METAXU - Le blog de Philippe Quéau

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jeudi 29 janvier 2015

Les Noms secrets

La littérature apocalyptique arbore un goût affirmé pour les noms secrets de Dieu et ceux des entités divines. Ce goût des noms secrets est partagé par les ésotérismes. Pour sa part, Philon d'Alexandrie a consacré un livre entier (le De mutatione nominum) à la question des noms dans la Bible. Il donne une attention particulière aux noms qui ont été « changés », comme Abram en Abraham ou Saraï en Sarah. Mais il s'interroge aussi sur les variations des noms de Dieu dans divers contextes. Il interprète le célèbre verset « Je suis celui qui est » (Ex. 3, 14) de la façon suivante : « Cela équivaut à : ma nature est d'être, non d'être dit ».

Mais il faudrait entrer un peu dans l'hébreu original du texte pour goûter la saveur de ce nom qui se dit ainsi « Ehieh asher ehieh ». La grammaire française rechigne à accepter une traduction qui sonnerait comme : « Je suis celui qui suis », expression formellement incorrecte, mais qui préserve un peu de l'hébraïsme du texte. On pourrait aussi dire, et là de façon acceptable grammaticalement : « Je suis qui je suis ». Mais évidemment le sens n'est plus le même. Il est alors plus facile, peut-être, de ne garder qu'un seul mot de cette phrase-nom, de cette phrase nominale : le mot « ehieh », « je suis ».

Cette question du nom de Dieu occupe l'esprit des croyants de diverses religions, monothéistes ou non. Le nom est censé apporter une sorte de lumière sur la nature cachée du divin.

Dans le cas du christianisme, la valeur proprement théologique du nom franchit un degré supplémentaire. Le Dieu de l'Exode affirme son essence d'être. Le Dieu de l’Évangile affirme son essence d'être aussi Logos.

Jean rapporte ces paroles que Jésus prononce, s'adressant à Dieu: « J'ai manifesté ton nom (onoma) aux hommes, que tu as tirés du monde pour me les donner. Ils étaient à toi et tu me les as donnés et ils ont gardé ta parole (logon). » (Jn. 17, 6).

La « parole », le Logos, est un nom de Dieu aux propriétés étonnantes. C'est un nom qui n'est plus seulement un nom, un simple «onoma». C'est un nom qui est la présence même, la présence vivante, le Logos.

Jésus continue : « Je ne suis plus dans le monde ; eux sont dans le monde, et moi, je viens vers toi. Père saint, garde-les dans ton nom (onoma) que tu m'as donné, pour qu'ils soient un comme nous. » (Jn. 17, 11)

Pour l'auteur de l'original grec, logos (parole) et onoma (nom) sont des formes équivalentes. Le Nom est un substitut de la Parole (le Logos) et ce Logos est Dieu lui-même. Cette synonymie du Nom et de la Parole est une révélation nouvelle. Jusqu'alors, ce Nom était resté caché.

Y a-t-il d'autres Noms cachés ? Selon toute vraisemblance, les Noms cachés abondent. Pour prendre une métaphore, il y a autant de Noms que d'anges, et réciproquement. Le Talmud de Babylone nous enseigne ainsi : « L'archange Metatron, dont il est dit qu'il porte le Nom de Dieu » ( « Metatron che-chemo ke-chem rabbo) » (Sanhedrin 38b).

Ces Noms ne sont pas des appellations. Ce ne sont pas des mots. Ce sont des êtres, ou plutôt ils sont l'Être même. Un texte appartenant aux manuscrits de Nag Hammadi, l'« évangile de vérité », composé par Valentin au 2ème siècle, le précise de cette façon: « Le Nom du Père est le Fils. C'est lui qui, dans le Principe, a donné nom à celui qui est sorti de lui, qui était lui-même et il l'a engendré comme Fils. Il lui a donné son Nom qui est le sien propre. (…) Le Père. Il a le Nom, il a le Fils. On peut le voir. Mais le Nom, au contraire, est invisible, parce que lui seul est le mystère de l'Invisible destiné à parvenir aux oreilles qui sont toutes remplies de lui (…) Ce Nom n'appartient pas aux mots et ce ne sont pas des appellations qui constituent son Nom. Il est invisible. » (Cité par Guy Stroumsa, Ancient Christian Magic : Coptic Texts of Ritual Power. Princeton, 1993).

Egalement dans les manuscrits de Nag Hammadi, on trouve la même idée exprimée de façon un peu différente, dans l’Évangile de Philippe : « 'Jésus' est un nom caché, le 'Christ' est un nom manifesté » (58, 3-4).

Mais si 'Jésus' est un nom caché, comment peut-il être connu ? Irénée de Lyon donne une possible réponse : « Iésous n'est que le son du Nom, pas sa vertu. En fait, le Nom entier se compose, non pas de six lettres seulement, mais de trente. Sa composition exotérique (ou prononçable) est IHCOYC, tandis que sa composition esotérique comprend vingt-quatre lettres. » (Contre les Hérésies I. 14, 1-9. Trad. A. Rousseau. 1979)

Le nom exotérique IHCOYC est formé des six lettres majuscules en grec du nom Iésous.

Sachant que l'alphabet grec comprend vingt-quatre lettres, la première étant alpha, la dernière oméga, on peut imaginer toutes leurs combinaisons possibles...

mercredi 28 janvier 2015

Les dieux et l'holocauste

47

L'idée d'une anthropologie comparée des religions (anciennes) repose sur l'intuition qu'elles possèdent un socle commun, ou du moins des éléments analogues, qui font penser à la possibilité d'une invariance structurelle, cachée sous la diversité des formes extérieures et des prétentions idiosyncrasiques.

Il est bien entendu exclu de généraliser à outrance ce genre d'idées. Mais il y a quelque chose à creuser. Par exemple, le culte du Dieu Osiris, qui était le roi de la Mort en Égypte, le sacrifice du Purusa dans le Véda en Inde, l'immolation d'Isaac exigée d'Abraham par YHVH, la mort humiliante de Jésus sur la croix ont ainsi, semble-t-il, des « points communs », qui transcende les époques, les civilisations, les particularités. La mort de l'innocent, la divinité abaissée dans l'humanité.

L'aire géographique couverte par cette seule phrase est assez large, allant du Nil à l'Indus en passant par l'Euphrate, le Tigre et l'Oxus. Quant aux périodes concernées, elles ne sont pas petites, si l'on admet que la religion ancienne d'Egypte a laissé des traces remontant à l'époque prédynastique, et donc à plus de 6000 ans.

Mon intérêt pour cette question vient d'un constat. C'est une époque fort paradoxale que la nôtre. La religion semble jouer un très grand rôle en certains endroits, par exemple au sud de la Méditerranée, ou au Moyen Orient. Mais ailleurs, dans une bonne partie de l'Europe par exemple, on constate au contraire un affaiblissement très net du sentiment religieux, ou, du moins, des formes conventionnelles de la religiosité. D'un côté, des formes extrêmes de violence religieuse et d'affirmation identitaire basée sur la foi religieuse modifient la carte du monde, prétendent imposer une autre géopolitique à l'échelle régionale et même mondiale. De l'autre, scepticisme, matérialisme, agnosticisme, athéisme fleurissent, remplaçant les dogmes religieux par le discours de la « laïcité », de la « tolérance » et de l' « humanisme » .

Une ligne de fracture globale peut être grossièrement dessinée sur la carte du monde. D'un côté des peuples entiers se laissent emporter par la passion religieuse. De l'autre des peuples entiers semblent éloignés, désormais, de ce genre de passion, non sans avoir été pris de la même fureur à des époques antérieures de leur histoire. Ces lignes de fracture globales, religieuses et aussi géopolitiques, de quoi sont-elles les symptômes ?

En étudiant les religions anciennes, leurs fondements, leurs croyances et leurs dérives, on peut, me semble-t-il apporter une contribution importante à cette question globale. On peut discerner des tendances fondamentales dans les cultures humaines, de toutes les époques, dont les principes restent actifs aujourd'hui encore. Si l'on peut dégager ces tendances, ces principes, ces structures, alors on aura fait un pas important dans la compréhension de l'avenir du monde, dans l'intuition de l'avenir de la pensée dans le monde, et dans la préfiguration d'une possible sortie vers le haut pour un genre humain.

La crise de l'anthropocène est déjà là, et elle a même un nom géologique. On pressent qu'elle sera une pierre de touche dans l'histoire de l'humanité. Cela passe ou cela casse. Tout progrès, même infime, dans une compréhension anthropologique de la « crise de l'esprit », peut être vital pour l'avenir.

A cela j'ajouterais une chose. Même les sceptiques, les matérialistes, les agnostiques, les athées et les incroyants partagent, bien malgré eux, sans doute, certains des invariants anthropologiques de leurs congénères croyants. Simplement, ils ne croient pas aux mêmes dieux. Ils ne croient pas à des dieux qui auraient le nom de dieux. Mais ils croient à des dieux qui représentent des abstractions, ou bien même au dieu du néant de toute croyance. Structurellement on a affaire au même mécanisme fondamental. Or ces dieux abstraits, ces dieux de l'idée pure, ou ces dieux du néant, notons-le bien, ont déjà existé dans certaines religions. Le Zend Avesta par exemple avait inventé des dieux incarnant (si je puis dire) de pures abstractions comme la « bonne pensée ». J'irai même plus loin, en subodorant que les sceptiques, les matérialistes, les athées et les incroyants ont aussi leurs victimes expiatoires, leurs boucs émissaires, et leurs propres dieux morts en holocauste.

vendredi 23 janvier 2015

Le rire et la caricature

Dans son livre Le rire du Christ (2006), Guy Stroumsa rappelle que les gnostiques des premiers siècles de notre ère se représentaient un Christ en train de « rire » sur la croix. De quoi riait-il? « De la bêtise du monde ». Dans l’Évangile de Judas, texte apocryphe composé au 2ème siècle, Jésus rit aussi. C'est une vraie différence avec les évangiles canoniques, où le rire n'est pas vraiment de mise.

Un autre texte gnostique, trouvé en 1978 dans les manuscrits de Nag Hammadi, le 2ème Traité du Grand Seth, donne cette explication: « C'était un autre, celui qui portait la croix sur son épaule, c'était Simon. C'était un autre qui recevait la couronne d'épines. Quant à moi je me réjouissais dans la hauteur, au-dessus de tout le domaine qui appartient aux archontes et au-dessus de la semence de leur erreur, de leur vaine gloire, et je me moquai de leur ignorance. » (Trad. L. Painchaud. Bibl. Copte de Nag Hammadi).

C'est en substance la thèse de l'hérésie appelée docétisme. Selon cette thèse, Jésus n'aurait pas vraiment souffert sur la croix. Sa nature étant divine et spirituelle, son corps physique était détaché de lui, simple apparence, simple vêtement. Il serait resté « impassible » (impassibilis), cloué sur la croix.

Que Dieu puisse rire des hommes, des rois, des peuples et des nations n'était pas une idée nouvelle. On trouve cette même idée dans les Psaumes de David. « Celui qui siège dans les cieux s'en amuse, YHVH les tourne en dérision ». (Ps. 2,4) Yochev ba-chammayim yitzhaq.

Yitzhaq. « Il rit ». C'est aussi le nom donné à Isaac par Abraham. Or Isaac est une sorte de préfiguration du Christ. Isaac, emmené par son père Abraham qui avait l'intention de l'égorger, porte lui-même le bois nécessaire au sacrifice, tout comme le Christ porte le bois de sa croix.

