METAXU - Le blog de Philippe Quéau

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vendredi 19 décembre 2014

La démocratie mondiale ou l'esclavage

Quarante et unième jour

J'aime bien l'idée improbable qu'il y a plus de sagesse dans les peuples que dans les puissances. Au sommet des mondes règne un froid glacial, et la vie n'y tient qu'à un fil. La chaleur préfère les marécages, où la vie bouillonne. D'un point de vue systémique, la montagne et la plaine se complètent. Mais la « domination » de la montagne ne saurait être que métaphorique, poétique et non politique et économique. Pourquoi le pouvoir devrait-il être nécessairement exercé dans les hauteurs, par les hauteurs, et pour l'intérêt des hauteurs ?

Les vallées et les plaines sont plus basses, du point de vue altimétrique, mais elles produisent tout ce qui est nécessaire, et il y fait bon vivre. N'est-ce pas là un titre pour revendiquer un rôle mieux assuré dans la gouvernance démocratique des choses et des nations ?

Mais la démocratie ne tombe jamais du ciel, où les Jupiters règnent sans partage. Il faut la construire au long des âges. Cela prend du temps et de la peine. Il est aisé de constater que la démocratie, aujourd'hui, ne marche pas très bien. Elle est souvent détournée, corrompue, trahie. Elle marche cependant mieux, beaucoup mieux, que les tyrannies – la rouge ou la brune, la blanche et la noire. Mais pas encore assez bien pour réguler un monde sans frontières pour l'argent et truffé de chausse-trapes pour les pauvres gens.

Prenons un exemple simple. Poutine déclare que ce qui arrive au rouble est entièrement dû aux menées occidentales. L'Europe se comporte « comme un Empire », ajoute-t-il. Il est vraiment fort curieux que l'électorat russe se contente d'idées aussi frustes, aussi élémentaires. Pourquoi le peuple russe, ce grand peuple, plein de passion et d'idéal, se laisse-t-il guider par des tsars aussi limités, aussi primaires ? La Russie vit avec et de son propre mythe, construit siècle après siècle, depuis Ivan le Terrible. La Russie se voit elle-même « comme un grand Empire » qui couvre la moitié de la terre, depuis les confins de l'Ukraine aux volcans du Kamtchatka. Aux yeux d'un marteau, tout est clou. Aux yeux d'un tsar, tout est à soumettre au knout. Les empires du passé, des empires de terre et de mer, avaient besoin d'innombrables esclaves pour tenir. Les empires du présent ont eux aussi besoin d'esclaves, à mettre sous le knout.

La démocratie n'est peut-être pas très adaptée à la gestion dangereuse et contradictoire des intérêts mondiaux à long terme, mais on peut faire le pari qu'elle saura vite comprendre que l'on cherche à la remettre en esclavage, le moment venu, et qu'elle se révoltera alors, aux premières morsures des knouts.

Il faut changer de « paradigme », dirons-nous, avec un peu de cette prétention des mots savants à incarner des idées que les mots de tous les jours ne peuvent aisément expliquer. Il faut en finir avec le paradigme des empires, et il faut en finir avec les empires eux-mêmes. Il y en a de toutes sortes. Il faut les distinguer et les déconstruire. Les empires du passé, comme le russe, ne sont plus que des tigres en papier-rouble. Il y a d'autres empires nettement plus coriaces. La Chine est devenue la première puissance économique mondiale. D'où vient sa force ? De la générosité de son système démocratique ? Et il y a les empires maffieux, les empires financiers, et les empires virtuels qui n'existent que dans la circulation luminique des bourses mondiales, ou bien dans l'obscurité organisée des « dark pools ».

La démocratie mondiale devra s'attaquer à tout cela, ou bien elle subira elle aussi, une mise en esclavage mondiale.

Quel rapport a tout ceci avec mon sujet préféré ? Voici. La démocratie mondiale n'arrivera pas à se constituer par une sorte d'enchantement spontané. Il va falloir beaucoup travailler la théorie et la pratique. Il va surtout falloir une nouvelle mutation psychique et intellectuelle. Qui est encore cachée, mystérieuse, mais qui est absolument nécessaire. La reconnaître comme nécessaire, c'est déjà aider à la faire advenir.

« Je me suis présenté à vous faible, craintif et tout tremblant, et ma parole et mon message n'avaient rien des discours persuasifs de la sagesse . (…) Pourtant c'est bien de sagesse que nous parlons parmi les parfaits, mais non d'une sagesse de ce monde ni des princes de ce monde, voués à la destruction. Ce dont nous parlons au contraire, c'est d'une sagesse mystérieuse, demeurée cachée. »1

11 Cor. 2,1-7

mercredi 17 décembre 2014

Laisser de côté la joie et la peine

Quarantième jour

Le sujet que je me propose de traiter ici, de façon approfondie, sur une durée longue, et dont j'ai déjà commencé de traiter certains aspects, est d'une richesse infinie. Les sources sont innombrables. Les thèses que l'on rencontre sont fort variées, comme les nations, comme les âges. J'ai déjà dans des notes accumulées de quoi alimenter ce blog de centaines de billets.

Dans le même temps, je suis fort conscient d'un décalage radical entre la visée générale de cette thématique, et l'état actuel du monde. Qu'est-ce qu' Agni, Zoroastre ou Osiris peuvent avoir comme rapport avec l'Irak, la Syrie, Poutine, Obama, Bush ou les massacres d'enfants par les talibans du Pakistan? Apparemment, aucun rapport. Pourtant c'est ma conviction que les grandes religions du passé éclairent les religions du présent et celles de l'avenir d'une lumière spéciale. Je suis pour la mémoire longue, et j'essaie de mettre les choses dans une perspective pluri-séculaire. De grandes religions ont vu leur naissance et leur déploiement, et particulièrement depuis cinquante cinq siècles, dans une zone géographique qui englobe la vallée du Nil et celle de l'Indus, en passant par le bassin du Tigre et de l'Euphrate et la vallée de l'Oxus. Or le Pakistan est situé entre l'Indus et l'Oxus, n'est-ce pas ? L'Iran et l'Irak (tout comme l'Irlande, d'ailleurs...) tirent leurs noms des anciens Aryas, peuple fondateur d'au moins deux religions, celle du Véda en Inde, et celle du Zend Avesta en Iran.

Ma passion pour ces savoirs presqu'oubliés, en tout cas négligés, me fait parfois imiter Diagoras de Melos (5ème siècle av. J.-C.), surnommé « l'athée ». Antoine Fabre d'Olivet rapporte que ce personnage moqueur et irrévérencieux discréditait les Mystères en les divulguant, en les expliquant. Il allait jusqu'à les singer en public; il récitait le Logos orphique, dévoilait sans vergogne les Mystères d'Eleusis et ceux des Cabires.

Je ne prendrai pas le risque de paraître irrévérencieux ou athée en citant des exemples des mystères sacrés de toutes les périodes passées, et de toutes origines. D'où ces quelques précautions liminaires. Je poursuis une visée anthropologique, et non apologétique. Ce qui m'intéresse c'est de dégager, si c'est possible, les grandes constantes de l'esprit humain, dans ses rapports avec le « mystère ». Ce qu'est ce « mystère », je ne le définirai pas, si ce n'est de façon implicite, en multipliant les approches, en faisant varier les angles, en accumulant les références, en évoquant la mémoire immense des peuples qui les ont engendrés et qui les ont conservés dans leurs livres sacrés.

Ces constantes existent, j'en ai la certitude. Par exemple, l'idée d'une divinité unique, principale, créatrice, n'est certes pas l'apanage de telle ou telle religion. On la retrouve sous diverses formes, à des époques extrêmement reculées, bien plus anciennes que le temps où Abraham a quitté la ville d'Ur en Chaldée.

Il y a d'autres constantes encore, qui ont trait à la réflexion sur l'origine et sur la mort, sur la connaissance et le non-savoir, sur l'esprit, et ses désirs.

Un souffle profond, de nature identique, parcourt les pages du Livre des morts, des manuscrits de Nag Hammadi, des Védas ou du Zend Avesta. Je crois qu'il est possible d'entendre ce souffle, et même d'en respirer l'odeur. Et je crois aussi, qu'une plongée, même brève, dans ce monde stupéfiant, peut nous apprendre quelque chose sur le monde tout aussi stupéfiant que l'on nous montre dans les médias, ce monde de violence et de mensonge, peuplé de "gnomes" et de "nains" (lire: les spéculateurs et les puissances corrompues qui décident de l'ordre du jour).

« Ceux qui s'agitent à l'intérieur de l'ignorance se considèrent comme sages, circulent follement en courant çà et là comme des aveugles, conduits par un aveugle. » (KU. 2.5)

J'ai longtemps pu observer, et dans les meilleures arènes, l'hypocrisie, l'incompétence et la lâcheté de ceux qui devraient, en théorie, être des maîtres de la vérité, de la science et du courage.

Ce monde va mal. Mais il est aussi plein d'idées nouvelles, et également riche d'idées anciennes. J'aspire à explorer les unes, et revivifier les autres. Je poursuis, ce faisant, patiemment, un projet long, difficile à qualifier, mais non inqualifiable. Quelque chose comme : « méditer sur ce qui est difficile à percevoir, pénétrer le secret, qui est déposé dans la cachette, qui réside dans le gouffre antique » , et pour ce faire je suis prêt à « laisser de côté la joie et la peine .» (KU. 2.12)

lundi 15 décembre 2014

La Fin des grands récits. 1

"Ma grand-mère était née en 1922, les arrestations et les exécutions, elle avait vu ça toute sa vie, toute son existence... Après sa mort, ma mère m'a révélé un secret de famille... Elle a écarté un rideau... soulevé un voile... Quand mon grand-père était revenu d'un camp du Kazakhstan en 1956, c'était un sac d'os. Et elles n'ont dit à personne qu'il était leur mari, leur père. Elles avaient peur... Elles disaient que c'était un étranger, un vague parent. Il a vécu avec elles quelques mois, et puis elles l'ont mis à l'hôpital. Là, il s'est pendu. Maintenant il faut... il faut que j'arrive à vivre avec ça, avec ce savoir. Il faut que je comprenne... (Elle répète.) Que j'arrive à vivre avec ça... Ce que grand-mère redoutait le plus, c'était un nouveau Staline et la guerre. Elle a passé sa vie à se préparer aux arrestations et à la famine. Elle cultivait des oignons sur le rebord des fenêtres et mettait du chou à mariner dans d'énormes casseroles. (...) Elle me répétait tout le temps: "Tais-toi! Ne dis rien!" Ne dis rien à l'école... Ne dis rien à l'université... C'est ainsi que j'ai grandi, parmi des gens comme ça. Nous n'avions aucune raison d'aimer le pouvoir soviétique. Nous étions tous pour Eltsine!"

