METAXU - Le blog de Philippe Quéau

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

dimanche 28 août 2016

Le « ventre » de la bête est toujours fécond.

On dit souvent que l’Europe est un ventre mou. Certains ajoutent que Bruxelles est son nombril. L’Europe « molle » ? Il n'y a pas si longtemps, l'Europe s'est révélée pouvoir être très « dure ». Il ne faut jamais oublier que c’est l’Europe qui a inventé le fascisme, le nazisme, sans parler de l’impérialisme et du colonialisme. Alors, rime riche, pas d’angélisme.

Apparaîtront à nouveau en Europe, le moment venu, des bêtes blondes, des tueurs de masse, des assassins d'envergure, avec leur capacité de haine et de barbarie.

Si les islamo-terroristes veulent terroriser l’Europe, ils ne savent pas ce qui les attend. Ils espèrent créer les conditions d’une guerre civile européenne, où l’on déclarerait ouverte la chasse au faciès ou aux signes extérieurs de religion dans les villes dites civilisées. Ils veulent des extrêmes excités, assoiffés de vengeance, légitimés par le vote et déchaînés enfin.

Les policiers entourant une femme voilée sur une plage de Nice sont la version farcesque, choquante et prémonitoire de ce qui nous attend demain.

On a déjà vu ça en Europe; cela pourrait vite revenir. Ils veulent que du ventre fécond de la bête, naissent d’autres bêtes encore, que grouillent les loups, les hyènes et les rats. A chaque époque son record. Le 21ème siècle n'a pas encore donné sa mesure.

Qu’ils continuent, ils l’auront la guerre. Ils l’ont déjà d’ailleurs, il faut le dire, sur les immenses territoires qui ont été livrés depuis plus d’une décennie à une guerre totale ou partielle, radicale et précise, idéologique et économico-stratégique.

La guerre a été déployée par un Occident sans mémoire dans quelques pays qui furent jadis les plus civilisés du monde. La Trans-oxiane, Suze, Babylone, Ninive, Palmyre, Sumer, Akkad, Elam, porteurs de la mémoire du monde, ont été plongés dans l’âge du fer et du sang.

N’en doutons pas, on peut faire beaucoup plus encore, dans le genre. Il suffit d’ouvrir les livres d’histoire pour se rappeler ce dont l’homme est capable.

Le danger est réel, pressant.

Il est temps que des prophètes d’un genre nouveau se dressent. Une guerre mondiale se prépare, lentement, sûrement.

Le grisou des idées, gaz invisible, lentement, sûrement, envahit les couches profondes de la mine sociale, avant l’explosion imprévue, irrésistible. Les idées néo-fascisantes, néo-nazies, minent à nouveau la mine mondiale, petit à petit, continûment, jusqu’à ce que…

L’explosion peut survenir désormais à tout instant. Jusqu’à présent, en Europe, on a eu affaire à des terroristes de seconde zone, entraînés sur des théâtres d'opérations disputés par les puissances (Syrie), et bénéficiant su soutien idéologique et même financier de quelques opérateurs (au Qatar, en Arabie saoudite).

Si l'on s'en rapporte au nombre des morts, le score accumulé des islamo-terroristes qui ont opéré en Europe est moindre que celui des attentats du 11 septembre.

Il est aussi beaucoup moindre que celui des différentes guerres opérées à l’initiative des « puissances ».

Faisons, pour réfléchir aux conséquences, l’hypothèse que la prochaine vague d’attentats pourrait être d’une gravité très supérieure, provoquant non des centaines mais des milliers de morts au cœur de l’Europe. Techniquement tout est possible, il y a des spécialistes pour cela.

Pour que cela ait effectivement lieu, il suffit que se dégagent des financements appropriés et une volonté politique déterminée. Les financements sont-ils disponibles ? A l’évidence, oui. Cette volonté politique existe-t-elle ? Non, ou plutôt pas encore. Si la volonté politique de changer l'échelle du terrorisme en Europe avait existé, elle aurait eu un début de manifestation. On aurait vu des exemples d’un plus grand professionnalisme de la terreur, avec la mise en œuvre de techniques d’exécution plus létales.

Pourquoi cette volonté politique ne s’est-elle pas encore formée ? Parce que les éventuels décideurs d’un choix aussi radical ont aujourd'hui trop à perdre.

Même les dirigeants de Daech savent jusqu'où ils peuvent aller trop loin. Même eux sont dans l'obligation de mettre des limites à l’aventure, pour ne pas accélérer la mise en branle du hachoir final.

Mais il faut faire l’hypothèse que des extrémistes peuvent demain décider d’aller trop loin. Créer les conditions d'une nouvelle guerre mondiale n'est pas donné à tout le monde. Mais une guerre civile européenne pourrait en être le prélude.


C'est Allah qui tue les "mécréants"

La guerre contre l'islamisme radical ne fait que commencer. En étant optimiste, elle pourrait durer encore deux ou trois générations, malgré les lois anti-terroristes, les caméras de surveillance, les portiques d'aéroport, les fichiers « S », l'excellence bien connue des « services » et les mâles rodomontades des « décideurs ».

Cette guerre pourrait durer bien plus longtemps encore, si l'on tient compte de sa dimension géographique (le monde entier), de son cadre temporel (le jihad a commencé il y a plus de quatorze siècles), de son contexte économique et social (marginalisation et pauvreté programmées pour une bonne part de la population mondiale, en particulier dans la sphère arabo-musulmane), et de son environnement politique (cécité et ignorance du personnel politique sur les questions de religion en général).

Beaucoup de sang, des morts, des larmes, dans les décennies à venir.

Il faut se préparer sur le plan mental et moral. Si l'on veut gagner une guerre, il n'est pas inutile d'essayer de comprendre le cadre idéologique de l'ennemi, sa manière de voir le monde.

Commençons par une épithète, révélatrice, souvent employée par les politiques et les commentateurs. Les terroristes seraient des « lâches ». On a entendu cela à propos du 11 septembre, et récemment après les attentats de Paris et Bruxelles.

Je pense que ce terme tombe à côté de la plaque. Cette épithète est inconsidérée, et révèle un manque d'analyse. Les terroristes ont tué aveuglément, tout en sachant qu'ils allaient à la mort. Ces attentats-suicides peuvent être appelés « lâches », en un sens, parce qu'ils s'attaquent à des gens sans défense. Mais ils ne sont pas « lâches » si l'on considère que les terroristes ont regardé la mort en face, sachant avec certitude que peu après le déclenchement de leurs attentats ils allaient eux-mêmes mourir.

Il vaudrait mieux trouver un autre adjectif que « lâche ». Dans un monde matérialiste et consumériste, il n'y a pas beaucoup de gens prêts à mourir pour des idées, pour une cause. Reconnaissons cela aux islamo-terroristes: ils sacrifient leur vie pour ce qu'ils croient.

Mais que croient-ils exactement?

Comme tous les religieux, et comme tous ceux qui croient en quelque chose, les islamo-terroristes croient qu'ils sont du « bon côté », qu'ils sont dans le « bon camp ». Qu'est-ce qui leur fait croire cela ? Il faut revenir aux textes, en particulier à la rhétorique spécifique du Coran, sur ces questions de jihad.

Dans la sourate 8, Al-'Anfal (« Le butin »), le verset 17, s'adressant aux combattants jihadistes en guerre contre les mécréants, est explicite:

« Ce n'est pas vous qui les avez tués, mais c'est Allah qui les a tués. »

Une guerre où Allah s'engage effectivement et tue lui-même les mécréants n'est pas une guerre comme une autre.

Il n'y a pas si longtemps, au 20ème siècle, deux guerres mondiales avaient habitué les Européens à une rhétorique similaire (« Gott mit uns », « In God we Trust). La rhétorique du bien contre le mal reste constante de par le monde, et dans des contextes variés.

Dans une guerre multiforme, qui a déjà fait des millions de morts, depuis l'invasion de l'Afghanistan et de l'Irak par les Etats-uniens, de quel côté se tient Dieu ?

La réponse est évidente. Dieu se tient du côté des « bons », à savoir les Occidentaux. Mais Allah, pour sa part, c'est l'évidence aussi, se tient du côté des « croyants », les jihadistes.

Dieu et Allah ne combattent pas de la même manière. Quand un drone lâche ses « munitions de précision » sur une école, un hôpital ou un village, ce n'est pas Dieu lui-même qui tue, ce sont des hommes dûment mandatés par des administrations, par des décideurs politiques et par des peuples démocratiques.

Quand un jihadiste assassine à la kalachnikov, coupe des gorges, déclenche des bombes pleines de clous, fonce sur la foule en camion, ce n'est pas lui qui tue, c'est Allah, nous explique le Coran.

Les jihadistes se considèrent comme des instruments de mort dans la main d'Allah. Est-ce que les parlements dits démocratiques, mais trop souvent croupions, et les hommes politiques cyniques, populistes et corrompus peuvent occuper le même type de terrain symbolique qu'Allah ?

La laïcité républicaine a mis volontairement de côté les questions de religion, en les confinant à l'espace privé. La France a fait le choix politique et idéologique, ratifié en 1905, de « séparer » l’Église de l’État. Cette option a pu fonctionner dans le cadre de la IIIème République, puis dans les républiques subséquentes, en partie parce que le christianisme a toujours reconnu l'existence des deux mondes, le monde historique, temporel, politique et le monde spirituel.

Le moment est sans doute venu de repenser la laïcité à la française dans le contexte mondial. Non pour la supprimer mais pour l'approfondir, et la mettre en mesure de s'adapter à des situations nouvelles.

Il n'y aura pas de paix sociale, politique, religieuse, sans une révolution profonde dans les cœurs et les esprits.

Et je pense que le véritable terrain de la discussion ne peut être seulement politique. Il doit aussi s'attaquer à l'analyse de la substance même des textes sacrés des religions monothéistes.

Sans cet effort collectif, critique, à la fois politique et théologique, il n'y aura jamais que des solutions boiteuses, entraînant demi-mesures et rancœurs inévitables.

Le temps est venu de porter sur la place publique l'attention sur des textes « sacrés » qui appellent au meurtre des « mécréants », des « infidèles ».

Le temps est venu d'appeler l'attention publique sur l'hypocrisie, les doubles langages de « religieux » qui propagent la haine sous couvert de rester fidèles à une tradition jamais critiquée, jamais revue, jamais mise à jour.

Sans ce travail critique, qui doit être entrepris d'urgence par les trois religions monothéistes, réunies dans un concile mondial du monothéisme, rien n'avancera sur le fond.

Le christianisme a supprimé toute référence aux « juifs perfides ». L'islam doit supprimer toute référence à la mise à mort des « mécréants ». Le judaïsme doit aussi, sans doute, revisiter sa manière de traiter les « goyim ».

