METAXU - Le blog de Philippe Quéau

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mercredi 26 novembre 2014

Après la fin du monde votre ticket ne sera plus valable

La médiocrité du personnel politique dans un pays comme la France peut s'expliquer de trois façons.

Premièrement, les vraies élites, les personnes qui ont une capacité de réflexion avancée sur les défis qui s'ouvrent devant des sociétés en profonde restructuration, sont dans l'invention, la recherche, l'écriture ou l'action sur le terrain, mais pas dans la politique, monde du mensonge, de la corruption, et de la violence, symbolique – et armée.

Deuxièmement, la vie politique donne un si triste spectacle, qu'elle fait fuir les gens de bien, les honnêtes gens et les personnes éprises de vérité. Elle attire au contraire leurs antonymes.

Troisièmement, et surtout : la politique est l'art de se faire élire, et donc de flatter l'électorat, de l'endormir ou de le rassurer. Or nous sommes confrontés à la nécessité d'un profond changement de paradigme, sur les plans économique, social, environnemental et sans doute aussi philosophique et spirituel. Les gens que nous élisons ont été en position d'être élus, précisément parce qu'ils ont manœuvré savamment, pendant de longues années, en évitant de prendre les électeurs à rebrousse-poil, en réalisant des « synthèses », en surfant sur les possibles oppositions, et en détournant l'attention vers des sujets mineurs ou secondaires, mais qui attisent les passions.

Les extrémistes, de gauche comme de droite, ne cherchent pas la synthèse, mais exploitent en revanche les divisions. Semons le vent, récoltons la tempête, se disent-ils.

Y a-t-il une troisième voie entre la mollesse synthétique et sans épine dorsale, et la violence séparatiste, discriminatoire, haineuse ?

Je pense que oui. Mais cette troisième voie n'est certes pas centriste, tiédasse. Elle n'a de chance d'exister que dans l'invention radicale. Un monde se meurt sous nos yeux. L'agonie peut durer dix, vingt ou trente ans, je ne sais. C'est d'espoir dont nous avons besoin. Nous avons devant nous l'urgence de bâtir une cité mondiale.

Contre nous : les nations arrogantes, les maffias pénétrantes, les capitaux évanouis, les lâchetés internationales, les myopies populaires, les trahisons des clercs, les infamies médiatiques, les ulcérations religieuses, les faillites philosophiques.

Pour nous : toutes les forces de bonne volonté qui n'ont pas encore donné.

Quelque chose me dit que la partie s'annonce serrée.

lundi 24 novembre 2014

Sagesse et Jeunesse

Trente-quatrième jour

Par discipline méthodologique, et pour varier abruptement les angles d'attaque, je vais aujourd'hui faire parler André Breton. Après tout, le « surréalisme » prétend, par son nom même, transcender en quelque sorte le réel, ou du moins s'établir au-dessus de lui, ce qui lui donne a priori une potentielle affinité avec notre sujet. Voici des extraits d'Arcane 17, que je vais commenter librement:

« Ce fut là pour moi, la clé même de cette révélation dont j'ai parlé et que je ne pouvais devoir qu'à toi seule, au seuil de ce dernier hiver. Dans la rue glacée, je te revois moulée sur un frisson, les yeux seuls à découvert. Le col haut relevé, l'écharpe serrée de la main sur la bouche, tu étais l'image même du secret, d'un des grands secrets de la nature au moment où il se livre, et dans tes yeux de fin d'orage on pouvait voir se lever un très pâle arc-en-ciel. »

Il s'agit là, sans doute, d'une métaphore. Comment penser autrement ? Cette personne « moulée sur un frisson » est, à mon humble avis, la Sagesse. La Sagesse a pour essence la « vision », et seuls ses yeux sont à découvert. Le reste est caché. La Sagesse est avare de mots, tant ceux-ci peuvent tromper. D'où l'écharpe. La Sagesse est secrète en son essence, et elle est entre le passé et l'avenir : son regard est entre l'orage et l'aurore. La rue glacée est le monde sans chaleur des fleuves étriqués, désincarnés.

Verlaine avait déjà pris une sérieuse option sur la vertu évocatrice de l'adjectif « glacé » :

« Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux formes ont tout à l'heure passé.
Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
Et l'on entend à peine leurs paroles. »

Mais Verlaine évoquait des spectres. Breton a d'autres objectifs, plus réels, surréels même. Il veut faire fondre toute la glace du réel, de par les yeux pâles de la Sagesse. Et ce n'est qu'une étape. Après la Sagesse, il veut remonter à la source de l'esprit.

« (…) Ce signe mystérieux, que je n'ai connu qu'à toi, préside à une sorte d'interrogation palpitante qui donne en même temps sa réponse et me porte à la source même de la vie spirituelle. (…) Cette clé rayonne d'une telle lumière qu'on se prend à adorer le feu même dans lequel elle a été forgée. »

Breton, adorateur du feu ! Ciel ! Zoroastre, rive gauche ! Après tout pourquoi pas ? L'église de Saint Germain des Prés est bien construite sur le site d'un ancien temple d'Isis. Sic. Et d'Isis à Mithra, il n'y a qu'un pas.

Il reste à donner un contenu plus palpable à ce feu, et à la lumière qu'il émet:

« (…) La vertu entre toutes singulière qui se dégage de ton être et que, sans hésitation, je me suis trouvé me désigner par ces mots : « La jeunesse éternelle », avant d'avoir reconnu leur portée. »

Nous y sommes. La sagesse "en feu" de Breton serait donc la « jeunesse éternelle » !...

Mais quoi ? La Sagesse et la Jeunesse, rime riche?

dimanche 23 novembre 2014

Descendre dans l'immanence

Trente-troisième jour

Le verbe ירד, yarada, est l'un de ces mots paradoxaux, surprenants, mystérieux, de la littérature des Hekhalot (« les Palais »), laquelle traite des ascensions et des descentes célestes. Ce verbe a pour premier sens « descendre », et plusieurs sens dérivés : « tomber, déchoir, périr, être ruiné », ou encore « abattre, humilier, précipiter ». Il s'emploie principalement pour décrire les différentes « descentes », « chutes », « déchéances » ou « humiliations » relevant de la condition humaine. Le paradoxe apparaît parce que le même verbe sert aussi pour décrire les théophanies, qui sont donc en quelque sorte assimilées, par contiguïté, à leur exact opposé : la chute.

Voici une petite collection d'usages du mot, afin d'en faire miroiter le spectre. « Abram descendit en Egypte » (Gen 12,10). « Elle descendit à la fontaine » (Gen. 24,16). « Moïse descendit de la montagne » (Ex. 19,14 ou Ex. 34,29). « Mon bien-aimé est descendu dans son jardin » (Cant. 6,2). « Il descendra comme la pluie sur l'herbe coupée » (Ps. 72,6).

Ce verbe s'emploie aussi métaphoriquement : « Tous fondent en larmes » (Is. 15,5). « Le jour baissait » (Jug. 19,11). « Ceux qui naviguent sur mer » (Ps. 107,23).

Il s'applique à la mort : « Comme ceux qui descendent dans ma tombe » (Prov. 1,12). « Qu'ils descendent tout vivants dans le schéol » (Ps. 55,16).

Il peut prendre l'acception de « déchoir » : « Toi, tu décherras toujours plus bas » (Deut. 28,43).

Et il y a surtout l'application de ce verbe aux théophanies, à diverses formes d'apparitions divines.

« Le Seigneur descendra à la vue du peuple entier, sur le mont Sinaï » (Ex. 19,11). « La montagne de Sinaï était toute fumante parce que le Seigneur y était descendu au sein de la flamme » (Ex. 18,18). « La colonne de nuée descendait, s'arrêtait à l'entrée de la Tente, et Dieu s'entretenait avec Moïse. » (Ex. 33,9). « Le Seigneur descendit sur la terre, pour voir la ville et la tour » (Gen. 11,5). « Je descendrai et te parlerai, et je retirerai une partie de l'esprit qui est sur toi pour la faire reposer sur eux » (Nb. 1,17). « Il incline les cieux et descend ; sous ses pieds, une brume épaisse » (2 S. 22,10). « Ah ! Puisses-tu déchirer les cieux et descendre ! » (Is. 63,19). « Tu descendis et les montagnes chancelèrent » (Is. 64,2). « L’Éternel Tsébaoth descendra pour guerroyer sur la montagne de Sion et ses hauteurs. » (Is. 31,4)

Dans tous les cas où Dieu descend dans le monde, il garde, notons-le bien une certaine hauteur, ou une certaine distance. Il descend juste assez bas pour être « à la vue du peuple », mais pas plus bas. Il descend sur la montagne, mais « au sein d'une flamme ». Il descend vers la Tente, mais reste « dans une nuée ». Il descend des cieux, mais « une brume épaisse » reste sous ses pieds. Il descend vers Moïse, mais seulement à la distance nécessaire pour lui parler. Il descend sur la montagne de Sion, mais reste sur les « hauteurs ».

Qu'est-ce que cela nous enseigne ? D'abord, l'idée de descente, de chute, de déchéance, de ruine, d'humiliation, peut, on le voit, être appliquée à Dieu, par le biais de ce verbe. Chacune des théophanies peut s'interpréter, du point de vue, non de l'homme, mais de Dieu, comme une sorte de « chute ». C'est en soi une idée très forte.

Ensuite, comme on l'a noté, les descentes décrites dans les textes que j'ai cités gardent toujours une certaine distance, une réserve. Dieu descend, mais seulement jusqu'à un certain point.

Enfin, l'idée de la descente de Dieu n'est jamais associée à l'idée de sa remontée. Il y a bien sûr le cas du rêve de Jacob. Mais alors ce sont « les messagers divins » qui «  montaient et descendaient le long de l'échelle » (Gen. 28,12). Quant à lui, « l’Éternel apparaissait au sommet » (Gen. 28,13), fort loin donc.

Qu'en conclure ? A mon avis, si Dieu, après être descendu, n'est jamais vu être remonté, c'est là un bon argument pour associer à sa transcendance intrinsèque une immanence paradoxale.


