Archive pour novembre 2009

Chine et chimie

Mardi 24 novembre 2009

Une des conséquences de la convergence BANG est que la chimie est devenue la « science centrale ». On estime que plus d’un tiers de toutes les nouvelles inventions brevetées dans les dernières années comportent des substances chimiques. Dans la dernière décennie, les dépôts de brevets en chimie ont vu une croissance fulgurante: 500% pour l’USPTO et pour l’OMPI, mais 1400% pour l’Office chinois des brevets.
La Chine est d’ailleurs devenue depuis peu le leader mondial en termes de brevets déposés dans le secteur clé de la chimie, et tout particulièrement dans le secteur pharmaceutique.
Que l’Empire du milieu s’efforce de dominer une science centrale ne doit pas surprendre. La chimie est devenue un lieu stratégique pour comprendre la manière dont le monde bascule vers un nouveau modèle.

Smart Léviathan

Vendredi 20 novembre 2009

leviathan

Les « smart grid » sont censées permettre une gestion optimale de la consommation d’électricité, de mieux faire jouer la concurrence entre diverses sources d’énergie, de permettre une meilleure gestion globale de la facture énergétique.
Mais un rapport de la fondation The Future of Privacy Forum (voir http://www.futureofprivacy.org/) pointe déjà un risque certain d’atteintes à la vie privée. Le contrôle fin de la consommation électrique d’un foyer permettra facilement d’accumuler des données fort indiscrètes, comme les horaires de présence au domicile, la présence d’un système d’alarme et de son éventuelle activation, l’heure exacte du petit-déjeuner ou d’une prise de douche, le relevé précis des usages d’un téléviseur ou d’un ordinateur, le nombre et les divers types de gadgets utilisés, leur identification par leur « signature » énergétique, l’usage éventuel de tel ou tel de ces gadgets à des heures inhabituelles, etc…

Certes, on est loin du projet em>LifeLog tel que planifié par certaines agences de renseignement, et qui irait bien plus profondément dans l’enregistrement et l’analyse de tous nos faits et gestes. Mais on ne peut que souligner, comme lors du billet précédent sur la mise en place effective d’un système de surveillance des déplacements automobiles à des fins de taxation, le lien fait entre préoccupations environnementales, lutte contre le gaspillage énergétique et invasion croissante de la vie privée. On pourrait en déduire que pour obtenir un consensus social (plus ou moins mou) il est bon de partir en fanfare à l’attaque de grandes causes hyper-médiatisées, et présentées sous un jour d’inflexible inévitabilité.

Parler de totalitarisme numérique est sans doute inapproprié, à ce stade, tant semblent relativement innocentes et putatives les atteintes à l’intimité de la vie privée que l’on vient de relever plus haut. Je crains cependant qu’il ne faille s’en préoccuper de manière beaucoup plus radicale. L’addition et la multiplication de ces incursions dans nos vies finiront par livrer bientôt notre nudité numérique à l’oeil inquisiteur et enregistreur du grand CyberLéviathan. Celui-ci se met rapidement en place, en ce moment même, avec la complicité passive de tous, et avec l’implication active de quelques oligopoles qui ont compris les futurs usages politiques, économiques, idéologiques, que l’on pourra faire des multiples données personnelles ainsi laissées à l’encan, dans l’assourdissant silence des législateurs, surtout préoccupés de privilégier la protection de la propriété privée (intellectuelle), et indifférents à la protection de la propriété privée (des données personnelles).

GPS et pulsion scopique

Mardi 17 novembre 2009

Le ministre des transports d’un pays d’Europe du Nord vient d’annoncer le lancement d’un projet de surveillance permanente des automobilistes, visant à contrôler le kilométrage parcouru chaque jour, leurs émissions de CO2 et leur consommation — cette dernière étant estimée en fonction des embouteillages constatés en temps réel. A cette fin, chaque véhicule sera équipé d’un boitier de type GPS connecté à un centre national chargé d’effectuer en permanence le calcul des taxes frappant les automobilistes. Ces taxes, éventuellement alourdies pour les véhicules les moins « propres », s’élèveront au début de l’opération à 3 euros par 100 km mais atteindront 6,7 euros en 2018 (cf. Le Monde du 17/11/2009).

