution industrielle. Mais, « en notre époque d’effondrement de l’optimisme social, les vertus protestantes n’excitent plus l’enthousiasme »[5]. La défense exclusive de l’intérêt privé aboutit de la plus éclatante manière à sa négation critique, comme la crise économique et financière globale l’illustre assez. La glorification sidérante de l’homo oeconomicus, du trader ou du banquier mondialisé a conduit à l’éclatement de leurs bulles surévaluées. Une impression d’irréalité, une atmosphère de confusion intellectuelle, une expression politique sans substance et semblant vidée de toute prise sur le réel, des convulsions disproportionnées d’un système ayant perdu tous ses repères, une renonciation des esprits les mieux formés à fournir des explications intelligibles aux causes structurelles de la crise et à l’aveuglement des gouvernants, une résignation générale à ne plus rien comprendre au fonctionnement de l’économie et de l’ordre social sous-jacent, tous ces phénomènes renforcent le malaise profond qui traverse les consciences, et minent durablement les valeurs mêmes qui constituèrent initialement les Temps modernes.

 

A travers la névrose narcissique qui touche l’homme intérieur et à travers la crise qui percute les modèles actuels de développement économique et social, c’est la modernité même qui est atteinte en plein cœur. Mais si les contemporains en ont une conscience diffuse, sont-ils en mesure d’articuler clairement le diagnostic de leur propre névrose, et de proposer un traitement adéquat?

 

 




[1] S. Freud. Métapsychologie

[2] Cf. supra, le ch. 3, La nécessité d’asservir.

[3] in Le fondement de la morale

[4] Cf. Christopher Lasch, La culture du narcissisme.

[5] Chistopher Lasch, op.cit.

La relativité du relativisme

Dimanche 24 mai 2009





Le discours politique et philosophique du relativisme se développe de plus en plus de nos jours, affirmant par exemple que les notions de droit et de justice sont sujettes à recevoir des interprétations diverses. Ce relativisme des normes génère mécaniquement une tolérance affichée en principe, ce qui n’est pas si mal, somme toute. Le mauvais côté de la chose, c’est qu’il faut faire son deuil de toute idée universelle de justice ou de vérité. Car s’il y a beaucoup de vérités, c’est qu’il n’y en a pas une seule. De plus, le droit et la justice ne peuvent plus se fonder, en conséquence, sur la nature ou la raison, mais seulement sur la force ou la convention. On renonce délibérément à atteindre quelque vérité morale, absolue, pour tenter d’assurer une sorte de paix sociale entre de multiples vérités relatives. Cette posture a de nombreuses conséquences pratiques, sociales.  La pensée juridique influencée par le droit anglo-saxon prétend d’ailleurs que le droit et la justice ne sont que des « conventions » entre les hommes. Il n’y a pas de normes sociales, il y a seulement des « contrats ».

 Deux conséquences découlent de cette pensée relativiste. D’abord, la multiplication et la coexistence de normes de comportement très différentes, voire opposées, favorisent l’hypocrisie et le double langage, y compris à l’échelle mondiale.

D’autre part, quand se produisent des faits à l’évidence intolérables ou des interprétations du droit et de la justice absolument inacceptables aux yeux de l’opinion mondiale, le système de pensée relativiste se trouve dans l’incapacité de justifier son attentisme ou son hypocrisie, et se trouve encore plus incapable d’insuffler un sens nouveau à l’action collective.

 Malgré tout, le nominalisme politique et la philosophie de l’homme, « loup pour l’homme », conçus au 17ème siècle, continuent encore à inspirer de facto la real-politik internationale. Mais trois cent cinquante ans après Hobbes, on peut se demander si celle-ci est bien adaptée à la mondialisation accélérée, et si elle convient à une humanité comprimée sur une planète rétrécie, menacée de crises d’envergure globale?

 

Le monde est trop interdépendant désormais, pour se contenter d’une philosophie politique d’inspiration calviniste et hobbesienne. La communauté mondiale ne peut tout simplement pas se baser sur l’exclusion machiavélienne et le rejet conscient, déterminé, programmé, des quatre cinquièmes ou des neuf dixièmes de l’humanité.

