METAXU - Le blog de Philippe Quéau

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mardi 30 août 2016

Il y a quelque chose à apprendre de la Chine

Les Grecs, les Phéniciens, les Hébreux, les Araméens, les Arabes ont un point commun : l'alphabet.

Le sanskrit, si ancien, possède un syllabaire.

Les Chinois n'ont ni alphabet ni syllabaire. Leur système d'écriture n'a rien à voir avec celui des Indo-européens et des Sémites.

On hasarde l'hypothèse assez tentante que les peuples à alphabet partagent des éléments de vision du monde, de Weltanschauung. D'Hammourabi à Gutenberg, la distance est moins grande que de Platon à Lao tseu.

La Bible aurait-elle été différente si elle avait été conçue et écrite en chinois ?

D'autres systèmes d'écriture sont-ils pensables ?

Chaque caractère chinois est chargé de sens, canon paisible de traditions, de formes.

Pour qui tient le pinceau, tout idéogramme est un paysage ouvert, un champ d'audaces, de finesse, de violence exprimable, d'évanoui, de fugace.

Le poids des millénaires inchangés, barrés de mandarins.

Les océans meubles, solitaires, du calligraphe, éclaboussant d'encre son âme.

Voir les voix

« Il faut te faire émigrant, en quête de la terre paternelle, celle de la parole sacrée, celle du père de ceux qui pratiquent la vertu. Cette terre, c'est la sagesse. »i

Philon d'Alexandrie est un personnage clé, ayant vécu dans une période charnière, il y a deux mille ans, dans une ville où se rencontrent l'Afrique, l'Asie et l'Europe, au centre d'un réseau mondialisé, dense, d'échanges et d'idées.

Il est l'auteur d'une œuvre abondante, hybride, inspirée.

«Parfois, je venais au travail comme vide, et soudainement j'étais rempli, les idées tombaient invisibles du ciel, épandues en moi comme une averse. Sous cette inspiration divine, j'étais grandement excité, au point de ne plus rien reconnaître, ni le lieu où j'étais, ni ceux qui étaient là, ni ce que je disais ou ce que j'écrivais. Mais en revanche j'étais en pleine conscience de la richesse de l'interprétation, de la joie de la lumière, de vues très pénétrantes, de l'énergie la plus manifeste dans tout ce qu'il fallait faire, et tout cela avait autant d'effet sur moi que l'évidence oculaire la plus claire aurait eu sur mes yeux. »ii

On voit, ou on ne voit pas. Celui qui voit c'est le sage. Le fou est aveugle ou myope au mieux.

« Autrefois en Israël, quand on allait consulter Dieu, on disait: Venez, et allons au voyant! Car celui qu'on appelle aujourd'hui le prophète s'appelait autrefois le voyant. » (1 Sa 9,9)

Après son combat dans la nuit, Jacob a voulu entendre le nom de celui qu'il combattait, pour enfin le voir. L'oreille, un moyen pour l’œil. L'audition, une aide à la vision. Mais ce nom ne lui a pas été révélé. En revanche, c'est son propre nom qui a été changé. Alors seulement il a « vu ».

Différence entre moyen et fin. Résultat indirect, mais résultat quand même. Par la sagesse, on peut entrer dans le monde de la sagesse, et « voir ».

La sagesse est une lumière, – une lumière qui voit et qui se voit elle-même. C'est une splendeur, dont le soleil est un archétype, une image. Mais surtout, elle fait vivre.

Philon veut voir, pas seulement entendre :

« Si la voix des mortels s'adresse à l'ouïe, les oracles nous révèlent que les paroles de Dieu sont, à l'instar de la lumière, des choses vues. Il est dit « Tout le Peuple voyait la voix » (Ex. 20, 15) au lieu de « entendait » la voix. Car effectivement il n'y avait pas d'ébranlement de l'air dû aux organes de la bouche et de la langue ; il y avait la splendeur de la vertu, identique à la source de la raison. La même révélation se trouve sous cette autre forme : « Vous avez vu que je vous ai parlé depuis le ciel » (Ex. 20,18), au lieu de « vous avez entendu », toujours pour la même raison. Il se rencontre des occasions où Moïse distingue ce qui est entendu et ce qui est vu, l'ouïe et la vue. « Vous entendiez le son des paroles, et vous n'aperceviez aucune forme, rien qu'une voix » (Deut. 4,12). »iii

Voir une voix !

Les sens ne sont jamais seuls. Une saveur s'apprécie par le goût, mais la vue y a son rôle aussi. La robe du grand cru ajoute au goût. L'odeur, les narines s'en emparent, et la vue a sa part, elle ajoute à la fête du sens. Le toucher, la caresse, on peut en jouir les yeux clos, mais la vue les magnifient, dans tous les sens !

Pour voir des voix, il suffit d'entendre leur fracas, leur douceur, de goûter leur fiel, leur miel, de sentir leur souffle, leur haleine.

Mais quid des voix divines ? Dieu a-t-il une odeur ? Une saveur ? Un toucher ?

Seule sa voix, – inaudible, seulement visible.

Quand on l'a « vue », il reste à « l'entendre ».

iPhilon, De migratione Abrahami, 28

iiDe migr. Abr., 35

iiiDe Migr. Abr., 47

Migration et enfoncement dans l'obscur

L'attitude de l'Europe à propos des migrants de Syrie, d'Afghanistan, du Soudan, d’Érythrée et d'ailleurs est une félonie si l'on se rapporte aux idéaux proclamés, une mascarade (l'hypocrisie et la tartuferie masquant la haine, la peur, la pingrerie, la pleutrerie).

Dresser des murs, ériger des barbelés, ne résout rien, prépare les conditions de guerres futures, confronte les peuples au retour de la barbarie.

Seule Merkel a vu grand. Il faut changer de paradigme, rêver d'un autre monde.

Ce n'est pas de l'idéalisme. A défaut, ce sera la guerre, la fin de la civilisation, l'enfoncement dans l'obscur.


Le pélican et les séraphins noirs


Max Jacob a écrit le « Printemps »i juste avant d'être arrêté par la Gestapo et envoyé vers la mort à Drancy.

Devant cette poussière d'or du soleil, sur l'horizon de la plaine, devant cette poussière d'argent des saules autour des marais, ce bourdonnement des insectes différents, coupés par le cricri dominé par l'épouvante d'un avion, devant cette poussière des fleurs sporadiques, le corbeau replie ses voluptueuses ailes de velours et de soie, se recueille, salue profondément et cherchant dans sa poitrine en sort le cri de pélican qui fut celui du Christ mourant. Et moi laissant rouler ma tête en pleurs, en pleurs de joie dans mon coude de gnome, de vieillard infirme, je m'écrie : « Mon Dieu, je suis panthéiste et vous êtes indicible. »


La poussière témoigne de l'unité du monde. La volupté du velours incite au recueillement. Le cri du pélican et le cri du Christ sont noyés dans l'épouvante. C'est la guerre. Max Jacob, alias Léon David, alias Morven le Gaëlique, converti au christianisme et portant l'étoile juive, infirme et panthéiste, se livre aux pleurs et à la joie.


Au Moyen Âge le pélican était un symbole du sacrifice christique. De nombreux écrivains et poètes que Jacob ont poussé cette métaphore.

Lautréamont : « Lorsque le sauvage pélican se résout à donner sa poitrine à dévorer à ses petits, n'ayant pour témoin que celui qui sut créer un pareil amour, afin de faire honte aux hommes, quoique le sacrifice soit grand, cet acte se comprend » (Chants Maldoror, 1869).

Bloy : « Chacun de nous est sauvé par le pélican rédempteur qui peut sauver jusqu'à des notaires! Mais il vous sauve très-particulièrement, parce que le cœur de Jésus avait besoin d'un peintre et qu'aucun peintre ne se présentait. À force d'amour et de foi, vous avez été jugé digne d'entrevoir le pélican rouge, le pélican qui saigne pour ses petits » (Journal, 1906).

Le wiki dit, plus techniquement: « Le pélican est généralement silencieux, mais dans les colonies de nidification, les poussins lancent des grognements plaintifs pour demander de la nourriture. Les adultes peuvent émettre des cris enroués pendant la parade nuptiale. »

Le Christ cloué, suspendu par les bras distendus, la poitrine suffocante, proche de l'asphyxie, n'a pas dû crier bien fort. Son gémissement fut-il « plaintif » ou « enroué » ?

L'ornithologie ne peut guère aider ici.

Les images d'un poète, leurs rhizomes, prolifèrent et interfèrent, générations après générations, comme des souvenirs et des prophéties.

Musset:

« Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,
Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.