Svetlana Alexievitch. La Fin de l'homme rouge. 2013. p.131

"Moscou est littéralement en train de mourir de faim, avait dit le professeur Kouznetsov à Trotski. Ce n'est pas ça la faim. Pendant que Titus faisait le siège de Jérusalem, les mères juives mangeaient leurs propres enfants. Quand j'aurai obligé vos mères à manger leurs enfants, alors vous pourrez venir me dire: "Nous avons faim"."(Trotski, 1919)

Ibid. p. 20

"Ils ont commencé par jeter les enfants dans une des fosses... Et ils les ont recouvert de terre. Les parents ne pleuraient pas, ils ne suppliaient pas. Vous demandez pourquoi? J'ai réfléchi à ça... Quand un homme est attaqué par un loup ou par un sanglier, il ne va pas le supplier, l'implorer de lui laisser la vie... Les Allemands regardaient au fond de la fosse en rigolant, ils jetaient des bonbons dedans. Les politzei étaient complètement bourrés... Ils avaient les poches pleines de montres... Ils ont enterré les enfants. Et ils ont ordonné à tout le monde de sauter dans l'autre fosse. Nous étions là, maman, papa et ma petite sœur."

Ibid. p. 234

...Ça, c'est la ville d'Orsk, près d'Orenbourg. Des trains de marchandise partaient jour et nuit pour la Sibérie avec des familles de koulaks. Nous, on montait la garde dans la gare. J'ouvre un wagon et, dans un coin, je vois un homme à moitié nu, pendu à une ceinture. Une mère berce un bébé dans ses bras, et l'aîné, un petit garçon, est assis par terre. Il mange ses excréments avec ses mains, comme de la semoule. "Ferme la porte! me crie le commissaire. C'est de la racaille de koulaks! Il n'y a pas de place pour eux dans la nouvelle vie!" L'avenir... Il devait être magnifique... Il allait être magnifique, plus tard.... J'y croyais! (Il crie presque).

Ibid. p. 208

dimanche 14 décembre 2014

Le mystère védique de la Parole et du Feu

Trente-neuvième jour

La cérémonie védique est une liturgie du chant, du cri, et de l'hymne, en présence du Feu et du Sôma. Conjointement, le chant, le cri et l'hymne représentent trois instances de la « parole ». Le Feu et le Sôma sont aussi « parole », et de plus, ils sont « chaleur », « lumière », « souffle ».

« Par le Chant, et à ses côtés, Il crée le Cri ;

par le Cri, l'Hymne ;

et par les trois invocations, la Parole. »

Gayatrena prati mimîte arkan ; arkea sâma ; traiṡṭubhena vakam! Ṛg Veda I, 164, 24

Quel est ce « Il » qui « crée le cri »? C'est le Feu, le feu sacré qui allume, éclaire, enflamme et consume le Sôma, en s'embrasant, en crépitant, en grondant, en « criant », au milieu du cercle des sacrificateurs, qui eux aussi chantent, crient et psalmodient. En s'embrasant, en crépitant, en grondant, le Feu « chante », « crie » et « parle », avec le Sôma, par le Sôma et grâce au Sôma. Le Feu se nourrit du Sôma, il en tire sa puissance, sa lumière et sa force, et le Sôma révèle et accomplit sa véritable nature par le Feu.

Quel est ce Sôma ? Il résulte de l'union intime de l'eau, d'une sorte d'huile (issue du beurre clarifié) et d'un jus fermenté, enivrant (pouvant être produit à partir du Cannabis sativa, du Sarcostema viminalis, de l'Asclepias acida ou de l'Ephedra). L'eau vient du ciel, l'huile vient du lait des vaches, nourries d'herbes poussant grâce à l'eau et au soleil, et le Cannabis sativa, qui vient aussi de la terre et du soleil, contient un principe actif qui crée des soleils et du feu dans les esprits.

Trois cycles de transformations sont mis en jeu. Un cycle long, cosmique, qui part du soleil et du ciel, et qui résulte en eau, en huile et en liqueur, formant le Sôma. Le cycle court commence avec le feu nouveau, dont la première étincelle est produite par le prêtre allumeur au moyen de deux baguettes (l'une en bois d'acacias, l'autre en bois de figuier). Une baguette (appelée arsani) est en forme de flèche, et l'autre offre une forme de fente, de yoni. Le cycle court implique aussi la fabrication du Sôma « frais ». Il y a l'élaboration de l'huile à partir du lait et du beurre clarifié. Il y a l'écrasement des feuilles de Cannabis dans le mortier à l'aide du pilon de pierre. Et il y a le temps de maturation, de fermentation.

Et le troisième cycle, plus court encore, inclut le chant, le cri et la prière, ainsi que la consommation du Sôma par les sacrificateurs.

Trois cycles. Trois feux : le feu du soleil, le feu du foyer et le feu de l'esprit. Trois cris, celui du Feu, celui du Sôma et de celui de l'Esprit.

vendredi 12 décembre 2014

« Je suis la fin du judaïsme »

Trente-huitième jour

Le philosophe Jacques Derrida a écrit dans ses Carnets cette phrase pour le moins curieuse : « Je suis la fin du judaïsme ». Dans quel contexte ? Il est parti d’une citation de saint Augustin : « Quid ergo amo, cum Deum meum amo ? », qu’il traduit et développe à sa manière, et qu’il adapte à sa propre réflexion de cette façon: « Qu’est ce que j’aime, qui j’aime, que j’aime par-dessus tout ? […] Je suis la fin du judaïsme.»

Qu’est-ce que Derrida aime ? Le judaïsme. Qui aime-t-il ? Sa mère, qui est alors agonisante. Mais qu’est-ce qu’il aime par-dessus tout ? Dieu ? « Quel Dieu j’aime ? » se demande Derrida, plus de quinze siècles après saint Augustin. Il aime par-dessus tout ce Dieu unique, unique comme un événement peut être unique. Comme la naissance est unique, ou comme la mort est unique.

La mort de sa mère représente pour Derrida la fin d’un judaïsme. Après ce judaïsme il faudra en fonder un autre. Derrida dit alors qu’il est la « fin du judaïsme », du judaïsme tel que sa mère vivante l’incarnait encore, et auquel sa mère vivante donnait son visage.

Mais ce visage maternel désormais disparu, quoique ineffaçable, et son propre visage, à lui Derrida, défiguré, paralysé, le propulsent dans un avenir imprévisible. « C’est fini ». Derrida sait désormais qu’il est bien la fin de ce judaïsme, ce qu’il généralise (peut-être imprudemment?) en disant : « Je suis la fin du judaïsme ».

Jacques Derrida dit qu’il va commencer un nouveau judaïsme, un « judaïsme de sortie de la religion, hérité de son peuple mais détaché de lui ». En fait il se peut qu’il veuille même (ainsi qu’il le dit p. 206 de Circonfession) fonder une autre religion, et même, par sa philosophie, refonder toutes les religions.

Quelle différence y a-t-il entre cette nouvelle religion de Derrida et le christianisme (qui était déjà aussi une sortie du judaïsme, en vue d’une « refondation » dans une « autre » religion) ? La réponse de Derrida semble simple : « le christianisme a abandonné la lettre et la circoncision ».

A vrai dire, et pour ma part, j’estime que ces deux points peuvent se discuter, pour le moins… La lettre est toujours là, dans le christianisme, quoi que Derrida en pense. Les Bibles abondent. La Septante, la Vulgate et la traduction de Luther témoignent de la vigueur de la lettre dans les « nations ». La lettre reste là, mais c’est la question de l’esprit qui est posée, toujours, encore et à nouveau. Quant à la circoncision, elle n’a pas été abandonnée, non plus. Seulement il s’agit moins de celle du prépuce, que de celle du cœur, et aussi de celle des yeux et des oreilles. Il s’agit toujours d’ouvrir. Mais la question est maintenant : ouvrir quoi ? Et pour quoi ?

Mais si Derrida se dit, contre le christianisme, fidèle à la lettre et à la circoncision, en quoi innove-t-il alors ? En quoi peut-il prétendre fonder une autre religion, qui serait après la « fin du judaïsme » un « autre judaïsme » ?

Consultons son programme de refondation. Il s’agit, dit Derrida, de « refonder les religions en s’en jouant, réinventer la circoncision, re-circoncire ce qui se dé-circoncit, déjouer la réappropriation des langages par un Dieu-Un ».

Petit examen critique de ce programme.

« Refonder les religions en s’en jouant ». Il n’y a pas d’enjeu là où il n’y a rien qu’un jeu. Le jeu, précisément, c’est ce qui en dépit de l’apparence des mots, ne présente que des pseudo-enjeux, des enjeux de plastique. On ne peut rien fonder sur le jeu. Car quand la fondation « joue », quand elle a « du jeu », alors c’est qu’elle tremble, qu’elle vacille, et qu’elle ne peut rien assurer de stable.

« Réinventer la circoncision ». OK. Mais en quoi cela est-il neuf par rapport à ce que disait déjà saint Paul sur la nouvelle circoncision, non celle du prépuce (qu’il disait laisser à saint Pierre) mais bien celle du cœur ?

« Re-circoncire ce qui se dé-circoncit ». Selon les termes mêmes de Derrida, la circoncision est un acte unique, un événement fondateur. En quoi et comment les prépuces de chair se reforment-ils spontanément ? Ou alors la dé-circoncision n’est-elle qu’une métaphore, s’appliquant non à la chair mais à l’esprit ? Mais alors ne se ramène-t-on pas au cas précédent et à la proposition de saint Paul ?

