Archive pour avril 2010

Le sursaut

Samedi 24 avril 2010

imprisoned in second life

Quand les camionnettes de Google se promènent dans les rues pour prendre des images des façades, elles enregistrent aussi les caractéristiques des réseaux wifi qu’elles peuvent détecter sur place ainsi que les identifiants MAC des matériels qui s’y raccordent. Ces identifiants sont uniques, et signent donc de façon précise la présence de tel ou tel matériel derrière telle ou telle porte ou fenêtre.
Cette affaire fait grand bruit en Allemagne, où le Commissaire Fédéral de la Protection des Données Peter Shaar (l’équivalent du président de la CNIL) s’est dit « horrifié ».

Google n’est pas la seule firme à entreprendre ce genre de relevé systématique. On peut en effet tirer de grands avantages d’une connaissance précise des réseaux wifi dans une ville, par exemple pour améliorer fortement la précision de la triangulation et du repérage GPS.

Mais la question qui se pose dépasse largement l’aspect technique.

Non seulement Google connaît déjà toutes nos requêtes de recherches, le contenu de nos g-mails, mais il pourra donc connaître la localisation précise des matériels avec lesquels nous effectuons ces recherches.

Ainsi, Google est en voie de quadriller à la fois le monde virtuel et le monde réel, et d’opérer bien entendu toutes sortes de passerelles entre ces deux niveaux de représentation. On peut sans problème combiner le profilage personnel des individus (LifeLogging) avec le suivi géolocalisé de leurs activités via Street View, Google Maps et Google Earth. Il y a des pays qui ont déjà complètement banni l’accès de leurs habitants à Google Earth parce que les images fournies sont tellement précises qu’elles permettent de venir inspecter la taille des piscines des palais et des villas des beaux quartiers, et de compter le nombre des voitures de luxe dans leurs parkings. Les riches et les puissants n’aiment pas l’œil googolien qui les observe, et qui pourrait, sait-on jamais?, alimenter la grogne sociale…

Maintenant, un peu de prévision à très court terme. Ajoutez à tout ceci le repérage systématique des adresses des puces RFID et celui des nombreuses adresses IP que nous promet la prochaine vague de l’ « Internet des objets ». De même qu’il y a des caméras de vidéo-surveillance à chaque coin de rue, il est facile de prévoir la mise en place obligatoire d’antennes de surveillance qui collecteront systématiquement les identifiants des matériels mobiles ou fixes, et leurs adresses IP.

Tout ceci nous mène à l’évidence vers une société totalitaire, n’est-ce pas?
Il serait temps de réagir fortement, n’est-il pas vrai?
Mais qu’observe-t-on? D’une part une certaine passivité du public, « qui n’a rien à cacher ».
D’autre part une complicité active des pouvoirs divers, pour cause de convergence avec l’idéologie de la politique du tout sécuritaire.
Conclusion: les choses vont continuer comme cela jusqu’au bord du gouffre. Là, il y aura peut-être un sursaut.

Branle

Jeudi 22 avril 2010

transparences...

L’Electronic Frontier Foundation vient de publier un article décrivant en détail les rêves de l’industrie du spectacle en matière de renforcement de la propriété intellectuelle. Citant des documents fournis à l’IPEC (Intellectual Property Enforcement Coordinator) par la Motion Picture Association of America (MPAA), la Recording Industry Association of America (RIAA), et d’autres associations professionnelles, cet article révèle de façon fort crue l’agenda stratégique de ces organisations.