Lorsque le pélican, lassé d'un long voyage,
Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,
Ses petits affamés courent sur le rivage
En le voyant au loin s'abattre sur les eaux.
Déjà, croyant saisir et partager leur proie,
Ils courent à leur père avec des cris de joie
En secouant leurs becs sur leurs goitres hideux.
Lui, gagnant à pas lent une roche élevée,
De son aile pendante abritant sa couvée,
Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux.
Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte;
En vain il a des mers fouillé la profondeur;
L'océan était vide et la plage déserte;
Pour toute nourriture il apporte son cœur.
Sombre et silencieux, étendu sur la pierre,
Partageant à ses fils ses entrailles de père,
Dans son amour sublime il berce sa douleur;
Et, regardant couler sa sanglante mamelle,
Sur son festin de mort il s'affaisse et chancelle,
Ivre de volupté, de tendresse et d'horreur.
Mais parfois, au milieu du divin sacrifice,
Fatigué de mourir dans un trop long supplice,
Il craint que ses enfants ne le laissent vivant;
Alors il se soulève, ouvre son aile au vent,
Et, se frappant le cœur avec un cri sauvage,
Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu,
Que les oiseaux des mers désertent le rivage,
Et que le voyageur attardé sur la plage,
Sentant passer la mort se recommande à Dieu. »

(La muse)

Le pélican pour sa nichée s'offre en une sorte de sacrifice christique, et pousse pour adieu final un « cri sauvage ».

La métaphore du pélican appliquée au Christ comporte une certaine part d'approximation. Jésus ne s'est pas frappé lui-même le cœur, pour abréger un « trop long supplice ». Un soldat romain s'en est chargé.

Musset est un poète, et par anticipation, il pressent la fin sûre des poètes:

« Poète, c'est ainsi que font les grands poètes.
Ils laissent s'égayer ceux qui vivent un temps;
Mais les festins humains qu'ils servent à leurs fêtes
Ressemblent la plupart à ceux des pélicans. »

Max Jacob le poète a eu lui aussi un pressentiment de la fin, proche.

Ceux qui se sont saisis de lui n'étaient pas des « séraphins noirs ».

i Du recueil intitulé « Derniers poèmes »

lundi 29 août 2016

Paraphrasant Tagore

A Saïgon, j'ai dormi dans la chambre de l'hôtel Continental où logea Rabindranath Tagore, lors de son séjour pendant la 2ème Guerre mondiale. C'est une petite suite qui a vue sur la ville. Dans la cour fleurissent trois frangipaniers, centenaires. La direction de l'hôtel, fière du passé, précise le numéro des chambres qu'occupèrent quelques célébrités dans un encadré accroché dans le hall.

J'ai humé les odeurs, regardé les murs, cherché des signes et ouvert le Gitanjali.

« Je suis un lambeau de nuage, qui erre inutile dans le ciel d'automne. Ô soleil, en gloire, éternel, ma brume ne s'est pas dissipée sous ta caresse. Je ne me suis pas uni à ta lumière.

Je vis, et je compte les mois et les années où je suis séparé de toi. Si tel est ton désir, ton jeu, saisis-toi de ma forme fugace, colore-moi, que ton or me dore, et me mêle au souffle lascif, épands-moi, et me change en miracles. Puis, si tel est ton désir encore, cesse de jouer avec moi, et je fondrai, je disparaîtrai dans l'ombre, ou peut-être dans un sourire, dans le matin blanc, dans la chaleur pure, dans la transparence. »

Tagore, tes mots t'appartiennent.

Je dirais, permets-moi cette liberté, quelques mots de paraphrase :

Je suis un zig d'éclair, un zag posé, braisant la nuit. Lune, quasar, trous noirs, je vous aspire depuis la terre. J'ai vu l'unique. J'ai vu ta lumière. Le sang bat. Le cœur compte les pas. Il joue dans les formes. Il les redessine. Coule ta couleur, grand Dieu ! Joue avec moi, joue toujours. L'ombre et l'oubli portent ton sourire au loin. Ta chaleur me rend proche et visible.


Annonciation et silence

En 1963, Michaux n'a pas encore 64 ans. Il envoie le texte de Annonciation à Micheline Phan Kim.

« Jonques alourdies

jonques allégées

nos jonques jointes

nous remontons vers l'origine. »

Dans la baie d'Ha Long, je me souviens. La jonque glisse en silence sur les eaux mates, calmes, en ce début d'année du Singe. Mille îles, comme des dents cariées et fortes, dans la mâchoire du temps. Les saxifrages cachent la roche nue. Derrière elle, les grottes s'enfoncent sans fin.

« La nuit est notre palmeraie. »

Au sud, au-delà de l'Atlas, dès l'aube, mille oiseaux chantaient près des ksour une symphonie ocre et mauve.

« Jade au-dehors

feuillage et fruit au-dedans

Oubli des murs. »

Je me souviens de l'odeur chaude des pierres, des quartz éclatés dans la montagne, du vert de l'orge et des murs de terre éboulée.

« Prière dans la roue

Tous les visages de la journée

s'achèvent dans la paix de son visage. »

La nuit n'est plus qu'un corps vivant. Elle se recommence dans l'espace des plis, dans les cils et les silences. Je me souviens aussi des silences.

« Il y aura bientôt un an d'ici ma solitude... »

Ironie des sens.

Civilisation, démoralisation et paralysie


Un poète a écrit : « Dans une société de grande civilisation, il est essentiel pour la cruauté, pour la haine et la domination si elles veulent se maintenir, de se camoufler, retrouvant les vertus du mimétisme. Le camouflage en leur contraire sera le plus courant. C'est en effet par là, prétendant parler au nom des autres, que le haineux pourra le mieux démoraliser, mater, paralyser. »

Ces lignes de Henri Michaux datent de 1981. Je m'appuie sur elles pour en déduire que la civilisation moderne ne veut pas « se maintenir », qu'elle se sait fugace. En elle la haine, mimétique, ne se camoufle pas parce qu'elle n'a pas besoin de le faire. La cruauté affleure partout, elle habite le fond de l'air, elle vibre entre les lignes, dans les sous-entendus, dans la grimace des passants.

La domination n'a plus besoin de mimer son contraire. La démoralisation et la paralysie ont fait leur œuvre.

L'impuissance de la laïcité et la nécessité du Ta'wil


La laïcité républicaine, la raison cartésienne, sont de belles inventions. La France peut en être fière. Mais face à l'islamo-fascisme, cela ne suffira pas.

Le Conseil d’État a utilement rappelé dans sa décision à propos des arrêtés anti-burqini que la France était un État de droit. Mais cela ne suffira pas.

La raison, le droit, ne suffiront pas à remporter une bataille religieuse, idéologique, commencée il y a quatorze siècles, et qui aura, n'en doutons pas, de lointains prolongements dans les siècles à venir.

Cette bataille mondiale n'a jamais cessé. Les formes qu'elle prend aujourd'hui ne sont pas fondamentalement nouvelles. Elles ne sont que les résurgences inexpugnables d'une idéologie dont il convient de démonter les mécanismes, de désamorcer le logiciel mortifère.

La laïcité républicaine, dans son ignorance délibérée du fait religieux est incapable de se livrer à cette analyse.

La raison cartésienne et juridique, dans sa certitude calme et distanciée, est inapte à prendre la mesure de la menace.

Il faut des voix nouvelles, fortes. Des esprits neufs, versés dans les Écritures, et maîtres en critique.

Il faut leur donner la parole dans l'espace public, dans l'éducation nationale, dans les médias.

Sans cette offensive coordonnée de l'intelligence, de la critique, de la connaissance des textes, la France, malgré la laïcité, malgré la raison, malgré le droit, sera balayée par la violence, la haine, qui s'auto-entretiennent, qui s'auto-encouragent, et qui mènent au fascisme.

L'espace public en France est aujourd'hui l'enjeu d'une prise de contrôle médiatique, politique et symbolique, opérée par des partis extrêmes, qui se servent de sujets purulents et sanglants afin d'attirer les votants à faire des choix radicaux.

L'engrenage infernal est mis en branle. Il n'est pas encore trop tard. Des voix éclairées doivent se faire entendre.

La montée de l'islamo-fascisme ne se mesure pas seulement au massacre des foules en fête, à l'assassinat des innocents, à l'égorgement d'un prêtre dans son église. Il se mesure aussi au quotidien par l'affirmation revendicative, par l'ignorance, par le mépris, par la violence, dans les écoles, dans les collèges, dans les cantines, dans les piscines, dans les hôpitaux.

Tout lieu public devient un lieu de combat idéologique.

Il faut se préparer à ce combat pour lequel la France laïque et cartésienne n'est pas prête, pour lequel elle n'a pas les codes, pour lequel elle manque de profondeur historique, de perspective anthropologique, et pour tout dire, de finesse.

La France est dite laïque et républicaine, mais il y a aussi une France éclairée, une France critique, une France fidèle, une France de la raison, une France de la sagesse, de l'intelligence et de la connaissance.

Si l'on veut combattre la montée de l'islamo-fascisme, ce sont toutes les Frances qui doivent se mobiliser dans l'espace public.

Le combat contre l'ignorance, l'hypocrisie, la haine, l'indifférence est multi-séculaire, il est pluri-millénaire.