« Déjouer la réappropriation des langages par un Dieu-Un ». Encore la métaphore du jeu. Mais là il ne s’agit plus de jouer (avec Dieu?) mais de « déjouer Dieu » (!). Le mythe de Babel nous avait pourtant mis sur la piste. Le Dieu-Un n’est-il pas opposé à l’idée même d’une langue une parmi les hommes ? Pourquoi donc ce Dieu – qui a permis la « confusion des langues » – voudrait-il maintenant se les « réapproprier », et donc par là-même les unifier? Et d’ailleurs, ne seraient-elles pas infinies les limites d’une langue une, pour dire la diversité elle-même infinie des possibles, des pensées, des images, des rêves, des fulgurances ? L’existence même des « intraduisibles » parmi les langues des hommes, n’est-elle pas une sorte de preuve de l’impossibilité (et de l’inutile pauvreté) de l’idée de langue une ?

Ce que j’aime chez Derrida, c’est qu’il est prêt à prendre tous les risques de la parole. Il en joue, la déjoue et la met en joue. C’est un poète du mot qui ouvre, et qui provoque. Ainsi :

« Je suis le dernier des Juifs. »

mercredi 10 décembre 2014

Le sonar de l'insondable

Trente-septième jour


Le shamanisme est sans doute la plus ancienne religion du monde, la plus universelle. Elle se rencontre à toutes les époques et dans tous les continents, sous des formes sensiblement analogues. Dans le shamanisme, le monde est plein de dieux. On les rencontre à chaque pas, dans les montagnes et les forêts, les savanes et les steppes, les déserts et les toundras, les sources et les rivières, les lacs et les nuages, les tonnerres et les éclairs, les brumes et l'aube, le crépuscule et les étoiles, les aigles et les zéphyrs, les lions et les gazelles. La liste est longue de ces dieux multiformes dont l'homme expérimente directement la présence, sans prêtres ni lois, sans églises ni temples, sans paroles ni musiques. C'est la religion de l'enfance de l'humanité, et c'est l'enfance de la religion, c'est le temps de la naissance des mythes.

Puis apparaissent des religions dotées de prêtres, d'autels, de cérémonies. Paroles, hymnes, chants, sacrifices, offrandes prétendent à incarner le divin sous diverses formes. L'harmonie première, ancienne, qui régnait entre les dieux et l'univers laisse place à l'Homme, isolé dans un monde qui le dépasse, et qu'il ne comprend plus. Un abîme absolu, un gouffre sans fin, sans fond, s'est creusé entre la conscience humaine et l'idée du divin. Les anciens mythes ne suffisent plus à le combler. L'Homme a besoin de plus de sens. La religion alors, se fait loi et révélation. Révélation du mystère qui sépare et qui fonde. Révélation d'une dualité fondamentale de la finitude humaine, et de l'infini. Révélation par la Loi et par la Parole, sous toutes ses formes, à laquelle répond en écho la voix de l'homme qui prie, qui crie, qui psalmodie. Les dieux ne sont plus dans le monde, ni du monde, ils habitent le mystère de cette Parole, dont on ne sait d'où elle vient ni où elle va. La révélation se donne sans cesse sous des formes analogues, inattendues. Chaque époque a ses prophètes. Il fallait des langues diverses, à des âges divers. Des sens nouveaux surgissent. C'est le temps des révélations exotériques, et c'est aussi le temps souterrain de l'ésotérisme. Les initiés le savent : la révélation secrète est la véritable révélation, décisive. Mais elle n'est pas facilement accessible. Elle est obscure, contradictoire, voilée. On ne peut nommer Dieu de son nom véritable. Ses attributs mêmes sont indicibles. Comment peut-on dire de Dieu qu'il est «vivant», ou «très haut», ou «très sage»? Tous ces mots ne sont-ils pas autant de limitations verbales de l'infini? Ces mots disent seulement qu'il n'est pas mort, qu'il n'est pas bas, qu'il n'est pas fou. Mais aucun des attributs des langues humaines ne s'applique, même de façon minimale. S'il vit, ce n'est pas de la même vie que les hommes, s'il est haut ce n'est pas à la manière des montagnes ou des étoiles. S'il est sage, ce n'est pas à la manière des philosophes, et ainsi de suite. Toute affirmation en la matière est toujours négation des affirmations et aussi négation des négations. Le mystère se cache sans cesse dans les profondeurs.

Les mystiques, naturellement, ne cessent jamais d'essayer d'exprimer l'inexprimable. Les mots dont ils usent ne visent pas l'essence, mais seulement à en cerner les contours les plus flous, les plus lointains, là où la lumière faiblit suffisamment pour des yeux mortels. Les philosophes, moins avancés encore, s'efforcent, eux aussi, de construire des images logiques de ce qui ne se prête pas à la représentation.

Les philosophes finissent leurs livres là où les mystiques disent commencer. Mais ni les uns ni les autres ne vont jamais si loin qu'ils sortent de leur humaine condition. Les uns marchent sur la tête des autres, mais tous, ils sont bien loin des étoiles possibles.

Le Psalmiste avait dit : « Du fond de l'abîme, je crie vers toi ». Cette simple phrase s'entend en deux sens. Cela peut signifier: « Je crie vers toi du fond de l'abîme (où je suis) », mais aussi : « Du fond de l'abîme (où Tu es), je crie vers toi. »

Il est intéressant de privilégier cette dernière interprétation. Si l'Homme est un terrien, il n'est pas dans l'abîme. Sa nature finie ne le permettrait pas. C'est bien le divin qui est dans l'abîme, qui est « abîmé ». Il s'agit, par le cri, de rendre visible cet abîme sans écho. La voix est ce sonar, qui lance son cri vers l'insondable.

lundi 8 décembre 2014

La trans-humanité et son exode futur

Trente-sixième jour

Il y a des mots presque complètement intraduisibles d'une langue à l'autre. Ils exigent la médiation de plusieurs métaphores, et des accumulations d'images approximatives, si l'on veut en donner une idée. Ces mots ne peuvent pas voyager aisément dans les esprits, ils ne peuvent que très difficilement s'exporter.

Je prendrai ici un exemple, tiré de la Chāndogya-upaniṣad. « Brahman est en vérité tout ceci. Celui qui est apaisé doit le vénérer comme tajjalān. A présent, l'homme est en vérité fait de détermination (kratu). Telle détermination a l'homme en ce monde, tel il deviendra en partant d'ici. » (CU 3.14.1)

Le terme sanskrit de tajjalān est pratiquement intraduisible. Mais il peut être décomposé1en trois syllabes précédées du démonstratif « cela » : tad + ja + la + an. Chaque syllabe porte un sens relatif au  brahman. Le monde est tajja : « cela - engendré de lui » [ tad+ja = tajja], tad « cela » et jase rattachant à la racine JAN « naître, produire ». Par une inversion de ce processus d'engendrement, le monde est aussi talla« cela - attaché et dissous en lui » [tad+ la= talla], où laa pour racine (liyate/layate) « attacher, dissoudre ». Enfin le monde est tadana« cela qui respire et vit en lui » [tad+ an+ a], où ana pour racine AN« respirer, vivre ». Le mot tajjalān décrit de manière concentrée le monde en ses trois états d'engendrement, de dissolution, de vie/respiration, s'identifiant à l'essence même du  brahman. Il décrit aussi, par l'ambivalence de la racine LĪ, son attachement à ce dernier, excluant par là toute idée de séparation entre le monde et le  brahman .

Un mot pour quatre idées. Si l'on voulait simuler tajjalān en français cela pourrait donner quelque chose comme : çanédissousliévit...


Généralisons. Si des mots essentiels d'une culture donnée n'ont pas d'équivalents plausibles dans une autre culture, faut-il en conclure que l'humanité est fondamentalement parcellisée, découpée en petites provinces plus ou moins autistes, gardant par devers elles leurs idiosyncrasies, leurs jardins secrets, leurs grammaires intimes, et par là leurs dieux et leurs codes? C'est une hypothèse possible.

Quoi qu'il en soit, il y a là un argument pour souligner la difficulté d'une approche purement idéaliste du phénomène humain. Concevoir a priori une humanité « une », tissée d'une essence unique, plaît naturellement aux esprits avides de communication, de transparence et d'unité. Mais cela n'éradique pas pour autant l'hypothèse d'une humanité moins « une » que clivée, moins transparente qu'obscure, moins communicante que réservée ou même muette. Il n'est pas question de trancher ici cette question. On veut seulement laisser planer un doute sur les réponses possibles, et par là suggérer une piste de réflexion.

On connaît l'existence de groupes tribaux ou religieux, qui décrètent sans hésiter leur séparation métaphysique d'avec le reste de l'humanité. Ils tirent ce sentiment de singularité absolue d'une décision, à eux seuls communiquée, de la volonté divine, ou bien de l'effet de leur propre volonté de domination sans partage. Cette capacité d'exclusion de pans entiers de l'humanité n'est ni nouvelle, ni limitée à telles ou telles cultures. Elle semble constitutive, paradoxalement, du fait même d'être homme. On pense à ces tribus « premières » qui se donnent exclusivement à elles-mêmes, dans leur propre langue, le nom d'hommes, sous-entendant que quiconque n'est pas de leur tribu n'est pas non plus vraiment humain.

Le rêve d'une « trans-humanité », capable de se modifier génétiquement et neurologiquement, et d'accéder ainsi à une mutation complètement impensée de la race humaine, n'est presque plus une utopie lointaine. Ce rêve est là pour rappeler la brûlante actualité du projet latent et fou d'un exode d'un sous-ensemble privilégié de l'humanité hors des contingences humaines en général. Cet exode peut pour le moment n'être que fiscal ou politique, mais il pourrait bientôt devenir génétique, neuronal, anatomique et un jour peut-être biologique. Le mythe hollywoodien d'un exode planétaire, d'une fuite de quelques mutants hors d'une Terre polluée, irradiée et profondément scarifiée par la guerre civile mondiale, pourrait alors prendre une forme de vérification.

En une telle occurrence catastrophique, la reconnaissance entre les mutants privilégiés possédera quelque forme symbolique ou langagière . Pour prendre une ancienne image, ceux qui prononceront correctement le futur shibboleth pourront monter dans l'arche interstellaire destinée à sauver la trans-humanité du déluge. Les autres seront condamnés à la Terre.