L'invisible et l'indicible

Trente-deuxième jour

« Le trait le plus caractéristique du mystère est le fait qu'il est annoncé partout » (Jean Chrysostome). Annoncé, mais pas révélé. Présenté, mais non dévoilé. Signalé, mais fort peu exprimé. Il faut comprendre pourquoi, de manière subtile et fine, « ce qui est caché est ce qui est révélé » (Ignace d'Antioche, Ad. Eph. 19,1). Il faut aussi comprendre que « ce qui est caché » pointe non sur « ce qui est invisible » mais vers « ce qui est ineffable ».

Entre le mythe et la mystique, il y a autant de différences qu'entre l'invisible et l'indicible.

Les mythes regorgent de caches enfouies, de grottes profondes, de caveaux obscurs, d'Hadès éloignés. Ces lieux secrets, l'ésotérisme s'efforce d'en promettre la vision à l'initié, le moment venu. Le mysticisme dépasse le mythe en ceci : il ne prétend rien révéler du « mystère », qui reste indicible, inexprimable, incommunicable. Ce qu'il enseigne, en revanche, est le signe de ce qui ne peut se dire.

« Le dieu dont l’oracle est à Delphes ne révèle pas, ne cache pas, mais il fait signe. » Héraclite, Frag. 93.

Il faut s'habituer à penser comme des crabes, dériver vers la mer, en courant de côté, de biais. Pensée allusive, pleine de paradoxes. « Dieu existe, mais non par l'existence. Il vit, mais non par la vie. Il sait, mais non par la science » (Leibniz1). Il ne faut pas vouloir attaquer le mystère à la hussarde. Cette méthode ne marche pas. Les mots mêmes, les syntaxes, les grammaires, fourmillent de fausses pistes. Le chercheur doit chercher d'autres étoiles, pour se guider dans le maquis du monde. Il faut encore suivre le grand Leibniz quand il dit : « Plus on parvient à s'abstraire de démontrer Dieu, plus on avance dans sa connaissance. »2

1Observations de Leibniz sur le livre du Rabbin Moïse Maïmonide intitulé le Guide des Égarés. §C57

2Ibid. §C59

samedi 22 novembre 2014

Nil, Oxus, Indus

La pyramide de Khéops date de 2560 avant J.-C. Chef d’œuvre et symbole d'une religion tournée vers l'éternité, elle témoigne à l'évidence de l'existence d'une civilisation bien plus ancienne, dont elle serait un visible aboutissement, et un signe pour les siècles futurs. On fait remonter la première dynastie égyptienne au trente-deuxième siècle avant J.-C. Mais il y avait auparavant la « dynastie zéro », dont la capitale était Hiérakonpolis. On y a trouvé des momies, des masques, des statues en pierre et des restes d'une architecture funéraire datés de 3500 ans avant J.-C. Tout ceci atteste de la très grande antiquité du fait religieux, et surtout de la permanence de ses intuitions premières, de son rapport avec la mort, de la substance anthropologique profonde de l'attitude des hommes envers le divin.

Pour faire une simple comparaison de dates, la ville d'Ur en Chaldée, d'où venait Abraham, fut au 21ème siècle avant J.-C. la capitale d'un puissant empire, 15 siècles, donc, après l'acmé de Hiérakonpolis, et 5 siècles après l'érection de la pyramide de Khéops.

Le Livre des morts, qui tire sa substance du Grand rituel funéraire royal de l'Ancien empire, donne une idée des croyances d'alors. La puissance du style, la noblesse du ton, l'assurance de la révélation frappent le lecteur du 21ème siècle. Dans ces textes vieux de plus de 5000 ans, on entend la voix du Dieu, en des termes d'une paisible éternité, présentant son unité profonde. Des rapports étrangement familiers entre le Divin et l'Humain y sont décrits. Mille images, aux facettes éclatantes, ou aux reflets secrets, délient et stimulent nos imaginations modernes. Ce texte court, incisif, mérite sa place au Panthéon des grands livres sacrés, et des pensées du Divin.

Extrait :

« Je suis hier, je suis l'aube d'aujourd'hui et je suis demain, le toujours. Je suis une autre fois le chef des naissances, la nature mystérieuse. Je suis le Créateur des dieux qui procurent leurs aliments aux habitants de la Douat, ceux qui habitent à l'Occident du ciel. Je suis le gouvernail oriental, possesseur de deux visages.

Je suis venu aujourd'hui pour aller à la demeure divine d'Isis la divine. Grâce à l'âme d'Horus j'ai vu les mystères secrets, et la naissance d'Horus dans les retraites cachées. Je suis l’Éternel. Je suis l'âme de Rê sortie du Noun, l'âme qui a créé Hou. Je suis l'Aîné des dieux primordiaux, mon âme c'est les âmes des dieux, l'éternité, et mon corps est la pérennité. »

On en vient à poser, comme une évidence, l'existence d'un arc multi-millénaire, qui s'étend de la vallée du Nil aux bassins de l'Indus et du Gange, en passant par la Mésopotamie et la Bactriane, un arc ou une arche, striée de voix bariolées, se rejoignant malgré, et à travers, les vicissitudes de la géographie et de l'histoire, sur l'intuition de l'essentiel.

Pour donner comme un écho persan à l’Égypte des origines, je voudrais évoquer ici, brièvement, le zoroastrisme du 2ème millénaire avant J.-C., dont l'influence n'a pas été petite, dans tout l'arc du Nil à l'Indus.

Voici un exemple d'une invocation de Zoroastre :

« J'offre, j'accomplis ce sacrifice en l'honneur d'Ahura-Mazda, le créateur, brillant, majestueux, très-grand, très-bon, très-beau, très-ferme ;

Intelligence suprême, de forme parfaite, le plus élevé en pureté ;

Esprit très-sage, qui répand la joie au loin. »

Horus et Osiris, Ahura-Mazda, Mithra et Mitra sont autant de noms du Très-Haut, de l'Un, révélés à qui pouvait les entendre, dans ces plaines, ces vallées et ces bassins, balayés par l'Esprit, depuis des milliers et des milliers d'année.

vendredi 21 novembre 2014

Les portes de la mort

Trentième jour

Deux remarques faites par des sages à propos du trépas.

Sénèque à Lucilius : « Alors les secrets de la nature se dévoileront devant toi ; ces ténèbres se diviseront et la lumière éblouissante jaillira de tous côtés. Imagine quel éclat grandiose il y aura quand tant d'astres uniront leur lumière. Nulle ombre ne ternira cette sérénité (…) Comment la lumière divine se présentera-t-elle à toi quand tu la verras en son lieu ? »

Pir O Murshid Inayat Khan : « Pourquoi es-tu toi-même le voile sur la réponse que tu désires ? »

Les treize prophéties

Vingt-neuvième jour

Parcourant, il y a quelques jours, les Observations de Leibniz sur le livre du Rabbin Moïse Maïmonide intitulé le Guide des Égarés, texte conservé à la Bibliothèque Sainte Geneviève, j'ai noté un certain nombre de pistes fort stimulantes. Par exemple, à propos des noms divins, Leibniz se réfère (§ C62) à deux « Tétragrammes », l'un de douze lettres et l'autre de quarante deux. Il ne donne pas plus de détails à ce sujet, d'ailleurs, son texte étant fort elliptique. Ceci est dommage, car on aimerait étudier comment le célèbre Tétragramme de quatre lettres (pour le dire pléonastiquement), peut se dilater ainsi.

Dans un autre ordre d'idées, Leibniz indique (§ C54) que Moïse a reçu la révélation de treize prophéties de Dieu en Ex . 34,6-7. Cette « révélation » mérite d'être citée intégralement, si l'on veut déterminer précisément ces treize « prophéties ». Voici :

« Yahvé passa devant lui et cria : « Yahvé, Yahvé, Dieu de tendresse et de pitié, lent à la colère, riche en grâce et en fidélité, qui garde sa grâce à des milliers, tolère faute, transgression et péché, mais ne laisse rien impuni, et châtie les fautes des pères sur les enfants et les petits enfants jusqu'à la troisième et quatrième génération ! ». »1

Énumérons, autant que possible, les treize prophéties, qui sont en quelque sorte incarnées dans chaque mot de ces deux versets. La première est: « YHVH (יהוה)». La seconde : « YHVH (יהוה)». La troisième : « Dieu » (אל). La quatrième : « Clément » (רחום). La cinquième : « Miséricordieux » (חנון). La sixième : « Lent à la colère (אפים) ». La septième : « Plein (ou riche, רב) » – et plus précisément « en bonté (חסד) et en vérité (אמת) ». La huitième : « Il conserve sa bonté (ou sa faveur, חסד) à des milliers ». La neuvième : « Il tolère (ou supporte) la faute (ou le crime, עון) ». La dixième : « Et la transgression (ou la rébellion, פשע) ». La onzième : « Et le péché (חטאה) ». La douzième « Mais il ne laisse rien impuni (לא ינקה) ». La treizième : « Et il châtie les fautes (עון) des pères sur les enfants et sur les petits enfants ».

Il y a plusieurs observations à faire, d'un point de vue heuristique.

D'abord je compte comme deux prophéties séparées et distinctes, les deux énonciations que Yahvé fait du nom YHVH, et comme une troisième le nom EL. Je compte ensuite pour une prophétie chaque attribut (clément, miséricordieux, lent, plein).

Il y a le cas spécial de « plein de bonté et de vérité », que je compte pour une prophétie. Pourquoi ne pas en compte deux ? D'abord, parce que l'ajectif « plein » est cité une fois, et d'autre part, dirais-je, parce que Dieu veut nous faire comprendre que « bonté » et « vérité » sont indissociables, et doivent être comptées comme « une ».

Pour le verbe « il conserve », je compte une prophétie, puisque Dieu ne conserve que sa bonté. Pour le verbe « il tolère », je compte trois prophéties, puisque Dieu tolère la faute, la rébellion et le péché. Enfin, je compte deux prophéties qui se réfèrent à la punition et au châtiment.

