METAXU - Le blog de Philippe Quéau

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mardi 16 septembre 2014

Béances brûlantes

Dans le dernier chant du Purgatoire, Béatrice s'adresse ainsi à Dante:

"De peur et de vergogne je veux désormais que tu te libères; ne parle plus comme un homme qui rêve."

Suivent alors des vers qui composent un "récit obscur" et une "énigme difficile", selon les termes mêmes de Béatrice. Ce n'est pas mon intention d'en faire le commentaire. Mais pour donner une idée du certain degré de sophistication qui y est déployé, Béatrice parle par exemple d'un "cinq cent dix et cinq envoyé de Dieu". Qui est ce 515? Transcrit en chiffres romains cela donne DXV, ce qui équivaut par permutation à DVX, et donc à DUX, soit le "chef", et sans doute une allusion à Henri VII du Saint Empire, révélant ainsi de façon cryptique le soutien de Dante à la cause des Gibelins, alors qu'il était censé soutenir les Guelfes et le pape contre les Hohenstauffen et l'Empire.

Mais revenons à l'idée de départ. L'homme qui rêve est-il vraiment prisonnier de la peur, comme l'implique Béatrice? Que veut-elle dire? Quand on a peur, on doit sans doute se résigner à rêver plutôt qu'à agir. Mais il s'agit d'autre chose. Il faut considérer le grand saut vers l'avenir. Le chant immédiatement suivant est le chant I du Paradis, dans lequel Dante utilise pour la première fois un néologisme: "trasumanar", soit "trans-humaniser", ou "outrepasser l'humain".

"Dans sa contemplation, je me fis en moi-même

pareil à Glaucos quand il goûta de l'herbe

qui le fit dans la mer parent des dieux.

Outrepasser l'humain ne se peut signifier

par des mots; que l'exemple suffise

à ceux à qui la grâce réserve l'expérience."

Si les mots ne suffisent pas, alors qu'est-ce qui est nécessaire? Se libérer de la peur. Ne plus rêver, et agir. Dans notre société fortement déliquescente, je gage que l'ancienne leçon dantesque vaut toujours. Inutile de répéter ce que tout le monde constate en suivant les péripéties pathétiques des pouvoirs successifs. Les Guelfes et les Gibelins cela avait une autre allure que l'UMP et le PS. Au moins il y avait dans les deux camps une vision forte, une idée générale. A la différence de l'Italie des XIIIème et XiVème siècles, la France d'aujourd'hui n'a pas de projet, pas de souffle, pas de vision. On l'amuse (mal) avec les faux nez d'une fuite en avant vers des chimères refroidies, intenables. Partout les égoïsmes de classe, les corruptions, les connivences, les petits jeux entre initiés. Le délitement du "bien commun" s'accélère. Alors qu'il s'agit de fonder une autre civilisation, on s'efforce de colmater ici et là les fissures de l'ancienne, qui ne cessent de béer toujours davantage.

Prenez Mare nostrum. Jadis rêve impérial. Puis terme tabou, après les croisades et les colonisations. Et maintenant, à nouveau en vogue (si je puis dire), avec ce programme de surveillance des esquifs venant du Maghreb et du Machreq. Pendant que la guerre fait rage, pendant que les puissants réarrangent leurs alliances du jour en fonction des sinistres passions qu'ils s'efforcent de mobiliser, les victimes coulent englouties. Aucun discours cohérent n'est porté, tant la pensée politique est fumeuse, menteuse, hypocrite, manipulatoire.

Jusques à quand cette béance brûlante entre ce qu'ils nous racontent et ce que l'on voit, et comprend par nous-mêmes?

Jusques à quand les ennemis de la justice et de la vérité auront-ils le dessus?

mardi 5 août 2014

Le système de la haine

De la mort en direct dans le silence politique et moral. Pas d'analyse. Les petits marquis se taisent. Quelques remontrances ici et là, non suivies d'effet. De la lâcheté dans les opinions et les pensées. Une hypocrisie générale. Pas de solutions exprimées, même s'il paraît désormais évident qu'il y en a une, évidente, secrète, indicible, programmée, progressive et terminale. Aucune voix. Aucune voie. Aucune vérité. Seulement la mort.

La haine a été installée pour longtemps dans l'esprit de ces hommes, de ces femmes, de ces enfants. C'est une haine systémique, qui recouvre les générations. Tout est désormais possible, rien n'est à exclure. Quand on atteint ce niveau de violence, de mépris, de négation de toutes valeurs communes, d'arrogance impénétrable, de misère humaine, de désespoir innommable, tout est bien sûr possible. Il faut s'attendre à tout. Et cela viendra, un jour.

Mais surtout, cette haine est systémique. Il s'agit là d'un plan, d'une démarche, froide, calculée, dirigée. Tout cela a un sens. Le chaos apparent a un sens pour quelques-uns. C'est un peu, pour prendre une analogie, comme pour l'assassinat de JFK. Un combattant systémique pour la paix dans le monde, méticuleusement assassiné par des bandes organisées en une "conspiration" pour la guerre systémique.

On est toujours dans les systèmes, sauf qu'ils sont de nos jours de plus en plus intégrés, densément totalitaires. Les années 60 ont montré quelques possibilités. Depuis, en un demi-siècle, on a fait des pas de géant vers une société mondiale quasi-fascisante. Mais on n'a encore rien vu. Le désastre est lent à venir. Mais les nuées se forment à l'horizon. La grande dépression (morale) va dépasser de loin l'économique, et la remplacer dans l'imaginaire. Ce qui se passe au Moyen Orient, n'en doutez pas, n'est qu'un prélude. Nous serons tous aspirés pas le trou noir moral. L'implosion mondiale est à venir.

jeudi 3 juillet 2014

La plastique des jargons

Quiconque pratique tel milieu professionnel ou tel cercle spécialisé est vite frappé par la tendance à l’usage d’un jargon propre. L’emploi de mots spéciaux, réservés en quelque sorte aux membres du groupe, peut avoir plusieurs fins. Se faire comprendre entre connaisseurs. Résumer d’un mot de longues controverses, inabouties, mais latentes. Ecarter du débat les curieux ou les naïfs par une technicité apparente. Noyer quelques (gros) poissons dans un océan de (petites) approximations. On pourrait tenir un blog entier sur ce thème. Un jour peut-être. Aujourd’hui je voudrais me focaliser sur un mot du jargon philosophique, Aufhebung, mot allemand bien sûr, et censé être « intraduisible » en français.

J’aime beaucoup l’idée de « mots intraduisibles ». Blocs énigmatiques, scellés dans leur secrète profondeur, ils gisent là, dédaigneux de nos efforts d’interprétation, confits dans leur isolement, apparatchiks langagiers de leurs maîtres tribaux, qui en tirent avantage, et les exhibent à l’envi comme preuve de leur exception, de leur singularité, de leur unicité.

Ces mots « intraduisibles » sont en quelque sorte les conservateurs  d‘une forme de transcendance qui serait immanente aux mots mêmes. Le langage est censé permettre de communiquer. Que se passe-t-il quand les mots mêmes cachent le sens qu’ils sont censés transmettre ?

Mais revenons à l’intraduisible Aufhebung. Wikipédia nous donne ceci à son sujet:

Hegel considère que le mot allemand Aufhebung est lié à l'esprit spéculatif de la langue allemande consistant à pouvoir réunir des significations contradictoires en un seul mot.