Je pense que les mots comptent donc énormément. Ils ont pouvoir de vie et de mort. Il vaut la peine de revenir tout particulièrement sur le cas de quelques intraduisibles, parce qu'ils représentent en quelque sorte le symptôme verbal d'une séparation en puissance, d'une séparation culturelle, religieuse et civilisationnelle de l'humanité en deux castes : les sachants et les ignorants ; les élus et les déchus ; « eux » et le « reste ».



1Cf. Les Upaniṣad.Trad. A. Degrâces. 2014, p.128

Fado

Le mot fado vient du latin fatum. S’y joue l’art subtil du destin, son hasardeuse errance ou sa force concentrée, entre autres. C’est l’un des mots les plus indubitablement portugais. Il porte donc cette part d’infini que toute côte ouest ouvre au regard. Cette porte, ce portique, que le vin de Porto même ne ferme pas. C’est l’horizon infini des mers non fermées. Du moins leur fermeture, assez tôt arrivée, sembla un temps hors de portée.

Plus haut vers le Nord, les Celtes ont aussi une terre, tournée vers le soleil couchant, ce lieu qu’on appelle « maghreb » ( مغرب) en arabe. Les Bretons l’appellent « Finistère », finis terrae, la fin de la terre. Mais la terre portugaise n’est pas une fin, elle est au commencement de la mer.

Le fado sent la mer et la marée, la houle et la nausée, l’ivresse et le large, le vent et l’abîme. Il est évident d’ailleurs que la profonde métaphysique arabe, la sinuosité de ses mélopées, le chiffre de ses divines arabesques, se trouve traduit de quelque façon dans le chant profond de ces côtes partagées.

Voici ce qu’en dit Pessoa : « Le fado n’est ni gai ni triste. C’est un épisode d’intervalle. L’âme portugaise l’a conçu quand elle n’existait pas, et désirait tout sans avoir la force de le désirer. Les âmes fortes attribuent tout au Destin ; seuls les faibles font confiance à la volonté personnelle, parce qu’elle n’existe pas. Le fado est la lassitude de l’âme forte, le regard de mépris du Portugal au Dieu en qui il a cru et qui l’a aussi abandonné. Dans le fado, les Dieux reviennent, légitimes et lointains. »

Il y a d’autres mots encore en portugais, qui importent au philosophe et au poète. Par exemple ser et estar. La plupart des langues, dont le français et l’allemand, n’ont que le verbe être ou le verbe sein. Ser et estar distinguent immédiatement, dans la langue portugaise, l’être en soi et l’être dans le monde, là où il faut de longs paragraphes amphigouriques dans ces langues amputées, pour croire saisir cette nuance d’importance. Il est vrai que deux verbes pour être, c’est encore bien peu.

Quant au fado, il est entre l’être-ser et l’être-estar, et les unit par l’air de sa musique.

Bibliographie

F. Pessoa, Proses, in Œuvres complètes, 1988, p.391, cité par F. Santoro, Article « Portugais », Vocabulaire européen des philosophies, 2004

vendredi 5 décembre 2014

Webcam-gate

Les webcams deviennent un outil performant de pénétration de l'intimité au service des pédophiles, des espions de la NSA, et des cocus. Matériels et logiciels d'espionnage intime prolifèrent sur la Toile. Le voyeurisme pervers, militariste ou utilitariste ne fait que commencer. L'avenir promet des surprises grandissantes en la matière. Tous les téléphones portables sont désormais des yeux et des oreilles de voyeur en puissance, attendant d'être activés à distance en quelques clics. Les nano-drones, petits insectes télé-contôlés et ne pesant quelques grammes, viendront augmenter de plusieurs degrés la pénétration des regards dans les bureaux, les chambres à coucher et les salles de bains.

Mais le plus étonnant c'est la volonté, semble-t-il sans limite, de se servir effectivement de ces techniques à l'école, au bureau ou à la maison. Le marché de l'espionnage intime est énorme et va exploser au-delà de l'imagination.

Blake Robbins, un élève américain, a déclenché un véritable scandale, le « WebcamGate », en accusant les responsables de son école (Lower Merion High School) d’avoir activé à distance la webcam de son portable pour l’espionner dans sa chambre.
Tout a commencé quand Blake Robbins, âgé de 16 ans, s’est vu reprocher par l’un des responsables de l’école, M. Lindy Matsko, de s’être livré à des « pratiques impropres » à son domicile. Pour étayer cette affirmation, M. Matsko a produit des photos prises à distance par l’intermédiaire de la webcam, et qui montrait le jeune Blake en train de manipuler deux « pilules », qui seraient en fait des substances illégales. La famille de Blake a affirmé que ce n’était que des bonbons.

Après le dépôt d’une plainte des parents au nom de Blake et des 1800 autres élèves utilisant les mêmes ordinateurs portables dans ce district scolaire, l'affaire a été jugée : 610.000 $ ont été attribués aux plaignants, dont la plus grande partie (450.000 $) est allée aux avocats....

L’Electronic Frontier Foundation s’est lancé dans la bataille, et a témoigné devant le Congrès pour que de nouvelles lois protégeant la vie privée soient adoptées contre la vidéo-surveillance cachée. Combat pour l'honneur de la cause. Mais ce qui est caché a vocation a resté caché, n'est-ce pas ?

Cette affaire révèle un phénomène bien plus ample. Le WebcamGate est l'amorce d’un mouvement global vers la transparence absolue des vies aux regards panoptiques, des agents de n'importe quel État, ou de n'importe quelle entreprise, mais aussi des malfaisants de toutes sortes, y compris n'importe quel individu, jaloux, trompé ou pervers.

Plus rien de nos vies ne doit plus échapper désormais au système panoptique général.

La tendance lourde (rendue évidente par l’alliance objective entre le « tout-sécuritaire » et les immenses profits techno-post-industriels de l’appropriation mercantile du domaine personnel) est que rien de nos vies ne doit plus échapper au « système » panoptique, pan-acoustique et pan-gnostique en développement exponentiel.

Généralisons. La société tout entière est en train de devenir l’otage d’une accumulation inouïe de données, et d’images personnelles, favorisée par des techniques d’intrusion de plus en plus violentes, systématiques et radicales, le tout étant favorisé par une idéologie marchande, sécuritaire, paranoïaque et calviniste. Cette idéologie postule entre autre qu'il n'est absolument pas besoin d'exiger des lois fortement répressives et dissuasives contre toute atteinte à la vie privée. Seuls ceux qui ont quelque chose à se reprocher ou à cacher pourraient bénéficier de telles lois.

Tous ceux qui oseraient protester contre une telle dérive panoptique seront naturellement les premiers fichés.

jeudi 4 décembre 2014

Quatre vérités à propos de la crise mondiale. Vérité n°4, et pour commencer à en sortir.

La sortie de la crise mondiale est par le haut, nécessairement. Parce que vers le bas, il y a les hyènes grinçants de l'horreur. Parce qu'au milieu, il n' y a rien qu'une pente glissante, et qui ne monte pas, glisse à l'abîme du bas. Donc il faut voir grand, large, haut. Sur le papier, on peut tracer des lignes libres. Voilà comment je vois la chose. Il y a pour le bénéfice des nouvelles générations d'immenses espaces libres à conquérir, dans l'immatériel, dans le très petit et dans le très grand. Voilà donc trois chantiers pour les jeunes, en Europe et dans le Monde.

  1. L'immatériel. C'est le monde des pensées, des idées, des rêves. Le monde de la création, de l'invention. Le monde du virtuel et de la poésie, de l'art et du neuf. Dans le haut Moyen Âge quelques monastères, perdus dans les forêts profondes de l'Europe, gardaient quelques étincelles de savoir et de foi. Cette métaphore vaut pour l'âge d'aujourd'hui qui est une sorte de nouveau Moyen Âge, avec ses pestes et ses gibets, ses arrogances de féodaux et ses royautés éclatées, ses guerres de religions et ses cathédrales lentes à bâtir, ses croisades malencontreuses et ses rois impunis. Si la métaphore vaut, filons-la encore un peu. Il nous faut des lieux de rencontre et de savoir mondial. Il n'en existe pas encore, bizarrement. Il n'y a pas de lieu vraiment mondial, où l'on puisse se rendre chaque matin pour écouter le plain-chant du monde, et dérouler les pensées cursives des plus savants, des plus sages d'entre nous.

  2. Le très petit. Je ne veux pas faire ici de propagande. Ce n'est pas mon rôle ni mon désir. Mais je crois que le nano-monde est bien plus qu'une industrie asservie aux puissances du jour, ou une réserve d'innovations pour les militaires, les chimistes et les neuro-scientistes. Je pense que le nano-monde est un monde infini de complexité et de promesses, qui va de l'électron au neurone, de la molécule à la cellule. Nous devrions enseigner la puissance de ce monde en formation, en gésine, à tout enfant des écoles, et lui enseigner la manière de s'approprier en qualité ce pactole de possibles, de fertiliser cette immense galaxie nanométrique, qui recèle bien plus d'or et de lumières que l'alchimie jadis. J'y reviendrai une autre fois.

  3. Le très grand. C'est l'espace commun. Toutes les formes d'espaces communs. Il faut investir ensemble le commun, tous les communs. Et qu'ils me lâchent, ces red necks, qui m'ont jadis accusé d'être « communiste » pour avoir défendu l'idée d'une bibliothèque virtuelle mondiale des livres « tombés » dans le domaine public (!), et pour avoir milité en faveur d'une révision des lois sur la propriété intellectuelle, qui sont un chèque en blanc à la rapacité des riches. Les communs c'est une réalité mondiale, diverse, complexe, un trésor mondial, pillé systématiquement et systémiquement par ces mêmes red necks et leurs complices. Il faut défendre les communs contre ces pillards. Mais il faut aussi bâtir un environnement favorable aux communs, suivant leurs diverses natures. Il y a des communs mondiaux comme l'ozone, le climat ou les océans. Il faut faire payer, et très cher, les entreprises mondiales qui pillent ces communs ou les saccagent, et utiliser cet impôt mondial sur l'usage des communs pour financer une allocation universelle. Il y a aussi les communs mondiaux immatériels, comme ceux de la loi et de l'ordre, ceux de l'intelligence et du savoir. Il faut les préserver et les enrichir. Plus les communs mondiaux, matériels et immatériels, seront garantis, valorisés, préservés et augmentés, plus les pauvres seront riches de cette richesse dont ils sont les copropriétaires immanents, avec l'humanité tout entière. Je propose de considérer les communs mondiaux comme un chantier de siècle pour les nouvelles générations.

