Archive pour décembre 2009

Du vert à l’ouvert

Lundi 7 décembre 2009

mai 2006 033« Au cours des révolutions de 1789, 1917 et 1949, des forces sociales puissantes agissaient pour transformer les modalités de la culture. Désormais, c’est sous l’égide du capital, et de lui seul, que les pratiques culturelles se définissent, à une échelle mondiale », nous annonce sans mollir Dan Schiller dans le Monde diplomatique daté de décembre 2009.
Je trouve cette affirmation hautement improbable. La « culture » n’est pas un océan mondialisé, quadrillé, asservi. Elle est plutôt constituée de mille archipels, ou d’un milliard de galaxies. Que le capital prétende mondialiser les pratiques culturelles à travers TIC et consommations unifiées paraît une évidence, quoique fort arrogante. Mais que l’on puisse croire aussi facilement qu’il va réussir cette mise en coupe des rêves me paraît relever d’un défaitisme inapproprié.

Internet est un média puissant, n’en doutons pas. Mais la culture n’est pas un média, et elle n’est pas dans le média non plus, n’en déplaise aux McLuhaniens de tout poil. Je ne peux accepter ce matérialisme médiologique, fort à la mode. Je crois que dans tout contenu, il y a une partie qui n’est pas « contenue » dans le « contenant », mais qui le déborde plutôt de toutes parts. La forme n’est pas immanente à la matière, quoique les structuralistes (fort démodés d’ailleurs) aient pu dire.
Prenons la montée des eaux, le changement climatique, le réchauffement de l’atmosphère: ce sont là des effets indubitables d’un certain type de développement technique et industriel. Permettez-moi, à titre de métaphore, de comparer les TIC à une montée des eaux, et les monopoles « propriétaires » à un piégeage global du C02.
De même qu’une autre croissance est possible, dans un autre environnement plus « vert », de même mille autres « cultures » sont possibles, en deçà, à côté ou au-delà des TIC, dans un environnement plus « ouvert ».

Nous n’avons encore rien vu, et nos yeux myopes clignotent dans la lumière blafarde d’une aube ouverte, à venir.

Eloge du décalage

Vendredi 4 décembre 2009

Tapies
Dans son livre « Anthropologie existentiale », Albert Piette défend l’idée que la différence entre le singe et l’homme tient dans la capacité de ce dernier à s’intéresser à des choses sans importance, à se laisser distraire par des détails, à suspendre le cours de sa pensée lucide, à se laisser gagner par un « flou cognitif » dans ses activités quotidiennes.
Généralisant cette intuition, Piette formule alors cette question provocante: « Et si la réussite de l’Homme moderne était d’avoir injecté un « pas vraiment » dans ses actes et ses pensées? » (1)

Cette piste est intéressante, car elle justifie l’idée que nous vivons en permanence sur divers plans de conscience (et plus encore d’inconscience), qui peuvent se superposer comme mille feuilles, ou « mille plateaux ». Que nous soyons un peu arbres, et même un peu fractals, dans nos pensées, n’est pas très difficile à concevoir, tant nous pouvons devenir herbe ou graminées dans nos sommeils.
Mais que nous acceptions plus nettement cet humus en nos consciences, cet amas de couches noo-logiques, chargées de souvenirs simiesques, rupestres ou premiers, offre de fort stimulantes perspectives. En effet, c’est notre modernité même qui pourrait alors vaciller dans le doute. Nos consciences modernes, bien trop linéaires et numérisées, pourraient alors s’effaroucher si elles étaient plus directement confrontées au vide béant de nos assurances.
Pilate se demandait déjà: « Qu’est-ce que la vérité? »
Cette célèbre question reçut alors une absence éclatante de réponse, mais qui résonne encore, n’en déplaise à Edgar Morin.

L’homo sapiens sapiens, n’est pas très bien équipé pour la vérité. Il préfère le « pas vraiment ». Je est un autre.