Rien de nouveau, donc. La guerre idéologique à laquelle la France est confrontée, est aussi une guerre européenne, une guerre mondiale. C'est une guerre sans fin. Dans les années 30, cette guerre a été provisoirement gagnée par les nazis et les fascistes. Puis des forces se sont levées. Au prix du sang, l'Histoire a clos le chapitre nazi et fasciste pour un temps. Aujourd'hui à nouveau, des forces de haine, d'ignorance, des forces animales, des forces de bétail stupide sont excitées.

La bataille continue : la haine et l'amour, l'ignorance et la sagesse, l'animalité et l'humanité.

Il est temps de se livrer au ta'wil de la société française, de la société arabo-musulmane, et même de la société moderne.

Ta'wil : تأويل

Ta'wil  signifie « interprétation », et s'emploie notamment à propos de la lecture du Coran, quant à son sens intérieur, allégorique, mystique.

Ce mot a d'autres sens, que je rappelle ici parce qu'ils aident à comprendre comment la langue arabe comprend l'idée d' « interprétation ».

 Ta'wil  signifie aussi: vision, spectre, fantôme ; interprétation des songes, des visions.

La racine de ta'wil est أول qui signifie « commencement » et qui vient de la racine verbale أآل qui signifie dans sa forme I « arriver, parvenir à un lieu ; revenir ; être chef, commander ; abandonner quelqu'un ». Dans la forme II du verbe, le sens est : « ramener, faire revenir quelqu'un à quelque chose ; expliquer, interpréter ; établir, instituer ; définir, déterminer ; expliquer ».

Livrons-nous à une psychanalyse impromptue du ta'wil et de sa racine.

Il s'agit fondamentalement, le dictionnaire le montre, de « revenir » au « commencement ». Le ta'wil est tourné vers l'origine. La pensée de l'interprétation est fascinée par un lieu originaire, où peut « s'établir », « s'instituer » un « commandement ».

Avant de tenter le ta'wil des sourates coraniques, par exemple de celles qui demandent de mettre à mort les Chrétiens et les Juifs, il faudrait procéder au ta'wil du ta'wil lui-même.

Peut-être que le ta'wil fonctionnerait plus librement, s'il se dégageait du « commencement » et de « l'origine », s'il prenait en compte l'Histoire, la diversité des croyances, les ressources de la sagesse.

Un des anciens sens de la racine verbale du ta'wil est « abandonner ». Peut-être faut-il savoir abandonner les clichés, les cécités, les répétitions, les mécanismes de pensée.

Peut-être faut-il libérer le ta'wil des chefs qui prétendent imposer la vérité en religion.

Peut-être faut-il, en un mot, que la pensée critique prenne enfin son envol dans le monde ossifié, rabâcheur, sec, mort, des idées toutes faites.

L'ombre de Dieu et le Coran

Le nom propre Bétsaléeli signifie au sens propre « dans l'ombre de Dieu »ii. Philon en propose cette interprétationiii : « L'ombre de Dieu c'est le Logos. De même que Dieu est le modèle de son image qu'il a ici appelé ombre, de même l'image devient le modèle d'autres choses, comme il l'a montré au début de la Loi (Gen. 1, 27) (…) L'image a été reproduite d'après Dieu et l'homme d'après l'image, qui a pris ainsi le rôle de modèle. »

L'homme paraît n'être que l'ombre d'une ombre, l'image d'une image, ou encore le songe d'un songe. Car le mot ombre peut évoquer le rêve. Philon cite à ce propos le verset : « Dieu se fera connaître à lui dans une vision, c'est-à-dire dans une ombre, et non pas en toute clarté » (Nb. 12,6) .

Mais la citation de Philon est un peu incertaine. Dans l'original hébreu, on lit non pas « ombre » (tsal), mais « songe » (halom). Il est vrai que ces deux mots ont des connotations proches.

"Écoutez bien mes paroles. S'il n'était que votre prophète, moi, Éternel, je me manifesterais à lui par une vision, c'est en songe que je m'entretiendrais avec lui. Mais non: Moïse est mon serviteur; de toute ma maison c'est le plus dévoué. Je lui parle face à face, dans une claire apparition et sans énigmes; c'est l'image de Dieu même qu'il contemple. Pourquoi donc n'avez-vous pas craint de parler contre mon serviteur, contre Moïse?" iv

A un simple prophète, Dieu se manifeste par des moyens ambigus et fragiles : une vision ou un songe.

Mais à Moïse, Dieu apparaît face à face, clairement, sans énigmes. À Moïse il est donné de contempler Dieu comme une « image ».

Moïse a l'insigne privilège de voir Dieu face à face, mais il n'en voit en réalité que l'image. Cette image, cette « ombre », n'est pas simplement une image, elle est le Logos de Dieu, si l'on en croit Philon.

Né à Alexandrie juste avant notre ère, Philon précède de peu dans l'histoire l'apparition d'un certain Jésus de Galilée, qui devait lui aussi recevoir le nom de Logos divin.

Les théories platoniciennes du Logos avaient donc fini par percoler et ensemencer quelque peu les pensées judaïques.

De Moïse à Jésus donc, continuité et différence. Moïse s'entretient face à face avec le Logos de Dieu, son « image », et qui est aussi appelé son « ombre ». Jésus s'entretient face à face avec Dieu, et il a été aussi appelé Logos.

Quelle différence? Une différence de degré d'incarnation. L'esprit s'incarne plus ou moins. Aux prophètes, sont données les visions et les songes. À Moïse, l'image et la vision du Logos. À Jésus, il est donné d'être le Logos.


Et au prophète Muhammad qu'a-t-il été donné ? Il lui a été donné le Coran. Comme le prophète était notoirement illettré ce texte lui a été donné sous forme orale, par un ange. Des scribes se sont ensuite chargés de transcrire le texte révélé sous sa dictée.

Peut-on dire que le Coran est une instance du Logos divin? Rien n'empêche de le dire. Le Coran et le Logos sont des instances du Verbe de Dieu.

Alors quelle différence entre l'expérience de Moïse, celle de Jésus et celle de Muhammad ?

Mis à part quelques questions de degrés, dans les trois cas Dieu se manifeste par sa Parole. Les Chrétiens donnent à cette Parole le nom de « fils de Dieu ». Les Musulmans donnent à cette Parole le nom de « Coran incréé ».

Il y a quand même une petite différence. Le Coran incréé, qui est une instance du Logos divin, demande aux « croyants » de tuer les Juifs et les Chrétiensv, parce qu'ils croient que le Logos peut s'incarner, les uns dans une « image » et les autres dans un « Fils de Dieu ».

Clairement le temps est venu se se livrer au Ta'wil du Coran.

iEx. 31,2

iiL'ombre se dit « tsal » en hébreu. « Tsaléel » : l'ombre de Dieu

iiiLegum Allegoriae, 96

ivNb. 12,6-8

vCf. la sourate n° 9, intitulée « At-Taoubah » (le repentir), verset 30.

dimanche 28 août 2016

Le « ventre » de la bête est toujours fécond.

On dit souvent que l’Europe est un ventre mou. Certains ajoutent que Bruxelles est son nombril. L’Europe « molle » ? Il n'y a pas si longtemps, l'Europe s'est révélée pouvoir être très « dure ». Il ne faut jamais oublier que c’est l’Europe qui a inventé le fascisme, le nazisme, sans parler de l’impérialisme et du colonialisme. Alors, rime riche, pas d’angélisme.

Apparaîtront à nouveau en Europe, le moment venu, des bêtes blondes, des tueurs de masse, des assassins d'envergure, avec leur capacité de haine et de barbarie.

Si les islamo-terroristes veulent terroriser l’Europe, ils ne savent pas ce qui les attend. Ils espèrent créer les conditions d’une guerre civile européenne, où l’on déclarerait ouverte la chasse au faciès ou aux signes extérieurs de religion dans les villes dites civilisées. Ils veulent des extrêmes excités, assoiffés de vengeance, légitimés par le vote et déchaînés enfin.

Les policiers entourant une femme voilée sur une plage de Nice sont la version farcesque, choquante et prémonitoire de ce qui nous attend demain.

On a déjà vu ça en Europe; cela pourrait vite revenir. Ils veulent que du ventre fécond de la bête, naissent d’autres bêtes encore, que grouillent les loups, les hyènes et les rats. A chaque époque son record. Le 21ème siècle n'a pas encore donné sa mesure.

Qu’ils continuent, ils l’auront la guerre. Ils l’ont déjà d’ailleurs, il faut le dire, sur les immenses territoires qui ont été livrés depuis plus d’une décennie à une guerre totale ou partielle, radicale et précise, idéologique et économico-stratégique.

La guerre a été déployée par un Occident sans mémoire dans quelques pays qui furent jadis les plus civilisés du monde. La Trans-oxiane, Suze, Babylone, Ninive, Palmyre, Sumer, Akkad, Elam, porteurs de la mémoire du monde, ont été plongés dans l’âge du fer et du sang.