Philon d'Alexandrie, philosophe juif et néo-platonicien né en 25 av. J.-C., évoque lui aussi l'histoire de la conception miraculeuse d'Isaac, pour en tirer, comme à son habitude, une leçon anagogique. Sa thèse est qu'Isaac serait né miraculeusement de Dieu lui-même et de Sara, alors une très vieille femme. Sara dit en effet: « Le Seigneur a fait pour moi le rire » (Gen. 21,6). Philon commente ce verset de la Genèse ainsi: « Ouvrez les oreilles, ô mystes, et accueillez les très saintes initiations : le « rire » est la joie, et le mot « il a fait » équivaut à « il engendra » en sorte que ces paroles veulent dire ceci : le Seigneur engendra Isaac ; car c'est lui le Père de la nature parfaite, qui dans les âmes sème et engendre le bonheur. » Legum Allegoriae III, 219

Un Christ cloué en train de rire.

Une Sara qui affirme à la naissance d'Isaac que c'est le Seigneur qui l'a engendré.

Ce sont des temps forts de deux religions monothéistes, le christianisme et le judaïsme. Mais ce sont aussi des « images » très typées. Donc très « fortes » mais aussi extrêmement « fragiles ».

D'un côté elles peuvent être des objets de méditation, de vénération pour les croyants. De l'autre, il est aisé d'en faire des « caricatures » du fait même de leur matérialité, de leur humanité (la nudité, la mort, la conception). Allons jusqu'au bout de cette idée. N'importe quel dessinateur pourrait tirer de ces scènes des caricatures dans le genre Charlie.

Le problème fondamental et similaire que rencontrent des religions comme le judaïsme, le christianisme et l'islam est le suivant. Comment concilier transcendance et réalité historique, matérielle, immanente ?

Si Dieu est absolument transcendant, comment peut-il engendrer Isaac d'une vieille femme ? Le simple fait de poser la question n'est-elle pas déjà la caricaturer, et donc n'est-ce pas fournir potentiellement une source pour des caricatures à la Charlie ? Le fait que Jésus soit un Dieu nu, mort en croix, dans l'humiliation absolue (« humiliation » vient de humilis, humble, qui vient de humus, la terre, racine qui a donné aussi homo, l'homme), n'est-il pas en soi susceptible d'être caricaturé de toutes les manières envisageables? Et d'ailleurs les ennemis du christianisme ne s'en sont pas privés.

L'interdiction de la représentation du prophète Mahomet (qu'il conviendrait d'ailleurs d'appeler Mohammed, si j'en crois la vocalisation retenue par la tradition dans le Coran, et adoptée universellement par les musulmans) témoigne du même problème. Comment concilier la réalité humaine du prophète et sa mission divine ? La difficulté de la question semble à la mesure de la simplification de la réponse : l'interdiction pure et simple de toute représentation.

Prenons encore un peu plus de recul. Toute question un peu critique, un peu distanciée, un peu ironique, n'est-elle pas déjà aussi, par cela même une forme de caricature ?

Dans ces derniers jours, je constate que les caricatures de toutes sortes, et tout particulièrement les caricatures de pensée, ont proliféré.

Il est temps de revenir à la finesse.

mercredi 21 janvier 2015

Un Dieu noir

45

Alphonse-Louis Constant est un curieux personnage du 19ème siècle. C'était un ecclésiastique français et une figure controversée de l'occultisme. Auteur d'une œuvre abondante, il prit pour nom de plume Éliphas Lévi, ou Éliphas-Lévi Zahed, qui est une traduction de son nom en hébreu . En 1862, il publie Fables et symboles, ouvrage dans lequel il analyse les symboles de Pythagore, des Évangiles apocryphes, et du Talmud. Voici l'une de ces fables, « Le Fakir et le Bramin », et son commentaire, qui ne sont pas sans rapport avec une certaine actualité :

LE FAKIR ET LE BRAMIN.

Portant une hache à la main,

Un fakir rencontre un bramin :

- Fils maudit de Brama, je te retrouve encore !

Moi, c’est Eswara que j’adore !

Confesse devant moi que le maître des cieux

Est le meilleur des dieux,

Et que moi je suis son prophète,

Ou je vais te fendre la tête !

- Frappe, lui répond le bramin,

Je n’aime pas un dieu qui te rend inhumain.

Les dieux n’assassinent personne.

Crois ou ne crois pas que le mien

Est plus indulgent que le tien :

Mais en son nom, je te pardonne. 

SYMBOLE

LE FAKIR ET LE BRAMIN.

« Quand les forces contraires ne s’équilibrent pas, elles se détruisent mutuellement.

Les enthousiasmes injustes, religieux ou autres, provoquent par leur excès un enthousiasme contraire.

C’est pour cela qu’un célèbre diplomate avait raison lorsqu’il disait : N’ayez jamais de zèle.

C’est pour cela que le grand Maître disait : Faites du bien à vos ennemis et vous amoncellerez du feu sur leur tête. Ce n’était pas la vengeance par les moyens occultes que le Christ voulait enseigner, mais le moyen de résister au mal par une savante et légitime défense. Ici est indiqué et même dévoilé un des plus grands secrets de la philosophie occulte. »

Je ne résiste pas au plaisir de citer une autre de ses fables : « La Taupe et le Soleil » :

LA TAUPE ET LE SOLEIL.

« La taupe un jour dit au soleil :

- On m’a parlé de toi dans le pays des ombres.

J’ignore si ton disque est bleuâtre ou vermeil,

Si tes rayons sont clairs ou sombres,

Mais on dit qu’une loi te fixe à ton pivot,

Et que tes débris de lumière

Tombent au hasard sur la terre,

Comme ceux d’une fleur de lis ou de pavot.

Moi, je suis libre et je suis noire,

Et dans ma nuit j’ai plus de gloire

Qu’un esclave doré qu’attache au firmament

Un clou, fût-il de diamant.

- Tu te crois libre, ma commère,

Lui répond l’astre radieux,

Parce qu’un vil instinct, sans lumière et sans yeux,

Te dirige à tâtons dans ta vile tanière !

Mais peux-tu faire un pas dans ton obscurité

Qu’il ne soit ou nécessité,

Ou provoqué du moins par forces naturelles ?

Tu marches en esclave, et je m’assieds en roi ;

Je donne et j’accepte la loi ;

Je vis dans la raison de la lumière, et toi

Dans la fatalité des ombres éternelles !

Si taupes au soleil pouvaient parler ainsi,

Nous en ririons ; mais, Dieu merci,

Nous ne laisserions pas de raisonner comme elles. »

Voici une autre citation d'Eliphas Lévi, à propos du voile, qui n'est pas non plus sans rapport avec l'actualité.

« Absconde faciem tuam et ora.Voile ta face pour prier.

C'est l'usage des Juifs, qui, pour prier avec plus de recueillement, enveloppent leur tête d'un voile

qu'ils appellent thalith. Ce voile est originaire de l'Égypte et ressemble à celui d'Isis. Il signifie

que les choses saintes doivent être cachées aux profanes, et que chacun ne doit compte qu'à Dieu des pensées secrètes de son cœur. »

J'aimerais ajouter enfin cet extrait d'un petit dialogue, assez vif, entre un Israélite et Eliphas Levi .

L'Israélite : Je vois avec plaisir que vous faites bon marché des erreurs du Christianisme.

Eliphas Levi : Oui sans doute, mais c'est pour en défendre les vérités avec plus d'énergie.

L'Israélite : Quelles sont les vérités du Christianisme ?

Eliphas Levi : Les mêmes que celles de la religion de Moïse, plus les sacrements efficaces avec la foi, l'espérance et la charité.

L'Israélite : Plus aussi l'idolâtrie, c'est-à-dire le culte qui est dû à Dieu seul, rendu à un homme et même à un morceau de pain.Le prêtre mis à la place de Dieu même, et condamnant à l'enfer les Israélites, c'est-à-dire les seuls adorateurs du vrai Dieu et les héritiers de sa promesse.

Eliphas Levi : Non, enfants de vos pères nous ne mettons rien à la place de Dieu même. Comme vous, nous croyons que sa divinité est unique, immuable, spirituelle et nous ne confondons pas Dieu avec ses créatures. Nous adorons Dieu dans l'humanité de Jésus-Christ et non cette humanité à la place de Dieu.

Il y a entre vous et nous un malentendu qui dure depuis des siècles et qui a fait couler bien du sang et bien des larmes. Les prétendus chrétiens qui vous ont persécutés étaient des fanatiques et des impies indignes de l'esprit de ce Jésus qui a pardonné en mourant à ceux qui le crucifiaient et qui a dit : Pardonnez-leur mon Père, car ils ne savent ce qu'ils font (...)

L'Israélite : Je vous arrête ici et je vous déclare que chez nous la kabbale ne fait pas autorité. Nous ne la reconnaissons plus, parce qu'elle a été profanée et défigurée par les samaritains et les gnostiques orientaux. Maïmonides, l'une des plus grandes lumières de la synagogue, regarde la kabbale comme inutile et dangereuse; il ne veut pas qu'on s'en occupe et veut que l'on s'en tienne au symbole dont il a lui-même formulé les treize articles, du Sepher Torah, aux prophètes et au Talmud.

Eliphas Levi : Oui, mais le Sepher Torah, les prophètes et le Talmud sont inintelligibles sans la kabbale. Je dirai plus : ces livres sacrés sont la kabbale elle-même, écrite en hiéroglyphes hiératiques, c'est-à-dire en images allégoriques. L'écriture est un livre fermé sans la tradition qui l'explique et la tradition c'est la kabbale.

L'Israélite : Voilà ce que je nie, la tradition, c'est le Talmud.

Eliphas Levi : Dites que le Talmud est le voile de la tradition, la tradition c'est le Zohar.

L'Israélite : Pourriez-vous le prouver ?

Eliphas Levi : Oui, si vous voulez avoir la patience de m'entendre, car il faudrait raisonner longtemps (…)

Je fournis ces diverses citations à titre contextuel, et pour présenter rapidement le curieux personnage de cet abbé Constant, alias Eliphas Lévi. Il s'intéressait au « mystère », et c'est l'un des fils conducteurs de cette série de billets sur l'anthropologie du secret et du sacré.

Eliphas Lévi s'est livré à une description précise des « mystères d'Eleusis », dont voici la scène finale:

« Lorsque l'initié avait parcouru triomphalement toutes les épreuves, lorsqu'il avait vu et touché les choses saintes, si on le jugeait assez fort pour supporter le dernier et le plus terrible de tous les secrets, un prêtre voilé s'approchait de lui en courant, et lui jetait dans l'oreille cette parole énigmatique : « Osiris est un Dieu noir. » Mots obscurs et plus brillants que le jais ! »

André Breton, dans son livre Arcane 17, reprend ces mots mêmes, qu'il qualifie de « formule magique », de formule « opérante ».

« Aussi, chaque fois qu’une association d’idées traîtreusement te ramène en ce point où, pour toi, toute espérance un jour s’est reniée et, du plus haut que tu tiennes alors, menace, en flèche cherchant l’aile, de te précipiter à nouveau dans le gouffre, éprouvant moi-même la vanité de toute parole de consolation et tenant toute tentative de diversion pour indigne, me suis-je convaincu que seule une formule magique, ici, pourrait être opérante, mais quelle formule saurait condenser en elle et te rendre instantanément toute force de vivre, de vivre avec toute l’intensité possible, quand je sais qu’elle t’était revenue si lentement? Celle à laquelle je décide de m’en tenir, la seule par laquelle je juge acceptable de te rappeler à moi lorsqu’il t’arrive de te pencher tout à coup vers l’autre versant, tient dans ces mots dont, lorsque tu commences à détourner la tête, je veux seulement frôler ton oreille : « Osiris est un Dieu noir ». »

Mais de quoi cette « magie » est-elle le nom, et dont Breton invoque le secours ? Que veut vraiment dire cette parole: « Osiris est un Dieu noir » ?

