Archive pour mars 2010

Le WebcamGate

Mercredi 31 mars 2010

roberto kusterle5

Blake Robbins, un élève de l’école Harriton, habitant à Penn Valley, près de Philadelphie, vient de déclencher un véritable scandale, déjà nommé le « WebcamGate« , en accusant les responsables de son école d’avoir activé à distance la webcam de son portable pour l’espionner dans sa chambre.
Cette webcam est installée sur son MacBook, qui lui a été attribué par l’école ainsi qu’aux autres élèves.
Tout a commencé en novembre dernier, quand Blake Robbins, âgé de 16 ans, s’est vu reprocher par l’un des responsables de l’école, M. Lindy Matsko, de s’être livré à des « pratiques impropres » à son domicile. Pour étayer cette affirmation, M. Matsko aurait produit des photos prises à distance par l’intermédiaire de la webcam, et qui montrait le jeune Blake en train de manipuler deux « pilules », qui seraient en fait des substances illégales. La famille de Blake a affirmé que ce n’était que des bonbons.
L’affaire a pris un tour très sérieux, avec le dépôt d’une plainte des parents au nom de Blake et des 1800 autres élèves utilisant les mêmes ordinateurs portables dans ce district scolaire. Le FBI a lancé une enquête. L’ Electronic Frontier Foundation s’est aussi lancé dans la bataille, et a témoigné devant le Congrès pour que de nouvelles lois protégeant la vie privée soient adoptées contre la vidéo-surveillance cachée.

Espionner des jeunes élèves dans l’intimité de leurs chambres, par le biais de leurs webcams, offre un énorme potentiel aux gens malintentionnés… Je n’ai pas besoin de vous faire un dessin. Que cette affaire ne soit qu’un cas exceptionnel, ou bien qu’elle révèle un phénomène plus ample, aujourd’hui rampant, mais en voie de généralisation, est une question qui vaut la peine qu’on s’y arrête. Je pense que ce que révèle aujourd’hui le WebcamGate n’est qu’une amorce d’un mouvement global vers la transparence absolue des vies aux regards panoptiques, inquisiteurs des éducateurs, des policiers, des agents de toute obédience, … et aux actions variées des malfaisants de toutes sortes.

L’idée de transparence est très calviniste. Les êtres purs n’ont pas besoin de rideaux aux fenêtres. Mais aujourd’hui Calvin offrirait lui-même une certaine opacité par rapport aux normes contemporaines! La tendance lourde (rendue évidente par l’alliance objective entre le « tout-sécuritaire » et les immenses profits techno-post-industriels de l’appropriation mercantile du domaine personnel) est que rien de nos vies ne doit plus échapper au « système » panoptique, pan-acoustique et pan-gnostique que nous renforçons volontairement année après année.

Généralisons. La société tout entière est en train de devenir l’otage d’une accumulation inouïe de données, et d’images personnelles, favorisée par des techniques d’intrusion de plus en plus violentes, systématiques et radicales, le tout étant favorisé par une sorte d’idéologie crypto-calviniste, selon laquelle seuls ceux qui ont quelque chose à se reprocher ou à cacher peuvent vouloir exiger des lois fortement répressives et dissuasives contre toute atteinte à la vie privée.
Les bonnes âmes, elles, n’ont pas besoin de telles lois. Elles préfèrent même collaborer au système de purification générale.

La mémoire tatouée

Lundi 29 mars 2010

tattoo_casualty

Le 8 mars prochain, l’artiste irako-américain Wafaa Bilal (ÙˆÙ?اء بلال‎) va se faire tatouer environ 4000 points rouges sur le dos, représentant symboliquement les soldats morts pendant l’opération Iraqi Freedom. Il y aura aussi plus de 100.000 points « invisibles » tatoués à l’encre ultra-violette représentant les plus de 100.000 civils tués pendant la guerre.
Le tatouage ne se fera pas au hasard, mais les points seront tatoués sur le dos en respectant la géographie des événements.
On peut voir une vidéo ici.

Généralisons cette idée que la peau de l’artiste peut être une métaphore du monde. Le dos serait ainsi l’Asie, le ventre l’Amérique, les jambes l’Afrique, et on mettrait l’Europe sur la gorge par exemple.
Évidemment, pour être complet, il faudrait bien affecter le sexe et les fesses à une partie du monde, sans vexer personne. On pourrait donc convenir, provisoirement, et jusqu’à plus ample informé, de mettre l’Arctique sur l’un et l’Antarctique sur les autres.
Avec un peu de body building, on pourrait reconstruire les frontières internationales, leur donner plus de modelé.
A quoi tout cela pourrait-il bien servir?
Dans la mythologie japonaise, l’archipel du Japon est en réalité la « peau » d’un dragon qui se tient tapi sous la mer, la plupart du temps. Quand il s’ébroue dans son sommeil, la terre tremble et se fissure.
Dans la symbolique chrétienne, le Christ porte sur son corps toute la misère du monde, passée et à venir. Les lacérations, les flagellations, les trous laissés par la couronne d’épines, la trace des clous et celle de la lance au côté droit, sont autant d’indices symboliques de l’histoire entière de l’humanité.

