METAXU - Le blog de Philippe Quéau

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jeudi 3 juillet 2014

La plastique des jargons

Quiconque pratique tel milieu professionnel ou tel cercle spécialisé est vite frappé par la tendance à l’usage d’un jargon propre. L’emploi de mots spéciaux, réservés en quelque sorte aux membres du groupe, peut avoir plusieurs fins. Se faire comprendre entre connaisseurs. Résumer d’un mot de longues controverses, inabouties, mais latentes. Ecarter du débat les curieux ou les naïfs par une technicité apparente. Noyer quelques (gros) poissons dans un océan de (petites) approximations. On pourrait tenir un blog entier sur ce thème. Un jour peut-être. Aujourd’hui je voudrais me focaliser sur un mot du jargon philosophique, Aufhebung, mot allemand bien sûr, et censé être « intraduisible » en français.

J’aime beaucoup l’idée de « mots intraduisibles ». Blocs énigmatiques, scellés dans leur secrète profondeur, ils gisent là, dédaigneux de nos efforts d’interprétation, confits dans leur isolement, apparatchiks langagiers de leurs maîtres tribaux, qui en tirent avantage, et les exhibent à l’envi comme preuve de leur exception, de leur singularité, de leur unicité.

Ces mots « intraduisibles » sont en quelque sorte les conservateurs  d‘une forme de transcendance qui serait immanente aux mots mêmes. Le langage est censé permettre de communiquer. Que se passe-t-il quand les mots mêmes cachent le sens qu’ils sont censés transmettre ?

Mais revenons à l’intraduisible Aufhebung. Wikipédia nous donne ceci à son sujet:

Hegel considère que le mot allemand Aufhebung est lié à l'esprit spéculatif de la langue allemande consistant à pouvoir réunir des significations contradictoires en un seul mot.

« Par aufheben nous entendons d'abord la même chose que par hinwegräumen(abroger), negieren (nier), et nous disons en conséquence, par exemple, qu'une loi, une disposition, etc., sont aufgehoben (abrogées). Mais, en outre, aufheben signifie aussi la même chose que aufbewahren (conserver), et nous disons en ce sens, que quelque chose est bien wohl aufgehoben (bien conservé). Cette ambiguïté dans l'usage de la langue, suivant laquelle le même mot a une signification négative et une signification positive, on ne peut la regarder comme accidentelle et l'on ne peut absolument pas faire à la langue le reproche de prêter à confusion, mais on a à reconnaître ici l'esprit spéculatif de notre langue, qui va au-delà du simple "ou bien-ou bien" propre à l'entendement. »

— Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques, trad. Bernard Bourgeois, tome I, Vrin, 1970, p. 530

 

Il est intéressant de voir sous la plume de Hegel cette idée, plus tard reprise par Heidegger, selon laquelle la langue allemande aurait des vertus spéculatives. Aujourd’hui encore, cela fait partie des clichés admis sans trop d’examen. En général on évoque la capacité « technique » de cette langue à agglutiner les concepts en soudant les mots et les particules, ou bien en modulant les racines, leur faisant ainsi rendre leur suc ancien. Mais ici, bizarrement, Hegel plutôt que de revendiquer la « profondeur » de la langue, souligne la contradiction interne, et donc la possible confusion, d’un mot (le verbe aufheben) qui signifie objectivement une chose et son contraire. Et fièrement, il en déduit que c’est vraiment là la preuve de l’esprit spéculatif de « notre langue » (allemande).

J’ai instinctivement, viscéralement, horreur de tous les chauvinismes, qu’ils soient nationalistes, footballistiques ou linguistiques et philosophiques. Je rêve encore d’universel etc., malgré tout. On ne se refait pas.

Alors, l’aufhebung est-il un concept propre à la langue allemande, ou bien a t-il quelque chance de véhiculer quelque chose d’universel ? D’ailleurs est-il vraiment intraduisible, pour rester au niveau sémantique? Des philosophes français ont tenté des traductions. Jacques Derrida a proposé le terme relève. Mais pour ma part, je ne vois pas le rapport de relever avec abroger, nier et conserver. Une disciple de Derrida, Catherine Malabou, propose comme contribution : dessaisissement. Elle assure de plus que aufheben a pour possibles synonymes befreien (libérer) ou ablegen (se défaire de).

Les concepts « dialectiques » ne prennent leur véritable sens, semble-t-il, que s’ils peuvent s’appliquer à eux-mêmes. C’est cela la « plasticité » de la dialectique ! Ainsi le sens ultime d’aufhebung apparaît-il mieuxlorsqu’on le redouble comme dans la « relève de la relève » ou la « relève libérée d’un certain type d’attachement » (C. Malabou, in L’avenir de Hegel). Sous cette forme double, la « relève de la relève » apparaît effectivement comme pouvant à la fois vouloir dire un renforcement de la « relève » ou bien sa cessation pure et simple, comme si la « relève » était « relevée » de ses fonctions.

Dans un texte précédent de ce blog, j’avais relevé (si j’ose dire) deux exemples de divergences radicales de sens à partir d’une racine sanscrite YU- signifiant soit « séparer », soit « unir ». J’avais cité un exemple comparable en hébreu, où l’on trouve un cas semblable d'ambivalence, avec le verbe sour qui dans une première acception signifie : « S’écarter, se retirer, disparaître », et dans une seconde acception signifie aussi : « Quitter un endroit pour s’approcher d’un autre, s’approcher, se tourner vers, venir, entrer ». Par exemple : « Il faut que j’approche et que je voie cette grande vision, et pourquoi le buisson ne se consume point » (Ex. 3.3). Quand Moïse  « s’approche » pour mieux voir le buisson ardent, il doit « se détourner » de son chemin. Le verbe porte ces deux sens, celui de l’écart et celui du rapprochement.

Dans ce court texte, je ne peux qu’évoquer quelques intuitions. Ce ne sont que des traces de questions anciennes. Mais ces faibles traces peuvent annoncer l’amorce de pistes entièrement nouvelles. Je crois que le cerveau, s’il est « plastique », comme la neurobiologie nous porte à le croire, aime s’environner d’outils eux-mêmes plastiques. Une piste prometteuse serait de considérer le langage comme éminemment plastique, conformément à la nature profonde de l’organe qui en fait usage, et qui ne cesse d’ailleurs de le produire.

Certes les techniques d’imagerie vont nous faire faire beaucoup de progrès quant à la nature du travail réel des synapses et autres cellules neuronales. Mais une étude attentive du langage, sous l’angle que je viens d’évoquer, une étude des formes langagières les plus évoluées, notamment en philosophie, ou en poésie, pourrait apporter des angles complètement neufs s’appliquant à la neurobiologie des fonctions cognitives et créatrices humaines.

vendredi 6 juin 2014

De la jeunesse et des transformations mondiales

Le mot français « jeunesse » remonte en dernière analyse au sanscrit yauvana, mot qui a pour racine yu, पु ,« unir, attacher, lier », mais aussi « attirer à soi, prendre possession de », ou encore « désirer ». Le latin juventus ou l’anglais youth viennent de cette même racine. En grec, jeune se dit neos. C’est le même mot que « nouveau ». Par extension neos peut dire aussi: « ce qui cause un changement », et aussi « prendre des mesures nouvelles » ou même « faire une révolution ».

Dans les langues sémitiques, on observe d’autres nuances. Le mot arabe shabab, شَباب ,signifie « jeunesse, commencement » mais aussi « tout ce qui sert à allumer le feu » (شِباب). Une forme dérivée, mashboub, مَشْبوب, a le sens de « ce qui brûle », « ce qui flambe », mais aussi « ce qui enflamme d’amour, ce qui inspire une violente passion ». Dans l’hébreu biblique, jeunesse se dit בָּחוּר , bahour. La racine en est בָּחַר, bahar, qui signifie « choisir, élire, aimer » – en particulier par Dieu lui-même.

L’union et le désir en sanscrit ; le nouveau et le changement, en grec ; le feu, l’amour, la passion et même l’élection divine dans les langues sémitiques. Voilà une belle gamme de sens. En cherchant à saisir l’essence même de la jeunesse, au moins par les mots, dépositaires d’une ancienne sagesse, on voit qu’il y a une certaine dimension de transcendance, une aspiration à dépasser les limites.

Qu’est-ce qu’être jeune ? Est-ce une question d’âge ? D’énergie ? De capacité d’entreprendre, de créer du nouveau ? Tout cela bien sûr. Mais autre chose encore. D’un point de vue sociétal, et même plus politique, la jeunesse c’est la volonté de prendre possession du monde, comme si tout était à recréer. C’est une volonté de participer à la vie publique, de prendre part à la définition des conditions mêmes de la société, notamment de l’insertion de nouvelles classes d’âge, dans un monde qui est toujours déjà là et qui n’est pas forcément pressé de laisser leur juste place à ces nouveaux arrivants. Il s’agit pour les jeunes de se mêler de tout ce qui les regarde, et d’être mis en capacité d’agir. Ce n’est pas simplement un problème économique, un problème d’emploi. Ou plutôt si. C’est la question vitale de l’emploi de soi, de l’emploi de ces immenses ressources nouvelles, qui chaque année arrivent sur le « marché », le marché du travail, le marché du logement. Il y a là un problème de fond, qui concerne d’ailleurs toutes les sociétés.

Ce qui se passe dans certains pays de la rive sud de la Méditerranée et qui a été qualifié, sans doute trop hâtivement de « printemps arabe », peut être interprété à bon droit, je pense, comme l’annonce d’une nouvelle ère, dont la portée peut avoir une signification planétaire. Toutes les révoltes ont et continueront d’avoir des origines communes, sociales, politiques, démographiques, économiques, comme le développement des inégalités sociales, l’extension de la pauvreté dans les villes et les campagnes, ou des régimes autoritaires. Mais le bouleversement historique le plus important sur le long terme est lié à l’évolution de la démographie. La population cumulée des pays du Maghreb et de l’Egypte en 1820 n’était que de 10 millions d’habitants. En 2014 la population combinée de ces quatre pays dépasse 170 millions. Une multiplication par 17 en moins de deux siècles. En découlent naturellement une très forte urbanisation, un déclin du monde rural, un bouleversement de l’ordre social. On a aujourd’hui affaire dans l’ensemble de ces pays à une population majoritairement jeune, mais aussi de plus en plus instruite, aspirant comme toutes les jeunesses du monde, à un mode de vie digne, à un travail, à l’accès à la consommation, aux loisirs, aux voyages. Ces jeunes sont aussi tentés par des normes, des valeurs issues d’autres sociétés où la modernité s’est construite dans la longue durée, avec d’autres perspectives, d’autres sources, d’autres visions critiques. Ce qui se prépare sous nos yeux est annonciateur d’un changement de paradigme.

Certes, l’histoire nous montre que la réponse sociale, politique, économique à ces demandes latentes ou fortement exprimées n’a pas toujours été à la hauteur, pour le dire diplomatiquement. En témoignent les difficultés de la population à accéder aux conditions essentielles d’un véritable progrès, la crise d’économies locales impuissantes à procurer emplois et revenus à une jeunesse en plein essor. La désindustrialisation engagée dans le cadre de plans d’ajustement structurel au cours des dernières décennies s’est accompagnée de modèles de croissance parfois fondés sur une économie de rente ou sur une exploitation extensive de ressources naturelles. Ces modèles économiques, peu diversifiés, sont en décalage avec l’évolution des sociétés, l’apparition de nouvelles élites, de nouvelles compétences, de cadres techniques issus des systèmes nationaux de formation. Des millions d’étudiants sortent des universités arabes chaque année. Quelles perspectives d’emploi leur offrir?

A cela s’ajoute un aspect peut-être plus sociétal, plus culturel. C’est ce que certains sociologues et anthropologues issus de cette région ont qualifié « d’ambivalence culturelle ». Belakhadar Mezouar, sociologue de l’université de Tlemcen développe ce point de vue dans un article de l’excellente revue algérienne d’anthropologie et de sciences sociales Insaniyat, daté de juillet-décembre 2012, et dans lequel il cite plusieurs auteurs à ce sujet. Mustapha Lacheraf formule la question ainsi : « L’impossible retour au passé, et l’impossible présence à ce temps vécu du progrès ». Albert Memmi parle du « douloureux décalage avec soi ». Le prix Nobel Naguib Mahfouz relève le « dédoublement de la personnalité » du Cairote. Malek Chebel parle de « schizophrénies algériennes ». Le philosophe marocain Abed Jabiri propose le terme el Inchitar, l’implosion de l’homme arabe. Et mon ami, le psychosociologue Nourredine Toualbi diagnostique une posture « d’entre-deux ».

Ce constat, me semble-t-il, pourrait se généraliser. Je pense que la même ambivalence existe sous d’autres latitudes et sous d’autres longitudes, sans doute en empruntant d’autres formes qu’il conviendrait de documenter. Je crois que « l’ambivalence », la « schizophrénie », l’« entre-deux », sont des clés d’interprétation anthropologique de portée très générale. En tout cas, je pourrais les proposer pour l’analyse d’autres sociétés, qu’il m’est arrivé de fréquenter de près.