N’en doutons pas, on peut faire beaucoup plus encore, dans le genre. Il suffit d’ouvrir les livres d’histoire pour se rappeler ce dont l’homme est capable.

Le danger est réel, pressant.

Il est temps que des prophètes d’un genre nouveau se dressent. Une guerre mondiale se prépare, lentement, sûrement.

Le grisou des idées, gaz invisible, lentement, sûrement, envahit les couches profondes de la mine sociale, avant l’explosion imprévue, irrésistible. Les idées néo-fascisantes, néo-nazies, minent à nouveau la mine mondiale, petit à petit, continûment, jusqu’à ce que…

L’explosion peut survenir désormais à tout instant. Jusqu’à présent, en Europe, on a eu affaire à des terroristes de seconde zone, entraînés sur des théâtres d'opérations disputés par les puissances (Syrie), et bénéficiant su soutien idéologique et même financier de quelques opérateurs (au Qatar, en Arabie saoudite).

Si l'on s'en rapporte au nombre des morts, le score accumulé des islamo-terroristes qui ont opéré en Europe est moindre que celui des attentats du 11 septembre.

Il est aussi beaucoup moindre que celui des différentes guerres opérées à l’initiative des « puissances ».

Faisons, pour réfléchir aux conséquences, l’hypothèse que la prochaine vague d’attentats pourrait être d’une gravité très supérieure, provoquant non des centaines mais des milliers de morts au cœur de l’Europe. Techniquement tout est possible, il y a des spécialistes pour cela.

Pour que cela ait effectivement lieu, il suffit que se dégagent des financements appropriés et une volonté politique déterminée. Les financements sont-ils disponibles ? A l’évidence, oui. Cette volonté politique existe-t-elle ? Non, ou plutôt pas encore. Si la volonté politique de changer l'échelle du terrorisme en Europe avait existé, elle aurait eu un début de manifestation. On aurait vu des exemples d’un plus grand professionnalisme de la terreur, avec la mise en œuvre de techniques d’exécution plus létales.

Pourquoi cette volonté politique ne s’est-elle pas encore formée ? Parce que les éventuels décideurs d’un choix aussi radical ont aujourd'hui trop à perdre.

Même les dirigeants de Daech savent jusqu'où ils peuvent aller trop loin. Même eux sont dans l'obligation de mettre des limites à l’aventure, pour ne pas accélérer la mise en branle du hachoir final.

Mais il faut faire l’hypothèse que des extrémistes peuvent demain décider d’aller trop loin. Créer les conditions d'une nouvelle guerre mondiale n'est pas donné à tout le monde. Mais une guerre civile européenne pourrait en être le prélude.


C'est Allah qui tue les "mécréants"

La guerre contre l'islamisme radical ne fait que commencer. En étant optimiste, elle pourrait durer encore deux ou trois générations, malgré les lois anti-terroristes, les caméras de surveillance, les portiques d'aéroport, les fichiers « S », l'excellence bien connue des « services » et les mâles rodomontades des « décideurs ».

Cette guerre pourrait durer bien plus longtemps encore, si l'on tient compte de sa dimension géographique (le monde entier), de son cadre temporel (le jihad a commencé il y a plus de quatorze siècles), de son contexte économique et social (marginalisation et pauvreté programmées pour une bonne part de la population mondiale, en particulier dans la sphère arabo-musulmane), et de son environnement politique (cécité et ignorance du personnel politique sur les questions de religion en général).

Beaucoup de sang, des morts, des larmes, dans les décennies à venir.

Il faut se préparer sur le plan mental et moral. Si l'on veut gagner une guerre, il n'est pas inutile d'essayer de comprendre le cadre idéologique de l'ennemi, sa manière de voir le monde.

Commençons par une épithète, révélatrice, souvent employée par les politiques et les commentateurs. Les terroristes seraient des « lâches ». On a entendu cela à propos du 11 septembre, et récemment après les attentats de Paris et Bruxelles.

Je pense que ce terme tombe à côté de la plaque. Cette épithète est inconsidérée, et révèle un manque d'analyse. Les terroristes ont tué aveuglément, tout en sachant qu'ils allaient à la mort. Ces attentats-suicides peuvent être appelés « lâches », en un sens, parce qu'ils s'attaquent à des gens sans défense. Mais ils ne sont pas « lâches » si l'on considère que les terroristes ont regardé la mort en face, sachant avec certitude que peu après le déclenchement de leurs attentats ils allaient eux-mêmes mourir.

Il vaudrait mieux trouver un autre adjectif que « lâche ». Dans un monde matérialiste et consumériste, il n'y a pas beaucoup de gens prêts à mourir pour des idées, pour une cause. Reconnaissons cela aux islamo-terroristes: ils sacrifient leur vie pour ce qu'ils croient.

Mais que croient-ils exactement?

Comme tous les religieux, et comme tous ceux qui croient en quelque chose, les islamo-terroristes croient qu'ils sont du « bon côté », qu'ils sont dans le « bon camp ». Qu'est-ce qui leur fait croire cela ? Il faut revenir aux textes, en particulier à la rhétorique spécifique du Coran, sur ces questions de jihad.

Dans la sourate 8, Al-'Anfal (« Le butin »), le verset 17, s'adressant aux combattants jihadistes en guerre contre les mécréants, est explicite:

« Ce n'est pas vous qui les avez tués, mais c'est Allah qui les a tués. »

Une guerre où Allah s'engage effectivement et tue lui-même les mécréants n'est pas une guerre comme une autre.

Il n'y a pas si longtemps, au 20ème siècle, deux guerres mondiales avaient habitué les Européens à une rhétorique similaire (« Gott mit uns », « In God we Trust). La rhétorique du bien contre le mal reste constante de par le monde, et dans des contextes variés.

Dans une guerre multiforme, qui a déjà fait des millions de morts, depuis l'invasion de l'Afghanistan et de l'Irak par les Etats-uniens, de quel côté se tient Dieu ?

La réponse est évidente. Dieu se tient du côté des « bons », à savoir les Occidentaux. Mais Allah, pour sa part, c'est l'évidence aussi, se tient du côté des « croyants », les jihadistes.

Dieu et Allah ne combattent pas de la même manière. Quand un drone lâche ses « munitions de précision » sur une école, un hôpital ou un village, ce n'est pas Dieu lui-même qui tue, ce sont des hommes dûment mandatés par des administrations, par des décideurs politiques et par des peuples démocratiques.

Quand un jihadiste assassine à la kalachnikov, coupe des gorges, déclenche des bombes pleines de clous, fonce sur la foule en camion, ce n'est pas lui qui tue, c'est Allah, nous explique le Coran.

Les jihadistes se considèrent comme des instruments de mort dans la main d'Allah. Est-ce que les parlements dits démocratiques, mais trop souvent croupions, et les hommes politiques cyniques, populistes et corrompus peuvent occuper le même type de terrain symbolique qu'Allah ?

La laïcité républicaine a mis volontairement de côté les questions de religion, en les confinant à l'espace privé. La France a fait le choix politique et idéologique, ratifié en 1905, de « séparer » l’Église de l’État. Cette option a pu fonctionner dans le cadre de la IIIème République, puis dans les républiques subséquentes, en partie parce que le christianisme a toujours reconnu l'existence des deux mondes, le monde historique, temporel, politique et le monde spirituel.

Le moment est sans doute venu de repenser la laïcité à la française dans le contexte mondial. Non pour la supprimer mais pour l'approfondir, et la mettre en mesure de s'adapter à des situations nouvelles.

Il n'y aura pas de paix sociale, politique, religieuse, sans une révolution profonde dans les cœurs et les esprits.

Et je pense que le véritable terrain de la discussion ne peut être seulement politique. Il doit aussi s'attaquer à l'analyse de la substance même des textes sacrés des religions monothéistes.

Sans cet effort collectif, critique, à la fois politique et théologique, il n'y aura jamais que des solutions boiteuses, entraînant demi-mesures et rancœurs inévitables.

Le temps est venu de porter sur la place publique l'attention sur des textes « sacrés » qui appellent au meurtre des « mécréants », des « infidèles ».

Le temps est venu d'appeler l'attention publique sur l'hypocrisie, les doubles langages de « religieux » qui propagent la haine sous couvert de rester fidèles à une tradition jamais critiquée, jamais revue, jamais mise à jour.

Sans ce travail critique, qui doit être entrepris d'urgence par les trois religions monothéistes, réunies dans un concile mondial du monothéisme, rien n'avancera sur le fond.

Le christianisme a supprimé toute référence aux « juifs perfides ». L'islam doit supprimer toute référence à la mise à mort des « mécréants ». Le judaïsme doit aussi, sans doute, revisiter sa manière de traiter les « goyim ».