Le verset 35 de la sourate 47, qui porte le nom du Prophète (« Muhammad ») dit explicitement:

« Ne faiblissez donc pas, et n'appelez pas à la paix alors que vous êtes les plus hauts ! Allah est avec vous. »

Voilà ce que pense intimement le jihadiste. « Pas de paix. Allah est avec nous. »

Je ne crois pas que les caméras de surveillance, les portiques et les bases de données permettront la victoire finale face à des gens pénétrés de ce genre d'idées, et prêts à se donner la mort pour ce qu'ils croient.

Je crois que la victoire finale appartiendra à ceux qui peuvent donner leur vie pour sauver le monde de la mort.

samedi 27 août 2016

« Qu'Allah les tue ! »



Pour contribuer à une nécessaire réflexion sur les causes profondes des récents événements auxquels l'Europe a été confrontée, et qui sont diverses, j'aimerais pointer la question du texte coranique. On dit souvent que l'islam est « une religion de paix », qu'il n'y a rien de commun entre la violence aveugle et sourde de la terreur, et le texte sacré qui nous vient de l'ancienne « Arabie heureuse ».

Je ne suis pas compétent pour confirmer ou réfuter ce type de jugement global. Mais j'aime les langues et les textes fondateurs, et j'aime y revenir. Je propose d'analyser le verset 30 de la sourate coranique n° 9, intitulée « At-Taoubah » (le repentir) :

« Les Juifs disent : ''Uzayr est fils d'Allah'' et les Chrétiens disent : '' Le Christ est fils d'Allah''. Telle est leur parole provenant de leurs bouches. Ils imitent le dire des mécréants avant eux. Qu'Allah les tue ! »

قتلَهموآللّه

Qâtala-humul-lâh !


Lorsqu'on cherche à interpréter des « textes sacrés », on peut toujours décider de mettre en jeu différents niveaux de connaissance, ou de sagesse. Le verset ici cité est loin d'être isolé, il en existe d'autres de la même farine, et certains plus violents mêmes.

Ce verset coranique, direct, violent, incite à tuer les juifs et les chrétiens à cause d'un différent d'origine théologique (l'idée qu'Allah puisse avoir un « fils »). Est-il responsable de la manière dont certains musulmans considèrent les croyants des deux autres monothéismes, le judaïsme et le christianisme ?

Je propose qu'un concile mondial des trois principales religions monothéistes se réunisse rapidement, pour procéder à une analyse critique et conjointe de la Torah, des Évangiles et du Coran, et émettent en conclusion un communiqué commun.

Ce communiqué aurait pour but d'aider les lecteurs de base à comprendre que toutes les formules que l'on pourrait trouver dans l'un ou l'autre des textes sacrés et qui réclament l'anéantissement de l'autre ne sont en réalité que des cris d'amour sincère pour tous les hommes vivant sur la Terre, sans distinction de religion.

Si cette tâche de réinterprétation s'avérait impossible pour certains passages particulièrement crus, je propose qu'un concile mondial des religions concernées se réunisse et propose alors la révision et la réécriture des textes incriminés, dans l'intérêt supérieur de la paix mondiale.

« Connaître la femme »


Adam a « connu » Eve à plusieurs reprises, et c’est ainsi qu’elle a conçu Caïn, puis Abel et Seth. Philon d’Alexandriei fait remarquer que la Bible ne représente jamais Abraham, Isaac, Jacob ou Moïse, comme « connaissant » leurs femmes. Pourquoi ? Est-ce par pudibonderie ?

Philon imagine une explication symbolique. Abraham, Isaac, Jacob, Moïse sont des hommes sages. Or il faut entendre que la « femme » peut être aussi une image qui représente les sens, les sensations. Pour un sage, « connaître la femme» s'interprète, contre-intuitivement, comme la capacité de mettre à distance les sensations. Les amoureux de la sagesse et ceux qui cherchent la véritable connaissance, doivent répudier leurs sens, ne pas succomber à leurs séductions. Pour « connaître » vraiment, il faut « connaître » les sens, non pour s'en satisfaire, mais pour les mettre en question.

Les sages (Abraham, Isaac, Jacob, Moïse) ont pour « femme » leurs « vertus ». Philon indique que Sarah, femme d'Abraham, est « princesse et guide », Rebecca, femme d'Isaac, incarne « la persévérance ». La femme de Jacob, Léa, représente « la vertu d’endurance » et Sipporah, femme de Moïse, est l'image de « la vertu qui monte de la terre vers le ciel ».

Poussons le raisonnement un peu plus loin, sous la guidance de Philon. Peut-on dire que ces sages ont « connu » ces « vertus » ?

Comment filer la métaphore de l’union intime, conjugale, avec la « vertu » ? Philon s’arrête un instant sur ce point délicat et prévient qu’il ne peut s’adresser qu’aux véritables initiés sur ce sujet, parce que les mystères dont il s’agit sont les « plus sacrés » (Cher. 42). Cette précaution prise, continuons.

L’union d’un homme et d’une femme obéit aux lois de la nature, et tend à la génération des enfants. Mais il n’est pas conforme à l’ordre des choses que les vertus, qui peuvent engendrer tant de perfections, puissent s’unir à un mari humain, un simple mortel. Alors qui peut s’unir à la Vertu, afin de la féconder ? Il n’y a que le Père de l’univers, le Dieu incréé, dit Philon, qui puisse lui donner sa semence. C’est Lui qui conçoit et engendre avec la Vertu, sa divine engeance. La Vertu reçoit la semence divine de la Cause de toutes choses, et engendre un enfant qu’elle présente à celui de ses amants qui le mérite le plus.

On peut se servir d’une autre analogie dit Philon. Ainsi le très sage Isaac a adressé ses prières à Dieu, et Rebecca, qui est la « persévérance », a été mise enceinte de par celui qui a reçu cette prière. En revanche, Moïse qui avait reçu Sipporah, « la vertu ailée et sublime », trouva qu’elle avait conçu de nul mortel, sans besoin d’aucune prière préalable.

Nous touchons là des terrains fort difficiles. Il faut que ces « mystères », insiste à nouveau Philon, soient reçus seulement par des âmes purifiées, initiées. Il ne faut jamais les partager avec des non-initiés. Je prierai le lecteur de se conformer à ces pressantes injonctions. Philon lui-même, confie-t-il, a été initié à ces mystères supérieurs par les enseignements de Moïse et de Jérémie.

Philon cite alors un verset de Jérémie, à qui Dieu s’est adressé en ces termes: « Ne m’as-tu pas appelé « père » et « mari de ta Virginité » ? ». On trouve en effet en Jérémie 3,4 quelque chose d’approchant, mais de beaucoup moins direct, et nettement moins métaphorique : « Tu t’écries en t’adressant à moi: « O mon père, tu es le guide de ma jeunesse ». » (Trad. Méchon-Mamré)

Philon semble avoir poussé la métaphore de Jérémie pour transformer l’expression originelle (« le guide de ma jeunesse ») en une formule plus relevée (« le mari de ma Virginité »). Avec cette forte expression, Jérémie montre que « Dieu est la demeure incorporelle des Idées, le Père de toutes choses, pour autant qu’Il les a créées, et l’Époux de la Sagesse, inséminant la semence du bonheur dans une terre bonne et vierge, pour le bénéfice de la race humaine ».

Dieu ne peut « converser » qu’avec une nature pure et vierge. « Les hommes, dans l’intention de procréer, font d’une vierge une femme. Mais Dieu, lorsqu’il s’associe avec une âme, de ce qu’elle était femme il fait à nouveau une vierge. »


iCherubim, 43-54

vendredi 26 août 2016

Ce que disent les noms multiples du Dieu

D'un côté, certains disent que Dieu est infiniment éloigné, totalement incompréhensible, absolument différent de tout ce que des esprits humains peuvent concevoir. Tellement même, que ce Dieu pourrait tout aussi bien ne pas « exister » au sens où nous entendons l'existence et ses diverses modalités.

D'un autre côté, d'autres pensent que Dieu crée, parle, justifie, donne sa grâce, condamne, châtie, sauve, bref qu'il interagit effectivement, de diverses façons, avec le monde et avec les esprits des hommes.

A première vue, ces deux lignes de pensée sont contradictoires, incompatibles.

Mais il y a une autre hypothèse encore : la possibilité d'un Dieu à la fois infiniment éloigné incompréhensible, proche des hommes, et leur parlant dans leur langue.

Quelques textes décrivent directement quelques formes d'interaction entre Dieu et l'homme. Dans l'Exode, par exemple, Dieu dit à Moïse :

« C'est là que je te rencontrerai ; et je parlerai avec toi de dessus le propitiatoire,entre les deux chérubins qui sont sur l'arche du Témoignage, et je te donnerai mes ordres pour les enfants d'Israël. » (Ex. 25, 22)

Comment justifier l'emploi de ces mots : « de », « dessus », « entre » ? Ne sont-ils pas, en tant qu'ils indiquent des positions, des lieux, assez étranges pour un Esprit divin, censé être désincarné?

Philon d'Alexandrie a répondu à cette questioni. Selon lui, Dieu indique ainsi qu'Il est « au-dessus » de la grâce, et qu'il est « au-dessus » des deux pouvoirs symbolisés par les chérubins, le pouvoir de créer et celui de juger. Ledivin "parle" en occupant une place intermédiaire, au milieu de l'arche. Il remplit cet espace et ne laisse rien de vide. Il se fait médiateur et arbitre, en se plaçant entre les deux côtés de l'arche qui paraissaient divisés, et en leur apportant amitié et concorde, communauté et paix.

Il faut considérer ensemble, comme un tout, l'Arche, les Chérubins, et la Parole (ou Logos). Philon explique : « D'abord, il y a Celui qui est Premier – avant même l'Un, la Monade, ou le Principe. Ensuite il y a la Parole divine (le Logos), qui est la vraie substance, séminale, de tout ce qui existe. Et, de la Parole divine découlent comme d'une source, en se divisant, deux puissances. L'une est la puissance de création, par laquelle tout a été créé. Elle se nomme « Dieu ». Et il y a la puissance royale, par laquelle le Créateur régit toutes choses. Elle s'appelle « Seigneur ». De ces deux puissances découlent toutes les autres. (…)

Au-dessous de ces puissances, il y a l'Arche, qui est le symbole du monde intelligible, et qui contient symboliquement toutes les choses qui sont dans le sanctuaire le plus intérieur, à savoir le monde incorporel, les « témoignages », les puissances législatives et punitives, les puissances propitiatoires et bienfaisantes, et au-dessus, la puissance royale et la puissance de création qui sont leurs sources.