La chandelle

Lundi 29 mars 2010

Georges_de_La_Tour_007

Un « hacker », licencié par son employeur, un concessionnaire automobile d’Austin, Texas, a décidé de se venger en mettant hors d’état de fonctionner une centaine de véhicules automobiles.
Il a pu faire ceci par Internet, en piratant le site web de son ancien employeur, le concessionnaire Texas Auto Center, et en tirant avantage de leur système Webtech Plus. Ce système permet précisément d’immobiliser à distance des véhicules, par exemple au cas où leurs propriétaires auraient du retard à payer les échéances de leur crédit-auto. Il s’agit d’un petit boitier noir installé à bord du véhicule et relié par réseau cellulaire à un site central, qui peut à tout moment et à distance, couper l’allumage, ou bien mettre en marche ad libitum le klaxon, pour rappeler aux mauvais payeurs, de manière sonore, leurs engagements.
On pourra trouver un résumé de l’affaire ici: http://www.privacydigest.com/2010/03/17/hacker%20disables%20more%20100%20cars%20remotely

Combien de temps aurons-nous à attendre avant que ce type de système ne soit généralisé? Imaginez le potentiel! Une contravention non payée dans la semaine: un petit concert de klaxons nocturne pour vous rappeler à vos devoirs de citoyens. Un retard de paiement sur vos impôts? On vous coupe la batterie.

En fait, se multiplient désormais des faits d’intrusion à distance, analogues dans l’esprit, sinon dans la forme. Une firme a récemment effacé des copies de livres électroniques dûment achetées par des utilisateurs de tablettes de lecture électroniques, sous prétexte que la version vendue ne serait plus conforme à leur politique de vente.

La rigoureuse application de la loi immanente du progrès nous invite à penser dès maintenant aux prochaines étapes. Tout contrevenant de la loi x ou y pourra à l’avenir, si l’on en croit la manière dont les choses évoluent, être déconnecté de son accès au téléphone, ou voir son PC s’éteindre définitivement. On pourra lui bloquer sa pédale de frein, ou lui vider sa batterie.

On peut penser que se profile un cyber-monde où la gestion électronique du peuple, en temps réel, se fera ainsi, off-line ou on-line.

Après tout, on observe que les plus grands États rivalisent aujourd’hui d’ingéniosité en matière de cyber-guerre (chevaux de Troie, virus variés et millions d’ordinateurs vampirisés). Un peu de durcissement dans les relations internationales, et hop! on vous met hors service une centrale électrique ou deux.
Si la tension monte encore, c’est encore plus simple, on éteindra le réseau Internet de pays entiers, d’un seul clic. Si décidément, les choses ne se calment pas, on bloquera tous les moteurs.
De quoi réhabiliter la bicyclette, le livre et la chandelle.

La fête de l’épine

Mercredi 24 mars 2010

311-11

Il y a cette vieille idée que c’est la forêt qui a fait le singe et que la steppe a fait l’homme. La steppe en effet permet le nomadisme et la déterritorialisation, car la main et le pied peuvent enfin s’y libérer, et le larynx devenir plus « souple », et l’oreille plus fine, délivrée des bruits incessants de la forêt.

La métaphore joue encore. Le monde industriel est une forêt (assez puante) d’usines et de gazoducs. La cyber-steppe, propice à la déterritorialisation de notre temps, est liée à la virtualisation généralisée, l’abstraction croissante des rapports au réel, et aussi à la navigation nomadique dans un océan liquide de liens émollients, sans météo crédible.
Que pouvons-nous prédire?
Dans « Mille plateaux », Deleuze et Guattari disent que les lèvres sont « la déterritorialisation de la bouche » et les seins sont « des glandes mammaires déterritorialisées ». Que les lèvres puissent ensuite se re-territorialiser sur les seins, comme dans l’allaitement prolongé, explique la naissance du langage, et comment la bouche peut se remplir de mots, alléchée qu’elle est par la sensibilité des lèvres et la gymnastique quotidienne de la langue nouvellement née.
Où sont les seins et les lèvres du corps virtuel? Dans une secrète glande pinéale encore à découvrir? Dans les prodiges du corps augmenté, et donc progressivement diminué de lui-même? Sans doute.
Mais il nous faut aller plus loin encore.
Les nouvelles steppes, qui nous attendent loin de la forêt des villes anciennes et de leurs simiesques bruitages, seront sans doute moins brûlantes et extérieures, que tempérées et intérieures. Mais non, je ne veux pas parler ici de cavernes. La métaphore, quoique tentante, est trop platonicienne pour plaire au siècle outrecuidant de son immanence.
Alors, seront-ce des marécages ou des bayous? J’en doute, les alligators et les moustiques vous détérritorialiseraient un bras ou un pied le temps d’un demi-clic.
Alors où sont ces steppes?
Alors, je voudrais m’inspirer de Char qui voulait incinérer la multitude « d’épileurs de chenilles, de rétameurs d’échos, de laitiers caressants, de minaudiers fourbus, de visages qui trafiquent du sacré, d’acteurs de fétides métaphores ».
Eluard disait : « Le chien errant n’atteint pas forcément la forêt ». Où ira-t-il alors?
Char répondit, à son heure: « Le poète est retourné pour de longues années dans le néant du père. Ne l’appelez pas, vous tous qui l’aimez. S’il vous semble que l’aile de l’hirondelle n’a plus de miroir sur terre, oubliez ce bonheur. »
C’est assez clair, non?
Il n’y a plus qu’à rêver de retrouver « l’emmêlement somptueux dans le corps de la Voie lactée ». Là, peut-être, la steppe galactique libérera non seulement main, sein, voix, mais toute chair inutile, pour livrer passage à « la moelle épinière du Temps ».

