Archive pour février 2010

Mol argile

Mercredi 17 février 2010

William Blake.nypl.orgVous aimiez le feuilleton nucléaire? Vous allez adorer la course aux bio-armements.
La DARPA, cette fameuse agence de recherche sur les technologies militaires les plus avancées, a prévu dans son programme pour l’année 2011 un projet nommé BioDesign. Selon le projet de budget consultable en ligne, la DARPA se propose de créer une nouvelle génération de cellules souches, qui pourraient à terme être capables de « vivre indéfiniment » ( « a new generation of regenerative cells that could ultimately be programmed to live indefinitely »)
De quoi s’agit-il? De créer des organismes immortels? Non, pas encore. Il s’agit seulement d’assurer la pérennité des séquences d’ADN actives dans les « bio-armes » (bioweapons) ou dans d’autres organismes génétiquement modifiés. En d’autres termes, il s’agit de se garantir contre tous les risques de mutation génétique accidentelle pouvant enrayer les fonctionnalités de ces bio-armes, ou pouvant, qui sait, les rendre soudain hors de contrôle.

Qu’en déduire? Le seul fait que la DARPA s’intéresse officiellement aux moyens de prévenir les conséquences imprévisibles des inévitables mutations inhérentes à la nature même du codage génétique — en particulier dans le contexte des bio-armes — montre deux choses. D’une part les bio-armes, de diverses natures, sont désormais bien établies dans le paysage stratégique. D’autre part elles sont potentiellement bien plus incontrôlables encore que ne l’étaient les technologies nucléaires, dont on sait à quel point leur prolifération pose de sérieux problèmes.

Les nanotechnologies, les biotechnologies, la bio-informatique, la génération d’organismes de synthèse vont profondément modifier le paysage industriel et stratégique mondial dans les vingt prochaines années. Le mouvement est lancé. Mais déjà le nouveau colosse militaro-industriel en cours de gestation nous montre de quel mol argile ses pieds sont faits.

Le plus influent intellectuel français

Lundi 15 février 2010

1995-g-derbyhat

Puisque mode il y a, cédons-lui, un peu. A mon tour de proposer une pique ou deux contre « le plus influent intellectuel français » de nos jours (ici raccourci en PII) — ainsi dénommé d’après le classement indiscuté d’une gazette états-unienne. Bernard-Henri Lévy est célèbre depuis une certain émission de Pivot dans les flamboyantes années 70, où il a alors ébloui la France par son abattage verbal. Depuis, son aura médiatique n’a cessé d’augmenter dans le firmament. D’où les larges colonnes à lui ouvertes, et les temps d’antenne à lui fournis.
Dans une récente entrevue donnée à Libération, daté du 13-14 février 2010, le PII fait la promo de son dernier livre ( »De la guerre en philosophie »), qu’il résume ainsi: « La philosophie est une arme contre les salauds. Les vrais. »
Qui sont-ils, ces « salauds »? Il y a d’abord, nous dit-il, tous ceux qui « sévissent dans ces guerres réelles ». Sic. Archi-sic. Le PII ne cherche apparemment pas à discriminer, dans cette réponse elliptique, les bons et les méchants guerriers. S’il fallait le prendre au pied de la lettre, tous les fauteurs de guerre, de quelque bord qu’ils soient, seraient-ils alors des « salauds », des « vrais », puisqu’ils sévissent dans les « guerres réelles »?
Hola! N’allons pas trop vite. La fulgurance du PII lui a fait énoncer un peu trop vite ce slogan lapidaire, mais sans doute ne voulait-il pas aller si loin. Entrons dans le détail.
Sachant que les jaloux l’accusent de se prétendre « philosophe » alors qu’il n’a jamais proposé de « vrais » concepts, le PII s’insurge. Si, si, il en a produit plusieurs! Lesquels par exemple? « Eh bien, en voici un: le concept de « volonté de pureté » que j’ai monté, agencé, usiné, finalement assez tôt et qui m’a été d’un grand secours ». Il nous explique que c’est cela qui lui a permis d’élucider ce qu’il appelle « le mystère de ce fils de bonne famille », Omar Sheikh, l’organisateur du kidnapping de Daniel Pearl. Ce serait en effet ce concept du PII, la « volonté de pureté », qui lui a permis de comprendre pourquoi Omar Sheikh, « formé dans les meilleures écoles anglaises, musulman parfaitement intégré, [est devenu] tout à coup le pire des assassins ».
D’ailleurs, Omar Sheikh lui-même, lorsqu’il fut interviewé au fond de sa prison sur les motifs de ses actions, aurait répondu, selon le PII: « Voyez ce philosophe français… C’est en effet à peu près ça… » (sic). Omar Sheikh adoubant le PII! C’est trop! Le PII a dû être un excellent élève, avec de très bonnes notes. Il lui en faut encore, la soixantaine passée. Il va maintenant les recueillir, ces notes appréciatives, des lèvres mêmes du « pire des assassins ».