Mais apparaît aussi, entre elles, la Parole divine (le Logos), et au-dessus de la Parole, le Parleur. Et ainsi sept choses sont énumérées, à savoir le monde intelligible, puis, au-dessus, les deux puissances, punitives et bienveillantes, puis les puissances qui les précèdent, créative et royale, plus proches du Créateur que de ce qu'Il crée. Au-dessus, la sixième qui est la Parole. La septième est le Parleur. »

La multiplication des noms du Dieu unique, de ses attributs ou de ses « émanations » est ici le point sur lequel il faut attirer l'attention.

La multiplication des noms du Dieu est attestée, dans le texte de l'Exode que l'on vient de citer, et elle est confirmée par l'interprétation de Philon.

L'idée d'un Dieu unique auquel on donne de multiples noms (« Dieu myrionyme », Dieu "aux mille noms") était aussi familière aux stoïciens, comme aux pratiquants du culte d'Isis ou aux adeptes des cultes orphiques. Chez les Grecs, Dieu est à la fois Zeus, le Noûs, ou « Celui aux noms multiples et divers », πολλαίϛ τε έτεραις όνομασιαϛ.

On trouve également cette pratique, démultipliée au-delà de toute mesure dans le culte des Vêdas.

Par exemple Agnî est appelé : Dieu du feu. Messager des Dieux. Gardien du foyer domestique. Sa bouche reçoit l'offrande. Il purifie, procure l'abondance et la vigueur. Toujours jeune. Sa grandeur est sans bornes. Il fait vivre l'homme et le protège. Il a quatre yeux. Il a mille yeux. Il transmet l'offrande aux Dieux avec sa langue. Il est la Tête du ciel et l'ombilic de la Terre. Il surpasse tous les dieux. Il a pour enfant ses rayons. Il a une naissance triple. Il a trois demeures. Il dispose les saisons, il est le fils des eaux. Il produit ses propres mères. Il est surnommé le Bienfaiteur. Il est enfanté tour à tour par la Nuit et l'Aurore. Il est le fils de la force et de l'effort. Il est "Dieu mortel". Appelé "archer". Identifié à Indra, Vishnou, Varuna, Aryaman, Tvachtri. Sa splendeur est triple. Il connaît tous les trésors cachés et les découvre pour nous. Il est présent partout. Son amitié réjouit les Dieux, tout ce qui est animé ou inanimé. Il est dans le foyer chantre, prêtre et prophète. Il est au ciel et sur la terre. Il est invoqué avant tous les Dieux.

Le Dieu de Moïse comme le Dieu Agnî ont un point commun: celui d'avoir de nombreux noms. Peu importe leur nombre, en fait. Ce qui importe c'est que ces Dieux uniques n'ont pas un nom unique. Pourquoi?

Sans doute aucune langue n'est-elle digne de porter un seul nom de Dieu. Aucun esprit n'est digne de ne penser qu'à un seul de ses attributs.


iQuestions sur l'Exode (Q.E. II, 68)

La mondialisation des esprits

La mondialisation des idées et des esprits est une réalité ancienne. Les peuples, toujours, se sont communiqué leurs mythes, se sont transmis leur rêves et ont partagé leurs intuitions. Ces idées, ces forces, qui n'ont rien à voir avec celles des empires et des royaumes, ont permis de bâtir des lignes générales, d'entretenir des mouvements de fond, capables de parcourir l'histoire des siècles.

Les idées des anciens parcouraient le monde pendant des années, des siècles, et des millénaires. Le trafic quotidien des milliards d'internautes, qu'en restera-t-il dans quatre mille ans ?

Eusèbe de Césaréei rapporte le témoignage d'un écrivain voyageur, Mégasthène, qui partit en Inde au 4ème siècle av. J.-C. pour y représenter le roi Séleucus I Nicator, – successeur d'Alexandre le Grand. Dans le 3ème Livre de ses Indica, l'ambassadeur grec constate: « Vraiment tout ce que nos anciens ont dit de la nature l'est aussi par les philosophes étrangers à la Grèce, soit en Inde par les Brahmanes, soit en Syrie par ceux qu'on appelle les Juifs. »

N'était-ce pas là une ode à la mondialisation des esprits ? Une reconnaissance patente de la proximité et du partage des idées ? C'étaient les idées religieuses et philosophiques, sans doute, qui étaient le mieux à même de voyager le plus loin, par delà les frontières et les langues, les systèmes et les préjugés, en ces temps d'ouvertures tous azimuts.

Après Mégasthène, Eusèbe évoque Numénius, qui écrivait: « Après avoir cité les témoignages de Platon, il faudra remonter plus haut et les rattacher aux enseignements des Pythagore puis en appeler aux peuples de renom, en conférant leurs initiations, leurs dogmes, les fondations cultuelles qu'ils accomplissent d'accord avec Platon, et tout ce qu'ont établi les Brahmanes, les Juifs, les Mages et les Égyptiens. »

C'est un témoignage que l'Inde, la Perse, la Mésopotamie, Israël, et l’Égypte, constituaient alors, avec la Grèce, un grand arc continu et fertile de pensées, de rêves, l'immense coulée lumineuse du génie mondial.

Ces siècles passés, évoqués par le résumé accélérateur d'Eusèbe, Mégasthène et Numénius, témoignent de la possibilité naturelle des esprits à correspondre, à se procurer les uns aux autres des échelles, des guides et des relais.

Le 21ème siècle, non sans paradoxe, a électrifié et électronisé la mondialisation, la rendant quasi-immédiate, mais en même temps assez superficielle. Nous savons « en temps réel » les cours des bourses de Shanghai, Francfort et New York, ainsi que le nombre de cadavres relevés après tel attentat lointain ou proche. Mais nous en savons moins sur les « initiations » des peuples et la manière d'évolution de leurs « fondations cultuelles ». Les torrents de détails superflus abondent, quand la mondialisation a pour conséquences le sang, la souffrance et la mort. Mais qui voit la grande vision, le large avenir ?

Selon Porphyre, « Apollon dit : ''Enchaînée de bronze est la route escarpée et ardue qui mène aux Dieux ; les Barbares en ont découvert bien des sentiers, mais les Grecs se sont égarés ; ceux qui la tenaient à peine l'ont perdue ; or de la découverte le Dieu a fait honneur aux Égyptiens, aux Phéniciens, aux Chaldéens (ce sont les Assyriens), aux Lydiens et aux Hébreux. »ii

Porphyre, philosophe néo-platonicien du 3ème siècle ap. J.-C., reconnaît la fraternité intellectuelle et spirituelle des peuples qui vivaient alors dans des terres, appelées aujourd'hui Égypte, Israël, Liban, Turquie, Syrie, Irak, Iran. Ils partageaient une marche commune sur le « route escarpée et ardue qui mène aux Dieux ».

Porphyre ajoute: « En outre Apollon dit dans un autre oracle : '' Aux seuls Chaldéens est échue la sagesse ainsi qu'aux Hébreux qui adorent saintement le Dieu-roi né de lui-même.'' »

La religion n'est pas tout. Il ne suffit pas d'emprunter la route escarpée et ardue qui mène aux Dieux. Encore faut-il le faire avec « sagesse ». Les Chaldéens et les Hébreux en étaient dépositaires, alors.

Qui aujourd'hui peut parler sagement au nom du « Dieu-roi né de lui-même »?

iPrép. Ev., Livre XI

iiPhilosophie tirée des Oracles (Livre I)

mercredi 24 août 2016

La poule est l'avenir de l'homme


Il y en a qui rêvent d'une vie de lions, d'aigles, ou de cétacés, de grands animaux libres, qui parcourent les steppes, fouillent l'horizon, ou sillonnent les océans. D'animaux qui songent, entre deux chasses.

Mais qui peut rêver d'une vie de poulets de basse-cour ? Les poulets picorent. Ils passent leur temps à picorer dans la poussière. Avant de se faire couper le cou. Les poulets (bio) vivent dans le bonheur, au paradis des poulets, le grain abonde, il n'y a qu'à poser le bec dessus. Le bonheur absolu, quoique sous forme dispersée, se trouve répandu entre leurs pattes, sous leur bec. Pic, pic, pic. Toute leur vie, tous leurs rêves sont par terre, dans la cour. Ils n'ont pas besoin de steppes et de nuages, d'horizons et d'abîmes. Ils n'ont cure de chercher un ailleurs, quelque chose d'inouï qui serait loin ou dans l'absence. Il n'y a pas à chercher un orient ou un occident ignoré, un pôle Nord ou une croix du Sud. Tout ce qui est nécessaire est toujours déjà là. Le fermier veille au grain. Le poulet toujours picore, ravi de l'aubaine renouvelée, semblant sans fin.

Bien sûr, parfois un gros poulet pique un plus maigre. Picking order. Mais les plus gros sont aussi les premiers à partir, là-bas où l'on promeut les poulets au rang de poulardes fermières, élevées au grain.

Cette métaphore s'applique bien au monde aujourd'hui. On pianote, on zappe, on clique comme des poulets picorent. Ils ont leur bec, et nous le pouce et l'index.

Peu d'usage des fonctions supérieures. On est engraissés aux hormones de croissance. Pas beaucoup de temps pour prendre de la hauteur, de la distance ou de la profondeur. Pic, pic, pic.

samedi 20 août 2016

La Mort mourra

Railleur, Donnei provoque la Mort ; il veut l'humilier, l'écraser, l'annihiler. Il renverse les rôles absolument. C'est lui qui tient la faux désormais. En quelques mots il fauche la mort et la guerre, le poison et la maladie. La mort n'est plus qu'une esclave soumise au destin et au hasard, au pouvoir et au désespoir ; elle est enchaînée, et il est de bien meilleurs sommeils qu'elle, opiacés ou rêveurs.

Au moment où la mort, la « pauvre mort », croit avoir vaincu, un court sommeil seulement nous sépare de l'éternité. Pirouette métaphysique. Grand saut de l'ange au nez du néant.

Le dernier vers du Sonnet X de Donne fait penser à la formule de Paul: « Ô Mort, où est ta victoire ? »ii. Cette formule de Paul évoque elle-même celle du prophète Osée au moment où il prononça des imprécations contre Ephraïm et les idolâtres de Juda: « Et je les libérerais du pouvoir du Shéol ? Et je les délivrerais de la mort ? O mort, où est ta peste? Shéol, où est ta destruction? »iii

Il y a quand même une nuance importante. Osée appelait, quant à lui, la mort et la puissance du Shéol sur des hommes coupables. Paul, en revanche, c'est la mort même dont il annonce l'anéantissement.

En cela Paul renvoie à Isaïe, lorsque ce dernier disait: « Yahvé a fait disparaître la mort à jamais. »iv


Isaïe, Paul, Donne, à travers les siècles, partagent la même idée. La mort doit mourir un jour. Ils en sont sûrs : la mort mourra.

