METAXU - Le blog de Philippe Quéau

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

jeudi 21 janvier 2016

Comment marchander (avec succès) avec Dieu.

Le prophète Isaïe a été scié en deux, avec une scie à bois, sur l'ordre de Manassé, roi de Juda. Il avait été accusé devant ce roi par Béchira, qui prophétisait lui aussi à Jérusalem.

Quelle était l'accusation ? Isaïe avait appelé Jérusalem « Sodome », il avait prédit qu'elle serait dévastée ainsi que les autres villes de Juda, que les fils de Juda et de Benjamin iraient en captivité, et que le roi Manassé serait mis dans une cage avec des chaînes de fer. Béchira affirmait qu'Isaïe haïssait Israël et Juda. Mais le plus grave, c'est qu'Isaïe avait osé dire : « Je vois plus loin que le prophète Moïse ». Moïse avait dit : « Nul homme ne verra le SEIGNEUR et vivra. », et Isaïe l'avait contredit : « Moi, j'ai vu le SEIGNEUR, et voici que je suis vivant. »

Isaïe a raconté cette vision en détail à Ézéchias, roi de Juda et père de Manassé, ainsi qu'à plusieurs prophètes, dont Michée. En voici un résumé. Un ange fait monter Isaïe au firmament, puis dans les six premiers cieux, et enfin il accède au septième ciel. Là, il voit « quelqu'un debout, dont la gloire dépassait tout, une gloire grande et admirable ». L'ange lui dit :« Celui-ci est le Seigneur de toute la gloire que tu as vue ». Isaïe vit aussi un autre être glorieux semblable. Au premier. Il demanda : « Qui est celui ci ? ». L'ange répondit : « Adore-le, car celui-ci est l'ange du Saint-Esprit, qui a parlé en toi, ainsi que dans les autres justes. »

Mais ce n'était qu'un préliminaire. Isaïe continue:

« Et, les yeux de mon esprit étant ouverts, je vis une grande gloire (…) Et mon Seigneur, ainsi que l'ange de l'Esprit, s'approcha de moi, et il dit : « Regarde, puisqu'il t'a été donné de voir le SEIGNEUR ; et, à cause de toi, ce pouvoir a été donné à l'ange qui est avec toi. » Et je vis que mon Seigneur adorait, ainsi que l'ange de l'Esprit, et tous les deux glorifiaient ensemble le SEIGNEUR. »

(Ascension d'Isaïe, 9, 27-40)

Isaïe affirme avoir vu le SEIGNEUR, Yahvé-Dieu, en l'année de la mort du roi Ozias (~740). «Je vis le SEIGNEUR assis sur un trône grandiose et surélevé (…) ». Bouleversé, il s'écrie: «  Malheur à moi, je suis perdu ! Car je suis un homme aux lèvres impures, j'habite au sein d'un peuple aux lèvres impures, et mes yeux ont vu le Roi, Yahvé Sabaot. » (Is. 6, 1-5)

Le prix à payer pour cette vision en état d'impureté sera relativement léger. Un séraphin vola vers Isaïe, et lui toucha la bouche avec une braise prise avec des pinces.

Plus tard, il devra finalement payer de sa vie, son corps étant scié en deux.

Lorsque Isaïe vit Dieu, celui-ci lui dit : « Va, et tu diras à ce peuple : Écoutez, écoutez, et ne comprenez pas, regardez, regardez, et ne discernez pas. Appesantis le cœur de ce peuple, rends-le dur d'oreille, englue-lui les yeux. » (Is. 6,9-10)

On peut tirer deux leçons. D'abord une surprise. Isaïe voit Dieu face à face, dans toute sa gloire, mais ne meurt pas, contrairement à ce que Moïse avait affirmé. D'autre part, toute cette gloire divine et révélée se révèle en fait fort décevante quant au message à délivrer au retour sur terre. Le Dieu infiniment glorieux renvoie Isaïe vers son peuple avec un discours inaudible, incompréhensible, une mission paradoxale. Il doit rendre ce peuple appesanti, dur d'oreille, et lui engluer les yeux.

Mais ne l'était-il pas déjà assez ? Et Isaïe ne remet pas en cause la mission qui lui est impartie.

Pourquoi tant d'honneur pour le seul Isaïe, et tant de sévérité pour le peuple ?

A titre de comparaison, je voudrais rappeler ce qui arriva à Esdras. Esdras aussi eut une vision. Les anges Michel, Gabriel,Raphaël et Ouriel le placèrent sur un « nuage de flammes » et l'emmenèrent jusqu'au septième ciel, lui aussi. Mais arrivé là, et contrairement à Isaïe, Esdras ne vit que « le dos du Seigneur », notant : « de fait, je n'ai pas mérité de voir autre chose. »

Mais au moins, Esdras tente d'intervenir en faveur des hommes. Devant le dos Du Seigneur, il dit immédiatement, spontanément: « Seigneur, épargne les pécheurs ! »

Commence alors une assez longue disputation entre Dieu et Esdras.

Il lui demande par exemple : « Comment es-tu juste, comment es-tu tout-puissant, comment es-tu miséricordieux, et comment l'es-tu dignement ? » Il demande aussi ce qui arrivera le dernier jour. Le Seigneur lui répondit : « La Lune deviendra sang au dernier jour, et le soleil s'écoulera dans le sang de celle-ci. » Ce qui attirera cette réplique d'Esdras : « Le ciel, en quoi a-t-il péché ? » Le Seigneur répondit : « Ce ciel regarde les malices des humains. »

Esdras cherche encore à plaider la cause des hommes.

Il attaque sur un point sensible : l'élection.

Esdras dit à Dieu : « Par la vie du Seigneur ! Je vais plaider pour de bon contre toi à cause de tous les hommes qui n'ont aucune place parmi les élus ! »

Le Seigneur répondit : « Mais toi tu seras élu avec mes prophètes ! »

Esdras lui dit : « Les pécheurs, qui les a modelés ? »

Le Seigneur répondit : « C'est moi. »

Esdras lui dit : « Si en même temps que les pécheurs, moi aussi j'ai bien été créé par toi, alors il vaut mieux me perdre, plutôt que le monde entier ! »

(Vision d'Esdras, 87-89a)

Comparaison n'est pas raison. Mais un voilà un grand prophète, Isaïe, qui a l'insigne et unique privilège, refusé à Moïse même, de voir l'infinie gloire de Dieu, et qui s'en revient avec la dure mission d'enfoncer encore plus son peuple dans l'erreur et l'ignorance.

Et voilà un prophète, Esdras, qui n'a pu voir que le « dos du Seigneur », mais qui n'hésite pas à plaider à plusieurs reprises la cause des hommes, et finalement est même prêt à renoncer à son élection et à se perdre, en échange du salut du monde.

Comment interpréter cela ?

Une partie de la réponse tient dans la concession que le Seigneur fit alors en réponse à Esdras et en faveur des hommes. « Que les pécheurs puissent se reposer de leurs peines depuis la neuvième heure de la veille du sabbat jusqu'au deuxième jour de la semaine ; mais que pendant les autres jours, ils subissent les châtiments en retour de leurs péchés. »

Cela fait quand une bonne moitié de semaine : depuis le vendredi après midi jusqu'au lundi minuit, trois jours et demi de grâce.

Pensez à ce qu'aurait pu obtenir Isaïe s'il avait commencé à marchander avec Dieu, au lieu de se laisse captiver par sa vision de gloire.

jeudi 14 janvier 2016

Une kippa à Marseille, un fez à Fès

Le poète est assez seul, de nos jours. Il manque au monde, et il le comble dans le même temps, par ce vide signifié, cet espoir sensé.

Le poète vit du grésillement des passés ; il songe à l'intensité des brûlures futures. 

« Eschyle, Lao-Tseu, les présocratiques grecs, Thérèse d'Avila, Shakespeare, Saint-Just, Rimbaud, Hölderlin, Nietzsche, Van Gogh, Melville », cette litanie ramassée par Char, dans le bandeau de Fureur et mystère (1948), aligne à la parade quelques poètes multiséculaires, parce que, dit-il, ils sont parvenus « à l'incandescence et à l'inaltéré ».

On pourrait poser d'autres noms, pour donner le change. Homère, Tchouang-tseu, Zoroastre, Campanella, Donne, Chateaubriand, Baudelaire, Jaurès, Gauguin, Bradbury. Ce serait une mince autre ligne dessinée dans l'horizon des mémoires. Il y en aurait des milliards, des millions de milliards, de ces lignes de noms, de ces arraisonnements de rêves. Et chacune aurait sa suave saveur, révélerait son éveil, liquéfierait l'esprit et embraserait l'âme choisie d'un scintillement inextinguible.

Il n'en a pas toujours été ainsi. Il fut des temps où le poète n'était pas seul.

« Tous les poèmes récités et tous les chants sans exception, ce sont des portions de Vishnu, du Grand Être, revêtu d'une forme sonore » explique René Daumal, (Pour approcher l'art poétique Hindou, Cahiers du Sud, 1942). Il avait appris le sanskrit pour pouvoir bien traduire, en poète résonant, les Védas ou les Upanishads. Arriva-t-il à ses fins ? Obtint-il l'incandescence ?

L'Hymne 69 du Rig Veda fut un premier défi à sa fraîche science :

« Flèche ? Non : contre l'arc c'est la pensée qui est posée.

Veau qu'on délivre ? Non, c'est elle qui s'élance au pis de sa mère ;

Comme un large fleuve elle trait vers la pointe son cours

Dans ses propre vœux le liquide est lancé. »

Daumal – comme un liquide – s'est lancé seul, pendant la montée du nazisme, puis pendant la 2ème Guerre Mondiale, dans l'océan des métaphores, dans l'infini d'une langue morte vivante, dans ses cris, dans ses hymnes, dans tous les souffles qui nous en parviennent.

« Racines-en-haut et branches-en-bas,

impérissable on dit l'Açvattha.

Les Mètres sont ses feuilles,

et qui le connaît connaît le Savoir (le Véda). »

Daumal traduit cette première strophe du chapitre 15 de la Bhagavad Gîta (le Chant du Bienheureux) dans un style heurté, fidèle et concis. Emile-Louis Burnouf avait proposé une version plus coulante en 1861 :

« Il est un figuier perpétuel, un açwattha,

qui pousse en haut ses racines, en bas ses rameaux,

et dont les feuilles sont des poèmes :

celui qui le connaît, connaît le Veda. »

Qui est ce figuier, cet açwattha ? C'est le Bienheureux (Bhagavad), bien sûr. Mais qui est le Bienheureux ?

Burnouf indique que c'est Krishna, la 10ème incarnation de Vishnou.

Mais en consultant la Katha-Upanishad (2ème Lecture, Liane 3), je retrouve l'image du figuier éternel :

« Racines en-haut, branches en-bas

est ce figuier éternel,

c'est lui le resplendissant, lui le brahman,

lui qui est appelé immortel,

sur lui s'appuient tous les mondes,

nul ne passe par-delà lui.

Ceci est cela. »

Le Bienheureux, le Figuier sont aussi des métaphores du brahman.

Mais qu'est-ce qu'être « bienheureux » ? Qu'entend-on par la félicité (ânanda) du « Bienheureux »?

La Taittirîya-Upanishad propose une réflexion sur le sujet. Prenez un jeune homme, bon, rapide, fort, instruit dans le Véda, et possédant toute cette terre pleine de richesse. Voilà l'unique félicité humaine. Or, cent félicités humaines ne sont qu'une seule félicité de Gandharva. Cent félicités de Gandharva sont une seule félicité de dieux nés depuis la création. Et l'on continue ainsi la série avec un facteur multiplicatif de 100 à chaque étape, en énumérant successivement d'autres dieux devenus dieux par l'acte, puis Indra, puis Brihaspati, puis Prajâpati, et enfin brahman.A toutes les étapes, y compris la dernière, la félicité ressentie est la même que celle de « l'homme versé dans les Veda, non affecté par le désir. »

La Bhagavad-Gîta est l'un des plus beaux textes de l'humanité.

J'aimerais bien pouvoir le porter fièrement sur la tête, comme une kippa à Marseille, une burqa à Kaboul, un masque à Venise, un turban à Jaipur, une calotte au Vatican, un fez à Fès.

dimanche 3 janvier 2016

Ilu, El, Ilah

Oui, le monde est bien plus profond que toute la mémoire. Les nations sont des gouttes de pluie au soleil, les peuples disparus forment des monceaux de poussière, et toutes les religions, oui, toutes, sans exception, ne sont jamais que des instants vibrants dans la lumière des premiers matins. Alors un peu de modestie s'il vous plaît. Arrêtez les arrogantes assertions. Apprenez plutôt à mesurer l'incommensurable. Visitez un instant le haut parfum de chacune des langues de la terre. Calculez la fin des prophéties. Alors, vous n'aurez jamais fait que quelques pas sur la route d'un long voyage, plus long que le scintillement originaire des bosons, plus obscur que le creux des temps.

Il y a bien plus de choses dans la mémoire que n'en contiennent toutes les philosophies et les sagesses. Mais il y a aussi plus de choses cachées dans le temps que n'en contient la mémoire des dieux mêmes. Et il y a plus de choses dans le noir néant d'avant le temps que dans les temps tout entiers. En témoigne humblement la leçon du silence, zigourat dressée sur la plaine des mots.

Il y a si peu longtemps, vers la fin du 3ème millénaire avant notre ère, un poème sumérien fut composé pour célébrer Enlil, le Dieu souverain des dieux.