 

Ajoutons que la mort du droit naturel proclamée par le libéralisme prépare aussi la mort de la raison même, au moment où nous en avons le plus besoin. En invalidant la constitution rationnelle du droit, c’est aussi l’exercice naturel de la raison que l’on remet en cause.  Quand la catégorie d’universel est jugée fictive, la raison perd son essence, qui est une capacité d’abstraction, de détermination des formes. « Il n’y a de raison qu’universelle » disait Aristote. Pour les modernes, qui ont rompu depuis longtemps avec Aristote, il n’y a d’universel que le relatif.  Alors  la raison n’a plus qu’à s’instrumentaliser, à se prostituer. Elle n’est plus qu’un outil au service du pouvoir du jour. Elle cède la place à toutes sortes de raisons de circonstance, réalistes ou pratiques, au service de l’utilité et de la puissance du moment.

Pour les nominalistes modernes, aucune pensée humaine n’est désormais capable d’appréhender les vérités éternelles. La pensée est inévitablement engoncée, engluée dans son contexte et dans son historicité.

Pour les classiques, l’exercice de la raison permettait de sortir du monde des chimères et des opinions, de sortir de la « caverne », pour atteindre le ciel des idées, et des vérités. Mais les modernes ne croient plus au ciel, ni aux idées, ni aux vérités éternelles : il n’y a pas d’autre monde que le monde d’ici-bas, il n’y a pas d’au-delà de la "caverne". Toute « vérité » y est fortement enchaînée à une histoire contingente, à une culture spécifique, à des civilisations particulières, transitoires, fugaces.

Il est difficile se sentir "enchantés" par le rapetissement de l’humain dans le local et le contingent.

 

La dissociation moderne

Vendredi 22 mai 2009





Au cours des deux derniers siècles, longue est la liste de ceux qui ont révélé le mécanisme de la déshumanisation et vitupéré la barbarie des temps, la maladie de l’histoire. La « décadence » (Frédéric Nietzsche), le « malaise dans la civilisation » (Sigmund Freud), le « déclin de l’Occident » (Oswald Spengler), la « maladie spirituelle de l’humanité » (C.G. Jung), la «crise de la culture» (Hannah Arendt) furent autant de prémisses de la « crise du sens » (Jean Paul II)[1].

 

Max Weber avait déjà emprunté à Heine l’image qui marque, le mot qui résume : le monde est « désenchanté ». Il avait diagnostiqué que ce désenchantement était une conséquence de l’éthique protestante et de l’esprit du capitalisme. C’était le lourd prix psychique à payer pour un « progrès » matériel.

 

Le prix n’a pas cessé de monter. Les Lumières s’étaient déjà liguées pour mettre Dieu à mort. Le matérialisme, l’utilitarisme, le positivisme, le relativisme, l’historicisme, le nihilisme participèrent à ce meurtre progressif et pluriséculaire.

 

Dieu mort, Léviathan n’avait plus devant lui aucun obstacle, d’ordre moral ou philosophique. La vision politique de Hobbes prenait dès lors l’ascendant sur la religion de Luther et Calvin, et la guerre mondaine et hobbesienne de tous contre tous succédait au duel de l’église invisible des « saints » avec Satan.

 

Mais la philosophie politique de Hobbes, fondamentalement pessimiste, ne s’était cependant pas détachée de la conception calviniste d’une déchéance absolue de l’homme. Elle alla au contraire un peu plus loin que celle-ci dans la désespérance corrosive, en raison notamment de son athéisme foncier, quoique non ouvertement revendiqué.