« Par aufheben nous entendons d'abord la même chose que par hinwegräumen(abroger), negieren (nier), et nous disons en conséquence, par exemple, qu'une loi, une disposition, etc., sont aufgehoben (abrogées). Mais, en outre, aufheben signifie aussi la même chose que aufbewahren (conserver), et nous disons en ce sens, que quelque chose est bien wohl aufgehoben (bien conservé). Cette ambiguïté dans l'usage de la langue, suivant laquelle le même mot a une signification négative et une signification positive, on ne peut la regarder comme accidentelle et l'on ne peut absolument pas faire à la langue le reproche de prêter à confusion, mais on a à reconnaître ici l'esprit spéculatif de notre langue, qui va au-delà du simple "ou bien-ou bien" propre à l'entendement. »

— Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques, trad. Bernard Bourgeois, tome I, Vrin, 1970, p. 530

 

Il est intéressant de voir sous la plume de Hegel cette idée, plus tard reprise par Heidegger, selon laquelle la langue allemande aurait des vertus spéculatives. Aujourd’hui encore, cela fait partie des clichés admis sans trop d’examen. En général on évoque la capacité « technique » de cette langue à agglutiner les concepts en soudant les mots et les particules, ou bien en modulant les racines, leur faisant ainsi rendre leur suc ancien. Mais ici, bizarrement, Hegel plutôt que de revendiquer la « profondeur » de la langue, souligne la contradiction interne, et donc la possible confusion, d’un mot (le verbe aufheben) qui signifie objectivement une chose et son contraire. Et fièrement, il en déduit que c’est vraiment là la preuve de l’esprit spéculatif de « notre langue » (allemande).

J’ai instinctivement, viscéralement, horreur de tous les chauvinismes, qu’ils soient nationalistes, footballistiques ou linguistiques et philosophiques. Je rêve encore d’universel etc., malgré tout. On ne se refait pas.

Alors, l’aufhebung est-il un concept propre à la langue allemande, ou bien a t-il quelque chance de véhiculer quelque chose d’universel ? D’ailleurs est-il vraiment intraduisible, pour rester au niveau sémantique? Des philosophes français ont tenté des traductions. Jacques Derrida a proposé le terme relève. Mais pour ma part, je ne vois pas le rapport de relever avec abroger, nier et conserver. Une disciple de Derrida, Catherine Malabou, propose comme contribution : dessaisissement. Elle assure de plus que aufheben a pour possibles synonymes befreien (libérer) ou ablegen (se défaire de).

Les concepts « dialectiques » ne prennent leur véritable sens, semble-t-il, que s’ils peuvent s’appliquer à eux-mêmes. C’est cela la « plasticité » de la dialectique ! Ainsi le sens ultime d’aufhebung apparaît-il mieuxlorsqu’on le redouble comme dans la « relève de la relève » ou la « relève libérée d’un certain type d’attachement » (C. Malabou, in L’avenir de Hegel). Sous cette forme double, la « relève de la relève » apparaît effectivement comme pouvant à la fois vouloir dire un renforcement de la « relève » ou bien sa cessation pure et simple, comme si la « relève » était « relevée » de ses fonctions.

Dans un texte précédent de ce blog, j’avais relevé (si j’ose dire) deux exemples de divergences radicales de sens à partir d’une racine sanscrite YU- signifiant soit « séparer », soit « unir ». J’avais cité un exemple comparable en hébreu, où l’on trouve un cas semblable d'ambivalence, avec le verbe sour qui dans une première acception signifie : « S’écarter, se retirer, disparaître », et dans une seconde acception signifie aussi : « Quitter un endroit pour s’approcher d’un autre, s’approcher, se tourner vers, venir, entrer ». Par exemple : « Il faut que j’approche et que je voie cette grande vision, et pourquoi le buisson ne se consume point » (Ex. 3.3). Quand Moïse  « s’approche » pour mieux voir le buisson ardent, il doit « se détourner » de son chemin. Le verbe porte ces deux sens, celui de l’écart et celui du rapprochement.

Dans ce court texte, je ne peux qu’évoquer quelques intuitions. Ce ne sont que des traces de questions anciennes. Mais ces faibles traces peuvent annoncer l’amorce de pistes entièrement nouvelles. Je crois que le cerveau, s’il est « plastique », comme la neurobiologie nous porte à le croire, aime s’environner d’outils eux-mêmes plastiques. Une piste prometteuse serait de considérer le langage comme éminemment plastique, conformément à la nature profonde de l’organe qui en fait usage, et qui ne cesse d’ailleurs de le produire.

Certes les techniques d’imagerie vont nous faire faire beaucoup de progrès quant à la nature du travail réel des synapses et autres cellules neuronales. Mais une étude attentive du langage, sous l’angle que je viens d’évoquer, une étude des formes langagières les plus évoluées, notamment en philosophie, ou en poésie, pourrait apporter des angles complètement neufs s’appliquant à la neurobiologie des fonctions cognitives et créatrices humaines.

vendredi 6 juin 2014

De la jeunesse et des transformations mondiales

Le mot français « jeunesse » remonte en dernière analyse au sanscrit yauvana, mot qui a pour racine yu, पु ,« unir, attacher, lier », mais aussi « attirer à soi, prendre possession de », ou encore « désirer ». Le latin juventus ou l’anglais youth viennent de cette même racine. En grec, jeune se dit neos. C’est le même mot que « nouveau ». Par extension neos peut dire aussi: « ce qui cause un changement », et aussi « prendre des mesures nouvelles » ou même « faire une révolution ».

Dans les langues sémitiques, on observe d’autres nuances. Le mot arabe shabab, شَباب ,signifie « jeunesse, commencement » mais aussi « tout ce qui sert à allumer le feu » (شِباب). Une forme dérivée, mashboub, مَشْبوب, a le sens de « ce qui brûle », « ce qui flambe », mais aussi « ce qui enflamme d’amour, ce qui inspire une violente passion ». Dans l’hébreu biblique, jeunesse se dit בָּחוּר , bahour. La racine en est בָּחַר, bahar, qui signifie « choisir, élire, aimer » – en particulier par Dieu lui-même.

L’union et le désir en sanscrit ; le nouveau et le changement, en grec ; le feu, l’amour, la passion et même l’élection divine dans les langues sémitiques. Voilà une belle gamme de sens. En cherchant à saisir l’essence même de la jeunesse, au moins par les mots, dépositaires d’une ancienne sagesse, on voit qu’il y a une certaine dimension de transcendance, une aspiration à dépasser les limites.

Qu’est-ce qu’être jeune ? Est-ce une question d’âge ? D’énergie ? De capacité d’entreprendre, de créer du nouveau ? Tout cela bien sûr. Mais autre chose encore. D’un point de vue sociétal, et même plus politique, la jeunesse c’est la volonté de prendre possession du monde, comme si tout était à recréer. C’est une volonté de participer à la vie publique, de prendre part à la définition des conditions mêmes de la société, notamment de l’insertion de nouvelles classes d’âge, dans un monde qui est toujours déjà là et qui n’est pas forcément pressé de laisser leur juste place à ces nouveaux arrivants. Il s’agit pour les jeunes de se mêler de tout ce qui les regarde, et d’être mis en capacité d’agir. Ce n’est pas simplement un problème économique, un problème d’emploi. Ou plutôt si. C’est la question vitale de l’emploi de soi, de l’emploi de ces immenses ressources nouvelles, qui chaque année arrivent sur le « marché », le marché du travail, le marché du logement. Il y a là un problème de fond, qui concerne d’ailleurs toutes les sociétés.

