Le dernier livre de Philippe Quéau: « La grande dissociation. Essai sur une maladie moderne » (2010)
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Extrait de l’introduction:
Au cours des deux derniers siècles, longue est la liste de ceux qui ont dénoncé le mécanisme de la déshumanisation et vitupéré la maladie des temps. La « décadence » (Frédéric Nietzsche), le « malaise dans la civilisation » (Sigmund Freud), le « déclin de l’Occident » (Oswald Spengler), la « crise de l’esprit » (Paul Valéry), la « maladie spirituelle de l’humanité » (C.G. Jung), la «crise de la culture» (Hannah Arendt) furent autant de prémisses de la « crise du sens » (Jean Paul II), à laquelle le 20ème siècle devait contribuer, ô combien.
Pour sa part, Max Weber avait emprunté à Heine l’image qui marque, le mot qui résume : le monde est «désenchanté». C’était là selon lui une conséquence de l’éthique protestante et de l’esprit du capitalisme. C’était le lourd prix psychique à payer pour le « progrès ». Plus pessimiste que la moyenne, Weber prévoyait pour l’avenir de la civilisation occidentale une « pétrification mécanique ». Il appelait en conséquence à un renouveau spirituel, avec « des prophètes entièrement nouveaux », et il réclamait une nécessaire « renaissance des idéaux anciens ». Il avait montré qu’avec l’idée de la déchéance absolue de l’homme, la Réforme avait instillé dans l’âme des croyants les germes d’une maladie incurable. En brandissant l’universalité du péché originel et la perdition de l’humanité entière, à l’exception inexplicable de quelques rares élus, elle avait entaillé profondément la conscience. La Réforme avait déchiré la chrétienté de part en part. Puis Hobbes avait proclamé la guerre de tous contre tous, mimant à sa manière le duel de l’église des « saints » avec Satan. Le pessimisme hobbesien restait proche de la conception calviniste de la déchéance de l’homme. Mais, purement mondain et strictement nominaliste , il alla beaucoup plus loin qu’elle dans la désespérance corrosive.
(…)
Aujourd’hui, la théorie calviniste de l’élection continue de dominer la pensée théologico-politique des fondamentalistes chrétiens et des born again descendant des puritains ayant fondé les Etats-Unis. Mais plus insidieusement, se propageant à des pans entiers de l’opinion, le manichéisme dualiste du bien et du mal, de l’élu et du déchu, de l’ami et de l’ennemi, s’est transformé en métaphore commune, médiatique et mondiale, et s’est emparé des esprits les plus éloignés de la religiosité qui l’avait jadis enrôlé à son service.
Il est frappant de constater que l’ancienne bataille métaphysique des « gnostiques » est analogue par sa structure à la guerre des « saints » calvinistes et à la lutte hobbesienne de tous contre tous. Les blessures de ces guerres passées, loin de cicatriser, se sont envenimées. L’infection a saisi le corps et la maladie s’est développée, sous la forme d’une grande dissociation, d’un clivage intime des esprits doublé d’une schize de l’inconscient collectif. L’âme moderne est profondément scarifiée de cette schize mentale, morale et politique. Je me propose d’en documenter les symptômes en parcourant l’histoire des idées depuis le schisme de la Réforme. Car la Réforme a joué un rôle particulièrement actif. Elle a été triplement dissolvante, coupante: elle a séparé la raison de la foi, elle a privé la volonté de son libre arbitre, elle a détaché l’individu de toute tradition ecclésiale. Cette triple schize s’est ensuite élargie, en se généralisant sous les espèces laïcisées et mondanisées du nominalisme, du déterminisme, de l’individualisme.
Bien sûr, l’aggravation de la dissociation, siècle après siècle, n’a pas été sans résistances. Le pessimisme de Calvin et le cynisme de Hobbes n’ont pas anéanti toutes les utopies. Bien des esprits refusent encore aujourd’hui l’apartheid mondial et le droit de la force, et veulent une loi et un droit pour penser le monde. Ils n’ont pas oublié Leibniz, qui voulait construire la « république des esprits ». Ils espèrent mondialiser une « volonté générale » que Rousseau pensait établir localement. Ils croient possible de déterminer, après Kant, le sens de « l’intérêt général de l’humanité ».
Ces projets idéalistes indiffèrent ou amusent les matérialistes et les positivistes de l’oligarchie mondiale. Quant aux plus pauvres, qui sont aussi les plus nombreux, entassés dans la jungle hobbesienne, ils n’ont pas la force de mettre en question les lois et les forces qui les asservissent. Machiavel et Hobbes nous ont d’ailleurs fait comprendre que la loi des puissants est toujours plus forte que le droit des pauvres. La loi n’est jamais que ce que les puissants veulent bien qu’elle soit. Elle n’est que « du papier et des mots sans l’épée et la main des hommes » . Devant la loi ou l’épée, la question reste toujours la même: qui détient le pouvoir, et pourquoi faire?
Un temps confinée aux puritains d’une Europe du Nord calviniste, la religion de la dissociation et du désenchantement a étendu pendant les Temps modernes son influence acerbe. Par contagion, elle a touché des sphères qui n’avaient plus rien de religieux, conquérant des territoires de plus en plus vastes. Le schisme initialement religieux s’est laïcisé, accompagnant la constitution de l’idéologie moderne, avec ses prolongements politiques, économiques et sociaux.
Il faut faire l’anamnèse de cette scène schismatique pour comprendre les failles, les béances et les schizes contemporaines. Il faut s’efforcer de creuser jusqu’aux racines profondes de la Réforme, et même au-delà, jusqu’aux temps où le christianisme originaire s’est construit, dans ses oppositions à d’autres religions et à d’autres hérésies, comme le manichéisme et la gnose. Là, on peut saisir la pérennité du schisme, la permanence de la coupure, la profondeur de la dissociation, que la modernité inaugura avec la Réforme, mais qui furent aggravés par ses métamorphoses, jusqu’à nos jours. La dernière des métamorphoses de cette figure multiséculaire, schismatique, manichéenne et gnostique, s’est d’ailleurs insérée au cœur de ce qu’on appelle les « sociétés de la connaissance », saisies par la convergence intime des bits, des atomes, des neurones et des gènes (BANG). Les nanotechnologies, les biotechnologies, les infotechnologies, et les sciences cognitives, fusionnant leurs savoirs, leurs méthodes et leurs idéologies, sont les nouveaux avatars d’un immanentisme radical, profondément gnostique. Léviathan a vite compris tout le parti (politique et économique) à tirer de ce nouvel outil d’immanentisation du monde et des esprits.
Une trans-humanité, peuplée d’Homo Sapiens 2.0, aux gènes «augmentés» , pourra en prendre librement possession, sans se soucier du «reste», grouillant d’humains de deuzième zone, marginalisés dans leur humanité même.