Qui dit mieux ?


i

Death be not proud, though some have called thee

Mighty and dreadfull ; for, thou art not soe,

For, those, whom thou think'st, thou dost overthrow,

Die not, poore death, nor yet canst thou kill mee.

From rest and sleepe, which but thy pictures bee,

Much pleasure, then from thee, much more must flow,

And soonest our best men with thee doe go,

Rest of their bones, and soules deliverie.

Thou art slave to Fate, Chance, kings, and desperate men,

And dost with poyson, warre, and sickness dwell,

And poppie, or charmes can make us sleep as well,

And better then thy stroake ; why swell'st thou then ?

One short sleepe past, wee wake eternally,

And death shall be no more ; death, thou shalt die.

(John Donne, Sonnet X)

ii1 Cor. 15.55

iii Os. 13,14

iv Is. 25,8

mercredi 17 août 2016

Vers l'über-empire mondial

Les esprits des peuples ont chacun leur vérité, a dit Hegel. Chaque peuple a son rôle à jouer, à un moment donné de l'Histoire, et précisément à ce moment-là. Après quoi, ils connaissent la décadence et la chute, annonçant ainsi « le passage de l'esprit dans un principe nouveau, et de l'histoire universelle dans un autre peuple »i.

Hegel distingue quatre époques, qui présentent divers degrés de « l'incarnation » de l'esprit du monde, divers états de sa prise de conscience de soiii.

Dans la première, l'esprit se connaît comme « forme substantielle », comme « identité », dans laquelle les individualités se perdent et restent injustifiées en tant que telles. Cette période correspond à l'apogée de « l'empire d'Orient ». Le gouvernement y est une théocratie, le chef est un prêtre suprême ou bien un Dieu, la législation vient de la religion, et « la personnalité individuelle disparaît sans droits ».

Dans la seconde époque, l'esprit substantiel acquiert un « savoir » de lui-même, un « contenu positif », qui permet l'individualité morale objective. Cela correspond à « l'empire grec », où coexistent « une base mystérieuse, refoulée dans une réminiscence obscure dans la profondeur sombre de la tradition » et une « spiritualité individuelle », qui « surgit à la lumière du savoir, devient mesure et clarté par la beauté et par la moralité libre et allègre ».

Le troisième moment est celui de la conscience qui s'approfondit jusqu'à l'universalité abstraite, mais entre alors en contradiction avec l'objectivité du monde déserté par l'esprit. C'est le moment de l'empire romain, où s'accomplit « jusqu'au déchirement infini la séparation (…) de la conscience personnelle privée et de l'universalité abstraite. » C'est le moment de « la violence froide et cupide » des aristocrates, de la « corruption de la plèbe », de la « dissolution de l'ensemble », du « malheur universel » et de la mort de la vie morale.

Pendant la dernière époque cette contradiction entre la conscience et l'objectivité se renverse. La conscience est prête à « recevoir en elle-même sa vérité concrète », et à « se réconcilier avec l'objectivité et s'y installer ». L'esprit revient à sa substance première, il se connaît comme « vérité », comme « pensée » et « comme monde d'une réalité légale ». C'est le moment, dit Hegel, de l'empire germanique, où se réalise « le principe de l'unité des natures divine et humaine ». C'est aussi « le principe nordique des peuples germains qui a pour mission de les réaliser. »

L'empire germanique a reçu la mission de renverser les empires précédents, et de « sortir de cette perte de soi-même et de son univers et de la souffrance infinie qui en résulte, souffrance pour servir de support à laquelle le peuple israélite était maintenu tout prêt. »

Avec le recul de l'Histoire qui en juge autrement que la philosophie, on voit que Hegel s'est sans doute trompé quant à la mission de « l'empire germanique ». Cet empire n'a pas mis un terme à la souffrance de l'univers, ni à celle du « peuple israélite ».

On sait aujourd'hui que d'autres empires que le germanique se sont installés à sa place dans l'Histoire. L'empire soviétique et l'empire américain ont pu croire voir leur heure arriver à différents moments du 20ème siècle. Mais ces empires ont surtout gagné beaucoup de bataille à la Pyrrhus.

Quel sera le prochain empire à tenter de relever les défis hégéliens : l'unification des nature divine et humaines, la sortie de la perte de soi-même, la fin de la souffrance infinie ?

L'empire chinois ? L'empire capitaliste ? On en doute.

Peut-être est-ce le moment de Hegel lui-même qui est passé ? Peut-être que le rêve de la fin de la souffrance n'a aucune chance de se réaliser ?

Ou alors, il pourrait bien émerger autre chose, une utopie complètement différente : l'über-empire. L'über-empire serait mondialisé, décentralisé, auto-organisé, auto-régulé. Fiscalité et monnaie mondiale. Même système de protection sociale sur toute la terre. Liberté de circuler pour tous. Interdiction absolue de toute guerre (garantie par une force mondiale de sécurité dotée de tous les moyens nécessaires). Régime mondial du travail, basé sur un principe d'égalité rigoureuse des personnes à travers la planète. Une carte d'identité mondiale sans référence nationale ou religieuse, un système d'über-élections politiques à tous les niveaux (local, régional, mondial), destinées à élire les « sages » chargés de garantir les formes d'auto-régulation nécessaires. Le système de taxation mondiale prélèverait les impôts à la source sur toutes les über-opérations, avec des clés de proportionnalité différentes suivant la nature et le montant de ces transactions. Un über-revenu mondial serait garanti de la naissance à la mort à chacun.

L'über-empire est sans doute une utopie, mais pas tellement plus que « l'empire germanique » de Hegel.

Je dirais même qu'il est en fait moins utopique. L'expérience européenne peut servir à faire voir ce qui ne marche pas dans les rêves d'intégration fédérale.

Il y a encore du chemin à faire avant de réaliser l'union des natures divine et humaine. Mais si l'on ne fait ne serait-ce qu'un seul pas pour réduire la « souffrance infinie » des peuples du monde, n'aura-t-on pas donné là la preuve de la possibilité d'une über-utopie?




iPrincipes de la philosophie du droit. § 347

iiIbid. §353-358

mardi 16 août 2016

Pédophilie, déchristianisation et "jungle" morale

La chasse ouverte aux curés pédophiles, dont on voit quelques effets avec l'affaire du cardinal Barbarin, ou l'Oscar donné au film Spotlight, est sans aucun doute une excellente chose, quant au but censément poursuivi. On pourrait peut-être étendre cette chasse anti-pédophiles à quelques autres figures, comme celles de Gide ou de Montherlant, et même à ce ministre de la République française qui s'est fait prendre il n'y a pas si longtemps dans un palais de Marrakech lors d'une rafle de la police marocaine en compagnie de jeunes garçons. Le nom de ce ministre fort connu est resté soigneusement hors de la scène médiatique. On pourrait en induire que le Président de la République et le Premier ministre sous lesquels ce ministre pédophile a officié sont aussi en quelque sorte des « cardinaux Barbarin » de la laïcité républicaine. Les médias aujourd'hui déchaînés contre les curés pédophiles, comment peuvent-ils être si silencieux à propos des ministres partageant le même vice ?

Il y a peut-être une interprétation plus sociétale de ce fait. La « déchristianisation » de la société française est en cours, depuis quelque temps, mais il y a encore du chemin à faire. La chasse au cardinal est ouverte, mais la chasse au ministre n'est pas à l'ordre du jour. Par extension et métonymie, c'est l’Église catholique même qui semble coupable de négligence, de complicité, d'aveuglement, dans cette affaire. Plus grave encore, l’Église semble dysfonctionnelle (centralisme de la gouvernance, statut des prêtres, célibat, vœu de chasteté, marginalisation des femmes et des laïcs dans la gestion de l’Église).

La déchristianisation est dans tous les esprits. Mais il est possible d'aller plus loin encore. Il ne me paraît pas qu'il faille s'en réjouir.

Si l'affaire Barbarin est devenue soudainement, si longtemps après les faits incriminés, d'importance nationale, il semble que d'autres scandales contemporains restent étonnamment hors de la puissance de pénétration des radars moraux.

Par exemple la situation faite aux réfugiés en Europe, – et en France en particulier. La « jungle » de Calais est un cas exemplaire de la « déchristianisation » et de la politisation des esprits dans un sens qui rappelle quelques effroyables souvenirs.

« Lorsque j'entends le mot « ordre », j'ai le poil qui se hérisse, parce que j'entends alors les trains bien à l'heure d'Eichmann, mis en branle au mot de « tout est en ordre », ferrailler vers Auschwitz. C'est le mot le plus effroyable que je connaisse. C'est le camouflage du monstrueux. Il sort directement de la bouche de la machine elle-même. Il est si profondément déshonoré qu'il devrait rester interdit pendant des siècles. Et encore de nos jours – en cela, hormis le plus grand raffinement du camouflage actuel, rien n'a changé depuis l'époque d'Eichmann – il vise exclusivement à couvrir l'absence de scrupules ; anesthésier en nous la représentation de la chose qui a été ordonnée ou mise en ordre ; paralyser notre intérêt pour les effets de ce que nous continuons à faire ; bref : nous induire à faire confiance à la machine qui tourne sans à-coups parce qu'elle tourne sans à-coups. »i

Ce texte de Günther Anders a été écrit il y a environ un demi-siècle. Il n'y a pas d'analogie entre l'évacuation des campements de Calais, nommés abusivement «Jungle », et les trains de la mort nazis, mais le propos de G. Anders met en relief l'utilisation politique et sociale du mot « ordre ».

L'« ordre » règne-t-il à Calais ? Selon les médias, s'y développe une véritable « jungle ». L’État doit donc agir par tous les moyens, pour contenter l'indifférence assoupie des regardeurs de télévision, et pour entretenir la fibrillation des états-majors politiciens, qui trouvent là beaucoup de farine électorale à moudre.

Métaphore pour métaphore. La véritable « jungle » n'est pas à Calais. Elle est plutôt dans les couloirs des ministères, dans les allées du pouvoir, dans les rassemblements populistes. La « jungle » prolifère dans l'esprit des hommes.

Il va falloir remettre de l' « ordre ». Nous n'avons encore rien vu.


iGünther Anders . Sténogrammes philosophiques 

lundi 15 août 2016

Un pape, femme chinoise, et l'avenir de l'Europe

Dans son dernier livre, L'Avenir de Dieu, l'historien Jean Delumeau écrit que l'aggiornamento de l’Église ne sera vraiment réalisé que le jour où le pape sera une femme chinoise mariée à un Noir.