En voici quelques extraits.
D’abord, il faut installer des logiciels anti-contre-façon sur toutes les plate-formes (ordinateurs, téléphones, …) des utilisateurs. Ces logiciels reprendraient les mêmes fonctionnalités que celles des logiciels anti-virus, qui peuvent analyser bits par bits l’intégralité des disques durs, mais pour les appliquer à la chasse aux images ou aux musiques « piratées ».
Deuxièmement, il faut installer des dispositifs de filtrage anti-piratage (il en existe de nombreux) au niveau des Fournisseurs d’accès Internet ( »Deep packet inspection », filtrage des protocoles, analyse de la consommation de bande passante).
Troisièmement, il faut que tout passage aux frontières nationales permette la fouille des ordinateurs portables, des téléphones cellulaires et autres IPod par les services des douanes. Toute présence d’un fichier non dûment authentifié par les ayants-droit entraînerait la confiscation de l’appareil, et bien entendu des conséquences pénales lourdes. Les formulaires de déclaration destinés aux douanes pour entrer dans tel ou tel pays devront comporter une série de questions sur la présence ou non de fichiers illégaux sur les matériels électroniques importés.
Quatrièmement, il faudra également focaliser une action diplomatique appropriée sur les pays qui ont une politique de répression de la contre-façon jugée trop laxiste, ou ceux qui acceptent de favoriser des exceptions au droit d’auteur (usage loyal, « fair use »). Plusieurs exemples sont même donnés: le Chili a actuellement une loi sur la propriété intellectuelle qui permet certaines exceptions de type fair use. Le Canada ne permet pas aux douaniers de saisir des matériels sans un acte juridique ad hoc. Israël a refusé d’adopter des mesures de type DMCA Act, qui criminalisent le contournement des protections électroniques. Il s’agirait de mettre au pas ces dissidences.
Enfin, lors de chaque sortie de nouveaux « blockbusters », qui attisent, on le sait, les convoitises des « pirates », il s’agira de pouvoir mobiliser à grande échelle la puissance publique et notamment toutes les agences fédérales concernées pour les mettre à contribution à la chasse à la contre-façon et protéger les intérêts des ayants-droit.

Il est facile de voir que tout ceci n’est encore qu’un début. La prochaine étape peut être laissée aux auteurs de science-fiction. Par exemple, on pourrait obliger légalement chaque « consommateur » à porter un mouchard électronique qui contrôlerait tous les usages de quelque appareil que ce soit, et rapporterait en temps réel à Léviathan toute activité électronique, pour en vérifier la conformité avec les standards du moment. Pure fiction? Bien sûr que non! Le mouvement s’est mis en branle.

Cendres et gemmes

Mercredi 21 avril 2010

Cendres ou neige?

Google vient de créer un site qui pousse un peu plus loin que d’habitude, bien qu’encore fort modestement, le principe que les gardiens ont besoin d’être eux-mêmes « gardés », ou à tout le moins « regardés ».
En effet, sur http://www.google.com/governmentrequests/, on peut observer l’activité offensive des États et comparer le nombre et la nature de leurs requêtes interventionnistes vis-à-vis de Google et de ses utilisateurs.
Ces demandes des États concernent notamment l’interdiction de blogs, le bannissement de certains mots clés dans les recherches via Google, ou encore la suppression de l’accès à des vidéos présentées par YouTube.

Certains pays sont très actifs, et d’autres beaucoup moins. D’autres encore se sont totalement abstenus de la moindre intervention (ils ont peut-être d’autres façons de faire).
And the winner is… Brazil! Suivi de l’Allemagne, puis de l’Inde et des États-Unis. Ensuite viennent la Corée du Sud, le Royaume Uni et l’Italie.

L’outil est certes encore un peu sommaire, mais l’idée elle-même mérite qu’on s’y arrête. Elle montre fort bien comment la Toile et les applications qu’elle rend possibles, pourraient davantage être mises à contribution pour exposer les pratiques officielles ou officieuses, dévoiler les tendances à l’œuvre des politiques, et en finir avec un voile d’ignorance et d’hypocrisie. Des progrès immenses restent certes à faire, mais enfin on peut rêver que la « chose publique » sera, par ce type de méthode, de plus en plus mise en évidence, et exposée en fait et en droit aux yeux du public mondial, pour sa considération et ses éventuelles réactions.
Dans un billet précédent (cf. Le WebCamGate), j’évoquais l’irrésistible marche de nos sociétés vers une « transparence » de plus en plus absolue, facilitée par la technologie, et implémentée de façon immanente dans les réseaux et les routeurs, appuyée par des « trap doors » de toutes sortes, et généralement par d’innombrables outils de dévastation de la vie privée (des WebCam piratables aux RFID).

Cette transparence totale, vers laquelle il semble que nous nous dirigions à marche forcée, s’accroît sans cesse tous les jours, sans réaction notable des foules, trop contentes de bénéficier de certains avantages secondaires pour se préoccuper de questions philosophiques telles que la question de l’identité, ou celle de la privatisation de l’intérêt public.

Mais il est piquant de voir à travers l’exemple de www.google.com/governmentrequests, combien la « transparence » imposée au plus grand nombre pourrait en fait se retourner brutalement contre le « système », si l’on prend cette expression dans une acception extrêmement englobante, couvrant un consensus plus ou moins général, que l’on peut qualifier, pour simplifier, de « société de l’information ».