Mais on est encore loin de l’essentiel. Quel est le vrai débat? Le seul débat qui importe aux yeux du PII « tourne en gros autour de la question de l’universel ». Ah! ça c’est du sérieux, question concept. « Pour le dire vite, il y a un universel paulinien, romain, donc extensif: celui de [Alain] Badiou. Il y a un universel juif, non catholique, intensif, qui fut celui de mon ami Benny Lévy et qui est en gros, le mien. » D’un côté il y a « l’apôtre qui pense le monde sous la modalité du mesurable, de l’évaluable, de l’équivalence généralisée ». De l’autre, on trouve « le prophète qui dit un monde de pures singularités, qui sont chacune, incommensurables à toutes les autres. »
Hum!
Évidemment tout cela est dit « en gros », donc les détails manquent. Ils sont noyés dans cette double antonomase. D’un côté, « l’apôtre », ici figuré par saint Paul, et associé à un universalisme numérique, chiffrable et nivelant (l’équivalence générale). De l’autre, « le prophète », qui ne dit que de « pures singularités ».
Un peu plus haut, la « volonté de pureté » était associée aux « pires assassins ». Ici, les « pures singularités » ne relèvent plus que de « l’universel juif, non catholique » et du « prophète ». Quel prophète? C’est une antonomase, vous dis-je. le « prophète » parle au nom de tous les prophètes, plus Benny Lévy, plus le PII.
On voit que le PII n’a pas perdu la main. On retrouve la figure préférée du manichéisme et du dualisme radical: il y a « eux », et il y a « nous ». Eux contre nous. Une bonne « guerre contre les salauds » en perspective? Voyons la suite.
L’entrevue se poursuit et le PII attaque alors « cette fameuse « question du mal » dont disputent les philosophes depuis des siècles: « Peut-on, ou non, liquider le mal? » Ou: « Les sociétés humaines sont-elles curables ou y a t-il, en elles, de l’incurable? » Et vous voyez bien que ce type d’énoncés ne se conçoit pas si l’on n’y entend pas l’écho de ces vieilles querelles théologiques entre pélagiens (l’hérésie qui pariait sur la nullité du mal radical) et augustiniens (la croyance au péché originel et en une part, donc, de l’humanité qu’on ne guérira jamais). Fukuyama, par exemple, est une sorte de pélagien. Il y a du pélagisme diffus chez les écolos d’aujourd’hui. Et, bien sûr, chez les tenants du retour à l’hypothèse communiste… »

Petite note en passant: Le normalien d’Ulm, féru de débats théologiques, introduit ici un nouveau mot. Le « pélagisme ». Qu’est-ce? Une sorte de mal de mer, peut-être, du moins si l’on en croit la possible étymologie grecque (pelagos)? Non, en fait, le PIIF a simplement mis « pélagisme » pour »pélagianisme« …

Eux contre, nous disions-nous. « Eux », ce sont donc les « universalistes pauliniens », les pélagiens, les écolos, et… les communistes. « Nous », ce sont les « universalistes juifs », les prophètes et les augustiniens. Dans quel camp mettrons-nous Marx, par exemple? « Marx est un immense penseur, un écrivain considérable », nous dit le PII, qui s’y connait, « mais on ne fabriquera jamais, à partir de lui, que de l’ordre et de la servitude. » OK. Exit Marx, qui va chez les « eux ». Où est Polanski? « L’affaire Polanski a été un vrai marqueur (…) l’extradition vers les Etats-Unis serait une infamie ». Claro! Polanski fait indubitablement partie des « nous ». Où sont Max Weber ou Barack Obama? Selon le PII, Weber a établi qu’il y avait « une « éthique » du capitalisme intimement liée à des catégories d’origine « religieuse ». Alors on ne va pas commencer à pousser des cris d’orfraie sous prétexte qu’on nous demande de réintroduire de la morale dans cette jungle qu’est devenu le néocapitalisme! C’est le bon et beau geste d’Obama. » Ouf! Weber et Obama font partie des « nous ».

En résumé, voici ce que propose le PII:
1. La « volonté de pureté » est le concept qui permet d’éclairer les motivations des « pires des assassins ».
2. L’universalisme paulinien, « catholique », prône « l’équivalence généralisée », et rejoint ainsi l’hérésie « pélagienne » qui parie sur la « nullité du mal radical ».
3. La théologie augustinienne, par sa croyance au péché originel, prévoit que « l’humanité ne guérira jamais ». Elle vient en appoint à « l’universalisme juif », qui ne reconnaît que les « singularités incommensurables ».