Le point intéressant c’est que la jeunesse, et de la jeunesse il y en aura toujours, peut se permettre toutes les audaces, y compris de transcender une bonne fois pour toutes l’entre-deux. Car elle est une force d’aspiration, une force de désir, d’union et d’action, une force de changement, une force de renouvellement, une force on pourrait dire « printanière », mais qui est aussi brûlante, incandescente, comme les flammes de la passion.

De cette force, de cette transcendance, on peut tout attendre, y compris du nouveau, du réellement nouveau.

mardi 20 mai 2014

Les paradoxes du "dialogue interculturel"

On parle beaucoup de « dialogue interculturel » à notre époque de mondialisation matérialiste. Tout se passe, si l’on suit la logique de cette métaphore, comme si les « cultures » pouvaient prendre un micro et se mettre haranguer les « autres cultures » pour faire l’article, présenter leur unique vision du monde, attirer le chaland et vanter leurs spécificités, leurs idiosyncrasies et leurs particularismes. Et même leurs aptitudes toutes spéciales à accéder, le cas échéant, au « véritable » universalisme, quand elles auraient des raisons pour penser que ce thème peut favoriser les conversions.

Dans la pratique, comment se passe le dialogue interculturel ? On confie cela à des fondations grassement dotées par des fonds d’origines diverses, ou bien à des universitaires qui font dans le dialogue comme d’autres font dans les vermicelles (c’est ici une référence au père Goriot). L’universitaire qui « dialogue culturellement » prend alors une pose classique, qui se décompose en plusieurs moments. Il se doit d’incarner d’abord une sorte de conscience critique des limites de sa propre culture. Il doit montrer qu’elle est certes bien incapable de pénétrer toutes les subtilités des autres cultures. Il doit ensuite souligner que le plus important n’est pas là. Peu importe si une culture n’a pas les outils ni les structures pour comprendre « l’autre culture ». Ce qui importe c’est que la culture reconnaisse (honnêtement) son déficit de compréhension. Il n’est pas nécessaire non plus de relever de fastidieux catalogues de choses susceptibles d’une compréhension ou d’une incompréhension réciproques.

Non, ce qui importe c’est que la culture critique soit tout d’abord à même de reconnaitre ses déficiences à connaître le différent, l’autre, l’ailleurs, l’impensé ou même l’impensable. Ceci étant acquis la deuxième étape consiste alors à ériger en principe de supériorité l’aveu de cette déficience même. « Voyez comme nous sommes humbles » clament ces universitaire dialoguistes, « voyez comme nous sommes précautionneux de ne pas rejouer la carte (ô combien défraîchie, racornie, huileuse) d’un néo-post-colonialisme complètement déphasé ». Cette humilité est essentielle pour la troisième phase. Toutes les « différences », toutes les « altérités », sont en réalité assez « petites » (comme dans l’expression freudienne de « narcissisme des petites différences » ). Ce qui est grand, ce qui importe, c’est de reconnaître au-delà des petites différences l’existence de constantes anthropologiques. Et plus encore c’est de déterminer si telle ou telle culture est plus ou moins capable de reconnaître ces constantes, de les assimiler et d’en faire leur miel culturel.

Mais ces constantes existent-elles? C’est comme de demander si la constante de Planck est bien réelle, ou si la « constante de structure fine » est bien le « nombre magique » dont Richard Feynman estimait qu’il était « au-delà de la compréhension de l’homme ». Les expérimentateurs nous garantissent que ces constantes sont bien là, à l’œuvre dans l’univers, du moins dans celui auquel nous sommes confrontés. Mais il est vrai que le débat sur la nécessité absolue de ces constantes peut toujours être relancé, par exemple par des faits nouveaux. Pour le cas de l’existence de constantes anthropologiques, on est dans la même situation. On peut estimer que, selon toute probabilité, de telles constantes existent, jusqu’à ce que la prochaine atrocité (faite de main d’homme) dépassant toute compréhension nous prouve le contraire.

Mais nous n’en sommes pas là, pour le moment. On peut penser que le 20ème siècle est derrière nous, et que « plus jamais ça ». On peut penser aussi que des génocides terrifiants, à l’échelle planétaire, nous attendent dans quelques décennies ou quelques siècles. Qui sait ? Tout est toujours possible. Si tout est possible, il est aussi possible que la notion même de constante anthropologique (et ipso facto de toute possibilité de « dialogue interculturel ») soit une chimère. Mais si tout est possible, il est aussi possible que l’inexistence de toute constante anthropologique ne soit pas un destin fermé de l’humanité, et que de telles constantes (à supposer qu’il n’y en ait pas encore) puissent un jour advenir. Hier chimères, pures projections de l’esprit, elles pourraient demain s’incarner subrepticement dans l’inconscient mondial et même s’engrammer génétiquement, et pour toujours, dans l’ADN humain. Si tout est possible, alors tout est possible. Mais si tout n’est pas possible, alors c’est qu’il y a des constantes anthropologiques, au moins des constantes expliquant les résistances à l’émergence de tel ou tel possible.

Le thème du « dialogue interculturel », on le sait, a trouvé un certain écho médiatique et politique  après les attentats du 11 septembre 2001. Il s’est agi alors de comprendre si un clivage radical pouvait bien exister entre telle « culture » ou telle « civilisation » ou telle autre, ou bien si de tels clivages n’étaient eux-mêmes que des mirages ou des constructions idéologiques, instrumentalisées à telles fins politiques ou autres. Une abondante littérature s’est accumulée à ce sujet, et ce n’est pas fini. Mais qu'en ressort-il?

Je propose en réponse, et pour conclure provisoirement, que l’on réduise la grande variété des cultures et des civilisation à deux grandes classes : 1. la classe des cultures qui estiment qu’il y a deux grandes classes de cultures (ou de civilisations) et 2. la classe des cultures qui pensent le contraire.

Dans cette dichotomie pratique, les cultures de la classe n°1 seraient particulièrement propres à décréter la nécessité d’un "dialogue entre les cultures" mais fort peu équipées pour le réaliser effectivement, et les cultures de la classe n°2 seraient sans doute mieux capables de mettre un tel dialogue en acte, tout en étant fort peu conscientes de la nécessité d'en faire une urgence savamment mise en scène, et à proclamer urbi et orbi.

lundi 19 mai 2014

Propriété intellectuelle et évasion fiscale

Il y a un angle fort peu traité (publiquement) en matière de propriété intellectuelle, c’est celui de son rapport avec l’évasion et la fraude fiscales. Voici quelques faits éloquents à ce sujet. Selon l’OCDE plus de 60% du commerce international se fait entre des filiales d’un même groupe basées dans des pays différents. Il est donc extrêmement facile et tentant de manipuler les « prix de transferts » d’actifs vendus par des filiales de pays à fiscalité « normale » vers des filiales du même groupe enregistrées dans des pays à fiscalité très faible, voire inexistante. Les actifs ainsi cédés échappent du même coup à tout impôt.

Parmi les actifs utilisés à cette fin (l’évasion fiscale à grande échelle), ce sont les biens immatériels qui sont les plus faciles à manipuler, et notamment les brevets, les logiciels « propriétaires », et toutes les formes d’acquis immatériels pour lesquels n’existent aucun prix de marché — et pour cause: ils sont développés par les entreprises précisément pour servir de véhicule à la fraude et à l’évasion fiscales. Selon Le Monde daté du 28 janvier 2010, le Congrès des Etats-Unis a chiffré à 100 milliars de dollars annuels la perte fiscale due à l’évasion de ces « actifs » vers les paradis fiscaux, évasion dont une très grande part est liée à la manipulation des « prix de transferts ».

Cette « criminalité extraordinairement complexe à détecter et à poursuivre » (selon Mme Eva Joly, eurodéputée écologiste) ne cesse de prendre de l’ampleur. On estime ainsi qu’en France les grandes entreprises ne paient qu’environ 10% d’impôts sur leurs bénéfices, en moyenne, alors que les PME, qui ne bénéficient pas des mêmes relais paradisiaques, en paient 30%.

On voit donc à quel point la manipulation, l’évasion et la fraude sont généralisées, en toute impunité apparente, pour ceux qui savent exploiter à grande échelle les failles systémiques des Etats.

Il y aurait bien sûr des débuts de solutions, si la volonté politique était là. Par exemple, on pourrait durcir considérablement les règles de la vente d’actifs relevant de la « propriété immatérielle » entre filiales, sous quelque forme que ce soit.

Plus profondément, on pourrait s’attaquer au dossier encore plus stratégique de la définition même de la notion de « propriété intellectuelle », et de la perversion dont cette notion ne cesse de faire l’objet. Au moment où les parlementaires de divers pays, censés défendre « l’intérêt général », ne cessent d’octroyer, au dépens de ce qu’on pourrait appeler le « domaine public des informations et des savoirs », de nouveaux droits de propriété sur des entités qui semblaient hors d’atteinte de toute privatisation (comme les données brutes, les faits, les idées, les algorithmes, les méthodes de « business », etc.), il serait utile de poser la question de l’impact exact du renforcement actuel de la propriété intellectuelle sur l’évasion et la fraude fiscales.

De même que la criminalisation de la consommation d’alcool pendant la prohibition n’a fait que renforcer les maffias, de même l’extension continue de l’appropriation intellectuelle a comme effet collatéral de renforcer la fraude fiscale à l’échelle mondiale.

Le public, dont l’intérêt est bien mal défendu, se contente pour l’instant de rester sous-informé, manipulé et infantilisé.

Le Webcam-gate

Blake Robbins, un élève américain, vient de déclencher un véritable scandale, déjà nommé le « WebcamGate », en accusant les responsables de son école d’avoir activé à distance la webcam de son portable pour l’espionner dans sa chambre.

Blake Robbins, un élève de l’école Harriton, habitant à Penn Valley, près de Philadelphie, vient de déclencher un véritable scandale, déjà nommé le « WebcamGate », en accusant les responsables de son école d’avoir activé à distance la webcam de son portable pour l’espionner dans sa chambre.
Cette webcam est installée sur son MacBook, qui lui a été attribué par l’école ainsi qu’aux autres élèves.


Tout a commencé en novembre dernier, quand Blake Robbins, âgé de 16 ans,s’est vu reprocher par l’un des responsables de l’école, M. Lindy Matsko, de s’être livré à des « pratiques impropres » à son domicile. Pour étayer cette affirmation, M. Matsko aurait produit des photos prises à distance par l’intermédiaire de la webcam, et qui montrait le jeune Blake en train de manipuler deux « pilules », qui seraient en fait des substances illégales. La famille de Blake a affirmé que ce n’était que des bonbons.

L’affaire a pris un tour très sérieux, avec le dépôt d’une plainte des parents au nom de Blake et des 1800 autres élèves utilisant les mêmes ordinateurs portables dans ce district scolaire.


Le FBI a lancé une enquête. L’Electronic Frontier Foundation s’est aussi lancé dans la bataille, et a témoigné devant le Congrès pour que de nouvelles lois protégeant la vie privée soient adoptées contre la vidéo-surveillance cachée.

Espionner des jeunes élèves dans l’intimité de leurs chambres, par le biais de leurs webcams, offre un énorme potentiel aux gens malintentionnés… Je n’ai pas besoin de vous faire un dessin.

Que cette affaire ne soit qu’un cas exceptionnel, ou bien qu’elle révèle un phénomène plus ample, aujourd’hui rampant, mais en voie de généralisation, est une question qui vaut la peine qu’on s’y arrête.

Je pense que ce que révèle aujourd’hui le WebcamGate n’est qu’une amorce d’un mouvement global vers la transparence absolue des vies aux regards panoptiques, inquisiteurs des éducateurs, des policiers, des agents de toute obédience,… et aux actions variées des malfaisants de toutes sortes.

Rien de nos vies ne doit plus échapper au « système » panoptique


L’idée de transparence est très calviniste. Les êtres purs n’ont pas besoin de rideaux aux fenêtres. Mais aujourd’hui Calvin offrirait lui-même une certaine opacité par rapport aux normes contemporaines !

La tendance lourde (rendue évidente par l’alliance objective entre le « tout-sécuritaire » et les immenses profits techno-post-industriels de l’appropriation mercantile du domaine personnel) est que rien de nos vies ne doit plus échapper au « système » panoptique, pan-acoustique et pan-gnostique que nous renforçons volontairement année après année.

Généralisons. La société tout entière est en train de devenir l’otage d’une accumulation inouïe de données, et d’images personnelles, favorisée par des techniques d’intrusion de plus en plus violentes, systématiques et radicales, le tout étant favorisé par une sorte d’idéologie crypto-calviniste, selon laquelle seuls ceux qui ont quelque chose à se reprocher ou à cacher peuvent vouloir exiger des lois fortement répressives et dissuasives contre toute atteinte à la vie privée.


Les bonnes âmes, elles, n’ont pas besoin de telles lois. Elles préfèrent même collaborer au système de purification générale.

Cendres et gemmes

Google vient de créer un site qui pousse un peu plus loin que d’habitude, bien qu’encore fort modestement, le principe que les gardiens ont besoin d’être eux-mêmes « gardés », ou à tout le moins « regardés ».

En effet, sur http://www.google.com/governmentrequests/, on peut observer l’activité offensive des États et comparer le nombre et la nature de leurs requêtes interventionnistes vis-à-vis de Google et de ses utilisateurs.