L'idée peut paraître piquante. Pourquoi pas en effet ? Mais comme pour Windows les mises à jour, les aggiornamentti sont perpétuels, et ne peuvent pas cesser comme ça. Un jour sans doute la prophétie de Delumeau sera réalisée. L’Église en sera visiblement plus universelle, plus vraiment « catholique » donc. Mais il y aura encore du chemin à faire.

Il faudra encore réaliser l'union de toutes les fois mondiales, la synthèse de leurs dogmes, la résolution de leurs actuelles incompatibilités, le rapiéçage des schismes, le raccommodement des exclusions, la reconnaissance des errements. Plus que tout, il faudra montrer que cette religion finale apportera la paix effective dans le monde, et garantira la justice. Sans quoi toute religion n'est que farce, hypocrisie, bla-bla technique à l'usage des pédants et des bigots de toutes obédiences.

Le pape « femme chinoise » sera un grand bond en avant, n'en doutons pas, mais la route est bien plus longue encore que la distance d'un bondissement.

Aujourd'hui, Rome est toujours en Europe, pas très loin d'Athènes, ni d'ailleurs de Jérusalem.

L'Europe est paraît-il en « voie de déchristianisation rapide », ce que confirmerait l'effondrement de ses valeurs. Jour après jour, des femmes, des enfants, des vieillards et des jeunes gens meurent noyés en mer Égée, et d'autres survivent dans l'indifférence des bonnes gens, ou suscitent la haine par anticipation, et par action, des groupes extrémistes. Des portions entières, massives, au Nord, à l'Est, au Sud de l'Europe déchristianisée se convertissent aux mots d'ordre de l'extrémisme raciste, rapace, ranci, rabide.

Angela Merkel joue, c'est presque la seule à ce niveau de responsabilité, la carte de l'ouverture des frontières. Choix risqué, mais visionnaire. Comparez avec les petits marquis confits de suffisance, pleins de calculs minables, experts en ré-élections, mais incapables de soulever l'Europe des peuples à la hauteur de ses ambitions séculaires, millénaires même. Cette passivité sans vision, sans sens, cette misérable hypocrisie, cette puanteur morale soulèvent le cœur.

Avant la Syrie il y a eu l’Égypte, la Libye, la Tunisie. Et l'Irak ! Et l'Afghanistan !... Que faisaient les grands chefs alors ? Sarkozy a fait bombarder la Libye et pourchasser Khadafi pour éliminer les preuves de l'argent versé. Obama, prix Nobel de la Paix, n'a pas su arrêter la guerre, ni gagner la paix.

Où était l'Europe quand le feu gagnait de nouveaux foyers, l'un après l'autre, sur la rive sud de la Mare Nostrum, ou à l'Est de ses rives orientales?

L'irresponsabilité du politique est flagrante, totale, ahurissante. Pour sauver les banques, défendre les taxis, composer avec les intérêts, il y a de la ressource. Pour sauver le monde, il faudra attendre les prochaines élections.

L'Europe n'est pas un petit cap au bord de l'Eurasie. L'Europe est une idée millénaire. Quoique pas encore tout à fait morte, cette idée est aujourd'hui à l'agonie.

Que veut-on ?

Une Europe barbelée ? Des murs d'enceinte? Une police des frontières tirant à vue sur les hordes de pauvres gens, comme le demandent déjà certains partis, pour attirer les votes ?

Le fascisme mondial enfin vainqueur, dans l'agonie vichyssoise des consciences ? La mort de l'âme et du cœur ?

La souffrance des réfugiés, le mépris des humiliés, la haine des terroristes ?

Nous avons besoin d'une grande vision.

Sans vision, l'Europe étrécie, comme le ver fouaillé par l'épingle, sera rayée de la carte conceptuelle et morale du monde.

Une autre politique européenne est possible, celle du courage et de l'ambition mondiale.

 

Moïse, le prépuce coupé, et l'infection génitale

Iahvé attaqua Moïse et chercha à le tuer. Et Sippora prit un caillou et elle coupa le prépuce de son fils et elle toucha ses pieds et elle dit « Tu es pour moi un époux de sang ». Alors il le relâcha. Elle dit alors : « Époux de sang à cause de la circoncision. »i


Ce texte, brutal, énigmatique, ne permet pas de distinguer clairement si Sippora s'adresse à son fils ou à son mari lorsqu'elle prononce ces paroles : « Tu es pour moi un époux de sang ». Les deux interprétations sont possibles, quoique l'une soit plus naturelle que l'autre.

D'après les uns, c'est son fils qu'elle vient de circoncire, que Sippora appelle : « époux de sang », parce qu'il saigne, ou encore parce que Moïse a manqué de perdre la vie à cause de son enfant, qu'il avait négligé de circoncire, raison pour laquelle Dieu voulait le faire mourir. Selon d'autres, ces paroles de Sippora s'adresse en fait à Moïse.

La première interprétation a la préférence de la majorité des commentateurs. Mais elle pose problème. On pourrait en déduire que Sippora effectue ainsi une sorte d'inceste nominal ou symbolique. La mère appelle deux fois son fils : « époux de sang » et « époux de sang à cause la circoncision ». Il y aurait sans doute là, pour la psychanalyse, une forme de symétrie avec le véritable époux, Moïse, qui a fait saigné Sippora lors de sa défloration.

Moïse a déchiré l'hymen de Sippora, comme époux de chair. Sippora a coupé le prépuce de Eliézer, comme « époux de sang ». Symétrie symbolique, lourde de conséquences analytiques, mais aussi acte salvateur. Juste après que Sippora a coupé le prépuce, Yahvé relâche Moïse, et c'est alors que Sippora précise: « Un époux de sang à cause de la circoncision. »

Mais pourquoi Sippora éprouve-t-elle le besoin de « toucher » les pieds de son fils Eliézer avec son prépuce ?

La deuxième interprétation est peut-être plus profonde. Sippora sauve la vie de son mari en circoncisant son fils Eliézer dans l'urgence, alors que Yahvé (ou son ange) s'apprête à tuer Moïse. Puis elle touche « ses pieds » avec le prépuce. Les pieds de qui ? Dans la seconde interprétation, ce sont les « pieds » de Moïse, et c'est à lui qu'elle s'adresse. Mais pourquoi les pieds ? Pourquoi toucher les pieds de Moïse avec le prépuce de son fils ?

Les pieds sont, dans l'hébreu biblique, une métaphore souvent utilisée pour signifier le sexe, comme dans Is. 7, 20 : « Il rasera la tête et le poil des pieds [du sexe] ». Sippora touche le sexe de Moïse avec le prépuce de son fils et lui dit : « Tu es pour moi un époux de sang », parce que c'est aussi son sang qui a coulé, dans le sang de son fils, tout comme le sang de sa mère. La circoncision est la figure de nouvelles épousailles, non avec le fils (ce qui serait un inceste), mais bien avec Moïse, et ceci dans un sens symbolique, le sens de l'Alliance, qui se conclut physiquement dans le sang des deux époux, en tant qu'ils sont unis par le sang d'Eliézer.

Autrement dit, Sippora sauve la vie de Moïse (qui était incirconcis) en simulant sa circoncision. Elle touche le sexe de Moïse avec le prépuce de son fils, qui vient d'être circoncis, et apaise ainsi la colère divine, qui était double : du fait de l'incirconcision du père et du fils.

Alors Yahvé « relâche » Moïse. Cette traduction ne rend pas la richesse de l'hébreu. Le verbe utilisé rafah a pour premier sens « guérir » ; dans une acception seconde, il signifie « décliner, s'affaiblir, se désister, relâcher ». La guérison est un affaiblissement de la maladie. Il vaut la peine de noter ce double sens. Yahvé « relâche » Moïse, « se désiste » de lui, et ainsi il le « guérit ». Il « guérit » Moïse de sa faute capitale, et il « guérit » aussi l'enfant qui saigne, et qui serait peut-être mort des suites de l'opération, réalisée avec un caillou en plein désert, sans trop d'hygiène, et dans l'urgence.

Il y a un autre angle encore à cette histoire.

Rachi apporte de commentaire: « C'est pour s'être laissé à cette négligence qu'il méritait la mort. Une Baraïta nous apprend : Rabbi Yossé a dit : Dieu garde, Moïse ne s'est pas rendu coupable de négligence. Mais il s'était dit : Vais-je circoncire l'enfant et me mettre en route ? L'enfant sera en danger pendant trois jours ? Vais-je circoncire l'enfant et attendre trois jours ? Le Saint Béni soit-Il m'a pourtant ainsi ordonné : Va, retourne en Égypte. Pourquoi alors mériterait-il la mort ? Parce qu'il s'était occupé d'abord de son gîte à l'étape au lieu de procéder sans retard à la circoncision. Le Talmud, au Traité Nedarim (32a) dit que l'ange avait pris la forme d'un serpent, qu'il l'avalait en commençant par la tête jusqu'au hanches, puis le rejetait pour l'avaler à nouveau en commençant par les pieds jusqu'à l'endroit en question. C'est ainsi que Sippora a compris que c'était à cause de la circoncision. »

Rachi présente Moïse plongé dans les affres de la tergiversation. A quel commandement de Dieu faut-il obéir d'abord : celui de retourner en Égypte, ou celui de circoncire son fils ? Il tombe dans la faute lorsqu'à l'étape il ne s'occupe pas immédiatement de la circoncision. Mais le Traité Nedarim va plus loin. Il évoque Moïse avalé par un serpent. Le serpent commence par la tête et s'arrête aux hanches (au sexe), le recrache alors puis recommence en l'avalant par les pieds.

On peut conjecturer que ce « serpent » est une maladie. Moïse, incirconcis, a pu être victime d'une infection, qui se traduisait par de fortes fièvres, les douleurs s'étendant jusqu'au sexe. Puis, après une rémission, l'infection reprenait à partir des « pieds » (ou du sexe). L'espèce de fellation effectuée par le « serpent » est une métaphore assez crue, très biblique, somme toute. En tout cas, les talmudistes y ont pensé allusivement, et ont estimé que c'était ainsi que Sippora comprit ce qu'il lui restait à faire.

Mais si Moïse était victime d'une infection due à son incirconcision, pourquoi Sippora a-t-elle opéré le sexe de son fils plutôt que celui de Moïse ?

Nous butons, chaque fois que nous voulons faire entrer cette histoire dans le cadre d'une logique prophylactique ou médicale, sur certaines inconsistances.

De tout cela reste une image. Sippora touche le sexe de son mari avec le prépuce sanglant de son fils, et lui dit : « Tu es pour moi un époux de sang », lui sauvant ainsi la vie.