On peut rappeler à tout hasard qu'Anubis, dieu funéraire, régnant sur les nécropoles, l'une des divinités les plus anciennes de l’Égypte, remontant à la période pré-dynastique, donc il y a plus de 5500 ans, était représenté sous forme de grand canidé noir. Était-ce un loup ? Un chacal ? Un chien sauvage? Être hybride, il a les oreilles d'un renard, la queue et la tête d'un chacal, et la silhouette d'un lévrier. Mais Anubis n'est pas Osiris, c'est son fils adultérin, selon la version du mythe transmise par Plutarque dans son Isis et Osiris. « Osiris ressuscita comme roi et juge des morts. Il porte le titre de Seigneur du monde souterrain, Seigneur de l’Éternité, Souverain des morts.», écrit encore Plutarque. Dans quelques manuscrits Osiris est représenté avec un visage noir. Mais encore ?

Pour le moment je me contenterai de noter que la mort cruelle d'Osiris assassiné par son frère Seth, le démembrement de son corps et sa résurrection font irrésistiblement penser à une analogie, au moins de forme entre la foi des anciens Égyptiens et le mystère de la mort et de la résurrection du Christ, dans le christianisme.

Mais encore ? Pourquoi un « Dieu noir » ?

Je réserve cela pour un autre billet.

mardi 20 janvier 2015

Le risque de la caricature

44

Paulus Ricius, aussi connu sous le nom de Paulus Israelita, était un humaniste et kabbaliste d'origine juive, converti au christianisme en 1505. Il est connu pour ses contributions à l' « hébraïsme chrétien » et pour sa réfutation des arguments juifs contre le christianisme par le moyen de la kabbale. Il fut l'un des architectes de la kabbale chrétienne et son ouvrage Sha'arei Orah – en latin Portae lucis , les « portes de la lumière », fut une source d'inspiration pour des projets comparables initiés par des savants comme Conrad Pellicanus ou Guillaume Postel.

En consultant son Artis Cabalisticae – Hoc est reconditae theologiae et philosophiae scriptorum (1587), ainsi que le De Arcana Dei Providentia et le Portae lucis, j'ai trouvé une liste des dix noms de Dieu qu'il propose et qu'il me paraît intéressant de citer.

  1. אדנּי Adonaï – Seigneur

  2. אל חי El Hay – Le Vivant

  3. Elohim Zabaoth – Dieu des Armées

  4. Adonaï Zabaoth – Seigneur des Armées

  5. יהוה YHVH – Yahvé

  6. אלהים Elohim – Dieu (Les Dieux)

  7. אל El – Dieu

  8. יהֹוִה Le Tétragramme YHVH, doté de la vocalisation d'Elohim

  9. יה Ioh – Première et dernière lettre de YHVH

  10. אהיה Ehieh. « Je suis »

Ici, j'ai deux remarques, une question et une suggestion.

D'abord, l'ordre même de ces noms de Dieu est arbitraire. Nulle hiérarchie n'est envisageable. Postel, d'Aquin et Ricius ont d'ailleurs des vues diverses quant à l'ordre à adopter. Cet ordre n'a donc pas beaucoup d'importance. Ces noms ont valeur égale.

Ensuite, sur ce même sujet, Leibniz propose quant à lui treize noms de Dieu, se basant sur la fameuse déclaration de Dieu lui-même faite à Moïse, en Ex. 34, 6-7. Voir mon billet précédent daté du « vingt-neuvième jour ». Il est intéressant de comparer les deux listes, les ajouts et les manques.

Enfin, une question. Quel rapport peut-on faire entre cette liste emblématique des noms de Dieu et la liste des dix Sephiroth, qui est la liste des émanations divines, elle-même élément central de la Kabbale ?

Pour rappel, voici cette liste, telle que déclinée en latin par Paulus Ricius :

Corona. Prudentia. Sapientia. Pulchritudo. Fortitudo. Magnificentia. Fundamentum. Confessio. Victoria. Regnum.

(Les noms hébreux qui leur correspondent se retrouvent aisément sur la Toile.)

Ces noms ne sont pas simplement listés par Ricius, mais sont organisés en une figure, qui peut évoquer schématiquement une sorte de corps humain, avec corona pour tête, sapientia et prudentia comme deux yeux ou deux oreilles, fortitudo et magnificentia pour les deux bras, pulchritudo pour cœur, confessio et victoria pour les deux jambes, fundamentum pour fondement et regnum pour sexe.

Je suggère, simplement pour inciter au rêve et à la méditation, les équivalences suivantes, sur la base d'analogies et d'anagogies possibles :

Corona et Adonaï. Prudentia et YHVH. Sapientia et El Hay. Pulchritudoet Elohim. Fortitudoet Adonaï Zabaoth. Magnificentiaet Elohim Zabaoth. Fundamentumet Ioh. Confessio et Yéovih (le Tétragramme vocalisé selon Elohim). Victoriaet El. Regnum et Ehieh.

A la réflexion, je me demande si ce n'est pas là une sorte de caricature. Courrais-je un risque ?

dimanche 18 janvier 2015

Liberté, kénose et tsimtsoum

43

J'aimerais faire un bref retour sur le cas Campanella, sur ce qui fut le « mystère Campanella », pour reprendre la formule de Jean Delumeau.

Tommaso Campanella, moine dominicain, naquit à Stilo en Calabre en 1568. Condamné à plusieurs reprises pour hérésie, il passa vingt-sept ans de sa vie en prison et il y fut torturé. Il échappa de peu à la peine capitale en se faisant passer pour fou, et écrivit une œuvre abondante. Entre autres : Philosophia Sensibus Demonstrata (pour laquelle il fut condamné), La Cité du soleil, Atheismus Triumphatus, Aforismi Politici, et bien d'autres encore...

Il disait de lui-même : « Je suis la clochette (campanella) qui annonce la nouvelle aurore. » Il voulait fonder une république philosophique, qu'il appela « la Cité du Soleil », se référant à Platon, Marcile Ficin et Thomas More.

Il avait une grande antipathie pour Aristote, dont il disait qu'il était « impie », « menteur », « père des machiavéliens », et « auteur d'erreurs stupéfiantes ».

Je le décrirais comme un poète et un philosophe du dévoilement. « Toute laideur et tout mal sont des masques de beauté », enseigne-t-il. La nature est le « manuscrit de Dieu », qu'il faut dévoiler, déchiffrer. Dans son Apologie de Galilée, il décrit le monde comme une image vivante de la sagesse. Il fallait avoir de bons yeux... Le monde est « la statue, l'image, le temple vivant et le livre de Dieu. » Le latin rend mieux les sonorités de sa pensée. Amis lecteurs, armez-vous d'un Gaffiot. Mais ce n'est pas trop difficile, ce n'est pas du Cicéron. « Mundus ergo totus est sensus, vita, anima, corpus, statua Dei altissimi, ad ipsius condita gloriam, in potestate, sapientia, et Amore (…) Homo ergo epilogus est totius mundi, ejus cultor et admirator dum Deum nosse velit, cujus gratia factus est. Mundus est statua, imago, Templum vivum et codex Dei, ubi inscripsit et depinxit res infiniti decoris gestas in mente sua. » (De Sensu Rerum et Magia, 1619)

Le monde est « un livre où la Sagesse éternelle a écrit ses propres pensées, il est le temple vivant où elle a peint ses actions et son propre exemple (…) Mais nous, âmes attachées à des livres et à des temples morts, copiés du vivant avec beaucoup d'erreurs, nous les interposons entre nous et le divin enseignement. »

Cette idée avait été formulée de façon analogue par saint Bernard, que Campanella cite: « Le monde est le livre de Dieu que nous devons lire sans cesse. »

Mais il ajoute une nuance. Si le monde est un « codex », l'homme en est l'« épilogue ». Il a d'autres métaphores. L'homme est aussi dans ce monde comme un « soupirail ». Il est également une « étincelle du Dieu infini ». Il peut, par l'extase, « niée par la bêtise des aristotéliciens », bondir au niveau du « monde archétype ». Grâce à son âme immortelle, l'homme peut échapper à la condition des autres êtres vivants, qui sont « comme les vers dans un ventre ou dans un fromage ».

Filons la métaphore. Le monde est un livre, mais beaucoup de pages manquent, ou sont maculées, lacunaires, illisibles. Il y a de l'« être », mais il y a aussi beaucoup de « non-être ». Il y a de la puissance, de la sagesse, de l'amour. Mais il y a aussi beaucoup d'impuissance, d'ignorance, de haine.

Toutes les réalités, tous les événements découlent de la rencontre et du choc contingent, hasardeux, de la puissance et de l'impuissance, de la sagesse et de l'ignorance, de l'amour et de la haine. La nécessité ne cesse de se confronter à la contingence. La destinée et l'harmonie sont sans cesse contredites par le hasard et la fortune.

C'est de cette contingence, de ce hasard, que naît la possibilité même de la liberté.

Pensée précieuse, rare – et hérétique, à une époque où les pensées de Calvin, qui condamne tout homme à être subjugué par les décrets inamovibles de la prédétermination, font encore écho.

Comment tout cela est-il possible ? La contingence, le hasard, la fortune sont en réalité des déficits d’être, des défauts de substance, dont souffre la texture même du monde, et donc, par extension, toute créature. On leur doit les failles, les béances, les manques dans le monde, mais aussi la liberté de l'homme. C'est là l'essence du mystère humain.

La contingence, le hasard, la fortune contredisent les manifestations supposées de la toute puissance et de l’omniscience divines. Ils marquent les nécessaires limites de la nécessité ; les nécessaires limites du pouvoir, du savoir et du vouloir divins.

La contingence (contingentia) rompt sans raison l’enchaînement de la nécessité (necessitas). Elle limite le pouvoir des causes, elle nie la tyrannie du déterminisme, elle défait la chaîne inflexible de la causalité.

Le hasard (casus) contrecarre la fatalité (fatum), il « contredit » tout ce qui a été « prédit », « déclaré ».1 Par là, il invalide toute prescience.

La fortune (fortuna) contrarie l’harmonie universelle (harmonia). Elle déjoue l’ordre du monde et la volonté qui l'anime.

La contingence, le hasard et la fortune représentent autant de limites à la « toute-puissance » de la nécessité, de la fatalité, et aussi autant d’ouvertures possibles à la « liberté ».

Ces positions de Campanella étaient absolument « révolutionnaires » au début du 17ème siècle, et aussi fondamentalement « hérétiques ». Comment de telles atteintes à l'ordre divin étaient-elles possibles ? Si Dieu est omnipotent et omniscient, comment pourrait-il être limité dans sa puissance ou dans sa prescience par la contingence ou le hasard ? Si Dieu veut vraiment l’harmonie universelle, comment sa volonté pourrait-elle être contrecarrée par les caprices de la fortune ? Si Dieu veut l’enchaînement nécessaire des causes et des effets, comment peut-il tolérer la contingence? Comment son « omniscience » peut-elle être compatible avec les effets du hasard ? Le hasard n'est-il pas l'antonyme absolu de la prédestination éternelle ?

Campanella répond que la création a été tirée du néant par Dieu. Elle est donc un composé d’être et de non-être. Elle vient de l’Être, mais elle est aussi truffée de « non être », son « être » est lardé de « moins d’être », elle « manque d’être », à tous les niveaux de son être. Contingence, hasard et fortune sont les expressions concrètes de ce manque. Ils sont aussi l’expression visible d’une possible liberté pour l’homme, qui doit être trouvée dans les interstices de ces manques.

Contingence, hasard et fortune peuvent aussi s'interpréter comme des figures providentielles de l’absence ou du retrait volontaire de Dieu (kénose ou tsimtsoum, pour employer un mot grec et un mot hébreu).

samedi 17 janvier 2015

Le déluge et le lotus

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En hébreu biblique, les lettres de l’alphabet peuvent souvent « permuter » entre elles, c’est-à-dire être remplacées dans certains mots par des lettres proches phonétiquement. Teth, ט, est la neuvième lettre et correspond au t de l’alphabet latin. Teth signifie « serpent », à cause de sa forme. Cette lettre peut permuter avec les sifflantes ז (z) ou צ (ts), mais aussi avec la lettre Taw, ת (th), qui est la 22ème et dernière lettre de l’alphabet, et qui veut dire « signe d’écriture ».