La « position éminente »

Mardi 23 mars 2010

sat-diamant-131006Pour comprendre la nature de la mondialisation à une époque donnée, il peut n’être pas inutile de se référer aux stratégies militaires d’occupation de l’espace global, elles aussi fort caractéristiques et révélatrices des grandes structurations à l’œuvre.
Pour illustrer ce point, je voudrais parler de la question actuelle des « positions éminentes » pour le contrôle des domaines publics mondiaux.

De tout temps, en matière de stratégie militaire, le contrôle des « positions éminentes » a joué un rôle essentiel. La maitrise des points hauts, ou de l’espace aérien en sont des exemples. De nos jours, il s’agit surtout de s’assurer le contrôle de la « position éminente » suprême : l’espace.
Rappelons qu’il y a environ 1000 satellites actifs actuellement en orbite. La moitié d’entre eux appartiennent aux Etats-Unis, et ceux-ci sont approximativement pour 50% d’usage civil et pour 50% d’usage militaire. Rappelons aussi que le 21 janvier 1967 un Traité international a banni la nucléarisation de l’espace – mais pas l’usage d’armes conventionnelles dans l’espace. C’est cette réalité que la polémique internationale autour du système de défense anti-missile révèle.

Dans le cadre d’une stratégie globale, que l’on a pu qualifier de « pax americana », l’armée américaine a identifié comme d’importance vitale divers domaines publics à l’échelle globale (« global commons ») : la mer, l’air, l’espace et le cyberespace (sea, air, space, cyberspace).
Elle a aussi défini une doctrine stratégique à leur égard, qu’elle a formulée ainsi: « La domination militaire des domaines publics mondiaux est un facteur clé de la position de puissance globale des Etats-Unis » (“The “command of the commons� is the key military enabler of the US global power position�).
Le contrôle des domaines publics mondiaux signifie que les Etats-Unis obtiennent beaucoup plus d’usages et d’avantages de la mer, ou de l’espace que les autres puissances, qu’ils peuvent empêcher leur utilisation par celles-ci, et que ces dernières perdraient tout engagement militaire sur les domaines publics mondiaux si elles cherchaient à en empêcher l’accès aux Etats-Unis. “Command means that the US gets vastly more military use out of the sea, space and air than do others, that it can credibly threaten to deny their use to others, and that others would lose a military contest for the commons if they attempted to deny them to the US.� Barry Posen, The Military Foundations of US Hegemony, International Security, Summer 2003, pp. 5-46 .

On trouve aussi formulée une doctrine plus “politique� des domaines publics mondiaux, traduisant de façon fort intéressante l’admission d’un lien structurel entre les « domaines publics » et le « bien commun » mondial. C’est la doctrine selon laquelle : « La stabilité des domaines publics mondiaux est en soi un bien commun » (“Stability within the global commons is a public good�).
Tout le monde a en effet un intérêt évident à une « stabilité » des domaines publics. La plupart des pays ont un très grand intérêt à cette stabilité, mais il est aussi vrai que d’autres pays, qui n’en tirent que peu d’avantages directs, restent de par leur degré de développement incapables de tirer tout le parti souhaitable des domaines publics mondiaux.
La puissance dominante, qui en tire des avantages tactiques et stratégiques absolument essentiels, estime en conséquence qu’il lui revient le rôle d’assurer la protection ou la garantie de cette stabilité. La question plus générale de savoir si cette stabilité est mieux garantie sous leur égide, plutôt que par un autre mécanisme, par exemple multilatéral, reste ouverte.

Mais ce qui m’intéresse surtout ici c’est le concept stratégique de « position éminente », dans le contexte plus large des sociétés de la connaissance.
La notion concrète de « position éminente » varie à l’évidence suivant les milieux où l’on opère. La volonté de « domination » (« command ») qui se traduit d’une certaine manière dans l’espace, comment se traduit-elle donc dans le cyberespace ?
Plus généralement, quelles sont les « positions éminentes » dans la société de l’information et de la connaissance?

On peut avancer par exemple les nœuds de concentration mondiale du trafic Internet, les treize « serveurs racine » du DNS (dotés du système « Carnivore » ou de logiciels d’analyse des données « deep packet inspection »).
Mais il y a aussi le contrôle de l’architecture des réseaux et de ses grandes « autoroutes de l’information » (citons le système d’espionnage Echelon pour les satellites et divers autres systèmes d’espionnage pour les fibres sous-marines). L’architecture logicielle générale, les routeurs (avec les trap-doors), la prééminence dans le domaine des virus et autres chevaux de Troie électroniques, font à l’évidence partie des autres « positions éminentes » dont il s’agit de s’assurer le contrôle. Voir à ce sujet http://www.eff.org/issues/nsa-spying.

Naturellement, si j’ose dire, les « domaines publics » de la société de l’information peuvent être « contestés » par d’autres puissances (« contested commons »). L’espace en fait partie. On cite souvent, à cet égard, le récent tir d’un missile chinois sur l’un de ses propres satellites. Cela a pu être interprété comme un « message » adressé au monde sur la question de l’arsenalisation croissante de l’espace.
Les attaques de cyber guerre (cf l’affaire Google) font partie du même scénario de « contestation des communs ».