Le verset 35 de la sourate 47, qui porte le nom du Prophète (« Muhammad ») dit explicitement:

« Ne faiblissez donc pas, et n'appelez pas à la paix alors que vous êtes les plus hauts ! Allah est avec vous. »

Voilà ce que pense intimement le jihadiste. « Pas de paix. Allah est avec nous. »

Je ne crois pas que les caméras de surveillance, les portiques et les bases de données permettront la victoire finale face à des gens pénétrés de ce genre d'idées, et prêts à se donner la mort pour ce qu'ils croient.

Je crois que la victoire finale appartiendra à ceux qui peuvent donner leur vie pour sauver le monde de la mort.

samedi 27 août 2016

« Qu'Allah les tue ! »



Pour contribuer à une nécessaire réflexion sur les causes profondes des récents événements auxquels l'Europe a été confrontée, et qui sont diverses, j'aimerais pointer la question du texte coranique. On dit souvent que l'islam est « une religion de paix », qu'il n'y a rien de commun entre la violence aveugle et sourde de la terreur, et le texte sacré qui nous vient de l'ancienne « Arabie heureuse ».

Je ne suis pas compétent pour confirmer ou réfuter ce type de jugement global. Mais j'aime les langues et les textes fondateurs, et j'aime y revenir. Je propose d'analyser le verset 30 de la sourate coranique n° 9, intitulée « At-Taoubah » (le repentir) :

« Les Juifs disent : ''Uzayr est fils d'Allah'' et les Chrétiens disent : '' Le Christ est fils d'Allah''. Telle est leur parole provenant de leurs bouches. Ils imitent le dire des mécréants avant eux. Qu'Allah les tue ! »

قتلَهموآللّه

Qâtala-humul-lâh !


Lorsqu'on cherche à interpréter des « textes sacrés », on peut toujours décider de mettre en jeu différents niveaux de connaissance, ou de sagesse. Le verset ici cité est loin d'être isolé, il en existe d'autres de la même farine, et certains plus violents mêmes.

Ce verset coranique, direct, violent, incite à tuer les juifs et les chrétiens à cause d'un différent d'origine théologique (l'idée qu'Allah puisse avoir un « fils »). Est-il responsable de la manière dont certains musulmans considèrent les croyants des deux autres monothéismes, le judaïsme et le christianisme ?

Je propose qu'un concile mondial des trois principales religions monothéistes se réunisse rapidement, pour procéder à une analyse critique et conjointe de la Torah, des Évangiles et du Coran, et émettent en conclusion un communiqué commun.

Ce communiqué aurait pour but d'aider les lecteurs de base à comprendre que toutes les formules que l'on pourrait trouver dans l'un ou l'autre des textes sacrés et qui réclament l'anéantissement de l'autre ne sont en réalité que des cris d'amour sincère pour tous les hommes vivant sur la Terre, sans distinction de religion.

Si cette tâche de réinterprétation s'avérait impossible pour certains passages particulièrement crus, je propose qu'un concile mondial des religions concernées se réunisse et propose alors la révision et la réécriture des textes incriminés, dans l'intérêt supérieur de la paix mondiale.

« Connaître la femme »


Adam a « connu » Eve à plusieurs reprises, et c’est ainsi qu’elle a conçu Caïn, puis Abel et Seth. Philon d’Alexandriei fait remarquer que la Bible ne représente jamais Abraham, Isaac, Jacob ou Moïse, comme « connaissant » leurs femmes. Pourquoi ? Est-ce par pudibonderie ?

Philon imagine une explication symbolique. Abraham, Isaac, Jacob, Moïse sont des hommes sages. Or il faut entendre que la « femme » peut être aussi une image qui représente les sens, les sensations. Pour un sage, « connaître la femme» s'interprète, contre-intuitivement, comme la capacité de mettre à distance les sensations. Les amoureux de la sagesse et ceux qui cherchent la véritable connaissance, doivent répudier leurs sens, ne pas succomber à leurs séductions. Pour « connaître » vraiment, il faut « connaître » les sens, non pour s'en satisfaire, mais pour les mettre en question.

Les sages (Abraham, Isaac, Jacob, Moïse) ont pour « femme » leurs « vertus ». Philon indique que Sarah, femme d'Abraham, est « princesse et guide », Rebecca, femme d'Isaac, incarne « la persévérance ». La femme de Jacob, Léa, représente « la vertu d’endurance » et Sipporah, femme de Moïse, est l'image de « la vertu qui monte de la terre vers le ciel ».

Poussons le raisonnement un peu plus loin, sous la guidance de Philon. Peut-on dire que ces sages ont « connu » ces « vertus » ?

Comment filer la métaphore de l’union intime, conjugale, avec la « vertu » ? Philon s’arrête un instant sur ce point délicat et prévient qu’il ne peut s’adresser qu’aux véritables initiés sur ce sujet, parce que les mystères dont il s’agit sont les « plus sacrés » (Cher. 42). Cette précaution prise, continuons.

L’union d’un homme et d’une femme obéit aux lois de la nature, et tend à la génération des enfants. Mais il n’est pas conforme à l’ordre des choses que les vertus, qui peuvent engendrer tant de perfections, puissent s’unir à un mari humain, un simple mortel. Alors qui peut s’unir à la Vertu, afin de la féconder ? Il n’y a que le Père de l’univers, le Dieu incréé, dit Philon, qui puisse lui donner sa semence. C’est Lui qui conçoit et engendre avec la Vertu, sa divine engeance. La Vertu reçoit la semence divine de la Cause de toutes choses, et engendre un enfant qu’elle présente à celui de ses amants qui le mérite le plus.

On peut se servir d’une autre analogie dit Philon. Ainsi le très sage Isaac a adressé ses prières à Dieu, et Rebecca, qui est la « persévérance », a été mise enceinte de par celui qui a reçu cette prière. En revanche, Moïse qui avait reçu Sipporah, « la vertu ailée et sublime », trouva qu’elle avait conçu de nul mortel, sans besoin d’aucune prière préalable.

Nous touchons là des terrains fort difficiles. Il faut que ces « mystères », insiste à nouveau Philon, soient reçus seulement par des âmes purifiées, initiées. Il ne faut jamais les partager avec des non-initiés. Je prierai le lecteur de se conformer à ces pressantes injonctions. Philon lui-même, confie-t-il, a été initié à ces mystères supérieurs par les enseignements de Moïse et de Jérémie.

Philon cite alors un verset de Jérémie, à qui Dieu s’est adressé en ces termes: « Ne m’as-tu pas appelé « père » et « mari de ta Virginité » ? ». On trouve en effet en Jérémie 3,4 quelque chose d’approchant, mais de beaucoup moins direct, et nettement moins métaphorique : « Tu t’écries en t’adressant à moi: « O mon père, tu es le guide de ma jeunesse ». » (Trad. Méchon-Mamré)

Philon semble avoir poussé la métaphore de Jérémie pour transformer l’expression originelle (« le guide de ma jeunesse ») en une formule plus relevée (« le mari de ma Virginité »). Avec cette forte expression, Jérémie montre que « Dieu est la demeure incorporelle des Idées, le Père de toutes choses, pour autant qu’Il les a créées, et l’Époux de la Sagesse, inséminant la semence du bonheur dans une terre bonne et vierge, pour le bénéfice de la race humaine ».

Dieu ne peut « converser » qu’avec une nature pure et vierge. « Les hommes, dans l’intention de procréer, font d’une vierge une femme. Mais Dieu, lorsqu’il s’associe avec une âme, de ce qu’elle était femme il fait à nouveau une vierge. »


iCherubim, 43-54

vendredi 26 août 2016

Ce que disent les noms multiples du Dieu

D'un côté, certains disent que Dieu est infiniment éloigné, totalement incompréhensible, absolument différent de tout ce que des esprits humains peuvent concevoir. Tellement même, que ce Dieu pourrait tout aussi bien ne pas « exister » au sens où nous entendons l'existence et ses diverses modalités.

D'un autre côté, d'autres pensent que Dieu crée, parle, justifie, donne sa grâce, condamne, châtie, sauve, bref qu'il interagit effectivement, de diverses façons, avec le monde et avec les esprits des hommes.

A première vue, ces deux lignes de pensée sont contradictoires, incompatibles.

Mais il y a une autre hypothèse encore : la possibilité d'un Dieu à la fois infiniment éloigné incompréhensible, proche des hommes, et leur parlant dans leur langue.

Quelques textes décrivent directement quelques formes d'interaction entre Dieu et l'homme. Dans l'Exode, par exemple, Dieu dit à Moïse :

« C'est là que je te rencontrerai ; et je parlerai avec toi de dessus le propitiatoire,entre les deux chérubins qui sont sur l'arche du Témoignage, et je te donnerai mes ordres pour les enfants d'Israël. » (Ex. 25, 22)

Comment justifier l'emploi de ces mots : « de », « dessus », « entre » ? Ne sont-ils pas, en tant qu'ils indiquent des positions, des lieux, assez étranges pour un Esprit divin, censé être désincarné?