Ce principe de permutation étant admis, on peut dès lors se livrer à de licites ou même à d’illicites jeux de lettres, qui engendrent des jeux de mots, faisant naître ou glisser les sens.

Exemple.

Le mot תֵּבָה, tevah, signifie « boîte », mais aussi « arche ». C’est une tevah que construisit Noé en bois de gopher (Gen 6,14). Et c’est dans une tevah de jonc que l’on plaça Moïse, enfant nouveau-né (Ex. 2,3).

Avec la lettre צ (ts), tevah donne tsavah, צָבָה, « s’assembler pour combattre », et encore « s’enfler ». On voit que l’arche, par un léger glissement de sens, figure une assemblée générale des forces de vie qui doivent combattre le déluge. Elle évoque aussi une sorte de ventre qui s’enfle, au fur et à mesure que les êtres vivants destinés à être sauvés pénètrent en elle..

En permutant avec les lettres ז (z) et ט (t) les choses se corsent. Le verbe טָבַח tavaha a pour sens « immoler, tuer le bétail ». Le mot טַבָּח tabah signifie « celui ou celle qui tue ». De même, le verbe זָבַח, zavaha, signifie « égorger, immoler, sacrifier » et le mot זָבַח tavah signifie « victime, sacrifice ». L’arche devient alors comme une immense oblation. On sait que l’affaire a bien tourné. Mais l’arche aurait pu faire naufrage. C’eût été une catastrophe, le sacrifice ultime : tous les œufs de vie dans le même panier de bois.

On peut aussi couper la lettre terminale, faible du mot, le ה, ou Hé. Alors on obtient טָב, tav, « bon », comme dans טָבְאֵל « Dieu est bon ».

Riche assortiment de sens, convergents ou contraires, par la magie des permutations. Langue propice aux sous-entendus, ou même aux malentendus, suivant l’attention, l’acuité que l’on met à décortiquer la lettre des mots.

En latin, tevah se rend par le mot arca, qui a donné en français « arche ». Arca signifie premièrement « coffre, armoire». D’où l’adjectif arcanus, « caché, secret », et le nom arcanum, « secret », que l’on retrouve avec le français « arcane ».

Arca signifie aussi « cercueil, prison, cellule, citerne, réservoir ». Mais jamais « arche ».

Ce mot renvoie au verbe arceo, « contenir, enfermer, retenir ». Mais aussi : « tenir éloigné, détourner, écarter ». Ce verbe peut donc bien s’appliquer à l’idée de l’arche de Noé.

Coerceo signifie « contenir, réprimer ». Exerceo : « dompter, exercer ». L’adjectif arctus, « enfermé, serré » fait partie de la même famille ainsi que le verbe arto, « resserrer, presser, réduire ».

Cicéron: « Mundus omnia complexu suo coercet et continet » (Nat. 2, 48). Le monde enferme et enserre tout de son étreinte. Complexus c’est l’étreinte, l’embrassement, l’enlacement. Ce mot rend aussi bien la lutte que l’amour, le combat corps à corps et l’étreinte charnelle.

Les traducteurs de la Septante ont traduit tevah par le mot grec κιϐωτός, « caisse, boite ». Le mot κιϐώριον lui est apparenté avec pour premier sens: « fleur du nénuphar égyptien », mais aussi « coupe », et même « tombe ». Le mot « ciboire » vient de là.

Pour qui s’intéresse aux secrets, aux arcanes du monde, il peut être utile de commencer par les mots qui les portent, qui les cachent et les transportent.

Ces mots sont comme une autre arche, une arche de mots, une arche de sens, flottante et précaire, à travers le déluge des non-sens.

Cette arche peut être une prison ou une tombe.

D’un point de vue poétique, mais aussi œcuménique, j’aime bien l’idée que les 70 rabbins d’Alexandrie ont choisi pour traduire tevahde prendre un mot grec emprunté lui-même à l’égyptien. Et j’aime aussi que ce mot qui devait pouvoir incarner l’arche de Noé, le berceau de Moïse et l’Arche d’alliance, vienne d’une très ancienne métaphore botanique et religieuse, la fleur de lotus, ou nénuphar égyptien.

Dans l’Égypte ancienne (3500 ans av. J.C), le lotus était déjà un symbole de la création du monde et une allégorie de la renaissance après la mort. La fleur de lotus était digne d’être offerte au Dieu qui avait vaincu la mort, Osiris.

En Inde ancienne, et également en Chine, le lotus est considéré digne d’offrande aux dieux.

Le lotus pousse dans la boue, qui le nourrit. Il ne flotte pas sur l’eau comme le nénuphar, il émerge hors de l’eau. C’est pourquoi il est une allégorie de la résurrection.

Les graines du lotus sacré détiennent le record de longévité (dormance). Une équipe de chercheurs a réussi à faire germer une graine datant d’environ 1 300 ans provenant du lit asséché d’un ancien lac en Chine.

Je rêve d’une tevah, qui serait comme une fleur géante de lotus, nourrie de la boue de ce monde, et flottant au-dessus du déluge.

dimanche 11 janvier 2015

La mort pour le sacrilège en France, et Charlie.

La mutilation du poing, puis la décapitation. Voilà la peine infamante et capitale, que les parlementaires français ont voté en 1825, pour les briseurs de vases d'église, la profanation d'hosties, et les « sacrilèges ». Cher payé, le ciboire. Le gouvernement qui a porté ce projet de loi était ultraroyaliste. Charles X venait de monter sur le trône après la mort de Louis XVIII.

A la chambre, il y avait eu des débats vifs et enflammés sur cette loi « relative aux sacrilèges », Pierre-Paul Royer-Collard, député libéral, violemment opposé à cette législation, avait déclaré :

« La théocratie de notre temps est moins religieuse que politique ; elle fait partie de ce système de réaction universelle qui nous emporte : ce qui la recommande, c'est qu'elle a un aspect contre-révolutionnaire. »

Royer-Collard dénonçait une énorme manipulation, organisée par les royalistes de la Restauration, afin d'assurer la victoire de la contre-révolution.

Il avait aussi le sentiment aiguë de la finitude des sociétés, de leur caractère transitoire.

«Les sociétés humaines naissent, vivent et meurent sur la terre... Mais elles ne contiennent pas l'homme tout entier... Nous, personnes individuelles et identiques, véritables êtres doués de l'immortalité, nous avons une autre destinée que les États.»

Sur les traces de Royer-Collard, François Guizot poussa la question plus loin dans son Histoire générale de la civilisation en Europe depuis la chute de l’empire romain jusqu’à la Révolution française(1838).

« Quand l'histoire de la civilisation est épuisée, quand il n'y a plus rien à dire de la vie actuelle, l'homme se demande invinciblement si tout est épuisé, s'il est à la fin de tout ? (…) A coup sûr, la pensée humaine est fort loin d'être aujourd'hui tout ce qu'elle peut devenir, nous sommes fort loin d'embrasser l'avenir tout entier de l'humanité; cependant, que chacun de nous descende dans sa pensée, qu'il s'interroge sur le bien possible qu'il conçoit, qu'il espère; qu'il mette ensuite son idée en regard de ce qui existe aujourd'hui dans le monde; il se convaincra que la société et la civilisation sont bien jeunes; que, malgré tout le chemin qu'elles ont fait, elles en ont incomparablement davantage à faire. »

Je pense que ces paroles prononcées au 19ème siècle, dans un contexte très franco-français, s'appliquent fort bien à ce que nous vivons aujourd'hui, dans un contexte mondialisé. Les actions terroristes des 7 et 8 janvier 2015 ont provoqué un émoi européen et même mondial. Tout le monde a compris qu'une question de fond était en jeu. Question éminemment complexe, en fait. S'il est facile de se mobiliser pour la liberté de la presse ou contre l'assassinat d'innocents, il est moins aisé d'analyser les causes profondes, sous-jacentes, immanentes, mais bien réelles, de ce qui a été qualifié d'attaques contre « les fondements mêmes de la démocratie ».

Il y a la question de la liberté de la presse, celle du « sacrilège », mais il y a aussi et surtout le sort réservé à des populations entières, la politique systématique menée depuis des dizaines d'années dans des régions du monde qui ont été sciemment portées à l'ébullition.

En fait, la question posée par Guizot reste vive, brûlante. Nous sommes fort loin de comprendre l'avenir de l'humanité. Nos sociétés sont jeunes. Tout est encore à faire.

On a vu les images du premier ministre d'Israël marchant avec le président de l' "État de Palestine" aux côtés de François Hollande. L'unanimisme des grandes manifestations de dimanche une fois retombé, la politique petite, obstinée, courte et dure, va reprendre de plus belle, dès lundi. Ce qui reste à faire semble évident, urgent, à ces politiques dont les politiques accumulées nous ont mené jusque là... On réclame déjà plus de polices, plus de contrôles, l'abrogation de l'espace de Schengen. On a parlé du 11 septembre français. Allons-nous bientôt avoir une Loi patriotique sur le modèle du Patriot Act ? Allons-nous porter la guerre dans l'Orient lointain et proche ? Allons-nous résoudre le « problème de l'immigration » à la manière forte?

Il convient de se rappeler aujourd'hui combien l'Europe fut barbare, il y a peu. Il convient aussi de se rendre compte qu'il serait facile, dans certaines circonstances, à peu près semblables à celles que nous avons vécues ces derniers jours, de faire adhérer les peuples européens à des principes que nous attaquons, que nous méprisons aujourd'hui. La force, la violence, le mensonge, pratiques habituelles dans l'Europe d'il y a quatre ou cinq siècles, ou dans l'Europe du siècle dernier, pourraient rapidement revenir dans notre quotidien.

Je voudrais encore citer cette phrase de Guizot. « Nous flottons continuellement, à mon avis, entre la tentation de nous plaindre pour très peu de chose, et celle de nous contenter à trop bon marché. Nous avons une susceptibilité d'esprit, une exigence, une ambition illimitées dans la pensée, dans les désirs, dans le mouvement de l'imagination; et quand nous en venons à la pratique de la vie, quand il faut prendre de la peine, faire des sacrifices, des efforts pour atteindre le but, nos bras se lassent et tombent. »

Ces phrases, prononcées dans le contexte du 19ème siècle, et de la lutte contre la réaction royaliste et contre-révolutionnaire, s'appliquent bien, me semble-t-il, à ce qui peut s'interpréter comme le contexte d'une Europe à la veille de sombrer dans une nouvelle forme de « réaction ».

Le mot est fort, j'en sens le poids. Mais c'est exactement ce que je ressens. Je pense que toutes les conditions pourraient bientôt être remplies pour faire avaler aux peuples la potion amère, et certes pas magique, d'une réaction néo-fasciste, sécuritaire, technologique, inquisitrice, systématique, et surtout absolument impitoyable. Impitoyable pour les immigrés, pour les pauvres, pour les dissidents, pour les révoltés, mais aussi, par extension, pour les franc-tireurs, pour tous ceux qui ne veulent pas se fondre dans la masse immense, pour tous ceux qui ne veulent pas supporter l'idée que le monde de demain pourrait si facilement, si aisément, être dirigé, dans un silence complice, par la force, le mensonge et la violence.

jeudi 8 janvier 2015

Charlie Hebdo et les yeux de l'assassin

J'aimais bien Cabu, et son dessin fin. J'aimais aussi le Wolinski de ma jeunesse, qui dessinait les verres d'apéro avec un trait sûr. Ce soir, je suis très triste. Je mesure, comme beaucoup de monde, les enchaînements inéluctables et les conséquences prévisibles de cette violence terroriste. Plantu a dit que cette journée était une sorte de 11 septembre contre la pensée libre, contre la liberté d'expression, qu'il s'agissait d'une attaque contre les fondements mêmes de la République. Tout cela est vrai. Il faut s'attendre que la réaction soit en proportion. Le cycle de la violence n'est pas prêt de s'éteindre.