Ces demandes des États concernent notamment l’interdiction de blogs, le bannissement de certains mots clés dans les recherches via Google, ou encore la suppression de l’accès à des vidéos présentées par YouTube.

Certains pays sont très actifs, et d’autres beaucoup moins. D’autres encore se sont totalement abstenus de la moindre intervention (ils ont peut-être d’autres façons de faire).

And the winner is… Brazil! Suivi de l’Allemagne, puis de l’Inde et des États-Unis. Ensuite viennent la Corée du Sud, le Royaume Uni et l’Italie.

L’outil est certes encore un peu sommaire, mais l’idée elle-même mérite qu’on s’y arrête. Elle montre fort bien comment la Toile et les applications qu’elle rend possibles, pourraient davantage être mises à contribution pour exposer les pratiques officielles ou officieuses, dévoiler les tendances à l’œuvre des politiques, et en finir avec un voile d’ignorance et d’hypocrisie.

Des progrès immenses restent certes à faire, mais enfin on peut rêver que la « chose publique » sera, par ce type de méthode, de plus en plus mise en évidence, et exposée en fait et en droit aux yeux du public mondial, pour sa considération et ses éventuelles réactions.

Dans un billet précédent (cf. Le WebCamGate), j’évoquais l’irrésistible marche de nos sociétés vers une « transparence » de plus en plus absolue, facilitée par la technologie, et implémentée de façon immanente dans les réseaux et les routeurs, appuyée par des « trap doors » de toutes sortes, et généralement par d’innombrables outils de dévastation de la vie privée (des WebCam piratables aux RFID).

Cette transparence totale, vers laquelle il semble que nous nous dirigions à marche forcée, s’accroît sans cesse tous les jours, sans réaction notable des foules, trop contentes de bénéficier de certains avantages secondaires pour se préoccuper de questions philosophiques telles que la question de l’identité, ou celle de la privatisation de l’intérêt public.

Mais il est piquant de voir à travers l’exemple dewww.google.com/governmentrequests, combien la « transparence » imposée au plus grand nombre pourrait en fait se retourner brutalement contre le « système », si l’on prend cette expression dans une acception extrêmement englobante, couvrant un consensus plus ou moins général, que l’on peut qualifier, pour simplifier, de « société de l’information ».

La dynamique qui s’est enclenchée avec la mondialisation en réseau, offre plusieurs logiques en compétition active pour prendre le dessus. Il y a la logique capitalistique, ou la sécuritaire par exemple, mais aussi la collaborative, l’ouverte et la libre. De l’écosystème complexe qui contient toutes ces tendances contradictoires, que sortira-t-il? Quelque chose d’aussi imprévisible, à mon avis, que le nuage de cendres volcaniques qui a paralysé le ciel européen ces derniers jours.

Ce qui fut le plus surprenant, en effet, ce n’est pas qu’un volcan ait pu se manifester à sa manière, mais c’est à quel point une société de plus en plus obsédée par la sécurité, et notamment dans le domaine du transport aérien, a pu montrer un tel état d’impréparation et même d’ignorance absolue.

Pour continuer la métaphore, la Toile est un volcan qui commence à peine à se réveiller. Nul ne sait si de ses cendres ou de ses laves futures, c’est la fin d’un monde qu’il faut attendre, comme jadis Pompéi succomba, ou bien au contraire de riches territoires à la terre grasse, noire et prolifique, et parsemées de diamants, d’améthystes et autres gemmes.

La clôture des idées

Privatiser des concepts aussi vastes que les hyperliens ou les fenêtres "pop-up" peut rapporter gros. Ils sont nombreux à avoir déposé ce genre de brevets-jackpots mais l'Electronic Frontier Foundation (EFF) entend bien changer la donne en les attaquant en justice.

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SCADA, salades et escalades

On se rappelle que le virus Stuxnet avait pris pour cible l’Iran, en s’attaquant aux infrastructures industrielles, et en paralysant des systèmes sensibles de contrôle et d’acquisition de données (Supervisory Control And Data Acquisition, ou SCADA). La cen­trale nucléaire de Bushehr, en Iran, en aurait été la principale victime ainsi que le centre de recherche Natanz.

Il est fort intéressant de relire les commentaires divergents et les diverses interprétations données à cette affaire. Les uns disent que c’est la première phase d’une cyber-guerre d’ampleur considérable qui vient d’être lancée par une ou plusieurs puissances, et que l’expertise développée pour l’élaboration des séries de virus qui s’abattent sur les systèmes iraniens ne peut être disponible que dans le cadre d’États armés pour ce faire. D’autres affirment qu’il ne s’agit que de ballons d’essais d’équipes d’ “universitaires” qui testeraient de nouvelles méthodes virales. Certains affirment qu’il ne s’agit en fait que d’une campagne d’intoxication, destiné à booster le marché de la sécurité. Au total, la presse abonde en informations fort parcellaires et en désinformations plus ou moins farfelues.

Parmi les plus savoureuses, citons celle rapportée par le New York Times, qui affirme (au premier degré, apparemment) que le virus contiendrait quelque part enfoui profondément dans son code le mot “myrtus”, ce qui serait une allusion fort subtile au nom d’Esther, héroïne biblique, jadis engagée dans une guerre contre l’empire perse. En effet le nom originel d’Esther serait en fait Hadassah, qui veut dire “myrte” en hébreu. Pour ceux que cela intéresse on peut lire l’argument développé par de fort compétentes autorités universitaires ici.

Le site ReadWriteWeb, généralement bien informé, relate l’attaque de Stuxnet mais conclut d’une bien étrange manière:

A l’heure où de nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer les failles de sécurité que pourrait faire apparaître la mise en place d’un système généralisée de surveillance de la population française, SCADA pourrait être une façon radicale d’éteindre la machine afin de faire réaliser pleinement au gouvernement qu’il n’en possède pas les clés.

Sic.

Les rédacteurs de ce site agitent ainsi la menace d’un déploiement ravageur de virus qui pourraient s’attaquer prochainement aux infrastructures françaises. Des hackers feraient ainsi part de leur opposition radicale à certaines évolutions récentes du droit français en matière de piratage par exemple. Ils “puniraient” le gouvernement par des actions de sabotage viral à grande échelle, dont les récentes attaques DDoS (Distributed Denial of Service) contre des sites comme celui d’Hadopi ne seraient qu’une modeste préfiguration.

La société civile en renfort?

Ici, deux remarques et une prédiction.

1. Le virus Stuxnet est très vraisemblablement le fait d’un ou plusieurs États. Ceux-ci sont facilement reconnaissables. Ils ont d’ailleurs annoncé haut et clair leur capacité offensive en matière de cyberguerre, et ont déployé une doctrine stratégique de prééminence absolue en matière de contrôle mondial du cyberespace. Dans cette hypothèse, Stuxnet n’aurait rien à voir avec des hackers, par exemple du genre anti-Hadopistes, et son degré de sophistication dépasserait de plusieurs ordres de grandeur le niveau de nuisance de groupes de tels hackers civils aussi doués soient-ils.

2. Une attaque virale anti-SCADA en France aurait un effet si puissant sur l’opinion et sur le gouvernement que des mesures d’une grande férocité seraient immédiatement prises contre l’Internet de papa, tel que nous l’avons connu jusqu’à présent, avec son côté parfois libertaire. Et il serait difficile d’objecter aux très vigoureux tours de vis de la part d’un gouvernement ainsi provoqué. Résultat des courses: une attaque anti-SCADA de grande ampleur aurait pour premier résultat de légitimer la prise totale de contrôle d’Internet par les sécuritaires (largement secondés par les “ayants-droits”, qui y verraient tout bénéfice).

La prédiction maintenant: une telle attaque (ou la simulation d’une telle attaque, à des fins de “provocation”) est en effet ce qui pourrait arriver dans un proche avenir, dans des pays comme la France. Loi du talion? Tests en vraie grandeur de nouvelles cyber-puissances? Je ne sais. Mais on peut prédire qu’Internet n’a plus que quelques années à vivre sa relative liberté apparente.

Il faudrait que la société “civile” commence dès maintenant à en tirer toutes les conséquences d’un tel scénario. Peut-elle encore changer la donne?

Bien sûr! Là où il y a une volonté, on trouve un chemin, pour reprendre la formule.

Au cas où cette prédiction se révèlerait fondée, ce que je ne souhaite vraiment pas, c’est bien le tissu social même des soi-disant “sociétés de la connaissance” qui en sera affecté de façon irrémédiable.

Quand les gouvernements se font prendre par derrière

Le gouvernement doit-il avoir la possibilité de se créer des “portes de derrière” (backdoors) pour espionner l’usage d’Internet par les citoyens ?

Cette question a été posée par le Center for Democracy and Technology, à la suite de la requête du FBI visant à obliger tous les fournisseurs de service Internet de créer des “backdoors”. Il s’agit de permettre au gouvernement américain de pénétrer les routeurs, les systèmes, et de donner accès à toutes les communications transitant par Internet.

De telles “portes de derrière” (qui existent sûrement déjà, d’ailleurs) sont une irrésistible invitation aux hackers, aux pirates et aux employés des centres de cyberguerre d’autres gouvernements (comme ceux qui ont conçu le virus Stuxnet).

Mieux vaut pénétrer que se laisser pénétrer

Plus on installe des voies de pénétration, plus ou moins secrètes et plus ou moins contrôlées, plus la sécurité de l’ensemble est réduite.

On peut d’ailleurs méditer ce qui risque d’advenir peu après. Imaginons que le gouvernement A décide d’obliger tous les fournisseurs de services, sur son territoire, à procéder à l’installation de ces “portes d’accès”. Les gouvernements B, C, D et E auront sans doute à cœur de faire de même. Etape suivante, les services de cyberguerre tenteront de pénétrer les voies de pénétration respectives des autres gouvernements. Il vaut mieux, tout au moins en matière de cyber-sécurité, pénétrer que de se laisser pénétrer.

Dans cette sympathique et mondialisée “backroom”, regorgeant de “backdoors”, nous n’aurons plus qu’à serrer les fesses, et compter les points.

L’arroseur arrosé

Le citoyen de base pourrait seulement en avoir assez et décider de se pourvoir d’outils de chiffrement. Il en existe de fort simples et très puissants, disponibles gratuitement, comme les logiciels tirés de PGP (Pretty Good Privacy). Pour le moment, utiliser de tels systèmes n’est pas recommandé aux vrais méchants: crypter ses communications aurait plutôt tendance à attirer l’attention des services.

En revanche si tout le monde se met à utiliser de façon routinière le chiffrement, alors les vrais méchants ne seront plus que des aiguilles dans l’énorme meule de foin mondiale.

Conclusion: tout durcissement des politiques “d’intérêt national”, visant à diminuer la protection de la vie privée des citoyens risque à terme de se retourner sévèrement contre l’intention initiale (avouée): assurer plus de sécurité.

A moins que l’intention (inavouée) réelle soit tout autre. Il pourrait s’agir tout simplement de donner enfin au Léviathan (proclamé par Hobbes) un pouvoir sans limites, non pas vraiment sur les vrais méchants, mais plutôt sur tout le monde

De la cyberguerre à la surveillance

Fin 2010, Richard A. Clarke, “tsar du contre-terrorisme” et conseiller à la Maison Blanche pour les trois derniers présidents, déclarait que le projet d’avion de combat F-35 Lightning II avait été l’objet de cyber-attaques. Le paragraphe le plus intéressant de son interview est le suivant:

Les Etats-Unis et plusieurs de ses alliés travaillent à la construction d’un nouvel avion de chasse de cinquième génération, le F-35 Lightning II, un bijou de technologie. Il y a de bonnes raisons de croire qu’un gouvernement étranger, probablement la Chine, a piraté les serveurs de l’entreprise qui le fabrique pour télécharger l’intégralité des plans. Ainsi, un ennemi potentiel connaît donc les forces et les faiblesses d’un appareil qui n’a pas encore volé.

Mais venons-en au chapitre le plus effrayant: s’ils se sont introduits dans le système, croyez-vous qu’ils ont seulement copié des informations? Ou pensez-vous qu’ils aient pu implémenter un virus dans le programme? Imaginez un futur dans lequel un F-35 américain est opérationnel au combat, dans lequel une autre nation met en service un chasseur beaucoup moins efficace, mais qui pourrait envoyer un signal révélant une faille dans le programme du F-35 et causant son crash. Les avions d’aujourd’hui, qu’il s’agisse du F-35 ou du Boeing 787, reposent sur l’informatique. L’appareil n’est qu’un gros ordinateur dont la plupart des actions sont commandées par l’électronique.

Ce qui est intéressant ici, c’est l’admission qu’il est possible pour des groupes de cyberguerre de s’insérer dans les projets militaires les plus secrets et les plus sensibles. L’une des raisons structurelles de cet état de fait tient entre autre en ce que les composants électroniques de toutes sortes de matériels sont développés dans une vingtaine de pays. Et les logiciels correspondants à ces composants sont développés par des programmeurs répartis dans le monde entier. A l’évidence, il est impossible d’assurer une sécurité numérique dans ce type d’environnement. Selon Clarke, “il est tellement facile d’intégrer une trappe dans 50 millions de lignes de code. Il est tellement facile d’avoir un élément microscopique sur une carte mère qui permette à quelqu’un de rentrer sans autorisation”.