Le PII a clairement choisi son camp, celui des bons contre les méchants. Les méchants il y en aura toujours. Ils sont du côté des « eux ». Les bons, ce sont les « nous ». Quant aux « purs », ils sont du côté des méchants (sauf bien sûr quand ces « purs » sont de « pures singularités », car ils sont alors du côté des bons).
Et les enfants? Où le PIIF les met-il? « L’enfant est plus proche du péché originel », nous dit-il, et d’ailleurs Freud évoquait sa « perversion polymorphe ». L’enfance, donc, va chez les « eux ». Car ils ne sont certes pas « innocents », et en plus ils sont incultes. Le PIIF met au-dessus de tout« le primat de la complexité, de la culture — le fait, en gros, que plus un humain est élaboré, civilisé, mieux c’est. »

Le PII a l’esprit un peu embrouillé. Il abhorre la « volonté de pureté ». Mais à la façon des manichéens, il assure qu’il y a du « mal radical » sur cette terre, contre lequel il faut faire « la guerre ». Il condamne de la plus sévère façon les « pélagiens » et les « catholiques » qui continuent de prétendre que le monde n’est pas radicalement mauvais. Alors qu’il y a tant de « vrais salauds » à épurer.
Le PII, tout à la fois, exècre ceux qui « veulent la pureté », part en guerre contre les « salauds », et se mire dans sa « pure singularité ».

Contradiction? Même pas. La « pure singularité » peut absolument tout se permettre, n’est-ce pas?

Le débit en débat

Jeudi 11 février 2010

TAPIES L'esprit catalan 1971Google vient d’annoncer un projet de cablage en fibre optique permettant un débit d’1 Gb/s. Une première expérience pilote sera proposée à 500.000 foyers.
Cela fait beaucoup de bande passante. On pourrait ainsi télécharger un film de 700 Mo en 5 ou 6 secondes. Poussons le raisonnement. On pourrait donc télécharger 10 films en une minute, 600 films en une heure, 14400 films en 24 heures, et environ 100.000 films en une semaine.
Pourquoi tant de films direz-vous? D’abord pour une raison simple, une telle bande passante doit bien servir à quelque chose! Et, donc pourquoi pas au téléchargement?
Légal, bien entendu.
Cependant faisons un peu de prospective. Une base de données de 100.000 films, cela doit bien représenter bien plus que la filmothèque intégrale des films produits dans le monde depuis, disons, les frères Lumière. Qu’une telle fortune culturelle puisse circuler librement sur des réseaux aussi puissants fait rêver. On peut imaginer que des groupes de cinéphiles bien organisées pourraient proposer la totalité intégrale et complète de la cinémathèque mondiale.
Le téléchargement ne prendrait qu’une petite semaine.
On peut aussi faire le rapide calcul suivant. A supposer que l’on regarde un film par jour pendant 50 ans, cela fait environ 15.000 films. Donc on pourrait télécharger en seulement 24h la cinémathèque d’une vie entière.
Pas sûr que les mouchards d’HADOPI ou d’ACTA puissent attraper les contrevenants à temps. Une fois gavés de téra-octets, les pirates fermeraient leurs mules.
D’ailleurs,au cas où le besoin se ferait sentir, j’imagine que si on ajoutait une petite couche de chiffrement, cela ralentirait peut-être un peu le débit, mais certes pas le débat.

Pour une critique de l’intelligence collective

Mardi 9 février 2010

Rembrand Old jew
L’expression d’ « intelligence collective » utilisée ici et là pour qualifier certains effets sociaux observables sur la Toile ou dans le cadre de mouvements collaboratifs me pose un sérieux problème. Je sais que je rame un peu à contre-courant, mais je voudrais tirer fermement sur l’aviron, car ce courant-là ne me plait guère.
Pour faire court, je trouve que le terme d’intelligence collective est trompeur, et même dangereux.
Ce terme est trompeur parce qu’une collectivité n’est pas un sujet, et ne peut donc être « intelligente » en soi. Ce sont les sujets pensants qui composent la collectivité qui peuvent être (plus ou moins) intelligents. Ce sont ces sujets qui sont des substances pensantes. La collectivité n’existe pas en temps que substance pensante. La collectivité ne peut être dite « intelligente » ou « pensante » que par métaphore et de manière fortement impropre.
Ce terme est surtout dangereux car si l’on poussait l’idée d’intelligence collective à l’extrême, cela reviendrait à réduire l’individu à un point anonyme et sans valeur, et à valoriser le collectif comme seul « sujet » de l’histoire. Or ceci est un point largement discutable et discuté.