 

Luther, Calvin et Hobbes ont certainement contribué de façon complémentaire au désenchantement moderne. Leur succès initial inaugura un immense fleuve idéologique aux affluents variés, dont ils étaient des sources marquantes. Plusieurs philosophes, surtout allemands, furent profondément influencés par le luthéranisme, et oublièrent que la fin de l’homme était le bonheur. D’autres penseurs, utilitaristes et matérialistes, français ou anglais, se livrèrent en réaction à la recherche de ce bonheur ou de ce qui pouvait en tenir lieu, « l’utilité » — non sans encourir à leur tour le mépris cinglant de « vrais » philosophes.[2]

 

Très pessimiste lui aussi, Max Weber prévoyait pour l’avenir de la civilisation occidentale une « pétrification mécanique ». Seul un renouveau spirituel (« des prophètes entièrement nouveaux ou une puissante renaissance des pensers et des idéaux anciens ») pourrait selon lui sauver l’Occident.

 

Mais les prophètes nouveaux suffiront-ils ? La Réforme avait fourni en son temps son contingent de prédicateurs, qui fondèrent une lecture tranchante du Nouveau Testament. Ils contribuèrent nettement à la mort des espérances, par leur doctrine du Mal, et ils furent pour une part à l’origine de la « pétrification » des âmes, par leur dogme de la prédestination.

 

La Réforme, schisme religieux majeur, déchira la chrétienté de part en part. Mais elle fut aussi, par la puissance de son impact, à l’origine d’une dissociation de la modernité tout entière. L’histoire de la pensée, depuis le 16ème siècle, peut se lire en effet comme l’histoire d’un clivage intime des esprits, d’une lente et profonde schize de l’inconscient collectif, à l’échelle de la civilisation. Cette schize commença par une idée radicale, l’idée de la déchéance absolue de l’homme, l’idée du mal incurable de l’âme humaine, résultant de la malédiction absolue du péché originel.




[1] Encyclique Fides et Ratio.

[2] « Quelle race peu philosophique que ces Anglais ! Bacon, c’est la contestation de l’esprit philosophique en tant que tel. Hobbes, Hume et Locke ont avili et dégradé pendant plus d’un siècle la notion même de philosophie. C’est contre Hume que Kant s’éleva, et c’est de lui qu’il sortit. C’est de Locke que Schelling a pu dire « je méprise Locke ». » Nietzsche, Par de-là le bien et le mal. Aphorisme 252.

Crise et dopamine (suite)

Jeudi 21 mai 2009

Pour rebondir sur un des articles précédents (Crise, schize et dopamine), et suite à certains des commentaires portant sur la question des "récompenses", je voudrais témoigner qu’en Russie (où j’ai vécu deux années), il est vrai que les espaces de culture en général, et notamment la Bibliothèque nationale de Russie, sont très ouverts à une politique d’ouverture et d’accès libre aux oeuvres du "domaine public". Aux Etats-Unis aussi, les efforts de la Bibliothèque du Congrès sont significatifs dans ce domaine (Cf. le projet World Digital Library). Les débats actuels sur le "fair use" dans ce pays témoignent de la brutailité des rapports de force sur ces questions.

Mais le système de récompense tel que rapidement évoqué dans l’article en question devrait avoir une portée sociale beaucoup plus large, et devrait être davantage conceptualisé. Des récompenses habituelles comme "l’argent" ou les "honneurs" ne suffisent pas à rendre compte de toutes les options possibles. Il faudrait s’interroger sur une palette beaucoup plus fine de types de récompenses, dans des contextes variés, et mieux comprendre les possibilités d’hybridations entre récompenses de divers types.

Il faudrait aussi mieux comprendre l’impact de la recherche de "surdoses" de récompenses sur la schizophrénie sociale. Autrement dit  il s’agirait de reprendre métaphoriquement le lien scientifique établi entre dopamine et schizophrénie, et d’analyser la validité de cette métaphore dans le domaine sociétal. C’est là une voie prometteuse de recherche, je crois, parce que ce ne serait pas les "récompenses" qui seraient alors mises en cause en soi, mais plutôt leur excès, ou leur attribution débridée.

Il y a un lien évident entre cette discussion et la rémunération "folle" des dirigeants oligarchiques, et plus généralement avec l’hubris générale de la recherche exponentielle de profits. La schizophrénie moderne trouve là sans doute une de ses racines.