Philon d'Alexandrie a répondu à cette questioni. Selon lui, Dieu indique ainsi qu'Il est « au-dessus » de la grâce, et qu'il est « au-dessus » des deux pouvoirs symbolisés par les chérubins, le pouvoir de créer et celui de juger. Ledivin "parle" en occupant une place intermédiaire, au milieu de l'arche. Il remplit cet espace et ne laisse rien de vide. Il se fait médiateur et arbitre, en se plaçant entre les deux côtés de l'arche qui paraissaient divisés, et en leur apportant amitié et concorde, communauté et paix.

Il faut considérer ensemble, comme un tout, l'Arche, les Chérubins, et la Parole (ou Logos). Philon explique : « D'abord, il y a Celui qui est Premier – avant même l'Un, la Monade, ou le Principe. Ensuite il y a la Parole divine (le Logos), qui est la vraie substance, séminale, de tout ce qui existe. Et, de la Parole divine découlent comme d'une source, en se divisant, deux puissances. L'une est la puissance de création, par laquelle tout a été créé. Elle se nomme « Dieu ». Et il y a la puissance royale, par laquelle le Créateur régit toutes choses. Elle s'appelle « Seigneur ». De ces deux puissances découlent toutes les autres. (…)

Au-dessous de ces puissances, il y a l'Arche, qui est le symbole du monde intelligible, et qui contient symboliquement toutes les choses qui sont dans le sanctuaire le plus intérieur, à savoir le monde incorporel, les « témoignages », les puissances législatives et punitives, les puissances propitiatoires et bienfaisantes, et au-dessus, la puissance royale et la puissance de création qui sont leurs sources.

Mais apparaît aussi, entre elles, la Parole divine (le Logos), et au-dessus de la Parole, le Parleur. Et ainsi sept choses sont énumérées, à savoir le monde intelligible, puis, au-dessus, les deux puissances, punitives et bienveillantes, puis les puissances qui les précèdent, créative et royale, plus proches du Créateur que de ce qu'Il crée. Au-dessus, la sixième qui est la Parole. La septième est le Parleur. »

La multiplication des noms du Dieu unique, de ses attributs ou de ses « émanations » est ici le point sur lequel il faut attirer l'attention.

La multiplication des noms du Dieu est attestée, dans le texte de l'Exode que l'on vient de citer, et elle est confirmée par l'interprétation de Philon.

L'idée d'un Dieu unique auquel on donne de multiples noms (« Dieu myrionyme », Dieu "aux mille noms") était aussi familière aux stoïciens, comme aux pratiquants du culte d'Isis ou aux adeptes des cultes orphiques. Chez les Grecs, Dieu est à la fois Zeus, le Noûs, ou « Celui aux noms multiples et divers », πολλαίϛ τε έτεραις όνομασιαϛ.

On trouve également cette pratique, démultipliée au-delà de toute mesure dans le culte des Vêdas.

Par exemple Agnî est appelé : Dieu du feu. Messager des Dieux. Gardien du foyer domestique. Sa bouche reçoit l'offrande. Il purifie, procure l'abondance et la vigueur. Toujours jeune. Sa grandeur est sans bornes. Il fait vivre l'homme et le protège. Il a quatre yeux. Il a mille yeux. Il transmet l'offrande aux Dieux avec sa langue. Il est la Tête du ciel et l'ombilic de la Terre. Il surpasse tous les dieux. Il a pour enfant ses rayons. Il a une naissance triple. Il a trois demeures. Il dispose les saisons, il est le fils des eaux. Il produit ses propres mères. Il est surnommé le Bienfaiteur. Il est enfanté tour à tour par la Nuit et l'Aurore. Il est le fils de la force et de l'effort. Il est "Dieu mortel". Appelé "archer". Identifié à Indra, Vishnou, Varuna, Aryaman, Tvachtri. Sa splendeur est triple. Il connaît tous les trésors cachés et les découvre pour nous. Il est présent partout. Son amitié réjouit les Dieux, tout ce qui est animé ou inanimé. Il est dans le foyer chantre, prêtre et prophète. Il est au ciel et sur la terre. Il est invoqué avant tous les Dieux.

Le Dieu de Moïse comme le Dieu Agnî ont un point commun: celui d'avoir de nombreux noms. Peu importe leur nombre, en fait. Ce qui importe c'est que ces Dieux uniques n'ont pas un nom unique. Pourquoi?

Sans doute aucune langue n'est-elle digne de porter un seul nom de Dieu. Aucun esprit n'est digne de ne penser qu'à un seul de ses attributs.


iQuestions sur l'Exode (Q.E. II, 68)

La mondialisation des esprits

La mondialisation des idées et des esprits est une réalité ancienne. Les peuples, toujours, se sont communiqué leurs mythes, se sont transmis leur rêves et ont partagé leurs intuitions. Ces idées, ces forces, qui n'ont rien à voir avec celles des empires et des royaumes, ont permis de bâtir des lignes générales, d'entretenir des mouvements de fond, capables de parcourir l'histoire des siècles.

Les idées des anciens parcouraient le monde pendant des années, des siècles, et des millénaires. Le trafic quotidien des milliards d'internautes, qu'en restera-t-il dans quatre mille ans ?

Eusèbe de Césaréei rapporte le témoignage d'un écrivain voyageur, Mégasthène, qui partit en Inde au 4ème siècle av. J.-C. pour y représenter le roi Séleucus I Nicator, – successeur d'Alexandre le Grand. Dans le 3ème Livre de ses Indica, l'ambassadeur grec constate: « Vraiment tout ce que nos anciens ont dit de la nature l'est aussi par les philosophes étrangers à la Grèce, soit en Inde par les Brahmanes, soit en Syrie par ceux qu'on appelle les Juifs. »

N'était-ce pas là une ode à la mondialisation des esprits ? Une reconnaissance patente de la proximité et du partage des idées ? C'étaient les idées religieuses et philosophiques, sans doute, qui étaient le mieux à même de voyager le plus loin, par delà les frontières et les langues, les systèmes et les préjugés, en ces temps d'ouvertures tous azimuts.

Après Mégasthène, Eusèbe évoque Numénius, qui écrivait: « Après avoir cité les témoignages de Platon, il faudra remonter plus haut et les rattacher aux enseignements des Pythagore puis en appeler aux peuples de renom, en conférant leurs initiations, leurs dogmes, les fondations cultuelles qu'ils accomplissent d'accord avec Platon, et tout ce qu'ont établi les Brahmanes, les Juifs, les Mages et les Égyptiens. »

C'est un témoignage que l'Inde, la Perse, la Mésopotamie, Israël, et l’Égypte, constituaient alors, avec la Grèce, un grand arc continu et fertile de pensées, de rêves, l'immense coulée lumineuse du génie mondial.

Ces siècles passés, évoqués par le résumé accélérateur d'Eusèbe, Mégasthène et Numénius, témoignent de la possibilité naturelle des esprits à correspondre, à se procurer les uns aux autres des échelles, des guides et des relais.

Le 21ème siècle, non sans paradoxe, a électrifié et électronisé la mondialisation, la rendant quasi-immédiate, mais en même temps assez superficielle. Nous savons « en temps réel » les cours des bourses de Shanghai, Francfort et New York, ainsi que le nombre de cadavres relevés après tel attentat lointain ou proche. Mais nous en savons moins sur les « initiations » des peuples et la manière d'évolution de leurs « fondations cultuelles ». Les torrents de détails superflus abondent, quand la mondialisation a pour conséquences le sang, la souffrance et la mort. Mais qui voit la grande vision, le large avenir ?

Selon Porphyre, « Apollon dit : ''Enchaînée de bronze est la route escarpée et ardue qui mène aux Dieux ; les Barbares en ont découvert bien des sentiers, mais les Grecs se sont égarés ; ceux qui la tenaient à peine l'ont perdue ; or de la découverte le Dieu a fait honneur aux Égyptiens, aux Phéniciens, aux Chaldéens (ce sont les Assyriens), aux Lydiens et aux Hébreux. »ii

Porphyre, philosophe néo-platonicien du 3ème siècle ap. J.-C., reconnaît la fraternité intellectuelle et spirituelle des peuples qui vivaient alors dans des terres, appelées aujourd'hui Égypte, Israël, Liban, Turquie, Syrie, Irak, Iran. Ils partageaient une marche commune sur le « route escarpée et ardue qui mène aux Dieux ».

Porphyre ajoute: « En outre Apollon dit dans un autre oracle : '' Aux seuls Chaldéens est échue la sagesse ainsi qu'aux Hébreux qui adorent saintement le Dieu-roi né de lui-même.'' »

La religion n'est pas tout. Il ne suffit pas d'emprunter la route escarpée et ardue qui mène aux Dieux. Encore faut-il le faire avec « sagesse ». Les Chaldéens et les Hébreux en étaient dépositaires, alors.

