Archive pour juillet 2009

Déconnexion mortelle

Lundi 27 juillet 2009

Un jeune californien de 20 ans est entré récemment au Centre médical de Travis Air Force Base, près de Sacramanto, pour se faire enlever un calcul dans la vessie. Il en est sorti avec ses deux jambes amputées.
Le chirurgien a en effet coupé accidentellement une artère pendant l’opération, causant une hémorragie si grave qu’il a fallu en conséquence amputer ses jambes.

Ce fait divers peut être commenté de diverses manières. Mais pour certains observateurs du système de santé états-unien, c’est là l’indice qu’il faudrait procéder à la mise en place d’une base de données électroniques des médecins et des chirurgiens, évaluant de façon précise leurs succès et leurs échecs professionnels. Cette base de données librement consultable permettrait aux patients de prendre connaissance par anticipation de l’expérience acquise et de la qualité statistique des soins fournis par tel hôpital ou tel médecin.

Je pense que ce système d’information et de contrôle finira un jour par exister. La logique même de la technoculture qui nous environne rend ceci parfaitement possible, soit sous une forme centralisée et coordonnée par l’Etat, soit sous une forme collaborative (mutualisant l’expérience de millions de patients frustrés ou comblés).
De plus, la nervosité et l’aigreur du corps social dans son ensemble devant les privilèges exorbitants de quelques classes sociales qui bénéficient de la confidentialité pendant que la plupart des citoyens lambda sont requis d’offrir une transparence de plus en plus grande aux investigations de leurs employeurs, de leurs assureurs ou de l’Etat, exigera en contrepartie une obligation de redevabilité des techniciens de la santé et des institutions afférentes.

L’arrivée prochaine et massive dans les hôpitaux de la génération du papy boom, peut-être un peu moins complaisante que les générations précédentes face aux dérives d’un système qui commence à toussoter sera sans doute un autre facteur facilitant ce type de mesure d’évaluation qualitative. On le fait bien pour les restos, et même pour les écoles. Pourquoi pas pour les cliniques et les hôpitaux?

Personnellement je n’y verrais que des avantages, si cela m’évite de perdre les jambes ou la tête.
Mais il y a évidemment à prévoir quelques inconvénients. Le jour où une telle bourse des valeurs médicales sera mise en ligne de façon transparente,  les meilleurs praticiens pourront facturer leurs soins au prix (très) fort.
Les pires praticiens se verront désertés, ou alors ils traiteront les cas des patients les plus pauvres, ou ceux qui auront été déconnectés, pour une raison ou pour une autre, de l’accès à Internet…

http://techinsider.nextgov.com/2009/07/why_we_need_electronic_medical.php

César, je te vois!

Jeudi 23 juillet 2009

En juillet 46, Jules César triomphe à Rome après ses victoires en Gaule. Revêtu de pourpre et badigeonné de rouge à l’image de Jupiter, il remonte la Via Sacra, vers le Capitole. Dans toute cette gloire, ses soldats vétérans l’entourent et l’accompagnent. Ils le raillent et ils rivalisent d’insolences, ils lui crient qu’il a fait ses premières armes dans le lit du roi Nicodème, et qu’il n’y avait pas le dessus.

Ce mélange de divinisation et de dérision, comme il nous étonne encore aujourd’hui!

Que l’on compare donc avec les moeurs du jour…

L’e-silence

Mardi 21 juillet 2009

Dans les dix prochaines années, l’ "Internet des objets" va devenir une réalité quotidienne. Des centaines voire des milliers d’objets personnels ou de produits de consommation courante (par exemple les yaourts) seront connectés à Internet pour diverses applications . Les technologies employées inclueront les puces RFID, actives ou passives, mais aussi de multiples autres solutions.
Les perspectives sont évidemment prometteuses, mais aussi fort inquiétantes sur le plan des atteintes possibles aux libertés et à la vie privée. La marchandisation de l’espace privé et l’appropriation lucrative des identités vont connaître un boom supplémentaire.