Ensuite, notons ceci : Dieu crie deux fois son nom YHVH, mais une fois son nom EL; il crie quatre de ses attributs, puis il crie quatre verbes. Le premier, conserver, s'applique à une seule chose, la bonté, mais au bénéfice des milliers. Le second, tolérer, s'applique à trois choses négatives. Le troisième, laisser, s'emploie de façon négative, donc absolue, totale. Le quatrième, châtier, s'applique sur quatre générations.

Notons aussi que trois mots sont cités deux fois : « YHVH », « bonté », et « faute ». Cela doit sûrement vouloir dire quelque chose. Enfin, un mot est cité trois fois, dans le dernier verset : « les fils ».

Je m'interroge par ailleurs sur certaines étrangetés. Dieu « tolère la faute» mais « il ne laisse rien impuni », et de plus, « il châtie les fautes des pères sur les fils et les fils des fils », ce qui semble à la fois contradictoire et injuste.

Voyons cela de plus près. Le verbe que « châtier » traduit, est dans l'original hébreu : פקד. Il a une riche palette de sens, en fait. Les voici : « chercher, visiter, examiner, se souvenir, punir, venger, manquer d'une chose, priver, confier une chose aux soins d'un autre ».

On peut certes traduire que Dieu veut punir et châtier les enfants et les petits enfants des fautes de leurs pères. Mais on peut aussi opter pour une interprétation plus large, plus généreuse. La voici :

« Dieu cherche, Dieu examine, Dieu visite, Dieu se souvient, Dieu manque de quelque chose, Dieu confie le soin des générations aux soins d'un autre. »

Et voilà ma question : qui est cet autre ?

1Ex. 34,6-7

jeudi 20 novembre 2014

La gloire humiliée et l'humiliation glorifiée

Vingt-huitième jour

« Mais chez les humbles se trouve la sagesse » Prov.11,2. Le mot « humble » est traduit d'un mot dérivé du verbe צָנַע, se cacher, s'humilier. Une autre traduction de ce proverbe donne d'ailleurs: « Mais auprès de ceux qui se cachent est la sagesse ». L'idée est sans doute que les humbles, les modestes, se cachent pour fuir l'insolence, éviter le mépris. C'est une attitude sage, en effet. Mais est-ce suffisant pour trouver la sagesse ? La sagesse, non plus, n'aime pas l'insolence et le mépris, et préfère sans doute rester elle-même cachée plutôt qu'être vue en leur compagnie. Mais cela n'explique toujours pas la prime donnée à ceux qui se cachent et à ceux qui s'humilient, quant à leur capacité à héberger la sagesse.

Pour faire un pas vers la compréhension, disons un mot du secret, et de la cache.

L'idée de sagesse cachée est ancienne. On la trouve dans nombre de traditions religieuses, exotériques ou ésotériques. « Je te parle, ô Nacitekas, l'Agni céleste, connaissant l'obtention des mondes sans fin et le séjour. Ô toi, sache-le, (cette connaissance) est déposée dans un lieu secret.» (Katha Upanisad 1,14).

Le secret n'est pas une simple modalité de la vérité ou de la connaissance, semble-t-il. Le secret est un lieu, qui fait partie de la substance même de la révélation. Pénétrer le secret, c'est pénétrer quelque peu dans l'abîme du divin, dans sa texture même. En entrant dans le secret, on entre dans un domaine qui va bien au-delà de l'humain. « Quand il a médité, en s'appliquant, sur l'union avec l'âme suprême, sur le Dieu difficile à percevoir, qui a pénétré dans le secret, qui s'est posé dans la cachette, qui réside dans le gouffre, – le sage laisse de côté la joie et la peine. » (Katha Upanisad 2,12). Il n'est pas donné à tous d'imiter le sage. La métaphore du Saint des Saints, jadis réservé au seul Grand Prêtre d'Israël, témoigne des barrières inhérentes au mystère.

Ce que toute révélation révèle au fond, c'est que ce qui est révélé n'épuise pas le mystère, mais l'approfondit sans mesure, et toujours davantage. Cette leçon mérite d'être gardée pour de plus amples développements.

Toute révélation, en matière divine, est fondamentalement paradoxale. Les révélations abrahamique, mosaïque ou christique, se veulent certes dévoilement. Elles viennent s'inscrire là où précédemment il y avait le désert, ou le malheur, ou le silence. Mais ces dévoilements sont aussi tout autant des voiles nouveaux, jetés sur des perspectives d'autant plus inconcevables, qu'elles ont été légèrement effleurées. Surtout, la révélation est dangereuse. Elle menace l'ordre, les habitudes. Combien de prophètes lapidés ou crucifiés pour avoir révélé leur part de révélation? Il y a un vrai danger de mort. « Quand Moïse notre maître dit : « Montre-moi ta gloire » (Ex. 33,18), c'est la mort qu'il demandait, afin que son âme brise la lumière de son palais, qui la sépare de la lumière divine merveilleuse, qu'elle avait hâte de contempler », commente R. Isaac d'Acre.

L'union avec le Divin présente un défi majeur, celui de la dissolution dans l'infini. L'union mystique est comparable à une goutte d'eau dans la mer . « Comme de l'eau pure versée dans de l'eau pure devient pareille à elle, l'âme du sage plein de discernement devient comme le Brahman. » (Katha Upanisad 4,15). On trouve la même image dans la Kabbale juive, doublée d'une métaphore sur le feu: «  L'âme s'attachera à l'Intellect divin et il s'attachera à elle (…) Et elle et l'Intellect deviennent une même chose, comme lorsque l'on verse une cruche d'eau dans une source jaillissante (…) C'est donc là le secret du verset : « un feu qui dévore le feu ». » (R. Isaac d'Acre).

Ces grandes aventures concernent sans doute des âmes d'élite. Mais nous étions partis dans une autre direction : pourquoi la sagesse aime-t-elle les humbles, et non les orgueilleux? Pourquoi fuit-elle ceux qui se glorifient ?

Il y a ce curieux passage de Paul qui peut nous mettre sur une piste possible. « Il faut se glorifier ? (cela ne vaut rien pourtant) eh bien ! J'en viendrai aux visions et révélations du Seigneur. Je connais un homme dans le Christ qui, voici quatorze ans – était-ce en son corps ? Je ne sais ; était-ce hors de son corps ? Je ne sais ; Dieu le sait – … cet homme fut ravi jusqu'au troisième ciel. Et cet homme-là – était-ce en son corps ? Était-ce sans son corps ? Je ne sais, Dieu le sait – je sais qu'il fut ravi jusqu'au paradis et qu'il entendit des paroles ineffables, qu'il n'est pas permis à un homme de redire. Pour cet homme-là je me glorifierai ; mais pour moi, je ne me glorifierai que de mes faiblesses. » En effet, Paul avoue qu'il a en tout temps une « écharde dans la chair » : un « ange de Satan » est chargé de le souffleter pour qu'il ne s'enorgueillisse jamais. Paul a cependant demandé à Dieu d'éloigner de lui cet ange satanique et souffleteur. Mais Dieu lui a répondu : « Ma grâce te suffit ; car la puissance se déploie dans la faiblesse. »

Et Paul conclut : « C'est pourquoi je me complais dans les faiblesses, dans les outrages, dans les détresses, dans les persécutions et les angoisses endurées pour le Christ : car, lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort ».1

Que la faiblesse, la détresse, la persécution, soit une « force », est aujourd'hui, comme hier, presque inconcevable à nos esprits formatés pour la survie.

Pourtant, cette faiblesse acceptée et revendiquée fait image, elle fait même partie du mystère même, le plus profond qui soit. Dans ce monde la force et la puissance voilent et cachent tout. Les enfants et les humbles, en revanche, ont une meilleure chance, dans leur faiblesse, d'entendre ce qui se murmure, non dans la tempête bruyante ou l'ouragan dévastateur, mais dans le tendre zéphyr, qui leur succède.