Pour les effrontés rationalistes, pour les incroyants irréductibles, il y a peut-être encore une autre interprétation : le sang du fils contenait de précieux anticorps, de précieux antibiotiques qui guérirent l'infection génitale de Moïse.


iEx. 4, 24-26

Le passant solitaire

Certaines coïncidences donnent à réfléchir. Le poète se nourrit de convergences, de variations, de permanences. L'esprit à travers les âges, au milieu des peuples, vit de hasards et de nécessités.

Pour illustrer ce point, citons deux poètes, l'un russe, l'autre indien, ayant été actifs à l'orée du 20ème siècle, dans des cultures fort différentes.

Vassili Rozanov écrit dans son livre Esseulement :

« Rien dans toute la littérature russe n'égale ces lignes de Nekrassov : 'Marchant la nuit dans les rues sombres, Ami solitaire !' »

Qui est cet « Ami solitaire » ? Pourquoi ces lignes transcendent-elles tout le reste de la littérature russe ? Il y a sans doute plusieurs interprétations.

Mais je suis frappé d'une coïncidence. J'ai trouvé une image analogue dans le célèbre recueil de Rabindranath Tagore, le Gitanjali :

« Dans cette rue déserte, tu es le passant solitaire.

Ô mon unique ami, mon vieux aimé,

Les portes de ma demeure sont ouvertes –

Ne disparais pas comme un songe. »

Ces deux textes sont très différents, il va sans dire, et pourtant s'en émane un indéfinissable parfum. Ils partagent trois mots: rue, solitaire, ami.

Ces mots s'opposent les uns aux autres. La rue est un espace public, où l'on passe, dans l'affairement, au milieu de la foule. La solitude est associée à des lieux éloignés des activités humaines, ou à l'enferment privatif. La rue favorise plutôt l'anonymat ou l'indifférence. Mais il n'est pas exceptionnel d'y rencontrer des amis.

Le poète, qu'il soit russe ou indien, ne décrit pas une scène de la vie réelle. Il s'agit sans doute d'un rêve, d'une remémoration, ou encore d'une hallucination.

Qui est l'Ami, cet unique ami, ce « vieux aimé » ? Qui est ce passant solitaire ?

Il est bien possible qu'il faille être un peu poète pour l'avoir croisé un jour.

lundi 8 août 2016

« Voir Dieu » et en être châtié

Maïmonide use souvent des mots comme d'armes à double usage, positif et négatif, réel et métaphorique. Dans ce passage consacré à la « vision de Dieu », c'est le mot « voir » qui est mis fondamentalement en question :

Il a été dit : « Et Moïse cacha son visage, car il craignait de regarder vers Dieu » (Ex. 3,6), où il faut aussi avoir égard à ce qu'indique le sens littéral ; savoir, qu'il avait peur de regarder la lumière resplendissante (du buisson ardent), – non pas que les yeux puissent percevoir la divinité [qu'elle soit exaltée et élevée bien au-dessus de toute imperfection!].

Moïse mérita pour cela des éloges, et le Très-Haut répandit sur lui sa bonté et sa faveur tellement, que dans la suite il a pu être dit de lui ; « Et il contemple la figure de Dieu » (Nb. 12,8) ; car les docteurs disent que c'était là une récompense pour avoir d'abord « caché son visage afin de ne pas regarder vers Dieu » (Berakhot 7a).

Mais pour ce qui concerne « les élus d'entre les fils d'Israël » (Ex. 24,11), ils agirent avec précipitation, laissant libre cours à leurs pensées ; ils perçurent (la divinité) mais d'une manière imparfaite. C'est pourquoi on dit d'eux : «  Et ils virent le Dieu d'Israël, et sous ses pieds, etc. » (ibid. v. 10), et on ne se borne pas à dire simplement : « Et ils virent le Dieu d'Israël », car l'ensemble de la phrase n'a d'autre but que de critiquer leur vision, et non pas de décrire comment ils avaient vu.

Ainsi donc, on n'a fait que critiquer la forme sous laquelle ils avaient perçu (Dieu) et qui était entachée de corporéité, ce qui était le résultat nécessaire de la précipitation qu'ils y avaient mise avant de s'être perfectionnés. (…)

« Les élus d'entre les fils d'Israël » ayant fait des faux pas dans leur perception, leurs actions aussi furent troublées par là, et ils penchèrent vers les choses corporelles, par le vice de leur perception ; c'est pourquoi l'Écriture dit : « Et ils virent Dieu, et ils mangèrent et burent ». (Ex. 24,11)


Maïmonide ne nie pas que les « élus d'entre les fils d'Israël » aient vu Dieu. Il ne fait que suggérer que cette vision était fortement entachée de « corporéité », de par la discrète métonymie qui survient en contrepoint. Des hommes qui auraient « vu Dieu » iraient-ils, sans transition, « manger et boire » ?

Maïmonide ne s'intéresse pas à ce que les « élus d'entre les fils d'Israël » ont pu « voir » ou « ne pas voir ». Il ne cherche pas critiquer leur prétention à avoir « vu ». Il s'intéresse seulement au fait qu'ils ont « vu », « mangé » et «bu », presque dans le même mouvement, ce qui implique une forme d'homogénéité, d'intégration, d'unicité à ces trois types d'action, pourtant fort différentes. Le « manger » et le « boire » portent une ombre rétrospective, sur le « voir », dans ce contexte si particulier. Maïmonide ne nie pas leur « vision », il se contente de la dévaloriser implicitement, mais de façon radicale, en la matérialisant, en la banalisant, en la laminant en quelque sorte.

Il y a d'autres critiques possibles, plus radicales. Rachi estime dans son commentaire : « Ils ont regardé et ils ont contemplé, et pour cela ils ont mérité le châtiment mortel. » Il ajoute que le Saint, Béni soit-Il, attendit le jour de la dédicace du Tabernacle, et alors un feu de l'Éternel les brûla et les dévora à l'extrémité du camp.

Dans un commentaire supplémentaire de ce commentaire de Rachi (édition de 1987 réalisée sous la direction de E. Munk), je lis ceci : « Ils cherchaient à pouvoir glisser au moins un rapide coup d’œil sur la Divinité, en y jetant, en quelque sorte, un regard à la dérobée. »

Contemplation ou rapide coup d’œil? Peu importe. Le même châtiment attend ceux qui ont posé leur regard sur ce phénomène transcendant : la mort par foudroiement, – non pas sur le champ [pour ne pas gâcher la réception de la Torah, dit Maïmonide], mais un peu plus tard, après la fête du Tabernacle, et en dehors de la vue du peuple, à l'extrémité du camp. Une véritable exécution, dans le style maffieux, si j'ose dire. (Car s'il s'agissait pour Dieu de donner une leçon à son peuple, pourquoi ne pas le faire devant tous, pour mieux frapper les esprits?)

Mais poursuivons le questionnement. Quelle fut la faute la plus grande des « élus d'entre les fils d'Israël »? D'avoir « vu » la Divinité, de l'avoir « vue » à la dérobée, ou de l'avoir « vue », – puis d'avoir « mangé et bu » ? La réponse varie selon les commentaires, comme on peut en juger.

Je note que Moïse lui-même, et plusieurs « élus d'entre les fils d'Israël » ont pu « voir » Dieu et ne pas mourir sur le champ. C'est un point important à noter. Il est en effet dit ailleurs dans la Torah qu'on ne peut voir Dieu sans mourir. Il est donc malgré tout possible, semble-t-il, de voir la Divinité et de survivre quelque temps.

Le cas de Moïse mis à part, on apprend que les autres « regardeurs » ont été châtiés un peu plus tard. On peut toujours imaginer que ceux qui avaient entr'aperçu la Divinité (à supposer qu'ils aient en effet pu la regarder à la dérobée, – ce que nie Maïmonide, mais que reconnaît Rachi), les « regardeurs » auraient pu avoir la vie sauve, s'ils avaient prié, ou médité sur le phénomène en se demandant pourquoi ils avaient aussi vu les « pieds » de la divinité, ou s'ils avaient évité de « manger et boire » juste après avoir « vu », ou encore s'ils s'étaient livrés à quelque acte de repentance pour avoir cédé à ce désir, somme toute compréhensible, d'avoir jeté un regard dérobé sur un phénomène si extraordinaire ?



Le faucon persan

Un ghazal de Rûmî a pour premiers vers :

L'amour du bien-aimé m'a retranché de mon âme.

L'âme au dedans de l'amour s'est retranchée de soi.

Cette traduction de Christian Jambet est fort bonne, naturellement, quoique un peu précieuse, contournée, trop écrite, 'française'. Le persan est une langue fascinante, indo-européenne dans sa structure profonde, mais aussi fort mâtinée d'arabe, et cela depuis le 7ème siècle. Sa graphie lui a été imposée par les conquérants. Il en résulte une langue qui est une étonnante synthèse de l'Inde, de l'Europe et de l'Arabie, et qui possède une certaine capacité à créer des ponts entre ces mondes qui se côtoient.

Après réflexion et quelques recherches, je préfère pour les vers de Rûmî une traduction presque mot à mot, pour rester plus proche de la pensée initiale.


عشق جانان مرا زجان ببريد

['ishq jânân marâ z jân bebarîd]

L'amour de mon Aimé m'a mis hors de mon âme – dans le froid.


جان بعشق اندرون زجود برهيد

[jân b 'ishiq androun z joud berhïd]

L'âme dans l'amour, dans sa profondeur – est hors d'elle, en liberté.


Il s'agit d'un poème d'amour mystique. Des mots comme « retrancher » paraissent loin du sujet.


Le ghazal continue ainsi :


Comme l'âme est nouvelle et l'amour éternel,

Elle reste ici, dans l'existence, mais là-haut est le point suprême.

L'amour de l'Aimé est semblable à l'aimant,

Il attire l'âme tout près de lui.

Il fait s'envoler loin de soi le faucon de l'âme.

L'âme perdue loin d'elle-même se met à vivre.

Après quoi elle revient.

Les liens de l'amour soudain l'enveloppent.

Il lui donne un suc à boire, fait de l'amour vrai.

Et il n'y a plus en elle d'autre foi.

C'est là le signe de l'amour qui commence.

Personne n'atteint le point où il finit.


La métaphore du faucon, faut-il le souligner ?, a été employée depuis longtemps par les anciens Égyptiens pour figurer le Dieu Horus. Le faucon est censé pouvoir regarder le soleil en face.


Bienveillance, justice, équité



Le psalmiste dit: lekha doumiâ tehilâ. « Pour toi le silence est la louange »i. Il y a certains sujets sur lesquels il vaut mieux se taire. Quoi que nous puissions en dire, on risque l'approximation, l'erreur, la provocation, l'offense, – ou le sourire des sages, s'il en existe.

Il faut parfois rester coi: « Pensez dans votre cœur, sur votre couche faites silence. »ii

Mais on peut écrire en silence. L'écriture est compas, cap, mâture et voile. Le vent viendra toujours.