Le palmier de Débora

Trente-cinquième jour

C'est plus fort que moi. J'aime le mystère des métaphores, la puissance des mots. Certaines expressions font mouche. D'autres, frappées par des bouches laxistes, manquent leur cible. Pourquoi certains livres sont-ils des chefs d’œuvre et d'autres de mornes navets ? Pourquoi certaines images touchent-elles les vivants et les morts ? D'où leur vient cette force qui pénètre l'âme ? Qu'est-ce qui, en nous, vibre et résonne au son de mots uniquement assemblés, et qui font soudain exploser la conscience en millions d'étoiles ?

Dans un petit livre, dense et fin, Le palmier de Débora, écrit par R. M. Cordovero (1522-1570), un passage sobre et étincelant, concis et un peu extravagant, aborde en quelques lignes le principe même des plus hauts mystères et de leur dévoilement. « La Torah, réalité subtile et matérielle, s'est habillée de narrations matérielles. Ses narrations recèlent une grande sagesse et qui les étudie a bon salaire. Cependant celui qui la dévêt de sa matérialité couche avec la fille du Roi et la pénètre selon son chemin (kédarka). Elle est mariée à lui. Il sait la défaire de ses robes, l'une après l'autre, vêtement sous vêtement, jusqu'à ce qu'il la pénètre dans son intimité. Heureux qui est entré et n'a pas dévié. » (Chiour Qoma, 82a)

Que nous enseigne ce passage puissant, lumineux et parfumé ? Trois choses, me semble-t-il. D'abord, le matériel n'est rien qu'un voile, sur d'autres voiles. Deuxièmement, quand on dévêt la Loi de son sens obvie, elle se révèle toujours plus profonde, toujours plus désirable. Comme une fille de Roi qui, lentement, se laisse déshabiller. Troisièmement, nue, la Loi reste encore noire (kédar), comme les tentes de Kédar, comme les pavillons de Salma (Ct. 5). Il faut entrer dans cette obscurité, dans cette intimité. Et là, il ne faut plus perdre la voie droite.

La règle d'or, de diamant, et même d'uranium, est qu'une (bonne) métaphore est elle-même un monde. Elle donne tout son sens, tout son suc, au fur et à mesure qu'on la presse. Et quand on a tout exprimé, il reste encore quelque chose à désirer savoir. Il ne suffit pas d'oser dire, comme à Safed, au 16ème siècle, que connaître la Loi c'est comme « connaître » la fille du Roi. Il faut laisser entendre, pudiquement, qu'il reste encore beaucoup à comprendre quand on l'a « connue ». Il reste à comprendre comment le membre intelligent connaît l'intime obscur, comment il y garde la voie droite et comment il procrée, donne chair et vie à la Loi même. Il reste aussi à en assumer toutes les conséquences, face au Roi avec la Loi.

Dans un blog, ouvert par nature et par choix délibéré, on ne peut tout dire. Il y a par exemple des choses que j'aimerais chanter et d'autres que j'aimerais crier. J'y renonce faute de voix. Mais l'écriture donne des possibilités de multiplier les sens, de tenter de parler à plusieurs et à chacun. Et la métaphore est l'un des outils adaptés à cette fin. Parmi toutes les métaphores, c'est me semble-t-il, celles qui touchent au corps qui parlent le mieux à l'âme.

On vient de lire une métaphore sexuelle de la pénétration mystique. En voici d'autres, plus mesurées. En ceci, je suis Ramaq qui dit que « ce qui contient le tout c'est la mesure de l'humilité ». Dieu est un « roi injurié » disait-il aussi, ajoutant que c'était là le sens du cri de Michée : « Qui est un Dieu comme toi ?».

Mesurons-nous donc. De la bouche : n'émettre que du bien. Du visage : il doit rayonner. Du nez : la colère n'y doit point monter. Des yeux : ils ne regarderont rien d'abject. Des oreilles : tendues sans cesse pour entendre le bien. Du front : ne portant aucune dureté. De la pensée : comme une couronne, secrète.

mercredi 3 décembre 2014

Quatre vérités à propos de la crise mondiale. Vérité n°3

L'explosion sociale est toujours une option dans l'échiquier des possibles. La récession économique mondiale, qui est structurelle, systémique, et qui ne fait seulement que commencer, porte en elle tous les ferments nécessaires à la multiplication des révoltes sociales, au Nord et au Sud, sous les formes les plus diverses, les plus inattendues, et, le moment venu, les plus sanglantes. Les jacqueries agricoles ou les scènes de pillages dans les banlieues observées il n'y a pas si longtemps en France sont encore comme des jeux d'enfant gâtés. Préparons-nous dès maintenant à subir dans des futurs proches la puissance destructrice et délirante des peuples en colère lorsqu'ils s'entre-dévoreront à travers la planète.

Quel pessimisme, me dira-t-on ! OK. Soit. Essayons d'être optimistes pour un moment. Mettons par exemple qu'au sein des régimes les plus corrompus, les tyrans variés du monde pourraient continuer de couler encore des jours heureux, avec une bonne police, une armée bien payée, un contrôle social rigoureux – et une conjoncture économique un peu favorable. Admettons. Cela peut en effet se passer comme si l'on était dans le meilleur des mondes possibles, pendant des années et des années. Mais tout peut déraper aussi en quelques jours.

J'ai connu la Tunisie de Ben Ali et la Libye de Kadhafi. Ils étaient l'un et l'autre bien en place. Main de fer dans un gant de fer, apparemment du moins. Et soudain, ils n'étaient plus là. Quelques voix s'élèvent aujourd'hui dans leurs pays, ou ailleurs, pour les regretter, eux et leur « ordre » disparu. D'autres campent droits dans leurs bottes et disent: "La Libye est en plein chaos, certes, mais si l'on n'avait rien fait, Kadhafi aurait été un autre Bachar Al Assad etc".

Quelle dérision ! Et ces sortes d'« intellectuels », ces va-t-en guerre salonnards qui débitent ces analyses inspirées oublient de se rappeler que Bachar Al Assad, l'épouvantail absolu, le tueur à gaz de son peuple, est aujourd'hui devenu par défaut l'allié de l'Occident contre l’État islamique ! Le n'importe quoi de l'analyse des « maîtres à penser » succède au n'importe quoi de la politique des « maîtres du monde ». Ils ont des porte-avions, des NSA et des CIA, des drones et des F-16, des stratèges stipendiés et des think tanks dispendieux, et ils ont tous ces puits de pétrole à défendre, ces tours jumelles à venger, et tous ces marchés à conquérir, et ils ont tout le « monde libre » qui dépend tellement d'eux... Ils ont tout ça, et tout ça pour ça !

Il y a sans doute une logique profonde à l’œuvre. Je ne la connais pas. Alors j'en propose une, qui marche à tout coup: puisque ces mystères nous dépassent, feignons d'en être les organisateurs.

Disons-le autrement. Peuples du monde, vous croyez que vous étiez gouvernés ? Qu'un master plan était établi par des sages entre les sages pour une gestion harmonieuse de la Boule bleue perdue dans la galaxie ? Eh bien, non, pas du tout... Il faut renoncer à cette vaine utopie. On est seuls, nous les peuples, face à des problèmes gigantesques. Il n'y a pas de gouvernement mondial, et il n'y en aura pas de sitôt. Il n'y a pas non plus de « gouvernance » planétaire, pour reprendre cet horrible mot, confit de suffisance, copié du jargon managérial. Le « développement durable » n'est pas une fatalité nécessaire et glorieuse, un impératif catégorique. Il y a toutes sortes de développements possibles dont beaucoup peuvent tourner très mal, surtout pour les pauvres, d'abord, et pour les riches ensuite. Les pauvres, exploités depuis toujours pour leur force de travail, pourraient bien continuer à subir leur esclavage encore longtemps. Tant qu'il y a une demande économique soutenue, venant d'un assez grand nombre de peuples assez riches pour consommer, tout roule. Mais le temps ronge impitoyablement les anciens équilibres. Plus les pauvres produisent pour le monde des assez riches, plus ils enrichissent les très riches, et plus ils menacent aussi les moyennement pauvres, qu'ils réduisent progressivement au chômage partout ailleurs. En gros, l'avenir s'annonce brillant pour les vraiment très riches, et pour les pauvres, qu'on trouvera toujours le moyen de faire trimer dur. Au milieu, pour la classe moyenne mondiale, cela durera ce que cela durera, jusqu'à ce que la planète dise : « Stop, c'est fini, je suis à bout. »

Alors seulement, quand la planète toussera, ou quand la demande économique commencera de flancher sérieusement pour n'importe lesquelles des cent bonnes raisons qu'elle a de le faire inévitablement, quand le système de la consommation intensive trouvera ses limites propres (pollution, énergie, environnement, débouchés), alors c'est toute l'économie mondiale qui sera en situation d'implosion.

Implosion économique et explosion mondiale, voilà une perspective probable.

A moins que ?

mardi 2 décembre 2014

Quatre vérités à propos de la crise mondiale. Vérité n°2

Une Europe purement Frontex n'a aucune chance de survivre dans un monde mondialisé. Pourquoi ? Parce que riche, vieille et malade, l'Europe aura de plus en plus besoin de nounous cap-verdiennes, de médecins éthiopiens, d'infirmières philippines, de maraîchers chinois, de cuisiniers vietnamiens, de vigiles sénégalais etc. (NB : Je ne veux blesser personne par cette énumération chaotique. Je ne propose là qu'un inventaire à la Prévert. On peut aisément mettre toutes les nationalités sur un papier dans un bocal et toutes les professions désertées par les Européens et agiter. Il en sortira la distribution qui semblera correcte). Autrement dit le sécuritaire ne réglera rien, sauf en apparence, pour la galerie des gogos. Il y a bien plus important. On se rappelle le slogan : « It's the economy, stupid ». Mais il y a un petit problème. L'Europe est condamnée à errer, comme jadis Ulysse entre Charybde et Scylla, c'est-à-dire entre la récession économique et la crise financière.