La dynamique qui s’est enclenchée avec la mondialisation en réseau, offre plusieurs logiques en compétition active pour prendre le dessus. Il y a la logique capitalistique, ou la sécuritaire par exemple, mais aussi la collaborative, l’ouverte et la libre. De l’écosystème complexe qui contient toutes ces tendances contradictoires, que sortira-t-il? Quelque chose d’aussi imprévisible, à mon avis, que le nuage de cendres volcaniques qui a paralysé le ciel européen ces derniers jours.

Ce qui fut le plus surprenant, en effet, ce n’est pas qu’un volcan ait pu se manifester à sa manière, mais c’est à quel point une société de plus en plus obsédée par la sécurité, et notamment dans le domaine du transport aérien, a pu montrer un tel état d’impréparation et même d’ignorance absolue.

Pour continuer la métaphore, la Toile est un volcan qui commence à peine à se réveiller. Nul ne sait si de ses cendres ou de ses laves futures, c’est la fin d’un monde qu’il faut attendre, comme jadis Pompéi succomba, ou bien au contraire de riches territoires à la terre grasse, noire et prolifique, et parsemées de diamants, d’améthystes et autres gemmes.

Sociétés de la désinformation

Mardi 13 avril 2010

Pollock 4

Dans un contexte démocratique, il peut être convenu que c’est l’Etat qui donne une forme tangible au bien commun. Ses institutions, notamment grâce au système de contrôle et de balance garanti par la représentation démocratique, incarnent la meilleure (ou la moins mauvaise) manière d’atteindre le « bien commun ».
Les élus sont ainsi fondés à revendiquer le droit de « dire » le bien commun, dans leur fonction législatrice.
Contre cette idée même, des critiques radicales n’ont cependant pas manqué. L’Etat « bourgeois », pour les marxistes, ne fait que représenter les intérêts d’une classe aux dépens d’une autre.
Plus récemment, Deleuze et Guattari, offrent une interprétation plus radicale encore. Pour eux, l’Etat, sa police et son armée forment « une gigantesque entreprise d’anti-production » capable d’absorber la plus grande partie de la plus-value produite. Cette anti-production permet « de réaliser le but suprême du capitalisme, qui est de produire le manque dans de grands ensembles, d’introduire le manque là où il y a toujours trop, par l’absorption qu’elle opère de ressources surabondantes. »
Mais surtout, selon Deleuze et Guattari, l’Etat est en mesure d’ajouter au capital et au flux de connaissance « un capital et un flux équivalent de connerie [sic], qui en opèrent aussi l’absorption ou la réalisation, et qui assurent l’intégration des groupes et des individus au système. Non seulement le manque au sein du trop, mais la connerie dans la connaissance et la science ». (Gilles Deleuze et Félix Guattari. L’anti-OEdipe. Capitalisme et schizophrénie. 1972. pp 279-280)
Au lieu d’une société de l’information et de la connaissance, ces deux auteurs verraient donc plutôt se profiler une société de la désinformation et de l’abrutissement du peuple.
Quoi qu’il en soit, il reste que dans un contexte de mondialisation accéléré, la question du rôle de l’Etat change de nature. Faut-il un consensus des Etats nationaux pour faire émerger un bien commun mondial ? Ce consensus est-il possible ? Ou, au contraire, faut-il un Etat mondial pour garantir l’intégrité d’un domaine public mondial ?
Cette idée d’Etat mondial, ce nouveau Léviathan imposant sa loi à l’ensemble des peuples du monde a évidemment de quoi inquiéter. Comment lui échapper alors, en cas de dissidence? Les nouveaux exodes, les nouvelles migrations devraient-elles être interplanétaires?
Deleuze et Guattari, poursuivant leur réflexion pessimiste, estiment que cet Etat-là est en réalité déjà là: si « l’Etat moderne forme une véritable coupure en avant, par rapport à l’Etat despotique », « il n’y a jamais eu et il n’y a qu’un seul Etat, l’Urstaat, la formation despotique asiatique ». Mais où se trouve donc le despote asiatique dans nos sociétés « modernes » ? Eh bien, comme le disait déjà Hobbes, le despote c’est l’argent, qui écrase tout de son « immanence ». Pour Deleuze et Guattari, « la machine moderne immanente, qui consiste à décoder les flux sur le corps plein du capital-argent, a réalisé l’immanence, elle a rendu concret l’abstrait ». Et « l’axiomatique moderne au fond de son immanence reproduit l’Urstaat transcendant, comme sa limite devenue intérieure. »
La modernité serait ainsi devenue profondément immanente, par le « décodage général des flux », et se serait livrée à la transcendance despotique (de l’argent), qui correspond en gros au « complexe politico-militaire-économique ».
En citant ces opinions radicales, je ne voudrais pas donner l’impression que je crois pour ma part que la modernité a effectivement perdu toute forme de transcendance. Car, l’immanence ne s’oppose pas à la transcendance, loin de là. Mais s’il est vrai qu’il y a un usage matérialiste de l’immanence, on peut aussi parfaitement concevoir une manière immanente de transcender la matière. Il faut seulement plus d’esprit encore que n’en affichaient les transcendantalistes notoires.

