Du livre numérique aux réalités flexibles


Dans un article du Monde, daté du 27 octobre, Roger Chartier, professeur au Collège de France, et président du Conseil scientifique de la BNF, porte un certain nombre de coups très critiques sur les projets de Google dans le domaine du livre numérique.
D’abord il s’attaque à ce qu’il juge l’essentiel. Selon lui, l’obsession « googlienne » pour la numérisation va se traduire inévitablement par une perte fondamentale. La « matérialité » des anciens supports va voler en éclat. Cela se traduira par une « amnésie des passés qui font que les sociétés sont ce qu’elles sont ». Désormais nous n’aurons plus accès qu’à des fragments, à des données éparses, sans unité originelle. La notion de « revue » ou d’ouvrage va « devenir incertaine », la cohérence « visible » des oeuvres va s’effacer du fait de la numérisation.
Bref la nouvelle textualité numérique, fragmentaire, va permettre à Google de révéler son vrai visage: celui d’un manipulateur de « données », voulant les commercialiser directement, ou bien exploiter les flux commerciaux qui se constituent autour de l’accès à des données accumulées de manière monopolistique.
Deuxièmement, Chartier souligne que Google piétine le « copyright ». Plus de cinq millions d’ouvrages « orphelins » (protégés par le copyright, mais dont les auteurs ou éditeurs ont « disparu ») seraient ainsi tombés de facto dans le giron de Google. Un effet d’aubaine incalculable!
Troisièmement, en homme à qui on ne la fait pas, Chartier indique que rien n’assure que dans le futur, Google ne changera pas sa politique de gratuité et n’imposera pas des « droits d’accès considérables », et cela « en dépit de l’idéologie du bien public et de la gratuité » affichée actuellement.
Quatrièmement, Chartier note que « l’appropriation privée d’un patrimoine public, mis à disposition d’une entreprise commerciale, peut apparaître comme choquante ». Il souligne aussi que Google impose aux bibliothèques des « conditions tout à fait inacceptables, telles que l’interdiction d’exploiter les fichiers numérisés durant plusieurs décennies ou celle de les fusionner avec ceux d’autres bibliothèques. »
Cinquièmement, il reconnaît malgré tout que la « grande conversion numérique » peut apporter des « formes d’écriture originales », libérées « de la morphologie du codex et du régime juridique du copyright ». Cette nouvelle écriture, « ouverte et malléable, infinie et mouvante », va « bousculer les catégories qui depuis le XVIIIème siècle, sont le fondement de la propriété littéraire ».

Malgré la sympathie que je peux avoir pour certaines des positions de R. Chartier, je voudrais ici proposer des angles de vue un peu divergents.

Sur la matérialité textuelle: certes l’on va perdre avec la généralisation des écrans et du numérique un certain rapport ancien et familier entre livre, œil et main. Mais on peut rétorquer à cela que bientôt des feuilles-écran, souples et instantanément re-programmables, pourront simuler les anciennes matérialités, et en apporter de nouvelles. D’autre part, il faut éviter en ces matières la logique binaire ou-ou. On peut imaginer un monde et-et. Supports anciens voisineront sans doute encore longtemps avec supports nouveaux. Enfin, notons que les supports nouveaux ne sont pas virtualisés et dématérialisés: ils introduisent en réalité des fonctions et des matériaux nouveaux. C’est un monde neuf à explorer.
Sur le copyright: ce débat est fort important, mais il n’a rien à voir avec Google. Le domaine public était effectivement en déshérence bien avant les initiatives de Google (les pouvoirs publics portent une lourde responsabilité en la matière). Il suffit de voir le retard accumulé par les initiatives publiques de numérisation pour s’en persuader. Google ne fait que révéler au grand jour les contradictions et les hypocrisies des politiques publiques en la matière.
Sur le changement prévisible de politique tarifaire de Google, après la consolidation de son monopole: c’est possible, mais loin d’être certain. Je crois que cette crainte n’est pas vraiment fondée. Si Google s’avisait de faire cela, il y aurait immédiatement des jacqueries numériques à grande échelle, menaçant son modèle économique. Une contre-offensive rapide et mondiale de modèles alternatifs de type Wiki viendrait aussitôt remettre les choses au point. En réalité la stratégie de Google est bien plus subtile. Il s’agit de se rendre relativement indispensable, et presque invisible, disponible partout et toujours, pour permettre de tisser une toile informationnelle totale, et complètement transparente. Installer des péages dans cette toile universelle gênerait le flux. Ce serait une idée boutiquière et médiévale.
Sur la question des contrats entre Google et les bibliothèques publiques: un contrat est un contrat. Et les contrats cela se négocie. La puissance publique, si elle avait une stratégie, pourrait naturellement changer le rapport de force en sa faveur. mais où sont les stratèges? Où sont les penseurs du bien public à l’ère numérique? Où sont, par exemple, les éléments de politique ou même les guides de négociation que les pouvoirs publics (et leurs juristes) pourraient mettre à disposition des bibliothécaires publics?
Enfin, sur le dernier point, je ne peux que partager l’espoir de voir ces nouvelles formes d’écriture et de lecture que recèle le numérique se développer considérablement, et même selon des modes impensables encore aujourd’hui.
Certes les questions juridiques devront alors être revues. Peut-être même entièrement repensées. Un grand juriste, Jean Charbonnier, écrivit jadis un traité sur le « flexible droit ».
Plus que jamais, dans les temps qui se préparent, pris entre convergence BANG et réalités augmentées, le droit devra se faire souple. Le droit devra se résigner à l’obéissance à des formes de réalité qui vont transcender les catégories actuelles, et il devra tenir compte des philosophies qui seront entées sur ces réalités inédites.

2 réponses à “Du livre numérique aux réalités flexibles”

  1. Jean-Marc dit :

    -:(

    http://ec.europa.eu/avpolicy/other_actions/content_online/index_fr.htm

    vous êtes actif sur ce dossier philippe?
    peut être l’occasion de monter quelquechose du genre ‘créateurs de contenus société civile etc’.

  2. Sabine dit :

    L’ère numérique ne semble pas changer l’esprit de notre monde marchand. Sur des questions de la création et de la culture en général, nous ne sommes capable de parler qu’en termes des « titulaires de droits », des « consommateurs » et des « utilisateurs commerciaux » : en termes de « New business ». Cependant, que-ce qu’il serait fâcheux de rater encore une occasion du développement de la culture, peut-être la dernière, qui sais !?

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