
L’affaire de l’attaque de Google et d’autres compagnies par des chevaux de Troie destinés, disent les gazettes, à « voler la propriété intellectuelle » de ces firmes est instructive à plus d’un titre. Dans la déferlante des articles de la grande presse à ce sujet, on trouve des formules assez savoureuses. Par exemple, je lis dans l’un d’eux ces propos rapportés d’un certain James Gosler, travaillant actuellement à la NSA, et qui a déclaré dans une conférence au Pentagone: « Our conventional military dominance drives our adversaries to cheat, lie and steal ».
Sic.
Lol.
Parmi les analyses fort bien renseignées des journalistes, on note que les coupables pourraient bien être « des Chinois ». D’ailleurs, un spécialiste, Joe Stewart, vient justement, selon le New York Times, de découvrir la preuve de l’origine chinoise de l’intrusion. En effet le programme utilisé pour la pénétration, surnommé Hydraq, contiendrait selon Stewart un algorithme publié il y a quelque temps sur un site chinois.
Effectivement, cela m’a l’air confondant.
Mais ce n’est pas tout. D’autres personnes encore mieux informées, comme le « Chief Technology Officer » d’une célèbre compagnie d’antivirus (je ne cite pas de nom ici) a déclaré: « Un des plus grands soucis du gouvernement des Etats-Unis est que les attaquants manipulent le code source [de compagnies comme Google, Adobe ou Cisco] et le replacent ensuite dans des produits distribués sur le marché. »
Bref, il ne s’agirait alors pas de « voler la propriété intellectuelle », mais l’intrusion se voudrait en réalité invisible, et viserait à infecter toute une série de produits, permettant des pénétrations à grande échelle. Un article du NY Times du 19/01/10 va même jusqu’à dire « qu’un pays comme la Chine pourrait vendre des routeurs contrefaits contenant des logiciels subtilement modifiés qui permettrait à des hackers de pénétrer dans les systèmes à volonté ».
Ceci est à l’évidence parfaitement plausible. D’autant qu’une bonne part des matériels de ce type (comme les routeurs) est fabriqué précisément dans « des pays comme la Chine ».
Mais le sel de l’histoire n’est pas là.
On sait qu’une loi fédérale des Etats-Unis oblige la compagnie Cisco à créer des portes de derrière (trap-doors) dans ses produits, permettant ainsi à des investigateurs dûment mandatés de pénétrer les réseaux et les ordinateurs connectés à ces routeurs.
Entre parenthèses, cela veut dire que si des agences gouvernementales ou des firmes chinoises (ou françaises) utilisent ce type de routeurs, cela implique qu’elles sont « pénétrables » par des investigateurs « d’outre-mer » ! Mais cela, c’est normal, c’est le jeu.
En revanche, on comprend ainsi fort bien qu’un pays qui a de très nombreux points d’entrée à sa libre disposition à tous les niveaux du réseau mondial, et qui dispose de nombreuses « portes de derrière », tant au niveau matériel que logiciel, voit d’un fort mauvais oeil qu’un « challenger » se mette lui aussi à installer des petites chatières en douce, au bas de ses « portes de derrière », dans tous les routeurs du monde. Personne n’aime se faire mettre une porte dans le dos, encore moins une chatière.
J’imagine tout à fait que les « services » concernés goûtent fort peu l’ironie de la chose. Cependant, loin de moi l’idée de me moquer des défenseurs du monde libre. Mon propos vise en réalité à introduire une autre idée: ce sont les logiciels fermés et « propriétaires » qui génèrent, par le secret même dont ils s’entourent, la possibilité d’une intrusion.
Une manière d’éradiquer assez simplement ce genre de pénétration serait d’utiliser pour les routeurs et autres points névralgiques du réseau des codes sources entièrement ouverts et développés collectivement. Il en existe d’ailleurs plusieurs composantes, fonctionnant fort bien. Par définition, ils ne peuvent pas contenir de « portes de derrière », étant soumis à l’analyse de tous. Évidemment, cette solution simple pèche par la naïveté, je sais. Si elle était appliquée, elle empêcherait en particulier les « services » de tel pays, actuellement bien placé pour le contrôle mondial de la Toile, de continuer à opérer tranquillement. Donc, cela n’arrivera pas de sitôt.
Et même si, dans un monde idéal, les routeurs (et toute la chaine de la Toile), était réputée basée sur des logiciels « ouverts », cela n’empêcherait en rien les hackers de s’attaquer à ces derniers. Mais alors, au lieu de se dérouler dans l’ombre, les demi-vérités et les grosses désinformations, le combat se ferait à la lumière crue du « domaine public », dont la philosophe Hannah Arendt estimait qu’il était l’essence même de la démocratie et de la véritable « politique ».
Hannah Arendt? Vous parlez bien de la personne qui a consacré une bonne part de son travail à l’analyse du totalitarisme je suppose…
Bonjour,
Je découvre, non votre existence (qui suivait les cours de François Dagognet, connaissait Philippe Quéau), mais celle de ce blog. Depuis une heure, je lis, avec grand intérêt, vos billets, et, la question qui me traverse, à cette heure encore matinale, est : « Mais comment éduquer les enfants ? Comment les éduquer dans le contexte qui est le leur, qui ne fut pas le nôtre ? Quelle attitude est la plus constructive face aux contradictions qu’ils connaissent : d’un individualisme apparemment forcené, jusqu’à l’étalage consenti de leurs vies privées, personnelles, voire intimes sur facebook, ou msn, ou… ? »
Question du matin, perplexe, un peu inquiète.