Il est vrai que certains exemples récents peuvent donner l’illusion d’une intelligence collective. Les projets de développement de logiciels ouverts ou libres sont parfois expliqués comme relevant d’une soi-disant « intelligence collective » en genèse. Mais on peut aussi expliquer cette dynamique (il est vrai impressionnante) de coopération collective autrement, de manière moins mythologique, par exemple en la faisant reposer sur les énergies et les volontés identifiables de personnes-clé. Que serait l’idée « collective » du concept de GPL sans la vision d’un Stallman, pour la clarifier, la conceptualiser et la défendre au prix d’un engagement constant?
Cette expression ( »intelligence collective ») me gêne vraiment. D’abord, elle mythifie ce qui relève d’un processus social assez banal au fond de mise en réseau d’intelligences individuelles. Qualifier d’intelligence collective un tel phénomène à la fois individuel et social est très abusif.
D’autre part, cette expression ne fait que copier très maladroitement le fameux concept de noosphère dû à Teilhard de Chardin. L’idée de noosphère est vraiment trop complexe pour être résumée ici, mais je voudrais dire que ceux qui s’en servent pour fonder l’idée d’intelligence collective montrent simplement qu’ils n’ont pas compris Teilhard. La noosphère est une idée métaphysique. L’intelligence collective est une escroquerie intellectuelle qui prétend qualifier de façon tout à fait impropre ce qui relève d’une simple dynamique de groupe, certes assistée par les TIC, mais: so what?.
Je ne crois pas à l’émergence spontanée de l’intelligence dans les collectivités. Je crois que toute augmentation d’intelligence est un long processus qui passe nécessairement par un travail individuel en chacune des personnes actives dans une collectivité donnée. Ce travail individuel doit être relayé bien entendu par les réseaux sociaux, et puis transformé en action commune. Mais ce relais dans et par les réseaux relève surtout de la dynamique de groupe, ou de solidarités actives, ou d’un engagement politique, ou d’un militantisme à large échelle. Il n’y a pas de « sujet collectif » qui soudainement se mettrait à être « intelligent ».

L’intelligence est une qualité des personnes, des êtres humains pris un à un. C’est pourquoi le concept de société de la connaissance est à mon avis abusif, lui aussi. La « société » ne peut pas « connaître ». Il y a un fossé métaphysique entre l’individu (la personne) et le collectif (le réseau, la société, l’espace politique). L’un est une vraie substance. Le collectif n’est qu’une relation entre des substances.
Je crois qu’il est extrêmement dangereux (politiquement et philosophiquement) de confondre ces deux niveaux, (la substance et la relation), et encore plus d’appliquer au collectif ce qui ne peut relever (ontologiquement) que de la personne.

Les TIC, d’ailleurs.

Lundi 8 février 2010

Pollock 4Je lis dans Novövision la définition que Tim O’Reilly donne du Web 2.0: « Le Web 2.0, c’est l’idée d’un nouveau modèle d’affaires pour exploiter économiquement l’intelligence collective des internautes qui s’exprime dans les réseaux. »

Je suis d’accord d’associer l’idée d’ « exploitation économique » au concept de Web 2.0. Mais, en revanche, je voudrais revenir sur ce poncif de « l’intelligence collective » censée émerger spontanément des réseaux. Je ne suis pas aveugle: je vois bien que des formes de sociabilité sont rendues possibles, que des « réseaux sociaux » se constituent. Mais cela ne prouve pas que se crée forcément de l’ »intelligence ». D’abord, qu’est-ce que l’intelligence? Il y en a de plusieurs sortes, comme chacun sait. Il y a des intelligences âpres et d’autres aiguës. D’autres encore fines ou fortes. D’autres précises, d’autres profondes. Tout cela n’a rien à voir avec les réseaux. Le bébé au berceau, et Einstein ne manquent ni l’un ni l’autre d’intelligence. Ils n’ont guère besoin du Web 2.0 pour l’appliquer à leurs projets respectifs.

Je voudrais faire la même remarque à propos du concept de « connaissance » employé sans recul ni esprit critique dans des expressions en forme de cliché comme « les sociétés de connaissance ». Que nous vivions une évolution technologique majeure, je n’en doute pas. Mais que l’on puisse qualifier ipso facto notre société de s’être métamorphosée magiquement en « société de connaissance » me paraît être dangereusement exagéré, en tout cas trompeur sur la réalité de ce qui se passe sous nos yeux. Sans vouloir jouer les trouble-fêtes, je pense que nous risquons de croire naïvement à des slogans vides, ou fort approximatifs.
La « connaissance » n’a rien de technique. Il s’agit d’un phénomène mental, hautement organisé, nécessairement créateur, dans lequel la technique peut servir d’outil, mais certes pas de pourvoyeur.
Quant à l’ »intelligence », c’est encore plus compliqué que la « connaissance ». Amasser des connaissances ne rend pas plus « intelligent ». L’intelligence n’existe pas seule, elle doit avoir un lien avec une vision, un projet. L’intelligence doit avoir une dimension extra-sociétale, touchant aux temps longs, aux espaces larges, et aux visions hybrides, et en fin de compte elle doit affronter du mieux possible la nature même de l’altérité, sous toutes ses formes. De tout cela, les TIC sont loin.