Ce qui se passe dans certains pays de la rive sud de la Méditerranée et qui a été qualifié, sans doute trop hâtivement de « printemps arabe », peut être interprété à bon droit, je pense, comme l’annonce d’une nouvelle ère, dont la portée peut avoir une signification planétaire. Toutes les révoltes ont et continueront d’avoir des origines communes, sociales, politiques, démographiques, économiques, comme le développement des inégalités sociales, l’extension de la pauvreté dans les villes et les campagnes, ou des régimes autoritaires. Mais le bouleversement historique le plus important sur le long terme est lié à l’évolution de la démographie. La population cumulée des pays du Maghreb et de l’Egypte en 1820 n’était que de 10 millions d’habitants. En 2014 la population combinée de ces quatre pays dépasse 170 millions. Une multiplication par 17 en moins de deux siècles. En découlent naturellement une très forte urbanisation, un déclin du monde rural, un bouleversement de l’ordre social. On a aujourd’hui affaire dans l’ensemble de ces pays à une population majoritairement jeune, mais aussi de plus en plus instruite, aspirant comme toutes les jeunesses du monde, à un mode de vie digne, à un travail, à l’accès à la consommation, aux loisirs, aux voyages. Ces jeunes sont aussi tentés par des normes, des valeurs issues d’autres sociétés où la modernité s’est construite dans la longue durée, avec d’autres perspectives, d’autres sources, d’autres visions critiques. Ce qui se prépare sous nos yeux est annonciateur d’un changement de paradigme.

Certes, l’histoire nous montre que la réponse sociale, politique, économique à ces demandes latentes ou fortement exprimées n’a pas toujours été à la hauteur, pour le dire diplomatiquement. En témoignent les difficultés de la population à accéder aux conditions essentielles d’un véritable progrès, la crise d’économies locales impuissantes à procurer emplois et revenus à une jeunesse en plein essor. La désindustrialisation engagée dans le cadre de plans d’ajustement structurel au cours des dernières décennies s’est accompagnée de modèles de croissance parfois fondés sur une économie de rente ou sur une exploitation extensive de ressources naturelles. Ces modèles économiques, peu diversifiés, sont en décalage avec l’évolution des sociétés, l’apparition de nouvelles élites, de nouvelles compétences, de cadres techniques issus des systèmes nationaux de formation. Des millions d’étudiants sortent des universités arabes chaque année. Quelles perspectives d’emploi leur offrir?

A cela s’ajoute un aspect peut-être plus sociétal, plus culturel. C’est ce que certains sociologues et anthropologues issus de cette région ont qualifié « d’ambivalence culturelle ». Belakhadar Mezouar, sociologue de l’université de Tlemcen développe ce point de vue dans un article de l’excellente revue algérienne d’anthropologie et de sciences sociales Insaniyat, daté de juillet-décembre 2012, et dans lequel il cite plusieurs auteurs à ce sujet. Mustapha Lacheraf formule la question ainsi : « L’impossible retour au passé, et l’impossible présence à ce temps vécu du progrès ». Albert Memmi parle du « douloureux décalage avec soi ». Le prix Nobel Naguib Mahfouz relève le « dédoublement de la personnalité » du Cairote. Malek Chebel parle de « schizophrénies algériennes ». Le philosophe marocain Abed Jabiri propose le terme el Inchitar, l’implosion de l’homme arabe. Et mon ami, le psychosociologue Nourredine Toualbi diagnostique une posture « d’entre-deux ».

Ce constat, me semble-t-il, pourrait se généraliser. Je pense que la même ambivalence existe sous d’autres latitudes et sous d’autres longitudes, sans doute en empruntant d’autres formes qu’il conviendrait de documenter. Je crois que « l’ambivalence », la « schizophrénie », l’« entre-deux », sont des clés d’interprétation anthropologique de portée très générale. En tout cas, je pourrais les proposer pour l’analyse d’autres sociétés, qu’il m’est arrivé de fréquenter de près.

Le point intéressant c’est que la jeunesse, et de la jeunesse il y en aura toujours, peut se permettre toutes les audaces, y compris de transcender une bonne fois pour toutes l’entre-deux. Car elle est une force d’aspiration, une force de désir, d’union et d’action, une force de changement, une force de renouvellement, une force on pourrait dire « printanière », mais qui est aussi brûlante, incandescente, comme les flammes de la passion.

De cette force, de cette transcendance, on peut tout attendre, y compris du nouveau, du réellement nouveau.

mardi 20 mai 2014

Les paradoxes du "dialogue interculturel"

On parle beaucoup de « dialogue interculturel » à notre époque de mondialisation matérialiste. Tout se passe, si l’on suit la logique de cette métaphore, comme si les « cultures » pouvaient prendre un micro et se mettre haranguer les « autres cultures » pour faire l’article, présenter leur unique vision du monde, attirer le chaland et vanter leurs spécificités, leurs idiosyncrasies et leurs particularismes. Et même leurs aptitudes toutes spéciales à accéder, le cas échéant, au « véritable » universalisme, quand elles auraient des raisons pour penser que ce thème peut favoriser les conversions.

Dans la pratique, comment se passe le dialogue interculturel ? On confie cela à des fondations grassement dotées par des fonds d’origines diverses, ou bien à des universitaires qui font dans le dialogue comme d’autres font dans les vermicelles (c’est ici une référence au père Goriot). L’universitaire qui « dialogue culturellement » prend alors une pose classique, qui se décompose en plusieurs moments. Il se doit d’incarner d’abord une sorte de conscience critique des limites de sa propre culture. Il doit montrer qu’elle est certes bien incapable de pénétrer toutes les subtilités des autres cultures. Il doit ensuite souligner que le plus important n’est pas là. Peu importe si une culture n’a pas les outils ni les structures pour comprendre « l’autre culture ». Ce qui importe c’est que la culture reconnaisse (honnêtement) son déficit de compréhension. Il n’est pas nécessaire non plus de relever de fastidieux catalogues de choses susceptibles d’une compréhension ou d’une incompréhension réciproques.

Non, ce qui importe c’est que la culture critique soit tout d’abord à même de reconnaitre ses déficiences à connaître le différent, l’autre, l’ailleurs, l’impensé ou même l’impensable. Ceci étant acquis la deuxième étape consiste alors à ériger en principe de supériorité l’aveu de cette déficience même. « Voyez comme nous sommes humbles » clament ces universitaire dialoguistes, « voyez comme nous sommes précautionneux de ne pas rejouer la carte (ô combien défraîchie, racornie, huileuse) d’un néo-post-colonialisme complètement déphasé ». Cette humilité est essentielle pour la troisième phase. Toutes les « différences », toutes les « altérités », sont en réalité assez « petites » (comme dans l’expression freudienne de « narcissisme des petites différences » ). Ce qui est grand, ce qui importe, c’est de reconnaître au-delà des petites différences l’existence de constantes anthropologiques. Et plus encore c’est de déterminer si telle ou telle culture est plus ou moins capable de reconnaître ces constantes, de les assimiler et d’en faire leur miel culturel.