Société du contrôle numérique

Partant de ce constat simple et de bon sens, je cherche seulement à en tirer quelques possibles implications, non pas seulement pour telle ou telle industrie sensible, mais surtout pour l’ensemble de la société. Ma prédiction est que les prolégomènes de la cyberguerre révèlent une extrême fragilité intrinsèque de l’ensemble de l’info-structure, fragilité dont Stuxnet ou l’attaque du début 2010 sur les comptes gmail de Google n’est qu’un simple avertissement.

Je prévois que la cyberguerre, qui a déjà commencé ses premières escarmouches sous des formes relativement modérées, ou bien alors visant des types d’adversaires très ciblés, va en fait essaimer sous des formes incontrôlables, avec sans doute deux conséquences principales:

- Un durcissement impitoyable des politiques de sécurisation de la Toile, par le biais législatif, technique et policier, affectant l’ensemble de la population (“transparence” accrue, info-totalitarisme).
- Une diffusion générale des techniques de cyberguerre dans de très nombreux pays, mais aussi dans les mafias et, sans doute, dans certaines entreprises très “motivées”.

Autrement dit, des lois comme Hadopi, Loppsi, ou des accords comme ACTA, ne sont que des préfigurations d’une société du contrôle numérique poussé jusqu’au moindre bit. Ces lois et accords sont d’ailleurs déjà complètement dépassés par la dangerosité intrinsèque des formes de cyberguerre qui se déploient sous nos yeux. Il faudra donc bientôt passer à des modèles législatifs beaucoup plus inquisiteurs, et beaucoup plus destructeurs des libertés. Officiellement, il s’agira de lutter contre le cyber-terrorisme, avec sans doute comme élément déclencheur un futur virus de type Stuxnet provoquant une catastrophe impactant l’opinion publique et la réduisant au silence des agneaux.

Face à un tel pronostic, que faire?

D’abord le travail de longue haleine: éducation approfondie de tous, sensibilisation permanente aux dangers non seulement personnels mais structurels de l’info-sphère. Ensuite, il faut renforcer le développement prioritaire du “libre et de l’ouvert”, avec auto-contrôle accru par les pairs. Adapter le droit de la propriété intellectuelle pour permettre l’examen par des autorités indépendantes (Une organisation mondiale du numérique?) des designs de tous les composants de la chaine numérique. Il faudra se résoudre à arbitrer entre la notion de secret industriel et celle de protection de la sécurité numérique globale.

Enfin, il y a le volet politique et démocratique. In fine, c’est là que réside le nœud du problème.
Il y a du pain sur la planche, et du bois à scier dans la grange.

vendredi 16 mai 2014

Vents et poussières

Il y a cette expression de William James qui me trotte par la tête: "poussières mentales". James l'emploie dans un contexte particulier que tous ses lecteurs connaissent, et que je ne reprendrai donc pas. Je me contenterai ici de simplement dériver librement à partir de ces deux mots accolés. D'abord, ils semblent fort opposés. La poussière, image du rien, du dérisoire, du néant ou de la mort, et le mental, sommet de la création, lieu d'émergence, de vie et de transformation. Ensuite, la poussière est infime, l'esprit se veut vaste. La poussière est, comme l'atome, quelque chose d'insécable. Comme l'homme (homo), la poussière vient de la terre (humus) et, à ce titre, est essentiellement humble (humilis).

Quand l'homme biblique, au désespoir, se couvre la tête de poussière, il nous rappelle notre destin nécessaire. Il associe métonymiquement, par le biais du cheveu, la poussière extérieure et le mental interne.

Mais il est une autre dimension encore. Les idées sont peut-être au fond, non pas des formes, comme aimait à le penser Platon, ni des mouvements, mais des tourbillons, des nuages de poussières nano-scopiques. Chaque neurone est un petit soleil empoussiéré, que parfois les vents de l'esprit balayent.

Graine

Dans cette image schématique d'une graine d'angiosperme cotylédoné, l'embryon (d) ressemble à un ange dont les ailes tournées vers le haut seraient le cotylédon (c):

Bien entendu, on peut avoir d'autres métaphores en tête. Mais j'aime bien ce rapport de la graine à l'ange. L'un est presque l'anagramme de l'autre aux lettres r et i près. Quant à la montée et à la croissance, ils s'équivalent peut-être dans leurs domaines propres, qui sait. Continuons la métaphore. Le tégument (a) semble une enveloppe bien close, une sorte de ciel petit, enroulé sur lui-même, comme un sac ou une cosse. L'ange ici n'a que deux ailes, alors que la littérature spécialisée rapporte des cas d'anges à trois paires d'ailes, ce qui en fait six. Nous ne sommes pas dans cette configuration. Sans doute le cotylédon n'a pas de nature chérubinique.

Il me paraît propre aux rêves, surtout en plein mois de mai, de penser à toutes ces graines, surtout les angiospermes, comme à des anges serrés dans leurs téguments, méditant dans l'ombre leur envol proche.

mardi 6 mai 2014

Récits

Lyotard, il y a plus de 40 ans, glosait déjà sur la fin des « grands récits ». C’était cela, selon lui, la postmodernité.  En un sens il avait vu juste. La chute du Mur puis la fin de l’illusion libérale lui ont donné, somme toute, raison. Le 21ème siècle ne sait plus très bien à quel saint se vouer. La crise, les limites planétaires, les régressions de toutes sortes, obligent à inventer la possibilité même d’un autre discours. Le fait que l’on n’en dispose pas encore n’implique pas pour autant qu’il soit inarticulable.

Mais en attendant, qu’est-ce qu’on pourrait bien se raconter ? Je crois qu’il y a une piste intéressante dans l’immensité des micro-récits et même l’infinité des nano-récits. Récits de l’infime et de l’informe, narrations virales, histoires qui ont l’épaisseur d’un cheveu (d’ange), détails immensément oubliables, mais qui portent l’avenir, le grand avenir, comme on porte un nourrisson endormi. Ces récits non notés, non notables, ces fragments dérisoires, mais qui fondent tous les possibles, on s’en contentera en attendant mieux. Nous n’avons pas accès aux médias, chiens de garde de l’ordre menacé, menaçant. Nous sommes des poètes perdus dans la foule, galets parmi ces sables, et nous nous remémorons la mer façonnante, aux  vagues par milliards d'années. Chaque embrun, chaque coquille raconte le vent et le temps.

Bien entendu, je ne parle que par métaphores. Voilà à quoi j’en suis réduit. Prison luxueuse des mots pliés. En attendant mieux, beaucoup mieux.

lundi 5 mai 2014

Vāyu

Rig Veda Book 1

HYMN II. Vāyu.

1 BEAUTIFUL Vāyu, come, for thee these Soma drops have been prepared:
Drink of them, hearken to our call.
2 Knowing the days, with Soma juice poured forth, the singers glorify
Thee, Vāyu, with their hymns of praise.
3 Vāyu, thy penetrating stream goes forth unto the worshipper,
Far-spreading for the Soma draught.
4 These, Indra-Vāyu, have been shed; come for our offered dainties’ sake:
The drops are yearning for you both.
5 Well do ye mark libations, ye Vāyu and Indra, rich in spoil!
So come ye swiftly hitherward.
6 Vāyu and Indra, come to what the Soma-presser hath prepared:
Soon, Heroes, thus I make my prayer.
7 Mitra, of holy strength, I call, and foe-destroying Varuṇa,
Who make the oil-fed rite complete.
8 Mitra and Varuṇa, through Law, lovers and cherishers of Law,
Have ye obtained your might power
9 Our Sages, Mitra-Varuṇa, wide dominion, strong by birth,
Vouchsafe us strength that worketh well.

Rig Veda Book 1 Hymn 2

वायवा याहि दर्शतेमे सोमा अरंक्र्ताः
तेषां पाहि शरुधी हवम ||
वाय उक्थेभिर्जरन्ते तवामछा जरितारः |
सुतसोमा अहर्विदः ||
वायो तव परप्र्ञ्चती धेना जिगाति दाशुषे |
उरूची सोमपीतये ||
इन्द्रवायू इमे सुता उप परयोभिरा गतम |
इन्दवो वामुशन्ति हि ||
वायविन्द्रश्च चेतथः सुतानां वाजिनीवसू |
तावा यातमुप दरवत ||
वायविन्द्रश्च सुन्वत आ यातमुप निष्क्र्तम |
मक्ष्वित्था धिया नरा ||
मित्रं हुवे पूतदक्षं वरुणं च रिशादसम |
धियं घर्ताचीं साधन्ता ||
रतेन मित्रावरुणाव रताव्र्धाव रतस्प्र्शा |
करतुं बर्हन्तमाशाथे ||
कवी नो मित्रावरुणा तुविजाता उरुक्षया |
दक्षं दधाते अपसम ||

vāyavā yāhi darśateme somā araṃkṛtāḥ |
teṣāṃ pāhi śrudhī havam ||
vāya ukthebhirjarante tvāmachā jaritāraḥ |
sutasomā aharvidaḥ ||
vāyo tava prapṛñcatī dhenā jighāti dāśuṣe |
urūcī somapītaye ||
indravāyū ime sutā upa prayobhirā ghatam |
indavo vāmuśanti hi ||
vāyavindraśca cetathaḥ sutānāṃ vājinīvasū |
tāvā yātamupa dravat ||
vāyavindraśca sunvata ā yātamupa niṣkṛtam |
makṣvitthā dhiyā narā ||
mitraṃ huve pūtadakṣaṃ varuṇaṃ ca riśādasam |
dhiyaṃ ghṛtācīṃ sādhantā ||
ṛtena mitrāvaruṇāv ṛtāvṛdhāv ṛtaspṛśā |
kratuṃ bṛhantamāśāthe ||
kavī no mitrāvaruṇā tuvijātā urukṣayā |
dakṣaṃ dadhāte apasam ||

jeudi 10 avril 2014

Mers et forêts

On compare souvent le cyberespace à un océan. On parle de « surfer » sur des « mers » d’information, et sur des « vagues » incessantes de nouvelles technologies…

Pourquoi cette omniprésence de la mer, et cette relative absence de la forêt dans les métaphores de la société de l’information ?

Sans doute cela vient-il du rôle historique joué par les océans : ils séparent les continents mais les relient aussi. Dans l’imaginaire collectif, la forêt reste un lieu sombre et profond, peu propice aux échanges entre les hommes.

Il est à noter que, mer ou forêt, la simulation virtuelle de la nature, de ses formes, de ses volumes, de ses lieux, reste une pierre d’achoppement pour les techniques de l’image de synthèse. Certes on obtient de beaux effets de simulation, mais sont-ils satisfaisants ?

Je ne sais si un arbre virtuel pourrait tenir son rang, face à l’arbre chanté par Rainer Maria Rilke dans ses Poèmes français :

 

Arbre qui peut-être

pense au-dedans

Arbre qui se domine

se donnant lentement

la forme qui élimine

les hasards du vent.

 

L’arbre unit la terre au ciel, il relie ses racines avides aux généreux nuages.

L’arbre est à la fois dedans et dehors. Cela suffit à le rendre difficilement représentable virtuellement, dans sa profondeur et son déploiement. Mais l’arbre n’est pas absolument irreprésentable. L’arbre n’est pas le défi ultime du virtuel. Le défi ultime, c’est plutôt la forêt vivante, dans toutes ses dimensions, comme métaphore de la richesse bariolée des sociétés. Notre planète tout entière a besoin de ses forêts, poumons de lumière, tamis lucides. Elle en a plus besoin encore comme de territoires pour le rêve. Il ne faut pas réduire les arbres à des équations chimiques et les forêts à des comptes d’exploitation. Quelle courte vue que de se contenter de rationaliser la vivante nature! Nous avons besoin de libres mers et de murmurantes forêts. Il faut les protéger de nos mortifères métaphores, si pauvres, clichés bus comme lie.

La trop bavarde « Société mondiale de l’Information » veut nous imposer des modèles mentaux et instrumentaux répétitifs et standardisés.

Ne nous laissons pas faire. Prenons le temps de prendre la mer, ou essayons d’errer en forêt. Contrairement aux apparences, ni la vague ni la feuille ne se répètent jamais. De la bruyante canopée aux silencieux enlacements des rhizomes invisibles, d’autres métaphores, moins bleues, mais plus vertes, nous invitent à changer sans cesse de regard sur ces mondes que nous habitons sans les voir.

Mer, Forêt et Société de l’Information

 

mercredi 9 avril 2014

Un savoir sans savoir

mardi 18 mars 2014

Le Virtuel et la Grâce

Nous sommes dans un monde idolâtre. La pesanteur de l’idolâtrie moderne nous paralyse, nous réduit. Il est temps de se lever, de marcher, de courir, et de “dépasser les idoles”, comme jadis Ehud.
L’image est l’archétype de l’objet idolâtre. Les empires ont toujours aimé les images, les idoles. Hier c’était César sur la “face” des monnaies. Aujourd’hui CNN. Les images reposent le peuple. Elles se donnent à voir si aisément. Elles sont si évidentes, si visiblement faites pour être vues. Le peuple aime les évidences. Et le pouvoir aime ce que le peuple aime aimer.