C’est pourquoi les expressions d’ « intelligence collective » ou de « société de connaissance » me paraissent insuffisantes et impropres. Elles se contentent de faux-semblants et d’apparences. Elles limitent la portée du concept de connaissance au sociétal (et encore, il faudrait voir cela de près!), et j’irai juqu’à dire que l’idée d’intelligence collective émascule même l’intelligence, tant elle la réduit à un mécanisme déterministe, auto-organisateur, bien dans la veine de l’idéologie « moderne ».
Car si l’intelligence a forcément une dimension collective, l’inverse n’est certes pas vrai.

Pour conclure, le Web 2.0 ne me paraît pas très « intelligent » en soi, même si grâce aux réseaux sociaux je me trouve parfois en mesure de rencontrer par leur médiation des esprits fort intelligents, et d’autres très sages. Mais je me rappelle aussi qu’avant le Web 2.0, j’avais déjà eu la chance d’en croiser dans la vraie vie (assez rarement il est vrai). La « société de connaissance » me paraît donc largement survendue. Il y a encore beaucoup à faire!
Ceci ne veut pas dire que les TIC ne vont pas nous servir, et de multiples manières. Les lecteurs de ce blog connaissent mon attachement à suivre leurs méandres, et à supputer leurs possibles. Mais, désolé de le rabâcher, les TIC en soit ne suffisent pas. Il faut en plus du souffle, de la chair, de l’âme, de l’esprit, comme toujours. Et tout cela viendra, je n’en doute pas, d’ailleurs.

Internet, révolution culturelle

Vendredi 5 février 2010

seth_kandinskyLe titre du dernier numéro de Manière de voir a la forme d’un slogan, l’accent d’une prophétie. Mona Chollet, dans sa présentation, cible le sujet: Internet est en train de provoquer un « changement de société », permettant un irrésistible « contournement des médiateurs », secouant les monopoles en place et affectant la vie privée. Le premier chapitre décrit l’impact de ce « grand bouleversement » sur les industries de la presse, des disques et du livre. Robert Darnton montre que les industries culturelles vont «tomber du ciel des Lumières dans le marigot du capitalisme global» et que le Web devient un «outil de privatisation du savoir public». Le secteur du livre est entré dans le «tourbillon numérique» : selon Cédric Biagini et Guillaume Carnino, la lecture devient «segmentée, fragmentée et discontinue», et on assiste à «une liquidation de la faculté cognitive remplacée par l’habileté informationnelle». Mais, pour Eric Klinenberg, il s’agirait en fait d’une «révolution en trompe-l’œil» : la Toile ne serait qu’une «morgue à dépêches, sujets de seconde main et articles recyclés». Au travail, Internet rendrait les salariés «esclaves de l’urgence», objets d’une surveillance quasi policière, décrite par Martine Bulard. On constate, comme l’écrit Armand Mattelart, l’émergence d’un prolétariat du «capitalisme de la connaissance».

Toutefois, il y a aussi du positif : L’« invention d’une culture», la «libération de la parole», le développement des réseaux sociaux et du travail coopératif. Pour Manuel Castells, la naissance de «médias de masse individuels» permet d’envisager la «reconstruction de nouvelles formes politiques» au moment où «la démocratie formelle est fondamentalement en crise». Mais, selon Miyase Christensen, Big Brother n’est jamais loin, et Facebook est à cet égard un «laboratoire idéal pour tester les limites de la tolérance à la surveillance».

Philippe Rivière analyse l’émergence du Parti pirate en Suède comme un phénomène nouveau en politique, témoignant de la «politisation croissante des questions de propriété intellectuelle». Il ne s’agit plus là d’un débat gauche-droite : une partie de la droite combat la «big-brotherisation de l’Etat», et le chef du Parti pirate se présente comme «ultra-kapitalist» tout en défendant l’idée d’un « communisme numérique ». Philippe Aigrain estime d’ailleurs qu’est venu le «temps des biens communs». Face au « durcissement des droits de la propriété intellectuelle », il y aurait place pour un autre modèle, basé sur la «production sociétale par les pairs». Pour le contrôle de l’« or noir du XXIe siècle », la bataille fait rage entre «le capitalisme de la propriété informationnelle et le communisme» (dixit Bill Gates). La question est lancée : peut-on envisager un «rééquilibrage entre biens communs et propriété» ? Le Parlement européen l’a en effet tenté, en refusant en 2005 la brevetabilité des logiciels.