Cordialement !
@Flo
Pouvez vous me renvoyer vers des données rigoureuses qui démontreraient l’individualisme forcené des jeunes?
Cela dit, tout à fait d’accord pour ce qui regarde les défis de l’éducation au numérique ; il est clair que par exemple les tableaux électroniques dans les classes qui font se réjouir de fierté certains ministres analphaNets ne sont pas vraiment »dans le sujet ».
@Philippe
A votre avis cette histoire d’attaque cyber chinoise, c’est du genre reichtag ou golfe du tonkin, ou non?
…………….
@Flo
Pouvez vous me renvoyer vers des données rigoureuses qui démontreraient l’individualisme forcené des jeunes?
Cela dit, tout à fait d’accord pour ce qui regarde les défis de l’éducation au numérique ; il est clair que par exemple les tableaux électroniques dans les classes qui font se réjouir de fierté certains ministres analphaNets ne sont pas vraiment »dans le sujet ».
@Philippe
A votre avis cette histoire d’attaque cyber chinoise, c’est du genre reichtag ou golfe du tonkin, ou non?
@ jean-marc
J’ai écrit « apparemment forcené », et n’ai pas d’autres données que celle de l’observation libre du quotidien, c’est vous dire à quel point elle manque de rigueur scientifique… J’ai forcé sur le mot (forcené) pour pointer ce paradoxe, qui à mes yeux est une contradiction, dont les jeunes gens voire les enfants ne sont pas suffisamment (ou pas du tout) conscients, de ce qui se joue sur internet, qui jusqu’ici se jouait dans un cercle restreint, et surtout « réel » , et dont la part fantasmatique normale restait normalement sur le plan où elle doit se situer. Le sentiment d’intimité qu’ils éprouvent face à leur ordinateur, leur fait « agir » des éléments de fantasmes, qui, s’ils sont bien normaux, ne devraient pas passer dans le « réel », et lorsque un(e) inconnu(e) vient leur répondre, ou même un copain, une copine, ils ont un sentiment d’intrusion violent, qui se double, lorsque les choses prennent un tour embêtant (insultes, proposition de rencontres, autre) et qu’ils s’en ouvrent à un adulte, d’une forme de culpabilité, ou de honte, à devoir mettre ces éléments sur la place publique une deuxième fois… Je voulais pointer la confusion, et des espaces, et des plans, qui est dommageable, et face à laquelle je n’ai pas toujours les bons mots pour les aider à se représenter les choses, et à comprendre comment marche tout ça.
Au maître des lieux : j’en ai oublié que mon commentaire initial est sans rapport avec le billet. C’était un commentaire inaugural, si j’ose dire, de découverte du blog, et de premières lectures. Il apparait que les échanges sur les blogs obéissent à certaines règles tacites (en dehors des règles éthiques) qui font qu’un commentateur est perçu comme un intrus, ou semble débarquer comme un cheveu sur la soupe (désagréable, ça !). Je commente trop peu ici ou ailleurs pour être rompue à la pratique. Donc je m’en excuse, et pas tout à fait, puisque somme toute, je fais aussi comme je l’entends…
Flo, ma question car je suis épuisé fatigué d’entendre parler de l’individualisme qui serait la cause de blah blah blah et que c’est très mal et qu’avant ben les gens ils étaient super solidaires et qu’il faudrait une bonne guerre
(je ne dis pas que c’est ce que vous pensez, mais vous avez écrit quelquechose qui aurait pu faire penser à ce genre de choses…)
Je crois au contraire que la jeunesse n’a pas été aussi peu individualiste depuis de longues décennies.
Par contre, cynique, elle l’est probablement.
Comment le lui reprocher d’ailleurs, dans la mesure où elle a des yeux et des oreilles pour constater le monde dans lequel elle vit et que ses « sages » ainés lui lèguent, et un cerveau pour s’en faire une idée.
Pour ce qui regarde les comportements en ligne et la psychosociologie de tout cela, tout reste à faire.
Mais il me semble que les jeunes sont dans ces espaces bien plus à l’aise et savants que les adultes.
Ce qui remet en cause le schémas unidirectionnel d’enseignement que vous esquissez et qui va de celui qui sait (l’adulte) à celui qui doit apprendre (le jeune). Ce point me semble important et fondateur à de nombreux points de vue.
eh bien dites donc, c’est peu de dire que le maitre des lieux n’interagit plus ici…
Merci de votre intérêt, Flo.
Comment éduquer les enfants?
Excellente question!
Qui se pose depuis quelques millénaires.
Pour faire une réponse courte, je dirai qu’ « Eduquer » vient du latin « e-ducere », qui se traduit mot à mot par « conduire hors de ». Le mot « exode », qui vient du grec, a à peu près le même sens.
L’éducation est une sortie de soi, un éveil au monde, un exode hors du sommeil de la conscience, un arrachement à l’enfance.
Évidemment, cette interprétation doit être adaptée à notre monde aujourd’hui. Il y a d’autres éveils encore, dont on n’a pas tiré parti.
Si l’on traduit cet « exode » métaphorique en langage quotidien cela donnerait sans doute ceci: l’éducation peut sans doute s’appuyer sur l’esprit critique, l’humour, la poésie, la pensée décalée, la remise en cause socratique des assertions les mieux fondées…