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CyberTerre et Noosphère

Texte initialement publié en avril 1996


L'intelligibilité va avec l'immatérialité.
Thomas d'Aquin

Il faut se rendre à l'évidence: nous vivons un véritable Cyber-Bang, aux conséquences imprévisibles. L'économie du virtuel commence à façonner en profondeur une nouvelle société, en accélérant la dématérialisation des flux, en augmentant les court-circuits informationnels, en restucturant les marchés du traitement de l'information, en généralisant la "désintermédiation", mais aussi en provoquant de nouvelles inégalités culturelles entre "info-riches" et "info-pauvres".

Tous les ingrédients d'une révolution radicale sont désormais réunis: la communication instantanée et ubiquitaire d'informations à haute valeur ajoutée, la réplicabilité infinie des images et des sons pour un coût de plus en plus bas, des interfaces de cyber-navigation de plus en plus souples et inventives, alliant la réalité virtuelle, les imageries 3D interactives et les réseaux, des terminaux de plus en plus puissants et "intelligents", à prix cassés. Cette révolution technique annonce aussi un bouleversement économique et social sans précédent, parce que planétaire et synchrone. Les États-nations habitués à gérer un territoire "réel", n'ont pas encore su s'adapter au cyberespace. La radicalisation du télétravail, la généralisation de cyber-entreprises, délocalisées, virtualisées, vont constituer un choc frontal pour les visions classiques du monde, habituées à la centralité, la territorialité, la matérialité.

A. Le danger principal de l'hybridation croissante entre réel et virtuel est sans doute celui de la confusion. La confusion touche au langage, à la raison, aux valeurs, aux fins.
B. En analysant la confusion des images, nous pouvons mieux comprendre la confusion de la raison qui s'appuie sur elles.
C. Mais l'hybridation est aussi source de fusions heureuses. En témoignent les recherches interdisciplinaires alliant l'art et la science.
D.

La CyberTerre permet l'incarnation concrète d'une "noosphère", à deux conditions: moins de confusions et plus de fusions.


A. Confusions

1. Confusion des métaphores et des modèles

"Un mot est encore l'homme, deux mots sont déjà l'abîme" - dit Roberto Juarroz. Nos langages et nos systèmes de représentation sont manifestement imparfaits, c'est une affaire entendue. Cependant comme ce sont nos seuls instruments d'intelligibilité, il faut s'efforcer d'en tirer le meilleur parti, suivant leurs atouts et leurs faiblesses. De ce point de vue, le langage naturel et les mathématiques occupent deux positions extrêmes, assez complémentaires, dans l'art de la représentation. Le but fondamental d'un système de représentation ne doit pas être de "reproduire" le réel, ce qui serait assez vain, mais doit plutôt nous permettre de "trouver du nouveau". Il doit favoriser notre compréhension de certains aspects de la réalité, afin de permettre de nouvelles actions, ou de nouvelles pensées. Pour tenter de faire apparaître du neuf, pour inscrire de l'inattendu dans la mécanique de la langue, le langage naturel use et abuse des métaphores et autres tropes. Dans les mathématiques, il n'y a pas à proprement parler de métaphores, mais les "modèles" jouent un rôle similaire. L'écriture d'un modèle a une fonction heuristique, il s'agit de suggérer des similarités, d'effectuer des glissements, des déplacements, pour faire apparaître de nouvelles "formes", de nouveaux "sens", de nouvelles interprétations.

Il y a cependant une différence radicale entre le langage naturel et la formalisation mathématique: les mathématiques favorisent l'induction et la généralisation. Ainsi le raisonnement par récurrence. De plus les mathématiques se prêtent à la simulation et aux calculs symboliques. Le langage naturel possède une puissance moins formelle, plus obscure, il dit aussi par ce qu'il ne dit pas, il laisse entendre par le non-dit: il laisse du sens s'infiltrer dans les abîmes que tracent les mots entre eux. Sa force vient de son opacité latente, qu'il nous faut bien habiter, et que nous éclairons dès lors de nos propres lumières. Il est clair cependant que les langages naturels et les langages formels ne sont pas des "langages" dans la même acception du terme. La pensée claire et la pensée obscure n'usent pas des mêmes armes et n'ont pas les mêmes visées.

Dès lors, le fait de ne voir en eux que des "systèmes de représentation", donnant par là l'impression de permettre des traductions, des passages, des glissements des uns aux autres, paraît dangereux. Il s'agirait là d'une pseudo-interdisciplinarité, basée sur un consensus de pacotille et génératrice de confusions d'autant plus redoutables qu'elles seraient logées au coeur du langage même. Il faut apprendre à distinguer les métaphores et les modèles. Il faut hiérarchiser et ordonner les clartés et les obscurités des uns et des autres, sans les mélanger. Parce qu'elles appartiennent à deux ordres différents de la raison.

Il y a la raison qui se porte sur les essences en tant qu'elles sont connues, clarifiées, et la raison qui se porte sur les essences en tant qu'elles sont cachées, obscures.

La première va du visible au visible, la seconde va du visible à l'invisible. Celle-ci ressemble à la sagesse philosophique qui cherche une connaissance par les causes premières, celle-là ressemble à la science qui connaît seulement par les causes secondes. C'est pourquoi c'est à la philosophie d'assigner l'ordre qui règne entre les sciences, puisqu'elle est en mesure de se donner sa propre mesure - ce que ne peut pas la pensée claire.


2. Confusion de la raison claire et de la pensée obscure

"L'homme qui songe est un dieu, celui qui pense, un mendiant" - disait Hölderlin. La pensée claire ne peut se donner les mêmes ambitions que la pensée obscure, quand les concepts restent cloués au sol, les songes peuvent voler infiniment. Il est important de ne pas mélanger ces deux manières de penser, parce qu'elles correspondent à deux manières d'être, deux façons radicales de penser et d'être homme. Pour résumer, l'homme-machine et l'homme-dieu. Pythagore pensait que les nombres forment l'étoffe du monde et que l'âme est un nombre qui se meut. Cette intuition première est loin d'avoir été démodée par la science contemporaine. Les quarks, ces constituants ultimes de la matière, ne sont-ils pas avant tout des êtres mathématiques ? La visée pythagoricienne comme le projet contemporain des sciences physiques reposent sur une certaine forme de raison, et donc sur une certaine manière d'envisager l'homme. Il s'agit d'une raison raisonnable, ayant foi en l'intelligibilité des choses, en la cohérence de la raison avec elle-même et avec l'essence profonde de l'homme. Si tout est "numérique" l'homme peut être assimilé à une machine, comme le pensait d'ailleurs Descartes. Julien Offroy de La Mettrie, dans L'Homme-machine (1747), affirme que le corps humain est une "horloge" et que les hommes ne sont que des "machines perpendiculairement rampantes". Plus proche de nous, Bergson s'écrie pendant une conférence à Birmingham en 1911: "Je vous défie de prouver, par expérience ou par raisonnement, que moi qui vous parle en ce moment je sois un être conscient. Je pourrais être un automate ingénieusement construit par la nature, allant, venant, discourant; les paroles mêmes par lesquelles je me déclare conscient pourraient être prononcées inconsciemment". C'était le test de Türing avant la lettre. Les automates sont parmi nous, et même en nous. Bergson souligne quand même qu'on ne pourra pas aller jusqu'à recréer "l'élan vital" de l'évolution. On peut imiter la vie, mais pas "le mouvement même de la vie".

Plus proches encore, Michaux montre dans ses études sur les effets de la mescaline que dans l'âme il y a "une machine qui sommeille", qui travaille "par répétition et symétrie", et réciproquement André Breton trouve dans le machinal "absolu" l'âme d'un art surréel.

Cette raison claire, cette raison des nombres et des machines est une raison incapable de saisir la nature obscure de l'âme et de l'homme. Elle prépare seulement le triomphe de l'abstrait sur la forme concrète de l'être, et la victoire du pur mental sur le sentiment. Elle annonce le danger de la pensée claire nous aveuglant par de fausses lumières et prétendant illuminer les gouffres de la pensée obscure. Heidegger pensait que "le succès des machines électroniques à penser et à calculer" allait conduire à "la fin de la pensée méditative". Nous ne partageons pas cette crainte. Il reste à la conscience qui médite la tâche de méditer sur la conscience qui calcule. Certes la pensée calculante a la puissance de la raison, amplifiée par les machines. Mais cette puissance n'a pas de but, n'a pas de fin, comme on a vu. Elle est donc livrée à elle-même, ou alors offerte au sage qui voudra l'ordonner à ses propres fins. La pensée obscure doit planer au-dessus des nombres, comme un vent de Dieu au-dessus des eaux.


3. Confusion des fins et des moyens

La confusion n'est pas seulement dans le langage ou la raison, elle est aussi dans les fins. Nous vivons dans une civilisation caractérisée par le renversement des fins et des moyens. Pour Simone Weil, c'était là la "folie fondamentale qui rend compte de tout ce qu'il y d'insensé et de sanglant" dans l'histoire. Ce renversement vient selon elle de la recherche continue du pouvoir, qui est essentiellement impuissante à se saisir de son objet, et qui se condamne à se prendre elle-même pour seule fin. Ce renversement est aussi causé par la chosification croissante que les systèmes de représentation nous imposent. La cohésion de la science est assurée par des signes, des expressions toutes faites qu'on utilise au delà de leur domaine de validité initial justement parce que les calculs symboliques proposent "naturellement" des généralisations qui semblent évidentes a priori. Dans le domaine du travail et de la production, ce sont les infrastructures et les machines qui prennent ce role de ciment "naturel". Dans le domaine économique, la chose qui règle l'échange, le rapport entre production et consommation, c'est la monnaie. Les modèles mathématiques, les calculs algébriques, les signes symboliques, les machines et la monnaie imitent à la perfection le rôle de régulateur qu'ils jouent de plus en plus systématiquement sans contrôle - parce que les hommes y ont renoncé à réguler leur propre régulation, par paresse ou parce que la tâche est surhumaine. Tous ces ersatz de pensée sont aveugles à la réalité qu'ils sont censés représenter. Bien sûr, ils font illusion. Ils peuvent nous faire croire à leur caractère heuristique ou régulatoire. Le simple jeu des calculs symboliques est souvent parvenu à faire apparaître, dans les mathématiques par exemple, des notions nouvelles, à ceci près que ces notions n'ont pas d'autre substance que celle d'être des rapports de signes, des abstractions en relation avec d'autres abstractions, mais sans véritable contenu humain. Dans le domaine économique, la "valeur" de la monnaie semble exprimer la sagesse omnisciente du "marché" et paraît posséder une vertu régulatoire. Mais une étude plus attentive montre que l'inventivité ou la capacité régulatoire des signes restent limitées. En se soumettant à leur logique immanente, l'homme renonce sûrement à sa royauté naturelle, et en acceptant leur férule, il ne gagne même pas nécessairement le confort repus qu'il semblait espérer de son obédience servile à cette tyrannie sans visage.

Ce renversement des fins et des moyens s'étend à presque tout. Les savants ne mettent pas la science au service d'une pensée souveraine, ils s'enrôlent dans l'armée anonyme des serviteurs et des adorateurs de la science constituée. L'industrie ne se met pas au service des véritables besoins des hommes, ce sont les hommes qui doivent se mettre au service de la logique industrielle de leur époque. L'argent n'est plus depuis longtemps un procédé commode pour échanger des produits ou des services, ce sont les produits et les services qui servent à faire circuler l'argent, selon des modalités de plus en plus spéculatives, dématérialisées, désincarnées, virtualisées... Les signes et les mots, les modèles et les métaphores, l'argent et les instruments financiers font désormais fonction de "réalités" qui semblent plus "réelles" que les choses réelles qu'elles sont censées symboliser. Ces purs signes forment en effet la matière des rapports sociaux, qui se structurent par le moyen de ces fictions irréfutables. Les signes ne sont certes pas toujours seulement des simulacres, mais ils ne resteront jamais que des moyens. Le problème, c'est qu'ils sont devenus des fins, et que ce sont les hommes qui sont devenus des moyens.


4. Confusion des "valeurs": le réel et le virtuel

Le succès actuel du paradigme du "virtuel" possède, entre autres, une cause d'ordre psychologique. Le monde, ayant perdu toute notion claire du "réel", trouve une sorte de réponse provisoire à l'angoisse qui en découle en invoquant un "virtuel" qui en tient lieu. Le "virtuel" paraît comme une sorte d'alibi du réel, il semble contenir la somme inexpliquée des mystères du monde. Le "virtuel" est une métaphore ample et pratique qui résume d'un mot tout ce que nous ne "réalisons" pas clairement au sujet de la réalité. Le "virtuel" introduit dans le quotidien une distance quasi philosophique vis-à-vis du réel. Il nous oblige à considérer les "réalités" que l'on nous donne à voir avec de plus en plus d'esprit critique. La "réalité virtuelle" et plus encore la "réalité augmentée" viennent ainsi à point nommé pour nous donner à expérimenter des "réalités intermédiaires" faites de bric et de broc, c'est-à-dire de modèles mathématiques et de sensations physiques, de concepts abstraits et de perceptions concrètes. Ces réalités d'un nouveau genre nous rappellent évidemment les intuitions platoniciennes et les "metaxu", ces "êtres intermédiaires" qui permettaient jadis de relier la matière et la forme, le savoir et l'ignorance, la beauté et la laideur, les dieux et les hommes. Pour Platon, les intermédiaires permettent de relier ce qu'il serait inconcevable de lier sans eux. Les intermédiaires sont les anges, les quarks et les gluons qui font tenir le monde ensemble, et à défaut, ils comblent au moins les béances profondes que notre langage incise dans la chair du monde.