Mais ces constantes existent-elles? C’est comme de demander si la constante de Planck est bien réelle, ou si la « constante de structure fine » est bien le « nombre magique » dont Richard Feynman estimait qu’il était « au-delà de la compréhension de l’homme ». Les expérimentateurs nous garantissent que ces constantes sont bien là, à l’œuvre dans l’univers, du moins dans celui auquel nous sommes confrontés. Mais il est vrai que le débat sur la nécessité absolue de ces constantes peut toujours être relancé, par exemple par des faits nouveaux. Pour le cas de l’existence de constantes anthropologiques, on est dans la même situation. On peut estimer que, selon toute probabilité, de telles constantes existent, jusqu’à ce que la prochaine atrocité (faite de main d’homme) dépassant toute compréhension nous prouve le contraire.

Mais nous n’en sommes pas là, pour le moment. On peut penser que le 20ème siècle est derrière nous, et que « plus jamais ça ». On peut penser aussi que des génocides terrifiants, à l’échelle planétaire, nous attendent dans quelques décennies ou quelques siècles. Qui sait ? Tout est toujours possible. Si tout est possible, il est aussi possible que la notion même de constante anthropologique (et ipso facto de toute possibilité de « dialogue interculturel ») soit une chimère. Mais si tout est possible, il est aussi possible que l’inexistence de toute constante anthropologique ne soit pas un destin fermé de l’humanité, et que de telles constantes (à supposer qu’il n’y en ait pas encore) puissent un jour advenir. Hier chimères, pures projections de l’esprit, elles pourraient demain s’incarner subrepticement dans l’inconscient mondial et même s’engrammer génétiquement, et pour toujours, dans l’ADN humain. Si tout est possible, alors tout est possible. Mais si tout n’est pas possible, alors c’est qu’il y a des constantes anthropologiques, au moins des constantes expliquant les résistances à l’émergence de tel ou tel possible.

Le thème du « dialogue interculturel », on le sait, a trouvé un certain écho médiatique et politique  après les attentats du 11 septembre 2001. Il s’est agi alors de comprendre si un clivage radical pouvait bien exister entre telle « culture » ou telle « civilisation » ou telle autre, ou bien si de tels clivages n’étaient eux-mêmes que des mirages ou des constructions idéologiques, instrumentalisées à telles fins politiques ou autres. Une abondante littérature s’est accumulée à ce sujet, et ce n’est pas fini. Mais qu'en ressort-il?

Je propose en réponse, et pour conclure provisoirement, que l’on réduise la grande variété des cultures et des civilisation à deux grandes classes : 1. la classe des cultures qui estiment qu’il y a deux grandes classes de cultures (ou de civilisations) et 2. la classe des cultures qui pensent le contraire.

Dans cette dichotomie pratique, les cultures de la classe n°1 seraient particulièrement propres à décréter la nécessité d’un "dialogue entre les cultures" mais fort peu équipées pour le réaliser effectivement, et les cultures de la classe n°2 seraient sans doute mieux capables de mettre un tel dialogue en acte, tout en étant fort peu conscientes de la nécessité d'en faire une urgence savamment mise en scène, et à proclamer urbi et orbi.

lundi 19 mai 2014

Propriété intellectuelle et évasion fiscale

Il y a un angle fort peu traité (publiquement) en matière de propriété intellectuelle, c’est celui de son rapport avec l’évasion et la fraude fiscales. Voici quelques faits éloquents à ce sujet. Selon l’OCDE plus de 60% du commerce international se fait entre des filiales d’un même groupe basées dans des pays différents. Il est donc extrêmement facile et tentant de manipuler les « prix de transferts » d’actifs vendus par des filiales de pays à fiscalité « normale » vers des filiales du même groupe enregistrées dans des pays à fiscalité très faible, voire inexistante. Les actifs ainsi cédés échappent du même coup à tout impôt.

Parmi les actifs utilisés à cette fin (l’évasion fiscale à grande échelle), ce sont les biens immatériels qui sont les plus faciles à manipuler, et notamment les brevets, les logiciels « propriétaires », et toutes les formes d’acquis immatériels pour lesquels n’existent aucun prix de marché — et pour cause: ils sont développés par les entreprises précisément pour servir de véhicule à la fraude et à l’évasion fiscales. Selon Le Monde daté du 28 janvier 2010, le Congrès des Etats-Unis a chiffré à 100 milliars de dollars annuels la perte fiscale due à l’évasion de ces « actifs » vers les paradis fiscaux, évasion dont une très grande part est liée à la manipulation des « prix de transferts ».

Cette « criminalité extraordinairement complexe à détecter et à poursuivre » (selon Mme Eva Joly, eurodéputée écologiste) ne cesse de prendre de l’ampleur. On estime ainsi qu’en France les grandes entreprises ne paient qu’environ 10% d’impôts sur leurs bénéfices, en moyenne, alors que les PME, qui ne bénéficient pas des mêmes relais paradisiaques, en paient 30%.

On voit donc à quel point la manipulation, l’évasion et la fraude sont généralisées, en toute impunité apparente, pour ceux qui savent exploiter à grande échelle les failles systémiques des Etats.

Il y aurait bien sûr des débuts de solutions, si la volonté politique était là. Par exemple, on pourrait durcir considérablement les règles de la vente d’actifs relevant de la « propriété immatérielle » entre filiales, sous quelque forme que ce soit.

Plus profondément, on pourrait s’attaquer au dossier encore plus stratégique de la définition même de la notion de « propriété intellectuelle », et de la perversion dont cette notion ne cesse de faire l’objet. Au moment où les parlementaires de divers pays, censés défendre « l’intérêt général », ne cessent d’octroyer, au dépens de ce qu’on pourrait appeler le « domaine public des informations et des savoirs », de nouveaux droits de propriété sur des entités qui semblaient hors d’atteinte de toute privatisation (comme les données brutes, les faits, les idées, les algorithmes, les méthodes de « business », etc.), il serait utile de poser la question de l’impact exact du renforcement actuel de la propriété intellectuelle sur l’évasion et la fraude fiscales.

De même que la criminalisation de la consommation d’alcool pendant la prohibition n’a fait que renforcer les maffias, de même l’extension continue de l’appropriation intellectuelle a comme effet collatéral de renforcer la fraude fiscale à l’échelle mondiale.

Le public, dont l’intérêt est bien mal défendu, se contente pour l’instant de rester sous-informé, manipulé et infantilisé.

Le Webcam-gate

Blake Robbins, un élève américain, vient de déclencher un véritable scandale, déjà nommé le « WebcamGate », en accusant les responsables de son école d’avoir activé à distance la webcam de son portable pour l’espionner dans sa chambre.

Blake Robbins, un élève de l’école Harriton, habitant à Penn Valley, près de Philadelphie, vient de déclencher un véritable scandale, déjà nommé le « WebcamGate », en accusant les responsables de son école d’avoir activé à distance la webcam de son portable pour l’espionner dans sa chambre.
Cette webcam est installée sur son MacBook, qui lui a été attribué par l’école ainsi qu’aux autres élèves.


Tout a commencé en novembre dernier, quand Blake Robbins, âgé de 16 ans,s’est vu reprocher par l’un des responsables de l’école, M. Lindy Matsko, de s’être livré à des « pratiques impropres » à son domicile. Pour étayer cette affirmation, M. Matsko aurait produit des photos prises à distance par l’intermédiaire de la webcam, et qui montrait le jeune Blake en train de manipuler deux « pilules », qui seraient en fait des substances illégales. La famille de Blake a affirmé que ce n’était que des bonbons.