Maïmonide considèreiii quatre sortes de perfections.

La première espèce a le moins de valeur mais est particulièrement prisée par la plupart des hommes, c'est la perfection en matière de possession matérielle. Dut-on posséder des montagnes d'or et d'argent, elles n'offrent qu'une jouissance passagère, et au fond imaginaire.

La seconde espèce de perfection, c'est la perfection du corps, la constitution physique, la beauté, la santé. Là encore, peu d'impact sur l'âme même.

La troisième espèce de perfection consiste dans les qualités morales. C'est déjà mieux du point de vue de l'essence de l'âme. Mais les qualités morales ne sont pas une fin en soi. Elles servent seulement de préparation à quelque autre fin, bien supérieure.

La quatrième espèce de perfection est la véritable perfection humaine. Elle consiste à concevoir des idées intelligibles qui puissent nous donner une vue sur les sujets métaphysiques. C'est là la véritable fin de l'homme, c'est aussi le moyen par lequel il obtient l'immortalité, dit Maïmonide.

Jérémie s'est exprimé sur ce sujet, dans son style propre : « Que le sage ne se glorifie pas de sa sagesse, que le fort ne se glorifie pas de sa force, que le riche ne se glorifie pas de ses richesses ; mais ce dont il est permis de se glorifier, c'est de l'intelligence et de la connaissance que l'on a de moi [l’Éternel]. »iv

La sagesse s'identifie à la connaissance de cette essence, celle de l'Éternel.

Mais comment la connaître ? Selon Maïmonide, elle se connaît par ses actions, qu'il faut prendre pour modèle. Il y a 'hesed' (la bienveillance), 'michpat' (la justice), et 'tsedaka' (l'équité), et il ajoute: 'sur la terre'.

« Cette idée est le pivot de la religion », conclut Maïmonide, au dernier chapitre de son Guide des égarés.

i Ps. 65,2

ii Ps. 4,5

iiiLe Guide des égarés

iv Jér. 9, 22-23

La cuisine et la sagesse


« Quatre genres d'hommes s'assoient devant les sages : l'éponge, l'entonnoir, le filtre et le tamis. L'éponge absorbe tout ; l'entonnoir fait pénétrer d'un côté et fait ressortir de l'autre ; le filtre fait sortir le vin et retient la lie ; et le tamis fait sortir la farine et en retient la fleur. »i

Quel est le meilleur de ces quatre genres d'hommes, pour ce qui relève de la sagesse ? A priori on pourrait dire le tamis, « qui retient la fleur », – et peut-être, dans un autre genre, l'entonnoir ou encore l'éponge? Le filtre est-il éligible, s'il ne retient que la lie des propos sans goûter le vin?

Rabbi Hayim de Volozyne en propose une lecture incisive.

« L'éponge » : dans une éponge pénètre toutes sortes de boissons et, lorsqu'on la presse, elle rejette un liquide unique qui est le mélange de toutes les boissons différentes qu'elle a absorbées ; de même le disciple qui a reçu de son maître plusieurs explications et plusieurs sujets, les uns après les autres, et qui ne sait pas énoncer chaque chose distinctement dans un ordre correct lorsqu'on l'interroge, mais mélange toutes les explications par incompréhension du contenu propre à chaque élément.

« L'entonnoir » est celui qui oublie régulièrement ce qu'il a entendu de son maître, aussitôt après l'avoir entendu.

« Le filtre fait sortir le vin et retient la lie » : la parabole désigne celui qui a l'esprit droit et sélectionne les explications vraies et bonnes, puis les « sort » en les communiquant ; et il « retient la lie », c'est-à-dire qu'il ne dit pas ce qui n'est pas juste ni vrai, car il sait que parfois, dans l'étude de la halakha, se présentent au début à l'esprit maintes réflexions incorrectes et que ce n'est seulement qu'après étude que Dieu l'aide et l'éclaire pour le conduire à la vérité.

« Le tamis fait sortir la farine et retient la fleur » : c'est l'inverse du filtre ; c'est-à-dire qu'il a l'esprit particulièrement tordu et qu'il lui semble que les réflexions fausses qui se présentent en premier à son jugement sont vraies, tandis que les réflexions véritablement justes qui lui viennent après étude il ne les communique jamais. La conséquence de notre explication est que le « filtre » est la meilleure des quatre mesures citées et le « tamis » la pire d'entre elles.


Pourquoi ne pas prolonger ce jeu en proposant d'autres métaphores, pour élargir le champ des genres de sagesse ?

J'avance incontinent la râpe, le tire-bouchon, la cuiller, le couteau, la fourchette et la louche.

La « râpe » s'attaque au morceau de fromage, même lorsqu'il est très dur, et le réduit en filaments aisément consommables. Le « tire-bouchon » permet à l'évidence d'ouvrir la bouteille et d'en extraire le nectar. La « cuiller », quoi de mieux pour la soupe ? Le « couteau », comment ne pas faire l'éloge de sa fine lame ? La « fourchette » saisit correctement la nourriture dans l'assiette. La « louche » puise généreusement dans la soupière et distribue à tous sa juste portion.

Voilà autant de bons et fidèles instruments !

Alors, quelle est la meilleure métaphore applicable au chercheur de sagesse ?

La « râpe » est parfaite pour le fromage, mais beaucoup moins indiquée pour la viande, le poisson ou le pain. Veut-on manger de la charpie ? Le « tire-bouchon » débouche, d'accord, mais ne retient rien par lui-même. Le nectar va au verre. La « cuiller » ne fonctionne correctement qu'à l'endroit. Si on y va avec le dos de la cuiller, il y a peu de chances de succès. Le « couteau » coupe et incise, certes, mais il lui manque encore la fourchette pour le faire proprement. Il est inutile, seul. Et que fait-il d'ailleurs des nourritures liquides ? La « fourchette » n'a pas son pareil pour porter la nourriture à la bouche, mais des civilisations entières, comme la chinoise ou l'indienne, l'ignorent et la méprisent, lui préférant les baguettes. La « louche » est pratique et généreuse, mais elle manque singulièrement de finesse.

Que conclure ?

La sagesse a mille éclats divers, elle se montre en myriades d'étincelles, en un miroitement de grains de lumière, en torrent de flamme douce, en fleuve lent, magmatique, en éblouissante lueur, en oxymore de clarté et de secret.

Difficile de trouver dans une batterie de cuisine l'outil idéal.

Ou alors, toute cuisine étant affaire de goût, optons pour le sel et poivre.



iPirqé Avot, Ch. 5, michna 15

jeudi 4 août 2016

L'amour, le sexe et le vautour

« Ben Bag Bag dit : Tourne-la et retourne-la, car tout est en elle ; scrute-la, vieillis et use-toi en elle, et d'elle ne bouge pas car il n'est rien de mieux pour toi qu'elle. »i

Dans ce court conseil, on peut être frappé par l’ambiguïté délibérée, la souple insinuation avec laquelle Ben Bag Bag introduit et cultive l'allusion érotique – métaphore d'un enseignement de haut vol.

Le sens premier est clair. La figure « en laquelle » il faut « s'user » est la Torah.

Déjà, le Cantique des Cantiques nous avait habitué à l'idée que des métaphores érotiques, et même les plus prononcées, pouvaient s'appliquer à traduire les réalités spirituelles les plus élevées, et les plus profondes.

Rambam (Maïmonide) commente Ben Bag Bag: « Il déclare au sujet de la Torah : examine-la dans tous les sens et médite-la, car tout est en elle. Et il ajoute « Scrute-la » (תחזי), car si tu la regardes avec l’œil de l'intelligence, tu verras en elle le vrai, comme est traduit en araméen la formule « et il vit » par וחזא. Puis il dit : « Vieillis et use-toi en elle » c'est-à-dire affaire-toi en elle jusqu'au terme de la vieillesse et ne la quitte pas pour autre chose. »

La Torah est comme une femme, – une femme qu'on aime pour la vie, jusqu'à la vieillesse, et « en laquelle » il faut tourner, retourner, s'user, et qu'il ne faut plus quitter.

Une telle métaphore est-elle licite ? Au sage, tout est possible. C'est au commentateur de ne pas attenter à l'intention profonde. La métaphore de l’amour fidèle, conjugal, consacré par une vie entière, n'est pas mauvaise. Les images associées s'en trouvent transformées, puis magnifiées, par leur glissement même.

Dans le même Traité des Pères, la michna 4 du chapitre 2 enseigne: « Il disait : Accomplis son désir comme si c'était le tien, afin qu'il accomplisse ton désir comme si c'était le sien. Suspends ton désir en face du sien, alors il suspendra le désir des autres en face du tien. »

Rachi commente: « 'Accomplis son désir comme si c'était le tien', même lorsque tu réalises ton désir, fais-le pour le nom des cieux. 'Afin qu'il accomplisse ton désir comme si c'était le sien', afin que des cieux, l'on te donne bien et largement. 'Suspends ton désir en face du sien' : compare le préjudice du commandement à son salaire ; 'alors il suspendra le désir des autres', qui se dressent contre toi pour te nuire. »

L'hébreu biblique est une langue forte, crue, où l'on dit les choses directement, sans détours. Le verbe aimer רׇחַם s'emploie par exemple ainsi : « Je t'aimerai, Éternel, ma force. »iiLe même mot, sous sa forme substantive, signifie : « matrice, sexe, sein, entrailles », et aussi, « vautour, oiseau immonde » (– ce nom donné en raison de l'amour du vautour pour ses petits).

Le mot désir, רָצוֹן ratson, veut dire complaisance, contentement, agrément, faveur, joie, plaisir, et aussi grâce. L'arc des sens va du plus matériel au plus spirituel.

Les mots sont comme autant d'échelles de Jacob, que l'on peut emprunter pour monter au plus haut des cieux, ou pour descendre au fond de l'abîme.

iTraité des Pères, (Pirqé Avot). Michna 22 du chapitre 5.

iiPs. 18,2

L'âme s'est retranchée de soi


Vers le milieu du 13ème siècle, à Konya, un certain Rûmî – Jalal-od-Dîn de son prénom [« Splendeur de la religion »], tomba amoureux d'un soufi errant, Shams-od-Dîn [« Soleil de la religion »]. Le premier était originaire de Balkh dans le Khorassan, le second de Tabriz, aux confins de l'Iran et de l'Afghanistan.

Leur première rencontre eut lieu au bazar. Shams-od-Dîn interpella Jalal-od-Dîn en lui demandant à brûle-pourpoint : « Qui est le plus grand, Muhammad ou Bâyazid ? » Rûmî s'étonna de la question. Muhammad n'était-il pas l'Envoyé de Dieu, le sceau des Prophètes ? Et Bâyazid, un simple mystique, un saint parmi tant d'autres ?