Qui aujourd'hui peut parler sagement au nom du « Dieu-roi né de lui-même »?

iPrép. Ev., Livre XI

iiPhilosophie tirée des Oracles (Livre I)

mercredi 24 août 2016

La poule est l'avenir de l'homme


Il y en a qui rêvent d'une vie de lions, d'aigles, ou de cétacés, de grands animaux libres, qui parcourent les steppes, fouillent l'horizon, ou sillonnent les océans. D'animaux qui songent, entre deux chasses.

Mais qui peut rêver d'une vie de poulets de basse-cour ? Les poulets picorent. Ils passent leur temps à picorer dans la poussière. Avant de se faire couper le cou. Les poulets (bio) vivent dans le bonheur, au paradis des poulets, le grain abonde, il n'y a qu'à poser le bec dessus. Le bonheur absolu, quoique sous forme dispersée, se trouve répandu entre leurs pattes, sous leur bec. Pic, pic, pic. Toute leur vie, tous leurs rêves sont par terre, dans la cour. Ils n'ont pas besoin de steppes et de nuages, d'horizons et d'abîmes. Ils n'ont cure de chercher un ailleurs, quelque chose d'inouï qui serait loin ou dans l'absence. Il n'y a pas à chercher un orient ou un occident ignoré, un pôle Nord ou une croix du Sud. Tout ce qui est nécessaire est toujours déjà là. Le fermier veille au grain. Le poulet toujours picore, ravi de l'aubaine renouvelée, semblant sans fin.

Bien sûr, parfois un gros poulet pique un plus maigre. Picking order. Mais les plus gros sont aussi les premiers à partir, là-bas où l'on promeut les poulets au rang de poulardes fermières, élevées au grain.

Cette métaphore s'applique bien au monde aujourd'hui. On pianote, on zappe, on clique comme des poulets picorent. Ils ont leur bec, et nous le pouce et l'index.

Peu d'usage des fonctions supérieures. On est engraissés aux hormones de croissance. Pas beaucoup de temps pour prendre de la hauteur, de la distance ou de la profondeur. Pic, pic, pic.

samedi 20 août 2016

La Mort mourra

Railleur, Donnei provoque la Mort ; il veut l'humilier, l'écraser, l'annihiler. Il renverse les rôles absolument. C'est lui qui tient la faux désormais. En quelques mots il fauche la mort et la guerre, le poison et la maladie. La mort n'est plus qu'une esclave soumise au destin et au hasard, au pouvoir et au désespoir ; elle est enchaînée, et il est de bien meilleurs sommeils qu'elle, opiacés ou rêveurs.

Au moment où la mort, la « pauvre mort », croit avoir vaincu, un court sommeil seulement nous sépare de l'éternité. Pirouette métaphysique. Grand saut de l'ange au nez du néant.

Le dernier vers du Sonnet X de Donne fait penser à la formule de Paul: « Ô Mort, où est ta victoire ? »ii. Cette formule de Paul évoque elle-même celle du prophète Osée au moment où il prononça des imprécations contre Ephraïm et les idolâtres de Juda: « Et je les libérerais du pouvoir du Shéol ? Et je les délivrerais de la mort ? O mort, où est ta peste? Shéol, où est ta destruction? »iii

Il y a quand même une nuance importante. Osée appelait, quant à lui, la mort et la puissance du Shéol sur des hommes coupables. Paul, en revanche, c'est la mort même dont il annonce l'anéantissement.

En cela Paul renvoie à Isaïe, lorsque ce dernier disait: « Yahvé a fait disparaître la mort à jamais. »iv


Isaïe, Paul, Donne, à travers les siècles, partagent la même idée. La mort doit mourir un jour. Ils en sont sûrs : la mort mourra.

Qui dit mieux ?


i

Death be not proud, though some have called thee

Mighty and dreadfull ; for, thou art not soe,

For, those, whom thou think'st, thou dost overthrow,

Die not, poore death, nor yet canst thou kill mee.

From rest and sleepe, which but thy pictures bee,

Much pleasure, then from thee, much more must flow,

And soonest our best men with thee doe go,

Rest of their bones, and soules deliverie.

Thou art slave to Fate, Chance, kings, and desperate men,

And dost with poyson, warre, and sickness dwell,

And poppie, or charmes can make us sleep as well,

And better then thy stroake ; why swell'st thou then ?

One short sleepe past, wee wake eternally,

And death shall be no more ; death, thou shalt die.

(John Donne, Sonnet X)

ii1 Cor. 15.55

iii Os. 13,14

iv Is. 25,8

mercredi 17 août 2016

Vers l'über-empire mondial

Les esprits des peuples ont chacun leur vérité, a dit Hegel. Chaque peuple a son rôle à jouer, à un moment donné de l'Histoire, et précisément à ce moment-là. Après quoi, ils connaissent la décadence et la chute, annonçant ainsi « le passage de l'esprit dans un principe nouveau, et de l'histoire universelle dans un autre peuple »i.

Hegel distingue quatre époques, qui présentent divers degrés de « l'incarnation » de l'esprit du monde, divers états de sa prise de conscience de soiii.

Dans la première, l'esprit se connaît comme « forme substantielle », comme « identité », dans laquelle les individualités se perdent et restent injustifiées en tant que telles. Cette période correspond à l'apogée de « l'empire d'Orient ». Le gouvernement y est une théocratie, le chef est un prêtre suprême ou bien un Dieu, la législation vient de la religion, et « la personnalité individuelle disparaît sans droits ».

Dans la seconde époque, l'esprit substantiel acquiert un « savoir » de lui-même, un « contenu positif », qui permet l'individualité morale objective. Cela correspond à « l'empire grec », où coexistent « une base mystérieuse, refoulée dans une réminiscence obscure dans la profondeur sombre de la tradition » et une « spiritualité individuelle », qui « surgit à la lumière du savoir, devient mesure et clarté par la beauté et par la moralité libre et allègre ».

Le troisième moment est celui de la conscience qui s'approfondit jusqu'à l'universalité abstraite, mais entre alors en contradiction avec l'objectivité du monde déserté par l'esprit. C'est le moment de l'empire romain, où s'accomplit « jusqu'au déchirement infini la séparation (…) de la conscience personnelle privée et de l'universalité abstraite. » C'est le moment de « la violence froide et cupide » des aristocrates, de la « corruption de la plèbe », de la « dissolution de l'ensemble », du « malheur universel » et de la mort de la vie morale.

Pendant la dernière époque cette contradiction entre la conscience et l'objectivité se renverse. La conscience est prête à « recevoir en elle-même sa vérité concrète », et à « se réconcilier avec l'objectivité et s'y installer ». L'esprit revient à sa substance première, il se connaît comme « vérité », comme « pensée » et « comme monde d'une réalité légale ». C'est le moment, dit Hegel, de l'empire germanique, où se réalise « le principe de l'unité des natures divine et humaine ». C'est aussi « le principe nordique des peuples germains qui a pour mission de les réaliser. »

L'empire germanique a reçu la mission de renverser les empires précédents, et de « sortir de cette perte de soi-même et de son univers et de la souffrance infinie qui en résulte, souffrance pour servir de support à laquelle le peuple israélite était maintenu tout prêt. »

Avec le recul de l'Histoire qui en juge autrement que la philosophie, on voit que Hegel s'est sans doute trompé quant à la mission de « l'empire germanique ». Cet empire n'a pas mis un terme à la souffrance de l'univers, ni à celle du « peuple israélite ».

On sait aujourd'hui que d'autres empires que le germanique se sont installés à sa place dans l'Histoire. L'empire soviétique et l'empire américain ont pu croire voir leur heure arriver à différents moments du 20ème siècle. Mais ces empires ont surtout gagné beaucoup de bataille à la Pyrrhus.

Quel sera le prochain empire à tenter de relever les défis hégéliens : l'unification des nature divine et humaines, la sortie de la perte de soi-même, la fin de la souffrance infinie ?

L'empire chinois ? L'empire capitaliste ? On en doute.

Peut-être est-ce le moment de Hegel lui-même qui est passé ? Peut-être que le rêve de la fin de la souffrance n'a aucune chance de se réaliser ?

Ou alors, il pourrait bien émerger autre chose, une utopie complètement différente : l'über-empire. L'über-empire serait mondialisé, décentralisé, auto-organisé, auto-régulé. Fiscalité et monnaie mondiale. Même système de protection sociale sur toute la terre. Liberté de circuler pour tous. Interdiction absolue de toute guerre (garantie par une force mondiale de sécurité dotée de tous les moyens nécessaires). Régime mondial du travail, basé sur un principe d'égalité rigoureuse des personnes à travers la planète. Une carte d'identité mondiale sans référence nationale ou religieuse, un système d'über-élections politiques à tous les niveaux (local, régional, mondial), destinées à élire les « sages » chargés de garantir les formes d'auto-régulation nécessaires. Le système de taxation mondiale prélèverait les impôts à la source sur toutes les über-opérations, avec des clés de proportionnalité différentes suivant la nature et le montant de ces transactions. Un über-revenu mondial serait garanti de la naissance à la mort à chacun.