Consciente de ces défis la Commission européenne a lancé une consultation publique, suite à laquelle elle a publié une "communication stratégique" sur l’Internet des objets, comprenant un plan d’action, publié le mois dernier. Parmi les 14 recommandations de ce plan, on trouve l’idée d’un "droit au silence des puces". Le citoyen aura le droit (et donc la possibilité ?) de mettre les puces RFID hors circuit.

L’expression "silence des puces" (silence of the chips dans l’original anglais) renvoie évidemment au titre du fameux film Le silence des agneaux, et fut sans doute choisie sous l’influence d’un humour bureaucratique, parfois dévastateur.

En effet ces puces, loin d’être de doux agneaux dociles gardés par un Etat bienveillant accompagné d’obéissants chiens de berger, font plutôt partie des méchants loups capables de donner un sens nouveau à la célèbre affirmation de Thomas Hobbes dans le Léviathan, selon laquelle "l’homme est un loup pour l’homme".

Quant à mettre ces puces au silence, laissez-moi rire. L’affaire d’Amazon décidant unilatéralement d’effacer à distance des livres électroniques dûment achetés par des utilisateurs de son service de livre électronique Kindle donne à réfléchir. Parmi ces livres, une édition de 1984 d’Orwell,  ce qui ne manquait pas de sel, vu qu’Orwell y décrivait déjà comment Big Brother pouvait faire tomber des pans entiers de publications dans des "trous de mémoire".

N’en doutons pas, on pourra bientôt, à distance, faire périmer les yaourts, ou reprogrammer les i-ceci et les e-cela.

E-mortalité

Lundi 20 juillet 2009

L’enregistrement intégral et systémisé de toutes les données personnelles d’un individu pendant sa vie entière (images, sons, traces biographiques, écrits, emails, mais aussi idées, relations, weblogs, réseaux sociaux, déplacements GPS, données biométriques, paramètres biologiques et médicaux, données financières, etc…) est parfaitement envisageable, puisque la DARPA en a fait un programme officiel de recherche, LIFELOG (voir ailleurs plusieurs billets à ce sujet sur ce blog).

Non seulement cette tendance est déjà lancée, mais il est parfaitement clair que sous la pression de l’infostructure et des Etats, un plan d’ensemble pour la collecte systémique des données personnelles va inexorablement se mettre en place avec le soutien législatif approprié, sous divers prétextes (du déficit de la sécurité sociale à la lutte contre l’évasion fiscale ou contre la piraterie).

L’un des aspects de cette intéressante perspective est de nous promettre une sorte d’e-mortalité, ou plutôt d’e-immortalité. Ces données accumulées s’entasseront par exabytes et plus personne ne pourra s’aviser d’en réclamer la révision ou l’effacement.

On pourra notamment créer, à partir de ces données de toute nature, des robots symboliques capables de simuler ou de mimer quelqu’un après sa mort. On pourra le faire revivre non seulement en extrayant de la base de données accumulées sur lui ce qu’il ou elle pouvait dire ou faire le 14 juillet 2022 ou le 11 novembre 1999, mais, plus intéressant encore on pourra googliser tout  ce fatras et fournir à la demande ce que le disparu pouvait bien penser de la cérémonie du thé, de la chute du mur de Berlin ou de la liberté nouménale selon Kant.

Bref, au lieu de continuer à se taper des tamagochis infantiles ou des programmes ELIZA de style psy lacanien, on pourra passer d’excitantes soirées à faire dialoguer les morts avec les vivants.

Propriété intellectuelle vs. piratage indentitaire

Lundi 20 juillet 2009

Les énormes efforts de l’Etat pour venir en aide aux industries culturelles en renforçant continuellement et toujours davantage les droits de propriété intellectuelle ne vont certainement pas cesser par enchantement. La puissance des TIC ne fera que croître encore, et ne pourra qu’inciter la puissance publique à renforcer à l’avenir encore plus l’arsenal législatif, juridique et policier pour lutter contre toutes les formes de "piraterie", et pour éradiquer ces nouvelles formes de "communisme", de partage (ou de "piratage") des oeuvres que d’aucuns estiment nécessaires à la libération de la pensée.