Nous parlions plus haut du "renversement" entre les fins et les moyens. Il y a aussi un renversement du réel et du virtuel. On sait que l'origine étymologique du "virtuel" c'est le latin "virtus", vertu, courage, âme, mot qui vient lui-même de "vir", l'homme. Chez les Latins, l'homme et la vertu ont partie liée. Ce qui est proprement l'essence d'un homme c'est sa "vertu", et la "vertu" est proprement humaine. Dans cette perspective, l'homme apparaît comme un être "virtuel" dans un monde qui ne serait que "réel", c'est-à-dire sans vertu. Le virtuel des Latins est la véritable réalité de l'homme. De nos jours, évidemment, le virtuel semble ontologiquement inférieur au réel. Un premier renversement s'est effectué, ressemblant à celui affectant le mot "automate" qui chez Platon ne pouvait s'appliquer qu'à l'âme et qui aujourd'hui s'est immensément dévalué en son exact contraire. Ces renversements à 180° du sens des mots sont fascinants. Ce sont les symptômes du renversement des fins et des moyens que nous évoquions. Mais nous sommes aujourd'hui les témoins d'un autre renversement. Le virtuel se met à devenir "plus réel que le réel". Il permet en effet d'agir sur le réel de plus en plus "efficacement", et de mieux le comprendre. La mise en place de ce nouveau renversement est progressive. Elle prend d'abord l'économie à revers. Les "manipulateurs de symbole" deviennent les opérateurs de référence d'une économie en voie de dématérialisation, de déterritorialisation. Les bulles spéculatives, financières ou foncières attestent du renversement des "valeurs". Notre thèse est que cette "virtualisation" de l'économie va aussi se traduire par une virtualisation croissante de l'image que l'homme se fait de lui-même, puisqu'il sera de plus en plus saisi dans sa vie quotidienne par le jeu "virtuel" des forces abstraites d'un marché laissé à lui-même. Paradoxalement cette virtualisation va sans doute l'obliger à se définir autrement que par des réalités ou des "avoirs" matériels, de moins en moins pertinents. La virtualisation pourrait être une voie de remise en question profonde. La "vertu" romaine pourrait bien revenir d'actualité dans la Babylone explosive du virtuel généralisé. Cela sera d'autant plus nécessaire que la confusion entre les diverses notions de la "valeur" risque d'augmenter avec la généralisation des croisements entre le réel et le virtuel.

La "valeur" des choses non marchandes n'est pas reconnue de la même manière que la valeur des choses marchandes. On vend un livre le prix qu'il coûte à fabriquer et à distribuer, et non pas pour la "valeur" des idées qu'il contient. Cette contradiction est générale: c'est pourquoi notre système est devenu shizophrène. Le décalage entre valeur "réelle" et valeur "marchande" ne cesse d'augmenter, parce que seules les choses dont la "valeur" est quantifiable sont admises par le "marché". Autrement dit, seule la partie quantifiable est évaluée par le marché, mais celui-ci tire cependant beaucoup de profit de la partie non quantifiable des choses, qui en fait la véritable "valeur". Les choses de l'ère du virtuel, de plus en plus, se vendent pour ce qu'elles valent culturellement, symboliquement. Or cette valeur immatérielle (celle des idées, des inventions, du style) est pratiquement impossible à saisir effectivement. On ne peut en saisir que l'ombre incarnée: celle que laissent les "objets" industriels, les "images de marque", les "réputations établies". La logique du marché l'emporte, mais sur un malentendu fondamental: les marchands croient nous vendre des "objets", mais nous n'achetons plus que du "sens". De plus, la logique de la dématérialisation continue de progresser. Comment l'ordre marchand pourra-t-il longtemps continuer de vivre sur l'exploitation de produits matériels dont la réelle valeur, immatérielle, pourra désormais s'incarner de plus en plus librement, sans contrainte de temps, d'espace, de supports? Une première digue consiste à renforcer le droit d'auteur, le droit de la propriété intellectuelle, parfois au-delà du ridicule (bataille du "look and feel", dépôt de brevet sur "les dispositifs d'interaction"...). Mais cette digue est fragile. La lame de fond de la virtualisation va emporter toute notre société "matérialiste" sur son passage désintégrateur...


B. La confusion des images:
vision et intelligibilité

Les confusions que l'esprit entretient en lui-même et sur lui-même trouvent une illustration exemplaire dans le cas des "images" qu'il se plaît à utiliser. Comme il y a une certaine analogie entre "voir" et "comprendre", en analysant la manière dont nous "voyons" les images, nous pouvons espérer mieux "comprendre" comment nous pensons. La pensée est faite de vie et d'erreurs, d'oubli et d'opacité.

L'image incarne et illustre les confusions que nous avons rencontrées, dans le domaine du langage et des modèles, comme dans celui des fins et des valeurs. Ainsi, l'image et le langage, jadis séparés, se rejoignent désormais objectivement, confusément. L'image et le "modèle", jadis catégories duales, s'analysent désormais plutôt comme des instantiations d'un "paradigme" commun, latent, dont elles sont les instants de visibilité ou d'intelligibilité, les confondant d'ailleurs. De même, l'image et le "lieu", l'image et la "présence", jadis opposables terme à terme, se mettent à fusionner et à s'hybrider de manière inattendue. Pour ne pas tourner à notre confusion, cette fusion progressive de l'image avec ses concepts duels doit s'analyser toujours plus finement. Car si la transdiciplinarité peut s'entendre comme une nécessité vivante, les obstacles concrets sont nombreux. Le cas de l'image est un cas d'école. En échappant à la confusion où les images pourraient nous plonger aisément, en effectuant une ascèse de l'image, ce que Maître Eckhart appelait en son temps une "désimagination" (Entbildung), nous préparons en fait à mieux désimaginer la réalité elle-même. L'exercice de critique de l'image et de ses virtualités sert d'école irremplaçable à ce que les phénoménologues appelaient la "suspension" de notre croyance au monde, la mise entre parenthèses dont parle Husserl, bref l'époché.

De tout temps, la distance entre ce qui est visible et ce qui reste au-delà du visible, dans le domaine purement intelligible, cette distance a semblé impossible à combler. Mais aujourd'hui, dans le cas des images virtuelles, le visible et l'intelligible semblent se confondre toujours davantage. C'est cela dont le paradigme du virtuel tente de rendre compte.

La révolution des images virtuelles s'appuie sur plusieurs étapes technologiques majeures :
- L'apparition des techniques de synthèse et de traitement numérique de l'image.


- La possibilité d'interagir en temps réel avec l'image.
- Le sentiment d'immersion "dans" l'image .
- Le développement des techniques dites de "téléprésence" et de "télévirtualité".

Il s'agit d'une révolution radicale du statut de l'image dans notre civilisation. Il faut la comparer à d'autres révolutions fondamentales de nos techniques de représentation, comme l'apparition de l'écriture alphabétique, l'invention de l'imprimerie ou la naissance de la photographie. On peut saisir cette coupure profonde en analysant le destin de catégories mentales couramment utilisées à propos des images, catégories recouvrant des oppositions dont les bases deviennent aujourd'hui caduques. Ainsi les rapports classiques entre l'image et le langage, l'image et son modèle, l'image et le lieu et l'image et la présence évoluent d'une manière fondamentale. Entre les pôles de ces couples de concepts se nouent des noeuds neufs.


1. Image et langage

Classiquement, le monde des images et celui du langage (le visible et le lisible) restaient aussi étanches l'un à l'autre que le nombre et la lettre ou que la lumière et la parole, que l'idole et le Livre.

Le logos on le commente, l'idole on la manipule.

Les mots pouvaient tout au plus accompagner les images ou venir s'inscrire en elles, les images pouvaient illustrer les mots, mais il n'y avait pas de liaisons opératoires, directes entre ces deux univers de représentation. En revanche, avec la synthèse d'image, des formes langagières abstraites, des arrangements symboliques peuvent produire directement des images. Les images jadis intrinsèquement liées aux rayonnements visibles produits par le monde réel et à l'interaction de ces rayonnements photoniques avec des surfaces photosensibles peuvent désormais être produites in concreto par des manipulations in abstracto. Des représentations mathématiques peuvent directement produire du visible. Les conséquences de ce lien direct entre représentation langagière, formelle, et visualisation sensible sont considérables. L'image s'affranchit de la matérialité du monde (les pigments de la peinture, la gélatine photochimique, l'effet photo-électronique) et se constitue essentiellement comme pure abstraction. L'image surtout peut se manipuler comme on manipule des formes langagières, sans avoir à subir les lois de la matière ou de la lumière. Que l'image s'affranchisse de son lien de filiation avec la nécessaire lumière, n'est pas, on s'en doute, une mince conquête. A notre sens, cela signe l'apparition d'une nouvelle ère scripturale.


2. Image et modèle

Un second départ d'avec la position classique des images est l'abolition effective de la différence essentielle de nature entre le monde des images et le monde des modèles dont elles sont tirées. Pour les anciens (et les anciens incluent aussi les cinéastes et les vidéastes...) l'image n'est jamais que l'ombre affaiblie d'une réalité préexistante, d'un modèle réel dont elle est l'image. Elle n'est que le simulacre de quelque chose de plus réel qu'elle, à laquelle elle renvoie sans cesse, dans une économie de la mémoire, de la trace, ou de la copie. Le modèle incarne toute la substance du réel dont l'image, simple ectoplasme, est dépourvue. Le modèle du peintre est toujours plus vivant que le tableau auquel il donne lieu. L'image photographique ou cinématographique n'est qu'un symptôme, un signe renvoyant à une réalité se tenant essentiellement ailleurs, au-delà de l'image. Séparation stricte des modèles et des images, du réel et du simulacre.

Les images de synthèse en revanche ne sont pas d'une nature différente des modèles qui les engendrent. Les images numériques ou synthétiques et les modèles dont elles sont issues possèdent la même essence mathématique. L'image numérique n'est pas moins substantielle que le modèle numérique, puisqu'ils sont l'un et l'autre de même nature, de la nature intermédiaire des représentations mathématiques. Quant aux modèles, ils sont déjà des sortes d'images. Cela a pour notable conséquence de permettre un aller-retour fonctionnel entre les modèles et les images. En clair, les images peuvent servir à modifier les modèles dont elles proviennent. Les techniques de vision par ordinateur, de reconnaissance de formes, de traitement d'images peuvent être utilisées pour changer les paramètres ou la structure même des modèles ayant généré les images, créant un bouclage inédit entre le niveau des modèles et celui des images. Les images et les modèles entretiennent alors des liens de génération complexes. Sans forcer la métaphore, on peut dire que l'image génère le modèle tout autant que le modèle engendre l'image. Il y a là un processus de co-évolution récurrente, auquel ne nous avaient certes pas habitué les images du passé, nécessairement figées dans leur matérialité propre.


3. Image et lieu.

En raison de nombreuses contraintes liées à la fabrication ou à la projection des images, nous étions limités jusqu'à présent à une attitude de spectateur. Nous restions postés devant les images. Les images étaient nécessairement liées à l'écran, induisant par là-même un rapport limité à l'espace environnant. En focalisant notre regard sur l'écran, les images effaçent le monde alentour, elles occultent l'espace pour lui substituer un trompe-l'oeil, un voile sans secret, sans épaisseur propre.

En revanche, avec les techniques du virtuel, on peut entrer dans l'image. L'illusion virtuelle ne dissimule plus l'espace, elle le simule. Le virtuel devient un monde propre, à côté du monde réel. Avec l'apparition des mondes virtuels, l'image quitte l'écran, et devient elle-même un "lieu", où l'on peut se déplacer, rencontrer d'autres personnes, dans lequel on peut prendre ses aises, ses marques, dans lequel on peut finir par passer le plus clair de son temps professionnel ou de ses loisirs. Le véritable réel, le monde où l'on mange et l'on dort, deviendra alors peut-être une sorte de port d'attache dans lequel il faudra bien revenir de temps en temps pour se sustenter avant de repartir sur les réseaux virtuels du télétravail et des communautés cyberspatiales...

Cela n'ira pas sans impact sur notre manière de nous inscrire dans le monde. Où est-on réellement ? Là où on est ou là où on pense? On se rappelle le mot du Docteur angélique : "l'âme est plus là où elle aime que là où elle anime". Le virtuel est une a-topie, parce qu'il ne relève pas du topos. Le topos c'est le lieu où l'on est, le lieu de notre position dans le monde. Or le virtuel n'a pas de position, il ne nous permet pas de nous poser en lui. Le virtuel est le contraire d'un espace réel, c'est un espace de langage: il appartient au tropos, l'univers infinie des tropes et des métaphores. Il n'est pas position mais mouvement, flux. On ne peut l'occuper, il se dissout sans fin. Le virtuel est héraclitéen. Il nous emmenera dans ses flux déracinés.