Comme je suis fatigué de notre temps sans mémoire, sans profondeur, et sans vision, je voudrais le citer ici, comme une première pièce du dossier à charge.

Dossier ? Oui, dans le procès contre les bigots, contre les extrémistes de l'appropriation divine, contre les terroristes de la Lettre, contre les haineux, contre la calotte et le goupillon, contre la gorge tranchée de l'agneau, contre la psalmodie automatique, contre la prosternation plate, la génuflexion écrasée, contre le dandinement vertébral, contre tous les corps sans esprit, contre tous les esprits sans âme, contre toutes les âmes aveugles, contre les lumières qui ne sont que des ombres.

Voici ces mots de plus de quatre mille ans :

« Enlil ! Son autorité porte loin,

Sa parole est sublime et sainte !

Ce qu'il décide est imprescriptible.

Il assigne à jamais la destinée des êtres !

Ses yeux scrutent la terre entière.

Et son éclat pénètre au fin fond du pays.

Lorsque le vénérable Enlil s'installe en majesté,

Sur son trône sacré et sublime,

Lorsqu'il exerce à la perfection ses pouvoir de Seigneur et de Roi,

Spontanément les autres dieux se prosternent devant lui et obéissent sans discuter à ses ordres.

Il est le grand et puissant souverain qui domine le Ciel et la Terre,

Qui sait tout et comprend tout. »

(Source : A. Kalkenstein, Sumerischr Götterlieder)

Comme deuxième pièce à charge, voici une prière en langue akkadienne de la fin du 2ème millénaire.

« Seigneur Marduk, ô Dieu suprême, à l'intelligence insurpassable,

Lorsque tu pars en guerre, les Cieux chancellent,

Lorsque tu hausses la voix, la Mer est perturbée.

Quant tu brandis ton épée, les dieux font volte-face.

Pas un seul ne résiste à ton choc furieux.

Seigneur terrifiant, en l'Assemblée des dieux, nul ne t'égale !

(Source : E. Ebeling, Die Akkadische Gebetserie « Handerhebung »)

Les Sumériens étaient un peuple dont la langue ne se rapportait à aucune famille linguistique connue. Par contraste, les Akkadiens correspondaient à un ensemble de peuples sémites (hébreux, araméens, arabes). Ces deux populations si différentes par l'esprit (les deux prières évoquées ci-dessus résument, on l'aura compris, cette différence) se sont mêlées en Mésopotamie à partir du 4ème millénaire avant notre ère. Jean Bottéro (Mésopotamie. L'écriture, la raison et les dieux) note que les Sémites (les « Akkadiens ») arrivèrent au Nord et au Centre de la Mésopotamie à cette époque, alors que les Sumériens étaient déjà présents au Sud. Le mélange est progressif, et un capital culturel commun se forme. Mais ce sont les Sumériens qui sont « les plus actifs et les plus inventifs » dit Bottéro. La naissance de l'écriture remonte aux environs de ~3000. Elle a été inventée pour les besoins de la langue sumérienne. A partir du 2ème millénaire, les Sumériens sont « absorbés » par les Sémites. L'Akkadien reste alors la seule langue parlée, mais le Sumérien ne disparaît pas pour autant. Il reste la langue de culture, liturgique, savante.

Nous disposons à propos de cette période d'une énorme documentation écrite, de plus de 500.000 documents en sumérien, particulièrement précieuse pour étudier l'univers religieux de ces peuples, leurs prières, leurs hymnes, leurs rituels, leurs mythes. Mais dans cette masse de documents, on ne trouve aucun texte dogmatique, normatif. Il n'y a pas de « saintes écritures », pas de « texte révélé ».

La religion imbibait la vie. Le sacré pénétrait le quotidien. Mais dans cette multitude de peuples assemblés, personne ne revendiquait le monopole d'une élection cognitive, la suprématie d'un savoir. Ces peuples, ces myriades, d'origines si diverses, partageaient le sens du sacré, l'intuition du mystère. Leurs grands prêtres restaient extrêmement modestes dans leurs formulations.

« Les pensées des dieux sont aussi loin de nous que le tréfonds du ciel.

Les pénétrer nous est impossible,

Nul ne peut les comprendre ! »

(Source : W.G. Lambert. Babylonian Wisdom Literature)

Pour représenter l'idée du divin en langue sumérienne, le signe cunéiforme utilisé était une étoile à huit branches : (prononciation dingir).

En akkadien, cette représentation se stylise ainsi : (prononciation ilu).

Il y a évidemment un lien de filiation entre cet Ilu originaire, le El (Dieu) des Hébreux et le Ilah (divinité) des Arabes (conduisant au nom d'Allah, littéralement al Ilah : « le Dieu ».

vendredi 1 janvier 2016

Le secret de Nabuchodonosor

En ce premier jour de l'année 2016, je vous souhaite à tous « lumière, intelligence et sagesse ».

Ces trois mots, proches mais non redondants, forment une belle expression, que l'on trouve employée à plusieurs reprises dans le Livre de Daniel. La reine, femme du roi Balthazar, fils de Nabuchodonosor, vante ainsi « l'esprit extraordinaire » de Daniel : « Il est un homme dans ton royaume en qui réside l'esprit des dieux saints. Du temps de ton père, il se trouva en lui lumière, intelligence et sagesse pareille à celle des dieux. » (Dan. 5,11).

Balthazar le fait alors venir et lui dit: « Est-ce toi qui es Daniel, des gens de la déportation de Juda, amenés de Juda par le roi mon père ? J'ai entendu dire que l'esprit des dieux réside en toi et qu'il se trouve en toi lumière, intelligence et sagesse extraordinaire. » (Dan. 5, 13-14)

Daniel avait connu une première heure de gloire à Babylone lorsqu'il avait expliqué les songes de Nabuchodonosor, et dévoilé leur « secret », leur « mystère ».

Dans le texte, le mot hébreu employé pour rendre « secret » et « mystère » est רָז (raz). Ce mot est d'origine persane, et on ne le trouve employé dans la Bible que dans ce seul Livre de Daniel (bien qu'on le retrouve aussi plus tard dans les textes de Qumrân).

M'intéressant aux rapports entre le secret et le sacré, entre le mystère et la mystique, je propose de passer un moment en ce premier jour de l'an, en compagnie de ce mot biblique et persan, רָז (raz).

« Alors le mystère fut révélé à Daniel dans une vision nocturne. » (Dan ; 2,19)

« Lui qui révèle profondeurs et secrets connaît ce qui est dans les ténèbres, et la lumière réside auprès de lui. » (Dan. 2,22)

« Le mystère que poursuit le roi, sages, devins, magiciens et exorcistes n'ont pu le découvrir au roi. » (Dan. 2,27)

« Mais il y a un Dieu dans le ciel, qui révèle les mystères et qui a fait connaître au roi Nabuchodonosor ce qui doit arriver à la fin des jours. Ton songe et les visions de ta tête sur ta couche, les voici. » (Dan. 2,28)

« A moi, sans que j'aie plus de sagesse que quiconque, ce mystère a été révélé, à seule fin de faire savoir au roi son sens. » (Dan. 2,30)

« Et le roi dit à Daniel : « En vérité votre dieu est le Dieu des dieux, et le maître des rois, le révélateur des mystères, puisque tu as pu révéler le mystère. » (Dan. 2,47)

Nabuchodonosor avait vaincu le royaume de Juda et détruit le temple de Jérusalem en ~587. Mais Daniel, par sa révélation du mystère, l'amena à résipiscence.

Le mystère, au fond, ne prend toute sa valeur, toute sa véritable signification, que lorsqu'il est mis au jour, lorsqu'il est « révélé », comme dans le verset : « C'est lui qui révèle les choses profondes et cachées. » (Dan. 2,22). הוּא גָּלֵא עַמִּיקָתָא, וּמְסַתְּרָתָא.

Le verbe hébreu employé pour « révéler » est גָלָה (galah) qui signifie : « Se découvrir, apparaître, découvrir, révéler, faire connaître ». Mais dans un sens second, il signifie, notons-le bien: « Émigrer, être emmené en captivité, être exilé, banni. »

Dans la forme Niph., il signifie « Être à découvert, à nu ; se découvrir, se révéler, être annoncé. »

Par exemple, « Les portes de la mort t'ont-elles été ouvertes ? » (Job 38,17), ou encore : « Là, Dieu s'était révélé à lui. » (Gen. 35,7), ou « La gloire de Dieu se manifestera. » (Is. 40,5).

C'est la « révélation » qui constitue la substance du secret, plus que le secret lui-même, dirons-nous. Un secret à jamais enfoui dans la profondeur des temps serait comme une graine qui jamais ne germerait.

Mais le dévoilement, la révélation, côtoient fort curieusement (en hébreu) une autre série de significations, tournant autour de l'émigration, de l'exil, du bannissement.

Tout se passe comme si l'accès au sens, la pénétration du secret, l'entrée dans le mystère évoquaient un départ vers une terre étrangère, une déportation, comme l'exil à Babylone...

Qu'il est curieux de voir un enfant de l'exil, un déporté de Juda, « révéler » son « secret » à celui-là même qui a « exilé » son peuple, c'est-à-dire, en somme, qui l'a « découvert », qui l'a fait « apparaître ».

Ironie et profondeur sublime de certains mots, qui disent bien plus que ce qu'ils sont censés contenir.

Le mot גָלָה (galah) « révéler » atteint ici lui-même une forme de mystère. En exprimant le sens de la « révélation », il repousse seulement d'un cran la profondeur d'un mystère dont il n'épuise pas le sens.

jeudi 31 décembre 2015

Terreur et religion mondiale

En ce dernier jour de l'année 2015, je voudrais évoquer un philosophe, Philon d'Alexandrie, qui fut actif au 1er siècle du premier millénaire de notre ère. Philon a tenté une synthèse originale entre le monde grec, le monde juif, le monde égyptien et le monde babylonien. En cela, il est l'un des premiers à avoir essayé de penser son époque en naviguant librement entre des cultures, des religions et des philosophies hétérogènes, tranchées, distinctes, arborant à des degrés divers leur force, leur originalité. Il est l'un des premiers à avoir réussi à dépasser ces cultures, à transcender leurs idiosyncrasies. Cette tentative, faite il y a deux mille ans, de penser non régionalement, mais mondialement, vaut la peine d'être évoquée aujourd'hui parce qu'elle représente un modèle, un type d'attitude intellectuelle qui peut être inspirant pour les périodes troublées, contractées, étouffantes, réactionnaires, dans lesquelles nous sommes entrés.

Je m'appuierai ici en partie sur l'étude d’Émile Bréhier (Les idées philosophiques et religieuses de Philon d'Alexandrie, 1908), pour tenter de résumer certains aspects de sa pensée foisonnante.

D'un côté, Philon peut être aisément caractérisé comme un philosophe néo-platonicien. Par exemple, il reprend et développe le concept de Logos, comme « axe » du monde (ἔξίς). « C'est un Logos, le Logos du Dieu éternel qui est l'appui le plus résistant et le plus solide de l'univers. » (De Plantat. 10). Axe fondateur, sol même de l'être, le Logos est aussi le principe du changement, comme parole divine, comme être intelligible, comme Sagesse. Ni inengendré comme Dieu, ni engendré comme les hommes, le Logos est l'« être intermédiaire » par excellence.

Mais d'un autre côté, Philon affirme que Dieu reste supérieur à toute idée que l'on pourrait formuler à son sujet. Il déclare que Dieu est « meilleur que la vertu, meilleur que la science, meilleur que le bien en soi » (De Opifico, m.8). Rien n'est semblable à Dieu et Dieu n'est semblable à rien (De Somn. I, 73). En cela il reprend le point de vue formulé par le Deutéro-Isaïe (Is. 48, 18-25, 46, 5-9, 44,7).

Dieu n'a rien de commun avec le monde, il s'en est totalement retiré, et pourtant sa présence le pénètre encore, et le remplit même tout entier, malgré cette absence. Contradiction ? Absurdité ?

On peut tenter une explication par des variations sophistiques sur la nature du monde créé, et sur les diverses combinaisons de présence et d'absence divines. Philon distingue ainsi deux sortes de création : l'homme idéal – que Dieu a « fait » (ἐποίήσεν), et l'homme terrestre – que Dieu a façonné (ἒπλασεν). Quelle est la différence ? L'homme idéal est une création pure, une forme divine, immatérielle. L'homme terrestre est « façonné » plastiquement (c'est la même racine étymologique) à partir de la matière (la boue première).

La boue ou la matière ne sont que des intermédiaires. L'homme terrestre est donc un mélange de présence et d'absence, de matière et d'intelligence. « La meilleure partie de l'âme qu'on appelle intelligence et raison (νοῦς καί λόγος) est un souffle (pneuma), une empreinte de caractère divin, une image de Dieu. »(Quod. Det. Pot. Ins. 82-84)

Par ce jeu de mots et ce mélange ad hoc de concepts, Philon introduit l'idée de l'existence de divers degrés de création. Tout n'a pas été créé par Dieu ex nihilo, en une seule fois, car il y a des créations secondes, ou tierces, réalisées par le moyen d'une gradation d'êtres intermédiaires. Dieu, d'un côté, et de l'autre, divers niveaux de réalité, comme le Logos, l'Homme idéal, ou adamique, et l'Homme terrestre. Seules les choses les meilleures peuvent naître à la fois par Dieu et à travers lui (par son intermédiaire direct). Les autres naissent non par lui, mais par des intermédiaires qui relèvent d'un niveau de réalité inférieur à la réalité divine.