Un autre exemple de « communs », à la fois contestés et enchevêtrés (couplant des questions de stratégie militaire globale, et des systèmes clé pour les sociétés d’information): le système GPS, qui se voit concurrencé par le système européen Galileo.

On pourrait utilement chercher d’autres aspects stratégiques du concept de « position éminente » dans le cadre des sociétés de l’information. Ainsi, quel statut donner au renforcement continu de la propriété intellectuelle depuis plusieurs décennies ? (Barrages de brevets, frappes juridiques préemptives). Le non-débat public et démocratique sur l’Accord commercial Anti-Contrefaçon (ACAC ou ACTA en anglais) en fait partie.
Font aussi partie de la stratégie du « contrôle des communs », les questions de la captation privative des capitaux cognitifs (Google), sociaux (Facebook), attentionnels (Twitter), humains (marchandisation des données personnelles, observation et de l’exploitation des « intentions » des usagers).

Il faudrait, plus généralement, s’interroger sur le rôle global, stratégique et tactique, des techniques d’appropriation et de domination du domaine public des informations et des connaissances, et les confronter à une réflexion, par ailleurs urgente, sur la nature même de l’intérêt général mondial.

« Terra nullius » et bien commun

Dimanche 21 mars 2010

jeanbaptiste

Au 15ème siècle, la boussole, l’astrolabe et le gouvernail d’étambot ont permis la découverte du Nouveau Monde. Considéré comme terra nullius, il attira les convoitises, et il fallut, moins de deux ans après, établir le traité international de Tordesillas (7 juin 1494) pour assurer son partage entre les deux puissances coloniales d’alors, l’Espagne et le Portugal. Ce traité traça une « ligne globale », incarnée par le méridien nord-sud passant 370 lieues (1770 km) à l’ouest des îles du Cap-Vert. A l’ouest de cette « ligne globale », les terres revenaient à l’Espagne, à l’est, au Portugal. Voilà pourquoi le Brésil est lusophone, et le reste de l’Amérique latine parle espagnol.
Après le tour du monde de Magellan, il fallut à nouveau s’entendre pour prolonger le méridien de l’autre côté de la Terre, afin, cette fois-ci, de se partager l’hémisphère oriental… L’un des enjeux était l’archipel des Moluques et ses épices. Le traité de Saragosse, signé le 22 avril 1529, établit la prolongation de ce méridien « global » à 300 lieues à l’ouest des Moluques, au profit du Portugal.

Ce petit rappel historique pourrait être généralisé ainsi: l’état des technologies définit de nouveaux « espaces » et dessine une nouvelle « géographie », ce qui induit des effets politiques globaux, et une forme de « mondialisation », caractéristique d’une période donnée.

Le partage du monde par des lignes globales s’appliquant sur des terres « nouvelles », réputées n’appartenir à « personne », est une métaphore éclairante de ce qui se passe sous nos yeux, dans un contexte évidemment différent, mais qui ne manque pas d’analogies avec le début des Temps modernes. Cette métaphore nous invite à examiner la relation entre des progrès technologiques spécifiques (comme les TIC, Internet et, demain, la convergence BANG), la découverte d’une nouvelle terra nullius (le cyberespace, et demain le nano-monde ou le nanocosme, ces territoires « d’en bas », où il y a beaucoup de place à prendre) et les constructions politiques qui vont s’en déduire.

Bien évidemment, le facteur technologique n’est pas suffisant à lui seul pour expliquer de tels bouleversements. Il faudrait certainement s’intéresser aussi aux logiques économiques en œuvre et au climat politique et social. On peut à cet égard évoquer la « convergence » des technologies, mais on pourrait aussi souligner la « divergence » d’un capitalisme qualifié de « schizophrénique » , confronté à une crise structurelle. On pourrait aussi évoquer, sur un plan plus idéologique, le lien probable entre le développement de sociétés dominées par des processus de plus en plus « abstraits » (de gestion, de structuration, de modélisation, d’interprétation), et l’apparition récente de l’idée (de l’idéologie ?) des « sociétés de l’information et de la connaissance ».

Pourtant, loin de piétiner, l’évolution des techniques continue à marche forcée et la nouvelle « convergence », dite BANG (Bits-atomes-neurones-gènes), entre les info-technologies, les nanotechnologies, les biotechnologies et les technologies cognitives, commence à s’observer, et vient en quelque sorte prolonger et transcender la convergence numérique (téléphone, télévision, informatique) démarrée dans les années 70. Alors que cette dernière avait culminé avec l’apparition du « cyberespace », célébré comme une nouvelle Amérique virtuelle à coloniser, la convergence BANG inaugure une révolution sociétale et cognitive bien plus large, qui ouvre des défis bien plus radicaux et bien plus profonds. Qu’il suffise d’évoquer les nano-armes, la réingénierie génétique du corps humain et la nano-médecine (la conception d’un Homo sapiens v.2.0), ou la géo-ingénierie planétaire, pour se faire quelque idée de ce qui nous attend.

Ces défis technologiques impliquent naturellement une réflexion sur leurs usages et leurs conséquences, sur l’économie politique des sociétés qui les mobiliseront à l’échelle mondiale, mais aussi une réflexion éthique sur leur devenir, à partir d’une meilleure compréhension de la nature du « bien commun mondial ».