4. Image et présence.

Classiquement, l'image sert de substitut à la présence même de la chose. Le médaillon contenant le portrait, ou le photogramme portant le visage de la star signifient sans aucune ambigüité l'absence, la distance des sujets représentés. L'image est le contraire de la présence.

En revanche, avec la télévirtualité ou la téléprésence, l'image virtuelle n'est plus une simple image, une illusion, comme celle du "présentateur" télévisé, chargé de mimer les signes de la présence. L'image télévirtuelle présente le signe d'une "présence" réelle. Quelqu'un de vivant est bien "là", certes virtuellement par l'apparence mais bien réellement par l'attention disponible, la capacité de communiquer et d'agir. La télévirtualité, à la différence des techniques de vidéoconférence, permet de décliner diverses modalités de "présence", de multiples manières de se faire représenter symboliquement et fonctionnellement, dans le temps et l'espace.

Par leur fusion croissante avec le monde réel, les images nous obligent à discerner ce qui dans notre regard et dans notre savoir dépend de ce réel, c'est-à-dire de l'être, et ce qui dépend de l'image que nous en avons.

Prise entre images et êtres de raison, la pensée substitue au réel une sorte de fausse monnaie, qui n'a plus vraiment cours. C'est pourquoi la pensée critique, ou épistémologique, doit commencer non pas par se connaître elle-même comme le voudrait Descartes, mais doit s'effacer silencieusement pour permettre l'expérience première, le "rocher" fondamental, à savoir l'expérience de l'être. Car l'être vient avant la pensée. On ne mange pas du mangé, on mange du pain.


C. Fusions de l'art et de la science:
les arts du virtuel

La tendance à l'hybridation n'est pas seulement porteuse de confusions. Il y a aussi des fusions heureuses, bénéfiques, novatrices. La rencontre interdisciplinaire de l'art et de la science en est un exemple.

Dans le domaine de la création d'images et de sons, le numérique est en passe de devenir une technique générique, comme l'imprimerie peut l'être dans le domaine de la littérature. Cela ne veut pas dire que le numérique va se substituer à toutes les autres techniques de représentation. Mais le numérique est désormais capable de fédérer et d'hybrider les techniques de l'image, du son et même de la scène. De cette proximité et de cette transparence des divers média et supports naissent de nouvelles médiations, de nouvelles formes de création. Un art authentiquement neuf émerge, un art non astreint à se référer aux grammaires et aux styles du passé, un art qui possède sa propre forme, sa propre force. De multiples voies de recherche s'ouvrent dès maintenant aux artistes du "virtuel". Elles sont extraordinairement variées. Il est cependant possible de signaler quelques pistes caractéristiques, suivies par des artistes se dégageant résolument des schémas classiques de production. Le choix qui va suivre est évidemment subjectif et nécessairement limité. Mais il permet de dresser une carte des lignes de force les plus significatives, selon moi, pour l'avenir. On peut relever les recherches liées au langage même de l'image (métamorphoses et combinatoires d'images réelles et virtuelles), le développement de l'animation des images par l'intermédiaire de modèles (vie artificielle), l'exploitation de nouvelles formes d'interaction entre les spectateurs et les oeuvres, les dispositifs proposant de nouvelles expériences de l'espace scénique et des "environnements virtuels", et enfin l'émergence de nouvelles manières de partager les oeuvres avec le public à travers des musées en réseau et des formes d'arts on line.


1. Les nouveaux langages de l'image

Les innovations formelles possibles grâce aux nouvelles techniques de manipulation numérique et de synthèse de l'image permettent de développer un environnement onirique, imaginaire, semblant coupé de toute référence à la réalité objective ou au contraire se servant de certains aspects du réel pour les métamorphoser librement. Des artistes comme Yoichiro Kawaguchi ou Michel Bret ont fondé leur style sur des mondes de formes fluides et métamorphiques, à la plastique indéfiniment modelable. D'autres comme Tamas Walicky utilisent le libre jeu des mathématiques pour créer des environnements aux perspectives paradoxales, intégrant des personnages réels dans des décors en images de synthèse dotés de propriétés déroutantes. D'autres encore comme Peter Voci ou Nancy Burson exploitent les possibilités de la métamorphose continue des images (morphing) pour créer des visages impossibles, ou pour recréer le visage de personnes disparues, ou encore pour réaliser de subtiles et troublantes transitions entre des visages réels et imaginaires.

Toutes ces démarches ont un point commun: l'image numérique ou virtuelle permet toutes les combinaisons, toutes les hybridations entre nature et artifice, entre réalité et virtualité. Dès lors, ce qui fait l'intérêt de ces recherches tient dans la tension ou même la contradiction entre les divers niveaux de réalité et de virtualité coexistant dans une même représentation, ou plutôt dans un même "monde". La résultante des efforts des artistes intéressés par ces nouveaux langages de l'image est, bien souvent, une interrogation sur la nature même de la représentation et une libération plus ou moins radicale de tout lien à un référent réel.


2. Vies artificielles

Une des tendances les plus novatrices de l'art du virtuel est de profiter du progrès des algorithmes développés dans le domaine de l'intelligence artificielle ou même des retombées de recherches plus fondamentales (algorithmes génétiques) pour créer des formes de "quasi-vies" purement symboliques, pouvant arborer des comportements extrêmement complexes allant jusqu'à mimer l'idiosyncrasie d' "êtres" symboliques dotés de "personnalité", de "volonté", de "désir", mais pouvant aussi simuler des comportements collectifs, "sociaux", évolués.

L'artiste peut se mettre en quelque sorte dans le rôle du démiurge et créer des "êtres" de synthèse, capables d'évoluer et d'interagir avec l'environnement virtuel mais aussi avec le monde réel. Ces "êtres" de synthèse peuvent emprunter des métaphores végétales, animales ou même "humaines" pour déterminer leur façon de "vivre", de se "reproduire", d' "évoluer" et de "mourir". Dans tous les cas, la complexité de leur évolution est si grande et si riche que toute apparence d'automaticité disparaît, et qu'ils semblent être "vivants". L'artiste s'apparente au "dieu" de ces quasi-mondes et de ces quasi-univers, dont il nous propose de goûter la structure et le destin. Il crée les conditions initiales de ces mondes ainsi que les grandes "lois" qui les gouvernent. Loin de tomber dans un déterminisme fade, ces mondes utilisent les propriétés des modèles pour suivre des "boucles étranges" indécidables et imprédictibles, ouvertes à toutes les mutations.

On peut citer les noms de Karl Sims qui réussit à créer des formes quasi-vivantes et dotées de capacités d'évolution génétiques, et susceptibles d'apprendre des comportements complexes à l'aide d'essais et d'erreurs, Ulrike Gabriel qui travaille sur des formes de vies artificielles réagissant avec l'environnement (lumière, sons) et les spectateurs (gestes, démarche exploratoire), et plus récemment Michaël Tolson ("Las Meninas").


3. Interactions virtuelles et conceptuelles

L'une des fonctions les plus intéressantes du numérique est d'encourager toutes sortes d'interaction avec les images ou les mondes générés par l'ordinateur. Ces "environnments interactifs" permettent ainsi aux spectateurs de participer (à des niveaux variés et suivant des modalités concrètes très diversifiées) à la création de l'oeuvre ou à l'évolution de celle-ci. Les niveaux d'interaction peuvent être limités à l'apparence extérieure de l'oeuvre, à son image, mais peuvent aussi aller jusqu'à modifier en profondeur la structure même de l'oeuvre, affectant le modèle formel qui la régit et pouvant même modifier dans une certaine mesure le concept de l'oeuvre, dans la limite voulue par l'artiste. C'est la notion même d'oeuvre artistique, signable, authentifiable, qui est alors remise en cause. L'artiste interactif radical propose aux spectateurs une coopération créative, une "co-création", un processus de remise en question de l' "oeuvre", qui reste ainsi toujours "à l'oeuvre". Dans cet esprit travaillent des artistes comme Monika Fleishmann (Rigid Waves, Liquid Views), Christa Sommerer and Laurent Mignonneau (A-volve, Trans Plant, Phototropy), Jeffrey Shaw (The Legible City, The Virtual Museum), Agnes Hegedus (Handsight, Between the Words).


4. Environnements virtuels

L'immersion virtuelle "dans" l'image est indéniablement l'un des aspects les plus connus et les plus médiatisés de la révolution du virtuel. Les casques de stéréovision et autres lunettes stéréoscopiques permettent d'entrer dans l'image. Jusqu'alors, avec la peinture, le cinéma ou la télévision, nous avions une expérience frontale et bidimensionnelle de l'image. Désormais, l'image devient un espace dans lequel on peut virtuellement ou même "physiquement" se déplacer, que l'on peut explorer comme un "monde" infiniment complexifiable. Ces "espaces virtuels" peuvent être de simples métaphores de l'espace réel ou bien constituer des mondes à part, aux propriétés arbitraires, onirique, soumises à la volonté programmatique de l'artiste, architecte et animateur. On peut ainsi citer le travail de Christian Hübler de Knowbotic Research ("DTWKS"). On peut reconstituer des expériences vécues réellement mais jusqu'alors difficilement partageables, comme l'hallucination, le rêve ou le cauchemar, on peut aussi créer des univers de formes et de sons différents de toute expérience réelle. On peut évoquer la tentative remarquable de Rita Addison de simuler les conséquences de son accident ayant entraîné un traumatisme crânien ("Detour Attention: Brain Deconstruction Ahead"). On peut aussi mélanger, hybrider la réalité (l'environnement réel, tangible) et les images virtuelles, créant ainsi une sorte de "néo-réalité" ou de "réalité augmentée". On peut ainsi superposer images virtuelles et architectures réelles. Le virtuel, là encore, loin de s'opposer au réel, est en mesure de faire intimement partie de la texture même de la réalité.


5. Art en réseau

Les oeuvres musicales, picturales, cinématographiques, audiovisuelles sont désormais de plus en plus abondantes sur les réseaux mondiaux de communication. Internet, le "réseau des réseaux", offre un nombre croissant de serveurs d'images et de sons, qui peuvent être gratuitement accessibles et libérés de tous droits, ou au contraire consultables contre redevance ou par abonnement (les serveurs commerciaux commencent à proliférer). Le Vatican a annoncé son intention de mettre on line l'intégralité des reproductions des manuscrits de la Bibliothèque Vaticane. Les manuscrits de la Mer Morte sont en partie accessible sur Internet ainsi que des oeuvres de prestigieux musées.

Mais déjà quelques artistes cherchent à utiliser le réseau Internet comme un média original, en tirant parti de son interconnectivité généralisée et de la puissance collective inimaginable des terminaux qu'il relie à travers le monde. Certains font ainsi circuler des images le long de chaines de création, comme Toshihiro Anzaï et Rieko Nakamura recréant sur les réseaux électroniques les "Renga" (poèmes circulants) du Japon médiéval. D'autres comme David Blair avec son WaxWeb créent des "mondes" accessibles en ligne, dans lesquels d'autres artistes peuvent venir créer de nouveaux "liens", de nouvelles "galeries", composant ainsi une superbe métaphore audiovisuelle et multidimensionnelle de la Bibliothèque de Borgès.

Il est possible d'aller encore plus loin dans le jumelage de la fonction "réseau" et des autres fonctionnalités ci-dessus évoquées (vie artificielle, interaction, immersion) . Par exemple, depuis peu, un projet de "réserve virtuelle" appelé "Tierra", a été lancé sur le réseau Internet par Tom Ray. On pourra y rencontrer toutes sortes d'êtres quasi-vivants, y compris des "virus" informatiques, qui devront apprendre à cohabiter, à s'hybrider et à co-évoluer. Tous les créateurs de vie artificielle sont invités à placer leurs "êtres" dans cette "réserve" mondiale. On peut là encore imaginer de nombreuses généralisations de ce type de pratique, dont les mots clés sont coopération, interaction, échange, partage, ubiquité, instantanéité, - valeurs plus proche du monde de la recherche universitaire que de celui de l'art, et, pour cette raison, ferments d'accélération des mutations techniques en cours et des transformations des pratiques sociales à l'échelle planétaire.


D. Cyberterre et Noosphère

1. La confusion vient de la nature même de l'homme

Les confusions multiples qui nous affligent, quelle en est l'origine ? Elles ne sont certainement pas dues à la révolution technique per se qui n'en est que le révélateur circonstanciel. Elles viennent avant tout de la confusion de notre propre nature. L'homme est un Janus. Sa nature est fondamentalement double, donc trouble. L'homme est pris entre l'horizontal et le vertical, il est un composé de chair et d'esprit, de corps et d'âme, de fixité et de mouvement. La puissance spirituelle de l'âme vient de sa capacité à discerner, à juger, à choisir, à contempler. Encore faut-il quelque matière où appliquer ces talents. L'esprit a besoin de la matière pour se faire la main.

Par cette double nature, l'homme se prépare à sa tâche cosmique. Il est le lieu où s'opère la fusion de l'intelligible et du sensible, il est comme dit Grégoire de Nysse, la "jointure entre le divin et le terrestre".