Le numéro se termine par une analyse des rapports de forces entre les « géants » des services en ligne et les « marchands de tuyaux ». Hervé Le Crosnier décrit le lieu du combat, l’« informatique en nuages ». Mais les arcanes de la Toile réservent d’autres surprises. Il s’agit de contrôler l’architecture du réseau de bout en bout pour identifier en permanence tous ses utilisateurs, suivre leurs usages et engranger leurs données personnelles. C’est l’enjeu d’une « industrie de l’influence » dont les champions se disputent âprement le contrôle de la « société de l’information ». Pour Dan Schiller, « désormais, c’est sous l’égide du capital et de lui seul que les pratiques culturelles se définissent à une échelle mondiale ».

C’est dire combien la gouvernance mondiale a encore du mal à se saisir du phénomène, à en conceptualiser la vraie nature et à en identifier les enjeux pour la préservation de l’« intérêt général mondial », vu la rapidité des évolutions, la brutalité instable des rapports de forces, l’imprévisibilité intrinsèque de la technoculture. Au moment où la « société de la connaissance » se mondialise et provoque courts-circuits et étincelles, il paraît nécessaire de prendre un peu de recul, et d’évaluer à l’aune de temporalités plus longues la validité actuelle des concepts mêmes d’«information» et de «connaissance».

http://www.monde-diplomatique.fr/2010/02/QUEAU/18804

Don’t be naïve

Jeudi 4 février 2010

antoni_tapies_pm-14303-large_on_usti_designer_studio_webzineGoogle vient de prendre langue avec la NSA, cette « agence nationale de sécurité » mondialement connue pour être capable d’espionner, partout et tout le temps, tous les types de communication électronique, à l’exception, pour le moment, de la télépathie. Il s’agit évidemment de consulter (et plus si affinité) les « geeks » les plus performants du monde, dit-on, pour qu’ils aident Google à trouver des parades aux « attaques ultra-sophistiquées », qui ont récemment affecté ce géant du Web, ainsi que quelques autres compagnies-clé, curieusement beaucoup plus discrètes à cet égard, comme Cisco ou Adobe.
Wired s’en émeut, et affirme que ce « deal » pourrait « tuer » Google. Et de rappeler que la NSA espionne sans vergogne tous les citoyens états-uniens, y compris certains membres du Congrès, sans mandat, ainsi bien sûr que le « reste » du monde. Et de citer la presse russe qui titre que désormais Google et la NSA « espionneront ensemble ». Pour ceux qui lisent le russe, voici le lien vers l’article de VebPlaneta.
Je faisais part sur ce blog, le 22 juin 2009, que le Wall Street Journal venait alors de révéler que plusieurs compagnies européennes aurait commercialisé des technologies fort puissantes d’ « inspection profonde » des paquets de données Internet ( »Deep packet inspection ») utilisées par des pays aux pratiques démocratiques controversées. Je soulignais surtout une petite incise (non développée!) dans l’article du WSJ mentionnant que ces techniques permettent non seulement de rassembler toutes les informations dont les « services » sont avides, mais aussi de les « altérer » à fins de désinformation ( »to gather information about individuals, as well as alter it for disinformation purposes »).
J’en concluais qu’il faudra désormais s’habituer à l’idée que non seulement nos flux de données privées seront constamment surveillés « en profondeur », mais qu’ils pourront être aussi éventuellement modifiés, truqués, pour tout usage utile à ceux qui maitrisent le monde.

Tout le monde sait que Google lit systématiquement et compile intégralement les e-mails des comptes Gmail et analyse en permanence et mémorise les mots-clés que nous utilisons sur son moteur de recherche. Bien entendu tous les autres usages de la galaxie Google, comme Google Voice ou Google Earth sont également empilables dans la base de données personnelles pratiquement ineffaçables qui est constituée pour chaque client de cette compagnie. Nul doute, donc, que l’accord de Google avec la NSA va être interprété par les « geeks » du monde entier comme une sorte de provocation.
Pour les usagers lambda, évidemment, il ne sera pas très facile de rester de simples spectateurs. Non que nous ayons des choses à cacher, bien sûr. Qui en a, quand on est honnête ?
Bref, désormais Google et ses applications vont devenir une sorte de nid d’espions planétaire. Est-ce bien raisonnable de rester dans ces parages?
Heureusement que, comme dit fort judicieusement Wired, on peut toujours se rabattre sur Bing et Yahoo Mail.
Hum. Bon sang, mais c’est bien sûr!
goya.colossus

