Eloge de la barge rousse

bar-tailed-godwitLa barge rousse (Limosa lapponica) est un oiseau capable de voler d’une seule traite et sans escale pendant 12 000 km. L’envergure de ses ailes n’est que d’environ 70cm. Et jusqu’alors, il était difficile de leur faire embarquer des émetteurs permettant de suivre leur transhumance au long cours. Même des systèmes GPS miniaturisés restaient intolérablement trop lourds pour des oiseaux qui n’hésitent pas à relier l’Arctique à l’Antarctique.
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Mais des chercheurs ont mis au point un nouveau système de repérage, appelé « géolocateur », ultra-miniaturisé et pesant le poids de deux grains de riz. Les géolocateurs ne communiquent pas avec les satellites, comme les GPS, ce qui permet cette miniaturisation extrême. Ils se contentent d’enregistrer en permanence le niveau de la lumière ambiante. Lorsque les ornithologues capturent des oiseaux migrateurs porteurs de ces géolocateurs, ils peuvent traiter les données enregistrées et reconstituer précisément leurs trajets, en reliant ces données aux levers et aux couchers du soleil. En fait, de nombreux autres oiseaux migrateurs sont capables d’exploits comparables.
Arctic TernD’après leurs géolocateurs, on a montré que les sternes arctiques (Sterna paradisaea) pouvaient faire en une année plus de 80 000 km. Ayant une vie d’environ 30 ans, ils effectuent des migrations d’une distance totale de 2,4 millions de km, soit trois fois l’aller-retour terre-lune.
Comment font-ils ? C’est un vrai mystère biologique. Avant leur départ pour de si longs voyages, ces oiseaux se gavent. Leur foie et leurs intestins se dilatent pour permettre une absorption gargantuesque de nourriture, qu’ils convertissent en muscles et graisses. Lorsqu’ils sont prêts à partir, leurs corps est composé de graisses à plus de 55%. Après leur départ, le foie et les intestins ne leur servent plus à grand chose, puisqu’ils n’y a plus rien à manger pendant leurs longs vols transcontinentaux, et ils représentent au contraire un poids mort. Alors ils les « mangent », si l’on peut ainsi dire, en vol. Ils transforment en muscles les protéines de ces organes provisoirement inutiles, et qui peuvent diminuer de plus de 25%.
En vol, ils se servent de tous les vents favorables et ils franchissent jour après jour, nuit après nuit, des milliers de kilomètres, guidés infailliblement par une sorte de GPS interne, qui reste encore un mystère.

On se prend à rêver à ces oiseaux au long cours, dont deux grains de riz nous permettent de suivre la trace à travers les océans et les hémisphères. Ils offrent une prenante métaphore de plus hauts mystères, qui nous attendent. Demain, des capteurs pesant une demi graine de sésame, ou d’autres, de la taille d’un quart de poil, équiperont les abeilles ou les moustiques. On implantera ensuite des nano-capteurs sur des microbes ou des virus, pour suivre leurs courbes folles et leurs invasions barbares.
Puis on tentera de faire de même sur les cellules de l’homme, sur ses leucocytes par exemple, pour suivre le ballet des cancers. On s’efforcera bien sûr de repérer ensuite le cheminement de la pensée même, en captant sa trajectoire à travers des milliards de neurones.
Il est évident que la médecine, la philosophie et la poésie en seront alors profondément transformées, transcendées, affectées – mais pas nécessairement dans cet ordre.

Voir: « If nature gave frequent flier miles… », Carl Zimmer, International Herald Tribune, 27 mai 2010

Une réponse à “Eloge de la barge rousse”

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