Bizarre, bizarre

Lundi 5 avril 2010

lol

Ségolène Royal a déposé en son nom à l’Institut national de la propriété intellectuelle (INPI) une liste de dix termes tels que « université populaire », « fête de la fraternité », « ordre juste », ou encore « l’espoir à gauche », nous rapporte Le Monde daté du 3 avril 2010.
Il paraît que des animateurs d’universités populaires se sont gaussés de la chose, et d’autres se sont indignés.

Je trouve personnellement que l’égérie de « l’ordre juste » a entièrement raison. Il faut savoir protéger ses inventions et ses idées. Il est vrai que parfois on a un peu de mal à distinguer clairement qui a inventé quoi. Prenez « l’ordre juste » par exemple. Cette expression se trouve, mot pour mot, dans les discours fascistes des années 30. Si, si. Mais justement, il n’y a pas de raison de laisser les héritiers de Mussolini s’emparer de cette alliance raffinée de mots.
La « Fête de la fraternité » est une bien belle expression. Imaginez qu’elle se popularise au point d’être sur toutes les langues. Sans protection juridique, n’importe qui pourrait l’utiliser hors du contexte royaliste. Tout cela n’est pas très politique, coco. Il est bien plus sage de réserver l’usage de la « fête » et celui de la « fraternité » aux seuls membres du club des supporteurs de Royal, des fois que d’autres voudraient donner un peu de joie autour d’eux.
L’expression d’ « université populaire » est en revanche un cas à part. Bien sûr, il y a des décades que des militants dispensent un enseignement « populaire » aux non-diplômés, pour la bonne cause. Mais tout cela est hors-sujet. Il est bien connu que l’université est par essence élitiste (il faut son bac pour y entrer, et passer des examens pour y rester). Élitiste, donc anti-populaire. Ceci est la preuve, a contrario, que l’ « université populaire » est bien une véritable trouvaille, une découverte de premier rang. Il est donc légitime de breveter une expression qui se trouve si loin de ce que le sens commun pouvait imaginer.

« L’espoir à gauche ». Bon, là, vous devinerez sans peine que je consens absolument à la revendication privative de Royal sur cet oxymore, extrêmement original, et inemployé depuis de nombreuses années.

Mme Royal nous montre l’exemple, suivons-le.
Je me propose, pour ma part, de déposer une assez longue liste d’expressions génériques, qui continuent de traîner indolemment dans le domaine public.

Dans cette liste figurent en bonne place: « la propriété privée » et « le domaine public », que je désire m’approprier, parce que je trouve que les gens font un usage insuffisamment justifié de ces notions fort respectables.
Je désire aussi m’approprier « la liberté de penser » et « l’égalité dans la différence », juste au cas où. Et enfin, « Bon sang, mais c’est bien sûr! » et « Bizarre, bizarre », qui à titre de joyaux de l’histoire de France ne doivent pas tomber tout cuits dans de mauvaises mains.

Combien d’anges sur une épingle?

Vendredi 2 avril 2010

A Byzance, on débattait du nombre des anges sur une tête d’épingle. De nos jours, on se contente d’empiler des cellules de foetus humain sur les mêmes épingles. Progrès?

Ebbryon humain âgé de 4 jours

Un diamant nickel

Vendredi 2 avril 2010

diamond grain etched by hot spheres of molten nickel
(Image: Waldemar Smirnov, Fraunhofer Institut Angewandte Festkörperphysik, Allemagne)

Ceci est la surface d’un diamant (échelle: 100 nm) gravé par des particules de nickel en fusion (en rouge) à une température de 1000°C.

La prochaine fois que vous serez éblouis par l’éclat d’un diamant, demandez-vous si ce ne serait pas plutôt l’effet du nickel.