C'est l'idée d'un tel monde, profondément mêlé, intrinsèquement complexe, mélange de boue et d'âme, de divin et de terrestre, qui est l'idée religieuse et philosophique la plus universelle à cette époque de transition, et qui s'incarne un peu partout à travers les cultes à mystères.

A l'époque de Philon, le mystère était l'essence même du phénomène religieux, dans toutes les traditions, dans toutes les cultures. On observait partout, en Égypte, en Grèce, à Rome, en Chaldée, des cultes à mystères, qui possédaient leurs paroles sacrées, cachées, non révélées. Le principe de l'initiation était précisément de donner à l'initié un accès progressif à ces paroles sacrées, censées contenir les vérités divines.

Dans le monde d'alors, le mystère s'étalait partout, de façon emphatique et putative. La Torah elle-même représentait un « mystère » pour Philon. Il s'adresse ainsi à Moïse : « Ô hiérophante, parle-moi, guide-moi, et ne cesse pas les onctions, jusqu'à ce que, nous conduisant à l'éclat des paroles cachées, tu nous en montres les beautés invisibles. » (De Somn. II, 164).

Pour Philon, les « paroles cachées » sont l'ombre de Dieu (Leg Alleg. III,96). Elles en sont le Logos. Elles signalent l'existence d'une frontière impalpable et intuitive entre le sensible et le divin, entre l'âme et Dieu.

Le Logos n'est pas seulement parole cachée. Il est aussi vecteur de supplication auprès de Dieu, il est le grand Avocat, le Paraclet, le Grand Prêtre qui prie pour le monde entier, dont il est revêtu comme d'un habit (Vita Mos. 134).

Cette idée philonienne du Logos comme intermédiaire, dans les deux sens du mot (comme Parole divine, et comme Intercesseur des hommes auprès de Dieu) se retrouve, je voudrais le souligner ici fortement, dans les Védas, conçus dans le delta du Gange, plus de deux mille ans avant Philon. Le Verbe n'est pas seulement un enseignement divin, d'essence verbale, il est surtout le grand Intermédiaire qui doit « changer nos oreilles en yeux ».

Cette ancienne et indémodable idée se retrouve aussi en Égypte et en Grèce. « Hermès est le Logos que les dieux ont envoyé du ciel vers nous (…) Hermès est ange parce que nous connaissons la volonté des dieux d'après les idées qui nous sont donnés dans le Logos », explique Lucius Annaeus Cornutus dans son Abrégé des traditions relatives à la théologie grecque, écrit au 1er siècle de notre ère. Hermès a été engendré par Zeus dit Cornutus. De même, chez Philon, le Logos est « fils aîné de Dieu », tandis que le monde est « le jeune fils de Dieu ». Philon prend appui à ce propos sur la distinction que fait le mythe égyptien des deux Horus, les deux fils du Dieu suprême Osiris, l'Horus aîné qui symbolise le monde des idées, le monde de l'intelligible, et le plus jeune Horus qui incarne symboliquement le monde sensible, le monde créé.

Plutarque écrit dans son De Isis et Osiris: « Osiris est le Logos du Ciel et de Hadès ». Sous le nom d'Anubis, il est le Logos des choses d'en haut. Sous le nom d'Hermanoubis, il se rapporte pour une partie aux choses d'en haut, pour l'autre à celles d'en bas. Ce Logos est aussi « la parole sacrée » mystérieuse que la déesse Isis transmet aux initiés.

Osiris, Hermès, le Logos de Philon quoique appartenant à des traditions différentes pointent vers une idée commune. Entre le Très Haut et le Très Bas, il y a ce domaine intermédiaire, qu'on peut appeler le monde de la Parole, de l'Esprit, du Souffle. Dans le christianisme, c'est Jésus qui est le Logos. Dans les Védas on retrouve des idées analogues quand on analyse la nature profonde du sacrifice.

Que tirer aujourd'hui de ces proximités, de ces ressemblances, de ces analogies ?

A l' évidence, le phénomène religieux est une composante essentielle, structurante de l'esprit humain. Mais ce qui est frappant, c'est que des idées plus précises, plus « techniques », si je puis dire, comme l'idée d'un « intermédiaire » entre Dieu et l'homme, ont fleuri sous de multiples formes, sous toutes les latitudes, et pendant plusieurs millénaires.

L'une des pistes les plus prometteuses du « dialogue entre les cultures » serait d'explorer les similitudes, les analogies, les ressemblances, entre les religions, et non leurs différences, leurs distinctions, souvent vaines et prétentieuses.

Or, depuis l'irruption fracassante de la modernité sur la scène mondiale, une coupure centrale s'est produite entre les rationalistes, les sceptiques et les matérialistes d'une part, et les esprits religieux, plus ou moins mystiques, d'autre part. Il me paraît intéressant de considérer cette coupure comme constituant un fait anthropologique fondamental. Pourquoi ? Parce qu'elle menace l'idée anthropologique elle-même. L'idée de l'Homme est attaquée au cœur, et avec son idée, c'est l'Homme qui est en train de mourir. Des philosophes comme Michel Foucault ont même affirmé que l'Homme était déjà mort.

L'Homme n'est peut-être pas encore tout-à-fait mort, mais il est en train de mourir de ne plus comprendre qui il est. Il agonise, comme virtuellement décapité, sous le couteau de sa schizophrénie.

Nous vivons une époque ultra-matérialiste, mais le sentiment religieux sera toujours l'une des composantes de la psyché humaine au 21ème siècle.

Les laïcs, les agnostiques, les indifférents peuplent le monde réel, mais ce sont les fondamentalistes religieux qui occupent aujourd'hui le monde idéel, et qui l'occupent non avec des idées, mais par la mise en scène de la haine, par le refus de la différence, par la violence sacralisée, par la guerre à mort contre les « infidèles ».

Face aux fondamentalismes et aux extrémismes, le seul mot d'ordre unitaire et unanimiste est la « guerre au terrorisme ». C'est un slogan un peu court. La demande de sens dont l'extrémisme religieux témoigne malgré tout ne peut pas être recouverte ou écartée par les seules références à la pulsion de mort ou à la haine de l'autre.

Il est temps de réfléchir la possibilité d'une méta-religion ou d'une méta-philosophie d'essence profondément anthropologique, de portée mondiale. Vœu vain, idée folle, dira-t-on. Pourtant, il y a deux mille ans, deux juifs, Philon et Jésus, chacun à sa façon, témoignaient d'une tendance universelle de l'esprit humain, celui de discerner des solutions possibles, de jeter des ponts grandioses entre les abîmes de la pensée humaine.

Sans le savoir, sans doute, mais de façon indiscutablement troublante, ils reprenaient dans leur approche, des idées, des intuitions qui germaient déjà dans les esprits de leurs grands devanciers, plusieurs millénaires auparavant.

Deux mille ans plus tard, où sont leurs grands héritiers ?

vendredi 18 décembre 2015

Le dieu conchié

Le philosophe et sociologue français Georges Sorel (1847-1922), polytechnicien défroqué et principal introducteur du marxisme en France, est surtout connu aujourd'hui pour sa théorie du syndicalisme révolutionnaire et ses thèses sur la violence. Mais il fut aussi l'un de ceux qui prirent la défense de Dreyfus, et il a par ailleurs consacré plusieurs études à l'histoire des religions et à la « ruine du monde antique ».

Son livre, Le système historique de Renan, est une réinterprétation marxisante des analyses du célèbre breton sur l'histoire d'Israël. Je voudrais en citer quelques extraits qui me paraissent intéressants dans une perspective plus longue, que je voudrais tenter de mettre en lumière.

Sorel, tout comme Renan, mais le génie en moins, considère les ensembles régionaux comme des creusets communs. « Je trouve des analogies nombreuses entre Iahvé et Assour (…)  On ne connaissait point de parents à cet Assour ; on ne lui érigeait pas de statues. » L'argument est mince mais significatif de son approche du phénomène.

Plus révélatrice encore est cette remarque : « Le grand fait de l'histoire religieuse d'Israël est la formation de la légende d’Élie, à la suite de la révolution sanglante qui remplaça la famille d'Achab par celle de Jéhu. »

Dans ce célèbre passage, raconté par le 1er Livre des Rois, il y a deux composantes de nature totalement différentes : la rencontre d’Élie avec Dieu (1 R. 19, 9-18) (que Sorel qualifie de « légende », et le contexte tumultueux mais bien réel de l'époque, avec les guerres araméennes et le dévoiement moral du roi d'Israël, Achab.

Sur la rencontre d’Élie avec Dieu, les océans de commentaires n'ont pas épuisé les interprétations. On lit que Dieu apparaît dans le « bruit d'une brise légère ». « Dès qu’Élie l'entendit, il se voila le visage avec son manteau. » A ce moment précis, « légendaire », Élie incarne à lui tout seul, tout Israël. « Je suis resté moi seul et ils cherchent à m'enlever la vie. » (1 R. 19,10)

C'est ce moment que Sorel choisit comme le « grand fait de l'histoire religieuse d'Israël », pourquoi ?

Je ne suis pas qualifié pour juger de la pertinence de ce choix, mais la question reste intéressante en soi. Quel serait, en théorie du moins, si l'on devait y réfléchir, le « grand fait de l'histoire religieuse d'Israël » ? Y a-t-il des volontaires pour répondre ?

En attendant, continuons avec Sorel. Il parsème son texte d'anecdotes curieuses, comme celle-ci, provenant du Talmud de Jérusalem. Un certain Sabbataï de Oulam entra dans le temple de Péor, « accomplit un besoin et s'essuya au nez de Péor. Tous ceux qui l'apprirent louèrent l'homme pour cette action et dirent : Jamais personne n'a aussi bien agi que lui. »

Hmmm. Que penser de cela ? Le Talmud de Jérusalem semble considérer qu'il s'agissait là d'un acte d'un grand courage montrant le mépris d'un Israélite envers les idoles des Moabites, et allant jusqu'à déféquer sur l'idole et se torcher sur son nez.

Or, il n'y avait en fait rien de spécialement courageux de la part de ce Sabbataï. Selon les sources reconnues, le culte même de Péor, consistait précisément en cela. Rachi commente Nb. 25, 3 ainsi ceci : « PEOR. Ainsi nommé parce qu'on se déshabillait (פוערין ) devant lui et qu'on se soulageait : c'est en cela que consistait son culte. »

La remarque du Talmud (« Jamais personne n'a aussi bien agi que lui ») n'est donc pas issue des coreligionnaires de Sabbataï l'approuvant d'avoir désacralisé l'idole, mais vient plutôt des Moabites eux-mêmes s'étonnant de voir un Israélite non seulement suivre le culte de Péor, mais même de le transcender comme jamais auparavant en inventant un ultime perfectionnement.

Un dernier mot sur Péor. Ce nom vient de פָּעַר qui signifie « ouvrir la bouche largement » en hébreu. Le dieu Péor, c'est-à-dire Ba'al Pe'or, (plus connu en Occident comme Belphégor), est donc le « dieu de l'ouverture ». Que cette ouverture soit celle de la bouche ou celle de l'anus, reste secondaire, à mon sens. Cela pourrait aussi bien être la bouche de la Terre ou même celle de l'Enfer. D'ailleurs Isaïe emploie ce mot dans le contexte infernal: « C'est pourquoi le shéol dilate sa gorge et bée d'une gueule démesurée. » (Is. 5, 14)

On peut rire de tout, mais pas avec n'importe qui. En l'occurrence je n'ai pas envie de rire aujourd'hui. Plutôt je voudrais simplement réveiller le sens de la distance et de la profondeur des choses cachées.

Un autre mot, très proche phonétiquement (פָּצַה), signifie « fendre, ouvrir largement », et dans un sens métaphorique « ouvrir les chaînes, délivrer ». Le Psalmiste l'emploie : «Délivre-moi et sauve-moi. » (Ps. 144,7).

J'aime assez cette idée fortement contre-intuitive, que ce Ba'al Pé'or, ce dieu de l'ouverture, sur lequel on pouvait impunément déféquer, est une sorte de préfiguration mystérieuse, non de la mort des idoles, mais de la possibilité d'un Dieu totalement, radicalement, humilié, méprisé. 

mercredi 9 décembre 2015

La putréfaction de la psyché occidentale

L'extrémisme a aujourd'hui le vent en poupe, un peu partout dans le monde. Il n'est pas une solution, mais il paraît tel. Il va seulement aggraver la situation, dans des proportions indescriptibles, peut-être même catastrophiques. Mais on y va, tout droit. Pourquoi ?

Dans la région PACA, le FN est aujourd'hui à près de 41% de votes exprimés. S'il y a de nouveaux attentats, le score montera sans doute au-delà des 50%. Alors ce ne sera plus une question de vote bien sûr, mais d'application effective d'un programme, potentiellement, radicalement disruptif. Alors les choses prendront rapidement des proportions sinistres, dans une région où la proportion d'immigrés est forte, le chômage endémique, les maffias influentes, le racisme latent. On peut même prévoir un scénario noir de guerre civile latente ou déclarée. Ce qui est sûr c'est que rien, absolument rien du programme du FN ne sera en mesure d'améliorer la situation effective des gens qui ont voté pour lui. Qu'est-ce qu'ils croient ? Que la Le Pen va créer des emplois par millions, revaloriser les retraites et raser gratis, tout cela en sortant de l'Europe et de l'Euro ?

Que se passe-t-il donc ? De quoi cette « désespérance » est-elle faite ?