La récession économique, on l'observe en ce moment. Elle est due à la politique déflationniste suivie ces dernières années. Cette politique soutenue contre tous chacals par Merkel et ses sbires du genre Juncker a deux groupes de bénéficiaires : 1) les riches prêteurs privés qui assurent le financement des « déficits publics » (et dont la rente est maximisée par le contrôle de l'inflation), et 2) les industriels allemands (et leurs alter ego européens) qui veulent exporter dans le monde leurs biens haut-de-gamme grâce à une politique sociale bas-de-gamme.

La crise financière, on l'a connu sous deux formes en 2008 puis en 2011 et 2012, et sous divers prétextes, que je ne vais pas rappeler ici, mais seulement résumer ainsi : 2008 est une crise de la rapacité, de la folie, de la stupidité des banques et des spéculateurs, complètements découplés du monde « réel ». (NB : Quand je dis stupidité, entendons-nous. Tous ces gens sont évidemment fort intelligents et bien plus malins que vous et moi, bien sûr. Leur stupidité est juste métaphysique. Mais ils s'en tirent très bien. Ils font financer par encore plus de crise publique les profits écoeurants qu'ils prélèvent dans la chair du monde).

2011-2012 est une crise encore plus caractéristique : c'est, à un premier niveau, une spéculation systémique contre les pays qui ont augmenté leurs déficits publics sous la pression des prêteurs-spéculateurs, mais à un deuxième niveau, c'est l'aveuglante révélation que le « système » a commencé de se dévorer lui-même. Simplement pour gagner quelques Porsches et Lamborghinis de bonus à la fin de l'année, ces gens-là sont prêts à faire péter tout le système!).

Revenons à Charybde et Scylla. La récession économique ou la crise financière. Il n'y a pas actuellement de troisième voie reconnue. Relancer l'inflation (ce qui semble, apparemment, peut-être, sans doute, la nouvelle option des Banques centrales) pour sortir du trou noir déflationniste (voulu et défendu par ces mêmes Banques, il y a peu), c'est donner une fois de plus, (avec une forte chance d'explosion terminale), aux traders fous, aux banquiers véreux, aux spéculateurs maffieux, le moyen de créer un ouragan dans le marigot mondial des produits dérivés. Garez vos tire-lires, les enfants !

Serrer la vis, façon Merkel, qui pense Deutschland über Alles, ou façon Juncker, l'archange gardien des paradis fiscaux, nous mènera à quoi ? Facile à prévoir : une pauvreté abjecte dans les rues, une désespérance corrosive, un effondrement lent, sûr et irréversible, vu le contexte mondial, de tous les acquis de l'après-2ème Guerre Mondiale.

Quatre vérités à propos de la crise mondiale. Vérité n°1

L'excellente série TV britannique Utopia pose crûment le problème. Dans une planète surpeuplée, aux ressources limitées, le manque structurel de terres arables, d'eau potable, de nourriture, d'énergie, se traduira inévitablement par la guerre civile mondiale, si l'on n'y porte pas bon ordre. Utopia fournit une solution:un savant fou invente le projet Janus qui doit permettre de stériliser presque toute l'humanité, sauf les Roms, « race élue » (par lui), pour survivre au 22ème siècle.

Nous sommes aujourd'hui sur Terre plus de 7 milliards et 200 millions d'humains. On compte, chaque jour, 232 000 personnes de plus. L'horloge des naissances offre une image de leur accroissement journalier.

Dans les 20 pays les plus populeux du monde, on ne compte qu'un seul pays européen, l'Allemagne, à la 16ème place avec 82 millions. La France occupe la 21ème place.

Pour faire court, l'Europe riche vieillit vite dans un monde pauvre et qui s'accroît chaque année de plus de 84 millions de nouveaux-nés, soit une nouvelle Allemagne par an au berceau. Dans 10 ans, en 2024, nous serons 8 milliards. Dernier chiffre : l'Asie plus l'Afrique représentent actuellement plus de 75% de la population mondiale.

Première vérité : Ni Hollande ni Cameron ni aucun homme politique de la classe « démocratique » actuelle ne font le poids. Les extrémistes de la haine et du repli européen, au contraire, vont tout faire pour transformer l'Europe, ou l'un ou l'autre de ses sous-ensembles « riches » en une forteresse inexpugnable. Les spécimens à la Sarkozy vont se mettre à proliférer. La Mer Méditerranée deviendra un vaste caveau de noyés. Des hordes affamées viendront sans répit escalader les grillages électrifiés, de Mellila et Ceuta au nord de l'espace Schengen, en passant par la Grèce. Mais Frontex veille et veillera. L'Europe casquée et bottée attend de pied ferme les pauvres du monde. Les frontières seront bien étanches. Un grand mur d'acier, de laser et de silicium arrêtera les premières vagues. Ensuite le contrôle social, avec ou sans faciès, se chargera de ceux qui ont pu passer à travers les premières mailles. Une Europe néo-fasciste va se mettre en branle. La technologie est déjà là : elle sera perfectionnée. Des lois se préparent. Les esprits, quant à eux, seront aisément manipulés : les médias aux ordres apporteront leur contribution insidieuse. Le vote « démocratique » une fois acquis, il n'y aura plus de bornes à l'horreur.

dimanche 30 novembre 2014

De jeunes Juifs se convertissent à l'islam et partent en Syrie se battre pour ISIS

Les grands récits qui font vivre et ceux qui tuent.1

On peut s'étonner que de jeunes Juifs se convertissent à l'islam, et partent faire la guerre en Syrie avec ISIS, en compagnie de nombreux autres jeunes européens.

Je propose d'interpréter ces faits sous l'angle du retour des « grands récits », et de l'affirmation de la prééminence de l'idéologie dans un monde matérialiste, dénué d'idéal, profondément corrompu, et dont le pourrissement, comme pour les poissons, a commencé par la tête. Dans un monde privé de sens, tout ce qui ressemble à une explication et une vision prend une force magnétique, attractive. On ne se convertit pas et on ne part pas se faire tuer par hasard. Ce serait une tragique cécité de ne pas voir ce qui saute aux yeux. La guerre en cours est d'abord et surtout une guerre des idées, une guerre des visions du monde, et pour le dire à nouveau une guerre des « grands récits ».

Je sais, je sais. Un certain Lyotard, avec tous ses camarades post-modernes, avait décrété péremptoirement, il y a une quarantaine d'années, la « fin des grands récits ». Nous voyons aujourd'hui à quel point ces sympathiques post-modernes se trompaient.

« First we take Manhattan, then we take Berlin ». D'une phrase on dessine un monde. La conquête de l'arme nucléaire et des médias, puis l'écrasement des nazis, la victoire du Bien. C'était l'époque où l'Occident maîtrisait tous les récits, en particulier ceux traitant du Bien et du Mal. Aujourd'hui, il faut constater que la bataille narrative continue, mais avec de nouvelles idées et de nouveaux acteurs, et l'on observe que les ténors de naguère ont perdu la main.

Que s'est-il passé ?

Une crise idéologique profonde. Une accumulation sans précédent, sur cinq décennies, de mensonges, de tromperies, de propagande brutale, haineuse, méprisante (Viet Nam, Amérique Latine, Guerre Froide, droits civiques, etc.). Et maintenant la crise économique systémique, assortie de la trahison à grande échelle des « élites », de la voracité des hyper-riches, de la lâcheté et de la médiocrité des médias de masse, qui sont comme un concentré de glu mentale.

Quiconque doué d'un peu d'esprit critique, d'une propension à l'idéalisme, et d'une volonté d'agir, ne peut que constater l'immense écart entre la réalité du monde et les façades brillantes, mornes et vides des sociétés occidentales, les discours creux et morts de leurs dirigeants, les faux-semblants et les vrais traquenards qui partout nous environnent.

L'art du grand récit n'est pas simple. Il y faut révéler en quelques mots un grand dessein, facile à comprendre, lumineux et clair, tout en restant flou sur les moyens. Un bon récit, c'est comme un bon slogan. Droit au but, qui fasse chaud au cœur, et qui résume de longs discours.

Un ordre de mission qui aurait cette forme : « D'abord on prend Mossoul, puis Bagdad, puis Damas, puis Beyrouth, puis Le Caire, puis Djeddah, puis Jérusalem » paraîtrait manifestement inadapté, étriqué, petit fonctionnaire. Il faut quelque chose de bien plus ample. Avec l'idée du « califat », en revanche, on rentre dans l'histoire (assez) longue. En gros, le dernier millénaire. Certes, on est loin de la destruction du second Temple par les armées romaines, et plus loin encore de la construction des pyramides de l'Ancien Empire. Mais le califat abbasside fait une assez grosse tache sur la carte dès la fin du 8ème siècle. Les Abbassides ont régné de 750 à 1258 (date où les Mongols envahirent Bagdad). Leur nom est dû à Al Abbas, oncle de Mahomet. D'où leur « légitimité ».

Il faut reconnaître une certaine unité de vision à des guerriers sunnites qui évoquent aujourd'hui le califat des Abbassides. Qu'on les admire ou qu'on les exècre, je crois que c'est la moindre des choses, sur le plan du réalisme politique, que de leur reconnaître au moins un fort sens du « grand récit ».

Il y a là une indéniable cohérence historique, géographique, idéologique et religieuse. Et, donc, une attraction forte du « grand récit » sous-jacent. Même l'empire ottoman, qui n'a pas joué un petit rôle dans la région, doit reconnaître un droit d’aînesse à la civilisation qui se donna des dirigeants comme Al Mansour ou Haroun Ar-Rachid.

Je ne vais pas développer plus avant cette analyse du passé, mais simplement pointer du doigt l'absence flagrante de « grand récit » alternatif, du côté qu'on appellera « le camp occidental » pour faire court.