L’affaire a pris un tour très sérieux, avec le dépôt d’une plainte des parents au nom de Blake et des 1800 autres élèves utilisant les mêmes ordinateurs portables dans ce district scolaire.


Le FBI a lancé une enquête. L’Electronic Frontier Foundation s’est aussi lancé dans la bataille, et a témoigné devant le Congrès pour que de nouvelles lois protégeant la vie privée soient adoptées contre la vidéo-surveillance cachée.

Espionner des jeunes élèves dans l’intimité de leurs chambres, par le biais de leurs webcams, offre un énorme potentiel aux gens malintentionnés… Je n’ai pas besoin de vous faire un dessin.

Que cette affaire ne soit qu’un cas exceptionnel, ou bien qu’elle révèle un phénomène plus ample, aujourd’hui rampant, mais en voie de généralisation, est une question qui vaut la peine qu’on s’y arrête.

Je pense que ce que révèle aujourd’hui le WebcamGate n’est qu’une amorce d’un mouvement global vers la transparence absolue des vies aux regards panoptiques, inquisiteurs des éducateurs, des policiers, des agents de toute obédience,… et aux actions variées des malfaisants de toutes sortes.

Rien de nos vies ne doit plus échapper au « système » panoptique


L’idée de transparence est très calviniste. Les êtres purs n’ont pas besoin de rideaux aux fenêtres. Mais aujourd’hui Calvin offrirait lui-même une certaine opacité par rapport aux normes contemporaines !

La tendance lourde (rendue évidente par l’alliance objective entre le « tout-sécuritaire » et les immenses profits techno-post-industriels de l’appropriation mercantile du domaine personnel) est que rien de nos vies ne doit plus échapper au « système » panoptique, pan-acoustique et pan-gnostique que nous renforçons volontairement année après année.

Généralisons. La société tout entière est en train de devenir l’otage d’une accumulation inouïe de données, et d’images personnelles, favorisée par des techniques d’intrusion de plus en plus violentes, systématiques et radicales, le tout étant favorisé par une sorte d’idéologie crypto-calviniste, selon laquelle seuls ceux qui ont quelque chose à se reprocher ou à cacher peuvent vouloir exiger des lois fortement répressives et dissuasives contre toute atteinte à la vie privée.


Les bonnes âmes, elles, n’ont pas besoin de telles lois. Elles préfèrent même collaborer au système de purification générale.

Cendres et gemmes

Google vient de créer un site qui pousse un peu plus loin que d’habitude, bien qu’encore fort modestement, le principe que les gardiens ont besoin d’être eux-mêmes « gardés », ou à tout le moins « regardés ».

En effet, sur http://www.google.com/governmentrequests/, on peut observer l’activité offensive des États et comparer le nombre et la nature de leurs requêtes interventionnistes vis-à-vis de Google et de ses utilisateurs.

Ces demandes des États concernent notamment l’interdiction de blogs, le bannissement de certains mots clés dans les recherches via Google, ou encore la suppression de l’accès à des vidéos présentées par YouTube.

Certains pays sont très actifs, et d’autres beaucoup moins. D’autres encore se sont totalement abstenus de la moindre intervention (ils ont peut-être d’autres façons de faire).

And the winner is… Brazil! Suivi de l’Allemagne, puis de l’Inde et des États-Unis. Ensuite viennent la Corée du Sud, le Royaume Uni et l’Italie.

L’outil est certes encore un peu sommaire, mais l’idée elle-même mérite qu’on s’y arrête. Elle montre fort bien comment la Toile et les applications qu’elle rend possibles, pourraient davantage être mises à contribution pour exposer les pratiques officielles ou officieuses, dévoiler les tendances à l’œuvre des politiques, et en finir avec un voile d’ignorance et d’hypocrisie.

Des progrès immenses restent certes à faire, mais enfin on peut rêver que la « chose publique » sera, par ce type de méthode, de plus en plus mise en évidence, et exposée en fait et en droit aux yeux du public mondial, pour sa considération et ses éventuelles réactions.

Dans un billet précédent (cf. Le WebCamGate), j’évoquais l’irrésistible marche de nos sociétés vers une « transparence » de plus en plus absolue, facilitée par la technologie, et implémentée de façon immanente dans les réseaux et les routeurs, appuyée par des « trap doors » de toutes sortes, et généralement par d’innombrables outils de dévastation de la vie privée (des WebCam piratables aux RFID).

Cette transparence totale, vers laquelle il semble que nous nous dirigions à marche forcée, s’accroît sans cesse tous les jours, sans réaction notable des foules, trop contentes de bénéficier de certains avantages secondaires pour se préoccuper de questions philosophiques telles que la question de l’identité, ou celle de la privatisation de l’intérêt public.

Mais il est piquant de voir à travers l’exemple dewww.google.com/governmentrequests, combien la « transparence » imposée au plus grand nombre pourrait en fait se retourner brutalement contre le « système », si l’on prend cette expression dans une acception extrêmement englobante, couvrant un consensus plus ou moins général, que l’on peut qualifier, pour simplifier, de « société de l’information ».

La dynamique qui s’est enclenchée avec la mondialisation en réseau, offre plusieurs logiques en compétition active pour prendre le dessus. Il y a la logique capitalistique, ou la sécuritaire par exemple, mais aussi la collaborative, l’ouverte et la libre. De l’écosystème complexe qui contient toutes ces tendances contradictoires, que sortira-t-il? Quelque chose d’aussi imprévisible, à mon avis, que le nuage de cendres volcaniques qui a paralysé le ciel européen ces derniers jours.

Ce qui fut le plus surprenant, en effet, ce n’est pas qu’un volcan ait pu se manifester à sa manière, mais c’est à quel point une société de plus en plus obsédée par la sécurité, et notamment dans le domaine du transport aérien, a pu montrer un tel état d’impréparation et même d’ignorance absolue.

Pour continuer la métaphore, la Toile est un volcan qui commence à peine à se réveiller. Nul ne sait si de ses cendres ou de ses laves futures, c’est la fin d’un monde qu’il faut attendre, comme jadis Pompéi succomba, ou bien au contraire de riches territoires à la terre grasse, noire et prolifique, et parsemées de diamants, d’améthystes et autres gemmes.

La clôture des idées

Privatiser des concepts aussi vastes que les hyperliens ou les fenêtres "pop-up" peut rapporter gros. Ils sont nombreux à avoir déposé ce genre de brevets-jackpots mais l'Electronic Frontier Foundation (EFF) entend bien changer la donne en les attaquant en justice.

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SCADA, salades et escalades

On se rappelle que le virus Stuxnet avait pris pour cible l’Iran, en s’attaquant aux infrastructures industrielles, et en paralysant des systèmes sensibles de contrôle et d’acquisition de données (Supervisory Control And Data Acquisition, ou SCADA). La cen­trale nucléaire de Bushehr, en Iran, en aurait été la principale victime ainsi que le centre de recherche Natanz.

Il est fort intéressant de relire les commentaires divergents et les diverses interprétations données à cette affaire. Les uns disent que c’est la première phase d’une cyber-guerre d’ampleur considérable qui vient d’être lancée par une ou plusieurs puissances, et que l’expertise développée pour l’élaboration des séries de virus qui s’abattent sur les systèmes iraniens ne peut être disponible que dans le cadre d’États armés pour ce faire. D’autres affirment qu’il ne s’agit que de ballons d’essais d’équipes d’ “universitaires” qui testeraient de nouvelles méthodes virales. Certains affirment qu’il ne s’agit en fait que d’une campagne d’intoxication, destiné à booster le marché de la sécurité. Au total, la presse abonde en informations fort parcellaires et en désinformations plus ou moins farfelues.