Je crois que l'extrémisme est le symptôme d'une maladie de la psyché, une maladie de l'inconscient collectif. Que l'Occident soit profondément malade, c'est ce dont je suis convaincu. Je mets en rapport le score du FN avec les dernières déclarations – sidérantes – du candidat Républicain à la présidence des États-Unis: Donald Trump veut « l'arrêt total et complet de l'entrée des musulmans aux États-Unis. » D'accord, ce type est fou. Toute la classe politique américaine s'est d'ailleurs déchaînée contre lui. Mais le point réellement important à souligner ici, c'est que Trump est toujours en tête des sondages, et que ce nouveau « dérapage », sans doute fort bien contrôlé, loin de lui nuire devant son électorat, renforce son avantage. La psyché est malade, vous dis-je.

En France, comme aux États-Unis, le populisme a de l'avenir. Je me rappelle encore d'une époque où Le Pen père faisait du 1% aux élections. Quelque chose se passe, donc, dont il paraît difficile de prendre la mesure exacte. Il est très possible, entre autres choses, que la « démocratie » elle-même soit menacée. Il est très possible que le populisme ruine l'idée même de démocratie. Après tout rien de plus aisé que de faire passer la République dans un « état d'exception ». Plus généralement, quand le peuple vote mal, il faut dissoudre soit le peuple (pas facile), soit le vote (ce qui est un peu plus facile, et cela s'appelle la dictature).

Quelque chose de grave est en train de se passer, mais quoi exactement ? Je crois qu'il est urgentissime de mettre le doigt sur la plaie béante dans la psyché des « modernes », et de la nommer.

Pour ce faire, je voudrais emprunter des éléments d'analyse venant d'une autre époque, celle du nazisme et du fascisme. Je voudrais citer George Orwell, qui écrivait en 1940, dans une analyse de Mein Kampf, ces lignes :

« [Hitler] has grasped the falsity of the hedonistic attitude to life. Nearly all western thought since the last war, certainly all "progressive" thought, has assumed tacitly that human beings desire nothing beyond ease, security, and avoidance of pain. In such a view of life there is no room, for instance, for patriotism and the military virtues. The Socialist who finds his children playing with soldiers is usually upset, but he is never able to think of a substitute for the tin soldiers; tin pacifists somehow won’t do. Hitler, because in his own joyless mind he feels it with exceptional strength, knows that human beings don’t only want comfort, safety, short working-hours, hygiene, birth-control and, in general, common sense; they also, at least intermittently, want struggle and self-sacrifice, not to mention drums, flag and loyalty-parades. However they may be as economic theories, Fascism and Nazism are psychologically far sounder than any hedonistic conception of life. The same is probably true of Stalin’s militarised version of Socialism. All three of the great dictators have enhanced their power by imposing intolerable burdens on their peoples. Whereas Socialism, and even capitalism in a grudging way, have said to people "I offer you a good time," Hitler has said to them "I offer you struggle, danger and death," and as a result a whole nation flings itself at his feet. »

From a review of Adolf Hitler's Mein Kampf, New English Weekly (21 March 1940)

 Je crois que ce qui sidère les admirateurs de Trump et les électeur du FN est analogue à ce qui sidérait jadis les nazis : le désir de se battre, la volonté d'en découdre, le refus d'un hédonisme impuissant et mou, l'aspiration à une idée, plus forte que la mort.

La phrase d'Orwell qui me paraît la plus dure, la plus juste et la plus proprement illisible aujourd'hui, à notre époque « politiquement correcte » (et philosophiquement nulle) est celle-ci : « Fascism and Nazism are psychologically far sounder than any hedonistic conception of life. »

Cela ne revient pas à dire que le fascisme et le nazisme soit en aucune manière tant soit peu acceptable. Non. Non. Non. Cela revient à dire qu'il y a au fond de la psyché humaine un désir immarcescible de donner du sens à sa vie, y compris parfois un sens totalement dévoyé.

Les stratèges de Daech ont aussi compris cela. Les démocraties occidentales se contentent d'eau tiède là où leurs ennemis concoctent des boissons brûlantes, enivrantes.

Je crois que le vrai combat ne fait que commencer. Daech, le FN, ou Donald Trump ne sont que des figures du même mal : ils nous renvoient seulement à la maladie qui putréfie notre civilisation, la maladie de l'âme qu'il nous faut soigner, non pas simplement par des « votes », mais par une conversion de tout l'être.

Ce n'est pas l'islam le problème. Le problème, c'est l'incroyance au destin des hommes, l'infidélité à la profondeur de la psyché.

dimanche 6 décembre 2015

Que faut-il faire avec Daech ?

Que faut-il faire avec Daech ? Quelle stratégie choisir ? L’annihilation ? La négociation ?

Tony Blair, cet ancien premier ministre fameux pour avoir délibérément menti au Parlement britannique en prétendant disposer de preuves irréfutables de la présence d’armes de destruction massives dans l’Irak de Saddam Hussein, vient de livrer son point de vue, lors des 7èmes Conférences « Kissinger ». Le soutien pour l’État islamique, la croyance dans le « Califat » et dans la venue de l’Apocalypse, « s’enracinent profondément dans les sociétés musulmanes », affirme-t-il. Il prévoit de futures attaques de Daech, bien plus massives et bien plus dévastatrices que les attentats de Paris. La seule façon d’empêcher le carnage est d’éradiquer définitivement Daech et son idéologie.

Tony Blair assure aussi que « dans de nombreux pays musulmans, de grands nombres de personnes croient que la CIA ou les Juifs étaient derrière le 11 septembre. Des imams qui proclament que les incroyants et les apostats doivent être tués, ou qui appellent au jihad contre les Juifs ont des comptes Twitter qui sont suivis par des millions de personnes… Cette idéologie a des racines profondes. Nous devons trouver le moyen de l’éradiquer.»

(“However, in many Muslim countries large numbers also believe that the CIA or Jews were behind 9/11. Clerics who proclaim that non-believers and apostates must be killed or call for jihad against Jews have Twitter followings running into millions … The ideology has deep roots. We have to reach right the way down and uproot it.”)

Il ajoute que Daech doit nécessairement être défait en Syrie, en Irak, en Libye, dans le Sinaï et dans plusieurs régions d’Afrique sub-saharienne. Mais une victoire militaire sur Daech ne suffira pas. « La force seule ne pourra prévaloir. Il faut se confronter à l’idéologie islamiste », assène Blair.

Sur ce point, Blair a peu de conseils précis à apporter. Apparemment il n’a pas la moindre idée de la manière dont l’Occident peut se « confronter » à cette idéologie. En attendant il se contente de se réjouir que les attaques des avions britanniques vont pouvoir commencer après le vote du Parlement.

D’un autre côté, il est peut-être utile de présenter le point de vue (sans doute minoritaire) du journaliste français Nicolas Hénin, retenu en otage pendant dix mois en Syrie par Daech, jusqu’en avril 2014. Il vient de déclarer dans une entrevue sur YouTube, reprise par The Independant, The Guardian, et plusieurs autres médias qu’il fallait immédiatement cesser tous les bombardements sur Daech. Bombarder la Syrie, c’est faire le jeu de Daech, dit-il : « C’est un piège tendu à la communauté internationale. »

En revanche, il faut continuer d’accueillir les réfugiés syriens en Europe, car c’est la meilleure manière de déstabiliser la propagande de Daech qui est basée sur la haine supposée des Occidentaux pour les musulmans, et qui a par conséquent bien du mal à expliquer pourquoi ils fuient en masse une « terre de rêve » pour aller se réfugier chez les apostats, les infidèles et tous ceux qui sont engagés en Occident dans un combat apocalyptique contre l’islam.

Les militants de Daech croient en effet que le moment est venu de la confrontation finale entre l’armée musulmane composée de soldats venus du monde entier et les « 80 armées » d’incroyants qui ont juré sa perte.

La meilleure manière de procéder serait l’interdiction de tous les vols, quels qu’ils soient, dans le ciel syrien. Ce serait la seule façon d’assurer la sécurité des populations, et par là même affaiblir substantiellement Daech.

Alors, qui a raison ? Blair ? Hénin ? Poutine ? Erdogan ? Hollande ? Obama ?

Voilà comment je vois les choses. Cette guerre est faite pour durer. Longtemps. Il y a bien d’autres conflits dans la région proche qui se sont installés pour ce qui ressemble à l’éternité, c’est-à-dire disons cent ans. Pourquoi ce conflit-ci, qui bénéficie de leurs dynamiques entremêlées échapperait-il à la règle ? Gardons à l’esprit que nous subirons les stress directement ou indirectement liés pendant deux, trois, quatre générations. Il faut donc mettre les politiques généralement décidées à court terme en perspectives longues. Et voir si elles tiennent la route.

Deuxièmement, tous les acteurs présents et absents ont des objectifs fondamentalement différents. Daech et les Syriens « modérés », les Sunnites et les Chiites, Al-Nusra et les Alaouites, les Kurdes et les Turcs, l’OTAN et les Russes, les Américains et les Européens, etc…

Tous ces intérêts, pourquoi se mettraient-ils à converger ? Donc, ils ne convergeront pas, sauf si des faits radicalement nouveaux apparaissent, qui obligent un changement dirimant des agendas politiques.

Troisièmement, quels sont les bénéficiaires objectifs de la guerre ? Les tyrannies, les extrémismes, les maffias. Quelles sont les victimes ? Les peuples, les modérés, les démocraties.Tant que ceux qui ont intérêt à voir croître leurs bénéfices seront plus forts que ceux qui en ont à payer le coût, la situation empirera.

Quatrièmement, il y a de nombreux éléments idéologiques et religieux menteurs, trompeurs, hypocrites, dans la propagande intense et les divers narratifs déversés par les médias et les "parties prenantes". Une critique, une déconstruction de ces idéologies, de ces narratifs, ne suffira pas. Il faudrait pouvoir penser et bâtir des contre-idéologies, moins menteuses, moins trompeuses, moins hypocrites que celles répandues dans les médias, dans les écoles, dans les lieux de culte, dans les partis, dans les esprits. Et pouvoir, en réaction, les répandre dans les médias, dans les écoles, dans les lieux de culte, dans les partis, dans les esprits.

Courage ! C’est peut-être possible, d’atteindre ces objectifs, en quelques générations.

Mettons-nous au travail.

jeudi 26 novembre 2015

La trahison des hommes politiques

L'État Islamique n'est pas né dans le désert. Il découle de l'invasion de l'Irak concoctée en 2003 par le gouvernement de G.W. Bush, et bénéficie du succès spécifique de l'idéologie salafiste, propagée et soutenue par l'Arabie Saoudite et d'autres états du Golfe, alliés stratégiques des États-Unis. L'Occident semble être donc en pleine schizophrénie. D'un côté les démocraties occidentales proclament leur volonté d'en finir avec le « terrorisme », se contentant de cibler les effets et non les causes, et de l'autre elles font tout pour éviter de nommer les véritables responsables de la vague d'attentats déclenchés par des « petites mains », les commanditaires étant situés dit-on en Syrie.

Or ce pays est devenu un concentré de contradictions géostratégiques. Au nord, des Kurdes, mais aussi des Turkmènes, et des Sunnites, à l'ouest des Alaouites et des Chrétiens, à l'est des Chiites et plus au Sud, il y a Israël, sur le Golan... Les Turcs attaquent les Kurdes, mais aussi les Russes, qui attaquent les « modérés » en guerre contre les Alaouites, l'Arabie Saoudite attaque les Chiites et les Alaouites, soutenus par l'Iran, les États-Unis sont alliés avec la Turquie qui est dans l'Otan et avec l'Arabie saoudite, gorgée de pétrole, mais depuis peu ils se rapprochent un peu de l'Iran.

Heureusement Hollande envoie le Charles-de-Gaulle, pour rétablir l'ordre.

Est-ce bien sûr ? L'Occident peut-il gagner cette guerre ? Le Viet Nam et l'Afghanistan, sans parler de l'Algérie, rappellent aux bons esprits que les armées classiques ne gagnent pas les guerres à coups de bombardements. L'important c'est le sol, et surtout le peuple.

Que pense le « peuple » ? Pour le moment il fuit en masse. Mais quand Al Jazira fait un sondage (pour ce que cela vaut), il semble que 81% des arabo-musulmans de par toute la région soutiennent Daech.

Daech représente une vision du monde assurément partagée par des milliers de djihadistes, et donc, sans doute aussi par des millions de sympathisants plus ou moins assumés.

Farhad Khosrokhavar, directeur d'études à l'EHESS et auteur du livre « Radicalisation », analyse: « Il existe une catégorie faite de jeunes exclus qui ont intériorisé la haine de la société et se victimisent, les « désaffiliés ». Ils pensent ne pas avoir d’avenir dans le modèle dominant « travail, famille, insertion dans la société ». L’adhésion à l’islam radical est un moyen pour eux de sacraliser leur haine, de la légitimer et de justifier leur agressivité. Ils ont quelques caractéristiques communes : vie d’exclusion dans les banlieues, déviance, emprisonnement, récidive, adhésion à une version radicale de l’islam, voyage initiatique en Afghanistan, au Pakistan, au Yémen ou en Syrie, et enfin la volonté de rupture avec la société au nom de la guerre sainte. C’est le profil des auteurs –exceptionnellement jeunes - des tueries aveugles du 13 novembre, mais aussi de tous les attentats jihadistes commis en France depuis le milieu des années 2000. Ce groupe de jeunes déclassés des cités ou des « poor inner cities » (quartiers populaires des centres villes) constitue désormais en quelque sorte une armée de réserve djihadiste en Europe. (…) Chez les jeunes désaffiliés, le moteur est surtout la transcription de leur haine de la société dans une religiosité qui leur donne le sentiment d’exister et d’inverser les rôles. D’insignifiants, ils deviennent des héros. De jugés et condamnés par la justice, ils deviennent juges d’une société qu’ils qualifient d’hérétique et d’impie. D’individus inspirant le mépris, ils deviennent des êtres violents qui inspirent la peur. D’inconnus, ils deviennent des vedettes… »

Une armée djihadiste au sein des sociétés occidentales ? Faut-il en tirer les conclusions ?