On a déjà porté la guerre ici et là, pour telles et telles raisons. La souffrance humaine, on l'a vue, au long de ces dernières années, orange, soudaine et noire, extrême, diffuse et misérable, dans toutes sortes d'images, dans les récits des témoins, en Libye, au Mali, en Syrie, en Irak, en Afghanistan, et dans bien d'autres pays. Et maintenant, cette souffrance, elle revient, à dose concentrée, disruptive, au cœur de cette ville. Le sang coule ici, dans nos rues.

On attaque la chair des peuples toujours plus profondément. On atteindra bientôt l'os. On prend conscience que tout est possible. Tout peut encore arriver. La grande histoire, on n'en a jamais, jamais, fini avec elle. Et elle peut s'inviter demain, l'an prochain ou dans dix ans, à notre table. Il faut se tenir prêt.

Mais ici, ce soir, je voudrais rapporter ce que j'ai vécu comme un moment surréaliste. A la télévision, ce 7 janvier 2015, lors de l'émission de France 2 consacrée à l'attentat contre Charlie Hebdo, une journaliste rapporte les propos d'une femme, présente dans les locaux lors du carnage, et qui a été menacée à bout portant par l'un des assassins. Cette femme a raconté que l'homme lui a demandé de réciter quelques mots du Coran pour avoir la vie sauve, et elle ajoute qu' « il avait de très beaux yeux bleus ». Puis la journaliste se reprend, et corrige : « il avait de très beaux yeux ». L'adjectif "bleu" était-il donc un lapsus ? Ou bien la journaliste réalisa-t-elle qu'elle fournissait ainsi une sorte d'indice non vérifié? Ou bien, cette accumulation d'épithètes à propos des yeux d'un assassin en pleine action lui apparût-elle soudain comme parfaitement incongrue ?

Je n'en sais rien. Je m'accroche simplement à cette seule seconde, où un tueur, qui n'avait vraiment rien à perdre, et rien à gagner, laissa la vie sauve à une femme, après un seul regard, pour ensuite retourner à sa besogne de mort.

dimanche 4 janvier 2015

JP Morgan Chase et la fin de la démocratie

Dans un livre bien documenté, Le nouveau capitalisme criminel – Crises financières, narcobanques, trading de haute fréquence, Jean-François Gayraud, haut fonctionnaire de la police nationale, révèle bien des dessous douteux de la haute finance internationale. Dans un chapitre consacré à la banque JP Morgan Chase, dite « la plus grande banque des États-Unis », on lit avec intérêt le résumé d'un rapport d'enquête bipartisane du Congrès des États-Unis, dirigée par les sénateurs Carl Levin et John McCain, publié en mars 2013. Pour faire court, ce rapport fait le portrait d'une « banque voyou », condamnée à plusieurs amendes des régulateurs américains et britanniques à l'automne 2013 pour « l'affaire de la baleine ». Cette banque est surtout une « multirécidiviste de la fraude ». Le livre cite « pour mémoire » : « des fraudes dans les produits subprimes titrisés en 2012 ; une plainte de la Deutsche Bank au nom de plusieurs fonds d'investissement pour des titres financiers adossés à des prêts subprimes ; une plainte de 2009 du fonds de pension Operating Engineers Pension Fund ; une enquête dans l'affaire Madoff, JP Morgan Chase ayant été la banque de l'escroc pendant deux décennies ; des fraudes dans le règlement des saisies immobilières ou foreclosure gate ; des défaillances en matière de lutte contre le blanchiment d'argent sale ; des manipulations des cours de l'électricité en Californie et dans le Michigan ; une implication multiforme dans les manipulations des taux du Libor ; une enquête en Italie pour son rôle dans la quasi-faillite de la Monte dei Paschi di Siena, la troisième banque du pays ; une enquête sur plainte d'actionnaires de la banque Bear Stearns ; une enquête de la SEC sur l'implication de la JP Morgan Chase pour le viol de lois fédérales sur la lutte anti-corruption, en relation avec des dignitaires chinois. » La liste est longue. Citons encore le fait que « JP Morgan a aussi participé activement aux États-Unis, avec d'autres banques sous formes de cartels criminels, à des opérations de très grande ampleur de manipulation de cours d'obligations émises par des municipalités pour financer des infrastructures publiques (écoles, hôpitaux, bibliothèques, etc.) ».

Voilà le tableau d'ensemble à peu près esquissé : un « banque-voyou » impliquée dans des « cartels criminels », tout en étant la « plus grande banque des États-Unis ».

Mais le plus intéressant est à venir. Cette banque fait de la politique, et pas n'importe laquelle.

JP Morgan a publié le 28 mai 2013 une analyse intitulée The Euro Area Adjustment : About Halfway There, dans laquelle les analystes de la banque réclament « la quasi-disparition des démocraties européennes et l'avènement de régimes autoritaires ». Devant la résistance des peuples et la mollesse des classes politiques, « il est préconisé de dissoudre ces systèmes démocratiques. »

Il faut mettre les choses dans un perspective large. La banque JP Morgan fut aussi un « acteur central et conscient du réarmement de l'Allemagne – démocratique puis nazie – dans l'entre-deux-guerres », note J.-F. Gayraud.

J'aimerais ajouter, à titre d'information contextuelle, qu'il est de notoriété publique qu'un certain Prescott Bush, père de George H. W. Bush et grand-père de George W. Bush, tous deux élus présidents des États-Unis, a fait sa propre fortune en traitant avec l'Allemagne nazie, avant la Seconde Guerre mondiale et l'entrée en guerre des États-Unis.

Apparemment, il y a de bonnes affaires à faire avec les « régimes autoritaires ». Le problème avec les démocraties, c'est que les majorités de pauvres votent souvent mal...

Solution : les convaincre de bien voter. Ou alors les convaincre de changer de régime. Ou encore, ne pas leur demander leur avis, et foncer droit devant.

Bonne année 2015 à tous !

samedi 3 janvier 2015

"Marketing", "branding" et Etat Islamique

Vous pensiez que les drones, les attaques de F-16 dirigées par laser et les norias de satellites pouvaient gagner des guerres ? Le Major Général Michael K. Nagata est commandant des Forces d'Opérations Spéciales états-uniennes au Moyen Orient. A ce titre il a la charge de combattre l’État Islamique. Au rang de ses préoccupations, une question lancinante : qu'est-ce qui rend si dangereux ce qu'il dénomme « cette organisation hybride, à la fois terroriste et dotée d'une armée conventionnelle »? "Nous ne comprenons pas ce mouvement, et tant que nous ne l'avons pas fait, on ne pourra le vaincre." « We do not understand the movement and until we do, we are not going to defeat it », a-t-il déclaré selon les minutes confidentielles d'une réunion d'experts qu'il a convoquée pour tenter de comprendre ses stratégies de « marketing » et de « branding ». L'International New York Times rapporte ainsi ses propos. « We have not defeated the idea. We do not even uderstand the idea. » « Nous n'avons pas vaincu l'idée. Nous ne comprenons même pas l'idée. » Aveu d'une candeur limpide. Une puissante armée qui ne comprend même pas ce qu'elle combat. Comment pourrait-elle vaincre ?

J'ai examiné avec attention la photographie du Maj. Gen Nagata publiée par le New York Times le 29 décembre 2014. Un visage large de samouraï américanisé, aux hautes pommettes. Des yeux vifs. Une coupe au carré. Nagata est un patronyme japonais, qui signifie « long champ ». Sous la photo, cette citation : « Je ne comprends pas le pouvoir intangible de ISIL ».

Il y a peu, ISIL s'appelait encore ISIS, mais désormais cet acronyme est banni des communiqués officiels. Nagata organise des réunions d'experts pour tenter de comprendre les « tactiques psychologiques » d'ISIL, « telles que terroriser les populations, les discours religieux et sectaires et les moyens de contrôle économique » (« Psychological tactics such as terrorizing populations, religious and sectarian narratives, economic controls »).

Il s'agit désormais de s'attaquer au « grand récit de séduction » de l’État Islamique (« The Islamic State's enticing narrative »).

« Qu'est-ce qui rend l’État Islamique si magnétique, si inspirant ? », continue Nagata. (« What makes I.S. so magnetic, so inspirational ? »). « Il y a une attraction magnétique de l'E.I. qui lui apporte des ressources, des hommes, des armes, etc., et qui ne cesse de le renforcer, de le développer, de l'encourager, d'un façon très alarmante. »

Le général s'est engagé dans une étude à long terme. « I want to engage in a long-term conversation to understand a commonly held view of the psychological, emotional, and cultural power of I.S. In terms of a diversity of audiences. They are drawing people to them in droves. There are I.S. T-Shirts and mugs. » , note encore le général. Quoi ! Des T-shirts de l’État Islamique ! Et même des chopines avec leurs slogans ! Ils en déjà sont là !

Mais ce n'est pas encore assez. Nagata n'a pas encore tout dit. Il y a l'essentiel. « We have to remember that most of their messaging is not for us. We are not the target. They are happy to see us outraged, but they are really communicating to people. We are being drawn to their banner ».

Là on peut dire qu'ISIL dépasse les bornes. L’État Islamique a décidé de s'adresser directement au « peuple » sans se préoccuper de ce qu'en pensent les occidentaux. Les États-Unis ne sont même plus une « cible », mais en revanche, ils sont « traînés » (médiatiquement parlant, et par la magie de la propagande) « sous la bannière » de l'E.I. L'âme des peuples est plus difficile à analyser, semble-t-il, que les vastes superficies des pays en guerre au Moyen Orient sous l’œil des drones, ou que les innombrables communications électroniques que la puissance du moment a décidé de passer au peigne fin.

Je suis toujours étonné de voir tant de pouvoir, tant d'armes, tant de puissance stratégique mis dans les mains de gens qui avouent qu'ils ne comprennent pas ce qu'ils font, contre qui ils combattent, ni en réalité ce qu'ils combattent. Il est vrai que Nagata s'efforce, en bon soldat de compléter son analyse terrain. Mais les mots qu'il utilise (« marketing », « branding », « T-shirts », « mugs ») semble indiquer un sérieux décalage entre l'intention générale et les aptitudes spécifiques.

On ne s'attaque pas à la question des « grands récits », ceux qui meurent et ceux qui naissent, comme à une campagne de presse. Il faut un peu plus de profondeur de champ.

vendredi 19 décembre 2014

La démocratie mondiale ou l'esclavage

Quarante et unième jour

J'aime bien l'idée improbable qu'il y a plus de sagesse dans les peuples que dans les puissances. Au sommet des mondes règne un froid glacial, et la vie n'y tient qu'à un fil. La chaleur préfère les marécages, où la vie bouillonne. D'un point de vue systémique, la montagne et la plaine se complètent. Mais la « domination » de la montagne ne saurait être que métaphorique, poétique et non politique et économique. Pourquoi le pouvoir devrait-il être nécessairement exercé dans les hauteurs, par les hauteurs, et pour l'intérêt des hauteurs ?

Les vallées et les plaines sont plus basses, du point de vue altimétrique, mais elles produisent tout ce qui est nécessaire, et il y fait bon vivre. N'est-ce pas là un titre pour revendiquer un rôle mieux assuré dans la gouvernance démocratique des choses et des nations ?

Mais la démocratie ne tombe jamais du ciel, où les Jupiters règnent sans partage. Il faut la construire au long des âges. Cela prend du temps et de la peine. Il est aisé de constater que la démocratie, aujourd'hui, ne marche pas très bien. Elle est souvent détournée, corrompue, trahie. Elle marche cependant mieux, beaucoup mieux, que les tyrannies – la rouge ou la brune, la blanche et la noire. Mais pas encore assez bien pour réguler un monde sans frontières pour l'argent et truffé de chausse-trapes pour les pauvres gens.