Parmi les plus savoureuses, citons celle rapportée par le New York Times, qui affirme (au premier degré, apparemment) que le virus contiendrait quelque part enfoui profondément dans son code le mot “myrtus”, ce qui serait une allusion fort subtile au nom d’Esther, héroïne biblique, jadis engagée dans une guerre contre l’empire perse. En effet le nom originel d’Esther serait en fait Hadassah, qui veut dire “myrte” en hébreu. Pour ceux que cela intéresse on peut lire l’argument développé par de fort compétentes autorités universitaires ici.

Le site ReadWriteWeb, généralement bien informé, relate l’attaque de Stuxnet mais conclut d’une bien étrange manière:

A l’heure où de nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer les failles de sécurité que pourrait faire apparaître la mise en place d’un système généralisée de surveillance de la population française, SCADA pourrait être une façon radicale d’éteindre la machine afin de faire réaliser pleinement au gouvernement qu’il n’en possède pas les clés.

Sic.

Les rédacteurs de ce site agitent ainsi la menace d’un déploiement ravageur de virus qui pourraient s’attaquer prochainement aux infrastructures françaises. Des hackers feraient ainsi part de leur opposition radicale à certaines évolutions récentes du droit français en matière de piratage par exemple. Ils “puniraient” le gouvernement par des actions de sabotage viral à grande échelle, dont les récentes attaques DDoS (Distributed Denial of Service) contre des sites comme celui d’Hadopi ne seraient qu’une modeste préfiguration.

La société civile en renfort?

Ici, deux remarques et une prédiction.

1. Le virus Stuxnet est très vraisemblablement le fait d’un ou plusieurs États. Ceux-ci sont facilement reconnaissables. Ils ont d’ailleurs annoncé haut et clair leur capacité offensive en matière de cyberguerre, et ont déployé une doctrine stratégique de prééminence absolue en matière de contrôle mondial du cyberespace. Dans cette hypothèse, Stuxnet n’aurait rien à voir avec des hackers, par exemple du genre anti-Hadopistes, et son degré de sophistication dépasserait de plusieurs ordres de grandeur le niveau de nuisance de groupes de tels hackers civils aussi doués soient-ils.

2. Une attaque virale anti-SCADA en France aurait un effet si puissant sur l’opinion et sur le gouvernement que des mesures d’une grande férocité seraient immédiatement prises contre l’Internet de papa, tel que nous l’avons connu jusqu’à présent, avec son côté parfois libertaire. Et il serait difficile d’objecter aux très vigoureux tours de vis de la part d’un gouvernement ainsi provoqué. Résultat des courses: une attaque anti-SCADA de grande ampleur aurait pour premier résultat de légitimer la prise totale de contrôle d’Internet par les sécuritaires (largement secondés par les “ayants-droits”, qui y verraient tout bénéfice).

La prédiction maintenant: une telle attaque (ou la simulation d’une telle attaque, à des fins de “provocation”) est en effet ce qui pourrait arriver dans un proche avenir, dans des pays comme la France. Loi du talion? Tests en vraie grandeur de nouvelles cyber-puissances? Je ne sais. Mais on peut prédire qu’Internet n’a plus que quelques années à vivre sa relative liberté apparente.

Il faudrait que la société “civile” commence dès maintenant à en tirer toutes les conséquences d’un tel scénario. Peut-elle encore changer la donne?

Bien sûr! Là où il y a une volonté, on trouve un chemin, pour reprendre la formule.

Au cas où cette prédiction se révèlerait fondée, ce que je ne souhaite vraiment pas, c’est bien le tissu social même des soi-disant “sociétés de la connaissance” qui en sera affecté de façon irrémédiable.

Quand les gouvernements se font prendre par derrière

Le gouvernement doit-il avoir la possibilité de se créer des “portes de derrière” (backdoors) pour espionner l’usage d’Internet par les citoyens ?

Cette question a été posée par le Center for Democracy and Technology, à la suite de la requête du FBI visant à obliger tous les fournisseurs de service Internet de créer des “backdoors”. Il s’agit de permettre au gouvernement américain de pénétrer les routeurs, les systèmes, et de donner accès à toutes les communications transitant par Internet.

De telles “portes de derrière” (qui existent sûrement déjà, d’ailleurs) sont une irrésistible invitation aux hackers, aux pirates et aux employés des centres de cyberguerre d’autres gouvernements (comme ceux qui ont conçu le virus Stuxnet).

Mieux vaut pénétrer que se laisser pénétrer

Plus on installe des voies de pénétration, plus ou moins secrètes et plus ou moins contrôlées, plus la sécurité de l’ensemble est réduite.

On peut d’ailleurs méditer ce qui risque d’advenir peu après. Imaginons que le gouvernement A décide d’obliger tous les fournisseurs de services, sur son territoire, à procéder à l’installation de ces “portes d’accès”. Les gouvernements B, C, D et E auront sans doute à cœur de faire de même. Etape suivante, les services de cyberguerre tenteront de pénétrer les voies de pénétration respectives des autres gouvernements. Il vaut mieux, tout au moins en matière de cyber-sécurité, pénétrer que de se laisser pénétrer.

Dans cette sympathique et mondialisée “backroom”, regorgeant de “backdoors”, nous n’aurons plus qu’à serrer les fesses, et compter les points.

L’arroseur arrosé

Le citoyen de base pourrait seulement en avoir assez et décider de se pourvoir d’outils de chiffrement. Il en existe de fort simples et très puissants, disponibles gratuitement, comme les logiciels tirés de PGP (Pretty Good Privacy). Pour le moment, utiliser de tels systèmes n’est pas recommandé aux vrais méchants: crypter ses communications aurait plutôt tendance à attirer l’attention des services.

En revanche si tout le monde se met à utiliser de façon routinière le chiffrement, alors les vrais méchants ne seront plus que des aiguilles dans l’énorme meule de foin mondiale.

Conclusion: tout durcissement des politiques “d’intérêt national”, visant à diminuer la protection de la vie privée des citoyens risque à terme de se retourner sévèrement contre l’intention initiale (avouée): assurer plus de sécurité.

A moins que l’intention (inavouée) réelle soit tout autre. Il pourrait s’agir tout simplement de donner enfin au Léviathan (proclamé par Hobbes) un pouvoir sans limites, non pas vraiment sur les vrais méchants, mais plutôt sur tout le monde

De la cyberguerre à la surveillance

Fin 2010, Richard A. Clarke, “tsar du contre-terrorisme” et conseiller à la Maison Blanche pour les trois derniers présidents, déclarait que le projet d’avion de combat F-35 Lightning II avait été l’objet de cyber-attaques. Le paragraphe le plus intéressant de son interview est le suivant:

Les Etats-Unis et plusieurs de ses alliés travaillent à la construction d’un nouvel avion de chasse de cinquième génération, le F-35 Lightning II, un bijou de technologie. Il y a de bonnes raisons de croire qu’un gouvernement étranger, probablement la Chine, a piraté les serveurs de l’entreprise qui le fabrique pour télécharger l’intégralité des plans. Ainsi, un ennemi potentiel connaît donc les forces et les faiblesses d’un appareil qui n’a pas encore volé.