La revue en ligne de Daech, Dabiq, arbore complaisamment ses analyses et sa confiance dans le succès final. Un article cite même nombre de spécialistes occidentaux qui font le même raisonnement. L'ancien Chef du contre-terrorisme du MI6, Richard Barrett, a déclaré le 21 Juin 2015 dans l'Independent : L'Irak et la Syrie ne redeviendront pas ce qu'ils étaient (…). Et malgré toutes ses caractéristiques dysfonctionnelles (dystopian), ISIS offre à ceux qui vivent sous sa loi une meilleure gouvernance à certains égards que ce qu'ils recevaient de l’État précédent. La corruption est beaucoup moins prévalente, et la justice, quoique brutale, est rapide et appliquée plus justement. » Le Brigadier-Général Ronald Mangum (Georgia Caucasus Strategic Studies Institute), a déclaré le 29 mai 2015 : « L’État islamique possède tous les réquisits pour être reconnu comme un État. » La revue Foreign Policy s'interrogeait le 10 juin 2015 : « Que devrions-nous faire si l’État islamique gagne ? »

Cela fait un peu désordre de voir des agents des services ou des militaires de haut grade se décider à dire tout haut des vérités dérangeantes, d'autant qu'elles sont immédiatement reprises par les idéologues de Daech qui n'en perdent pas une miette.

Il est clair que les contradictions extrêmement profondes des « puissances » qui opèrent dans la région, et plus particulièrement celles qui minent le camps occidental de l'intérieur, obligent à faire l'hypothèse que Daech pourrait tout aussi bien sortir vainqueur, au bout de quelques années.

Il me semble que la clé du problème (non pas de sa solution, mais de sa représentation) a bien été formulée par Pierre Conesa, auteur du Rapport sur la contre-radicalisation en France, lorsqu'il met en regard « le cynisme des États du Golfe » et « le mutisme des hommes politiques en Europe. »

Personne ne peut prédire ce qui va arriver. Une guerre civile européenne ? Une guerre russo-turque, puis une guerre Russie-OTAN ? Une guerre Iran-Arabie Saoudite ? Tout est possible, rien ne peut être exclu. Tout peut déraper.

Je voudrais seulement pointer un fait indubitable : à nouveau, au cœur de l'Europe, ce phénomène, jadis analysé par Julien Benda, la « trahison des clercs » – que l'on devrait renommer aujourd'hui, tant les intellectuels sont absents du radar, la "trahison des hommes politiques".

mercredi 18 novembre 2015

French Bashing, Bachar Bashing, et lepénisation de Hollande.

Le French Bashing connut un épisode particulièrement violent aux États-Unis en 2003, lorsque G.W. Bush décida d'attaquer l'Irak pour en finir avec Saddam Hussein – sur la base d'un double mensonge (la prétendue existence d'armes de destruction massive à Bagdad, et le lien imaginaire entre l'Irak et les attentats du 11 septembre 2001). Pourquoi tant de haine anti-française, alors? C'est que Chirac et Villepin s'opposaient aux frappes contre l'Irak. Crime de lèse-majesté. Les Français furent traités de lâches, et de traîtres à la Cause bushienne. La sanction ne tarda pas : on renomma les frites (French Fries) d'un nom plus glorieux : « Freedom Fries ». Douze ans plus tard, l'Irak est en ruine, mais on vient de jouer la Marseillaise à New York en hommage aux victimes parisiennes des attentats du « vendredi 13 ». Cela réchauffe le cœur.

Il y a peu, Poutine était un tsar ex-KGB, assoiffé de pouvoir, avalant des morceaux d'Europe, la Crimée, le bassin du Don, et se mettant de fait au ban des nations. La terrible punition n'a pas traîné : plus de « Mistral » pour Poutine, ce navire qui permet de « coordonner » des opérations militaires complexes. Mais aujourd'hui, Hollande appelle Poutine, lui propose de « coordonner » des opérations militaires françaises et russes en Syrie (sans le Mistral?), et s'accorde avec lui pour procéder à des échanges d'information entre les « services ».

Il y a peu, Laurent Fabius avait mis Bachar El Assad, le fameux tyran sanguinaire, spécialiste du gaz moutarde, dans sa mire de tir diplomatique. Aujourd'hui, on n'entend plus tellement Fabius sur les ondes. C'est plutôt Cazeneuve et Le Drian qui ont la main. Le Bachar Bashing n'est plus de mode.

Il y a peu, Le Pen c'était l'horreur absolue, pour les vrais républicains. Aujourd'hui l'horreur est dans la rue, et Le Pen va à l’Élysée donner ses précieux conseils.

Il y a peu (quelques décennies quand même), la France avait une bonne réputation en matière d'« orientalisme » (c'était le mot, à l'époque), avec de belles signatures, comme celle de Louis Massignon, ou celle de Henry Corbin, spécialiste du shiisme iranien, et une noria de centres d'études réputés, notamment au Caire, à Beyrouth, à Damas. Aujourd'hui, lors d'une émission d'Arte, en ce soir du 17 novembre 2015, Gilles Kepel, spécialiste de l'islam, et professeur à Sciences PO, se plaint, d'un ton très désabusé, qu'il n'ait presque plus d'étudiants dans ses cours et que les sphères gouvernementales et sécuritaires ne s'intéressent absolument pas aux recherches universitaires sur l'islam et le monde arabe. Lors de la même émission, Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement de sécurité de la DGSE, reconnaît sans ambages qu'il y a très peu d'arabophones dans les « services », et encore moins de spécialistes capables de comprendre intimement la culture et l'arrière-plan profond des pays du Moyen Orient.

Il y a peu, le Qatar était un très bon client de l'armement français, et un gros investisseur en France. Aujourd'hui, le Qatar est encore tout cela, et il est aussi encore l'une des matrices reconnues internationalement des extrémismes salafistes et wahabites (financement et idéologie).

Tout est très mobile, on le voit. Cela va, cela vient. Mais on voit aussi des choses qui ne changent pas. Des idées fixes dans un monde fugace.

Par exemple, Hollande a commencé d'appliquer le programme de l'extrême droite en matière de libertés publiques et d'immigration. Pas tout, bien sûr, mais c'est un début. Si l'extrême droite est au pouvoir, un jour, après que les autres attentats prévus par les « spécialistes du renseignement » aient fait leur œuvre prochaine de destruction, que restera-t-il à faire ? Jusqu'où ira-t-on alors ?

Parmi les mesures prises par Hollande, la plus inutile, la plus symbolique et la plus dangereuse (potentiellement), est sans aucun doute la déchéance de la nationalité. Inutile, parce que des gens qui sont prêts à des opérations suicides ne se préoccupent vraiment pas de la perte du passeport français. Symbolique, parce que Hollande reprend sans distance le discours de Le Pen, et prouve ainsi sa panique politique. Dangereuse, parce que c'est la meilleure manière de dire à des millions de Française d'origine maghrébine que ce sont des citoyens de seconde zone, dont le statut peut être à tout moment révoqué d'un trait de plume. Tout ceci est excellent pour préparer le terrain d'une guerre civile, latente, interminable et désespérée.

Le discours officiel est que les opérations du 13 novembre ont été conçues et ordonnées en Syrie, organisées en Belgique et exécutées en France avec des « complicités » intérieures. Ce discours (qui est contredit de manière flagrante par les événements de Saint-Denis ce matin) tend à maximiser relativement le rôle de « l'étranger » proche ou lointain. Curieusement, on a retrouvé un passeport intact de réfugié syrien à côté du corps d'un djihadiste s'étant fait exploser près du Stade de France, comme s'il s'agissait pour les terroristes de donner des pistes, de confirmer une signature, d'ancrer l'opinion dans une certitude et de provoquer notamment « l'amalgame » entre les réfugiés et le terrorisme.

Hollande a nommé l'ennemi : le « terrorisme ». Il n'a pas parlé d'islamisme. Le « terrorisme » est une sorte d'abstraction, certes fort concrète, mais comme coupée du réel, la réalité géo-stratégique, et surtout la réalité idéologique et politique qui, quoi qu'on en pense, doivent être analysées et comprises correctement si l'on veut se donner les moyens idéologiques et politiques de le contrer.

Or, précisément, il faut se rendre à l'évidence, les Français directement impliqués dans les attentats sont majoritaires. Ce sont bien des Français, pas des Syriens, qui sont passés à l'acte, dans le sein de la France même. Tant qu'on n'aura pas reconnu ce fait gênant, minimisé par les discours officiels, tant qu'on n'aura pas reconnu que ce fait parle, hurle, crie, on n'aura pas progressé sur la voie de la résolution de cette crise profonde, sanglante.

La société française se dit libre, égale et fraternelle. Ségolène Royal vient d'en vanter la « joie de vivre ». Alors comment expliquer que des milliers de Français dûment formés à l'école républicaine et réchauffés au sein de la fraternelle société française où il fait si bon vivre soient prêts à se faire exploser dans nos rues si libres et si joyeuses ?

La France est une société plus violente, plus inégalitaire qu'elle ne se plaît à le penser.

C'est cela qu'il faut aussi changer.

Vaste programme ! Pour commencer quelque part, commençons à l'école, qui reste aujourd'hui trop souvent une machine à sélectionner et à exclure.

Et si l'on veut continuer, continuons en éliminant les ghettos. Continuons encore en construisant une éthique, une morale et une philosophie du respect de l'autre, du vivre ensemble dans un monde mondialisé.

lundi 16 novembre 2015

Horror now! ou: Démasquer la mascarade

Les attentats du vendredi 13 novembre à Paris ont donné lieu à un déferlement d'images et de sons, mais à peu d'analyses du fond du problème.

Je ressens personnellement un grand malaise à voir l'attention des médias se concentrer sur des gyrophares, une banlieue bruxelloise, ou des comparses épars. Le public a droit a des informations et une réflexion de réelle portée, et non à une litanie sans cesse répétée de clichés préformatés, idéologiques, chloroformant une opinion elle-même formatée.

Le conflit en Syrie a des causes profondes, dont la complexité même défie l'analyse. C'est précisément parce que c'est compliqué qu'il faudrait l'étudier à fond, et en avoir une vue d'ensemble. C'est aussi précisément ce type de complexité que les médias exècrent, et qu'il renâclent à traiter. Trop de profondeur, trop de rappels historiques, trop de mise en évidence des contradictions politiques, stratégiques entre les protagonistes (Irak, Syrie, Arabie Saoudite, Iran, Russie, États-Unis, France, OTAN, Turquie, Égypte, Jordanie..., et même la Chine, qui est sur la même position que la Russie à l'égard de El-Assad). Toute cette complexité nuit à l'audience, ralentit la réactivité, et fait tache dans l'urgence de l'immédiat.

On nous avait prévenus après l'attentat contre Charlie Hebdo. Le terrorisme va encore frapper. En effet, il a frappé. On nous redit à présent que c'est loin d'être fini, que cela va recommencer. Ce sera « une guerre de trente ans », ai-je même entendu un « spécialiste » dire sur les ondes.

N'est-ce pas enfin le moment de s'attaquer à fond aux causes, aux perspectives, aux buts à atteindre ?

Il ne s'agit pas de retrouver trois Kalach dans une voiture abandonnée et de nous faire croire que "l'enquête avance vite".Il s'agit de prendre une vue d'ensemble, par exemple en commençant avec l'élimination de Saddam Hussein, celle de Khadafi, et l'élimination programmée mais jusqu'à présent infructueuse de El-Assad.

Il s'agit de comprendre pourquoi l'Arabie saoudite, pourvoyeuse de fonds et d'idéologie aux salafistes les plus extrêmes, est un allié stratégique des États-Unis, et pourquoi la France est devenue depuis peu capable d'y passer de très gros contrats, commerciaux et autres.

Il s'agit de comprendre quelle est exactement la position européenne en matière de réfugiés, et comment on fait la différence avec les migrants économiques ou climatiques. Il s'agit de comprendre comment la politique sociale et économique de pays comme la France et la Belgique a fini par produire des dizaines et des dizaines de ghettos livrés aux extrémistes, aux maffias et aux trafiquants d'armes et de drogue.

L'« union nationale » a vite volé en éclat. Elle n'aura tenu qu'un jour. La politique politicienne va donner à plein. La France tétanisée devant son téléviseur va devoir subir jusqu'à l’écœurement les rodomontades de couloir, les commentaires de cafétéria, les phrases sempiternellement creuses, les bons sentiments qui sonnent faux, les envolées héroïques et vides, les promesses sans sens.

Les extrémistes rodent en meute autour de la scène du crime, se pourléchant les babines. La Le Pen sent enfin son heure venir. Sarkozy s'agite pour donner l'impression qu'il maîtrise autant la situation qu'il le faisait lorsqu'il décida de déstabiliser durablement la Libye, et d'éliminer Kadhafi, un homme qui lui avait fait don de 50 millions d'euros en 2007.