Prenons un exemple simple. Poutine déclare que ce qui arrive au rouble est entièrement dû aux menées occidentales. L'Europe se comporte « comme un Empire », ajoute-t-il. Il est vraiment fort curieux que l'électorat russe se contente d'idées aussi frustes, aussi élémentaires. Pourquoi le peuple russe, ce grand peuple, plein de passion et d'idéal, se laisse-t-il guider par des tsars aussi limités, aussi primaires ? La Russie vit avec et de son propre mythe, construit siècle après siècle, depuis Ivan le Terrible. La Russie se voit elle-même « comme un grand Empire » qui couvre la moitié de la terre, depuis les confins de l'Ukraine aux volcans du Kamtchatka. Aux yeux d'un marteau, tout est clou. Aux yeux d'un tsar, tout est à soumettre au knout. Les empires du passé, des empires de terre et de mer, avaient besoin d'innombrables esclaves pour tenir. Les empires du présent ont eux aussi besoin d'esclaves, à mettre sous le knout.

La démocratie n'est peut-être pas très adaptée à la gestion dangereuse et contradictoire des intérêts mondiaux à long terme, mais on peut faire le pari qu'elle saura vite comprendre que l'on cherche à la remettre en esclavage, le moment venu, et qu'elle se révoltera alors, aux premières morsures des knouts.

Il faut changer de « paradigme », dirons-nous, avec un peu de cette prétention des mots savants à incarner des idées que les mots de tous les jours ne peuvent aisément expliquer. Il faut en finir avec le paradigme des empires, et il faut en finir avec les empires eux-mêmes. Il y en a de toutes sortes. Il faut les distinguer et les déconstruire. Les empires du passé, comme le russe, ne sont plus que des tigres en papier-rouble. Il y a d'autres empires nettement plus coriaces. La Chine est devenue la première puissance économique mondiale. D'où vient sa force ? De la générosité de son système démocratique ? Et il y a les empires maffieux, les empires financiers, et les empires virtuels qui n'existent que dans la circulation luminique des bourses mondiales, ou bien dans l'obscurité organisée des « dark pools ».

La démocratie mondiale devra s'attaquer à tout cela, ou bien elle subira elle aussi, une mise en esclavage mondiale.

Quel rapport a tout ceci avec mon sujet préféré ? Voici. La démocratie mondiale n'arrivera pas à se constituer par une sorte d'enchantement spontané. Il va falloir beaucoup travailler la théorie et la pratique. Il va surtout falloir une nouvelle mutation psychique et intellectuelle. Qui est encore cachée, mystérieuse, mais qui est absolument nécessaire. La reconnaître comme nécessaire, c'est déjà aider à la faire advenir.

« Je me suis présenté à vous faible, craintif et tout tremblant, et ma parole et mon message n'avaient rien des discours persuasifs de la sagesse . (…) Pourtant c'est bien de sagesse que nous parlons parmi les parfaits, mais non d'une sagesse de ce monde ni des princes de ce monde, voués à la destruction. Ce dont nous parlons au contraire, c'est d'une sagesse mystérieuse, demeurée cachée. »1

11 Cor. 2,1-7

mercredi 17 décembre 2014

Laisser de côté la joie et la peine

Quarantième jour

Le sujet que je me propose de traiter ici, de façon approfondie, sur une durée longue, et dont j'ai déjà commencé de traiter certains aspects, est d'une richesse infinie. Les sources sont innombrables. Les thèses que l'on rencontre sont fort variées, comme les nations, comme les âges. J'ai déjà dans des notes accumulées de quoi alimenter ce blog de centaines de billets.

Dans le même temps, je suis fort conscient d'un décalage radical entre la visée générale de cette thématique, et l'état actuel du monde. Qu'est-ce qu' Agni, Zoroastre ou Osiris peuvent avoir comme rapport avec l'Irak, la Syrie, Poutine, Obama, Bush ou les massacres d'enfants par les talibans du Pakistan? Apparemment, aucun rapport. Pourtant c'est ma conviction que les grandes religions du passé éclairent les religions du présent et celles de l'avenir d'une lumière spéciale. Je suis pour la mémoire longue, et j'essaie de mettre les choses dans une perspective pluri-séculaire. De grandes religions ont vu leur naissance et leur déploiement, et particulièrement depuis cinquante cinq siècles, dans une zone géographique qui englobe la vallée du Nil et celle de l'Indus, en passant par le bassin du Tigre et de l'Euphrate et la vallée de l'Oxus. Or le Pakistan est situé entre l'Indus et l'Oxus, n'est-ce pas ? L'Iran et l'Irak (tout comme l'Irlande, d'ailleurs...) tirent leurs noms des anciens Aryas, peuple fondateur d'au moins deux religions, celle du Véda en Inde, et celle du Zend Avesta en Iran.

Ma passion pour ces savoirs presqu'oubliés, en tout cas négligés, me fait parfois imiter Diagoras de Melos (5ème siècle av. J.-C.), surnommé « l'athée ». Antoine Fabre d'Olivet rapporte que ce personnage moqueur et irrévérencieux discréditait les Mystères en les divulguant, en les expliquant. Il allait jusqu'à les singer en public; il récitait le Logos orphique, dévoilait sans vergogne les Mystères d'Eleusis et ceux des Cabires.

Je ne prendrai pas le risque de paraître irrévérencieux ou athée en citant des exemples des mystères sacrés de toutes les périodes passées, et de toutes origines. D'où ces quelques précautions liminaires. Je poursuis une visée anthropologique, et non apologétique. Ce qui m'intéresse c'est de dégager, si c'est possible, les grandes constantes de l'esprit humain, dans ses rapports avec le « mystère ». Ce qu'est ce « mystère », je ne le définirai pas, si ce n'est de façon implicite, en multipliant les approches, en faisant varier les angles, en accumulant les références, en évoquant la mémoire immense des peuples qui les ont engendrés et qui les ont conservés dans leurs livres sacrés.

Ces constantes existent, j'en ai la certitude. Par exemple, l'idée d'une divinité unique, principale, créatrice, n'est certes pas l'apanage de telle ou telle religion. On la retrouve sous diverses formes, à des époques extrêmement reculées, bien plus anciennes que le temps où Abraham a quitté la ville d'Ur en Chaldée.

Il y a d'autres constantes encore, qui ont trait à la réflexion sur l'origine et sur la mort, sur la connaissance et le non-savoir, sur l'esprit, et ses désirs.

Un souffle profond, de nature identique, parcourt les pages du Livre des morts, des manuscrits de Nag Hammadi, des Védas ou du Zend Avesta. Je crois qu'il est possible d'entendre ce souffle, et même d'en respirer l'odeur. Et je crois aussi, qu'une plongée, même brève, dans ce monde stupéfiant, peut nous apprendre quelque chose sur le monde tout aussi stupéfiant que l'on nous montre dans les médias, ce monde de violence et de mensonge, peuplé de "gnomes" et de "nains" (lire: les spéculateurs et les puissances corrompues qui décident de l'ordre du jour).

« Ceux qui s'agitent à l'intérieur de l'ignorance se considèrent comme sages, circulent follement en courant çà et là comme des aveugles, conduits par un aveugle. » (KU. 2.5)

J'ai longtemps pu observer, et dans les meilleures arènes, l'hypocrisie, l'incompétence et la lâcheté de ceux qui devraient, en théorie, être des maîtres de la vérité, de la science et du courage.

Ce monde va mal. Mais il est aussi plein d'idées nouvelles, et également riche d'idées anciennes. J'aspire à explorer les unes, et revivifier les autres. Je poursuis, ce faisant, patiemment, un projet long, difficile à qualifier, mais non inqualifiable. Quelque chose comme : « méditer sur ce qui est difficile à percevoir, pénétrer le secret, qui est déposé dans la cachette, qui réside dans le gouffre antique » , et pour ce faire je suis prêt à « laisser de côté la joie et la peine .» (KU. 2.12)

lundi 15 décembre 2014

La Fin des grands récits. 1

"Ma grand-mère était née en 1922, les arrestations et les exécutions, elle avait vu ça toute sa vie, toute son existence... Après sa mort, ma mère m'a révélé un secret de famille... Elle a écarté un rideau... soulevé un voile... Quand mon grand-père était revenu d'un camp du Kazakhstan en 1956, c'était un sac d'os. Et elles n'ont dit à personne qu'il était leur mari, leur père. Elles avaient peur... Elles disaient que c'était un étranger, un vague parent. Il a vécu avec elles quelques mois, et puis elles l'ont mis à l'hôpital. Là, il s'est pendu. Maintenant il faut... il faut que j'arrive à vivre avec ça, avec ce savoir. Il faut que je comprenne... (Elle répète.) Que j'arrive à vivre avec ça... Ce que grand-mère redoutait le plus, c'était un nouveau Staline et la guerre. Elle a passé sa vie à se préparer aux arrestations et à la famine. Elle cultivait des oignons sur le rebord des fenêtres et mettait du chou à mariner dans d'énormes casseroles. (...) Elle me répétait tout le temps: "Tais-toi! Ne dis rien!" Ne dis rien à l'école... Ne dis rien à l'université... C'est ainsi que j'ai grandi, parmi des gens comme ça. Nous n'avions aucune raison d'aimer le pouvoir soviétique. Nous étions tous pour Eltsine!"

Svetlana Alexievitch. La Fin de l'homme rouge. 2013. p.131

"Moscou est littéralement en train de mourir de faim, avait dit le professeur Kouznetsov à Trotski. Ce n'est pas ça la faim. Pendant que Titus faisait le siège de Jérusalem, les mères juives mangeaient leurs propres enfants. Quand j'aurai obligé vos mères à manger leurs enfants, alors vous pourrez venir me dire: "Nous avons faim"."(Trotski, 1919)

Ibid. p. 20

"Ils ont commencé par jeter les enfants dans une des fosses... Et ils les ont recouvert de terre. Les parents ne pleuraient pas, ils ne suppliaient pas. Vous demandez pourquoi? J'ai réfléchi à ça... Quand un homme est attaqué par un loup ou par un sanglier, il ne va pas le supplier, l'implorer de lui laisser la vie... Les Allemands regardaient au fond de la fosse en rigolant, ils jetaient des bonbons dedans. Les politzei étaient complètement bourrés... Ils avaient les poches pleines de montres... Ils ont enterré les enfants. Et ils ont ordonné à tout le monde de sauter dans l'autre fosse. Nous étions là, maman, papa et ma petite sœur."

Ibid. p. 234

...Ça, c'est la ville d'Orsk, près d'Orenbourg. Des trains de marchandise partaient jour et nuit pour la Sibérie avec des familles de koulaks. Nous, on montait la garde dans la gare. J'ouvre un wagon et, dans un coin, je vois un homme à moitié nu, pendu à une ceinture. Une mère berce un bébé dans ses bras, et l'aîné, un petit garçon, est assis par terre. Il mange ses excréments avec ses mains, comme de la semoule. "Ferme la porte! me crie le commissaire. C'est de la racaille de koulaks! Il n'y a pas de place pour eux dans la nouvelle vie!" L'avenir... Il devait être magnifique... Il allait être magnifique, plus tard.... J'y croyais! (Il crie presque).

Ibid. p. 208

dimanche 14 décembre 2014

Le mystère védique de la Parole et du Feu

Trente-neuvième jour

La cérémonie védique est une liturgie du chant, du cri, et de l'hymne, en présence du Feu et du Sôma. Conjointement, le chant, le cri et l'hymne représentent trois instances de la « parole ». Le Feu et le Sôma sont aussi « parole », et de plus, ils sont « chaleur », « lumière », « souffle ».