La définition du « bien commun », et a fortiori d’un « bien commun » mondial, est depuis longtemps un difficile problème philosophique et politique. Ce problème, déjà délicat à l’intérieur d’une même sphère culturelle ou d’une même civilisation, se complique encore quand on le pose dans le contexte de la mondialisation.
Des représentations du monde fort diverses entrent alors en compétition pour imposer leurs points de vue hétérogènes. Les tenants des « valeurs asiatiques » par exemple nient l’idée de valeurs universelles, jugées comme n’étant que l’expression de valeurs dites « occidentales ».
Notons aussi qu’en Occident, les plus radicaux des conservateurs nient également l’existence même du « bien commun », qui ne serait qu’une « chimère », ou une abstraction sans signification. Cette position radicale s’inscrit depuis le Moyen Age européen dans la longue tradition des philosophies nominalistes.
Ce nominalisme a ensuite trouvé une traduction politique avec Thomas Hobbes, puis avec une longue théorie de penseurs conservateurs, de J. Bentham et E. Burke à F. Hayek et aujourd’hui les théoriciens « néoconservateurs ».

Face à des échelles de temps et d’appréciation fort diverses, par quel critère de jugement arrivera-t-on à mettre en balance les aspects contradictoires d’une politique de développement, a fortiori à l’échelle mondiale, où les intérêts les plus contradictoires se heurtent frontalement?
Quel concept de référence, acceptable par tous, ou tout au moins par une majorité significative (une majorité « qualifiée ») des humains vivant aujourd’hui sur cette planète, et prenant en compte leurs intérêts du moment mais aussi ceux des générations suivantes, pourra servir à arbitrer entre les divers aspects positifs et négatifs d’une politique mondiale donnée, dans le domaine de l’énergie, de l’environnement, du climat, des réseaux numériques, des biotechnologies ou des nanotechnologies ?

Historiquement on a pu observer la conquête des « terres (prétendument) vierges » (terra nullius), le pillage des communs (terra communis), la privatisation des terres communales. On peut ici évoquer le mouvement des « enclosures » en Grande-Bretagne aux 16ème et 17ème siècle, prolongé ensuite au 19ème siècle pendant la révolution industrielle) pour soutenir un changement de modèle économique et sociétal. Les propriétaires trouvaient plus rentable de consacrer les terres arables aux pâturages afin d’augmenter la production de laine.

Qu’en est-il dans le contexte des sociétés de l’information ? Observe-t-on des phénomènes analogues ?
Peut-on observer un mouvement de « clôture » des communaux dans le domaine de l’information et des connaissances ?
Pour répondre à cette question, relevons d’abord quelques exemples de tels communaux informationnels.

L’ « espace public » de la société de l’information est constitué par :
-le domaine public de l’information, informations gouvernementales, documents, données, logiciels, et en général tous les contenus appartenant au patrimoine commun de l’humanité, pouvant constituer une immense bibliothèque et logithèque publique mondiale, libre d’accès et d’utilisation ;
-les domaines publics mondiaux, les « global public goods », qui peuvent être matériels (comme les fréquences du spectre électromagnétique, ou les orbites satellitaires) ou immatériels (normes, standards, protocoles). Ces biens peuvent être sur-utilisés ou sous-utilisés, et posent des problèmes spécifiques de régulation ;
-les institutions du secteur public intéressées par l’information et la connaissance, comme les écoles et universités, les bibliothèques et archives, les centres de documentation et de recherche. Le rôle économique des institutions relevant du secteur public est considérable. Leur influence de prescripteur, leur capacité de mise en réseau internationale par l’intermédiaire des « puissances publiques » acceptant la mise en commun de leurs efforts, peuvent aider à appuyer des politiques publiques incitatives et contribuer à définir concrètement la notion de « service essentiel mondial » et celle de service « d’utilité publique mondiale », dans le cadre de la société mondiale de l’information.

Dans ces trois domaines, assiste-t-on à un renforcement du caractère public et commun de ces ressources, se traduisant en termes d’accès, de qualité, d’efficacité, ou au contraire à leur privatisation et appropriation, et au désinvestissement de la puissance publique?

Le modèle postindustriel d’une société de l’information et de la connaissance peut sans doute favoriser lui aussi des stratégies d’appropriation des « communs » ou au contraire leur sanctuarisation. Qui en décidera?
Si l’on doit se contenter de tirer les leçons de l’histoire, il faut se préparer à l’idée que seront instaurées de nouvelles « clôtures », mais aussi un nouveau « Nomos de la terre » (selon l’expression fameuse de Carl Schmitt). Où passeront les « nouvelles lignes globales » du nouvel ordre informationnel? Dans les disques durs ? Les territoires ? Les lois ? Les gènes ? Les esprits?

Dans ce nouveau « nomos » global, comment concevoir une régulation (gouvernance d’Internet, anti-trust), une protection des droits de l’homme (libre expression, vie privée) et une garantie d’équité de l’accès aux informations et aux connaissances ?

Plus généralement, lorsque des concepts comme celui de « société de l’information ou de la connaissance » sont proposés, on peut légitimement penser qu’un tel objectif exige une conception plus claire de « l’intérêt général à l’échelle mondiale », ou du « bien commun mondial ». Alors, la question devient: qu’entend exactement par « société de l’information », du point de vue du bien commun mondial ?