Les trois cris de Dieu et les trois chevelures du Feu

Vingt-septième jour

Je suis pas intéressé par les séparations, par les exclusions, par les invectives (« eux contre nous »). Ni par l'universalisme abstrait, le syncrétisme laxiste, la molle unanimité. Je suis à la recherche d'une vraie substance, d'une matière anthropologique, dense, durable, pérenne. La méthode choisie implique de naviguer entre les continents, mais pas de faire escale n'importe où, dans le genre d'une Odyssée de hasard. Je prends plutôt pour modèle Pythagore, dont Eusèbe de Césarée nous dit : « Pythagore s'en fut à Babylone, en Égypte, dans toute la Perse, s'instruisant auprès des mages et des prêtres ; on rapporte qu'il s'entendit aussi avec les Brahmanes. »1 L'idée de base est la suivante : personne n'a le monopole du divin, ni même de son unité profonde, originaire, sous l'apparence baroque des multiplicités. Par exemple, dans les Védas, Agni est certes le dieu du feu, mais il symbolise en réalité le Divin sous ses différents aspects, et sous tous ses noms : « Agni, tu es Indra, le dispensateur du bien ; tu es l'adorable Viṣṇu, loué par beaucoup ; tu es Brahmānaspati... tu es toute sagesse. Agni tu es le royal Varuṇa, observateur des vœux sacrés, tu es l'adorable Mitra, le destructeur. » N'est-ce pas là une intuition de la profonde unité du Divin ? Il serait donc vain de prétendre que la religion des Védas est un polythéisme. Ce serait vraiment trop simpliste. Il me paraît plus productif de rapprocher, par l'esprit, la manière dont les anciens Hébreux, par exemple, attachés en priorité à l'intuition de l'Un, savaient aussi rechercher les divers noms qu'il prend, et la manière dont les Védas chantent, crient et invoquent le Divin, dans une Parole qui transcendent ses formes particulières: « Par le Chant et à côté de lui, il (le Feu sacré) produit le Cri (ou la lumière) ; par le Cri, l'Hymne ; au moyen de la triple invocation, la Parole » Ṛg Veda I, 164,24. Agni est le Feu sacré, divin, qui crépite et illumine, mais il est aussi la libation crépitante du Soma, qui s'unit à lui, quand elle est répandue dans le feu. Le Feu et le Soma s'engendrent mutuellement. Il y a des questions qui traversent l'Humanité de part en part. « Où est le souffle, le sang, la respiration de la terre ? Qui est allé le demander à qui le sait ? » Ṛg Veda I, 164,4. Je suis frappé d'une familiarité instinctive, d'une fraternité de ton, d'une sorte de ressemblance non pas formelle mais intime, avec d'autres questions posées mille ans plus tard, sur une autre continent, à un certain Job : « Où étais-tu quand je fondai la terre ? Parle, si ton savoir est éclairé. Qui en fixa les mesures, le saurais-tu ? (…) Raconte, si tu sais tout cela. De quel côté habite la lumière, et les ténèbres où résident-elles ? » (Job, 38,4-19) Voici un autre exemple encore. Dieu crie à Moïse : (...)יְהוָה יְהוָה, אֵל « YHVH, YHVH, El (...) » (Ex. 34,6). Il y a là trois cris de Dieu qui sont aussi trois de ses noms. Que veut dire le premier YHVH ? Que veut dire le second YHVH ? Que veut dire le troisième nom, EL ? Je n'ai pas de réponse et ne prétends pas en avoir. Mais ce qui m'intéresse, c'est de rapprocher ces « cris » d'un verset du Ṛg Veda, afin de les mettre ainsi dans une sorte de compagnonnage méta-religieux, méta-historique, et au fond anthropologique: « Trois Chevelus brillent à tour de rôle : l'un se sème dans le Saṃvatsara ; l'un considère le Tout au moyen des Puissances ; et d'un autre, on voit la traversée, mais non pas la couleur. » Ṛg Veda I, 164,44. Ce verset demande un petit commentaire2. Les trois « Chevelus » squi brillent sont trois formes d'Agni, dont la chevelure est de flamme. Cela nous renvoie incidemment à la figure beaucoup plus tardive d 'Apollon, l'Apollon dit Xantokomès (Ξανθόκομης), « à la chevelure rouge-feu ». Le premier Chevelu se sème lui-même dans le Soma. Il s'y met, à l'état de germe, primordial, non-né. Le second Chevelu considère le Tout, c'est-à-dire l'univers, à l'aide de ce même Soma, qui contient les puissances et les forces. Le troisième Chevelu est une forme obscure d'Agni (« aja », c'est-à-dire « non-né »), dont on voit la traversée, c'est-à-dire le passage du noir au brillant, de la nuit à la lumière. Et voilà ma question : qu'est-ce que ces deux occurrences d'une sorte de trinité intrinsèque du Divin peut nous faire comprendre ? Qu'est-ce que ce Dieu qui crie trois fois son nom, et cet Agni, qui montre successivement ses trois chevelures, veulent nous dire ?



1Préparation évangélique, 4, 15
2Cf. Études védiques et post-védiques. Paul Regnaud, 1898.

mercredi 19 novembre 2014

Dix noms de Dieu


Vingt-sixième jour

Dix noms de Dieu

Dieu a reçu beaucoup de noms, dix, cent ou des myriades, suivant les points de vue, et suivant les religions. Je vais me concentrer ici sur un spectre de noms divins répartis en une décade particulière. La source utilisée est l'Interprétation du candélabre de Moïse de Guillaume Postel (Venise, 1548), elle-même basée sur un commentaire des fameuses sephiroth.

Le premier nom est EHIEH. Autrement dit : « Je suis celui qui suis ». Il est associé à Cheter, la couronne, la supériorité, la multitude et la puissance. Le second est IAH, duquel se compose par exemple HALLELU-IAH. Sa propriété est Hokhmah, la sagesse, la sapience, la distinction, le jugement. Le troisième est JEHOVIH, associé à Binah, intelligence, science, entendement. Le quatrième est EL, associé à Hesed, c'est-à-dire la miséricorde ou la souveraine bonté, et associé aussi à Gedolah, la grandeur. Le cinquième est ELOHIM, qui renvoie vers Pachad, la crainte, la terreur et le jugement. On lui associe aussi Geburah, force, punition, jugement. Le sixième nom est JEHOVAH, dont la propriété est Tiphaeret, ce qui s'entend comme l'honneur et la perfection de la beauté du monde. Le septième nom est JEHOVAH TSABAOTH, associé à Netzah, la victoire parfaite et finale, ce qui signifie l'accomplissement final des œuvres. Le huitième nom est ELOHIM TSABAOTH, dont la propriété est Hod, louange et direction. Le neuvième nom est EL SHADDAÏ, à qui répond la propriété de Iesod qui signifie le fondement et la base de toutes les perfections du monde. Le dixième nom est ADONAÏ, qui s'accompagne de Hatarah et de Malcut qui veut dire couronne inférieure. Le commencement et la fin sont donc sous le signe de la couronne, ce qui convient bien à un règne.

Les trois premiers noms se rapportent à Dieu dans le monde supérieur. Les trois suivants à Dieu dans le monde intermédiaire. Les trois suivants à Dieu dans le monde inférieur. Le dernier nom est un nom commun qui se rapporte à Dieu, dans tous ses états.

Revue rapide de possibles commentaires.

EHIEH, « Je suis celui qui suis » (Ex, ch.3). C'est l'essence même de Dieu, l'essence de Celui qui fut, qui est et qui sera. C'est la souveraine puissance.

IAH, soit יה. Ce nom est fait d'un Yod et d'un Hé. On note qu'il est fait de la lettre qui commence et de la lettre qui finit le « très haut et inexplicable nom » יהוה, le Tétragramme. On l'associe à la Sagesse.

JEHOVIH est le nom de Dieu, en tant qu'il se rapporte à l'Intelligence. C'est l'une des manières de distribuer les voyelles sur le Tétragramme imprononçable.

EL est le nom de la puissance, de la bonté et de la miséricorde. Comme nom au singulier, il est en quelque sorte le nom dual d'ELOHIM, qui est au pluriel.

ELOHIM est, là aussi de façon duale, le nom de la terreur, de la peur, et de la force résistante.

JEHOVAH, qui présente une seconde lecture du Tétragramme, est la vertu du monde tout entier.

JEHOVAH TSABAOTH est le Seigneur des armées, des multitudes et de la victoire finale.

ELOHIM TSABAOTH est un autre nom du même.

EL SHADDAÏ s'interprète comme le « nourrissement », comme les « mamelles du monde ». Mais c'est aussi le « fondement », la « base » du monde, et certains ajoutent qu'il est « au droit du lieu séminal dedans le grand homme divin ».

ADONAÏ est le nom commun de Dieu. Il récapitule donc toutes ses propriétés.


A ce point de l'analyse, je vais prendre un risque. Je propose de tenter la mise en relation de certains de ces noms avec les célèbres shakra védiques et tantriques. Là encore, il s'agit d'opérer des comparaisons à des fins heuristiques.

Après tout, il s'agit d'une sorte de mise en correspondance du "candélabre" mosaïque, et du "serpent" kundalinique... Commençons par les trois shakra inférieurs que je propose logiquement d'associer aux noms divins qui prévalent dans le monde inférieur.

Il me semble qu'EL SHADDAÏ, qui est au « fondement » du monde, peut être associé au premier shakra, le Muladhara (« support du fondement »), lui-même associé dans la culture des Védas à l'anus, à la terre, à l'odorat et à l'éveil incitateur. En tant qu'il est à l'endroit du « lieu séminal », ce nom peut aussi être associé au second shakra, le Svadhisthana (« siège du soi »), qui renvoie aux parties génitales, à l'eau, au goût et à la jouissance.

Je propose d'associer les noms d'ELOHIM TSABAOTH et de JEHOVAH TSABAOTH au troisième shakra, le Manipura (« Abondant en joyaux »), qui renvoie au plexus solaire, à la vue, au feu et à la force vitale, ce qui me paraît bien s'appliquer au qualificatif de Seigneur ou de Dieu des « armées ».

Le nom JEHOVAH en tant qu'il se rapporte à la vertu du monde, peut être associé au quatrième shakra, Anahata (« Ineffable »), qui est lié au cœur, à l'air, au toucher et au son subtil.

Les noms d'ELOHIM et de EL, en tant qu'ils ont un rapport avec la puissance, la bonté et la miséricorde peuvent être associés au cinquième shakra, Visuddha (« Très pur »), qui est lié au larynx, à l'ouïe, à l'éther et au Verbe sacré.

Le nom de JEHOVIH, en tant qu'il se rapporte à l'Intelligence, peut être associé au sixième shakra, l'ajna (« ordre »), qui se rapporte au front, au mental, à l'esprit et à la vérité.

Le nom de IAH, qui se rapporte à la Sagesse, peut être associé au septième shakra, Sahasrara (« Cercle aux mille rayons »), qui est associé à l’occiput, à la « vision » et au yoga, à l'union ultime.

On laissera le nom EHIEH à part, non touché par ces jeux métaphoriques, et cela pour des raisons évidentes.

Quant au nom ADONAÏ, il est commun, général, avons-nous vu. Aussi il ne convient pas de l'impliquer dans ces sortes de comparaisons.

L'électrodynamique quantique, la Kabbale et le Logos.

Vingt-cinquième jour

Face aux plus grands mystères, il y a la possibilité de l'allégorie, ou de l'anagogie, pour faire avancer la spéculation. C'est naturellement une procédure risquée. Mais elle est créative, heuristique. Et parfois, du choc de silex choisis, suffisamment grandioses, peut-on espérer en retour quelques étincelles de compréhension renouvelée.

A titre d'exemple exploratoire, je me propose d'employer des images tirées de l'électrodynamique quantique (QED) afin de les comparer à certaines interprétations de la lumière divine, telle que décrite par la Kabbale.

On peut observer, lors des trajectoires de particules « réelles », l'apparition de particules « virtuelles », ou « intermédiaires », qui ont une vie éphémère, le temps de parcourir des boucles fermées, pendant des intervalles d'espace-temps extrêmement courts. Lorsqu'on calcule le diagramme de Feynman de ces boucles, on obtient parfois des résultats « divergents », c'est-à-dire infinis, soit que l'énergie des particules intermédiaires soit très grande, soit que ces particules aient de trop courtes longueurs d'onde et de trop hautes fréquences, soit que les diverses émissions et absorption des particules participant à la boucle se fassent dans un espace-temps trop court pour être intégrable.