Don’t be evil

Jeudi 4 février 2010

steve_jobs_630xSteve Jobs, sans doute furieux que son iPad n’arrive pas à la cheville de mon ComJet rêvé, — et peut-être lassé des lazzis qui prolifèrent sur la Toile, s’est livré à une violente diatribe contre certains de ses concurrents selon Wired. Le slogan fameux de Google, « Don’t be evil », ne serait que de la crotte de taureau ( »bullshit »). Est-ce l’attitude de Google envers les Chinois qui serait visée? Mais non! Google vient surtout de lancer son téléphone mobile Nexus One, qui peut concurrencer durement l’iPhone. Google vient aussi de proposer une version de Google Voice compatible avec les mobiles, offrant donc la gratuité ou des tarifs de communication ultra-compétitifs. Notamment, les utilisateurs de l’iPhone peuvent désormais avoir un accès direct par leur navigateur Safari à Google Voice, ce qui revient à contourner la « fermeture » habituelle des applications de l’iPhone. Rappelons qu’Apple avait retiré en juillet 2009 toutes les applications de Google Voice de son App Store, ce qui avait lancé à l’époque une forte controverse.
Quant à Adobe, Jobs considère qu’il sont « paresseux ». Flash serait complètement bogué, et de plus « propriétaire », donc fermé, et l’avenir appartiendrait à HTML5. Pour le coup, Jobs a raison! Mais HTML5 risque de scier la branche sur laquelle Apple est assise, car ce nouveau standard hérite évidement de la conception ouverte du Web, et non de la conception fermée des applications propriétaires.
Ajoutons qu’ATT, qui commercialise l’iPhone, vient d’annoncer hier que leur réseau mobile 3G permettrait très prochainement l’accès à Skype! Skype a affirmé que cela permettrait une communication (gratuite) d’une qualité audio équivalente à la qualité CD !
Conséquence: les tarifs absurdement élevés qu’un quarteron d’opérateurs de téléphones cellulaires continuent d’imposer dans un pays comme la France vont devoir affronter la concurrence libre, gratuite et ouverte, d’un nouvel opérateur virtuel et mobile, Skype, présent désormais partout, sur WiFi ou sur les réseaux 3G.
Bon appétit, les amis!

En bas et en haut

Mardi 2 février 2010

Nous ne voyons encore que la peau des choses. La nature, qui réserve ses secrets les mieux gardés aux poètes, laisse quelques miettes aux mathématiciens et aux photographes. Quant au promeneur solitaire, doté d’un ComJet (cc) suffisamment puissant (voir l’article du 27 janvier 2010 sur ce blog), il pourra voir se dessiner des mondes intérieurs sur les feuilles extérieures.pl_arts_found5_f

Le ComJet est un concept en pleine évolution. Il faudra bientôt le connecter à un graveur nanométrique. Fini les DVD, et autres blu-ray. On les rangera près des 78 tours de Grand Papa. Désormais, la gravure s’attaque à la molécule, à l’ADN même. Pour aller farfouiller à ces échelles-là, il faudra évidemment un navigateur ultra-nanifié. Avec un GPS nanométrique, et un joystick d’enfer. Les drones et autres missiles télécommandés depuis l’Utah sembleront alors des jouets d’enfants. Il faudra apprendre à piloter des nano-senseurs, capables d’explorer la thyroïde des moutons morts, ou l’arborescence étoilée des yeux de mouche.
Tout cela viendra vite. Le monde occidental semble tétanisé par l’Orient rouge. Mais la lumière vient-elle du levant ou du couchant? Ni l’un ni l’autre, dirai-je. Ces géographies christophe-colombesques nous ont déjà bien égarés, depuis 1492. L’Inde n’était alors pas là où elle devait l’être. Elle ne sera pas non plus là où on croit qu’elle sera. Il est temps de chercher la lumière ailleurs que dans les directions cardinales.
La mutation des choses et le devenir des usages vont s’accélérer, et pourtant l’Europe semble immobile. La « baronet » Ashton a préféré passer le week-end à Londres, une bien belle ville il est vrai, plutôt que d’aller voir si on avait besoin d’elle en Haïti. Cette Europe riche et tétanisée, vieillissante et pleine de trous de mémoire, n’a certes pas dit son dernier mot. Il lui reste quelques bonnes cartes. Lesquelles? De la mémoire (longue), de l’esprit (critique), de l’ironie (facile), et une vraie revanche à prendre sur l’histoire. Sa géographie un peu étriquée peut s’additionner de quelques kilomètres carrés si on prolonge le TGV jusqu’à Vladivostok. Cela aussi se fera plus vite qu’on ne croit, tant le temps est compté. Et il y a aussi de la lumière du côté des aurores boréales. Quant au Sud, l’Afrique n’en manque pas, de lumières.
Bref, nous n’avons encore rien vu. L’humanité se réserve de curieuses surprises. On aurait intérêt à faire fissa fleurir les Think Tanks, les jardins à penser, les portiques à créer, les lycées à inventer, les académies à transcender. Plutôt que de payer des bonus aux banquiers avec l’argent public.
Une petite planète que la notre, et tout autour, et au dedans, un monde encore inimaginé, avec beaucoup d’espace « en bas » mais aussi vers le « haut ».