Le « grand récit » de la démocratie, des droits de l'homme et du développement est une petite affaire bien pépère, qui permet de faire tourner la boutique des relations internationales dans les grandes démocraties depuis soixante ans. Sur le fond, j'avoue sincèrement que je partage ces idées, en tant qu'idées. Oui, mais voilà. Là où je ne suis plus d'accord, c'est quand je constate qu'on utilise ces mêmes idées comme un « voile » verbal et idéologique, pour cacher les profondes turpitudes du « système », ce système politico-économique « néo-libéral » qui s'est maintenant littéralement emballé. Les trucages économiques à grande échelle, les truandages boursiers, financiers et monétaires (cf. la « crise de 2008 »), la profonde collusion des intérêts des 1% avec une petite meute politique et médiatique, survitaminée par l'argent et par la corruption, se sont traduits par un certain nombre de conséquences connues de tous : désindustrialisation, exportation des emplois dans le « Sud », « dumping » humain à grande échelle (cf. les conditions de travail au Bangladesh), pauvreté exponentielle, inégalités criantes et désormais potentiellement explosives.

Aujourd'hui, les rois qui nous gouvernent sont nus. Certains sont nus et impuissants comme Hollande. D'autres, comme Jean-Claude Juncker, sont puissants, mais nus. Jean-Claude Juncker fut premier ministre du Luxembourg pendant dix-huit ans. Il fut aussi président de l’Eurogroupe de 2005 à 2012, et il est depuis novembre 2014 et pour cinq ans président de la Commission européenne.

Quel a été, tout au long de sa vie, l'objectif premier de Juncker? Préserver le statut de paradis fiscal du Luxembourg. Le PIB moyen par habitant y est de 103.828 dollars. En Allemagne : 41.862 dollars, en France : 39.771 dollars, au Royaume-Uni : 39.093 dollars... Les règles de confidentialité du Luxembourg sont beaucoup plus strictes qu’elles ne le sont en Suisse où elles ont quasiment disparu. Et voilà l'homme qui se retrouve propulsé à la tête de la Commission européenne !

Ah ! Babylone, Babylone, tu déconnes !

samedi 29 novembre 2014

Les 1% contre le reste du monde, premier round

Toujours à la recherche de parcelles de vérité tombant de la bouche des grands médiateurs, j’ai noté ces lignes de Paul Krugman, lauréat du prix Nobel d’économie et éditorialiste du New York Times, dans son dernier article « Pollution and politics » publié aujourd’hui (29 novembre 2014).

« The basic story of political polarization over the past few decades is that, as a wealthy minority has pulled away economically from the rest of the country, it has pulled one major party along with it. True, Democrats often cater to the interests of the 1%, But Republicans always do. »

Soulignons cette simple phrase, venant d’une telle plume, dans un journal comme le New York Times : « C’est vrai, les Démocrates soutiennent souvent les intérêts des 1%, mais les Républicains, eux, le font toujours. »

Elle contient trois idées simples. La démocratie est une farce. Les Démocrates et les Républicains travaillent pour les mêmes 1% . La riche minorité s’est retiré économiquement (mais pas politiquement) du pays.

Ceci résume assez bien l’état de l’Union, mais aussi l’état du monde et annonce brièvement la prochaine étape dans sa décomposition. Si l’on devait généraliser au plan mondial les trois idées de Krugman, idées qui sont déjà une évidente évidence entre Wall St et Capitol Hill, cela donnerait ceci.

  1. La « démocratie » tend à la farce mondiale. Elle est déjà une farce dans maints pays, grands donneurs de leçons. Et la farce tourne au cauchemar dans les pays dominés par les mêmes mécanismes, simplement en plus impitoyables, plus systématiques, plus carnassiers, plus sanglants. L’exemple du Mexique doit être médité. On y voit à nu, et presque par hasard, la collusion endémique des maffias, des polices et des politiques. Vous croyez qu’il s’agit d’un épiphénomène, d’une particularité endogène? Non, il s’agit d’un paradigme, en voie de mondialisation. On retrouve, et même en pire, les mêmes collusions à l’Est, au Nord, au Sud, à l’Ouest. Des noms ? Prenez une carte, et plantez une épingle.
  2. La Gauche et la Droite, c’est pareil. On dit : Gauche contre Droite. Mais c’est de la poudre aux yeux, du vide, de la propagande, du mou, de la manipulation de masse. Ce sont les mêmes, comme deux soda cancérigènes. Ils travaillent tous pour les 1%, en paroles et en actes. Oubliez le reste, l’immense reste, les laissés-au-bord-de-l’autoroute du monde. Tout le reste, chair à canon, chair à chômage, chair à bombes, chair à chars, chair à viols, chair à guerres, chair à télé, chair à Black Friday, chair à Thanks Giving.
  3. L’exode industriel, puis fiscal, puis politique ne fait que commencer. Toute la richesse du monde a vocation à se réfugier au paradis mondial. Le paradis virtuel des fonds noirs et des fonds blanchis, des fonds maffieux et des fonds « évadés » (comme de la prison du droit), ces fonds qui tournent à la vitesse de la lumière, sans droits, sans taxes, sans impôts, sans douane, sans contrôle, et sans cesse, et dont les portes d’entrée sont cachées dans les trous noirs du Dark Internet ou du Deep Web, ou dans les yachts de luxe paradant dans les ports, francs ou non.

    Notons en passant que la technique a énormément progressé. De façon foudroyante. Quelques agences dans le monde, aux sigles à trois ou quatre lettres, peuvent pénétrer n’importe quand, n’importe où, dans n’importe quel ordinateur, en quelques secondes, et y faire n’importe quoi. La gamme est longue des possibilités de fraude, d’espionnage, de malversations, de manipulation. A-t-on pris suffisamment conscience de ça? Ce n’est qu’une première étape. La suivante sera la privatisation de l’usage de ces techniques, leur marchandisation. Les 1% seront les premiers consommateurs, et pour une part les premières victimes, qui sait ? La question ne se pose pas simplement par rapport à la « vie privée », qui n’est plus qu’un bout de tissu transparent en guise de feuille de vigne. Mais surtout par rapport à la puissance incroyablement menaçante, potentiellement destructrice, oppressante, tyrannique, qui s’accumule toujours davantage, rapidement et sûrement. Les techniques ne sont plus que les symboles friables, les métaphores de notre asservissement mondialisé à ceux qui les font évoluer selon leurs besoins de contrôle, de corruption, de collusion et de décérébration.

Le « reste », tout cet immense reste ne fait que deviner confusément ce qui se prépare. On n’en peut mais, se dit le « reste ». Comment agir ? Par quoi commencer ?

Voici quelques pistes, juste pour se faire la main :

Militez partout où c’est encore possible pour une politique générale des « biens communs » matériels et immatériels, pour une réforme nationale, européenne et mondiale de la fiscalité, avec notamment l’éradication des paradis fiscaux.

Militez pour une priorité absolue donnée à l’enseignement pour tous, tout au long de la vie.

Militez pour un revenu de vie minimum assuré à tous les humains, financé par une taxe mondiale sur les capitaux circulants et les capitaux immobiles.

Militez pour une politique d’énergie pollueurs-payeurs et une valorisation exacte des externalités négatives des usages des énergies fossiles et nucléaires (en prenant tout particulièrement en compte les coûts à long terme).

Militez pour une orientation générale de la civilisation non sur la consommation mais sur la création, la production de connaissances, le partage des relations humaines.

Et votez massivement pour les partis qui reprennent au moins l’une de ces idées. S’il n’y en a pas, fondez-le !

La « Grande Guerre Terminale » du 21ème siècle.

Il faut prendre comme un révélateur la droitisation accélérée des droites en Europe, sur le thème de l'immigration notamment, et sur fond de crise continue, semblant sans issue. Ainsi le retour de Sarkozy, l'attitude autiste et répugnante d'un Cameron, la Suisse raciste et haineuse, etc.

Tout cela révèle quoi ?

D'abord la lâcheté, la myopie, le populisme des dirigeants de ces partis xénophobes, étriqués, sans imagination, corrompus, et marionnettes d'intérêts puissants et occultes, qui favorisent tout ce qui peut faire diversion dans l'esprit inconstant et mobile des peuples.

Ensuite, l'incapacité structurelle, systémique, des hommes politiques au pouvoir à traiter effectivement les maux mondiaux dont ils sont eux-mêmes les responsables, les organisateurs. Certes on peut demander à des pompiers pyromanes, simplement parce qu'ils portent l'uniforme, de lutter contre les incendies dont ils sont eux-mêmes les boutefeux. Mais l'eau qu'ils projettent sur les flammes semble raviver encore et encore ce qu'elle est censée éteindre. Cette eau incendiaire, voilà leur contribution à la paix mondiale.

Ensuite, il y a l'égoïsme et la cécité des peuples, toujours prêts à voir flatter leurs plus bas instincts. La boucherie syrienne, le virus d'Ebola, les maffias mexicaines, le hachisch marocain, les falsifications en Ukraine, la corruption systémique du football mondial, les manipulations boursières et monétaires, sont autant de facettes, autant de symptômes d'un mal beaucoup plus profond.

Quel est ce mal ? Il n'y a pas d'ordre mondial, n'en déplaise à Hobbes. Ou plutôt, il y a un ordre délibérément saboté, par et pour ceux à qui ce désordre organisé profite. Les peuples du monde, dans leur immensité passive, sont comme un grand troupeau docile, naïf, obéissant, crédule. Au-dessus d'eux règne un monde de maffieux, de truands, d'assassins à petite et à grande échelle. Au-dessus encore, dans le monde de la grande politique, on voit de grands félins immobiles, fixant leurs yeux jaunes sur les parties en cours,touchant leurs pourcentages en monnaies, en soutiens ou en voix.

Il n'y a pas d'ordre international. Ou plutôt il y a un ordre savamment désordonné, qui profite énormément à ceux qui ont su dérégler le système à leur avantage, et qui fait souffrir les peuples, soit par la misère, l'esclavage social, ou la guerre, la destruction.

Rien ne semble contredire cette analyse pessimiste. Tout semble indiquer que ces tendances néfastes vont en fait se confirmer, s'aggraver.

La droitisation en Europe, disais-je, est un symptôme. Un symptôme, bien faible au demeurant, un simple clignotant, de ce qui nous attend tous collectivement.