Nous ne sommes pas faits pour rester déchirés par ce dualisme constitutif. Si le Divin, comme nous le croyons, est simple, sans couture, ni suture, l'homme qui est à son image doit se défaire de tout dualisme et viser l'unité. Notre nature animale, irraisonnable, est mêlée à l'image de Dieu, notre esprit est enraciné dans la matière. Pour redevenir cette chose divine d'avant la chute, nous devons quitter tout ce que nous avons reçu avec notre vêtement de chair. Il peut sembler impossible de quitter cet état "a-topique", comme dit Grégoire de Nysse, ce non-lieu où nous avons chu, où nous avons déchu. Mais le mal n'est pas dans la matière ni dans le lieu ou le non-lieu (a-topos). Le mal est dans notre détournement. Nous nous sommes détournés de nous-mêmes, comme de l'être. Il nous faut donc commencer par renoncer à nous détourner, à nous dédoubler. Il nous faut renoncer à notre nature double. Faute de cela, nous resterons incapables de connaître, de voir.

Quand par l'acte de connaître nous croyons "saisir" une proie conceptuelle, nous nous leurrons, nous ne saisissons pas l'essence même du plus petit brin d'herbe, de la moindre étoile. La raison de notre incapacité à voir est la suivante. Dès que l'intelligence se réfugie dans l'évidence de la représentation elle cesse de voir, elle ne voit plus. Une représentation n'est qu'un moment. "Voir" ce n'est pas se laisser imprégner par une image. C'est un mouvement qui dépasse toute représentation. La "vision" c'est un élan. La vision est, comme l'esprit, une infinité en devenir. C'est un désir qui ne trouve pas de satiété, qui croît sans fin, brûle de lui-même. On connaît la grandeur de notre propre nature, non pas en la "comprenant", mais en reconnaissant qu'elle échappe à toute évidence et à toute saisie intellectuelle. Ceci est semblable à la voie mystique qui énonce que "voir ce n'est pas voir" et que "à mesure qu'il s'approche de la vision de Dieu, l'esprit voit toujours plus clairement l'invisibilité de la nature divine."


2. Une seconde source de confusion

Une seconde source profonde de confusion vient de la rencontre entre les natures, la nature de l'homme et celle du monde par exemple. Toute chose en effet a sa propre nature. Mais la rencontre de ces différentes natures entre elles se fait à l'aventure. Quand les choses se trouvent en relation les unes avec les autres, ces relations n'ont pas nécessairement de rapport avec leurs natures propres respectives. Ces rencontres sont des composés de nature et d'aventure. Les rencontres peuvent être aussi inopinées et arbitraires que celle d'un parapluie et d'une machine à coudre sur une table de dissection. De même, l'homme qui rencontre les choses ne peut les "connaître" que dans la mesure où il parvient à "être" ces choses. Mais comment peut-on être ce qu'on n'est pas? Il y a tant de degrés d'être, tant de manières de connaître...

C'est le problème auquel s'attaque la démarche transdisciplinaire. La réalité est composée, disait-on, de nature et d'aventure. Ces compositions chatoyantes sont elles-mêmes des metaxu au sens platonicien d'êtres intermédiaires. Ce sont des intermédiaires entre toutes sortes de faits, des faits de sens commun, des faits naturels, des faits logiques, des faits scientifiques, des faits philosophiques. Comment les ordonner, les différencier, les relier? Il y a des êtres réels, des êtres de raison, des êtres intentionnels et des êtres relationnels, des êtres actuels et des êtres possibles. Qui assignera leur raison d'être à ces diverses sortes d'êtres? Il y a des connaissances par analogie, des connaissances par les signes, des connaissances phénoménologiques, des connaissances conceptuelles ou noétiques. Qui dira la manière dont les choses connues sont appréhendées par ces diverses sortes de connaissance?

Les réalités multiples des metaxu ne cessent de se multiplier les unes par les autres en gerbes continues. Comme dit Basarab Nicolescu, "quel peut être le son de "Je suis" sur les différents niveaux de Réalité ?" Il n'y a, ajoute-t-il, que le mot "vivant" qui les traverse tous en un éclair. Mais précisément ce mot n'a pas le même sens pour le mathématicien, le physicien, l'artiste, le philosophe.

Jacques Maritain, dans Les degrés du savoir distinguait : (1) les sciences physiques, s'attachant aux êtres de la nature, qui sont des objets qui ne peuvent exister sans la matière ni être conçus sans elle ; (2) les mathématiques, s'occupant des êtres de raison qui sont des objets de pensée qui ne peuvent pas exister sans la matière sensible, mais qui peuvent être conçus sans elle, et (3) la métaphysique s'intéressant aux essences, qui non seulement peuvent être conçus sans la nature mais peuvent exister sans elle.

Aucun de ces "degrés" du savoir n'atteint le savoir ultime. Le seul "objet" que l'homme pourrait réellement comprendre, c'est lui-même, c'est lui-même en tant que "sujet". L'homme est le mieux proportionné à lui-même. Mais nous sommes à nous-mêmes des mondes, des torrents d'apparences. Quel est notre vrai visage? Quelle personne sommes-nous? Le visage de la personne est le sceau du divin. L'incompréhensibilité de l'âme, la profondeur ultime de la personne s'expliquent simplement par notre ressemblance avec Dieu. Nous sommes tissés du même mystère.

Restons humbles donc, devant ce mystère. Nous ne pouvons nous connaître que par analogie - comme nous connaissons l'univers. Car nous avons des yeux trop facilement éblouis par le soleil de l'être des choses. Nous voulons trop vite pénétrer dans ce soleil, ce lieu trans-intelligible. Nous savons depuis l'origine que c'est là notre véritable demeure. C'est pour notre intelligence une joie plus précieuse d'entrevoir obscurément et de la façon la plus pauvre quelque chose de ce soleil-là, que de posséder clairement et parfaitement ce qui n'est qu'à notre mesure.

L'humilité de la raison et du langage n'est pas un aveu d'impuissance, c'est une attente confiante. Une contemplation. Les expressions les plus humbles, et c'est là aussi un mystère, recèlent une analogie de proportion inépuisable, surabondante de sens. Prenons une phrase comme: "Il est assis à la droite du Père". Elle recèle le plus quotidien des sens -- même un enfant pourrait la comprendre, et aussi la plus profonde des significations: les docteurs de l'Eglise n'en sont pas venus à bout. Il nous faut dévêtir notre intelligence des tissus de mots dont elle s'affuble. L'humilité du langage devrait accompagner celle de notre âme. Seule cette double humilité nous permettra de sentir la profondeur infinie qui nous côtoie, et que le langage cache.

Depuis Héraclite, on sait que les signes manifestent en cachant et cachent en manifestant. Le langage le plus humble, le plus caché, est celui qui peut manifester le plus.


3. CyberTerre et Noosphère

La CyberTerre est un nouveau "milieu" dans lequel il faudra apprendre à naviguer. Il faut habiter ce milieu, le civiliser, créer les conditions des métamorphoses à venir. Il nous revient de privilégier les voies qui favorisent le bien commun, réduisent les exclusions, diminuent l'injustice, favorisent l'épanouissement des personnes et l'expansion de l'esprit. Il nous reste à inventer une philosophie de la valeur, une éthique du pouvoir, une esthétique du virtuel, une volonté de communauté et de mémoire, une solidarité humaine globale. La "noosphère" de Teilhard de Chardin peut nous servir de référence poétique et philosophique.

Mais avant tout, il faut sortir de notre confusion; avant de voguer sur les océans du cyberespace, il faudra commencer par apprendre à naviguer en nous. Le sextant et la boussole ne servent à rien si le capitaine dort. Il faut que nous clarifions notre propre langage, que nous ordonnions comme il convient la pensée claire et la pensée obscure, il faut que nous ne méprenions pas nos moyens pour des fins, il faut que nous sachions rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu, bref il faut que nous apprenions à distinguer "réellement" le réel et le virtuel.

Les images pourront nous venir, une fois de plus, en aide. Il faudra s'en servir. Les images et les hommes sont en sympathie depuis les temps les plus reculés. Rien d'étonnant à cela: les hommes sont eux-mêmes des images, et chaque fois qu'ils découvrent de "nouvelles" images, c'est un peu de leur propre nature qui se découvre à leurs yeux. Rien de ce qui est image, de ce qui fait image, n'est à négliger si l'on veut comprendre ce qu'est une image, et de là, si l'on veut remonter au prototype dont nous sommes l'image.

L'image est donc le lieu nécessaire d'une transdisciplinarité consciente de ses moyens et de ses fins, de ses métaphores et de ses modèles, de ses clartés et de ses obscurités, de ses réalités et de ses virtualités. Mais l'image elle-même ne suffit pas. Car l'image n'est pas la ressemblance.

Il nous reste à "ressembler". Ressembler à quoi? A nous-mêmes, à notre propre noblesse, qui est infinie, qui est toujours insatisfaite, qui est toujours à la recherche d'elle-même. Il nous faut ressembler à notre désir, qui est un désir perpétuel, incomblable.

Ainsi, pour conclure, deux méthodes: l'une qui concerne notre intelligence du monde et de nous-mêmes. Il s'agit de réduire la confusion omniprésente, de distinguer les plans, de mettre de l'ordre "entre" les choses.

L'autre concerne notre propre désir. De notre nature double nous ne nous satisfaisons pas. Il nous faut nous unifier, il nous faut chercher l'unité sans cesser de désirer. Il ne s'agit plus de connaître mais d'aimer.

Car au fond, la véritable transdiciplinarité c'est l'amour, "qui meut le soleil et les autres étoiles".

Car l'amour devance l'intelligence. Tant que l'amour n'a pas achevé de transformer l'âme, celle-ci ne vit que de sa propre vie, dans ses limites finies.

PHILIPPE QUÉAU


Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études transdisciplinaires n° 7-8 - Avril 1996

lundi 10 février 2014

Développement et transparence

En 2015, la communauté mondiale de l'aide au développement aura l'occasion d'évaluer si, oui ou non, les fameux objectifs du millénaire pour le développement (OMD) ont été atteints. Il faudra aussi approuver une nouvelle salve d'objectifs pour un développement durable (ODD) qui auront pour but d'encadrer l'aide au développement pour les quinze prochaines années, jusqu'à l'horizon 2030. L'objectif n°1 pour la période 2000-2015 était de "diminuer la pauvreté de moitié". Si certains pays, comme la Chine, ont effectivement rempli l'objectif, la situation est loin d'être comparable ailleurs. D'ailleurs la notion même de "pauvreté", liée à un indicateur de la Banque mondiale, a été révisée à plusieurs reprises en jouant artificiellement sur le seuil du revenu indiquant le niveau de "l'extrême pauvreté". Ce seuil était de 1 $ par jour sur la base d'une parité de pouvoir d'achat en 1990, mais il a ensuite été révisé à la hausse et fixé à 1,25$, ce qui a eu l'effet d' "éradiquer" des centaines de millions de pauvres d'un seul trait de plume. Cette question mériterait d'être traitée en profondeur, mais je voudrais ici aborder les sujet des OMD et de leur révision sous un autre angle, celui du rôle des très grandes entreprises et de leur influence dans les débats en cours sur la stratégie même de l'aide au développement et de sa "transparence".

Un papier fort  intéressant a été publié à ce sujet le mois dernier par Lou Pingeot sur le titre "Corporate influence in the Post-2015 process". http://www.globalpolicy.org/images/pdfs/GPFEurope/Corporate_influence_in_the_Post-2015_process_web.pdf

Les très grandes entreprises jouent un rôle insuffisamment analysé dans les débats en cours sur les politiques de développement. Le papier de Lou Pingeot relève quelques questions de fond: le manque de transparence sur les procédures dites "multi-partenaires", un déséquilibre croissant entre le secteur des affaires et la société civile, une puissance méconnue de lobbying de la part des entreprises aux niveaux régional, national et local, un manque de diversité dans les approches acceptées et une réduction de la complexité des analyses (du fait de la prééminence de vues "trop étroites", mais correspondant bien à certains intérêts spécifiques), une vision des problèmes de la gouvernance à l'échelle mondiale qui semble nier les intérêts sous-jacents ainsi que les conflits objectifs entre les "partenaires".

Je voudrais simplement citer ici un exemple révélateur à cet égard , donné page 28 du rapport. Il s'agit de la démarche de l'American Petroleum Institute (API), une association d'entreprises du secteur pétrolier et gazier, qui a attaqué en justice la US Securities and Exchange Commisssion (SEC) afin de faire annuler la Section 1504 du Dodd-Frank Wall Street Reform Act, requérant que les compagnies pétrolières, gazières et minières rendent publics tous les paiements faits aux gouvernements pour tous les projets d'extraction de ressources. En juillet 2013, un juge de district américain a annulé cette règle de la SEC, ce qui a représenté une victoire majeure pour les industriels en question. l'ONG Global Witness a fait à la suite de ce jugement le communiqué suivant: " Ces compagnies disent hypocritement soutenir la transparence des revenus issus des ressources naturelles en participant à l'Initiative pour la Transparence des Industries de l'Extraction (Extractive Industries Transparence Initiative EITI), mais dans le même temps elles travaillent agressivement au démantèlement de ce qu'implique cette transparence."

Un bon sujet de réflexion.

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