Mais venons-en au chapitre le plus effrayant: s’ils se sont introduits dans le système, croyez-vous qu’ils ont seulement copié des informations? Ou pensez-vous qu’ils aient pu implémenter un virus dans le programme? Imaginez un futur dans lequel un F-35 américain est opérationnel au combat, dans lequel une autre nation met en service un chasseur beaucoup moins efficace, mais qui pourrait envoyer un signal révélant une faille dans le programme du F-35 et causant son crash. Les avions d’aujourd’hui, qu’il s’agisse du F-35 ou du Boeing 787, reposent sur l’informatique. L’appareil n’est qu’un gros ordinateur dont la plupart des actions sont commandées par l’électronique.

Ce qui est intéressant ici, c’est l’admission qu’il est possible pour des groupes de cyberguerre de s’insérer dans les projets militaires les plus secrets et les plus sensibles. L’une des raisons structurelles de cet état de fait tient entre autre en ce que les composants électroniques de toutes sortes de matériels sont développés dans une vingtaine de pays. Et les logiciels correspondants à ces composants sont développés par des programmeurs répartis dans le monde entier. A l’évidence, il est impossible d’assurer une sécurité numérique dans ce type d’environnement. Selon Clarke, “il est tellement facile d’intégrer une trappe dans 50 millions de lignes de code. Il est tellement facile d’avoir un élément microscopique sur une carte mère qui permette à quelqu’un de rentrer sans autorisation”.

Société du contrôle numérique

Partant de ce constat simple et de bon sens, je cherche seulement à en tirer quelques possibles implications, non pas seulement pour telle ou telle industrie sensible, mais surtout pour l’ensemble de la société. Ma prédiction est que les prolégomènes de la cyberguerre révèlent une extrême fragilité intrinsèque de l’ensemble de l’info-structure, fragilité dont Stuxnet ou l’attaque du début 2010 sur les comptes gmail de Google n’est qu’un simple avertissement.

Je prévois que la cyberguerre, qui a déjà commencé ses premières escarmouches sous des formes relativement modérées, ou bien alors visant des types d’adversaires très ciblés, va en fait essaimer sous des formes incontrôlables, avec sans doute deux conséquences principales:

- Un durcissement impitoyable des politiques de sécurisation de la Toile, par le biais législatif, technique et policier, affectant l’ensemble de la population (“transparence” accrue, info-totalitarisme).
- Une diffusion générale des techniques de cyberguerre dans de très nombreux pays, mais aussi dans les mafias et, sans doute, dans certaines entreprises très “motivées”.

Autrement dit, des lois comme Hadopi, Loppsi, ou des accords comme ACTA, ne sont que des préfigurations d’une société du contrôle numérique poussé jusqu’au moindre bit. Ces lois et accords sont d’ailleurs déjà complètement dépassés par la dangerosité intrinsèque des formes de cyberguerre qui se déploient sous nos yeux. Il faudra donc bientôt passer à des modèles législatifs beaucoup plus inquisiteurs, et beaucoup plus destructeurs des libertés. Officiellement, il s’agira de lutter contre le cyber-terrorisme, avec sans doute comme élément déclencheur un futur virus de type Stuxnet provoquant une catastrophe impactant l’opinion publique et la réduisant au silence des agneaux.

Face à un tel pronostic, que faire?

D’abord le travail de longue haleine: éducation approfondie de tous, sensibilisation permanente aux dangers non seulement personnels mais structurels de l’info-sphère. Ensuite, il faut renforcer le développement prioritaire du “libre et de l’ouvert”, avec auto-contrôle accru par les pairs. Adapter le droit de la propriété intellectuelle pour permettre l’examen par des autorités indépendantes (Une organisation mondiale du numérique?) des designs de tous les composants de la chaine numérique. Il faudra se résoudre à arbitrer entre la notion de secret industriel et celle de protection de la sécurité numérique globale.

Enfin, il y a le volet politique et démocratique. In fine, c’est là que réside le nœud du problème.
Il y a du pain sur la planche, et du bois à scier dans la grange.

vendredi 16 mai 2014

Vents et poussières

Il y a cette expression de William James qui me trotte par la tête: "poussières mentales". James l'emploie dans un contexte particulier que tous ses lecteurs connaissent, et que je ne reprendrai donc pas. Je me contenterai ici de simplement dériver librement à partir de ces deux mots accolés. D'abord, ils semblent fort opposés. La poussière, image du rien, du dérisoire, du néant ou de la mort, et le mental, sommet de la création, lieu d'émergence, de vie et de transformation. Ensuite, la poussière est infime, l'esprit se veut vaste. La poussière est, comme l'atome, quelque chose d'insécable. Comme l'homme (homo), la poussière vient de la terre (humus) et, à ce titre, est essentiellement humble (humilis).

Quand l'homme biblique, au désespoir, se couvre la tête de poussière, il nous rappelle notre destin nécessaire. Il associe métonymiquement, par le biais du cheveu, la poussière extérieure et le mental interne.

Mais il est une autre dimension encore. Les idées sont peut-être au fond, non pas des formes, comme aimait à le penser Platon, ni des mouvements, mais des tourbillons, des nuages de poussières nano-scopiques. Chaque neurone est un petit soleil empoussiéré, que parfois les vents de l'esprit balayent.

Graine

Dans cette image schématique d'une graine d'angiosperme cotylédoné, l'embryon (d) ressemble à un ange dont les ailes tournées vers le haut seraient le cotylédon (c):

Bien entendu, on peut avoir d'autres métaphores en tête. Mais j'aime bien ce rapport de la graine à l'ange. L'un est presque l'anagramme de l'autre aux lettres r et i près. Quant à la montée et à la croissance, ils s'équivalent peut-être dans leurs domaines propres, qui sait. Continuons la métaphore. Le tégument (a) semble une enveloppe bien close, une sorte de ciel petit, enroulé sur lui-même, comme un sac ou une cosse. L'ange ici n'a que deux ailes, alors que la littérature spécialisée rapporte des cas d'anges à trois paires d'ailes, ce qui en fait six. Nous ne sommes pas dans cette configuration. Sans doute le cotylédon n'a pas de nature chérubinique.

Il me paraît propre aux rêves, surtout en plein mois de mai, de penser à toutes ces graines, surtout les angiospermes, comme à des anges serrés dans leurs téguments, méditant dans l'ombre leur envol proche.

mardi 6 mai 2014

Récits

Lyotard, il y a plus de 40 ans, glosait déjà sur la fin des « grands récits ». C’était cela, selon lui, la postmodernité.  En un sens il avait vu juste. La chute du Mur puis la fin de l’illusion libérale lui ont donné, somme toute, raison. Le 21ème siècle ne sait plus très bien à quel saint se vouer. La crise, les limites planétaires, les régressions de toutes sortes, obligent à inventer la possibilité même d’un autre discours. Le fait que l’on n’en dispose pas encore n’implique pas pour autant qu’il soit inarticulable.