Heureusement il y a le président Hollande aux manettes. Voilà un homme d’État qui a pris, sans trop demander l'avis de l'Assemblée nationale et encore moins du Congrès, l'initiative d'une opération militaire (à qui on a donné un nom arabe : « Shammal » = Vent du nord) en Irak, à partir de septembre 2014, puis qui a décidé de l'étendre à la Syrie à partir de septembre 2015. Voilà un homme d’État qui constate qu'il y a dans son gouvernement deux ministres, l'un des affaires étrangères, l'autre de la défense, qui ont des opinions radicalement différentes sur la situation en Syrie, et qui n'en tire aucune conclusion, sans doute par "esprit de synthèse". Voilà un homme qui a dit, après une opération guerrière au Mali, que c'était « le plus beau jour de sa vie », et qui est peut-être en train de se dire qu'il a déclenché avec ses Mirages un véritable cauchemar, dont il est bien incapable de se dépêtrer.

Selon le philosophe Dilthey, la « réalité du monde extérieur s'éprouve et se vérifie par sa résistance ». Les Parisiens tranquilles qui prenaient leur vie du bon côté ont découvert vendredi soir une résistance brutale et barbare, qui vient d'ailleurs, d'un monde qu'ils ne comprennent pas, dont ils n'ont jamais entendu parler, sauf sous la forme d'une bouillie tiédasse de désinformations annihilant tout esprit critique, toute connaissance approfondie, personnelle. C'est au nom d'idées attribuées à des fanatiques, des marginaux ou même à des « fous », et qui sont donc, en tant qu'idées, absolument irrecevables, inaudibles, totalement exclues du circuit de la compréhension intelligible, c'est au nom de quelque chose qui reste totalement inexpliqué, inexplicable, foncièrement étranger à leur propre monde, qu'ils sont censés se représenter désormais le nouveau monde dans lequel on a décidé de les faire vivre, un monde de l'état d'urgence, un monde de la haine et de la suspicion, un monde de la violence pure, nue, aveugle et sans aucun sens.

Notre monde actuel est post-idéologique. Il n'y a plus besoin d'idéologie. Il est devenu parfaitement inutile de proposer de fausses visions du monde, de faire miroiter des promesses absolument vides. On le fait encore un peu par habitude, dans les réunions électorales, mais plus personne n'y croit.

Le monde est devenu un spectacle arrangé. Non pas qu'un grand méchant quelque part tire toutes les ficelles. Non, il n'y a pas un grand méchant, mais plutôt beaucoup de grands méchants puissamment aidés par des myriades de moyens méchants, et des millions de méchants bêtes. Le complot n'est pas situé dans les cerveaux du 0,1% du 0,1%, il est décentralisé, éparpillé par toute la terre.

Il n'y a plus besoin d'idéologie. « Mentir devient superflu quand le mensonge est devenu vrai », disait Günther Anders, dans un autre contexte, il est vrai, celui des États-Unis des années 50.

Le monde est un mensonge devenu vrai. Et ceux qui lui donnent cette valeur de vérité, c'est nous tous, nous qui sommes conditionnés, préparés pour accepter ce mensonge général. Nous sommes constamment renvoyés, comme un ballon de football, d'un bord à l'autre, d'un but à l'autre, par des joueurs dopés et surpayés, entraînés par des maffieux, et arbitrés par des juges achetés. Le monde est un ballon de football circulant sans fin au milieu d'un stade bordé par des gradins vides, mais filmé en permanence par les caméras et les portables du monde entier.

Nous sommes devenus des fantômes au sein d'un monde mensonger. Il est temps de se réveiller de ce sommeil, qui n'est pas un vrai sommeil, qui n'est qu'une hypnose.

« Dieu est mort », disait Nietzsche, après d'autres. Non, c'est la vérité qui est morte. « Le vrai est mort », proclame tous les écrans du monde. Il y a des vrais gens qui sont morts. D'autres vrais gens vont mourir. Pendant ce temps, nous respirons en permanence le mensonge dans le masque à gaz des images, comme si le mensonge était l'oxygène des jours.

Le masque, il ne faut plus le mettre. Il faut se démasquer. Et par là, démasquer la mascarade.

samedi 14 novembre 2015

L'horreur inaudible


Vendredi soir à Paris. Ils ont tiré dans le tas pour tuer. Le sang. Le carnage. L'horreur. La barbarie déchaînée dans des rues tranquilles. La terreur survenue stupéfie. Une autre guerre vient de commencer. La France faisait déjà sa guerre en Syrie, l'opération dite « Chammal », soit « Vent du Nord ». Un vent du Sud vient donc de répliquer au vent porté par les Mirages français.

La Syrie est livrée à la guerre depuis 2011, l'année du « Printemps arabe », une guerre très sale, multiforme, une guerre effroyable et civile, une guerre génocidaire, une guerre de religion et aussi une guerre par procuration, et une guerre d'intérêts économiques, énergétiques, politiques, géo-stratégiques, une guerre de trois cent mille morts, et de millions de réfugiés.

L'horreur syrienne s'étend maintenant à l'extérieur. Dans le Sinaï, des Russes meurent. Dans le centre de Paris, des Français meurent. L'horreur va s'amplifier. Les démocraties croyaient incarner le bien, le bon. Elles vont vouloir le prix du sang. Elles vont devenir mauvaises, méchantes. La loi du talion, dent pour dent, paraîtra trop faible. Ce sera peut-être le temps de la loi du décuple talion, du centuple talion. Des morts encore à venir, ailleurs, toujours, pendant des années, des décennies, la mort, tout autour de la Méditerranée.

On a décrété l'état d'urgence. On a fermé les frontières. Le régime d'exception donnera pleine puissance aux autorités. Elles vont en faire usage. Pour faire quoi ? Quel est le programme ? Quel est l'objectif ? Combien de temps cela va-t-il durer ?

Réfléchissons un instant.

« Maintenant c'est la guerre », titre un quotidien. Mais la guerre avait déjà commencé, n'est-ce pas ? On ne s'en était donc pas aperçu ? Un témoin du Bataclan dit qu'il croyait que « les rafales de Kalachnikov étaient des gros pétards, et que cela faisait partie du show ».

Mais quel est le show ? Qui en est le maître? Les acteurs ? Depuis quand ?Les guerres sont-elles si larvées, si peu visibles, si parfaitement camouflées sous le nom d'opérations ciblées, pour les uns, et sont-elles si radicalement aveuglantes, si sanglantes, si totales, pour les autres, loin là-bas, vers l'Orient compliqué ?

Deux questions. D'où tout cela vient-il ? Et quelles seront les prochaines étapes ?

D'abord un peu d'histoire. Quelle est la responsabilité de G.W. Bush et de son acolyte Tony Blair dans la destruction systématique de l'Irak, et dans la radicalisation subséquente des factions irakiennes, les unes, sunnites, soutenues par l'Arabie Saoudite – grand allié stratégique des États-Unis, et les autres, chiites, soutenues par l'Iran, jusqu'à peu mis au ban des nations par les États-Unis? Quelle est la responsabilité réelle des États-Unis et de l'Europe désunie dans le conflit syrien ? Quels sont leurs véritables intérêts et pourquoi s'opposent-il à ce sujet aux Russes ?

Découvre-t-on l'ampleur du désastre humanitaire que la guerre civile inflige aux populations syriennes, seulement lorsque des millions d'entre eux se réfugient en Europe ? Découvre-t-on seulement maintenant que, parmi ces millions de malheureux, des dizaines, des centaines ou des milliers de combattants de Daesh se sont infiltrés au cœur de l'Europe ?

Va-t-on envoyer l'armée française à Damas ? Il paraît qu'il y a là-bas un bourreau des peuples, un tyran sanguinaire, qui gaze les uns et torture les autres. Va-t-on se mettre d'accord avec Poutine pour chasser Bachar El-Assad ? Pour le remplacer par qui ? El-Assad vient d'offrir ses condoléances à la France après le massacre de Paris, en notant: "La France a connu hier ce que nous vivons en Syrie depuis 5 ans". C'est donc bien El-Assad notre ennemi ? Ou bien serait-ce surtout Daesh ? Ou les deux à la fois ? Qui sont nos ennemis, en fait? Qui sont nos alliés, en fait ? La Russie ? L'Arabie Saoudite ? L'Iran ?

La plus grande confusion intellectuelle domine à l'évidence les esprits (et les médias à la courte mémoire) au sujet de la Syrie. Derrière ce conflit multiforme, de formidables opérateurs continuent d'opérer. Qui finance Daesh ? Quelles sont les causes profondes du conflit ? Qui tire les ficelles ? Qui en tire le maximum de profit ? Qu'est-ce qui se dessine en filigrane? Qui porte les réponses de la France à ce sujet? Fabius ? Hollande ? Que disent-ils de pertinent, qui aille au fond des choses, et qui fasse comprendre aux Français dans quelle aventure ils nous ont embarqués ?

Autre question : Hollande a dit que des « complicités intérieures » avaient aidé l'organisation des attentats. Serait-ce admettre par là que des Français (« de souche ») forment une cinquième colonne, prête à frapper, et même frappant déjà, ici, là, aujourd'hui, demain?

Conclusion: la guerre civile est une possibilité sérieuse de développement à terme. Les partis extrémistes vont activer la haine. D'autres attentats pourraient subvenir, tout aussi graves. Quelles sont les perspectives ? Quel est le plan ? Éliminer le terrorisme ? Installer l'état d'urgence pour une durée indéterminée ? Ah, bon !

On a besoin de savoir où l'on va, pourquoi se battre, contre qui on se bat en fait, qui sont nos réels alliés, et qui sont ceux qui protègent, financent et encouragent nos ennemis. Les choses ne viennent jamais de nulle part. Il y a des racines toujours à l’œuvre, qui poussent dans l'ombre, er qui révèlent des causes profondes à qui veut comprendre. Qui avait intérêt à faire du Moyen Orient un tel chaos ? Qui a intérêt à entretenir la confusion générale ? Pourquoi est-ce que les réponses à ces questions sont-elles si rares, inaudibles ?

Pourquoi l'horreur est-elle inaudible ?

vendredi 13 novembre 2015

Les rires d'Abraham, de Sara, d'Ismaël, d'Isaac, – et les pleurs de Agar.

En résumé, tout le monde se marre sauf Agar. Pourquoi ?

Précisons le corpus des textes de la Genèse se rapportant au rire de ces quatre personnages et aux pleurs de la cinquième personne..

– « Abraham tomba sur sa face et rit. » Gen. 17,17

– «Sara rit en elle-même.» Gen. 18,12

– « Sara dit : 'Je n'ai pas ri.', car elle avait peur, mais il répliqua : 'si, tu as ri'. » Gen. 18,15

– « Quiconque l'apprendra rira avec moi. » Gen. 21,6

– « Dieu a fait (un) rire de moi.» Gen 21,6. Notons que l'original hébreu n'emploie pas d'article indéterminé devant le substantif 'rire', et par conséquent cette phrase se prête à deux interprétations : – « Dieu a fait de moi (Sara) un objet de dérision (on rira de moi) », ou encore : « Dieu m'a donné un sujet de joie (m'a fait rire) ». Ces deux interprétations vont dans des sens opposés. Mais compte tenu du caractère de Sara, déjà esquissé en Gen. 18,15, il est probable que la première interprétation est la meilleure. Mais qui sait ?

– « Le fils, né à Abraham de l’Égyptienne Agar, riait. » Gen. 21,9

– « Isaac riait avec Rebecca sa femme. » Gen. 26,9. Dans ce verset, il y a là un jeu de mot intraduisible. Isaac signifie : « Il rit ». Ce nom est bâti sur la racine TS-HA-Q, dont le sens est « rire ». Au prétérit, la forme verbale devient M-TS-HA-Q qui signifie dans ce contexte « rire avec sa femme », « se réjouir avec elle », et en tant que substantif : « caresse conjugale ». Yts'aq mts'éq : « Isaac (Celui qui rit) rit, se réjouit (sexuellement). »

Face à ces quatre rires, celui d'Abraham, qui est un sourire de confiance et de reconnaissance, celui de Sara, qui est un rire moqueur et dubitatif, celui d'Ismaël, qui est ricanant et railleur, et celui d'Isaac, qui est concupiscent et jouisseur, il y a les larmes de Agar.

« Elle se disait : 'Je ne veux pas voir mourir l'enfant'. Elle s'assit vis-à-vis et se mit à crier et à pleurer. » Gen. 21,16.

Comment interpréter cela ?

D'abord on peut dire que le malheur des uns fait le bonheur des autres. Le malheur de Agar fait le bonheur de Sara. Mais cette explication est à demi valable, et même seulement valable pour un quart. Le malheur de Agar ne fait pas le bonheur d'Abraham, qui se chagrine des mauvaises paroles de Sara contre Agar (Gen. 21, 12). Il ne fait pas non plus le bonheur d'Ismaël, qui subit le même sort que sa mère et qui est chassé au désert, du fait de son propre rire, railleur et moqueur. Enfin le malheur de Agar n'a vraiment rien à voir avec les rires égrillards d'Isaac lutinant Rebecca.

Alors que comprendre ?

Je dirais que le texte nous montre qu'il peut y avoir une grande diversité de rires, de joies, avec des degrés fort différents, allant de la méchanceté à l'ironie ou à la joie pure. Il y a des rires vulgaires et méchants et il y a des rires lumineux.