Ce qui me frappe dans ce choix constant fait par les responsables de l’organisation actuelle de la société, c’est son extrême emphase mise sur la protection de la "propriété intellectuelle", qui contraste fortement avec la faiblesse considérable de la protection de la "propriété de l’identité". Je m’explique: les données personnelles sont à l’évidence des propriétés intimes, ontologiques, de la personne humaine. Or, il apparaît que les TIC favorisent, ô combien, la duplication, le partage, l’exploitation commerciale ou policière de ces données "personnelles", avec la forte complicité des Etats, ou au mieux leur indifférence laxiste.

Il me semble que l’on n’a pas assez réfléchi aux conséquences lointaines de cet écart entre le renforcement de la protection de la propriété intellectuelle et. le laxisme envers la propriété de l’identité personnelle.

Je crois cet écart extrêmement significatif, non seulement bien sûr de l’état actuel du capitalisme et de l’Etat, mais aussi et surtout, de la déshérence progressive de la personne dans notre civilisation de masse.

En avoir ou pas

Mardi 7 juillet 2009

Dans un récent article d’InternetACTU.net, on cite Kevin Kelly qui affirme que “la technologie n’est plus à l’extérieur, n’est plus étrangère, n’est plus à la périphérie. Elle est au centre de nos vies.”

“La technologie est le feu de camp autour duquel nous nous rassemblons”, estime la musicienne Laurie Anderson, que Kevin Kelly cite pour illustrer son point de vue. “Après avoir longtemps eu une présence marginale, la technologie est désormais partout et partout importante”, ajoute Kelly. “La technologie a été en mesure de s’infiltrer dans nos vies parce qu’elle est devenue comme nous. Elle est devenue plus organique dans la structure. Parce que les technologies de réseau se comportent davantage comme un organisme que comme une machine, les métaphores biologiques sont beaucoup plus utiles que les métaphores mécaniques pour comprendre comment fonctionne l’économie des réseaux.”

Je trouve l’image idyllique du "feu de camp" de Laurie Anderson fort sympathique mais parfaitement fallacieuse, sinon délibérément trompeuse. Quant à l’idée de Kelly que la technologie relève désormais de métaphores "biologiques", parce qu’elle serait "au centre de nos vies" et même "comme nous" (sic), je la trouve d’un grand simplisme, d’un réductionnisme confondant et d’une dangerosité idéologique que l’on ne peut laisser passer sans réagir.

Les chevaux de Troie, les espiogiciels (spyware), la surveillance ubiquitaire (RFID + GPS + "Deep Packet Inspection" + Magic Lantern + LifeLog + etc…) n’ont franchement rien à voir avec l’esprit scout, à part le "toujours prêt" — à servir à la puissance sans cesse montante de Léviathan (voir des analyses de la pensée de Hobbes ailleurs sur ce blog).

Quant aux métaphores organicistes et biologiques utilisées pour rendre compte soi-disant de l’essence de la technologie, elle sont du niveau du canard digérateur de Vaucanson, qui voulait imiter la vie avec quelques rouages destinés à amuser les marquises et à égayer la noblesse de cour, sous l’oeil bienveillant des philosophes déterministes des "Lumières" (de Collins à D’Holbach).

Il faut relire aujourd’hui un petit livre d’Erich Fromm, Avoir ou être? Comme ce titre l’indique, il y oppose radicalement deux modes principaux d’appréhension du monde, celui de l’avoir et celui de l’être. Il me semble que l’on pourrait reprendre cette dichotomie (fort ancienne, il est vrai, mais toujours pertinente) pour l’appliquer au monde technique dans son ensemble. Toutes les technologies qui nous entourent, y compris les plus modernes, les plus récentes, ont un point commun: elles relèvent de l’avoir et non de l’être. Elles ne nous font pas être davantage, elles simulent l’être. Plus grave encore, elles transforment l’être en avoir. Elles nous font toujours davantage verser dans le monde des avoirs, des ayants (-droit), des have et des have-not. Elles nous plongent dans le fleuve Léthé de l’oubli de l’être.

Oui, le monde est en crise. Non la technologie de l’avoir ne pourra pas nous aider en tant que telle à résoudre la crise de l’être.

Voir http://www.internetactu.net/2009/07/08/la-techno-est-elle-devenue-notre-culture/