Les petits dieux

Mardi 2 février 2010

kandinsky-21Epicure est un philosophe fort méconnu. On l’associe immédiatement à l’ « épicurisme ». Que cela est étroit!
Epicure est avant tout le philosophe de la liberté. Très peu nombreux, invraisemblablement peu nombreux sont les philosophes qui ont défendu l’idée pleine et entière de la liberté humaine. L’écrasante majorité des modernes glosent indéfiniment sur le déterminisme.
Epicure a aussi rêvé du « clinamen ». C’est ainsi, dans la chute des atomes, que naît selon lui la liberté des mondes, sans dieux et sans destin. Michaux, à sa façon ramassée, dira: « Les atomes, petits dieux. » Grand Dieu, non! Les atomes sont de grands dieux, des océans mêmes, mais fort décevants: ils ne disent rien d’intelligible. Ils ne se taisent pas non plus. Ils se contentent de rayonner, comme des roitelets absolus, mais très faiblement, sur les confins de l’univers.

Mer cyber.

Mardi 2 février 2010

HartungUn vieux sage disait: « Un temps fait les récifs. Un temps fait les balises ». Michaux qui rapporte ce mot le commente ainsi, l’air renfrogné : « Un temps la lèpre, et toi, croisade pétaradante, que nous rapporteras-tu? »

Les marins voient la terre du point de vue de la mer. Et Michaux voyait plutôt la mer en lui.
Non qu’il sût s’y prendre avec cette liquidité immense. « Si un contemplatif se jette à l’eau, il n’essaiera pas de nager, il essaiera d’abord de comprendre l’eau. Et il se noiera. »

Disons, pour voir, que le Temps serait un océan. Gorgé de latitudes et de longitudes. Redondant d’eaux mêlées. Disons aussi que nulle terre, nul havre, ne semblerait visible à l’œil vêtu. Les récifs acérés pulluleraient dans ce Temps. Les phares seraient absents. Les balises dérivantes. Que faire de toute cette mer?

On voit là que le marin ne nous suffit plus. Il faut plutôt le nyctalope.

Le monopole de la mémoire

Mardi 2 février 2010

Adolf von HarnackA. Von Harnack est l’un des plus importants théologiens allemands du XIXème siècle. Son oeuvre majeure, Histoire des dogmes, était librement disponible sur la Toile, il y a peu de temps encore, notamment sous la forme d’une belle version en PDF, numérisée par Google. Véritable monument d’analyse des divers dogmes du christianisme, ainsi que de ses hérésies, ce livre a fait l’objet de nombreuses éditions papier depuis sa publication vers 1890.
J’ai pu intégralement télécharger cette oeuvre en 2007. Mais aujourd’hui, si l’on fait une recherche sur son nom, Google n’affiche plus aucun des liens actifs qui donnaient jadis accès à son œuvre, et Google Books n’affiche aucun des liens où l’on pourrait encore la télécharger.
Certes, une recherche plus poussée — effectuée avec d’autres moteurs que Google — donne encore deux ou trois sites « résistants » qui continuent d’offrir l’accès à toute l’oeuvre de Harnack. Rappelons que cette œuvre était indubitablement tombée dans le domaine public: Harnack est décédé en 1930, et nous sommes en 2010, soit plus de 70 ans après la mort de l’auteur.
Pourquoi cette situation? Je fais l’hypothèse que cela doit avoir un lien avec les récentes rééditions commerciales de son oeuvre en 2008. Il y a aussi sans doute un lien avec les difficiles négociations qui accompagnent le projet de Google de créer sous sa bannière une bibliothèque mondiale.

Quelle leçon tirer de cela? J’en tire la même leçon que celle qu’ont apprise à leurs dépens (et aux nôtres) les contemporains de l’incendie de la Bibliothèque d’Alexandrie.
En style populaire, cela pourrait être: « Il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier ».
En style plus noble, cela donne: « Civilisations! Ne mettez jamais tous vos livres dans le même lieu! Que se multiplient les bibliothèques numériques, les greniers du savoir, les celliers de la pensée. Que se télécharge universellement la mémoire de l’humanité sur des milliards de disques durs! Civilisations! Ne laissez aucune entité, aussi « désintéressée » soit-elle, s’arroger le monopole de la mémoire ».