En revanche, les larmes, en un sens, sont plus sincères. Les larmes ne peuvent pas être méchantes ni vulgaires ou ironiques. Il y a beaucoup plus de vérité dans le malheur que dans l'apparence du bonheur. Agar est malheureuse, profondément malheureuse. Mais dans son malheur, elle a quand même un bonheur, celui de voir, une fois encore, un ange qui vient la consoler. Elle a aussi un autre « bonheur » : elle pleure, certes, mais elle voit le monde tel qu'il est. Elle pleure, mais en compensation « Dieu dessilla ses yeux. » (Gen. 21, 19)

jeudi 12 novembre 2015

Lekh Leka ! (Va pour toi !) -- A propos de la migration, de l'Europe et de la guerre

Être absolument moderne est devenu pour tous une exigence absolue. Le danger gronde. Les extrêmes se rapprochent. Il faut être absolument moderne pour comprendre les prémisses de la prochaine catastrophe. La modernité doit être nécessairement critique, hyper-critique, étant elle-même dans une situation critique. Le 21ème siècle n'a pas encore démontré toute sa capacité à amener l'horreur sur le monde. Cela ne saurait tarder. Le 20ème siècle, ce siècle des utopies révolutionnaires, dont les idées corrompues ont envoyé des dizaines de millions de personnes à la mort, a montré la voie. Ce n'était qu'un filage, dira-t-on, pour parler dans le jargon théâtreux. Le nazisme, le fascisme, le totalitarisme communiste nous ont fait voir la puissance d'idées fortes aux mains de cerveaux faibles.

Maintenant, c'est notre tour. Quelles seront les « idées fortes » qui vont menacer le siècle ? Les progressismes se sont dissous dans l'eau sale du passé. Le catastrophisme généralisé fait office d'idéologie. Tout est possible quand il n'y a plus d'espoir, quand tout est clos, quand l'incendie des cœurs et des âmes brûle les dos, et que le vide s'ouvre béant, sous les pieds.

Günther Anders a parlé de « l'obsolescence de l'homme ». Il affirme que « l'absence de futur a déjà commencé. »

Il nous faut des prophètes d'un genre absolument nouveau. Il ne s'agit plus simplement de relever la corruption des pharaons du jour, la perversion de leurs grands prêtres, la coalition des religions contre la foi et le désir des peuples, l'effondrement des valeurs. Il faut bien plus que cela. Rendre l'homme possible. Lui rendre son avenir. Lui rendre son passé. Lui rendre sa foi. Lui rendre sa grâce. Vaste programme. Et qui nécessitera bien plus que du sang, de la sueur et des larmes. Mais surtout de la sainteté, de l'esprit, du courage, de la vision, du génie et de l'inspiration.

Lamentable est le spectacle que donne l'Europe, cette grosse boursouflure, vide d'idées et d'idéaux, gérée par des eurocrates roublards, menteurs et cyniques, contre la voix des peuples, et dans l'intérêt des intérêts. Lamentable est le spectacle du monde en général, courant comme un poulet sans tête à travers une basse-cour surpeuplée. Lamentable est le spectacle des religions, proclamant leur arrogance, affichant leurs divisions, excitant les haines, cultivant le mépris, se croyant investies d'une mission divine, simplement parce qu'elles se vêtent sans droit ni titre des anciens oripeaux de sages dont elles ne sont pas dignes de laver les pieds.

Je pourrais utiliser ce blog pour me livrer à une critique acerbe de la politique économique de l'Europe, ou de sa politique migratoire, ou pour analyser la corruption fondamentale et fondamentaliste des cliques et des maffias au pouvoir, presque partout dans le monde. D'autres le font très bien. Je pourrais apporter ma pierre à la nécessaire reconstruction critique. Mais ici, maintenant, je voudrais continuer un travail de comparaison des valeurs, des idées, des fois, qui ont prévalu pendant des millénaires sur la plus grande partie du monde alors éclairé.

Je pense en effet que le réservoir des symboles, les trésors de métaphores, les paradigmes intellectuels, les collections d'intuitions, léguées par les millénaires, sont aujourd'hui les premières richesses, les meilleures ressources dont nous disposons pour rajeunir et vivifier l'homme obsolescent.

Cet intérêt pour les plus anciennes religions et les philosophies du passé n'est pas de simple curiosité, vain exercice de bibliothèque. C'est l'affirmation que gît encore là, l'assurance de l'avenir.

Quand j'ouvre le Rig Veda, et que je lis : « Aditi c'est le ciel ; Aditi c'est l'air ; Aditi, c'est la mère, le père et le fils. C'est tous les dieux et les cinq races d'hommes. Aditi c'est ce qui est né ; Aditi, c'est ce qui naîtra. » (R.V. I. 89.10), mon esprit s'embrase. Des intuitions fulgurantes envahissent mon cerveau. Une prescience des futurs improbables assaillit ma mémoire.

Pourtant la religion de l'Inde védique, vieille d'au moins cinq mille ans n'est-elle pas complètement démodée, si l'on en croit le cours du jour ? Et pourtant quelle puissance d'invention.

Deux mille ans avant la vision de Moïse, les poètes mystiques du Rig Veda ont écrit : « Le Dieu qui ne vieillit pas se tient dans le buisson. Poussé par le vent, il s'attache aux buissons avec des langues de feu, avec un grand bruit. » (R.V. I.58.2-4)

Je ne suis pas entrain de dire que la Bible a pompé le Rig Véda. Non, ce n'est pas du tout cela mon intention. Je suis en train de dire que les plus grands esprits de l'humanité se rencontrent nécessairement, et en général, au sommet. Et que l'humanité dans son ensemble aurait intérêt à le savoir, et à en tirer les conséquences.

Par exemple à propos de la question de la migration. Sujet fondamental pour l'avenir de la planète. Comme à mon habitude, j'irai puiser des métaphores dans le passé.

« L'Éternel avait dit à Abram : ''Va pour toi hors de ton pays, de ton lieu natal et de la maison paternelle, vers le pays que je t'indiquerai. Je te ferai devenir une grande nation ; je te bénirai, je rendrai ton nom glorieux, et tu seras bénédiction. Je bénirai ceux qui te béniront, et qui t'outragera je le maudirai ; et par toi seront bénies toutes les familles de la terre.'' » (Gen. 12, 1-3)

Quand on est constamment en route, d'un camp à l'autre, on court trois risques, dit Rachi : on a moins d'enfants, on a moins d'argent, on a moins de renommée. C'est pourquoi il a fallu à Abram ces trois bénédictions. Dieu lui promet des enfants, la prospérité, et la renommée.

Je pense que la situation d'Abram quittant Harân est une excellente métaphore de ce qui nous attend. Il nous faut nous aussi quitter Harân. Ce mot veut dire « le creux ». Nous somme dans un « creux mondial », du point de vue de l'espoir, et du point de vue des idées, de la foi et des bénédictions. Il est temps de prendre la route, pour chercher une base pour les nouvelles générations, pour les nouvelles renommées et pour les nouvelles prospérités.

Certes, Harân, qu'Abram dût quitter, peut s'interpréter autrement. Pour Philon, Harân, le « creux », désigne les « cavités de l'âme et les sensations du corps ». Il faut quitter les unes et les autres. « Adopte une mentalité d'étranger par rapport à ces réalités, que nulle d'entre elles ne t'emprisonne, tiens-toi debout au-dessus de tout. Veille sur toi-même. » commente encore Philon (De Migratione Abrahami. 14,7)

Il ajoute : « Mais quitte aussi la parole expirée, ce que nous avons appelé l'habitation du père, pour ne pas être séduit par les beautés des mots et des termes, et te trouver finalement séparé de la beauté authentique qui réside dans les choses que désignaient les mots. (…) Celui qui tend vers l'être plutôt que vers l'apparaître devra s'attacher à ces réalités, et quitter l'habitation des mots. » (Ibid. 14,12).

Abram-Abraham est un errant. Il quitte Harân. Puis il se sépare de son compagnon de voyage, son neveu Loth : « Sépare-toi de moi ! » lui dit-il (Gen. 13,9).

Philon commente : « Il faut te faire émigrant, en quête de la terre paternelle, celle du Logos sacré, qui est aussi en un sens le père des ascètes ; cette terre, c'est la Sagesse. »

Pour ceux qui s'étonneraient de voir Philon, philosophe juif alexandrin, utiliser le mot grec Logos, qui connut ensuite la carrière que l'on sait dans le christianisme, précisons qu'il désigne dans son esprit la Sagesse. Il note même : « Le Logos occupe le premier rang auprès de Dieu et se nomme Samuel. » (Samu-El : « qui entend Dieu »).

Conclusion provisoire : la migration est une métaphore fondamentale. Il faut tout quitter pour atteindre la terre de la Sagesse. Et cette métaphore même il faut la quitter aussi. Il faut considérer les migrations bien réelles, celles que l'on observe du Sud au Nord, partout dans le monde, non pas comme une métaphore, mais comme une nécessité impérative, comme une obligation morale, intrinsèque, de résoudre la mal-gouvernance générale, mondiale, qui nous est imposée par des gouvernements profondément corrompus, hypocrites, et qui nous emmènent toujours plus aveuglément vers la guerre assurée d'une part, et plus grave encore, la ruine de toute humanité.

mercredi 11 novembre 2015

Religion et superstition

Cicéron donne une bonne explication de la différence entre les « superstitieux » et les « religieux ». Elle est entièrement basée sur l'étymologie. Il écrit : « On a appelé superstitieux ceux qui pendant des journées entières font des prières et des sacrifices pour que leurs enfants leur survivent (superstites essent). Mais ceux qui examinent avec soin tout ce qui rapporte au culte des dieux et pour ainsi dire le « relisent » (relegerent), ceux-là ont été appelés des religieux (…). Les termes « religieux » et « superstitieux » sont ainsi devenus l'un péjoratif, l'autre laudatif. » De Natura Rerum. II, 71-72. (Cité par F. Hadjadj, Puisque tout est en voie de destruction)

Je constate qu'aujourd'hui, ironiquement, c'est exactement l'inverse qui se passe. Rien de plus normal, de plus banal, que d'afficher le culte de l'amour de ses enfants, et de faire de leur bonheur une sorte de religion familiale. Quant à ceux qui se préoccupent de « relire » tout ce qui se rapporte au culte des dieux, se font vite une réputation de superstitieux, marginaux, ayant perdu le contact avec la vraie vie.

C'est une leçon de grande portée, que l'on peut appliquer à d'autres contextes. En quelques siècles, le sens de certains mots peut s'inverser complètement.

Être absolument moderne

Il faut être absolument moderne. Plonger dans les profondeurs du passé, ce n'est pas chercher l'obscur, l'ésotérique, c'est faire vibrer les fines cordes de la lyre du monde.

Je me sens absolument contemporain, au sens que Giorgio Agamben donne à ce mot. « Contemporain est celui qui reçoit en plein visage le faisceau de ténèbres qui provient de son temps. »

La soudaine disparition de Hénoch

Ce fut plutôt brutal. « Hénoch marcha avec Dieu, puis il ne fut plus, car Dieu l'enleva. » (Gen. 5, 24). Un vrai tour de passe-passe. La construction de la phrase est directe, sans nuances. Si l'on traduit mot à mot : « Hénoch marcha avec Dieu (ou : auprès des Seigneurs: at-Ha-Elohim), puis, 'plus rien de lui', car Dieu (Elohim) l'enleva (ou : le saisit, l'emporta). »

L'expression utilisée pour rendre le moment clé de la disparition de Hénoch ('plus rien de lui' – eïn-nou) évoque une sorte de néant, d'absence se substituant instantanément, sans transition, à la présence de Hénoch, sa présence marchante, pendant trois siècles, auprès de Dieu.

Au 11ème siècle ap. J.-C., Rachi commente ce verset ainsi : « Hénoch était un homme juste, mais faible dans sa conscience et facile à retourner pour faire le mal. Aussi Dieu s'est-il hâté de l'enlever de ce monde avant son heure. C'est pourquoi le texte s'exprime autrement en parlant de sa mort, et dit : ET IL NE FUT PLUS dans ce monde pour y achever ses années. »

Rachi ne croit donc pas que Hénoch fut enlevé au Ciel, comme Élie par exemple. Il ne s'agit selon lui que d'une métaphore, à vrai dire assez vigoureuse, qui traduit seulement la mort d'un « juste », certes, mais un peu « faible »...

Pour ma part, je trouve le commentaire de Rachi plutôt au-dessous du texte. D'abord ce n'est pas très gentil de rabaisser Hénoch en le traitant d'homme « faible et facile à inciter au mal ». Hénoch est d'abord un « juste ». Ce n'est pas rien. Ensuite « il marche avec Dieu ». Ce n'est pas, me semble-t-il, un signe de faiblesse. Ensuite, comment Rachi peut-il dire que Dieu « se hâta de l'enlever de ce monde avant son heure », alors que Hénoch marchait avec Dieu depuis trois cents ans (Gen. 5,22).

Si l'on ajoute les années que Hénoch avait vécues avant d'engendrer Mathusalem, Hénoch vécut au total trois cent soixante cinq ans. Cela fait long, pour un Dieu qui « se hâte ».