Liberté, Egalité, Fraternité

Mercredi 17 mars 2010

trinite

Cette belle devise a encore beaucoup d’avenir. Mais elle a aussi un riche passé, un peu mouvementé d’ailleurs. Voir le livre de Mona Ozouf à ce sujet.
Je rappellerai quelques prises de positions assez révélatrices, par exemple celle d’un certain Dupont (1834) appartenant à la Société des droits de l’homme, qui disait: « Tout homme aspire à la liberté, à l’égalité, mais on ne peut y atteindre sans le secours des autres hommes, sans la fraternité. » Il y a aussi Pierre Leroux qui affirmait que la liberté était le but, l’égalité le principe, et la fraternité le moyen.
Curieusement, il voulut donc proposer de changer l’ordre des mots, en « Liberté, fraternité, égalité ». Mais en reprenant les catégories mêmes de Leroux, on pourrait tout aussi bien proposer « Ã‰galité, fraternité, liberté », mettant ainsi le principe au début, et le but supposé en fin de triptyque.
En 1852, le futur Napoléon III, ordonna en tant que Président de la République d’effacer la devise de tous les documents et bâtiments officiels. Auguste Compte soutint Napoléon III en la matière, et clama que l’égalité était un « symbole de l’anarchie métaphysique ». Il préférait la devise « Ordre et Progrès », que le Brésil reprit d’ailleurs.
Rappelons aussi que Proudhon pensait que la fraternité était un mot vide de sens. En revanche, Charles Maurras appréciait le concept de fraternité, mais il trouvait que la liberté était une chimère, que l’égalité était une insanité (voir son Dictionnaire politique et critique).
Charles Péguy voulait garder la liberté et la fraternité, mais pas l’égalité, qu’il considérait comme devant mener à une homogénéisation abstraite des individus. En revanche, la fraternité évoquait pour lui à la fois la charité chrétienne et la solidarité socialiste.
A l’extrême (droite), Georges Vacher de Lapouge voulait imposer une nouvelle triade: « Déterminisme, Inégalité, Sélection ».
(J’ai utilisé ici des références trouvées sur Wikipédia).

On pourrait s’interroger sur le besoin de se donner une devise à structure ternaire. Y aurait-il un lien inconscient ou non avec, par exemple, la trinité chrétienne? Bien malin qui pourrait le dire. La liberté évoquerait alors celle de Dieu le Père, créateur de toutes choses, l’égalité pointerait vers le Fils de Dieu, qui nous a effectivement appris que les plus misérables sont bien les égaux des plus riches et des plus puissants, et la fraternité évoquerait naturellement l’amour que le Saint Esprit « incarne ».

La fière devise républicaine serait-elle donc au fond un manifeste chrétien?

L’art des chimères

Mardi 16 mars 2010

Fouquieria splendens EcDans les années 70 les TIC n’étaient que de simples « médias ». Dans les années 80 et 90, les idées d’ « économie de l’information » et de « société de l’information » commencèrent à s’imposer, et des métaphores comme celle des « autoroutes de l’information » semblèrent désormais trop techniques et trop étroites. On chercha ensuite, à partir des années 2000, à introduire des paradigmes plus larges comme celui de « société de la connaissance ».
Le mot « connaissance » ne va pas sans certaines ambiguïtés. Etymologiquement le mot anglais « knowledge » fait référence au pouvoir et à l’utilité. En français, le mot « savoir » a la même origine que sagesse ou sapience. En russe, “знаниеâ€? vient de la racine indo-européenne , donner naissance à , engendrer. On a ainsi trois différents paradigmes pour la connaissance : le pouvoir, le savoir, la création.
Il est important de garder cela à l’esprit, pour comprendre les diverses manières dont la « connaissance » peut être adaptée à tel ou tel ordre social, à telle ou telle idéologie. La connaissance vue comme « pouvoir » a un impact sur les questions de liberté d’expression ou de contrôle des personnes. La connaissance interprétée comme « sagesse » joue son rôle dans la recherche de la justice sociale ou de la consolidation du tissu social. La connaissance, en tant que « création » est au cœur de l’invention, de la cognition, de la recherche.
Quant on parle de « société de la connaissance », lequel de ces paradigmes prime-t-il?

La réponse ne va pas de soi — contrairement au discours ambiant. Ce qui est sûr, c’est que les TIC, par elles-mêmes, ne sont pas productrices de paradigmes sociaux. Elles proposent un éventail de possibles, mais c’est bien un certain ordre politique, juridique, social, qui in fine donne leur sens (leur paradigme) socialement acceptable ou reconnu aux TIC.

Si l’on en doute, posons-nous quelques questions simples. En quoi les TIC peuvent, par exemple, aider à réparer le système financier international ? Mettre une fin aux paradis fiscaux ? Lutter contre le changement climatique ? Prévenir de nouvelles guerres? Garantir des élections libres? Réduire la pauvreté? Nul doute que les TIC peuvent jouer un certain rôle dans ces questions d’intérêt général, mais ce rôle est-il seulement instrumental, ou peut-il être décisif ?
Ou bien est-ce que la « décision » en ces matières ne peut être avant tout que de nature politique ou cognitive ?