La question qui se pose à l’évidence est le pourquoi de l’usage d’une technologie GPS, extrêmement indiscrète, pour calculer la taxation des déplacements automobiles. On pourrait fort aisément, et sans s’embarrasser de GPS connectés en permanence, asseoir cette taxation sur la simple consommation de carburant (plus on consomme, plus on est taxé), doublée d’une taxe sur les types de véhicules, comme on le fait dans de nombreux pays. Solution sans doute trop simple, ou trop peu innovante…
Les promoteurs du projet assurent certes que « la facture détaillera les kilomètres parcourus et leur coût, pas les endroits où vous êtes allés ». Mais qu’est-il besoin d’un marteau-pilon (du point de vue de la protection de la vie privée) pour écraser un oeuf ou même un boeuf (à savoir la problématique de la taxation en vue de la préservation de l’environnement)?
Ou alors, s’agit-il d’autre chose? N’est-ce pas précisément la mise en place d’un marteau-pilon informationnel qui est désirée, pour cet usage-là, mais aussi pour bien d’autres encore, à venir? Pourrait-on en induire que se testent tranquillement, ici ou là, et sous couvert de thèmes consensuels (environnement) des formes d’enregistrement de type LifeLog, discutées déjà sur ce blog, et qui nous mèneraient vers des régimes à la Big Brother?
Je penche pour cette dernière hypothèse. Il me semble que l’on utilise l’effet technologique, une fois de plus, à des fins médiatiques et tacticiennes, sous couvert d’un combat pro-environnemental, en soi justifié. Mais sous l’effet de mode, se révèle assez clairement une autre stratégie de l’info totale, d’une accumulation d’informations, tout le temps, partout, et à propos de tous.
La pulsion scopique qui semble à l’oeuvre depuis quelques années n’a pas fini de s’attacher aux détails les plus menus de nos vies. Il faut se préparer, non au « droit à l’oubli », dont une NKM pense qu’il serait enfin dans l’agenda intergouvernemental, mais plutôt au « devoir de nudité » devant des millions de capteurs avides et des myriades de mémoires ineffaçables.

Le mythe et l’hologramme

Samedi 7 novembre 2009

Kandinsky

On a pu écrire, avec quelque raison, que Claude Lévi-Strauss était relativiste. Mais ce relativisme, fondé sur une observation aiguë de la diversité des sociétés humaines, conduisait, par une sorte de paradoxe, à constater des analogies (structurales) inattendues, comme par exemple entre les découvertes scientifiques et la pensée mythique.
Mais il y a un autre relativisme encore, qui peut nous toucher davantage, c’est celui qu’il observait sur lui-même, entre ses différents moi. Il déclara ainsi le 25 janvier 1999, lors d’une cérémonie organisée pour son 90ème anniversaire: « Dans ce grand âge que je ne pensais pas atteindre, et qui constitue une des plus curieuses surprises de mon existence, j’ai le sentiment d’être comme un hologramme brisé. Cet hologramme ne possède plus son unité entière, et cependant, comme dans tout hologramme, chaque partie restante conserve une image et une représentation complète du tout. Ainsi y a-t-il aujourd’hui pour moi un moi réel, qui n’est plus que le quart ou la moitié d’un homme, et un moi virtuel, qui conserve encore une vive idée du tout. Le moi virtuel dresse un projet de livre, commence à en organiser les chapitres, et dit au moi réel: « Cest à toi de continuer. » Et le moi réel, qui ne peut plus, dit au moi virtuel: « C’est ton affaire. C’est toi seul qui vois la totalité. » Ma vie se déroule à présent dans ce dialogue très étrange. » (Cf. Le Monde, 5/11/2009)

La métaphore plutôt technique de l’hologramme relie l’idée de partie à celle de totalité. La partie y représente le tout, comme le microcosme mime le macrocosme, et comme le mythe saisit et parle la structure
Elle se double d’ailleurs d’une autre métaphore, celle du « virtuel ». Une opposition entre moi virtuel et moi réel, met en scène ce dernier, dont on observe qu’il est amené à « se fondre jusqu’à la dissolution ultime », tandis que que le moi virtuel peut encore vivre, et même vivement, dans l’idée du tout.

Quelle surprise de trouver chez Lévi-Strauss une métaphore aussi platonicienne que cette idée de virtuel! Le moi virtuel qui se représente le « tout », et qui se présente comme un « tout », n’est-il pas en effet lui-même un fragment holographique d’un hologramme plus général, plus universel? Le « tout » représenté peut être réduit à un projet de livre, comme ici. Mais il pourrait être la vie entière d’un ethnologue, ou l’addition virtuelle de plusieurs sociétés, sauvages ou domestiquées, ou encore l’humanité tout entière, ou même un ordre plus vaste encore, qui inclurait l’avenir et le passé, l’intelligible et le sensible, et aussi ce qui les dépasse.

L’idée d’ « hologramme brisé » a paru convenir à un homme âgé faisant retour sur ce qu’il appelait son « extrême vieillesse ». Mais elle convient aussi, me semble-t-il à notre société humaine tout entière, schizophrène et éclatée, striée et fracturée. Malgré ces coupures et ces béances sans sutures, des myriades d’éclats divers nous renvoient, tels des fragments holographiques à un « tout » non reconstituable, et sans doute mythique, un tout dont témoigne obstinément le mythe de l’hologramme lui-même.

On pourrait considérer que toute métaphore est déjà un mythe en puissance, ou en genèse. Car lorsque les métaphores se mettent à copuler, d’étranges figures apparaissent, qui nous révèlent moins ce que nous croyions avoir à dire à travers elles, que la vérité inconsciente de notre désir.