Non, il doit y avoir autre chose à comprendre. D'ailleurs, mille ans avant Rachi, Philon a une tout autre interprétation. Il écrit : « 'Enoch fut agréable à Dieu, et on ne le trouvait pas.' (Gen. 5,24). Où aurait-on regardé pour trouver ce Bien ? Quelles mers aurait-on traversées ? En quelles îles, sur quels continents ? Chez les Barbares, ou chez les Grecs ? N'y a-t-il pas jusqu'à nos jours des initiés aux mystères de la philosophie qui disent que la sagesse est sans existence, puisque le sage non plus n'existe pas ? Aussi est-il dit 'on ne le trouvait pas', ce mode d'être qui était agréable à Dieu, en ce sens que tout en existant bien, il est dissimulé aux regards, et qu'il se dérobe à notre rencontre là où il est, puisqu'il est dit aussi que Dieu l'enleva. » Mutatione Nominum, 34-38

J'aime mieux le commentaire de Philon. Il passe de la figure de Hénoch à la figure du Bien. Où trouver le Bien ? Où trouver la Sagesse ? Ce n'est pas parce qu'on ne les trouve pas, qu'ils ont soudainement disparu, qu'ils n'existent pas. Cette façon de voir est caractéristique de Philon : voir dans le texte une incitation à prendre son envol vers les idées, les abstractions. Sans doute une influence de Pythagore et de Platon. Philon incarnait la rencontre d'Israël et de la Grèce.

Mais aujourd'hui, que peut-on voir dans ce texte ?

D'abord, le nom de Hénoch n'est pas le moindre des indices. Il signifie « l'initié », « celui qui est dédié ». Le mot hanukah possède la même racine. Bien avant de signifier la fête du même nom, plus tardive puisqu'elle commémore les victoire des Macchabées, ce mot avait le sens générique d'« inauguration », de « dédicace » : la dédicace de l'autel (Nb. 7,11) ou l'inauguration du temple (Ps. 30,1).

Hénoch était une « dédicace » vivante. Il s'était « dédié » à Dieu. Il était un sacrifice en marche (comme plus tard Isaac). Il était le don même qu'il faisait en sacrifice sur l'autel de sa propre vie. Dieu agréa ce sacrifice. Dieu marchait jusqu'alors « avec lui ». Mais soudainement, il « l'emporta » avec lui.

Pourquoi à ce moment précis ?

Je dirai que cela coïncidait avec le jour où Hénoch eut 365 ans. C'est-à-dire une année d'années. Je pense qu'une « année d'années » est une bonne métaphore pour signifier la perfection du temps accompli dans la vie d'un juste.

Et pourquoi ne le trouva-t-on plus, pourquoi ne le vit-on plus, soudainement ? C'est que lorsque Dieu « se saisit » d'une âme, l'opération se fait en une picoseconde, voire une femtoseconde. Et que reste-t-il à voir quand Dieu vous saisit ?

mardi 10 novembre 2015

"Je ne suis qu'un errant sur une terre étrangère."

« Tous ceux que Moïse appelle sages sont décrits comme des étrangers résidant. Leurs âmes ne constituent jamais une colonie établie hors du ciel ; mais elles ont coutume de voyager dans la nature terrestre pour satisfaire leur envie de voir et de connaître. » écrit Philon d'Alexandrie dans son De Confusione Linguarum (§77)

Le thème de l'errance et de la migration est l'un des thèmes les plus importants pour l'avenir du monde. Non pas simplement parce que les futures migrations, dues à la guerre ou aux bouleversements environnementaux prendront sans doute des dimensions apocalyptiques (au sens propre du mot : la révélation de la fragilité de l'humanité).

Philon, philosophe juif, hellénisant, alexandrin, aux confins de trois continents en crise, avait, juste avant l'apparition du christianisme, une vue particulièrement aiguë de capacité dynamique de l'être étranger.

« Abraham dit aux gardiens des morts : « Je suis chez vous un étranger et un hôte » (Gen. 23,4), lit-on au § 79. La métaphore de l'étranger s'applique à son propre corps même. Les § 81-82 formulent ce sentiment du sage d'être en fait un étrager à lui-même : « Le sage séjourne comme sur une terre étrangère dans le corps sensible, tandis qu'il est comme dans sa patrie parmi les vertus intelligibles, qui sont quelque chose qui ne diffère pas des paroles divines. Moïse de son côté dit : « Je ne suis qu'en errant sur une terre étrangère. » (Ex. 2,22)

Il ne faut pas prendre cette déclaration de Moïse au sens propre.

La loi commune de tous les êtres

Le célèbre Hymne de Cléanthe à Zeus, écrit au 3ème siècle avant J.-C., et dont je donne ci-après la traduction par Alfred Fouillée, me semble fort caractéristique des passages possibles entre panthéisme et monothéisme. Je ne crois pas que la stricte distinction qu'on impose d'habitude entre ces deux manières de concevoir le divin soit toujours pertinente. Autrement dit, les monothéistes ont leurs propres tendances panthéistes, sous forme d'« émanations », d' « anges » ou de « noms de Dieu ». Réciproquement, les antiques religions polythéistes, à commencer par celle du Véda ou, plus proches de nous, les religions grecques et romaines, possèdent généralement une certaine intuition de l'Un, un sentiment du Dieu Unique, résidant supérieurement derrière la prolifération de ses avatars, qui sont seulement des images de ses attributs, qu'ils soient d'intelligence, de sagesse, de puissance ou de bonté.

Qu'on en juge :

« Salut à toi, ô le plus glorieux des immortels, être qu’on adore sous mille noms, Jupiter éternellement puissant ; à toi, maître de la nature ; à toi, qui gouvernes avec loi toutes choses ! C’est le devoir de tout mortel de t’adresser sa prière ; car c’est de toi que nous sommes nés, et c’est toi qui nous as doués du don de la parole, seuls entre tous les êtres qui vivent et rampent sur la terre. À toi donc mes louanges, à toi l’éternel hommage de mes chants ! Ce monde immense qui roule autour de la terre conforme à ton gré ses mouvements, et obéit sans murmure à tes ordres… Roi suprême de l’univers, ton empire s’étend sur toutes choses. Rien sur la terre Dieu bienfaisant, rien ne s’accomplit sans toi, rien dans le ciel éthéré et divin, rien dans la mer ; hormis les crimes que commettent les méchants par leur folie… Jupiter, auteur de tous les biens, dieu que cachent les sombres nuages, maître du tonnerre, retire les hommes de leur funeste ignorance ; dissipe les ténèbres de leur âme, ô notre père, et donne-leur de comprendre la pensée qui te sert à gouverner le monde avec justice. Alors nous te rendrons en hommages le prix de tes bienfaits, célébrant sans cesse tes œuvres ; car il n’est pas de plus noble prérogative, et pour les mortels et pour les dieux, que de chanter éternellement, par de dignes accents, la loi commune de tous les êtres. »

Ce texte peut, je crois, être lu par un monothéiste tolérant, capable de comprendre la profondeur des intuitions, comme une prière au Dieu Un, suprême et bienfaisant.

J'en conclus qu'il faut prêter attention à la démarche comparatiste. Elle permet de rapprocher les cultures, de comprendre leurs liens cachés, profonds, qui sont révélateurs de constantes anthropologiques. La pensée du religieux a été bien entendu fort diverse sur cette planète. Ce serait vain de vouloir ramener cette miroitante diversité à quelques idées simples.

Cependant, il vaut la peine de rechercher patiemment les points communs entre les religions qui ont traversé les siècles. Il y a des religions qui continuent de vivre réellement, et qui témoignent aujourd'hui encore de ce qu'elles furent jadis, et il y a des religions fort anciennes qui continuent de vivre virtuellement, si on fait l'effort de les recréer par la pensée, par l'imagination, et par l'analogie avec des croyances modernes, si on s'efforce non des visiter simplement comme des musées de croyances disparues, mais de les magnifier comme des symboles des passions et des pulsions qui sont toujours à l’œuvre dans la psyché humaine, quels que soient les lieux, les temps et les âges.


Cent septième jour

107

lundi 9 novembre 2015

A propos de l’humiliation d’une femme enceinte, et de quatre visions divines


On n'est jamais si bien servi que par soi-même... Mais dans le contexte biblique, c'est une tout autre histoire.

Agar, servante de Sara, a conçu – à la demande de cette dernière – un fils avec Abraham. Et les choses se compliquent d'emblée.

Agar est chassée au désert par Sara qui tire aigreur de sa grossesse. On peut noter que le nom de Agar veut précisément dire « émigration », ce qui n'est certes pas un hasard.

Agar, enceinte et en fuite, rencontre un ange près d'une source dans le désert.

Notons – c'est important – que ce n'est pas le premier ange qu'elle voit.

Rachi rapporte que Agar a vu des anges à quatre reprises, notamment « dans la maison d'Abraham », et il précise « qu'elle n'en a jamais eu la moindre frayeur », car « elle était accoutumée à les voir ».

Le passage de la Genèse 16, 7-14 raconte en détail cette rencontre avec l'ange. Deux versets en condensent le mystère :

« Elle proclama le nom de l’Éternel [YHVH]qui lui avait parlé : « Tu es le Dieu [El] de la vision car, dit-elle, n'ai-je pas vu, ici même, après que j'ai vu ? » C'est pourquoi on appela ce puits : « le puits du Vivant de ma vision » ; il se trouve entre Cadès et Béred. » (Gen. 16, 13-14)

[J'ai traduit ces versets mot à mot, en m'aidant de plusieurs versions disponibles. La version de la Bible de Jérusalem, aux Éditions du Cerf, est presque inutilisable car elle se contente de reproduire pour le nom de Dieu une transcription de l'hébreu, et suggère de plus en note que le texte est sans doute « corrompu » (!). La traduction du Rabbinat français est meilleure mais elle ajoute des mots qui ne sont pas littéralement dans le texte original. Elle traduit la fin du verset 13 ainsi : « Tu es le Dieu de la vision car, dit-elle, n'ai-je pas revu, ici même, la trace du Dieu après que je l'ai vu ? ». Pour ma part je n'ai pas trouvé trace du mot trace dans le texte hébreu.]

Ce court texte appelle des commentaires, à la fois du point de vue de l'image et du son.

Parlons d'abord du son. Sara proclame le nom de l’Éternel, non en prononçant le nom imprononçable [YHVH], mais en l'appelant « El Roÿ » (Dieu de la Vision). Elle traduit la vision qu'elle vient d'avoir à l'aide d'un nom prononçable. Puis elle appelle l’Éternel une seconde fois avec un autre nom : «Haÿ Roÿ » (Le Vivant de la Vision), et se sert de ce nom pour nommer le puits.

Et puis il y a l'image. Dans le verset Gen. 16, 13 Agar emploie deux fois le mot « vision » et une fois le verbe « voir », et elle dit avoir eu une vision après avoir eu la première.

Il y a bien raccord entre la bande son et l'image : deux noms différents de Dieu pour deux visions successives.

Le premier nom est fort original. On ne le trouve dans la Bible que dans la bouche d'Agar : « El Roÿ ». Le second nom est tout aussi original : « Haÿ Roÿ ».

C'est pas mal, pour une servante chassée, de pouvoir trouver deux noms de Dieu !

Les deux visions successives de Agar, et le nom même qu'elle lui donne la seconde fois, témoignent que la vision est fort « vivante », qu'elle ne disparaît pas comme un songe, mais qu'elle vit dans son âme, comme l'enfant s'agite dans son sein.

Le texte, pris littéralement, indique que Agar a bien eu deux visions successives. Mais Rachi fait une autre analyse dans son commentaire du verset 9 : « L'ANGE DU SEIGNEUR LUI DIT. Pour chaque parole, c'était un autre ange qui lui avait été envoyé. C'est pourquoi pour chaque parole on répète le mot UN ANGE. »

Dans le texte, « l'ange » prend la parole à quatre reprises. Agar, si l'on suit Rachi, a donc eu quatre visions. Mais alors, si on ajoute les autres visions déjà vues dans la maison d'Abraham, Agar en a eu au moins sept ?

Alors ? Deux, quatre ou sept visions ? Je ne sais. En tout cas, plusieurs.

Autre chose à propos du son. L'ange qui parle la quatrième fois dit à Sara: « Tu mettras au monde un fils, tu le nommeras Ismaël, parce que Dieu a entendu ton affliction. » (Gen. 16, 11)

Ismaël peut en effet se traduire par « Dieu a entendu ».

Agar voit une vision et entend la voix divine, mais Dieu, lui aussi, « entend » Agar.

Mais pourquoi le texte ne dit-il pas que Dieu a « vu » son affliction ?

Mon interprétation est la suivante : Dieu, « voyant » Agar, ne la voit pas séparément de son fils à naître, et voyant ainsi la mère et le fils, il ne voit pas de raison d'affliction, car il voit la vigoureuse poussée de vie à l’œuvre dans le sein de la mère, et sa joie contenue.

L'affliction de Agar n'a en effet rien à voir avec sa grossesse, mais elle a tout à voir avec « l'humiliation » que lui impose Sara. C'est cette humiliation que Dieu a « entendue ».

Mais alors, pourquoi l'ange qui prend la parole la deuxième fois lui dit-il : « Retourne chez ta maîtresse et humilie-toi sous sa main. » (Gen. 16,9) ?

Pourquoi est-ce que Dieu qui a « entendu » l'affliction et l'humiliation de Agar, lui demande-t-il de retourner et de s'humilier davantage encore ?

Question fort difficile.

La réponse la plus courte, la plus dense, que je puisse concevoir, est que Dieu, sans doute, réserve aux humbles, aux humiliés, une plus grande gloire. Car le Très-Haut, le Tout-Puissant, n'a sans doute que faire de l'orgueil des hommes et de l'arrogance des maîtres.

- page 1 de 12