Mais il est vrai que le rôle des TIC dans nos sociétés n’est pas seulement instrumental. Il est aussi mental. Les TIC façonnent une certaine vision du monde. Marshall McLuhan disait que la typographie, à partir de l’invention de Gutenberg, avait « hypnotisé » l’esprit des modernes, et que l’écriture alphabétique (syro-phénicienne) avait amorcé un processus de schizophrénisation chez les Grecs . Il parlait de la « puissance détribalisante de l’écriture phonétique ».
Je le paraphraserai en parlant de la puissance schizoïde des réalités virtuelles ou augmentées, mais aussi de la puissance retribalisante de la « réalité-fusion », et de la convergence BANG généralisée.
Les mondes virtuels représentent une réalité propre, où la simulation et les communautés virtuelles tendent à créer un “deuxième monde�, qui ne visent pas à remplacer le “premier monde�, celui de la réalité réelle, mais plutôt à l’ « augmenter ». Les étiquettes géo-spatialisées (GPS, RFID, Internet of things), le calcul ubiquitaire, l’enregistrement de données personnelles tout au long de la vie (Lifelogging), les scanneurs rétiniens, la nano- ou la télé-présence avec retour de force haptique, les « spimes » (space + time) ou les “blogjects� (blogging objects) en sont quelques facettes.
On peut avancer que l’accumulation, la densification et la systématisation de tels outils contribuent à l’émergence d’une « réalité-fusion », qui se caractérise par un effacement des frontières entre la réalité et la virtualité, produisant une culture de l’ « everyware », c’est-à-dire une culture où, partout et à tout moment, des systèmes ou des procédés viendront « augmenter » notre expérience de la réalité réelle.
Dans ce contexte, il faudra surveiller de près la convergence annoncée des Bits, des Atomes, des Neurones et des Gènes (BANG). Quand l’industrie des semi-conducteurs aura atteint la barrière des 20 nm et sera véritablement bâtie autour des nanotechnologies, un point de non-retour sera atteint.
La prolifération de nano-produits, le développement d’une biologie synthétique, la manipulation à grande échelle des écosystèmes et du climat, la fertilisation des océans par la géo-ingénierie, l’ingénierie génétique extrême modifiant la structure même du corps humain, feront partie du tableau d’ensemble.
On pourra alors peut-être prendre au sérieux la prédiction de futurologues comme Ray Kurzweil, qui affirme que nous allons vers une « singularité ». Notre intelligence transcendera, dit-il, ses « limitations biologiques », et pourra s’incarner sur d’autres supports, permettant de devenir des « trillions » de fois plus puissantes.

Admettons que ces prédictions se réalisent. La question de base restera cependant la même. Ces nouveaux nano-outils, cette ré-ingénierie générale de l’homme et de la terre se mettront au service de quelle finalité ?

Autrement dit, je pense que les fictions ou chimères technologiques du futur ne nous permettront pas, par elles-mêmes, de juger si des idées comme celles de “bien commun mondial� sont des fictions et des chimères philosophiques, comme le pense les nominalistes et les philosophes néo-conservateurs, ou si elles sont susceptibles d’un consensus mondial.

La 3ème guerre mondiale

Dimanche 14 mars 2010

Tetsujin 28-go KobeLe combat des Titans (Apple et Google) offre au moins une rime riche : qu’est ce qu’on rigole !
Ce mois-ci Apple a décidé d’attaquer en justice HTC, le fabricant taïwanais de téléphones mobiles que Google a choisi pour mettre en œuvre son système d’exploitation Android. Il paraîtrait qu’Android viole des brevets d’Apple.
Non, il ne s’agit pas d’une question de gros sous. L’affaire est bien plus grave. Dans un article du 12 mars, le New York Times commente ainsi l’évènement. « M. Jobs pense que Google a trahi l’alliance qui existait entre les deux firmes en produisant des téléphones mobiles qui ressemblent physiquement, technologiquement et spirituellement à l’iPhone ».
Spirituellement ! Mazette. L’esprit est de nos jours brevetable. Il est vrai que si le temps c’est de l’argent, l’esprit, c’est ce qui fait la différence entre les winners et les losers. Un investisseur bien connu de la Silicon Valley commente l’affaire ainsi (certes anonymement, mais avec un certain sens de la formule) : « C’est la 3ème guerre mondiale. C’est la plus grande bataille d’égo de l’histoire ». Wow !
Evidemment l’affaire peut s’analyser d’une autre manière. Après tout, il n’y a pas si longtemps, Apple et Google avait formé une sainte alliance contre Microsoft, dans le but de mettre fin à son hégémonie dans le domaine des PC et de l’empêcher de pénétrer le secteur des services en ligne et des appareils mobiles. Apparemment cela a assez bien marché, jusqu’à présent.
Mais il y avait une autre bataille en jeu, plus fondamentale encore, peut-être. Cette bataille, ironiquement, implique un renversement d’alliance, et sépare cette fois-ci radicalement les intérêts d’Apple d’une part et de Google, d’autre part. Apple, en effet, privilégie des applications « propriétaires » pour ses téléphones et autres tablettes. Il s’agit d’obliger le consommateur à passer par App Store. Au contraire, Google défend une approche non-propriétaire, c’est-à-dire ouverte et libre, pour sa plate-forme Android. Car Google, qui offre de nombreuses applications en libre accès, redoute par-dessus tout que ses rivaux (Micosoft, Apple ou l’opérateur Verizon) bloquent l’accès à ces applications « libres », pour les remplacer par des succédanées « contrôlées » du genre Bing ou Safari…. Pour Google, Android est donc une affaire de vie ou de mort : c’est par le biais de ce système d’exploitation libre et ouvert, qu’il compte empêcher la fermeture imminente de l’accès aux consommateurs mobiles par les plateformes « propriétaires ».
Dans cette affaire, qui peut dire ce qui est vraiment dans l’intérêt du « public »? Après tout c’est le public qui va trancher, non ? Autrement dit, quel est l’ « intérêt général » dans ce choc de paradigmes ?
Mitch Kapor, le fondateur de Lotus Development, pense que toute cette histoire lui rappelle la vieille bataille entre Apple et Microsoft. D’un côté une volonté de contrôler tous les aspects de l’expérience utilisateur, de l’autre une approche plus ouverte (mais si, mais si) permettant des myriades d’applications sur un grand nombre de machines. Son cœur balance apparemment pour le modèle ouvert: “Tight control helps in the beginning, but it tends to choke things in the long term.� Un contrôle étroit peut sembler bénéfique au début, mais à long terme, cela étouffe les choses.
Qu’on me permette cependant de nuancer cette forte parole (qui peut s’appliquer à beaucoup de domaines sociétaux). Je ne pense pas du tout que ce soit seulement une question de contrôle. Après tout, les cyber-géants que nous venons de citer sont tous capables d’une très forte dose de « contrôle » quand cela leur chaut. Google défend certes un modèle ouvert pour Android, mais essayez un peu d’entrer dans ses algorithmes de recherche et de classement de mots-clé, et vous verrez qu’ils sont assez fermés en la matière.
D’ailleurs même dans un modèle « libre et ouvert », il faut du contrôle. La licence GPL est précisément là pour empêcher que n’importe qui s’approprie n’importe quoi. Elle permet à « l’intérêt général » de contrôler le respect du modèle « libre et ouvert ». La question n’est donc pas celle du contrôle, mais de savoir qui exerce le contrôle, et à quelles fins ? Pour l’intérêt « privateur », ou l’intérêt commun ?