L'über-empire est sans doute une utopie, mais pas tellement plus que « l'empire germanique » de Hegel.

Je dirais même qu'il est en fait moins utopique. L'expérience européenne peut servir à faire voir ce qui ne marche pas dans les rêves d'intégration fédérale.

Il y a encore du chemin à faire avant de réaliser l'union des natures divine et humaine. Mais si l'on ne fait ne serait-ce qu'un seul pas pour réduire la « souffrance infinie » des peuples du monde, n'aura-t-on pas donné là la preuve de la possibilité d'une über-utopie?




iPrincipes de la philosophie du droit. § 347

iiIbid. §353-358

mardi 16 août 2016

Pédophilie, déchristianisation et "jungle" morale

La chasse ouverte aux curés pédophiles, dont on voit quelques effets avec l'affaire du cardinal Barbarin, ou l'Oscar donné au film Spotlight, est sans aucun doute une excellente chose, quant au but censément poursuivi. On pourrait peut-être étendre cette chasse anti-pédophiles à quelques autres figures, comme celles de Gide ou de Montherlant, et même à ce ministre de la République française qui s'est fait prendre il n'y a pas si longtemps dans un palais de Marrakech lors d'une rafle de la police marocaine en compagnie de jeunes garçons. Le nom de ce ministre fort connu est resté soigneusement hors de la scène médiatique. On pourrait en induire que le Président de la République et le Premier ministre sous lesquels ce ministre pédophile a officié sont aussi en quelque sorte des « cardinaux Barbarin » de la laïcité républicaine. Les médias aujourd'hui déchaînés contre les curés pédophiles, comment peuvent-ils être si silencieux à propos des ministres partageant le même vice ?

Il y a peut-être une interprétation plus sociétale de ce fait. La « déchristianisation » de la société française est en cours, depuis quelque temps, mais il y a encore du chemin à faire. La chasse au cardinal est ouverte, mais la chasse au ministre n'est pas à l'ordre du jour. Par extension et métonymie, c'est l’Église catholique même qui semble coupable de négligence, de complicité, d'aveuglement, dans cette affaire. Plus grave encore, l’Église semble dysfonctionnelle (centralisme de la gouvernance, statut des prêtres, célibat, vœu de chasteté, marginalisation des femmes et des laïcs dans la gestion de l’Église).

La déchristianisation est dans tous les esprits. Mais il est possible d'aller plus loin encore. Il ne me paraît pas qu'il faille s'en réjouir.

Si l'affaire Barbarin est devenue soudainement, si longtemps après les faits incriminés, d'importance nationale, il semble que d'autres scandales contemporains restent étonnamment hors de la puissance de pénétration des radars moraux.

Par exemple la situation faite aux réfugiés en Europe, – et en France en particulier. La « jungle » de Calais est un cas exemplaire de la « déchristianisation » et de la politisation des esprits dans un sens qui rappelle quelques effroyables souvenirs.

« Lorsque j'entends le mot « ordre », j'ai le poil qui se hérisse, parce que j'entends alors les trains bien à l'heure d'Eichmann, mis en branle au mot de « tout est en ordre », ferrailler vers Auschwitz. C'est le mot le plus effroyable que je connaisse. C'est le camouflage du monstrueux. Il sort directement de la bouche de la machine elle-même. Il est si profondément déshonoré qu'il devrait rester interdit pendant des siècles. Et encore de nos jours – en cela, hormis le plus grand raffinement du camouflage actuel, rien n'a changé depuis l'époque d'Eichmann – il vise exclusivement à couvrir l'absence de scrupules ; anesthésier en nous la représentation de la chose qui a été ordonnée ou mise en ordre ; paralyser notre intérêt pour les effets de ce que nous continuons à faire ; bref : nous induire à faire confiance à la machine qui tourne sans à-coups parce qu'elle tourne sans à-coups. »i

Ce texte de Günther Anders a été écrit il y a environ un demi-siècle. Il n'y a pas d'analogie entre l'évacuation des campements de Calais, nommés abusivement «Jungle », et les trains de la mort nazis, mais le propos de G. Anders met en relief l'utilisation politique et sociale du mot « ordre ».

L'« ordre » règne-t-il à Calais ? Selon les médias, s'y développe une véritable « jungle ». L’État doit donc agir par tous les moyens, pour contenter l'indifférence assoupie des regardeurs de télévision, et pour entretenir la fibrillation des états-majors politiciens, qui trouvent là beaucoup de farine électorale à moudre.

Métaphore pour métaphore. La véritable « jungle » n'est pas à Calais. Elle est plutôt dans les couloirs des ministères, dans les allées du pouvoir, dans les rassemblements populistes. La « jungle » prolifère dans l'esprit des hommes.

Il va falloir remettre de l' « ordre ». Nous n'avons encore rien vu.


iGünther Anders . Sténogrammes philosophiques 

lundi 15 août 2016

Un pape, femme chinoise, et l'avenir de l'Europe

Dans son dernier livre, L'Avenir de Dieu, l'historien Jean Delumeau écrit que l'aggiornamento de l’Église ne sera vraiment réalisé que le jour où le pape sera une femme chinoise mariée à un Noir.

L'idée peut paraître piquante. Pourquoi pas en effet ? Mais comme pour Windows les mises à jour, les aggiornamentti sont perpétuels, et ne peuvent pas cesser comme ça. Un jour sans doute la prophétie de Delumeau sera réalisée. L’Église en sera visiblement plus universelle, plus vraiment « catholique » donc. Mais il y aura encore du chemin à faire.

Il faudra encore réaliser l'union de toutes les fois mondiales, la synthèse de leurs dogmes, la résolution de leurs actuelles incompatibilités, le rapiéçage des schismes, le raccommodement des exclusions, la reconnaissance des errements. Plus que tout, il faudra montrer que cette religion finale apportera la paix effective dans le monde, et garantira la justice. Sans quoi toute religion n'est que farce, hypocrisie, bla-bla technique à l'usage des pédants et des bigots de toutes obédiences.

Le pape « femme chinoise » sera un grand bond en avant, n'en doutons pas, mais la route est bien plus longue encore que la distance d'un bondissement.

Aujourd'hui, Rome est toujours en Europe, pas très loin d'Athènes, ni d'ailleurs de Jérusalem.

L'Europe est paraît-il en « voie de déchristianisation rapide », ce que confirmerait l'effondrement de ses valeurs. Jour après jour, des femmes, des enfants, des vieillards et des jeunes gens meurent noyés en mer Égée, et d'autres survivent dans l'indifférence des bonnes gens, ou suscitent la haine par anticipation, et par action, des groupes extrémistes. Des portions entières, massives, au Nord, à l'Est, au Sud de l'Europe déchristianisée se convertissent aux mots d'ordre de l'extrémisme raciste, rapace, ranci, rabide.

Angela Merkel joue, c'est presque la seule à ce niveau de responsabilité, la carte de l'ouverture des frontières. Choix risqué, mais visionnaire. Comparez avec les petits marquis confits de suffisance, pleins de calculs minables, experts en ré-élections, mais incapables de soulever l'Europe des peuples à la hauteur de ses ambitions séculaires, millénaires même. Cette passivité sans vision, sans sens, cette misérable hypocrisie, cette puanteur morale soulèvent le cœur.

Avant la Syrie il y a eu l’Égypte, la Libye, la Tunisie. Et l'Irak ! Et l'Afghanistan !... Que faisaient les grands chefs alors ? Sarkozy a fait bombarder la Libye et pourchasser Khadafi pour éliminer les preuves de l'argent versé. Obama, prix Nobel de la Paix, n'a pas su arrêter la guerre, ni gagner la paix.

Où était l'Europe quand le feu gagnait de nouveaux foyers, l'un après l'autre, sur la rive sud de la Mare Nostrum, ou à l'Est de ses rives orientales?

L'irresponsabilité du politique est flagrante, totale, ahurissante. Pour sauver les banques, défendre les taxis, composer avec les intérêts, il y a de la ressource. Pour sauver le monde, il faudra attendre les prochaines élections.

L'Europe n'est pas un petit cap au bord de l'Eurasie. L'Europe est une idée millénaire. Quoique pas encore tout à fait morte, cette idée est aujourd'hui à l'agonie.

Que veut-on ?

Une Europe barbelée ? Des murs d'enceinte? Une police des frontières tirant à vue sur les hordes de pauvres gens, comme le demandent déjà certains partis, pour attirer les votes ?

Le fascisme mondial enfin vainqueur, dans l'agonie vichyssoise des consciences ? La mort de l'âme et du cœur ?

La souffrance des réfugiés, le mépris des humiliés, la haine des terroristes ?

Nous avons besoin d'une grande vision.

Sans vision, l'Europe étrécie, comme le ver fouaillé par l'épingle, sera rayée de la carte conceptuelle et morale du monde.

Une autre politique européenne est possible, celle du courage et de l'ambition mondiale.

 

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