Le grain de sable et la dune

Merzouga

La futurologie est une science parfaitement inexacte, mais fort idéologique. Qu’on en juge par ces propos du célèbre (et richissime) James Martin, qui depuis son île privée des Bermudes délivre ses oracles coupants.
Dans 30 ans, dit-il, 80% des emplois actuels pourront être occupés par des machines, qui feront le travail mieux et moins cher que les humains.
S’ensuivra un chômage massif et une montée drastique des inégalités. En effet, les emplois qui resteront seront très complexes, demanderont une formation extrêmement qualifiée et seront outrageusement bien payés. Le fossé entre riches et pauvres s’accroîtra considérablement. Dans les prochaines décennies, des machines « plus intelligentes » que l’homme seront construites, et des ordinateurs d’une « puissance incroyable » et d’une « bande passante infinie » (sic) changeront complètement la manière dont les entreprises fonctionnent. D’ailleurs, celles-ci deviendront « indépendantes des États », et « plus riches et plus puissantes » que ces derniers.

Il y a dans ces prédictions une sorte de logique froide qui peut séduire par son apparente objectivité. Après tout, les idées de James Martin ne font qu’extrapoler des tendances actuelles, dont tout un chacun peut se rendre compte. Mais le temps ne se déroule pas selon des lignes droites. Le temps humain est fort courbe, plein de points de suspension, d’interrogation et d’exclamation.

Je crois beaucoup aux grains de sable, pouvant bloquer des empires, les rendant aussi fugaces que des dunes en transit. Prenez par exemple les nano-armes, qui sont déjà à l’étude. Un microgramme d’antimatière représente une puissance équivalente à 44 kg de TNT, ce qui permettrait de miniaturiser des bombes thermonucléaires. Ces armes de destruction massive seront, de l’avis des experts, de plus en plus faciles à construire, à acheminer, tout en étant fort difficiles à surveiller ou à contrecarrer. (Cf. Jürgen Altmann. Military Nanotechnolgies. Potential Applications and Preventive Arms Control. 2006).

Imaginez un monde où le moindre groupe de mécontents puisse se radicaliser au point d’utiliser ce genre d’armes. Cela n’aurait-il pas un impact radical, absolu, sur la manière de faire de la politique, d’envisager les rapports internationaux? Si les inégalités augmentent selon les proportions prédites par James Martin, alors il faut bien en déduire que les frustrations, les colères et les désirs de vengeance croîtront encore plus vite. Le fait nouveau, c’est que les nano-armes permettront à ces revendications de justice et d’égalité de se faire entendre de façon foudroyante.

J’en conclus que la prospective technologique, façon James Martin, n’est rien qu’une forme de propagande, si elle ne s’accompagne pas d’une prospective philosophique, politique et culturelle.

4 réponses à “Le grain de sable et la dune”

  1. [...] This post was mentioned on Twitter by ownicrew. ownicrew said: #OwniCrew Le grain de sable et la dune http://queau.eu/?p=1097 [...]

  2. Jean-Marc dit :

    Bonjour, un fidèle de Metaxu à l’appareil…
    Avec une question.

    Quand vous écrivez « la prospective technologique, façon James Martin, n’est rien qu’une forme de propagande », à quoi pensez vous (quel message et au service de quoi)?

  3. OlivierAuber dit :

    La vertu principale de ce genre de futurologie de comptoir (du Ritz) est de montrer clairement que ce type d’extrapolation n’a de vertu que celle d’appeler invariablement ses récipiendaires à imaginer le type d’événement qui pourrait briser l’exponentielle. Ce qui est intéressant, ce n’est pas la prédiction elle-même mais ses contre prédictions ; de qui elles émanent, dans quelles conditions elle sont formulées, etc. C’est un vrai test projectif en somme, à l’échelle individuelle et collective auquel personne n’échappe. Toi non plus ;-)

  4. Jean-Marc dit :

    Tout à fait -:)
    Mais moi je ne dis plus rien…

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