Mais en attendant, qu’est-ce qu’on pourrait bien se raconter ? Je crois qu’il y a une piste intéressante dans l’immensité des micro-récits et même l’infinité des nano-récits. Récits de l’infime et de l’informe, narrations virales, histoires qui ont l’épaisseur d’un cheveu (d’ange), détails immensément oubliables, mais qui portent l’avenir, le grand avenir, comme on porte un nourrisson endormi. Ces récits non notés, non notables, ces fragments dérisoires, mais qui fondent tous les possibles, on s’en contentera en attendant mieux. Nous n’avons pas accès aux médias, chiens de garde de l’ordre menacé, menaçant. Nous sommes des poètes perdus dans la foule, galets parmi ces sables, et nous nous remémorons la mer façonnante, aux  vagues par milliards d'années. Chaque embrun, chaque coquille raconte le vent et le temps.

Bien entendu, je ne parle que par métaphores. Voilà à quoi j’en suis réduit. Prison luxueuse des mots pliés. En attendant mieux, beaucoup mieux.

lundi 5 mai 2014

Vāyu

Rig Veda Book 1

HYMN II. Vāyu.

1 BEAUTIFUL Vāyu, come, for thee these Soma drops have been prepared:
Drink of them, hearken to our call.
2 Knowing the days, with Soma juice poured forth, the singers glorify
Thee, Vāyu, with their hymns of praise.
3 Vāyu, thy penetrating stream goes forth unto the worshipper,
Far-spreading for the Soma draught.
4 These, Indra-Vāyu, have been shed; come for our offered dainties’ sake:
The drops are yearning for you both.
5 Well do ye mark libations, ye Vāyu and Indra, rich in spoil!
So come ye swiftly hitherward.
6 Vāyu and Indra, come to what the Soma-presser hath prepared:
Soon, Heroes, thus I make my prayer.
7 Mitra, of holy strength, I call, and foe-destroying Varuṇa,
Who make the oil-fed rite complete.
8 Mitra and Varuṇa, through Law, lovers and cherishers of Law,
Have ye obtained your might power
9 Our Sages, Mitra-Varuṇa, wide dominion, strong by birth,
Vouchsafe us strength that worketh well.

Rig Veda Book 1 Hymn 2

वायवा याहि दर्शतेमे सोमा अरंक्र्ताः
तेषां पाहि शरुधी हवम ||
वाय उक्थेभिर्जरन्ते तवामछा जरितारः |
सुतसोमा अहर्विदः ||
वायो तव परप्र्ञ्चती धेना जिगाति दाशुषे |
उरूची सोमपीतये ||
इन्द्रवायू इमे सुता उप परयोभिरा गतम |
इन्दवो वामुशन्ति हि ||
वायविन्द्रश्च चेतथः सुतानां वाजिनीवसू |
तावा यातमुप दरवत ||
वायविन्द्रश्च सुन्वत आ यातमुप निष्क्र्तम |
मक्ष्वित्था धिया नरा ||
मित्रं हुवे पूतदक्षं वरुणं च रिशादसम |
धियं घर्ताचीं साधन्ता ||
रतेन मित्रावरुणाव रताव्र्धाव रतस्प्र्शा |
करतुं बर्हन्तमाशाथे ||
कवी नो मित्रावरुणा तुविजाता उरुक्षया |
दक्षं दधाते अपसम ||

vāyavā yāhi darśateme somā araṃkṛtāḥ |
teṣāṃ pāhi śrudhī havam ||
vāya ukthebhirjarante tvāmachā jaritāraḥ |
sutasomā aharvidaḥ ||
vāyo tava prapṛñcatī dhenā jighāti dāśuṣe |
urūcī somapītaye ||
indravāyū ime sutā upa prayobhirā ghatam |
indavo vāmuśanti hi ||
vāyavindraśca cetathaḥ sutānāṃ vājinīvasū |
tāvā yātamupa dravat ||
vāyavindraśca sunvata ā yātamupa niṣkṛtam |
makṣvitthā dhiyā narā ||
mitraṃ huve pūtadakṣaṃ varuṇaṃ ca riśādasam |
dhiyaṃ ghṛtācīṃ sādhantā ||
ṛtena mitrāvaruṇāv ṛtāvṛdhāv ṛtaspṛśā |
kratuṃ bṛhantamāśāthe ||
kavī no mitrāvaruṇā tuvijātā urukṣayā |
dakṣaṃ dadhāte apasam ||

jeudi 10 avril 2014

Mers et forêts

On compare souvent le cyberespace à un océan. On parle de « surfer » sur des « mers » d’information, et sur des « vagues » incessantes de nouvelles technologies…

Pourquoi cette omniprésence de la mer, et cette relative absence de la forêt dans les métaphores de la société de l’information ?

Sans doute cela vient-il du rôle historique joué par les océans : ils séparent les continents mais les relient aussi. Dans l’imaginaire collectif, la forêt reste un lieu sombre et profond, peu propice aux échanges entre les hommes.

Il est à noter que, mer ou forêt, la simulation virtuelle de la nature, de ses formes, de ses volumes, de ses lieux, reste une pierre d’achoppement pour les techniques de l’image de synthèse. Certes on obtient de beaux effets de simulation, mais sont-ils satisfaisants ?

Je ne sais si un arbre virtuel pourrait tenir son rang, face à l’arbre chanté par Rainer Maria Rilke dans ses Poèmes français :

 

Arbre qui peut-être

pense au-dedans

Arbre qui se domine

se donnant lentement

la forme qui élimine

les hasards du vent.

 

L’arbre unit la terre au ciel, il relie ses racines avides aux généreux nuages.

L’arbre est à la fois dedans et dehors. Cela suffit à le rendre difficilement représentable virtuellement, dans sa profondeur et son déploiement. Mais l’arbre n’est pas absolument irreprésentable. L’arbre n’est pas le défi ultime du virtuel. Le défi ultime, c’est plutôt la forêt vivante, dans toutes ses dimensions, comme métaphore de la richesse bariolée des sociétés. Notre planète tout entière a besoin de ses forêts, poumons de lumière, tamis lucides. Elle en a plus besoin encore comme de territoires pour le rêve. Il ne faut pas réduire les arbres à des équations chimiques et les forêts à des comptes d’exploitation. Quelle courte vue que de se contenter de rationaliser la vivante nature! Nous avons besoin de libres mers et de murmurantes forêts. Il faut les protéger de nos mortifères métaphores, si pauvres, clichés bus comme lie.

La trop bavarde « Société mondiale de l’Information » veut nous imposer des modèles mentaux et instrumentaux répétitifs et standardisés.

Ne nous laissons pas faire. Prenons le temps de prendre la mer, ou essayons d’errer en forêt. Contrairement aux apparences, ni la vague ni la feuille ne se répètent jamais. De la bruyante canopée aux silencieux enlacements des rhizomes invisibles, d’autres métaphores, moins bleues, mais plus vertes, nous invitent à changer sans cesse de regard sur ces mondes que nous habitons sans les voir.

Mer, Forêt et Société de l’Information

 

mercredi 9 avril 2014

Un savoir sans savoir

mardi 18 mars 2014

Le Virtuel et la Grâce

Nous sommes dans un monde idolâtre. La pesanteur de l’idolâtrie moderne nous paralyse, nous réduit. Il est temps de se lever, de marcher, de courir, et de “dépasser les idoles”, comme jadis Ehud.
L’image est l’archétype de l’objet idolâtre. Les empires ont toujours aimé les images, les idoles. Hier c’était César sur la “face” des monnaies. Aujourd’hui CNN. Les images reposent le peuple. Elles se donnent à voir si aisément. Elles sont si évidentes, si visiblement faites pour être vues. Le peuple aime les évidences. Et le pouvoir aime ce que le peuple aime aimer.

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