Notons que cette « divergence » des calculs doit surtout être imputée, en réalité, à une faiblesse structurelle du cadre théorique utilisé (selon des voix aussi autorisées que celles de Dirac ou de Feynman).

On observe plusieurs sortes de boucles. Par exemple, un photon peut créer un ensemble de particules virtuelles qui s'annihilent ensuite et forment un nouveau photon. C'est ce qu'on appelle la polarisation du vide. Ou encore, un électron émet des particules virtuelles puis les réabsorbe. C'est la self-interaction de l'électron. Enfin, un électron émet plusieurs photons, dont l'un d'eux interagit avec un autre électron, puis le premier électron réabsorbe les premiers photons émis. C'est ce qu'on appelle la renormalisation de vertex.

Je me propose, à des fins heuristiques, de considérer ces trois types de boucles comme des allégories de l'interaction de la lumière (divine) avec elle-même.

Dans l'ouvrage que je citais au 24ème jour, Joannis Davidis Zunneri définit le mot הכאה comme signifiant « percussion », « collision ». Il s'emploie par les kabbalistes dans le contexte de la génération des lumières émanées de Dieu. Il y a trois sortes de lumières, explique Zunneri. Une première lumière, directe (Lux directa), appelée Akudim. C'est la lumière première, celle de l'origine. Il y a une lumière-vestige (Lux vestigii), appelée Rahamim, c'est-à-dire lumière de compassion (miseratio). Et il y a la lumière appelée Achurajim, qui est une lumière de dureté, de sévérité (rigor). Zunneri indique que lorsque la lumière de compassion et la lumière de sévérité se rencontrent, alors elles entrent en « collision ».

Le moment est venu d'appliquer les analogies de la « polarisation du vide », de la « self-interaction » et de la « renormalisation de vertex » à la « collision » de la lumière divine avec elle-même.

Imaginons un instant la lumière originaire, se déplaçant de toute éternité. Se déplaçant où ? En elle-même, sans doute. Comment ? On peut imaginer une infinité de motions possibles. La lumière s'engendre elle-même, et ne cesse d'interagir avec elle-même, fusionnant ce qu'elle est avec ce qu'elle a été et avec ce qu'elle sera, ou bien se projetant vers une sorte d'en-avant de sa propre pensée. Appelons cela « la self-interaction du divin ».

Ce faisant, elle laisse continûment derrière elle des « vestiges » de sa propre éternité. Cette lumière reste en arrière par « compassion » ou par « amour » pour ce qu'elle fut, et qui n'a pas cessé d'être. Et, continûment, elle se projette aussi vers ce qu'elle imagine être son éternité future, et qui pour advenir, doit ouvrir une brèche dans le néant. Cette brèche exige pour être « ouverte » une sorte de dureté, de tranchant, car il s'agit bien de briser la compacité rebelle du néant, pour le faire advenir à l'être. Appelons cela « la polarisation du vide divin ».

Enfin, d'une telle lumière, si riche, si abondante, des gerbes d'étincelles jaillissent sans cesse, et soit reviennent immédiatement au sein de la lumière, soit « interagissent » en dehors de cette lumière, pour s'incorporer en une seconde lumière. Appelons cela la « renormalisation du divin », ou encore la création du Logos.

mardi 18 novembre 2014

Les testicules de Job

Vingt-quatrième jour

M'efforçant d'être un étudiant assidu, et désirant acquérir un peu de vocabulaire, je me suis plongé dans la Kabbale Denudata. Liber Sohar restitutus, dont l'auteur est Joannis Davidis Zunneri, qui l'a publié à Francfort en 1684. Ce livre fort savant fournit entre autre un glossaire de termes techniques permettant de mieux se repérer dans les arcanes de la Kabbale.

Un mot a retenu mon attention : כליות (khiliot) que Zunneri traduit (en latin) par renes (testiculis). Le mot renes, les « reins » avaient en effet comme autre sens « testicules », suivant les contextes. Zunneri cite d'ailleurs en appui de sa définition Job 38,36 : « Quis posuis in renibus (testiculis) sapientiam » (« Qui a mis la sagesse dans les reins (testicules)? »). Vérification faite, Zunneri s'est légèrement trompé. Le mot כליות (khiliot) ne figure pas dans ce verset. On y trouve en fait à sa place le mot טּחוֺת (tuhôt) qui a une signification assez proche quoique différente : « Fond de l'être, ce qui est enduit, ce qui est couvert, ce qui est caché, lombes, reins ».

On trouve de nombreuses occurrences de khiliot et de tuhôt dans la Bible, et dans presque tous les cas ces deux mots ont une signification proche.

Par exemple, pour khiliot, on trouve : « Mes khiliot seront transportés d'aise » (Ps. 23,16), « Tu es près de leur bouche et loin de leurs khiliot » (Jer 12,2), « Sondant les khiliot et les cœurs » (Jer 11,20), « Toi qui sondes cœurs et khiliot » (Ps 7,10). Quant à tuhôt on le trouve par exemple dans : « Mais tu aimes la vérité au fond de l'être (tuhôt), dans le secret tu enseignes la sagesse. » (Ps. 51,8).

Cette petite correction effectuée, revenons à Zunneri. Il continue son explication du mot khiliot ainsi : «Sunt Nezah et Hod ». Je me précipite dans le dictionnaire Gésénius-Robinson, et je trouve les sens suivants : Nezah du verbe « jaillir, éclabousser », et Hod « ce qui est obscur ».

Donc les khiliot sont quelque chose d'obscur qui finit par jaillir et par éclabousser. Je sens que l'on progresse.

Zennuri continue ainsi : « Ubi indicatur quod הי i.e Binah et Chochmah influxum derivet in renes. » Soit : « Où il est indiqué que l'Intelligence (Binah) et la Sagesse (Hokhmah) font dériver leur influx dans les reins. »

Dans le billet du 15ème jour, j'avais déjà noté que le Yod י était un symbole du masculin et que le Hé ה un symbole du féminin.

Sans vouloir forcer le trait, il me semble qu'il y a là une allusion à l'union intime de l'Intelligence et de la Sagesse dans les khiliot. Le sens de « testicules » prend alors toute sa saveur, sa sève même.

En conclusion, je voudrais reprendre la question que je posais au 23ème jour. Nous sommes désormais mieux armés pour y répondre. Et la réponse est, peut-être : « Dans quelque khiliot mystique ».

lundi 17 novembre 2014

Un lit à deux places pour Dieu

Vingt-troisième jour

Alexandre Grothendieck, l'un des plus grands, et peut-être le plus profond mathématicien du 20ème siècle, est mort la semaine dernière. Comme Albert Einstein dans le domaine de la physique, Alexandre Grothendieck a bouleversé la notion la plus fondamentale de toutes, celle d'espace, dans son acception mathématique. En fait, il a inventé une « géométrie nouvelle » aux implications incalculables, si j'ose dire. Voici ce qu'il en dit : « On peut considérer que la géométrie nouvelle est avant toute autre chose, une synthèse entre ces deux mondes, jusque là mitoyens et étroitement solidaires, mais pourtant séparés : le monde « arithmétique », dans lequel vivent les (soi-disants) « espaces » sans principe de continuité, et le monde de la grandeur continue, où vivent les « espaces » au sens propre du terme, accessibles aux moyens de l’analyste et (pour cette raison même) acceptés par lui comme dignes de gîter dans la cité mathématique. Dans la vision nouvelle, ces deux mondes jadis séparés, n’en forment plus qu’un seul. » Récoltes et Semailles, §2.10. La géométrie nouvelle — ou les épousailles du nombre et de la grandeur

Pour faire se rencontrer le discontinu et le continu, le nombre et la grandeur, et les faire s'unir intimement, il a fallu que Grothendieck organise en quelque sorte leurs « épousailles ». Il ne s'agissait pas seulement de les marier sur le papier, mais bien d'organiser la consommation du mariage en bonne et due forme. « Pour les « épousailles » attendues, « du nombre et de la grandeur », c’était comme un lit décidément étriqué, où l’un seulement des futurs conjoints (à savoir, l’épousée) pouvait à la rigueur trouver à se nicher tant bien que mal, mais jamais des deux à la fois ! Le « principe nouveau » qui restait à trouver, pour consommer les épousailles promises par des fées propices, ce n’était autre aussi que ce « lit » spacieux qui manquait aux futurs époux, sans que personne jusque là s’en soit seulement aperçu. Ce « lit à deux places » est apparu (comme par un coup de baguette magique. . . ) avec l’idée du topos. Cette idée englobe, dans une intuition topologique commune, aussi bien les traditionnels espaces (topologiques), incarnant le monde de la grandeur continue, que les (soi-disant) « espaces » (ou « variétés ») des géomètres algébristes abstraits impénitents, ainsi que d’innombrables autres types de structures, qui jusque là avaient semblé rivées irrémédiablement au « monde arithmétique » des agrégats « discontinus » ou « discrets ». Récoltes et Semailles, §2.13 Les topos — ou le lit à deux places


Une avancée conceptuelle absolument révolutionnaire, réalisée par le plus grand penseur de l'espace que le 20ème siècle ait produit, peut donc se réduire à une métaphore matrimoniale, et avec tout ce qui s'ensuit.

La banalité même de la métaphore ne doit pas faire oublier l'audace de son application, dans le contexte des mathématiques les plus sophistiquées de notre époque.