« Par le Chant, et à ses côtés, Il crée le Cri ;

par le Cri, l'Hymne ;

et par les trois invocations, la Parole. »

Gayatrena prati mimîte arkan ; arkea sâma ; traiṡṭubhena vakam! Ṛg Veda I, 164, 24

Quel est ce « Il » qui « crée le cri »? C'est le Feu, le feu sacré qui allume, éclaire, enflamme et consume le Sôma, en s'embrasant, en crépitant, en grondant, en « criant », au milieu du cercle des sacrificateurs, qui eux aussi chantent, crient et psalmodient. En s'embrasant, en crépitant, en grondant, le Feu « chante », « crie » et « parle », avec le Sôma, par le Sôma et grâce au Sôma. Le Feu se nourrit du Sôma, il en tire sa puissance, sa lumière et sa force, et le Sôma révèle et accomplit sa véritable nature par le Feu.

Quel est ce Sôma ? Il résulte de l'union intime de l'eau, d'une sorte d'huile (issue du beurre clarifié) et d'un jus fermenté, enivrant (pouvant être produit à partir du Cannabis sativa, du Sarcostema viminalis, de l'Asclepias acida ou de l'Ephedra). L'eau vient du ciel, l'huile vient du lait des vaches, nourries d'herbes poussant grâce à l'eau et au soleil, et le Cannabis sativa, qui vient aussi de la terre et du soleil, contient un principe actif qui crée des soleils et du feu dans les esprits.

Trois cycles de transformations sont mis en jeu. Un cycle long, cosmique, qui part du soleil et du ciel, et qui résulte en eau, en huile et en liqueur, formant le Sôma. Le cycle court commence avec le feu nouveau, dont la première étincelle est produite par le prêtre allumeur au moyen de deux baguettes (l'une en bois d'acacias, l'autre en bois de figuier). Une baguette (appelée arsani) est en forme de flèche, et l'autre offre une forme de fente, de yoni. Le cycle court implique aussi la fabrication du Sôma « frais ». Il y a l'élaboration de l'huile à partir du lait et du beurre clarifié. Il y a l'écrasement des feuilles de Cannabis dans le mortier à l'aide du pilon de pierre. Et il y a le temps de maturation, de fermentation.

Et le troisième cycle, plus court encore, inclut le chant, le cri et la prière, ainsi que la consommation du Sôma par les sacrificateurs.

Trois cycles. Trois feux : le feu du soleil, le feu du foyer et le feu de l'esprit. Trois cris, celui du Feu, celui du Sôma et de celui de l'Esprit.

vendredi 12 décembre 2014

« Je suis la fin du judaïsme »

Trente-huitième jour

Le philosophe Jacques Derrida a écrit dans ses Carnets cette phrase pour le moins curieuse : « Je suis la fin du judaïsme ». Dans quel contexte ? Il est parti d’une citation de saint Augustin : « Quid ergo amo, cum Deum meum amo ? », qu’il traduit et développe à sa manière, et qu’il adapte à sa propre réflexion de cette façon: « Qu’est ce que j’aime, qui j’aime, que j’aime par-dessus tout ? […] Je suis la fin du judaïsme.»

Qu’est-ce que Derrida aime ? Le judaïsme. Qui aime-t-il ? Sa mère, qui est alors agonisante. Mais qu’est-ce qu’il aime par-dessus tout ? Dieu ? « Quel Dieu j’aime ? » se demande Derrida, plus de quinze siècles après saint Augustin. Il aime par-dessus tout ce Dieu unique, unique comme un événement peut être unique. Comme la naissance est unique, ou comme la mort est unique.

La mort de sa mère représente pour Derrida la fin d’un judaïsme. Après ce judaïsme il faudra en fonder un autre. Derrida dit alors qu’il est la « fin du judaïsme », du judaïsme tel que sa mère vivante l’incarnait encore, et auquel sa mère vivante donnait son visage.

Mais ce visage maternel désormais disparu, quoique ineffaçable, et son propre visage, à lui Derrida, défiguré, paralysé, le propulsent dans un avenir imprévisible. « C’est fini ». Derrida sait désormais qu’il est bien la fin de ce judaïsme, ce qu’il généralise (peut-être imprudemment?) en disant : « Je suis la fin du judaïsme ».

Jacques Derrida dit qu’il va commencer un nouveau judaïsme, un « judaïsme de sortie de la religion, hérité de son peuple mais détaché de lui ». En fait il se peut qu’il veuille même (ainsi qu’il le dit p. 206 de Circonfession) fonder une autre religion, et même, par sa philosophie, refonder toutes les religions.

Quelle différence y a-t-il entre cette nouvelle religion de Derrida et le christianisme (qui était déjà aussi une sortie du judaïsme, en vue d’une « refondation » dans une « autre » religion) ? La réponse de Derrida semble simple : « le christianisme a abandonné la lettre et la circoncision ».

A vrai dire, et pour ma part, j’estime que ces deux points peuvent se discuter, pour le moins… La lettre est toujours là, dans le christianisme, quoi que Derrida en pense. Les Bibles abondent. La Septante, la Vulgate et la traduction de Luther témoignent de la vigueur de la lettre dans les « nations ». La lettre reste là, mais c’est la question de l’esprit qui est posée, toujours, encore et à nouveau. Quant à la circoncision, elle n’a pas été abandonnée, non plus. Seulement il s’agit moins de celle du prépuce, que de celle du cœur, et aussi de celle des yeux et des oreilles. Il s’agit toujours d’ouvrir. Mais la question est maintenant : ouvrir quoi ? Et pour quoi ?

Mais si Derrida se dit, contre le christianisme, fidèle à la lettre et à la circoncision, en quoi innove-t-il alors ? En quoi peut-il prétendre fonder une autre religion, qui serait après la « fin du judaïsme » un « autre judaïsme » ?

Consultons son programme de refondation. Il s’agit, dit Derrida, de « refonder les religions en s’en jouant, réinventer la circoncision, re-circoncire ce qui se dé-circoncit, déjouer la réappropriation des langages par un Dieu-Un ».

Petit examen critique de ce programme.

« Refonder les religions en s’en jouant ». Il n’y a pas d’enjeu là où il n’y a rien qu’un jeu. Le jeu, précisément, c’est ce qui en dépit de l’apparence des mots, ne présente que des pseudo-enjeux, des enjeux de plastique. On ne peut rien fonder sur le jeu. Car quand la fondation « joue », quand elle a « du jeu », alors c’est qu’elle tremble, qu’elle vacille, et qu’elle ne peut rien assurer de stable.

« Réinventer la circoncision ». OK. Mais en quoi cela est-il neuf par rapport à ce que disait déjà saint Paul sur la nouvelle circoncision, non celle du prépuce (qu’il disait laisser à saint Pierre) mais bien celle du cœur ?

« Re-circoncire ce qui se dé-circoncit ». Selon les termes mêmes de Derrida, la circoncision est un acte unique, un événement fondateur. En quoi et comment les prépuces de chair se reforment-ils spontanément ? Ou alors la dé-circoncision n’est-elle qu’une métaphore, s’appliquant non à la chair mais à l’esprit ? Mais alors ne se ramène-t-on pas au cas précédent et à la proposition de saint Paul ?

« Déjouer la réappropriation des langages par un Dieu-Un ». Encore la métaphore du jeu. Mais là il ne s’agit plus de jouer (avec Dieu?) mais de « déjouer Dieu » (!). Le mythe de Babel nous avait pourtant mis sur la piste. Le Dieu-Un n’est-il pas opposé à l’idée même d’une langue une parmi les hommes ? Pourquoi donc ce Dieu – qui a permis la « confusion des langues » – voudrait-il maintenant se les « réapproprier », et donc par là-même les unifier? Et d’ailleurs, ne seraient-elles pas infinies les limites d’une langue une, pour dire la diversité elle-même infinie des possibles, des pensées, des images, des rêves, des fulgurances ? L’existence même des « intraduisibles » parmi les langues des hommes, n’est-elle pas une sorte de preuve de l’impossibilité (et de l’inutile pauvreté) de l’idée de langue une ?

Ce que j’aime chez Derrida, c’est qu’il est prêt à prendre tous les risques de la parole. Il en joue, la déjoue et la met en joue. C’est un poète du mot qui ouvre, et qui provoque. Ainsi :

« Je suis le dernier des Juifs. »

mercredi 10 décembre 2014

Le sonar de l'insondable

Trente-septième jour


Le shamanisme est sans doute la plus ancienne religion du monde, la plus universelle. Elle se rencontre à toutes les époques et dans tous les continents, sous des formes sensiblement analogues. Dans le shamanisme, le monde est plein de dieux. On les rencontre à chaque pas, dans les montagnes et les forêts, les savanes et les steppes, les déserts et les toundras, les sources et les rivières, les lacs et les nuages, les tonnerres et les éclairs, les brumes et l'aube, le crépuscule et les étoiles, les aigles et les zéphyrs, les lions et les gazelles. La liste est longue de ces dieux multiformes dont l'homme expérimente directement la présence, sans prêtres ni lois, sans églises ni temples, sans paroles ni musiques. C'est la religion de l'enfance de l'humanité, et c'est l'enfance de la religion, c'est le temps de la naissance des mythes.

Puis apparaissent des religions dotées de prêtres, d'autels, de cérémonies. Paroles, hymnes, chants, sacrifices, offrandes prétendent à incarner le divin sous diverses formes. L'harmonie première, ancienne, qui régnait entre les dieux et l'univers laisse place à l'Homme, isolé dans un monde qui le dépasse, et qu'il ne comprend plus. Un abîme absolu, un gouffre sans fin, sans fond, s'est creusé entre la conscience humaine et l'idée du divin. Les anciens mythes ne suffisent plus à le combler. L'Homme a besoin de plus de sens. La religion alors, se fait loi et révélation. Révélation du mystère qui sépare et qui fonde. Révélation d'une dualité fondamentale de la finitude humaine, et de l'infini. Révélation par la Loi et par la Parole, sous toutes ses formes, à laquelle répond en écho la voix de l'homme qui prie, qui crie, qui psalmodie. Les dieux ne sont plus dans le monde, ni du monde, ils habitent le mystère de cette Parole, dont on ne sait d'où elle vient ni où elle va. La révélation se donne sans cesse sous des formes analogues, inattendues. Chaque époque a ses prophètes. Il fallait des langues diverses, à des âges divers. Des sens nouveaux surgissent. C'est le temps des révélations exotériques, et c'est aussi le temps souterrain de l'ésotérisme. Les initiés le savent : la révélation secrète est la véritable révélation, décisive. Mais elle n'est pas facilement accessible. Elle est obscure, contradictoire, voilée. On ne peut nommer Dieu de son nom véritable. Ses attributs mêmes sont indicibles. Comment peut-on dire de Dieu qu'il est «vivant», ou «très haut», ou «très sage»? Tous ces mots ne sont-ils pas autant de limitations verbales de l'infini? Ces mots disent seulement qu'il n'est pas mort, qu'il n'est pas bas, qu'il n'est pas fou. Mais aucun des attributs des langues humaines ne s'applique, même de façon minimale. S'il vit, ce n'est pas de la même vie que les hommes, s'il est haut ce n'est pas à la manière des montagnes ou des étoiles. S'il est sage, ce n'est pas à la manière des philosophes, et ainsi de suite. Toute affirmation en la matière est toujours négation des affirmations et aussi négation des négations. Le mystère se cache sans cesse dans les profondeurs.

Les mystiques, naturellement, ne cessent jamais d'essayer d'exprimer l'inexprimable. Les mots dont ils usent ne visent pas l'essence, mais seulement à en cerner les contours les plus flous, les plus lointains, là où la lumière faiblit suffisamment pour des yeux mortels. Les philosophes, moins avancés encore, s'efforcent, eux aussi, de construire des images logiques de ce qui ne se prête pas à la représentation.

Les philosophes finissent leurs livres là où les mystiques disent commencer. Mais ni les uns ni les autres ne vont jamais si loin qu'ils sortent de leur humaine condition. Les uns marchent sur la tête des autres, mais tous, ils sont bien loin des étoiles possibles.