L’agenda

Jeudi 4 mars 2010

atlas of the North Sea

Verra-t-on Halloween en mars? Non, mais un « Sommet du Spectre » (Spectrum Summit) va être organisé au Parlement européen à Bruxelles les 22 et 23 mars prochains. Il s’agit de faire un tour d’horizon des avis des principaux intéressés sur des sujets comme le « dividende numérique » (comment tirer parti des gains de bande passante pour des applications socialement utiles ou économiquement rentables) mais aussi la politique d’attribution des fréquences du spectre électromagnétique ou encore l’utilisation du spectre pour « réduire la fracture numérique ».
Neelie Kroes, le nouveau commissaire européen pour « l’agenda numérique » ( »Digital Agenda ») y présentera ses vues sur sa stratégie. Elle les a déjà dévoilé en partie à Barcelone le 15 février: développer l’accès « Ã  grande vitesse » à Internet, éduquer les citoyens européens à l’utilisation du numérique, et enfin éliminer toutes les entraves à la concurrence de façon à créer un Marché Unique Numérique ( »Digital Single Market »).
Rien que du bon sens.

Parmi ses engagements plus spécifiques, N. Kroes est très en faveur de la « neutralité du réseau », comme elle l’a déclaré la semaine dernière aux parlementaires européens lors de son audition. Elle a notamment exprimé son intention de garantir l’accès des opérateurs de téléphonie VoIP (du type Skype) aux réseaux, et de favoriser en général la chasse aux oligopoles et aux petits arrangements anti-concurrentiels. On se rappelle que les opérateurs de téléphonie mobile voulait exclure les applications de Skype. On ne peut que se réjouir que sur ce segment la concurrence (technique et économique) s’ouvre. D’ailleurs Skype qui était déjà le premier opérateur mondial de téléphonie internationale, a le vent en poupe, et vient d’augmenter en 2009 de 21 milliards de minutes ses communications téléphoniques trans-frontières (soit environ 100% d’augmentation).

Défendre la neutralité du réseau est un excellent principe, quoique fortement menacé de nos jours, par des petits malins qui considèrent que le réseau Internet leur appartient davantage qu’aux utilisateurs. Ils pensent avoir de bonnes raisons pour ce faire: ce sont qui contrôlent les fibres et les routeurs. Mais Internet n’est pas seulement une infrastructure. C’est aussi et surtout un méta-média. Donc l’affaire est déjà tout entière politique. Pandore a ouvert sa boite. Par tous les moyens, le vieux monde des industries d’hier cherche encore à limiter la casse compétitive qu’Internet introduit, et y réussit quelque peu, dans quelques cas, mais à grands efforts et sans doute avec peu d’effets significatifs à moyen terme.

Je suis certain que le Sommet du Spectre donnera de très bonnes idées au nouvel opérateur européen de régulation, le BEREC, constitué par l’agglutination des 27 divers organes nationaux de régulation en matière de télécommunications, qui a été mis en place le 29 janvier dernier, et dont il reste à analyser la vision politique. Mais je crois que la force de dissuasion du commissaire à l’agenda numérique prévaudra.

Dans cette attente, et en quelque sorte a contrario, je voudrais cependant revenir ici sur le changement symbolique du nom du secteur couvert par N. Kroes: « Agenda numérique ». Cette sympathique expression remplace désormais celle de « société de l’information ». Cela me semble parfaitement révélateur. Exit l’information, retour au générique, le « numérique ». Exit la « société », bienvenue à « l’agenda ».