Je vais m'autoriser de cette audace pour aller moi-même un peu plus loin dans ma propre recherche. Je remarque d'emblée que cette métaphore des « épousailles » a été abondamment utilisée dans le contexte de diverses réflexions philosophiques et religieuses. Elle s'est notamment appliquée à Dieu lui-même. Par exemple, il y a 2000 ans, dans ce creuset incroyablement riche de cultures, de religions, de philosophies, qu'était alors Alexandrie, le philosophe juif Philon présenta le « mystère » (τελετή) de la « génération divine » dans un célèbre passage de son De Cherubim. Le mystère inclut la cause de la génération, qui est Dieu, mais aussi la Sagesse (Sophia), et le produit de cette génération. Pour Philon, la Sagesse est « l'épouse de Dieu ». La Sagesse, est « épouse », mais elle est aussi « vierge ». Elle est la virginité elle-même. Philon s'appuie à cet égard sur le prophète Isaïe, pour qui Dieu s'unit à la virginité en soi. Dans un autre texte, Philon précise : « Dieu et la sagesse sont le père et la mère du monde ». De Ebrietate, 30


Dans la tradition chrétienne, on trouve des métaphores semblables, qui ont dues être influencées par les idées juives, mais transposées, par exemple dans l'union du Christ et de l’Église. Les grands textes de Pères de l’Église abondent de références à ce sujet, mais je choisis de ne citer ici qu'un extrait d'un texte d'un cabaliste chrétien du 16ème siècle, Guillaume Postel, parce que toute son œuvre fait objectivement la jonction entre la tradition juive de la Kabbale et la tradition chrétienne :

« Car comme il y a amour du masle à la femelle, par laquelle elle est liée, aussi y a-t-il amour et lien de la femelle au masle par lequel il est lyé. Cecy est le mistère du très merveilleux secret de l'authorité de l'Eglise sur Dieu et sur le Ciel, comme de Dieu et du Ciel sur icelle par lequel Jésus l'a voulu dire : Ce que vous lierez sur la terre sera lyé au Ciel. »

Guillaume Postel (1510-1581). Interprétation du Candélabre de Moïse (Venise 1548).


Pour conclure en forme de question réellement ouverte ce billet qui embrasse de très vastes horizons, je propose de réfléchir au problème suivant. De même que Grothendieck a dû inventer un nouveau topos pour permettre au nombre et à la grandeur d'accomplir leurs épousailles, de même, quel topos, ou quel « lit à deux places », peut-on concevoir, imaginer, rêver, pour permettre à l'union de Dieu et de la Sagesse de s'accomplir?

vendredi 14 novembre 2014

Le mystère du voile, le voile du mystère et le voile à l'école

Une question d'actualité, mais aussi fort ancienne. Faut-il mettre le voile ? D'un côté, il y a de fortes raisons de mettre un voile, le moment venu, et dans certaines circonstances. On lit par exemple: « Alors Moïse se voilà la face, car il craignait de fixer son regard sur Dieu. » (Ex. 3,6)

On lit encore : « Quand Moïse eut fini de leur parler, il mit un voile sur son visage. » (Ex. 34,33). Dans ces deux cas les motifs sont fort différents.

D'un autre côté, il y a des occasions où, clairement, il faut enlever le voile. Par exemple : « Lorsque Moïse entrait devant Yahvé pour parler avec lui, il ôtait le voile jusqu'à sa sortie. » (Ex. 34, 34)

Comment expliquer que Moïse mis en présence de Dieu, parfois se voile, et parfois se dévoile? Qu'est-ce que cela dit ? Qu'est-ce que cela montre ?

Il me semble que cela est dû à une différence essentielle, fondamentale, et même métaphysique, entre le regard et la parole. Pour faire court : le regard tue, la parole fait vivre. Le regard est de chair, la parole est d'esprit.

A propos du regard, on peut dire qu'il y a un danger réellement mortel à voir la face de Dieu. « L'homme ne peut me voir et vivre. » (Ex. 33,20) Pour pallier ce risque, Moïse peut voir le « dos » de Dieu, ou bien être en sa présence lorsque Dieu est dans la « nuée ».

A propos de la parole, on peut dire qu'elle est l'instrument même de la prophétie. La parole est même bien plus que cela. Il y a plusieurs sortes de parole. Comme sagesse, comme Verbe et Logos, elle est à la droite de Dieu. Elle peut révéler l'essence, elle peut nommer le nom, elle peut énoncer la Loi.

Comme dans le g Veda (qui est le Véda du « cri », g), la parole peut aussi être « cri ». On lit ainsi : « Yahvé passa devant lui et il cria : « Yahvé, Yahvé, Dieu de tendresse et de pitié. » (Ex. 34,6).

Pourquoi Dieu crie-t-il son nom de Yahvé à Moïse ?

Pourquoi crie-t-il son nom deux fois, sous la forme du tétragramme (YHVH), et le crie-t-il une troisième fois sous la forme du nom commun de dieu (EL) suivi des deux attributs « miséricordieux » et « clément »?

L'important, ici, est de comprendre tout ce qui se passe dans l'espace de la parole, du cri, et du sens. Mais cela ne suffit pas. Il faut encore que ces paroles puissent être vues, pour le bénéfice de tous ceux qui n'ont pas pu les entendre par eux-mêmes. Il faut encore que ces paroles soient écrites, donc, pour être lues et partagées. C'est pourquoi Yahvé dit à Moïse : « Mets par écrit ces paroles ». (Ex. 34,27)

Retour final de la parole parlée et de la parole entendue à la parole qui se lit et qui se voit.

Mais dans cette circonstance, si l'on met le voile, alors non seulement on ne voit pas, mais on entend mal, et l'on parle également de façon inaudible. Or Moïse n'avait pas la parole facile. (Ex. 6,30)

Il paraît donc clair que le voile ne s'imposait pas alors à Moïse, et qu'il était même fortement déconseillé. Comment bien entendre les paroles divines et comment bien les écrire si l'on est voilé ? D'autant que l’environnement de l'entrevue était fort bruyant. « Moïse parlait et Dieu lui répondait dans le tonnerre. » (Ex.19,19)

En conclusion de ce billet sur le voile et le mystère, je dirai ceci. Le voile a été mis par Moïse soit lorsqu'il a eu peur de mourir devant la Face, soit lorsqu'il a voulu cacher aux Israélites son visage qui « rayonnait ». Le voile alors s'interprète comme une défense contre la peur ou contre la jalousie, pourrait-on dire.

Mais quand il s'agit de parler, quand il s'agit d'entendre, quand il s'agit d'écrire, alors il faut enlever le voile.

Conclusion additionnelle, pour faire un peu dans l'actu : il ne faut pas mettre de voile à l'école.

mercredi 12 novembre 2014

L'Apocalypse, saison 1, épisode 2

Vingtième jour


Il y a le mystère de l'ange de l'Abîme, et qui a le nom hébreu d'Abaddôn, le « destructeur » (Ap. 9, 11).

Il y a le mystère des quatre anges enchaînés sur l'Euphrate (Ap. 9,14-15).

Il y a le mystère des deux cent millions de chevaux à tête de lion, qui crachent feu, fumée et soufre, et dont les queues ont des têtes de serpent (Ap. 9, 17-19).

Il y a le mystère de l'Ange puissant, au visage comme le soleil et aux jambes comme des colonnes de feu, qui tient un petit livre ouvert (Ap. 10,1-2).

Il y a le secret des paroles des sept tonnerres, que Jean ne doit pas écrire (Ap. 10,4).

Il y a l'annonce du jour où sera consommé le mystère de Dieu (Ap. 10,7).

Il y a le mystère du petit livre avalé, qui a la douceur du miel mais qui remplit les entrailles d'amertume (Ap. 10,10).

Il y a le mystère de la baguette de roseau qui sert à mesurer le temple de Dieu ainsi que ses adorateurs (Ap. 11,1).

Il y a le signe de la Femme, qui a la lune sous ses pieds, douze étoiles autour de la tête, qui est enceinte et qui crie en accouchant (Ap. 12,1-2).

Il y a le signe du dragon énorme et rouge feu, à sept têtes et dix cornes, dont la queue balaie les étoiles, et qui veut dévorer l'enfant de la Femme (Ap. 12,3).

Il y a le mystère du séjour de la Femme au désert, pendant « un temps et des temps et la moitié d'un temps » (Ap. 12, 14).

Il y a le mystère de la Bête, qui blasphème contre Dieu, vainc les saints, et a pouvoir sur tous les habitants de la terre dont le nom n'est pas écrit, dès l'origine, dans le livre de vie (Ap. 13,8).

Il y a les prodiges de la deuxième Bête, venue pour animer et faire parler l'image de la première Bête, et qui met à mort tous ceux qui n'adorent pas cette image. Elle marque tous les hommes au front du chiffre 666 (Ap. 13,18).

Il y a l'apparition de cent quarante quatre mille personnes portant sur le front le nom de l'Agneau et celui du Père, et seules capables d'apprendre le « cantique nouveau » (Ap. 14,1-3)

Il y a l'apparition d'un Fils d'homme et d'un Ange, chacun tenant avec une faucille aiguisée, qui font couler le sang sur la terre, jusqu'au niveau du mors des chevaux (Ap. 14,20).

Il y a le signe des sept Anges portant sept fléaux, auxquels l'un des quatre Vivants remet sept coupes d'or remplies de la colère du Dieu (Ap. 15, 7).


L'Apocalypse, saison 1, épisode 3

Vingt et unième jour


Il y a le mystère du rassemblement des rois du monde entier au lieu-dit Harmagedôn (Ap. 16,16).

Il y a le mystère de la fuite des îles, de la disparition des montagnes et de la chute de grêlons de quatre-vingt livres (Ap. 16,20-21).

Il y a le mystère du nom inscrit sur le front de la femme, assise sur une bête écarlate : « Babylone la Grande, la mère des prostituées et des abominations de la terre. » (Ap. 17,5).

Il y a le mystère de la femme, de la Bête qui la porte, et des sept collines sur laquelle elle est assise.(Ap. 17,7-9)

Il y a le mystère de la Bête qui est le huitième roi et l'un des sept cependant. (Ap. 17,11).

Il y a le mystère de la ruine de Babylone en une heure seulement (Ap. 18, 17).

Il y a le mystère de l'esprit de prophétie (Ap. 19,10).