(1) Cf Libération du 3/12/2009

Objets, espaces, identités

Mardi 1 décembre 2009

Visible archive
Je partage l’avis de Stiegler (voir ici) sur l’importance des hyperobjets et plus généralement sur le fait que l’internet des objets va constituer un nouveau « milieu ». Mais si l’on prend un peu de recul, le développement du « virtuel » (réalités virtuelles, réalités mixtes, réalités augmentées) avait déjà montré une première généralisation (il y a déjà 20 ans) du concept d’objets dans notre société.
Il y a une autre généralisation, c’est celle de l’espace lui-même, et pas seulement en tant que « réalité augmentée », mais plutôt comme quasi-espace:fibreux, fractal, strié, étiqueté, googolisable.
La théorie des trous de ver et des super-cordes peut nous mettre sur de bonnes pistes, à cet égard.

En gros une théorie des néo-objets ne suffit pas. Il faudrait faire aussi une théorie du nouvel espace (géoréférencé) et aussi une théorie de l’identité (multipliée, numérisée, mémorisée, traquée, liquéfiée).

Post-problèmes

Mardi 1 décembre 2009

crucify1Edgar Morin est « le » grand penseur qu’aiment citer les gazettes. Par exemple, Libération (du 27/11/09) vient de lui ouvrir ses colonnes pour traiter d’un thème ô combien profond: « Que reste-t-il de l’universel européen? »
Le célèbre penseur en profite pour nous asséner quelques vérités bien senties: « L’Europe moderne est post-chrétienne. Ni la démocratie, ni la science, ni la technique ne sont chrétiennes. »
Il est vrai que Jésus ne comprenait rien au principe d’Heisenberg, et que les connections wifi passaient assez mal du côté du Golgotha. Quant à faire voter les apôtres pour choisir un pape, il n’en fut pas question. Horreur! Jésus a choisi Pierre comme ça, de façon complètement anti-démocratique.

Le célèbre penseur continue ainsi: « Le christianisme est la préhistoire de l’Europe moderne. Celle-ci procède de la Renaissance qui, avec la revitalisation du message grec, a reproblématisé le monde, la vie, l’homme, Dieu. »
Les équations sont simples: christianisme = préhistoire, modernité = Renaissance.

Je pense que le célèbre penseur n’a rien compris au film.

D’abord le christianisme (évangélique) n’est pas mort ni même agonisant, et encore moins pré-historicisé. Je ne fais pas ici référence au christianisme pompeux ou papal, mais au christianisme dont le génie s’est exprimé par exemple dans les simples idées, percutantes, que l’on trouve dans le sermon sur la montagne.
Ensuite la « modernité » ne procède pas seulement de la Renaissance. Rappelons que c’est le Moyen-Age qui a inventé la « voie moderne » (correspondant à la démarche, toujours « moderne » d’ailleurs, du nominalisme). rappelons-aussi que la Réforme et la Contre-Réforme ont joué un rôle extraordinairement important dans la construction idéologique de la modernité.
Rappelons enfin que la Renaissance ne doit pas tout aux Grecs. Ce fut d’ailleurs là tout l’enjeu de la célèbre bataille dite des « anciens et des modernes », précisément.

Le catastrophisme grandiloquent de Morin ( »le futur est perdu, l’aujourd’hui est angoissé », « le peuple de gauche est mort ») et ses jugements grossièrement simplificateurs m’atterrent. Que l’on donne tant d’audience à un penseur aussi mal équipé pour penser la « complexité » contemporaine m’atterre encore davantage. L’homme est peut-être sympathique, mais il se révèle néanmoins incapable de saisir l’essence de ce qui se passe aujourd’hui, et encore plus de prophétiser l’avenir.

Si j’avais eu à intervenir sur le sujet, voici quelques angles:
1. Ce n’est pas l’Europe moderne qui est post-chrétienne, mais le christianisme qui se révèle en fait post-moderne, et post-européen.
2. La laïcité à la française est un modèle qui n’a guère de chance de se voir mondialisé en tant que tel.
3. Le message grec ne sauvera pas le monde.
4. Le monde, la vie, l’homme, Dieu, n’ont pas à être « reproblématisés »: ils n’ont jamais cessé d’être un problème. Et le problème n’est pas un problème: il encourage au contraire toutes les galaxies étoilées.