Tapez sur Google n’importe quoi, par exemple « google » et vous obtenez, disons, 2 100 000 000 résultats (sic). Fort bien. L’humain normalement constitué lira les deux ou trois premières pages, et basta.
La science des algorithmes est fort ancienne. Et elle dit toujours la même chose. L’algorithme est conçu pour s’appliquer de façon répétitive, dans toutes les situations. L’algorithme qui a fait la fortune de MM. Brin et Page, s’appelle « Page Rank ». Allusion probable au nom de son inventeur, cette appellation dénote aussi une mise en ordre des « pages » web suivant une certaine hiérarchie, un certain « rang ». On nous dit que ce « rang » est calculé sur la base des liens faits par d’autres sites ou d’autres pages. Bref, il s’agit de mesurer l’intérêt d’une page par les liens qui pointent vers elle, et plus les usagers du web semblent intéressés par une page donnée, plus elle sera mise en avant par Google.
Cela pourrait être une métaphore assez « démocratique ». Quand le grand nombre apprécie, c’est en soi un bon signe, semble nous dire Page Rank.
Mais il y a un hic. La moralité du vote par le nombre de « liens » pré-existants, c’est que l’absolument neuf, le nouveau, l’innovant, l’inouï, l’improbable, l’impensable, l’inaudible, la mutation unique et invisible, passent sous le radar de Page Rank. Les éventuelles perles précieuses ne sont pas retenues par le tamis grossier. Et la page n° 1 762 945 543, qui pourtant recélait une analyse fort originale sur Google, sera laissée dans les profondeurs du classement, diminuant mécaniquement ses chances d’être lue, et donc de susciter des liens vers elle, la condamnant donc à plus d’obscurité encore dans la geôle googolienne.
En résumé, cet algorithme vole au secours du succès. Il est en cela une métaphore exemplaire du système. J’aimerais ici plaider pour une autre approche, et proposer un début de solution.
Etant curieux de nature, j’aimerais vraiment visiter les 2 100 000 000 sites qui contiennent le mot « google », pour me faire une meilleure image de ce qui se trame dans les entrailles du monstre.
Mais c’est matériellement impossible, semble-t-il. J’ai sous les yeux un écran qui craint, ou alors une bête tablette, ou même un iPhone atone, et cela n’aide pas trop, question visualisation de la complexité. Alors, que faire?
Alors il me prend de rêver. Voici ce que je vois : je rêve d’une plongée dans un cosmos 3D, plein de commotions visuelles, un paysage immense s’ouvre sous mes yeux dessillés. Des plaines, des vallées, des collines, et au loin une première barrière de montagnes, et derrière, d’autres vallées, d’autres plaines, des savanes peut-être, puis des forêts, des marécages, l’océan enfin, où miroitent des îles, et au-delà, d’autres côtes, et d’autres plaines, des steppes, et plus loin encore des montagnes mystérieuses, dans un brouillard lourd et dense.
Bref un paysage, d’envergure.
Mais ce paysage ne serait qu’une métaphore spatiale des 2 100 000 000 éléments cognitifs résumant eux-mêmes d’autres paysages de nuances, fractales et elles-mêmes navigables.
L’esprit pourrait alors voler au-dessus des plaines et des océans, des monts et des vaux, aidé peut-être par un son « cognitif » comme celui employé par les chercheurs du CERN pour visualiser les énergies associées au boson de Higgs. Voir (et écouter) à ce sujet: http://news.bbc.co.uk/2/hi/science_and_environment/10385675.stm ) (Merci à S. Porada pour le lien).
Autrement dit, l’avenir de notre rapport à la complexité passera par notre capacité à inventer des « isomorphismes » (des analogies structurelles) entre des masses immenses de données informationnelles ou cognitives, et des espaces de visualisation et de sonorisation, pouvant consister en de véritables « paysages de concepts ».
Ces paysages pourraient naturellement s’animer en temps réel, faisant apparaître à l’œil ou à l’ouïe les modifications les plus subtiles, ou les plus rapides, ou les plus surprenantes. Ainsi, les moyens sensoriels puissants de nos corps, jadis formés pour la chasse ou la cueillette dans les forêts primaires, pourraient venir au secours de notre intellect submergé par les flots montants de ses sollicitations.
C’est pourquoi le modèle Google, tel qu’incarné par Page Rank n’a pas d’avenir. Sa vision hiérarchique du monde va devoir s’effacer à court ou moyen terme, devant une vision beaucoup plus large, miroitante, des mondes conceptuels que toute recherche un peu approfondie nécessite. L’esprit en maraude, butinant son miel d’idées nouvelles, ne pourra plus se contenter de l’élagage commercial, dont Google se fait indûment gloire.
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