Oui nous allons vers une Troisième Guerre Mondiale. Ce sera une Guerre Civile Mondiale. Ce sera la « Grande Guerre Terminale » du 21ème siècle. Les maffias de territoires et de réseaux, les politiques menteurs, manipulateurs et corrompus, les extrêmes religieux de tous acabits, les médias faillis, achetés, vérolés, décomposés, les intellectuels complices et coupables, les banquiers véreux, les capitalistes suceurs de sang, vampires pestifères, voilà les millions d'anges noirs qui préparent le prochain holocauste, l'holocauste immonde et massif que l'humanité se donnera à elle-même en son propre honneur.

Où sont les forces de résistance ?

En théorie, il y en a des milliards. En pratique, comme toujours, l'esprit sera en retard sur l'événement.

jeudi 27 novembre 2014

Le vent-souffle souffle

Trente-quatrième jour

Je poursuis ici la recherche d'intuitions fondamentales, qui pénètrent l'homme de tout temps, qui font substance en lui, et le vivifient. Quelque chose en l'homme transcende les âges, les terres, les cultures, les langues, les religions. Ainsi, le souffle. Ce simple mot rassemble l'idée de l'air et du vent, de la respiration et de l'haleine de vie, mais aussi, par extension, l'idée de l'âme et de l'esprit. Et ces trois aires de sens, réunies par un mot qui les rapproche, se fécondent mutuellement, créant par là un espace de possibles échos, pour un sentiment religieux, liant la nature, l'homme et le divin.

A titre d'exemple, voici deux extraits de textes sacrés, venant des Védas et de la Bible, séparés par plus de mille ans d'âge et plusieurs milliers de kilomètres, l'antériorité revenant aux Védas.

On lit ceci dans les Védas :

« Hommage au Souffle ! Sous son contrôle est cet univers.

Il est le maître de toutes choses.

Tout a en lui ses assises.

Hommage, ô Souffle, à ta clameur,

hommage à ton tonnerre !

Hommage, ô Souffle, à ton éclair,

hommage à toi, Souffle, quand tu pleus ! (…)

Hommage à toi, Souffle, quand tu respires,

hommage soit à toi quand tu inspires,

hommage soit à toi quand tu t'éloignes,

hommage soit à toi quand tu t'approches !

Le Souffle revêt les êtres,

comme le père son fils aimé.

Le Souffle est maître de toutes choses

de ce qui respire et ne respire pas.(…)

L'homme inspire, expire,

étant dans la matrice.

Dès que tu l'animes, ô Souffle,

il reprend naissance. »

(AV. 40.4.1-2;8;10;14)

On voit par là que les phénomènes de la nature (vent, pluie, tonnerre, éclair) ne sont que des signes, des métaphores du Maître de l'univers. On voit aussi que l'idée englobe l'esprit et l'âme de l'homme, mais aussi l'amour du Souffle pour sa créature.

Et maintenant, un extrait de la Genèse.

« Or la terre était vide et vague, les ténèbres couvraient l'abîme, un vent de Dieu (וְרוּחַ אֱלֹהִים) tournoyait sur les eaux. » (Gen. 1,2)

et : « Alors Yahvé Dieu modela l'homme avec la poussière du sol, il insuffla dans ses narines une haleine (נִשְׁמַת )de vie, et l'homme devint une âme vivante ( נֶפֶשׁ חַיָּה ). » (Gen. 2,7)

Le texte hébreu emploie trois mots différents pour signifier respectivement le « vent » (ruah) de Dieu, l'« haleine » (neshamah) de vie, et l'« âme » (nephesh) vivante. Mais ces trois mots sont en fait très proches, les sens circulent fluidement entre eux.

Ruah : « souffle, haleine, respiration ; vent, air ; âme, esprit ».

Neshamah : « Souffle, haleine, respiration ; souffle de vie, âme, esprit. »

Nephesh : « Souffle, haleine, odeur, parfum ; vie, principe de vie ; âme, cœur, désir ; personne ».

Il serait naturellement intéressant de relever toutes les occurrences de ces trois mots dans les textes pour qualifier plus précisément leur spectre sémantique. Ce sera pour une autre fois.

Je voudrais simplement souligner ici la nécessaire union de leurs acceptions. Ces trois mots hébreux se rejoignent dans une même symphonie de sens. Je m'appuierai à ce sujet sur l'opinion de Philon d'Alexandrie qui écrit dans son commentaire de la Genèse : « L'expression (« Il insuffla ») a un sens encore plus profond. En effet, trois choses sont requises : ce qui souffle, ce qui reçoit, ce qui est soufflé. Ce qui souffle c'est Dieu ; ce qui reçoit c'est l'intelligence ; ce qui est soufflé c'est l'âme. Qu'est-ce qui se fait avec ces éléments ? Il se produit une union de tous les trois. » (Legum Allegoriae, 2, 37)

D'ordinaire le vent disperse la poussière. Ici, nous avons un vent qui la rassemble, qui l'unit, qui la conjoint et la fait vivre. Belle image !

mercredi 26 novembre 2014

Après la fin du monde votre ticket ne sera plus valable

La médiocrité du personnel politique dans un pays comme la France peut s'expliquer de trois façons.

Premièrement, les vraies élites, les personnes qui ont une capacité de réflexion avancée sur les défis qui s'ouvrent devant des sociétés en profonde restructuration, sont dans l'invention, la recherche, l'écriture ou l'action sur le terrain, mais pas dans la politique, monde du mensonge, de la corruption, et de la violence, symbolique – et armée.

Deuxièmement, la vie politique donne un si triste spectacle, qu'elle fait fuir les gens de bien, les honnêtes gens et les personnes éprises de vérité. Elle attire au contraire leurs antonymes.

Troisièmement, et surtout : la politique est l'art de se faire élire, et donc de flatter l'électorat, de l'endormir ou de le rassurer. Or nous sommes confrontés à la nécessité d'un profond changement de paradigme, sur les plans économique, social, environnemental et sans doute aussi philosophique et spirituel. Les gens que nous élisons ont été en position d'être élus, précisément parce qu'ils ont manœuvré savamment, pendant de longues années, en évitant de prendre les électeurs à rebrousse-poil, en réalisant des « synthèses », en surfant sur les possibles oppositions, et en détournant l'attention vers des sujets mineurs ou secondaires, mais qui attisent les passions.

Les extrémistes, de gauche comme de droite, ne cherchent pas la synthèse, mais exploitent en revanche les divisions. Semons le vent, récoltons la tempête, se disent-ils.

Y a-t-il une troisième voie entre la mollesse synthétique et sans épine dorsale, et la violence séparatiste, discriminatoire, haineuse ?

Je pense que oui. Mais cette troisième voie n'est certes pas centriste, tiédasse. Elle n'a de chance d'exister que dans l'invention radicale. Un monde se meurt sous nos yeux. L'agonie peut durer dix, vingt ou trente ans, je ne sais. C'est d'espoir dont nous avons besoin. Nous avons devant nous l'urgence de bâtir une cité mondiale.

Contre nous : les nations arrogantes, les maffias pénétrantes, les capitaux évanouis, les lâchetés internationales, les myopies populaires, les trahisons des clercs, les infamies médiatiques, les ulcérations religieuses, les faillites philosophiques.

Pour nous : toutes les forces de bonne volonté qui n'ont pas encore donné.

Quelque chose me dit que la partie s'annonce serrée.

lundi 24 novembre 2014

Sagesse et Jeunesse

Trente-quatrième jour

Par discipline méthodologique, et pour varier abruptement les angles d'attaque, je vais aujourd'hui faire parler André Breton. Après tout, le « surréalisme » prétend, par son nom même, transcender en quelque sorte le réel, ou du moins s'établir au-dessus de lui, ce qui lui donne a priori une potentielle affinité avec notre sujet. Voici des extraits d'Arcane 17, que je vais commenter librement:

« Ce fut là pour moi, la clé même de cette révélation dont j'ai parlé et que je ne pouvais devoir qu'à toi seule, au seuil de ce dernier hiver. Dans la rue glacée, je te revois moulée sur un frisson, les yeux seuls à découvert. Le col haut relevé, l'écharpe serrée de la main sur la bouche, tu étais l'image même du secret, d'un des grands secrets de la nature au moment où il se livre, et dans tes yeux de fin d'orage on pouvait voir se lever un très pâle arc-en-ciel. »

Il s'agit là, sans doute, d'une métaphore. Comment penser autrement ? Cette personne « moulée sur un frisson » est, à mon humble avis, la Sagesse. La Sagesse a pour essence la « vision », et seuls ses yeux sont à découvert. Le reste est caché. La Sagesse est avare de mots, tant ceux-ci peuvent tromper. D'où l'écharpe. La Sagesse est secrète en son essence, et elle est entre le passé et l'avenir : son regard est entre l'orage et l'aurore. La rue glacée est le monde sans chaleur des fleuves étriqués, désincarnés.

Verlaine avait déjà pris une sérieuse option sur la vertu évocatrice de l'adjectif « glacé » :

« Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux formes ont tout à l'heure passé.
Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
Et l'on entend à peine leurs paroles. »

Mais Verlaine évoquait des spectres. Breton a d'autres objectifs, plus réels, surréels même. Il veut faire fondre toute la glace du réel, de par les yeux pâles de la Sagesse. Et ce n'est qu'une étape. Après la Sagesse, il veut remonter à la source de l'esprit.

« (…) Ce signe mystérieux, que je n'ai connu qu'à toi, préside à une sorte d'interrogation palpitante qui donne en même temps sa réponse et me porte à la source même de la vie spirituelle. (…) Cette clé rayonne d'une telle lumière qu'on se prend à adorer le feu même dans lequel elle a été forgée. »

Breton, adorateur du feu ! Ciel ! Zoroastre, rive gauche ! Après tout pourquoi pas ? L'église de Saint Germain des Prés est bien construite sur le site d'un ancien temple d'Isis. Sic. Et d'Isis à Mithra, il n'y a qu'un pas.

Il reste à donner un contenu plus palpable à ce feu, et à la lumière qu'il émet:

« (…) La vertu entre toutes singulière qui se dégage de ton être et que, sans hésitation, je me suis trouvé me désigner par ces mots : « La jeunesse éternelle », avant d'avoir reconnu leur portée. »

Nous y sommes. La sagesse "en feu" de Breton serait donc la « jeunesse éternelle » !...

Mais quoi ? La Sagesse et la Jeunesse, rime riche?

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