Le Psalmiste avait dit : « Du fond de l'abîme, je crie vers toi ». Cette simple phrase s'entend en deux sens. Cela peut signifier: « Je crie vers toi du fond de l'abîme (où je suis) », mais aussi : « Du fond de l'abîme (où Tu es), je crie vers toi. »

Il est intéressant de privilégier cette dernière interprétation. Si l'Homme est un terrien, il n'est pas dans l'abîme. Sa nature finie ne le permettrait pas. C'est bien le divin qui est dans l'abîme, qui est « abîmé ». Il s'agit, par le cri, de rendre visible cet abîme sans écho. La voix est ce sonar, qui lance son cri vers l'insondable.

lundi 8 décembre 2014

La trans-humanité et son exode futur

Trente-sixième jour

Il y a des mots presque complètement intraduisibles d'une langue à l'autre. Ils exigent la médiation de plusieurs métaphores, et des accumulations d'images approximatives, si l'on veut en donner une idée. Ces mots ne peuvent pas voyager aisément dans les esprits, ils ne peuvent que très difficilement s'exporter.

Je prendrai ici un exemple, tiré de la Chāndogya-upaniṣad. « Brahman est en vérité tout ceci. Celui qui est apaisé doit le vénérer comme tajjalān. A présent, l'homme est en vérité fait de détermination (kratu). Telle détermination a l'homme en ce monde, tel il deviendra en partant d'ici. » (CU 3.14.1)

Le terme sanskrit de tajjalān est pratiquement intraduisible. Mais il peut être décomposé1en trois syllabes précédées du démonstratif « cela » : tad + ja + la + an. Chaque syllabe porte un sens relatif au  brahman. Le monde est tajja : « cela - engendré de lui » [ tad+ja = tajja], tad « cela » et jase rattachant à la racine JAN « naître, produire ». Par une inversion de ce processus d'engendrement, le monde est aussi talla« cela - attaché et dissous en lui » [tad+ la= talla], où laa pour racine (liyate/layate) « attacher, dissoudre ». Enfin le monde est tadana« cela qui respire et vit en lui » [tad+ an+ a], où ana pour racine AN« respirer, vivre ». Le mot tajjalān décrit de manière concentrée le monde en ses trois états d'engendrement, de dissolution, de vie/respiration, s'identifiant à l'essence même du  brahman. Il décrit aussi, par l'ambivalence de la racine LĪ, son attachement à ce dernier, excluant par là toute idée de séparation entre le monde et le  brahman .

Un mot pour quatre idées. Si l'on voulait simuler tajjalān en français cela pourrait donner quelque chose comme : çanédissousliévit...


Généralisons. Si des mots essentiels d'une culture donnée n'ont pas d'équivalents plausibles dans une autre culture, faut-il en conclure que l'humanité est fondamentalement parcellisée, découpée en petites provinces plus ou moins autistes, gardant par devers elles leurs idiosyncrasies, leurs jardins secrets, leurs grammaires intimes, et par là leurs dieux et leurs codes? C'est une hypothèse possible.

Quoi qu'il en soit, il y a là un argument pour souligner la difficulté d'une approche purement idéaliste du phénomène humain. Concevoir a priori une humanité « une », tissée d'une essence unique, plaît naturellement aux esprits avides de communication, de transparence et d'unité. Mais cela n'éradique pas pour autant l'hypothèse d'une humanité moins « une » que clivée, moins transparente qu'obscure, moins communicante que réservée ou même muette. Il n'est pas question de trancher ici cette question. On veut seulement laisser planer un doute sur les réponses possibles, et par là suggérer une piste de réflexion.

On connaît l'existence de groupes tribaux ou religieux, qui décrètent sans hésiter leur séparation métaphysique d'avec le reste de l'humanité. Ils tirent ce sentiment de singularité absolue d'une décision, à eux seuls communiquée, de la volonté divine, ou bien de l'effet de leur propre volonté de domination sans partage. Cette capacité d'exclusion de pans entiers de l'humanité n'est ni nouvelle, ni limitée à telles ou telles cultures. Elle semble constitutive, paradoxalement, du fait même d'être homme. On pense à ces tribus « premières » qui se donnent exclusivement à elles-mêmes, dans leur propre langue, le nom d'hommes, sous-entendant que quiconque n'est pas de leur tribu n'est pas non plus vraiment humain.

Le rêve d'une « trans-humanité », capable de se modifier génétiquement et neurologiquement, et d'accéder ainsi à une mutation complètement impensée de la race humaine, n'est presque plus une utopie lointaine. Ce rêve est là pour rappeler la brûlante actualité du projet latent et fou d'un exode d'un sous-ensemble privilégié de l'humanité hors des contingences humaines en général. Cet exode peut pour le moment n'être que fiscal ou politique, mais il pourrait bientôt devenir génétique, neuronal, anatomique et un jour peut-être biologique. Le mythe hollywoodien d'un exode planétaire, d'une fuite de quelques mutants hors d'une Terre polluée, irradiée et profondément scarifiée par la guerre civile mondiale, pourrait alors prendre une forme de vérification.

En une telle occurrence catastrophique, la reconnaissance entre les mutants privilégiés possédera quelque forme symbolique ou langagière . Pour prendre une ancienne image, ceux qui prononceront correctement le futur shibboleth pourront monter dans l'arche interstellaire destinée à sauver la trans-humanité du déluge. Les autres seront condamnés à la Terre.

Je pense que les mots comptent donc énormément. Ils ont pouvoir de vie et de mort. Il vaut la peine de revenir tout particulièrement sur le cas de quelques intraduisibles, parce qu'ils représentent en quelque sorte le symptôme verbal d'une séparation en puissance, d'une séparation culturelle, religieuse et civilisationnelle de l'humanité en deux castes : les sachants et les ignorants ; les élus et les déchus ; « eux » et le « reste ».



1Cf. Les Upaniṣad.Trad. A. Degrâces. 2014, p.128

Fado

Le mot fado vient du latin fatum. S’y joue l’art subtil du destin, son hasardeuse errance ou sa force concentrée, entre autres. C’est l’un des mots les plus indubitablement portugais. Il porte donc cette part d’infini que toute côte ouest ouvre au regard. Cette porte, ce portique, que le vin de Porto même ne ferme pas. C’est l’horizon infini des mers non fermées. Du moins leur fermeture, assez tôt arrivée, sembla un temps hors de portée.

Plus haut vers le Nord, les Celtes ont aussi une terre, tournée vers le soleil couchant, ce lieu qu’on appelle « maghreb » ( مغرب) en arabe. Les Bretons l’appellent « Finistère », finis terrae, la fin de la terre. Mais la terre portugaise n’est pas une fin, elle est au commencement de la mer.

Le fado sent la mer et la marée, la houle et la nausée, l’ivresse et le large, le vent et l’abîme. Il est évident d’ailleurs que la profonde métaphysique arabe, la sinuosité de ses mélopées, le chiffre de ses divines arabesques, se trouve traduit de quelque façon dans le chant profond de ces côtes partagées.

Voici ce qu’en dit Pessoa : « Le fado n’est ni gai ni triste. C’est un épisode d’intervalle. L’âme portugaise l’a conçu quand elle n’existait pas, et désirait tout sans avoir la force de le désirer. Les âmes fortes attribuent tout au Destin ; seuls les faibles font confiance à la volonté personnelle, parce qu’elle n’existe pas. Le fado est la lassitude de l’âme forte, le regard de mépris du Portugal au Dieu en qui il a cru et qui l’a aussi abandonné. Dans le fado, les Dieux reviennent, légitimes et lointains. »

Il y a d’autres mots encore en portugais, qui importent au philosophe et au poète. Par exemple ser et estar. La plupart des langues, dont le français et l’allemand, n’ont que le verbe être ou le verbe sein. Ser et estar distinguent immédiatement, dans la langue portugaise, l’être en soi et l’être dans le monde, là où il faut de longs paragraphes amphigouriques dans ces langues amputées, pour croire saisir cette nuance d’importance. Il est vrai que deux verbes pour être, c’est encore bien peu.

Quant au fado, il est entre l’être-ser et l’être-estar, et les unit par l’air de sa musique.

Bibliographie

F. Pessoa, Proses, in Œuvres complètes, 1988, p.391, cité par F. Santoro, Article « Portugais », Vocabulaire européen des philosophies, 2004

vendredi 5 décembre 2014

Webcam-gate

Les webcams deviennent un outil performant de pénétration de l'intimité au service des pédophiles, des espions de la NSA, et des cocus. Matériels et logiciels d'espionnage intime prolifèrent sur la Toile. Le voyeurisme pervers, militariste ou utilitariste ne fait que commencer. L'avenir promet des surprises grandissantes en la matière. Tous les téléphones portables sont désormais des yeux et des oreilles de voyeur en puissance, attendant d'être activés à distance en quelques clics. Les nano-drones, petits insectes télé-contôlés et ne pesant quelques grammes, viendront augmenter de plusieurs degrés la pénétration des regards dans les bureaux, les chambres à coucher et les salles de bains.

Mais le plus étonnant c'est la volonté, semble-t-il sans limite, de se servir effectivement de ces techniques à l'école, au bureau ou à la maison. Le marché de l'espionnage intime est énorme et va exploser au-delà de l'imagination.

Blake Robbins, un élève américain, a déclenché un véritable scandale, le « WebcamGate », en accusant les responsables de son école (Lower Merion High School) d’avoir activé à distance la webcam de son portable pour l’espionner dans sa chambre.
Tout a commencé quand Blake Robbins, âgé de 16 ans, s’est vu reprocher par l’un des responsables de l’école, M. Lindy Matsko, de s’être livré à des « pratiques impropres » à son domicile. Pour étayer cette affirmation, M. Matsko a produit des photos prises à distance par l’intermédiaire de la webcam, et qui montrait le jeune Blake en train de manipuler deux « pilules », qui seraient en fait des substances illégales. La famille de Blake a affirmé que ce n’était que des bonbons.

Après le dépôt d’une plainte des parents au nom de Blake et des 1800 autres élèves utilisant les mêmes ordinateurs portables dans ce district scolaire, l'affaire a été jugée : 610.000 $ ont été attribués aux plaignants, dont la plus grande partie (450.000 $) est allée aux avocats....

L’Electronic Frontier Foundation s’est lancé dans la bataille, et a témoigné devant le Congrès pour que de nouvelles lois protégeant la vie privée soient adoptées contre la vidéo-surveillance cachée. Combat pour l'honneur de la cause. Mais ce qui est caché a vocation a resté caché, n'est-ce pas ?

Cette affaire révèle un phénomène bien plus ample. Le WebcamGate est l'amorce d’un mouvement global vers la transparence absolue des vies aux regards panoptiques, des agents de n'importe quel État, ou de n'importe quelle entreprise, mais aussi des malfaisants de toutes sortes, y compris n'importe quel individu, jaloux, trompé ou pervers.

Plus rien de nos vies ne doit plus échapper désormais au système panoptique général.

La tendance lourde (rendue évidente par l’alliance objective entre le « tout-sécuritaire » et les immenses profits techno-post-industriels de l’appropriation mercantile du domaine personnel) est que rien de nos vies ne doit plus échapper au « système » panoptique, pan-acoustique et pan-gnostique en développement exponentiel.

Généralisons. La société tout entière est en train de devenir l’otage d’une accumulation inouïe de données, et d’images personnelles, favorisée par des techniques d’intrusion de plus en plus violentes, systématiques et radicales, le tout étant favorisé par une idéologie marchande, sécuritaire, paranoïaque et calviniste. Cette idéologie postule entre autre qu'il n'est absolument pas besoin d'exiger des lois fortement répressives et dissuasives contre toute atteinte à la vie privée. Seuls ceux qui ont quelque chose à se reprocher ou à cacher pourraient bénéficier de telles lois.

Tous ceux qui oseraient protester contre une telle dérive panoptique seront naturellement les premiers fichés.

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