Shams-od-Dîn lui demanda alors comment il expliquait que le Prophète Muhammad ait dit à Dieu : « Je ne T'ai pas connu comme il fallait Te connaître. » , et que pour sa part, Bâyazid avait déclaré : « Gloire à moi ! Que haute est ma dignité ! »

Rûmî s'évanouit alors, sur le champ.

Une petite explication s'impose, peut-être. Muhammad possède, on le sait, un statut unique en Islam. Mais Muhammad a aussi avoué ne pas avoir « connu » la Divinité comme il le fallait, – alors que Bâyazid assumait intégralement la reconnaissance de son union mystique avec Dieu. Il ne fallait pas comprendre son « Gloire à moi ! » comme un cri d'orgueil, blasphématoire, sacrilège. C'était au contraire la révélation spontanée que le moi intérieur de Bâyazid s'était désintégré, qu'il avait entièrement fondu, comme neige au soleil de l'amour divin.

Shams-od-Dîn proposa d'autres paradoxes mystiques à son amant. Il se présentait comme s'il était une sorte de théophanie, une manifestation tangible de l'essence de la déité, une version visible de son mystère... Il était l'Aimé, et l'Amant par excellence, et l'incarnation du secret de l'Amour. « Je suis le secret des secrets, la lumière des lumières ; les saints eux-mêmes ne peuvent comprendre mon mystère. »

L'amour des deux soufis dura un peu plus d'un an, puis Shams-od-Dîn disparut, et Rûmî ne le retrouva pas malgré ses recherches désespérées, allant même jusqu'à Damas. La perte lui fut intolérable. Il en tira le suc et la moelle de sa poésie amoureuse et mystique.

Rûmî fonda du mouvement des derviches tourneurs. Il fut un écrivain prolifique. Le Livre du Dedans ou Le Menesvi en témoignent.

Mais ce sont ses ghazals qui témoignent le mieux du suc et de la moelle de sa poésie amoureuse et mystique.

Pour moi, l'emploi c'est d'être sans emploi.

J'aime. De l'amour pour toi, nulle honte sur moi.

Depuis que le lion des chagrins que tu causes a fait de moi sa proie,

Sinon la proie de ce lion, je ne suis pas.

Au fond de cette mer, quelle perle éclatante tu es,

De sorte qu'à la façon des vagues je ne connais point le repos.

Aux lèvres de cet océan de toi, je demeure, fixé à demeure.

Ivre de tes lèvres, bien que d'étreinte pour moi il n'y ait pas.

Je fonde ma substance sur le vin que tu apportes,

Car de ton vin nulle mauvaise langueur ne me vient.

Ton vin descend pour moi du ciel.

Je n'ai pas de dette à l'égard du suc pressé de la vigne.

Ton vin tire la montagne de son repos.

Ne me fais pas honte si j'ai perdu toute dignité.

Je me saisis du royaume de ce monde comme fait le soleil,

Bien que je n'aie troupes ou cavaliers (…)

Pourquoi le mot « honte » est-il employé ici à deux reprises, dans deux sens différents? Pourquoi cette « perte de dignité » ?

L'Amant est complètement ivre. Son amour est aussi large, aussi brûlant que le soleil de l'univers. L'Amant se sent tout puissant, comme le soleil ; mais il reste seul, comme lui aussi.

La honte submerge l'Amant dans la solitude. Le doute percole. L'Aimé a disparu soudain, sans prévenir, sans explication, sans retour probable. Pourquoi ? Comment ? La morsure étreint. La souffrance ravage. Le cœur manque de foi. Faiblesse irrémissible. Honte, confusion. Le cœur s'est détaché de l'âme. A jamais ? Comment le cœur et l'âme se retrouveraient-ils ?

Une réponse gît peut-être dans cet autre ghazal:

Comme la rose, de tout le corps je ris et non par la bouche seule,

Car je suis, moi sans moi, avec le roi du monde, seul.

Ô porteur de flambeau, du cœur à l'aube ravisseur,

Conduis l'âme au cœur, ne reprends pas le cœur seul !

De colère et d'envie, l'âme ne rends pas étrangère au cœur,

Celle-là, ne la délaisse pas ici, celui-ci ne l'invite pas seul !

Lance un message royal, fais une convocation générale !

Jusques à quand, Sultan, celui-ci avec toi et celle-là seule ?

Comme la nuit dernière si tu ne viens pas ce soir, si tu fermes les lèvres,

Cent cris nous pousserons. Âme ! Nous ne nous lamenterons pas seuls.


Plusieurs voix s'élèvent dans la solitude. Plusieurs sujets parlent : le porteur de flambeau, le cœur, l'âme, – et le roi du monde. Le cœur est comme la rose et rit. L'âme est celle de Rûmî. Le porteur de flambeau est au service du roi du monde, qui n'est autre que la Divinité.

Le porteur de flambeau a incendié le cœur, et l'a transporté à l'aube jusqu'au roi du monde. L'âme restée seule gémit. Elle soupçonne le porteur de flambeau d'avoir succombé à la colère et à l'envie, et d'avoir ravi le cœur à l'âme, pour les séparer, les isoler, et rendre au cœur sa place auprès du roi du monde.

Rûmî apostrophe le porteur de flambeau : « Ne rends pas l'âme étrangère au cœur ! Ne la délaisse pas ici, pendant que tu invites le cœur, à monter seul auprès du roi.»

Rûmî s'adresse ensuite au roi du monde, au Sultan du ciel. « Lance une convocation royale et générale ! Que le cœur et l'âme ne restent pas seuls ! »

La solitude, et tous les feux solaires sont éteints. Le vin a couvert la flamme.

Un autre ghazal commence ainsi :

Par ce vin je ne sais comment je suis pure extinction de moi-même,

Par cette absence de lieu, je ne sais où je suis.

Et un autre ghazal encore dit ceci :

L'amour du bien-aimé m'a retranché de mon âme.

L'âme au dedans de l'amour s'est retranchée de soi.

L'unique principe de vérité

Dans un petit livre, La religion des Chinois, Marcel Granet s'est attaqué à un vaste problème. Il distingue les diverses formes de religiosités (paysanne, féodale, officielle) qui apparaissent dans l'histoire longue de ce grand pays. Dans le dernier chapitre, intitulé « Les renouveaux religieux », il traite de ces apparitions tardives que furent le Taoïsme et le Bouddhisme.

On peut se faire une idée du Taoïsme grâce au Tao Tö King, 道德經, le «  Livre de la voie et de la vertu », écrit vers 600 av. J.-C., par Lao Tseu. C'est un livre d'initiés, plein d'allusions ésotériques. La traduction en est difficile, à commencer par son titre. Voici le passage que lui consacre Granet : « Dans l'emploi courant, l'expression double Tao-tö sert à désigner la Puissance de Réalisation qui caractérise toute force religieuse et en particulier l'autorité princière. Le Tö se rapporte principalement à cette Puissance quand elle se délègue, se particularise et s'exerce dans le détail. La femme d'un seigneur et ses vassaux participent du Tö et en possèdent des spécifications. Le Tao est réservé au prince ; il correspond à un pouvoir antérieur à chacune de ses manifestations (on voit pourquoi le Tao peut, à la rigueur, désigner le Premier Principe), mais contenant déjà en lui toutes les spécifications qui apparaîtront dès qu'il s'exercera. Le Tao-tö, c'est l'Efficace, la Vertu. Le Tao, c'est l'Efficace à un certain degré de concentration (le yang en est un autre aspect, d'ordre plus matériel) ; le Tö, c'est encore l'Efficace, mais à un certain degré de dilution (le yin en est un aspect plus matériel). »

Quand on introduit le terme Tao () dans un dictionnaire en ligne on trouve comme premiers sens la voie, le chemin, la route, et comme sens dérivés, le principe, la vérité, la morale, la raison. Avec le terme Tö (), on trouve comme sens la vertu, la bonté, l'éthique, la gentillesse. Pas trace de l'Efficace, dans les deux cas, mais on note clairement une sorte de double polarité, entre vérité et bonté, morale et éthique, raison et vertu, dont il est peut-être un peu réducteur de l'assimiler à la dualité yang-yin.

Le Taoïsme entrait en concurrence avec le système orthodoxe, et fut donc traité avec une grande violence comme une secte antagoniste, hétérodoxe. Ses pratiques avaient le caractère d'une Magie, et d'une discipline ascétique, dominée par deux règles, selon Granet : « Ne pas user son Destin ; en accroître la puissance ».

Pour ne pas user son Destin, « le sage vit dans la retraite, il craint la foule, fuit la popularité, dédaigne le succès, cherche à ne pas se faire remarquer, se plie à tout et se laisse aller au courant, comme l'eau qui est son modèle ».

Quant à l'accroissement de sa puissance, le sage taoïste suit un régime alimentaire. « Il s'abstient de céréales, car les herbivores et frugivores sont stupides », dit Granet. « Il boit de l'alcool, car l'ivresse est une approximation de l'extase. » Il cherche surtout à absorber, en quantités savamment dosées, des substances yin et yang.

Le Taoïsme est toujours resté une secte, échouant à supplanter la religion officielle (confucéenne). Il a pu cependant fournir « aux âmes mystiques des pratiques d'illumination et au vulgaire le secours de la magie. »

Quant au Bouddhisme, cette autre religion venue d'Inde, c'est un « mystère » qu'elle ait pu s'établir en Chine pour tenter un renouvellement. Les Chinois instruits et lettrés étaient choqués par « le défaut de mesure et de goût caractéristiques des choses indiennes » et les concepts indiens étaient fort difficiles à traduire. Il fallut créer une langue spéciale.

Mais les lettrés sentirent le danger que le monachisme bouddhique et l'esprit mystique faisaient courir à l'État en ruinant les vieilles règles du conformisme. Han-yu adressa à l'empereur Hien-tsong, qui voulait acquérir une relique du Bouddha, une remontrance restée célèbre. Les superstitions bouddhistes ruineront les mœurs nationales, le Bouddha n'est qu'un barbare qui n'a pas su parler la langue chinoise, et qui n'a rien su de l'enseignement des Sages, dit-il en substance.

Les lettrés eurent gain de cause. Aucun de ces renouveaux n'eurent de succès. Mais ils renforcèrent, en accroissant le nombre des Dieux, l'indifférence des Chinois en matière de dogme. Toutes les formes religieuses, après tout, peuvent servir à tel ou tel moment, dans tel ou tel cas. Soyons réalistes, soyons pragmatiques, soyons rationnels. Le Monde obéit à une Norme universelle. Chaque homme a sa destinée, et toute individualité est destinée à périr. Connaître son cœur est le seul devoir, l'unique principe de vérité.



- page 1 de 23