Une autre piste de recherche serait d’analyser le lien entre les "récompenses idéologiques" et la schizophrénie. En cause, notamment, les idéologies qui tendent par exemple à séparer les "élus" des "déchus", et qui sont ainsi doublement schizogènes (socialement et neurologiquement parlant…). Elles contribuent à établir une scission radicale dans l’humanité même (ce qui se traduit ensuite par un "nomos" de la Terre, selon l’expression du juriste nazi Carl Schmitt), mais elles fournissent aussi leur dose de "dopamine" schizogène aux masses ou aux individus séduits par de tels systèmes de récompenses auto-activés. A ce propos, les idéologies gnostiques contemporaines pourraient nous en apprendre long sur ces phénomènes de schizophrénie et leurs liens avec les "récompenses".
Le gnosticisme contemporain qui plonge ses racines loin dans l’histoire (voir le marcionisme ou le manichéisme) aurait donc, dans cette vue, une lourde responsabilité dans la grande dissociation psychotique de la modernité.

Sociétés gnostiques

Jeudi 14 mai 2009

On n’a pas assez commenté le lien entre l’expression "société de la connaissance" et le rêve des gnostiques, anciens ou modernes. C’est le rêve de prétendre accéder au savoir ultime, par le biais d’une "connaissance", à eux réservée.
Dans une forme très dégradée, bien entendu, et complètement laïcisée, la "société de la connaissance" prétend se fonder sur un universel "connaître", apte à pénétrer les mystères de l’univers et de l’être, mais dont elle ne connaît certes pas les limites ni l’essence.

Parmi les gnostiques modernes, on peut aligner plusieurs noms. Les uns sont des crypto-gnostiques comme Hegel, Marx, Freud. D’autres sont des gnostiques déclarés comme C.G. Jung, ou Simone Weil, l’un dans la tendance symbolique, l’autre dans la tendance mystique.

Eric Voegelin a fait en son temps (à un moment où cela demandait un certain courage, pendant les années du nazisme triomphant) une sortie remarquée contre le gnosticisme moderne, en s’attaquant entre autres aux idées du juriste nazi Carl Schmitt. En quoi Carl Scmitt est-il gnostique? Dualisme radical entre les élus et les déchus. Nomos de la Terre. Tout se ramène à l’Un, le politique comme le théologique, — ce qui est une justification très gnostique de la tyrannie.

Voegelin va plus loin. Il généralise en fait le gnosticisme à toute la modernité. C’est la Réforme elle-même qui serait d’essence gnostique, selon lui.
Blumenberg a tenté, sans succès à mon avis, de réfuter Voegelin, en voulant "légitimer" les Temps modernes.

Quant à moi je pense qu’il faut remonter plus haut dans le temps, pour comprendre le lien entre modernité et gnosticisme.
Saint Paul, saint Augustin était eux aussi gnostiques, non certes autant que Valentin, Basilide ou Marcion, mais gnostiques dans la structure même de leur pensée. Et ils étaient "modernes" dans leur temps.

Il faut d’ailleurs remonter encore plus haut. Zoroastre, le "réformateur" de la religion indo-iranienne était indéniablement gnostique, tout comme son équivalent grec, Héraclite, réformateur de la religion des mystères, contempteur d’Hésiode ou de Pythagore, qui ne savaient même pas, selon lui, que la Nuit et le Jour sont un.

Toutes ces modernités et tous ces gnosticismes forment une longue chaîne.

Dont il faudrait se libérer.

La dispersion numérique

Jeudi 14 mai 2009

Un fragment d’Héraclite dit ceci: "Si toutes choses devenaient fumée, on les discernerait au nez." (D.K. 7)

Autrement dit, si tout était réduit à la dispersion suprême, tout se laisserait encore percevoir, et même flairer par des chiens.

Il y a là une métaphore possible de l’avenir ultime de la décomposition numérique.
A l’avenir, tout pourra être réduit à une sorte de fumée quantique, mais en quelque sorte parfumée.