Il y a le mystère du cavalier, dont le nom est « Fidèle » et « Vrai », et dont un nom est inscrit sur lui, mais qu'il est seul à connaître, et dont le nom est le Verbe de Dieu, et qui a aussi deux noms inscrits sur son manteau et sur sa cuisse : « Roi des rois et Seigneur des seigneurs » (Ap. 19, 11-16)

Il y a le mystère de Satan jeté dans l'Abîme pour mille ans, puis relâché pour un peu de temps. (Ap. 20,3).

Il y a le mystère de la première résurrection qui dure mille années (Ap. 20, 6).

Il y a le mystère du jugement des nations, pendant lequel « on ouvrit des livres, puis un autre livre, celui de la vie ». (Ap. 20, 12)

Il y a le mystère de la « seconde mort », lorsque la Mort et l'Hadès furent jetés dans l'étang de feu. (Ap. 20, 14)

Il y a la vision d'un ciel nouveau, d'une terre nouvelle, et d'une Jérusalem nouvelle, « car l'ancien monde s'en est allé » (Ap. 21, 1-4)

Il y a le mystère de la nouvelle Jérusalem qui forme un cube d'or pur, transparent comme du cristal, qui a douze mille stades de côté (soit un cube d'environ quatre mille kilomètres d'arête). (Ap. 21, 16)

Il y a le mystère des arbres de Vie, qui fructifient une fois par mois, et dont les feuilles peuvent guérir les païens (Ap. 22, 2)

Il y a cette injonction : « Ne tiens pas secrètes les paroles prophétiques de ce livre, car le Temps est proche. »

Il y a enfin le mystère de « l'homme assoiffé, l'homme de désir » qui reçoit l'eau de la vie « gratuitement » (Ap. 22,17).

L'Apocalypse, saison 1, épisode 1

Dix-neuvième jour


L'Apocalypse de Jean regorge d'énigmes. Une aubaine pour le poète et une mine pour le chercheur. Comme ils abondent, je vais les découper en trois épisodes.

Il y a le mystère des sept étoiles dans la main droite du Vivant et celui des sept candélabres d'or au milieu desquels il marche (Ap. 1,20). Il y a le mystère de l'arbre de vie (Ap. 2,7), celui de la seconde mort (Ap. 2,11), celui de la manne cachée et celui du caillou blanc portant un nom nouveau (Ap. 2,17), le mystère de l'Étoile du matin (Ap. 2,28), et celui de la venue du voleur (Ap. 3,3).

Il y a le triple mystère du nom de Dieu, du nom de la Cité (le nom de la nouvelle Jérusalem) et celui du « nom nouveau » du Messie (Ap. 3,12). Il y a celui de l'attente du coup sur la porte (Ap. 3,20).

Il y a la vision du trône dans le ciel, et de « quelqu'un » qui y siège (Ap. 4,2). Au milieu de ce trôle et autour de lui, il y a le mystère des quatre Vivants, dont l'un est comme un lion, un autre comme un jeune taureau, un autre ayant comme un visage d'homme et un qui est comme un aigle en plein vol (Ap. 4,6-7). Il y a le mystère de leurs yeux dont ils sont « constellés par-devant et par-derrière » (Ap. 4,6) mais aussi « tout autour et en dedans » (Ap. 4,8).

Il y a le mystère du livre roulé, scellé de sept sceaux (Ap. 5,1), que seul le Lion de la tribu de Juda pourra ouvrir. Il y a le mystère de l'Agneau égorgé, portant sept cornes et sept yeux (Ap. 5,6). Il y a le mystère des hommes de toute race, langue, peuple et nation, qui sont transformés en Royauté de Prêtres régnant sur le terre (Ap. 5,10).

Il y a les mystères du cheval blanc et de l'arc, du cheval rouge feu et de l'épée, du cheval noir et de la balance, du cheval vert et de l'Hadès (Ap. 6,1-7).

Il y a le mystère de ceux qui furent égorgés et qui doivent patienter encore un peu, en attendant ceux qui doivent être mis à mort comme eux (Ap. 6,11).

Il y a le mystère du soleil noir, de la lune de sang et des étoiles comme des figues avortées (Ap. 6,12-13), et celui du ciel qui disparaît comme un livre que l'on roule (Ap. 6,14), au grand Jour de la colère.

Il y a le mystère de la foule immense de gens vêtus d'une robe « blanchie dans le sang de l'Agneau » (Ap. 7,9-14).

Il y a le mystère du septième sceau, et celui du silence d'une demi-heure dans le ciel (Ap. 8,1).

Il y a le mystère de la pelle d'or emplie de feu (Ap. 8,5). Il y a le mystère des arbres et des herbes consumés, de la mer changée en sang, des fleuves changés en absinthe, du jour et de la nuit qui perdent leur clarté (Ap. 8,6-12).

Il y a le mystère du puits de l'Abîme dont monte une fumée (Ap. 9,2-3).

Il y a le mystère de ces sauterelles qui ont des queues de scorpions, qui ont des couronnes d'or, des faces humaines, des chevelures de femme et des dents de lion (Ap. 9,7-8).

mardi 11 novembre 2014

Du secret total et de l'éclair

Dix-huitième jour

L'un des meilleurs spécialistes français de la Kabbale s'appelle Secret, François Secret. J'ai toujours pensé que les noms propres portaient leur sens comme des destins ramassés. Je m'appelle bien Quéau, de keo, « grotte sous-marine » en breton, ou encore de cueva, « grotte » en espagnol. Secret a écrit notamment Le Zohar chez les Kabbalistes chrétiens de la Renaissance (1958), livre dans lequel apparaissent des noms aussi romantiques que Bartholomeus Valverdius, Knorr de Rosenroth, Blaise de Vigenère, Alfonso de Zamora, Guy Le Fèvre de la Boderie, mais aussi naturellement Gilles de Viterbe, l'incontournable Guillaume Postel, et bien sûr Johannis Reuchlin et Pic de la Mirandole. Ces noms sont comme des étoiles filantes sur le ciel profond des mystères. On aimerait pouvoir décrire en détail leurs trajectoires intellectuelles, empreintes d'espoir. Faute de temps, je me contente d'évoquer brièvement leurs noms, éternellement gravés dans l'encre des longs soirs.

Pourquoi suis-je intéressé par le Mystère ? D'abord, cette question remonte à l'aube des humains, et durera jusqu'à leur disparition – ou leur épiphanie. Ensuite, je tombe souvent sur des textes qui me font rire, non d'un rire moqueur, mais d'un rire empathique, complice. Par exemple, voici les deux premiers versets du chapitre 1 du Livre du Mystère, dont le titre hébreu est Siphra di Tsenniutha : « Le Livre du Mystère est le Livre qui décrit l'équilibre de la balance. Car avant qu'il y ait équilibre, la Face ne regardait pas la Face. » D'emblée, on voit qu'on s'attaque à forte partie. Quoi de plus élevé que la Face? Quoi de plus profond que son regard? Le verset 9 renchérit : « La tête qui n'est pas connue (…) est l'occulte dans l'occulte ». Et le verset 12 précise: « Ses cheveux sont comme de la laine pure flottant dans l'équilibre balancé ». Le chapitre 2 du Livre du Mystère évoque pour sa part la « barbe de vérité ». De quoi s'agit-il ? La « tête qui n'est pas connue » est bien entendu celle du Père céleste, et tous ces versets sont donc une allusion directe à son système pileux, aux poils et aux cheveux de Dieu, donc. Que peut-on en dire, vraiment ? La « barbe de vérité », selon un commentaire, est « l'ornement de tout ». De "tout" quoi? A partir des oreilles, où elle commence, « elle forme autour du visage un vêtement ». Qui pourrait voir le visage nu de Dieu? Sa barbe, c'est la vérité, qui seule, en vérité, peut habiller le corps incorporel de la divinité.

Un jour j'écrirai une philosophie et une esthétique générale du poil et du cheveu, tant il y a à dire à ce sujet. Pour le moment, je voudrai rebondir sur ce passage de l'Apocalypse : « Sa tête, avec ses cheveux blancs, est comme de la laine blanche, comme de la neige, ses yeux comme une flamme ardente. » (Ap. 1,14).

Ce langage matérialiste, commun à l'Apocalypse chrétienne et à la Kabbale juive (barbe, cheveux, laine, flamme), est-il adapté pour traiter des grands mystères ?Poser la question c'est y répondre.

La Kabbale projette subrepticement l'idée que toute sa symbolique pourrait bien être aussi la chose même. C'est l'un des paradoxes les plus constants de cette science inconstante. Son alchimie verbale consiste à transmuter les mots, à les métamorphoser en une pellicule diaphane, à l'aura buissonneuse et brûlante, à les pulvériser finement dans toutes les directions, à les innerver de reflets opaques, mais opalescents.

Ajoutons ceci. La Loi est censée être transparente, puisqu'elle est faite pour être comprise et accomplie. Mais elle est aussi pleine d'ombres. Comment expliquer ce paradoxe ? La Kabbale s'en charge à sa manière, verbeuse et allusive.

La Loi se comprend assez bien en chacune de ses parties, mais c'est sa totalité qui, pour la plupart, reste incompréhensible, inscrutable. Son obscurité profonde est l'image dissoute de cette totalité insoumise. La totalité n'est jamais transmissible à des esprits partiels, partiaux ; en conséquence, ce qui est transmis paraît occulte (à ces derniers).

Cette leçon est ancienne, et je ne cesse de la retrouver partout où je pose mon regard. Par exemple chez Dante :

« Ô vous qui avez l'entendement sain,

voyez la doctrine qui se cache,

sous le voile des vers étranges. »

Enfer, IX, 61-63

Ce chant IX se rapporte au 6ème cercle de l'Enfer, où sont précisément assignés les hérésiarques et les disciples de toutes sectes.

Ceux qui s'efforcent de voir la totalité peuvent penser à cet homme, dans la nuit, surpris par l'éclair éblouissant de l'orage, qui révèle soudain tous les détails obscurs, et l'ampleur du monde, et qui tout aussitôt prive l’œil aveuglé de sa force.

« Ainsi la lumière vive m'enveloppa,

me laissant entouré d'un tel voile de son éclat,

que plus rien ne m'apparaissait. »

Paradis, XXX


lundi 10 novembre 2014

Le Steve Jobs du divin et le Moïse du web

Des sociétés hier bloquées se fissurent sous nos yeux. Des questions que l’on croyait réglées, closes par consensus ou conformisme, se rouvrent inopinément. La question de la religion dans l’espace public. Ignorée ici ou là, agite ailleurs, aujourd’hui, des régions entières. Cette résurgence du fait religieux dans l’espace politique effraie certains. D’autres s’en réjouissent.

L’esprit laïc « à la française », défendu par une certaine vision de la démocratie est, notons-le, une invention relativement récente. En France cela a pris des siècles avant qu’une loi proclame la séparation des Églises et de l’État, en décembre 1905, mais non sans avoir frôlé la guerre civile, tant gauche et droite étaient divisés.

D’où vient cette loi ? En 1903, le gouvernement d’Émile Combes expulsait encore les Chartreux de leurs couvents. Les religieux étaient tirés manu militari de leurs retraites et contraints d’émigrer en Espagne, au Royaume-Uni ou en Belgique. Clemenceau recommandait l’interdiction pure et simple des congrégations religieuses. Le Pape Pie X avait lancé une campagne anti-française auprès des chancelleries européennes. En 1904, le gouvernement français rompit ses relations diplomatiques avec le Vatican.

Le gouvernement de Combes tomba peu après, avec « l’affaire des fiches » : le ministre de la guerre avait utilisé des réseaux de francs-maçons pour espionner les officiers et ficher leurs opinions religieuses. C’est le nouveau gouvernement de Maurice Rouvier qui nomma la commission Buisson-Briand pour préparer et faire adopter la loi de séparation. Son rapporteur, Aristide Briand, joua un rôle essentiel pour concilier les profondes divisions de la société française à ce sujet.

Un siècle plus tard, la question ressurgit, et fait éclater les passions, avec un angle insoupçonné. La question des signes religieux distinctifs, l’occupation de la voie publique par des fidèles en prière, lesquels manquent par ailleurs de lieux adaptés, ont provoqué des postures politiques diverses.

Mais ce qui me paraît le plus intéressant, c’est que ces épiphénomènes révèlent une profonde évolution de la société contemporaine autour de l’idée du divin, et sur la manière dont les représentations sociétales du sentiment religieux sont en train d’évoluer.

Que des révolutions qui semblaient inspirées par des mots d’ordre modernistes voient la victoire de partis islamistes est un aspect supplémentaire de cette problématique.

La portée mondiale de ces questions ne peut nous échapper, même si elles prennent ailleurs d’autres formes. Je pense ici à la question tibétaine en Chine. Ou au rôle de « Dieu » dans la politique américaine.

Il est révélateur que le puritanisme (au sens théologico-politique) de la société états-unienne se voit lentement mais sûrement modifié par une nouvelle attitude mentale, affectée par une sorte de modernité sceptique. C’est un signe précurseur.

Je lisais il y a quelque temps dans le New York Times ceci : « Nous sommes plus polarisés religieusement que jamais. Dans mon monde sécularisé, urbain et policé, on parle rarement de Dieu, si ce n’est en se moquant, et par dérision. Dieu ? C’est pour les « suckers », et les Républicains. »

Et Eric Weiner, auteur d’un livre intitulé “Man Seeks God: My Flirtations with the Divine”, de continuer ainsi: “Nous avons besoin d’un Steve Jobs de la religion. Quelqu’un qui puisse inventer, non une nouvelle religion, mais plutôt une nouvelle manière d’être religieux. Comme les créations de M. Jobs, cette nouvelle attitude serait directe, désencombrée et absolument intuitive. Plus important, elle serait fortement interactive. J’imagine un espace religieux qui célébrerait le doute, encouragerait l’expérimentation et permettrait de prononcer le mot Dieu sans honte. Un « operating system » religieux pour les agnostiques parmi nous. Et pour nous tous. »

On avait vu les veillées de prière des fans d’Apple prendre une forme particulièrement fervente à la mort de Steve Jobs. Le voici proclamé maintenant grand innovateur en matière de relation avec le divin. Effleurons de nos doigts la surface réactive des textes, et le sacré s’y découvrira sous une forme « interactive », « intuitive », « expérimentale ».

Nous sommes condamnés par nos métaphores. Elles nous enferment dans leurs logiques immanentes. Les objets qui nous entourent et qui ne sont plus seulement des objets, mais des « operating systems », nous tiennent lieu d’idéologies, à nous qui n’avons plus guère de « grands récits » à quoi nous raccrocher.

Nul doute que cette révolution-là, métaphorique et métonymique, qui s’opère et s’accélère depuis la chute du Mur de Berlin, et la « fin de l’histoire », a aussi favorisé les révolutions du « printemps arabe ». Mais c’est là un effet indirect. Le cœur de l’affaire est ailleurs.

L’I-Pad est une sorte d'idole-icône des temps modernes. Mais, à la différence des icônes « non faite de mains d’hommes » (acheiropoïètes), sa durée de vie sera sans doute fort limitée. Peu importe : restera l’idée, quant à elle éternelle, que les plus hautes des questions, les plus profonds des mystères, peuvent s’effleurer négligemment d’un doigt, et se révéler instantanément à nos yeux, avec une fluidité ludique.

L’I-Pad est aussi une nouvelle hostie, qui permet aux « agnostiques » du monde entier de communier unanimement dans le culte ultime. Le culte de la convergence universelle dans la simplicité infinie d’un Dieu immanent.

Ce Dieu remplace provisoirement, dans la conscience assoupie des peuples, mais seulement pour un moment, celui qui jadis avait interdit à Adam de manger des pommes.

Mais clairement, il nous faut déjà penser à autre chose. Il y a plus de vingt ans, alors que je proposais de considérer Internet comme le médiateur d'une "noosphère", je me considérais comme un utopiste réaliste. Aujourd'hui, le web est à la fois plein de traquenards et de trésors, d'espions patentés et de doux rêveurs, de truands notoires et de militants de la bonne cause. Cependant, dans toute cette mer rouge du monde virtuel, ces vagues de brique numérique, il manque un Moïse, qui dise "non" au Pharaon et qui nous promette quelque terre, poche ou lointaine, où coulera le lait du savoir et le miel de l'amour.

L'amour du mystère

Dix-septième jour

Il est extrêmement difficile de s'approcher de ce que, faute d'un meilleur mot, je me résous à appeler le « mystère ». Tout concourt à tromper, berner, induire en erreur, le particulier qui s'aventure imprudemment dans ces terrains glissants, sans guide, sans compas ni cap. Les chausse-trapes se multiplient sous les pas, sous les mots, dans les pages. Mille occasions de se perdre, de dévier du but, se présentent sans cesse. La matière est trop riche, trop vaste, trop flexible, trop subtile. Et ce que l'on cherche est soigneusement recouvert sous de nombreux voiles, protégé par d'épaisses murailles, enfoui au fond de cénotaphes oubliés, volatilisé dans l'azur, perdu dans le doux murmure du zéphyr. Il faut un œil singulièrement aigu, une oreille particulièrement fine, un tact infiniment doux, pour seulement effleurer ce qui ne semble qu'être l'ombre d'un indice.

Je me fais penser à ce personnage que le g Veda évoque: « Sot, sans connaissance, j'interroge avec la pensée quelles sont les traces cachées des dieux. » (Ŗg Veda I,164,1). Je contemple aussi les Séraphins d'Isaïe, dotés de trois paires d'ailes, et qui en utilisent deux pour se voiler la face et les pieds, et la dernière pour voler, et je ne peux me contenter de ce que je vois, puisqu'on me cache ce que je ne saurais voir. Je hante les dictionnaires, tentant de comprendre les sens profonds de mots comme mystère (μυστήριον), symbole (σύμϐολον), énigme (αἲνιγμα), signe (σημεῖον), ombre (σκία), forme (τύπος) ou ressemblance (εἰκών). J'admire Origène qui s'est efforcé de montrer avec le plus de clarté possible comment le mystère se dérobe sans cesse lui-même, mais qui affirmait avec un sentiment d'évidence : « Nous sentons que tout est rempli de mystères » (Origène, Lev. Hom. 3,8) et qui constatait ceci, qui de nos jours même, me semble-t-il, reste profondément vrai : « Tout ce qui arrive, arrive en mystères. » (Origène, Gen. Hom. 9,1).

Je continue de sourire devant l'ironie supérieure qui hante des textes de la Kabbale, comme cet extrait de la section Sar Ha-Torah (« Prince de la Torah ») tiré du Hekhalot Rabbati (« Grands Palais ») : « Vous Israël êtes joyeux, mais mes serviteurs (les anges) ont de la peine. Car c'est un mystère venu des mystères qui quitte mon trésor. Toutes vos écoles prospèrent comme des veaux engraissés (Jérémie 46,21), non par la peine, non par le labeur, mais par le nom de ce sceau et par la mention de la couronne terrifiante. » Je picore, comme une poule, des grains chus dans les livres, comme celui-ci : « Ce qui est manifesté et qui est secret, ceci qui se meut ici dans le cœur secret de notre être est la puissante fondation en quoi est établi tout ce qui se meut et respire et voit. » (Mundaka 2,2,1) Je prends très au sérieux les menus détails de l'expérience d'Ezéchiel, quand il dit : « Et je vis comme l'éclat du vermeil, quelque chose comme du feu près de lui, tout autour, depuis ce qui paraissait être ses reins, et au-dessous je vis quelque chose comme du feu, et une lueur tout autour. » (Ez 1, 4-28).

Je mesure naturellement l'inanité absolue de l'entreprise, son caractère dérisoire et désespéré. Je suis bien conscient que toute la doctrine du Mystère pourrait bien n'être qu'une propension à collectionner les symboles, à déchirer les voiles, à prétendre dépasser le Logos même pour plonger dans « l'abîme » du Père, pour désirer voir ou savoir, au lieu de vivre, surestimant les signes et sous-estimant l'amour même. Origène avait pourtant bien prévenu : le vrai savoir c'est l'amour.

Soit ! Alors je dirais ceci: j'aime le mystère.

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